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SPORT ET IDENTITE

De
456 pages
Le sport s'impose comme un support privilégié d'expressions identitaires, quels que soient les niveaux et les formes de pratiques examinées. C'est l'un des traits majeurs de fait culturel caractéristique du XXe siècle. Le vaste domaine des pratiques sportives montre une multiplicité des appartenances et des différenciations qui se renouvellent et se complexifient au cours des décennies.
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Sport et identités

Collection Espaces et Temps du sport dirigée par Pierre Arnaud
Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières parutions
Catherine LOUVEAU, Annick DAVISSE, Sport, École, Société. La différence des sexes, 1998. Marc BARREAUD, Dictionnaire des footballeurs étrangers du championnat de France professionnel, 1998. Pascal CHARROIN, Thierry TERRET, L'eau et la balle. Une histoire du water-polo, 1998. Jean-François LOUDCHER, Christian VIVIER, Le sport dans la ville, 1998. Evelyne COMBEAU-MARI, Sport et décolonisation à la Réunion, 1998. Jean-Paul BESSE, Les boxeurs et les dieux, 1998. Pierre ARNAUD, James RIORDAN, Sport et relations internationales (1900-1941), 1998. Cyril PETIBOIS, Des responsables du sport face au dopage, 1998. Maurice BAQUET, Education sportive. Initiation et entraînement, 1998. Marc DURAND, La compétition en Grèce antique, 1999. Claude BAYER, Approches actuelles d'une épistémologie des activités physiques et sportives, 1999. Christian VIVIER,La sociabilité nautique, 1999. Jean-Michel DELAPLACE, L'histoire du sport, l'histoire des sportifs, XIX'-XX' siècles, 1999. KIM Min-Ho, L'origine et le développement des arts martiaux, 1999. Jean-Pierre DELSAHUT, L'empreinte sportive indienne, 1999.

Serge FAUCHÉ, Jean-Paul CALLÈDE, Jean-Louis GA Y-LESCOT et Jean-PAUL LAPLAGNE (Textes réunis par)

Sport

et identités

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

<9L'Harmattan, 2000

ISBN: 2-7384-8650-9

Ont contribué à cet ouvrage
Pierre Arnaud, Université Lyon 1, UFR-STAPS Jean-Pierre Augustin, Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3- CESURB-MSHA
Olivier Bessy, Université Victor Segalen Bordeaux 2

- UPRES

498

Dominique Bodin, Université Victor Segalen Bordeaux 2 -UPRES 498 Maria Paz Brozas Polo, Université de Leon- INEF, Espagne Jean-Paul Callède, CNRS, G.E.M.A.S. et Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine Evelyne Combeau-Mari, Université de La Réunion, UFR-STAPS Jean-Michel Delaplace, Université de Lyon l-CRIS et Université de Montpellier 1, UFR STAPS Jacques Dumont, Université des Antilles et de la Guyane, SUAPS Frédéric Dutheil, Université de Clermont-Ferrand, UFR STAPS Serge Fauché, Université Victor Segalen Bordeaux 2, UFR STAPS - UPRES 498 Gérard Fouquet, Université René Descartes Paris 5, UFR STAPS Jean-Louis Gay-Lescot, SIUAPS des universités de Bordeaux Yves Gougeon, Université Lille II, SIC André Gounot, Université de Berlin, Allemagne Bernard Gresser, Université Victor Segalen Bordeaux 2, UFR STAPS Roland Huesca, Université Marc Bloch, Strasbourg 2, C.R.E.E.C. Ludovic Jeanne, Université de Caen - UMR CNRS 6590 " ESO " Laurence Klein, Université Paris Il Orsay, UFR STAPS - Centre de Recherche sur les Cultures Sportives Bruno Lapeyronie, Université Victor Segalen Bordeaux 2, UFR STAPS Jean-Paul Laplagne, Université Victor Segalen Bordeaux 2, UFR STAPS, UPRES 498 Marianne Lassus, Lycée Saint John Perse de Pau Elisabeth Lê-Germain, Université Lyon 1 - CRIS, Université de Dijon, UFR STAPS
Yves Morales, Université Paris 5, Université Lyon 1 - CRIS

Jean Mouchon, Université de Nanterre - PRIAM Charles Pigeassou, Université de Montpellier 1, Equipe Corps et Culture - GRIC Alex Poyer, Collège Berthelot du Mans
Laurence Prudhomme-Poncet, Université Lyon 1 CRIS

-

Jérôme Pruneau, Université de Montpellier 1, UFR STAPS, GRIC corps et culture Martine Reneaud, Université Victor Segalen Bordeaux 2, UFR STAPS, UPRES 498 Maïté Riou, Lycée Victor Louis, Talence Luc Robène, Université Victor Segalen, Bordeaux 2, UFR STAPS Françoise Rolland, CNRS Talence, TIDE-UMR 6588 Thierry Terret, Université Lyon 1, UFR STAPS - CRIS Jean Louis Tinchant, Université de Besançon, UFR STAPS Miguel Vicente Pedraz, Université de Leon- !NEF, Espagne Sylvain Villaret, Université de Lyon 1 - CRIS Joris Vincent, Université de Lyon l, CRIS Thierry Watine, Université Laval, Québec, Département infoCom Fabien Wille, Université de Lille 2, UFR STAPS, SIC

Table des matières
Première partie:

Institutions, réseaux, appareils et logiques identitaires
Sport et anti-féminisme : mythe ou réalité? La construction historique d'une problématique identité féminine par le sport (1900-1939) histoire et méthode, par Pierre Arnaud Fédération Sportive et "organisation de masse" communiste: la double identité de la Fédération sportive du Travail, par André Gounot
Du patronage Klein catholique au club sportif, un processus de sécularisation?, par Laurence

15

29 41

Le «bataillon sacré» des cyclistes de l'union des sociétés françaises athlétiques (1890-1901), par Alex Poyer

de sports

51

Deuxième partie:

Cultures,
La culture sportive Pierre Augustin au Canada:

nationalismes,

identités

nationales
par Jean-

le hockey sur glace comme

sport identitaire,

69
d'identité français du mouvement sportif réunionnais

Entre affiliation et autonomie: la crise (1956-1975), par Evelyne Combeau-Mari 1912-1913 Huesca - le nationalisme esthétique

73
à l'heure des ballets russes, par Roland

89
Identités, idéologies et

La pratique du karaté en France et au Japon (Okinawa). cultures, par Ludovic Jeanne Identité nationale ou identité confessionnelle? 1956), par Thierry Terret

99 111

Le cas des poloïstes Hongrois (1924-

Troisième partie:

Autour

des pratiques,

quelques

analyses

globales
d'une 125 par 145 159 169

Hooliganisme: construction sociale du phénomène (1960-1998) et genèse identité "surdéterminée" et universalisée, par Dominique Bodin La construction d'une identité sportive: Gérard Fouquet le cas du judo français (1930-1970),

L'évolution de l'identité des marathons et des marathoniens (1896-1998), par Bruno Lapeyronie et Olivier Bessy Identité du sport dit" féminin" Prudhomme-Poncet à travers l'exemple du football, par Laurence avant la Seconde Guerre

Le tennis: Identités sociales, identités géographiques mondiale, par Françoise Rollan

177

9

,

Quatrième partie: formes anciennes et localisées
du maintien des
à la fin du XIX'

Autour

des pratiques,

Le marqu'is Folco de Barroncelli-Javon et la course camarguaise: traditions à la sportivisation, par lean-Michel Delaplace
La passion du turf à Vichy: siècle, par Frédéric Dutheil nécessité mondaine et pratique lucrative

193
201

Identification et caractérisation de processus languedocienne, par Charles Pigeassou

identitaires

dans l'histoire

de la joute

215
une pierre angulaire entre tradition et

Les rites et rituels dans la joute languedocienne: modernité, par Jérôme Pruneau

225

Cinquième partie:

Dimensions
" La Guadeloupéenne " (1915-1922),

Autour des pratiques. conjoncturelles et contextuelles
par Jacques Dumont

235 247 257 271 289

Le sport sur la plage. Une facette de l'identité institutionnelle: la naissance des clubs "Mickey", par Bernard Gresser
Les débuts du handball à Bordeaux (1942-1960), par lean-Paul Laplagne

Le virage sportif du ski français dans l'entre-deux-guerres,

par Yves Morales

Sociabilité exclusive et enjeux identitaires au sein du monde aéronautique et sportif à l'aube du 20' siècle: de l'élitisme mondain aux valeurs sociales modernes, par Luc Robène L'identité des jeunes filles et des femmes dans les patronages catholiques bisontins (XX' siècle), par lean-Louis Tinchant
Au nord... le sport: et Yves Gougeon Identités autonomes et dépendances identitaires, par J oris Vincent

305 317

Sixième partie:

Récits,

mémoires

et construction

des identités
329

Itinéraire de deux revues sportives en Guadeloupe, (1943-1952), par Jacques Dumont
Le traitement bartali-coppi, de l'identité sociale par Maïté Riou du champion:

de la colonie au département
littéraires autour du "duel"

variations

341
et de

La bataille identitaire de la télévision des années 1950. Une logique d'innovation promotion, par Fabien Wille, Jean Mouchon et Thierry Watine

353

10

Septième partie: L'exercice physique et la santé Des identités en voie de définition
Sports et identités Fauché psychologiques à la fin du XIX. et au début du XX. siècles, par Serge

365 375 385 393

L'Éducation.physique, les Sports et la Médecine. Les Thèses de Médecine soutenues à Bordeaux entre 1893 à 1945. Une Ecole bordelaise ?, par Jean-Loùis Gay-Lescot L'imaginaire technique de la santé et l'identité sportive (le corps prisonnier de la vie salutaire), par Miguel Vicente fedraz et Maria Paz Brozas Polo L'apparition en France d'une nouvelle forme d'identité sportive: (1900-1939), par Sylvain Villaret le sport naturiste

Huitième partie:

Développements

des politiques

sportives
405 421

La genèse des politiques publiques du sport en France. Esquisse d'un cadre d'action et logiques identitaires, par Jean-Paul Cal/ède La "création" du Sous-Secrétariat d'Etat à l'organisation des Loisirs et des Sports le 5 juin 1936 : les perceptions de l'identité politique du sport en France dans les années 30, par Marianne Lassus La masse contre l'élite, la politique municipale de la ville de Lyon en faveur de l'éducation physique, par Elisabeth Lê-Germain Les régionalisations du sport de haut niveau en Aquitaine: universitaire bordelais, par Martine Reneaud l'influence du milieu

431 437

Il

Première partie

Institutions, réseaux, appareils et logiques identitaires

Sport et anti-féminisme : mythe ou réalité? La construction historique d'une problématique identité féminine par le sport (1900 - 1939) histoire et méthode
Par Pierre ARNAUD
Il y a un an et demi, invité à Angers par Mesdames Michèle Perrot et Christine Bard à un colloque sur l'anti-féminisme, organisé par des universitaires féministes, j'ai dû faire face à leur incompréhension voire leur méconnaissance totale de l'histoire du sport féminin '. Mon discours n'entrait pas dans leurs systèmes d'attente fortement p~éterminé par des préjugés ou des convictions militantes. Il me semble donc nécessaire de repréciser mes "thèses" concernant les relations entre le sport et la femme et plus précisément ici le sport et l'anti-féminisme. Car s'il est un domaine où l'esprit "machiste" s'éxerce de manière privilégiée c'est bien celui-ci! Partons d'abord de quelques constats unanimement partagés par la communauté des historiens du sport.

- Les femmes, comparativement aux hommes, accèdent tardivement aux pratiques sportives compétitives. Le mouvement semble débuter en France au début du XXc siècle, se développe lentement à partir de 1917 pour s'envoler à partir des années cinquante soixante. Néanmoins, dans une société française qui comprend aujourd'hui environ 51 % de femmes pour 49 % d'hommes, il existe toujours une forte inégalité d'accès aux pratiques sportives en fonction du sexe. Globalement, les hommes sont aujourd'hui trois fois plus nombreux que les femmes à posséder une "licence" sportive. Il existe évidemment de fortes variations selon les fédérations (uni-sport, multi-sports et affinitaires, scolaires et universitaires), selon
l'âge, le lieu de résidence,la profession, etc 2 Cette inégalité est encore plus criante si
on s'intéresse au nombre de femmes occupant des postes de "dirigeantes" qu'il s'agisse des associations sportives, des fédérations sportives ou des grandes institutions sportives internationales comme le Comité International Olympique J. Le fait quela France dispose d'une Ministre de la Jeunesse et des Sports en la personne de Marie-George Buffet ne saurait
cacher cette réalité
4.

- Parler de sport et de femme (ou d'homme) au singulier ("le sport et la femme") est une erreur méthodologique fondamentale sauf si l'on se place sur le terrain des "modèles" et des "formes" de pratiques. Une fois de plus, il faut préciser de quel "sport" et de quelles
I

2

Cf. le compte rendu présenté dans la revue XXc siècle, 1998. . Cf se reporter aux multiples enquêtes de l'INSEE, du CREDOC, de l'INSEP. Pour une première synthèse
.

actualisée, voir Louveau C. et Davisse A., Sports, Ecole, Société: la différence des sexe.f, Paris, L'Harmattan, 1998. . J A titre d'exemple, les femmes ne sont acceptées qu'à partir de" la nomination de J.A. Samaranch en 1980. C'est en 1981, au Congrès du CIO de Baden-Baden que les deux premières femmes seront nommées membres ( 1995) il y en a 7 sur les 106 membres du CIO. du CIO. Actuellement, 4 Ce n'est d'ailleurs pas la première fois: Madame Andrée Viennot, Madame Alliot-Marie, l'avaient précédée.

15

"femmes" on parle. Depuis plus d'un siècle, les définitions du sport ont évolué et désignent des ensembles plus ou moins flous, ce qu'indiquent parfaitement les résultats comparés des enquêtes de l'INSEE et de l'INSEP et la polémique qui s'en est suivie en 1986-87. Notons d'ailleurs que ce problème n'est pas récent: dès la fin du XIXc siècle, nous sommes en présence de différentes "formes" de pratiques sportives. Il reste que le "modèle sportif compétitif' est hégémonique tant du point de vue des pratiquants Gusqu'au début des années soixante-dix) que de son écho médiatique. Pour ce qui nous concerne, nous nous référerons à lui seul, qui est contrôlé par les fédérations sportives uni-sport ou multi-sports. Il comporte des caractéristiques spécifiques amplement décrites et analysées par de nombreux auteurs s. - Reste un point d'achoppement pour les non-spécialistes de l'histoire du sport (dont les historiennes du féminisme) : celui de la distinction radicale qu'il faut opérer entre la gymnastique et le sport. Dans le dernier tiers du XIXc siècle et au moins jusque dans les années trente quarante, la gymnastique ne répond à aucune des caractéristiques du sport. Nous avons même démontré que le "sport est une anti-gymnastique" : dans ses valeurs, son organisation institutionnelle, ses manifestations spectaculaires, ses règlements, ses pratiques 6. En conséquence, les discours tenus à propos de la (ou des) gymnastiques féminines n'ont aucune correspondance avec ceux qui sont tenus à propos du (ou des) sports féminins! Et s'il fallait en apporter immédiatement une preuve, nous dirons que dès le début de ce siècle, Georges Demeny et Irène Popard son élève ont été les premiers à systématiser et promouvoir la "spécificité" d'une gymnastique féminine (dite "gymnastique harmonique") qui restait en tout point hostile aux sports féminins et reposait sur des fondements culturels, scientifiques et pédagogiques particulièrement bien établis selon les critères de l'époque. Il est donc urgent de cesser de confondre sport et gymnastique au moins pendant la première moitié du XX. siècle: si la gymnastique devient "sportive" et parvient à s'émanciper de ses modèles fondateurs, qu'ils soient militaires ou médicaux, c'est au prix d'une perte totale de ses significations originelles. Ces remarques de précaution étant formulées, la question se pose en effet de savoir pourquoi "le sport" est resté (et reste encore dans les pratiques comme dans les représentations) "une affaire d'hommes". Prendre pour hypothèse de départ que le retard des femmes dans ce domaine est dû à un anti-féminisme planétaire et en quelque sorte "naturel" voire "primaire" (même s'il est profondément "culturel") nous paraît totalement excessif. Que cet anti-féminisme se manifeste ici ou là par des propos "machistes" comme ceux œ Marc Madiot rapportés par C. Louveau ou des commentaires ironiques ou sexistes ne saurait nous convaincre. Question de nuances? Pas seulement. L'histoire du sport est inséparable de l'histoire sociale, culturelle, politique, économique. Inséparable des croyances et des représentations que ses pratiques ont fait naître. Et pour tenter d'y voir plus clair, il convient de prendre le sujet à "bras le corps"...

S Parlebas P., Sociologie du sport, Paris, pup, 19**, Guay D., La Culture .rportive, Paris, PUF, 1993; Bouet M., Bouet M., Que.rtions de .rportologie, Paris, Signification du sport, Paris, L'Harmattan, 1995, 2° édition; L'Harmattan, 1997; Arnaud P., Une histoire du sport, La Documentation photographique, La Documentation française, Paris, 1996, etc... 6 Nous pensons avoir fait le point sur ce sujet dans Arnaud P., « Le sport et les Français, sport et modernisation de la France ». ln Revue du Musée d'Orsay, printemps 1997, Paris.

16

Sport et féminisme
Il Ya d'abord une réelle difficulté à mettre en relation l'histoire du sport et l'histoire du féminisme 7. Si le féminisme n'est guère familier aux historiens du sport, le sport est, sauf exception remarquable, ignoré par les historiennes du féminisme. De plus, le droit au sport n'a jamais été, à côté des droits politiques et civiques, du droit au travail et à l'éducation une revendication affichée des mouvements féministes. Les féministes s'intéressent au corps, c'est-à-dire à la contraception, l'avortement, le viol, la violence 8. La "libération" de la femme passe par sa revendication à disposer librement de son corps. Mais si le droit au sport ne fait pas partie des revendications féministes en regard d'autres droits qui leur paraissent plus fondamentaux, peut-on considérer que les sportives sont des féministes malgré elles? Contrairement à ce qui se passe en Angleterre, aux Etats-Unis ou au Canada, le mouvement féministe n'a jamais en France milité en faveur de l'accès des femmes aux pratiques sportives. Si, en France, le sport a pu être présenté comme un instrument d'émancipation de la femme, il faut sans doute y voir un effet de mode plus qu'une conviction militante. En effet, lorsque se créent les premières associations sportives féminines, les buts invoqués dans les statuts ne mentionnent que très rarement cet objectif. A lire les statuts de ces associations et les déclarations de leurs responsables (souvent des femmes), l'idée d'émancipation des femmes par le sport, quand elle est exprimée, se conjugue paradoxalement avec les arguments les plus rassurants (pour les hommes). Ainsi peut-on lire dans les statuts de L'Ondine (fondée en 1909, devise: "1'émancipation féminine") : Luttant contre les habitudes surannées de notre siècle, et avec l'intention de faire œuvre utile, nous avons fondé L'Ondine... avec le projet arrêté d'apprendre à laflllette dès son plus jeune âge la pratique d'un sport capable de lui donner une constitution plus forte, une poitrine plus large, des muscles plus vigoureux et la facilité de lutter contre les intempéries des saisons et surtout de lui donner des habitudes de propreté ". La présidente de la Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France (FSFSF), Alice Milliat elle-même entonne le même couplet rassurant, n'hésitant pas à mélanger les genres: L'éducation physique et le sport dotent les fillettes et les jeunes fllles d'une santé et d'une force qui, sans nuire à leur grâce naturelle, les rendent plus aptes à remplir dans
l'avenir le devoir social qu'on attend d'elles
10.

n s'agit donc de rassurer: émancipation sans doute, mais dans le maintien des traditions morales et civiques qui confèrent à la femme une place particulière dans la société fTançaise : être une mère et une épouse honnêtes. n est vrai qu'au lendemain de la GrandeGuerre, bien des arguments permettent de comprendre cette prudence ou tout simplement cette conviction.

7 Prost A., Douze leçons sur l'histoire, Paris, Seuil, 1996. 8 Louveau c., op. cit. p. 129. 9 Archives départementales du Rhône, série 4M607, lettre de la présidente du 20 janvier 1910. Cité dans Arnaud P. etTerret T., Histoire du sport féminin. Paris, L'Harmattan, 1996, tome 2, pp. 153-154. 10 (souligné par nous).

17

Il est également symptomatique de constater que les premières associations sportives de ce début de XX" siècle (gymnastique et natation) sont immédiatement postérieures à la création du mouvement "suffragiste" en Angleterre par Emmeline Pankhurst. Ainsi se créent des clubs de natation à Paris et à Lyon dès 1905 et des sociétés féminines de gymnastique au Havre et à Lyon. C'est à Lyon que se crée l'Union Française des Sociétés Féminines œ Gymnastique en 1912. A Paris, la création de Fémina-sport et de En avant en 191 I conduit à la fondation, en 1917, sous l'impulsion d'Alice Milliat, de la FSFSF. Les premiers Championnats de France féminins de natation sont organisés en 1911 à Lyon et ceux d'athlétisme se déroulent en 1917 à Paris. Il est probable (mais c'est une hypothèse) que la montée du féminisme d'Outre-Manche a été un prétexte à des initiatives par ailleurs encouragées par des journaux et d'éminents défenseurs de l'éducation physique féminine

comme GeorgesDemeny et Irène Popard Il. Mais pour autant peut-on dire que les sportives
sont féministes? Certes, elles sont contraintes de créer leur propre fédération et leurs propres compétitions puisque, à de rares exceptions près, les hommes refusent de les intégrer dans celles qui existent et qu'ils contrôlent. La restructuration du sport français à partir de 1919 ne favorise pas pour autant l'intégration des femmes dans les nouvelles fédérations (en dehors de la Fédération française ne natation et de sauvetage). De nombreux conflits émaillent en particulier les relations entre la FSFSF et la toute jeune Fédération Française d'Athlétisme. D'une façon générale, les fédérations sportives (masculines) sont hostiles ou réticentes au développement du sport féminin. C'est pourquoi, en 1921, Alice Milliat organise un Meeting international du sport féminin à Monte-Carlo, appelé pompeusement "première Olympiade féminine". L'Angleterre, la Suisse, l'Italie, la France et la Norvège présentent des équipes dans des démonstrations de méthode de gymnastique (pour la France, Irène Popard présente la méthode de Gymnastique harmonique) et des épreuves d'athlétisme et de jeux collectifs. Ce meeting a un fort retentissement et favorise l'institutionnalisation du sport féminin dans quelques pays étrangers dont l'Angleterre. Les compétitions sportives féminines se multiplient en athlétisme, mais aussi en cross-country, basket-baIl et football. En 1922, la Fédération Sportive Féminine Internationale (FSFI) se crée à Paris à l'initiative d'Alice Milliat - elle regroupe l'Angleterre, les Etats-Unis, la France, l'Italie et la Tchécoslovaquie. Cette fédération codifie les épreuves et organise en 1922 à Paris une fête sportive internationale d'athlétisme au stade Pershing qualifiée de "premiers jeux Olympiques féminins". Cinq nations et 65 sportives disputent onze épreuves et établissent dix-huit records du monde devant le regard ébahi de quelque 20 000 spectateurs! Simple rappel de l'histoire: le sport féminin ne laissait pas indifférent. .. Toutes ces initiatives ne sauraient pourtant relever du féminisme. D'une part, les mouvements féministes les ignorent. D'autre part, le souci d'Alice MilIiat (qui n'est pas féministe) est dans un premier temps de créer des épreuves sportives spécifiquement féminines. Ainsi, les démonstrations de gymnastique précédant les concours sportifs garantissent que le sport n'est que le couronnement d'une éducation physique préparatoire. Il y a d'ailleurs entre les deux fédérations (celle de gymnastique et celle de sport) quelques divergences de vue. Mais la logique sportive, fondamentalement perverse, l'emportera au

Il Les travaux de G. Demeny et de son élève Irène Popard sont également contemporains de la montée du féminisme. On remarquera aussi que quelques jeunes femmes hardies se sont engagées dans les traversées de ville à la nage à partir de 1905.

18

grand dam des défenseurs d'un sport féminin original et ayant des caractéristiques spécifiques.

Sport

et anti-féminisme

Il Y a, nous semble-t-il, deux façons de s'interroger sur l'an ti-féminisme. L'une par l'histoire' institutionnelle, l'autre par l' histoire des mentalités et des représentations (bref, œ l'imaginaire). Sauf erreur, il n'y a pas de mouvement anti-féministe institué. L'usage œ

l'expression n'est même pas assuré

12.

Reste l'anti-féminisme en tant que représentation

qu'une société, des groupes sociaux (lesquels ?) se donnent du statut et du rôle des femmes (lesquelles ?) dans la société. En conséquence l'anti-féminisme peut exister sans qu'il y ait des groupements anti-féministes nommément désignés! Il ne suffit pas pour autant de prendre le contre-pied des thèses et revendications féministes pour définir l'anti-féminisme ! Droit au travail, droit de vote, droit à l'éducation, égalité des hommes et des femmes dans tous les actes de la vie en société ne sont pas globalement niés par l'anti-féminisme. Il y a pourtant et indiscutablement un antiféminisme ambiant qui semble représentatif de "l'air du temps", c'est-à-dire des mentalités, des "sensibilités" généralement partagées par l'ensemble de la population, au moins pendant la première moitié du XX. siècle! Un anti-féminisme qui repose sur des croyances, des préjugés selon lesquelles la femme est inférieure à l'homme, que telle est sa "nature", qu'elle est prédestinée à certaines fonctions et tâches et, en conséquence, que c'est folie pour elle que d'espérer l'égaler! Et s'il y a un domaine où cette notion d'égalité est particulièrement contestée, c'est bien celui du sport! Poids des mentalités, héritage culturel et religieux? Lorsqu'en 1975 Mme Rocheblave-Spenlé publie son ouvrage sur les rôles masculins et féminins dans les pays d'Europe occidentale, les représentations stéréotypées des femmes ressortent encore des modèles en cours au début de ce siècle 13! Reste à établir la relation entre anti-féminisme et sport. Et le bons sens risque œ nous égarer. Contrairement à ce qui se passe pour le droit de vote par exemple, les représentations du sport féminin renvoient à une réalité: des femmes, de plus en plus nombreuses à partir des années vingt, pratiquent le sport. Les représentations des sportives, sans doute couplées avec un imaginaire ancestral, reposent donc sur des pratiques bien réelles, celles d'une époque. La loi peut refuser le droit de vote aux femmes, elle ne peut dans un Etat de droit s'opposer au développement de pratiques individuelles et spontanées si celles-ci ne portent pas préjudice aux grands équilibres politiques, sociaux et économiques. Le législateur ne peut donc que prendre acte du développement de certaines tendances qui relèvent d'une transformation des mentalités et du changement social. Les sportives ne sont donc pas seulement imaginées: elles existent bel et bien. Si l'on admet que l'anti-féminisme se caractérise essentiellement par son hostilité à l'émancipation des femmes tout en assimilant le féminisme à une volonté d'indifférenciation sexuelle contraire aux lois ck la nature et à l'intérêt social à. la question se pose de savoir si l'hostilité au sport féminin relève d'un anti-féminisme.

12. antiféminisme ne figure pas dans le Petit Robert. française, 1993. 13 Rocheblave-Spenlé. Les rôles et statuts de l'homme

ni dans Le Robert. et de la femme

dictionnaire

hi.çtorique

de la langue

en Eu/"Ope ocdentale.

Paris, PUIF. 1975.

19

De ce point de vue, il nous paraît essentiel de revisiter l'histoire afin de ne pas juger le passé avec nos connaissances et convictions présentes. En effet, il nous semble que l'hostilité au sport féminin ne relève pas stricto sensu d'un anti-féminisme. Il est alimenté par bien d'autres considérations qui ne concernent pas seulement les femmes, mais la fraction jugée la plus "faible" de la société française, essentiellement les enfants et les femmes. Ce qui est mis en cause, c'est moins le fait que les femmes pratiquent le sport, mais le sport lui-même.

Les représentations négatives du sport dans la société française
A partir des années vingt, le sport devient un phénomène social dont l'audience est grandissante. La presse (dont L'Auto, Le Miroir des sports, La Vie au grand air, etc...) témoigne de ces transformations et de l'avènement du sport "moderne" : - la popularisation des champions, la valorisation de l'exploit, de la performance ou du record, particulièrement en rugby, football, athlétisme, tennis et boxe témoignent d'une passion naissante et souvent excessive pour le spectacle sportif. favorisée par la multiplication des fédérations unisport après 1920. - La naissance d'un "nationalisme sportif' place les rencontres sportives internationales sous la dépendance des politiques gouvernementales. Officiellement tenus pour des ambassadeurs de leur pays, les sportifs et le sport deviennent les otages des politiques internationales 14. - La valorisation des enjeux extra-sportifs, politiques et idéologiques aboutit à diviser l'institution sportive avec la création de fédérations dissidentes qui regroupent leurs membres au nom de valeurs souvent indépendantes des valeurs du sport et qui créent pour leur propre usage des compétitions, en marge des compétitions officielles. C'est le cas pour le sport ouvrier, le sport catholique, le sport scolaire et universitaire et ... le sport féminin, chacune de ces organisations créant par exemple ses propres "jeux Olympiques" pour assurer son rayonnement et sa propagande.
Divisions politiques, idéologiques, sectorielles, sexuelles

-

La massification

et la spécialisation

des pratiques

sportives

est probablement

...

la liste

pourrait

être

complétée. Mais il existe encore un autre motif de division, plus fondamental sans doute, en regard du sujet qui nous réunit: appelons-le, faute de mieux, pédagogique ou éthique. En effet, la logique du sport est celle de l'excès et de la démesure. Elle est souvent résumée en une formule Citius, Altius, Fortius IS, La recherche de la victoire à tout prix, le culte de la performance et du record les enjeux de prestige aboutissent pour nombre d'observateurs à pervertir la morale sportive et à dévier le sport de son but: dès lors, la spécialisation à outrance, la violence, le chauvinisme et la xénophobie, l'amateurisme marron et le professionnalisme, la tricherie, le dopage discréditent la cause que le sport et les sportifs prétendent servir. L'attribution des jeux Olympiques de 1924 à Paris par le Comité International Olympique, va nourrir des polémiques (roman, presse) exaltant les valeurs du sport ou au contraire les fustigeant 16. Georges Hébert, père fondateur de la méthode naturelle, en publiant Le Sport contre l'éducation physique au lendemain des jeux Olympiques de Paris, résume parfaitement l'ensemble des critiques adressées au sport de son
14 Arnaud P. et Riordan J., Sports et relations internationales, les démocralie.f face aux régimes autoritaires, Paris, L'Hannattan, 1998. 15 Devise des jeux Olympiques depuis 1894, attribuée à l'ami de Pierre de Coubertin, le père Didon. 16 Charreton P., Lesfêtes du corps. Histoire et tendances de la littérature à thème sportif en France, 1870-1970, StEtienne, CERIEC, 1985.

20

époque en dénonçantles dangers moraux, physiques et sociaux d'un sport dévoyé

17.

Le

mythe d'un sport pur s'installe étayé parla nostalgie elle-même mythique des temps anciens. C'est donc le sport dévié de ses buts "originels", l'analyse de sa logique qui encourage excès et démesure qui génère des critiques qui, pour une part d'entre elles, sont indépendantes de celles et ceux qui le pratiquent. D'où des convictions, marquées à l'époque du sceau de l'évidence: le sport est dangereux, il ne saurait être un jeu d'enfants, encore

moins de demoiselles 18 !
Rappelons en effet les principaux thèmes que le lecteur de la presse (spécialisée ou non) peut lire. Le sport est un "destructeur de race" 19. Le sport est "responsable cE l'augmentation alarmante du taux de réforme des conscrits aux conseils de révision" 20. Le sport exige virilité, courage, force, endurance, dépassement de soi, esprit de lutte et d'initiative ... autant de qualités qui ne peuvent être que celles d'un homme mûr, en bonne santé et en pleine possession de ses moyens. Les conséquences de la Grande-Guerre ravivent les préoccupations eugéniques, démographiques, natalistes et sanitaires et conduisent tout naturellement à penser que l'on doit préserver les êtres faibles des excès d'une pratique qui ne peut que surmener l'organisme, entraver sa croissance, compromettre sa santé et surtout à terme affaiblir la race. Pierre de Coubertin ne tenait pas un autre discours vers 1890-1900... En résumé, il est clair que les critiques du sport de compétition ne concernent pas directement la femme.

Les adversaires du sport féminin sont-ils des anti-féministes

?

Il faut donc distinguer les critiques fondamentales adressées au sport et les critiques plus spécialement ciblées sur telle ou telle catégorie de personnes susceptibles de le pratiquer, dont les femmes. Les premières condamnent la pratique sportive parce qu'elle correspond à une logique masochiste de l'effort. A ce titre le sport est dangereux pour tout le monde, homme, femme et enfant et il ne peut être réservé qu'à une élite, une aristocratie (le terme est de Pierre de Coubertin). Les secondes concernent la femme (et la jeune fille) avec des arguments spécifiques. Elles émanent de journalistes, de médecins, d'éducateurs et cE pédagogues, d'écrivains, de sportifs pratiquants et de dirigeants. Par souci de clarté, nous identifierons trois types d'arguments:

d'activité physique qu'un homme

* les arguments scientifiques et médicaux: une femme n'a pas moins besoin
21.

Elle doit être en bonne santé et vigoureuse, c'est une

exigence de la maternité. Si jusqu'à 9-10 ans, garçons et filles peuvent se livrer aux mêmes
jeux, c'est à partir de 11-12 ans que l'évolution morpho-biologique des deux sexes se sépare. Toutes les statistiques anthropométriques disponibles à l'époque établissent que la femme est inférieure à l'homme qu'il s'agisse de sa puissance musculaire ou de sa capacité

spirométrique 22. D'où cette conviction que la sportive ne pourra jamais égaler les performances des hommes, que les efforts intenses ruinent sa santé et sont incompatibles

17 Hébert G., Le Sport contre l'éducation physique, Paris, Vuibert, 18 Arnaud P., Quand le sport devient un jeu d'enfants. 19 cf par ex. Le Miroir des sports et les propos du Dr Elie Mercier 20 Mercier E. Dr., Le Miroir des sports, 98 du 18-5-1922 et 149 du 21 Boigey R. Dr., Manuel scientifique d'éducation physique, Paris, 22 Dr Boigey R. , Manuel scientifique d'éducation physique, l'Académie de médecine).

1925. dans les années 1920-1924.. 10-5-1923. 1922, p. 230. Paris, Doin, 1922 (ouvrage

couronné

par

21

avec les fonctions spéciales qu'exige sa nature: la femme n'est point faite pour lutter mais pour procréer 23. Bref, la femme est l'avenir de l'homme et ce n'est pas par Je sport qu'elle contribuera au redressement de la France. L'eugénisme exige de la préserver de tout excès. Si certains sports peuvent lui être conseillés, ce sont ceux qui s'inscrivent dans l' œuvre d'éducation sanitaire et sociale en préservant sa santé au nom de la régénération de la race. Ces convictions scientifiques sont largement partagées par les médecins. Le Pr André Latarjet, les Dr Elie Mercier, Raymond Boigey, Ruffier, Bensidoun affirment que le sport est un destructeur de santé, un décomposeur de race 24. Le sport fatigue les organismes et 'peut aboutir au "surmenage physique" : cœur claqués, organismes fartés, etc... 25.Certains sports collectifs, comme le football par leur violence même et les chocs provoqués sont totalement inadaptés à la constitution de la femme: c'est un impératif de la nature que ce leur en interdire la pratique. La recherche de la performance exige la spécialisation et donc la déformation de certaines parties du corps et à terme la virilisation de la femme! * Les arguments idéologiques et moraux sont les moins étayés en ce qu'ils traduisent des croyances et des préjugés fortement ancrés dans les mentalités. Dans un texte peu cité, Pierre de Coubertin en porte le témoignage dès 1901 : S'il a mis en lumière l'urgence de certaines réformes concernant les droits de la femme, le féminisme paraît avoir relégué dans l'ombre quelques-unes des questions les plus importantes concernant ses devoirs... 26. Passant en revue les droits qu'il semble utile d'accorder à la femme, il reste convaincu que ces droits touchent leur limite dès lors que le rôle de la femme doit rester ce qu'il a toujours été: elle est, avant tout, la compagne de l'homme, la future mère cf! famille, et doit être élevée en vue de cet avenir immuable (... ) et c'est là ce que négligent les féministes 27. Les pages qui suivent constituent une anthologie de l'anti-féminisme: Elever la femme en vue de la seule résistance à l'homme n'est pas moins absurde que de prêcher aux travailleurs, aux enfants, aux citoyens, la révolte systématique contre toute forme d'autorité, quelle qu'elle soit. C'est pourtant ce que l'on s'efforce d'accomplir lorsqu'on prétend arriver
à l'égalité des sexes.
28

Plus de vingt-cinq ans après, Pierre de Coubertin constate que clans un grand nombre de pays, c'est lafemme qui corrompt le garçon! Et de s'interroger: cette jeunesse féminine

n'est-ellepas moralisablepar le sport? Je n'en crois rien du tout 29 !
L'expérience d'Amsterdam, souvent relatée par des hommes, ne peut alors que légitimer son opposition à l'admission des femmes aux jeux Olympiques. Et de conclure: S'il y a des femmes qui veulent jouer au football ou boxer, libre à elles, pourvu que cela se passe sans spectateurs, Carles spectateurs qui se groupent autour de telles compétitions n'y

viennentpoint pour voir du sport
23 Ibid.

30

24 On pourra se reporter au Miroir des sports. années 1922-1924 : l'approche des jeux Olympiques de Paris provoque de multiples mises en garde de la part des médecins et des sportifs: le champion ne saurait être un exemple! n est donc dangereux de vouloir l'imiter: Cf. par 'exemple: Rozet G., « La violente campagne des ennemis du sport» ln Le Miroir des sports, 61 du 1-9-1921 ou encore Hanot G., « La camapgne des intellectuels
contre le sport ». ln Le Miroir des sports. 87 du 2-3-1922. 25 Hébert G., Le sport contre, op. cil. 26 Coubertin P. de, « L'éducation des femmes ». ln Notes sur /'éducationpublique, Paris, Hachette. 1901, pp.

281 - 296.

27 Ibid. 28 Ibid. Souligné par P. de Coubertin. 29 ln Le Sport suisse, 21 et 28 novembre JO Ibid.

1928.

22

Les excès du sport conduisent à/ce que Pierre de Coubertin appel1e une passion qui ne peut pas ne pas engendrer du grabuge (... J Eh bien, ce grabuge-là n'est pas fait pour les

femmes

31.

Et de rappeler que si elles veulent s'affronter, que ce soit en privé, sans
32.

spectateurs. Le rôle des femmes ne peut être, comme dans les anciens tournois, que de
couronner les vainqueurs

De là, cette déclaration fameuse qui a toutes les apparences d'une profonde misogynie; les jeux Olympiques doivent être réservés aux hommes ( ... J Les jeux Olympiques ne sont pas des parades d'exercices physiques mais visent à l'élévation des records. Citius, altius, fortius. Plus vite, plus haut, plus fort J. Impratique, inintéressante, inesthétique, et nous ne craignons pas d'ajouter: incorrecte... tels seraient des jeux Olympiques féminins 33. Point d'Olympiade femelle donc, au nom de la morale, au nom de la défense d'une "nature" féminine faite d'élégance, de beauté, de grâce, au nom de la protection de la femme et de sa vocation première: procréer. Epouse, mère, servante et admiratrice de l'homme, la femme doit le servir, l'honorer, l'encourager, mais en aucun cas ne peut prétendre l'égaler. Ces propos ne sont pas l'apanage du rénovateur des jeux Olympiques. On les

retrouve, ce que signale Marianne Amar, chez les dirigeants du sport ouvrier

34.

Ils sont

présents encore chez les responsables du sport catholique 35. Ils sont également partagés par l'ensemble des éducateurs et des sportifs. Parmi les plus connus, rappelons Georges Hébert: en ce qui concerne la jeune fille, c'est un vrai crime que de les exhiber en public 36. Mais aussi Ernest Loisel, directeur de l'Ecole Normale d'Education Physique qui, dans un livre à succès énonce les mêmes arguments 31. Ou Géo André, l'un des athlètes les plus prestigieux de l'Entre-deux-guerres. Bref, ce consensus témoigne d'une vérité du sens commun bien plus que d'une argumentation scientifique. La morale vient ici au secours de la médecine pour pérenniser une situation d'infériorité voire d'infantilisation de la femme. On connaît le scandale qu'a provoqué la publication de La garçonne de Victor Marguerite. L'émancipation de la femme est un danger pour l'homme. Et le thème du sport vient opportunément alimenter les croyances sur le statut et le rôle de la femme dans la famille et la société. Préventions morales encore lorsque la sportive soumise à la promiscuité des stades est assimilée à une fille volage voire de mauvaise vie. Si le sport féminin peut être toléré au prix de nombreux aménagements, le premier d'entre eux est qu'il se pratique en dehors du regard concupiscent des hommes. Discours misogynes? Discours d'hommes sur le sport féminin .., ? Les sportives elles-mêmes les reproduisent et il existe chez certaines d'entre el1es comme un sentiment de culpabilité et de dévalorisation. Suzanne Clavel nous confiait en 1984 (elle avait 87 ans) : nous passions pour des dévergondées! Le discours médical rejoint alors le discours moral au nom de la protection de la femme, c'est-à-dire au nom des valeurs promues par les hommes pour la soustraire à tout excès, débordement ou subversion... * Les arguments pédagogiques; car d'autres dangers guettent particulièrement les sportives. Le sport n'a point de méthode et ne dispose pas d'éducateurs compétents.
du Bureau International de pédagogie sportive, 6, Lausanne, 1931, p. 5-7. 32 ln Le Sport suisse, 7 août 1935, p. 15. 33 Revue Olympique, juillet 1912, p. 111. 34 Amar M., «La sportive rouge ». ln Arnaud P., Les origines du sport ouvrier en Europe, Paris, L'Harmattan, 1994. 35 Cf la revue de la FGSPF, » Les jeunes ». 36 Hébert G., Le sport contre ... op. cit. p. 58. 31 Loisel E., Bases psychologiques de l'éducation physique, Paris, A. Colin - Bourrelier, 1934. 31 ln Bulletin

23

C'est le règne de l'improvisation et du don. Il est une anti-gymnastique dans la mesure où sa pratique échappe à toute règle rationnelle, tout dosage, tout contrôle. Alors que la gymnastique dispose de fondements scientifiques, qu'elle est rationnelle, méthodique, dosée, adaptée à l'âge et au sexe, collective et disciplinée, le sport reste la proie de l'excès, œ l'individualisme, de l'exploit, de l'improvisation, de la liberté c'est-à-dire l'absence œ contrôle! Il faudra attendre 1930 pour que le Dr Belin du Coteau tente d'élaborer une Méthode sportive 38, puis 1942 pour une tentative similaire à l'initiative de Maurice

Baquet,futur directeurde l'Institut National du Sport

39.

Seule cette gymnastique doit être

conseillée pour la femme, car elle peut être adaptée à sa nature. Il existe ainsi une "spécificité" de la gymnastique féminine alors que le sport n'en comporte aucune. Finalement, le sport doit être réservé à des adultes, forts, méticuleusement préparés par une éducation physique préparatoire dite encore de base, bref à des hommes. Dans La Méthodefrançaise (Règlement de l'Ecole de Joinville -1925) destinée aux enseignants, aux éducateurs et entraîneurs sportifs civils et militaires, publiée conjointement par le Ministère de l'Instruction publique et le Ministère de la guerre, le sport devient le couronnement de

l'éducationphysique et cette conviction perdurerajusqu'à la fin des années soixante

40

!

D'où un plan d'études savamment programmée: éducation physique élémentaire (4-13 ans); éducation physique secondaire (13-18 ans, dite encore pubertaire et post-pubertaire) et enfin, couronnement de la progression, éducation physique supérieure dite sportive et athlétique (18 ans et plus). Ces arguments pédagogiques, répétons-le, ne visent donc pas la femme en particulier, sauf quand ils concernent l'éventail des jeux et des sports autorisés. Il est clair en tout cas que l'enseignement primaire ou secondaire n'a pas favorisé l'accès des filles à une culture sportive tant les préventions à l'égard du sport étaient fortes. Il faudra attendre les années soixante pour que filles et garçons soient confrontés aux sports dans le cadre des programmes obligatoires d'éducation physique et sportive 41. Dans les années 1920

- 1930,

le sport est surtout marqué par le spectacle de sa

violence. C'est particulièrementévident dans le football, le rugby et la boxe. Cette violence
qui s'apparente à de la virilité pour les Anglais est perçue en France comme une agression, une atteinte à l'intégrité physique et au code moral. Mais surtout, les valeurs du sport ne

sont pas celles qui correspondentà la tradition intellectualiste et culturelle de la France 42.
Elles suscitent les pires craintes dès lors qu'elles peuvent concerner des femmes. Tous les arguments précédents s'associent et conduisent le législateur à intervenir, au moins dans le secteur de l'Ecole. Ainsi les circulaires de 1923 créant les Comités sportifs d'Académie organisent-elles la compétition pour les associations scolaires. Il est significatif
38 Bellin du Coteau Dr., «La Méthode sportive »., ln Labbé E., Traité d'éducatioll phy.\'ique, Paris, 1930, 2 tomes, 39 Baquet M., Educatioll sportive, initiatioll ell entraînment, Paris, Godin 1942. Réédité chez L'Harmattan en 1998. 40La Méthodefrançaise, édition de 1925, Tome 1 et 2. 41 Bien que nous sortions de la période traitée, précisons quand même que la politique conduite par Maurice Herzog à partir de 1958, l'arrivée des enfants du baby-boom et l'instauration de la mixité ont fortement favorisé l'accès des filles aux pratiques sportives. Les Instructions officielles de 1967 consacrent donc cette "sportivisation" tardive de l'éducation physique. 42 Cet aspect fondamental de la question est développé dans: Arnaud P., Le Militaire, l'Ecolier, le Gymnaste, Lyon, POL, 1991; Arnaud P.,« Le sport et les Français ». ln 48/14, Revue du Musée d'Orsay, Paris, à paraître en 1997; de Reyke R., «L'Ecole des Roches, du modèle anglais au compromis socioculturel, 1899-1925 ». ln Les Etudes sociales, 124, 1996, Paris.

24

de constater que la création officielle de "catégories d'âges" conduit à n'autoriser les "compétitions normales" que pour les élèves garçons et filles âgés de plus de 18 ans! Et le texte de préciser: pour les jeunes filles, elles doivent d'ores et déjà s'abstenir de toute manifestation publique et les championnats disputés en public sont interdits. Certains sports leur sont également interdits (dont le football, les sauts, les courses soutenues, etc...) et elles ne doivent se livrer qu'à des sports qui conviennent plus particulièrement à la femme 43. Le Congrès international du sport universitaire qui se tient à Paris en mai 1923 reprend l'essentiel de ces dispositions dans le rapport de la commission chargée du sport féminin 44.

Le sport au féminin:

égalité, identité, spécificité?

La plupart des observateurs actuels de l'évolution du sport féminin omettent de signaler un fait important. Depuis plus de soixante-dix ans, le sport féminin se conjugue au masculin par une imitation fidèle des grandes compétitions masculines. Ainsi en déclarant ouverts les premiers jeux Olympiques féminins du monde, Alice MilIiat s'attire les remontrances des membres du CIO 45. Toujours hostile à la participation des femmes aux jeux Olympiques, celui-ci ne veut pas reconnaître la FSFI et lui interdit même d'utiliser le sigle olympique dans ses compétitions internationales. Après de longues négociations, la FSFI obtient du CIO l'inscription (à titre d'essai) de cinq épreuves d'athlétisme (lOOm, 800m., relais 4 x 100m., saut en hauteur, lancer du disque) au programme olympique des jeux de 1928. Le départ de Pierre de Coubertin de la présidence du CIO et l'action opiniâtre de quelques défenseurs du sport féminin, comme Siegfrid Edstrom, vice-président du CIO et président de la Fédération Internationale d'Athlétisme semblent la
cause de cette décision
46.

Entre temps, Alice MilIiat et la FSFI organisent les deuxièmes jeux féminins mondiaux (et non plus olympiques) à La Haye: si toute référence aux sigles olympiques disparaît, l'organisation et le protocole en sont une copie fidèle. Aux jeux d'Amsterdam, outre l'athlétisme, les femmes participent à des épreuves ce gymnastique par équipe, d'escrime et de natation: en fait 14 épreuves, soit trois de plus qu'en 1924 à Paris. Mais la participation est faible: 290 femmes soit 9, 6 % des participants. L'épreuve du 800 mètres compromet un moment l'avenir de la participation des femmes aux jeux Olympiques: la légende rapporte que les concurrentes s'écroulent, ivres de fatigue, sur la ligne d'arrivée. La vérité est tout autre 47. Les adversaires du sport féminin semblent se donner raison: cette distance est trop longue et l'effort trop "inhumain" ... Devant la menace d'exclusion des jeux qui pèse sur les femmes, Alice Milliat maintient l'organisation des troisième Jeux mondiaux féminins à Prague. L'essor mondial du sport féminin et les records spectaculaires établis viennent rapidementà bout des dernièresrésistances.Les femmes retournent aux jeux en ] 932. Elles ne les quitteront plus ... Dès lors la tendance est irréversible: les femmes seront toujours plus nombreuses à participer aux J.O. tout en représentant un nombre toujours plus
43 Circulaires du 13-2-1923; 2-5-1923 et du 14-12-1923. 44 Rapport du Congrès 2 au 6 mai 1923, Le sport universitaire 45 Un siècle du Comité International Olympique, op. cil. 46 Ibid. 47 Revue olympique.

international,

Paris, Imprimerie

nouvelle,

1923.

25

important de Comités Nationaux Olympiques dans un nombre croissant d'épreuves réputées de tradition masculine. Ainsi, l'égalité des hommes et des femmes devant les pratiques sportives compétitives aboutit à conforter les thèses féministes sur un terrain qu'elles ne fréquentent pas! La première conquête de la femme s'effectue sur les terrains de sport et non sur les bancs de l'Assemblée nationale! Mais cet égalitarisme de type universel conduit inexorablement à un alignement des pratiques sportives féminines sur les standards du sport masculin. L'indifférenciation sexuelle des pratiques en est la conséquence paradoxale car elle pose le problème des techniques iso-sexuées 48. Le sport féminin ne saurait exister dès lors qu'il n'a aucune caractéristique singulière. Sur la durée, et à partir de 1928, on assiste à une lente et inexorable uniformisation et universalisation des épreuves et des techniques sportives. La logique sportive conduit à privilégier un système de valeurs, une organisation, des techniquesd'efficiencequi ignorent les caractéristiquessingulières des individus 49. Il n'y a dès lors aucune raison particulière (autre que liées à des caractéristiques biologiques revendiquées) à distinguer le sport masculin du sport féminin. A défaut, il faudrait organiser des compétitions spécifiques pour les noirs, les blancs, les jaunes et pourquoi pas pour les catholiques, les protestants, les bouddhistes, ou les blonds, les roux, les bruns, voire les homosexuels et les hétérosexuels ... L'actualité récente montre que ce n'est pas seulement ironie notre p.art ... Parler d'un sport féminin, c'est enfermer la femme dans sa "condition féminine". Dès lors, dans l'imaginaire social, la femme sportive est celle du "garçon manqué", la "garçonne", marginale et atypique. Et ceux qui espéraient que l'arrivée massive des femmes sur les stades moraliserait quelque peu le sport ont pu constater que la logique sportive suscitait, quel que soit le sexe, des comportements de déviances: tricherie sur le sexe (le contrôle médical est institué pour la première fois aux jeux Olympiques de Berlin en 1936), dopage, amateurisme marron, etc... L'actualité récente le confirme, mais ceUe tendance est perceptible dès les années trente.

Conclusion
L'évolution du sport féminin (en regard du modèle sportif compétitif) est empreinte de contradictions et d'ambiguïtés. Il est clair aujourd'hui que la cause des femmes progresse dans tous les domaines et partout où "les droits de l'homme" (au sens générique ce l'expression) sont respectés. Ce sont bien les pays où la démocratie est la plus avancée, où l'égalité des sexes est la plus affirmée qui fournissent les plus gros effectifs de sportives dans les compétitions, et ce à tous les niveaux (local, national, international). II suffit pour s'en persuader de comptabiliser les participations nationales des femmes dans les grandes compétitions internationales depuis les années vingt. Peut-on alors se risquer à quelques conclusions en forme d'hypothèses pour des travaux ultérieurs? - La première est que les "sportives" de ceUe première moitié du XXCsiècle ne sont que très rarement porteuses de revendications féministes affichées. Il resterait d'ailleurs à montrer que les plus militantes et les plus connues d'entre elles (comme par exemple

48 Arnaud

P., «Le genre ou le sexe? Sport féminin et changement du sportféminin, op. cil. tome 2, p. 147 ssq. 49 Ibid. p. 174.

social ». ln Arnaud

P. et Terret

T., Histoire

26

Suzanne Lenglen, Alice Milliat ou Marie-Thérèse Eyquem) se sont engagées dans le combat des féministes. Rien n'est moins sûr. Les plus âpres défenseurs du sport féminin sont d'ailleurs divisés: certaines reproduisent les clichés les plus répandus sur la féminité et la maternité; d'autres, au nom d'un égalitarisme intransigeant veulent accéder à toutes les pratiques sportives masculines, oubliant de ce fait ce qui pourrait constituer l'originalité et la spécificité d'lin sportféminin (c'est à dire différent de celui pratiqué par les hommes). Mais, paradoxalement, ces sportives ont probablement plus fàit pour l'émancipation de la femme et l'égalité des sexes que les mouvements féministes. eux-mêmes! Je dirais même que ce qui fait la force de leur "féminisme" c'est que c'est un féminisme d'action, el:: passion, bien plus que de discours. Et de ce point de vue, l'expérience de la compétition sportive par son incommunicabilité même est au fondement d;une culture sportive commune qui s'approprie probablement de manière différente selon que l'on est homme ou femme, noir ou blanc, catholique ou musulman, etc... Il en est du sport comme de la "citoyenneté" : c'est un concept et un~pratique qui à la fois unissent et divisent ... . - La seconde est que l'opposition des représentations de l' homme et de la femme trouve ici un support privilégié. Pourtant, selon nous, l'hostilité au sport féminin ne relève pas exclusivement d'un anti-féminisme. Penser le contrairè, c'est semble-t-i!, se tromper d'objet d'étude: car les critiques ne visent pas la femme en tant que telle mais les caractéristiques d'une activité physique dont on pense à l'époque qu'elle peut être dangereuse pour elle. En retournant le problèmepn peut même affirmer que les adversaires du sport féminin sont à l'époque des "féminophites" convaincus puisqu'ils agissent "pour son bien" , même si c'est contre son gré! Ne nions cèpendant pas l'évidence: le mouvement sportif est misogyne en ce qu'il méprise les. femmes. Les postes de direction dans les Fédérations internationales et. nationales et même dans l~s associations sportives ne sont que très exceptionnellement occupés par des femmes!Et la situation n'a guère évolué depuis les années vingt ... Mais ce constat vaut-il seulement pour le sport? - En revanche, il me semble que les sportives, féministes sans le savoir, illustrent une dénégation de la féminité! Représentantes d'un égalitarisme absolu et universaliste, elles s'inscrivent dans une logique sportive "féminocide" puisque le modèle sportif compétitif possède une logique mortifère (l'actualité récente vient de le démontrer) qui est celle du dépassement, de la performance, du record à tout prix et qui ignore tout particularisme sexuel, national, ethnique, politique ou religieux ou tout simplement culturel! Le problème, on le voit, suscitera encore bien des controverses.

27

Fédération sportive et "organisation de masse" communiste: la double identité de la Fédération sportive du Travail
Par André GOUNOT
Le terme "d'organisation de masse" a été introduit et employé par le mouvement communiste de l'entre-deux-guerres pour désigner des organisations ayant pour but d'opérer la jonction entre les Partis communistes et les masses ouvrières'. Il ne donne aucune indication sur la réussite de cette entreprise; une "organisation de masse" pouvait très bien être formée par un petit groupe d'adeptes et donc rester en marge des véritables mouvements de masse. Tel était le cas de la Fédération sportive du Travail (FSTF : tout au long de son existence en tant que section française de l'Internationale rouge sportive (IRS), c'est à dire de 1923 à 1934, cette fédération omnisports n'a jamais regroupé plus de 15.000 adhérents, chiffre dérisoire quand on le compare à celui des grandes fédérations sportives "bourgeoises" en France (dont certaines comptaient un fort pourcentage d'ouvriers parmi leurs adhérents) ou, dans un autre registre, aux 1,2 millions d'inscrits à l'Arbeiter-Turnund-Sportbund (l'Union gymnique et sportive ouvrière allemande) d'orientation socialdémocrate. Il s'ensuit qu'une étude historique de la FST ne peut pas mener à des conclusions sur "la" culture sportive ouvrière, mais seulement sur l'une de ses variantes - si l'on suppose qu'une culture sportive particulière s'est effectivement développée au sein de la FST. Par "culture", nous entendrons, en reprenant la définition proposée par Carlo Ginzburg, un complexe d'attitudes, de croyances et de codes de comportements qui forment un tout particulier3, et qui fondent donc, peut-on ajouter, "l'identité" d'un groupe ou, en l'occurrence, d'une organisation. Mettant à l'écart une vue de l'histoire qui se contente d'exposer les objectifs et l'idéologie officiels d'une organisation, cette approche "culturelle" implique l'ambition de découvrir les sensibilités et les modes de pensée et de comportement des adhérents. Cependant, le problème méthodologique est patent: les sources qui s'offrent au chercheur ont été produites par les dirigeants du sport ouvrier et
I

Cf. Wunderer (H.), Arbeitervereine und Arbeiterparteien. Kultur-und Massenorgani.wtionen

in del' Weimarer

Republik (1890-1933), FrankfurtlNew York, Campus, 1980, p. 12. 2 Sur divers aspects de l'histoire de cette organisation se reporter à : Ehrenberg (A.), Note sur le sport rouge, in : Ehrenberg (A.), Aimez-vous les stades? Les origines de la politique sportive en France, Paris, 1980, p. 75-82 (cet article est un résumé du mémoire de mai'trise de Davet (T.), Du sport rouge au sport populaire en France de 1919 à 1939, Université Paris l, 1972) ; Strauss (L.), Le sport travailliste français pendant l'Entre-deux-guerres, in : Arnaud (P.), Les origines du sport ouvrier en Europe, Paris 1994, p. 193-218; Amar (M.), La sportive rouge. Pour une histoire des femmes au sein du sport ouvrier français, in : Arnaud (P.), Les origines du sport ouvrier en de la situation politique en Allemagne par la Europe, Op. cit., p. 167-192 ; Gounot (A.), Les interprétations Fédération Sportive du Travail et la réunification du mouvement sportif ouvrier français (1933/34), in : Delaplace (J.-M.)/Spitzer (G.)/Treutlein (G.), Le sport et l'éducation physique en France et en Allemagne. Contribution à une approche socio-historique des relations entre les deux pays, Paris, Editions AFRAPS, 1994, p. 235-249 ; Gounot (A.), Le rassemblement international des sportifs contre le fascisme et la guerre, Paris 1934, in : Arnaud (P.}/Wahl (A.), Sports et relations internationales. Actes du colloque de Metz-Verdun, 23-24-25 septembre 1993, ; Murray (W.), The Worker Sport Movement in France, in : Krüger (A.)/Riordan (J.), The Metz 1994, p. 257-272 en France, 1920Story of Worker Sport, Champaign 1996, p. 27-42 ; Gounot (A.), Sport ouvrier et communisme 1934: une rencontre limitée, in: Stadion. Revue internationale d'histoire du sport, 1999 (sous presse). 3 Nous nous référons ici à la définition de la notion de "culture" donnée par Ginzburg (C.), Le fromage et les vers, Paris, 1980, p. 8.

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reflètent en tout premier lieu le point de vue et les intentions du mouvement communiste, alors que les "simples" adhérents ont laissé peu de traces écrites. L'accès est forcément indirect: il s'agit en grande partie de réinterpréter les allusions aux comportements des sportifs ouvriers faites par les dirigeants dans leurs rapports, débats et publications, et d'accorder une attention particulière aux contenus implicites, pour se faire une idée de ce qu'a représenté l'appartenance à la FST pour les.sportifs ouvriers. Peut-on constater, après l'analyse de ces sources écrites4, l'existence d'une culture spécifique à la FST, de traits identitaires bien marqués qui auraient reposé sur des valeurs sportives et politiques acceptées ou intériorisées par tous ceux qui ont été impliqués dans la vie d'une fédération qui ne voulait et ne pouvait pas cacher ses liaisons avec le Parti communiste? Est-ce qu'il y a eu, dans la vie intérieure des associations et non seulement dans les discours et programmes, cette juxtaposition du sport et de la politique par laquelle les cultures ouvrières du sport auraient acquis, comme l'a avancé Christophe Lamoureux, "le droit à l'existence, à la différence"5 ? C'est à cette question que nous tenterons d'abord d'apporter des éléments de réponse, avant de faire quelques remarques sur un autre aspect de formation identitaire, à savoir l'image du sport ouvrier transmise par la FST et le Parti communiste au monde extérieur.

Militants communistes cohésion

et sportifs ouvriers:

les limites de la

La Fédération sportive du Travail a été l'une des organisations sportives ouvrières à participer à la création, en septembre 1920, à l'Union internationale d'Education physique et sportive du Travail, plus couramment appelée Internationale sportive de Lucerne par allusion à son lieu de fondation. Celle-ci se déclarait neutre par rapport aux différentes tendances politiques s'exprimant au sein du mouvement ouvrier européen mais se situait nettement, par son programme réformiste, dans la mouvance des partis socialistes/sociauxdémocrates. A partir de l'été 1921, elle allait devoir faire face à une autre organisation internationale du sport ouvrier: L'Internationale rouge sportive (IRS), fondée à Moscou par des membres de différents partis communistes et destinée à propager la politique de l'Internationale communiste dans le secteur du sporfi. Les débats sur une orientation
Pour cette contribution, nous avons notamment utilisé les documents d'archives sur le mouvement sportif ouvrier communiste qui se trouvent aux Archives du Comintern au Centre russe de conservation et d'étude des documents sur l'histoir:;contemporaine (C.R.C.E.D.H.C., fonds 537, "Sportintern, 1921-1937") et aux Archives nationales à Paris (AN F 13137: "Propagande communiste par sociétés sportives, 1925-1932"). Ont également été consultées les Archives de la FSGT (Paris), les sources sur le Parti communiste français à la Bibliothèque marxiste (Paris), et les Archives de la social-démocratie à la Friedrich-Ebert-Stiftung (Bonn) qui contiennent de nombreux documents sur le mouvement sportif ouvrier international. Comme périodiques, nous avons consulté les revues de la FST : Sport Ouvrier (1923-1927), L'Echo sportif du Travail (1929-1931) et Sport (1933-1934) et de ('Internationale rouge sportive; Proletariersport (1923-1927), Internationaler Arbeitersport. Zeitschrift für Fragen der internationalen revolutioniiren Arbeitersportbewegung (1930-1933) et Internationale Sportrundsclzau. Zeit.«:hrift für Theorie und Praxis der Korperkultur (1933-1936), ainsi que les rubriques sportives de L'Humanité et de L'Avant-Garde (organe des Jeunesses communistes). 5 Lamoureux (Ch.), Le sport dans la culture ouvrière, Doctorat de sociologie de ('Université de Nantes, 1987, p. 48. 6 Sur la naissance des deux Internationales sportives ouvrières, cf. Steinberg (D.), Sport under Red Flags! The relations betWeen the Red Sport International and the Socialist Workers' Sport International 1920-1939, Dissertation, Madison 1979, p. 13 sq. ; Gounot (A.), Sport réformiste ou sport révolutionnaire? Les débuts des Internationales sportives ouvrières, in : Arnaud (P.), Les origines du sport ouvrier en Europe, Op. cit., p. 223-233. Sur j'histoire de l'Internationale rouge sportive, voir Gounot (A.), Imentionen, Strukturen und Funktionen einer
4

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révolutionnaire (communiste) ou réformiste (socialiste) du sport ouvrier allaient marquer la FST de leur empreinte à partir de printemps 1922 et aboutir à la scission du mouvement sportif ouvrier français lors du congrès de la FST à Montreuil, le 22 juillet] 923. Une faible majorité (]23 voix contre 1]7) s'y prononça pour l'adhésion à l'Internationale rouge sportive, à la suite de quoi la minorité socialiste décida de former une organisation séparée qui restera section française de l'ISL. Celle-ci adoptera en 1926 le nom d'Union des sociétés du sport et de la gymnastique du Travail (USSGT). La partie majoritaire de la Fédération sportive du Travail devint donc section de l'IRS et en même temps organisation affinitaire du Parti communiste français (PCF)? Ce n'est qu'en décembre 1934, avec la fondation de la Fédération sportive et gymnique du Travail, que le mouvement sportif ouvrier français aura retrouvé son unité. Est-ce qu'on peut interpréter le résultat du vote au congrès de Montreuil comme l'expression d'une sensibilité révolutionnaire d'une grande partie des athlètes ouvriers ou, autrement dit, de leur conviction que leur pratique sportive doive avant tout servir, conformément au programme de l'IRS, à la préparation physique aux luttes révolutionnaires? Les attitudes des associations sportives ouvrières après la scission suggèrent plutôt que les débats des années 1922 et 1923 ont surtout concerné les militants des deux partis ouvriers, sans avoir vraiment passionné la base, c'est à dire les sportifs. En effet, si la fédération se divise, la plupart des clubs restent unis, les adhérents ayant d'autres préoccupations que celle de s'interroger sur une orientation révolutionnaire ou réformiste du mouvement sportif ouvrier. Pour eux, il s'agit surtout d'assurer la continuité de la vie associative et d'éviter une trop forte perturbation d'un calendrier sportif avant tout composé de rencontres et de compétitions au niveau régional. Ainsi, peu de changements interviennent dans les réseaux associatifs des Comités régionaux de la FS'fI'. Si la section de l'IRS bénéficie largement de ce mode de décision qui accorde la première place aux critères sportifs, c'est surtout par le fait que les communistes contrôlaient la majorité des clubs appartenant au Comité régional de la Seine (chargé de la direction du sport ouvrier dans la région parisienne). Or, en 1923, sur les ]46 clubs de ]a FST, 92 étaient situées dans
cette région9. Il en résulte un net avantage quantitatif de la section de l'IRS

- elle

compte

entre 5.000 et 6.000 adhérents pendant la saison 1923/24, alors que l'organisation concurrente socialiste n'en dénombre qu'environ 2.00010 - qui ne correspond guère au résultat de vote très serré du congrès de Montreuil et qui est d'ailleurs en contradiction avec l'évolution des effectifs des partis socialiste et communistell. Au lieu de signaler une
kommunistischen "Massenorganisation". Die Rote Sportinternationa/e zwischen KOlI!in/ern-Po/itik und den Ansprüchen des europaischen Arbeitersports, thèse de doctorat, Fachbereich Erziehungswissenschaft, Psychologie und Sportwissenschaft, Freie Universitiit Berlin, 1998. 7 Nous avons étudié en détail ce processus de scission du mouvement sportif ouvrier français dans notre mémoire de maîtrise (Ein vergessener Aspekt des Sozialismus und Kommunismus : die franzosische Arbeitersportbewegung der Zwischenkriegszeit, Institut für Romanistik, Freie Universitiit Berlin, 1992). Un court résumé figure dans notre article "Sport ouvrier et communisme en France , Op. cit. sCf. L'Humanité, 19 juillet et 30 août 1923. 9 Procès-verbal de la réunion du Conseil fédéral du 8 mai 1921, in : Archives de la FSGT ; Sport Ouvrier, n° 27, 1er novembre 1924. 10 Chiffres d'après Proletariersport, 17 décembre 1923 ; Freie Arbeiter-Turnund n° l, 1923; L'Humanité, Sportzeitung. Organe officiel de l'Union Ouvrière de Gymnastique d'Alsace et de Lorraine, 15 juillet 1926 ; Die Rote Sport-Internationale. Protokoll des 3. Weltkongresses der RSI. 13.-22. Oktober 1924 in Moskau, Heft l, Berlin, 1925, p. 9. Il D'octobre 1921 à l'année 1923, le PCF perd la moitié de ses effectifs; de 109.391, ils chutent à 55.598. La SFIO, par contre, qui représentait la minorité après la scission au Congrès de Tours, remonte le courant: en 1924,

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identification de la majorité des sportifs ouvriers avec le communisme, ces chiffres expriment plutôt la prédominance des intérêts sportifs pour la plupart d'entre eux. D'ailleurs, en 1924, contrairement à l'image révolutionnaire que veut se donner la FSTIRS, un "réformiste" est démocratiquement élu secrétaire du Comité régional de la Seine, comme le constate avec amertume le Bureau politique du PC12. Il s'agissait d'autant plus pour les dirigeants de la Fédération sportive du Travail dont une forte partie était issue de la Fédération nationale des Jeunesses communistes - de faire comprendre aux adhérents, à travers un travail éducatif patient, qu'appartenir à la classe ouvrière signifiait impérativement s'identifier au Parti communiste qui d'après eux était seul représentant des intérêts prolétariens. Mais si l'organe de la fédération usait d'un langage radical et vantait "l'esprit révolutionnaire" de la FST pour mieux se démarquer de l'organisation socialiste, les membres avaient du mal à assumer le rôle de "soldats de la révolution" qu'on leur proposait. Le Parti communiste ne voulait surtout pas, mais devait s'accommoder "du manque de pénétration de [son] influence dans les rangs du mouvement sportif ouvrier"l3. Sur les 10.000 membres que la FST compte en 1929, entre 5 et 10% seulement sont d'ailleurs membres du Parti communistel4. Trouver les chemins de la concordance entre les visées politiques du mouvement communiste et l'aspiration primordiale des sportifs ouvriers aux plaisirs conviviaux, cela s'avérait peu aisé, comme en témoigne un commentaire des activités de certains footballeurs parisiens en province, écrit par un militant du Parti et publié dans la revue de la fédération. Bien souvent les clubs visités, pour éviter des frais toujours trop élevés pour des ouvriers, prennent des dispositions pour recevoir leurs camarades. Les membres de ces clubs se préparent à prendre chez eux un 'copain' ; les parents, sans faire d'extra, augmentent un peu le menu habituel. Les clubs engagés arrivent. Ah ! ouitch ! la camaraderie de club l'emporte, et aucun ne veut se séparer de ses amis; résultat, les visiteurs paient des repas au restaurant et la F.S.T. se discrédite dans les familIes des visités. Et puis il y a aussi l'attitude des voyageurs dans la ville. Que pensez-vous des chants indécents et des excentricités souvent à mettre à l'actif de quelques camarades parisiens? Je sais bien que ce n'est pas la généralité, mais c'est justement ce qu'il importe de faire cesser: il faut qu'une discipline existe et qu'elle impose une tenue correcte à tous. Croyez bien, camarades, qu'une 'Jeune Garde' ou une 'Internationale' ferait une meilleure propagande que 'Monte là-dessus' ou 'Passe la main"'. Le groupe français qui partit aux Spartakiades internationales de Moscou en 1928 qui devaient démontrer la volonté du prolétariat international de défendre l'Union soviétique, "seule patrie des travailleurs", contre les visées impérialistes du monde

elle compte 72.000 adhérents. Le recul du mouvement communiste se traduit aussi par les résultats des élections législatives de 1924 : le PCF obtient 9,8% des voix, contre près de 19% qui vont au Parti socialiste. Cf. Kriegel (A.), Les communistes français dans leur premier demi-siècle, J 920- J 970, Paris, Seuil, 1985, p. 52 ; Brunet (J. -P .), Histoire du socialisme en France (de 1871 à nos jours), Paris, 1989, p. 53-54. 12Compte-rendu de la séance du Bureau politique du PCP (26 décembre 1924), in : Bibliothèque marxiste. 13Bulletin Sportif Edité par la Commission centrale sportive du P~i et de la Jeunesse Communiste. Organe intérieur des fractions communistes dans la FST, s.d. (1929), in : AN F 113137. 14"Section sportive centrale du Parti Communiste aux directions des régions d'entente, de rayons du P.c. et J.C. et des fractions sportives", s.d. (1929), in: AN F7 13137. ISSport ouvrier, n° 3, 10 septembre 1923.

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capitaliste'6 - ne parvint pas, quant à lui, à satisfaire les attentes du Parti. Celui-ci était représenté par un accompagnateur qui remplit en réalité le rôle d'inspecteur et qui se donna la peine d'observer de plus près le comportement de chacun des 25 déléguésl7. Pour le Parti, les voyages d'ouvriers en URSS devaient effectivement constituer un rite d'initiation, ceux qui retournaient à leur pays en tant que fervents partisans de l'URSS étant considérés comme les plus aptes à prendre des responsabilités au sein du PC's. Cependant, l'inspecteur du Parti dut constater que la plupart des membres du groupe de la FST pensaient avant tout à s'amuser et à faire du sport au lieu de se consacrer à l'étude des avantages du système soviétique. Si quelques sportifs donnaient de l'espoir à pouvoir être "récupérés", l'attitude inconsciente de certains de leurs camarades était plutôt désespérante comme le laisse entendre le rapport confidentiel conservé aux archives du Cominternl9. Quatre ans plus tard, le manque absolu de conscience de classe et l'incompréhension complète du sens de l'internationalisme prolétarien affichés par des sportifs ouvriers ne manqua pas d'affliger les dirigeants. Comme le signala Gelet, secrétaire administratif du Comité régional du Sud-Est lors d'une réunion de préparation des Spartakiades de la FST à Lyon en 1932 (qui se dérouleront d'une manière particulièrement décevante voire désastreuse pour la FST~, "certains membres de la Fédération" avaient "malmené des étrangers en les qualifiant de 'sales étrangers'''21. L'absence dans les sources d'autres évocations de comportements aussi inconvenants permet cependant de croire qu'il s'agissait là d'une exception plutôt que de la règle. Concernant les pratiques quotidiennes dans les associations sportives ouvrières, les responsables de la fédération n'ont jamais réussi à instaurer un programme sportif qui se serait véritablement démarqué de ce qu'ils appelaient le "sport bourgeois". En 1923/1924, quelques dirigeants ont revendiqué l'abolition des championnats et des prix et la mise en place d'une "gymnastique collective" comme principale activité physique de la fédération22. Mais c'étaient bien les compétitions qui passionnaient les adhérents, et l'idée de les balayer de la vie fédérale était fort incompatible avec la mission principale de la FST de "conquérir les masses". En 1928, le Conseil fédéral, tout en diffusant une image peu réaliste du sport en Union soviétique, s'est finalement résigné à admettre qu'il était impossible de fonder un "sport socialiste" dans une société capitaliste. "La conception socialiste appliquée en U.R.S.S. du sport que nous devons opposer dans notre propagande aux buts et aux méthodes du sport bourgeois ne peut s'appliquer réellement qu'après le renversement de la classe capitaliste et l'établissement d'un régime prolétarien sur le modèle de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques''21.
16Cf. Rapport de la Commission de la Spartiakiade, s.d. (1928), in : C.R.C.E.D.H.C. 53711I ] 55 ; Le Sport Ouvrier. Organe intérieur de la Fédération Sportive du Travail, n° spécial, novembre 1929. 17A l'origine, la FST s'était fixée l'objectif d'envoyer 100 représentants. Cf. "Rapport de Jean-Baptiste Nau, secrétaire de l'Internationale Rouge Sportive sur le mouvement sportif en France. A Moscou, le 24 janvier 1929", in: C.R.C.E.D.H.C. 537/1 176. IS Cf. à ce sujet Kupfermann (F.), Au pays des Soviets. Le voyage français en Union soviétique 1917-1939, Paris, Gallimard/Julliard, 1979. 19"Secret. Rapport concernant la délégation sportive de la FST Française venue à la Spartakiade de Moscou", in : C.R.C.E.D.H.C., 537 11152. :!JCf. le dossier sur la Spartakiade de Lyon, in: AN F 7 113137. 21Note de la Préfecture de Police du Rhône, Lyon, le 22juin 1932, in: AN F7113137. 22L'Humanité, 16 et 17 décembre 1923; Sport Ouvrier, n° 1,26 août 1923 et n° 3, 10 septembre 1923 ; L'AvantGarde, du 16 au 30 septembre 1924. 23L'Humanité, 26 février 1928.

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L'impossibilité de modifier la pratique sportive ouvrière en fonction d'objectifs politiques et éducatifs du mouvement communiste se confirma une nouvelle fois quand l'IRS appela ses sections nationales à introduire le "sport de défense" (c'est-à-dire des exercices physiques de caractère militaire) dans leur programme. Ces appels, de plus en plus pressants à partir de 19281>1 devant l'imminence supposée d'une guerre contre l'URSS et la "radicalisation des masses" prédite par Staline, rencontrèrent l'indifférence complète des associations sportives ouvrières françaises25. Dans la région lyonnaise, la moitié des associations de la FST continuait à se cantonner dans la pratique paisible du jeu de boules26. D'autres associations accordaient la place la plus importante de leurs activités à la pratique de sports tels que le football, le cyclisme et l'athlétisme qui correspondaient mieux aux goûts de la majorité des adhérents rétifs aux injonctions de se préparer à la guerre civile. La perturbation, entre 1929 et 1932, du calendrier sportif de la FST suite à la politique répressive menée par le gouvernement de l'union nationale à l'égard du mouvement communiste, eut pour conséquence logique d'engendrer de violents conflits au sein de la fédération. Un grand nombre d'adhérents était favorable au courant oppositionnelZ7qui s'était constitué sous l'égide de Jean Garchery, l'un des six conseillers municipaux ayant quitté le Parti à l'automne 1929, et qui poursuivait l'objectif de dissocier la FST du Parti communiste. Pour ces adhérents, il s'agissait surtout de retrouver des conditions acceptables pour la pratique sportive, ce qui n'était alors possible qu'à partir du moment où la FST ne pouvait plus être considérée comme une organisation auxiliaire du PC. Pour la grande majorité des dirigeants, par contre, il s'imposait de continuer à lutter aux côtés du Parti. Ce conflit n'a pris fin qu'après la victoire électorale du Cartel des gauches en 1932, qui a signifié pour la FST la fin de la répression. Outre qu'elles s'adressaient à des sportifs ouvriers dont beaucoup ne s'intéressaient que peu aux questions politiques, les paroles prononcées à l'égard des oppositionnels par les dirigeants de la FST restés fidèles au Parti, n'étaient pas sans rappeler la manière dont étaient traités les "renégats" par le Parti communiste1J!.Dans l'ensemble, les documents que nous avons pu consulter au sujet des graves conflits à l'intérieur de la FST entre 1929 et 1932 sont loin de confirmer la distinction faite par Annie Kriegel entre l"'homme du Parti" et les militants qui déploient leurs activités dans les organisations de masse. D'après Kriegel, ''l''homme du Parti' peut embrasser davantage mais peut être aussi plus figé, brutal et cassant, il peut avoir plus d'ouverture sur l'avenir mais peut aussi s'égarer dans les nuées (ou dans les résolutions de papier), se dessécher faute d'enracinement dans le quotidien et le

1>1Cf.

"Stenograrnrne

der Sitzungen

des 5. Plenums,

31. Mai-S. Juni 1929 in Charkow",

in : C.R.C.E.D.H.C.

537/1

62. 25 Cf. Gounot (A.), Intentionen, Strukturen und Funktionen..., Op. cit., p. 758-263.
26Liste des clubs affiliés au Comité régional du Sud-Est (FST), in : AN F /13137.

Z7Autour de 2600 sportifs ouvriers auraient sympathisé avec l'opposition selon Brunet (J.-P.), Une banlieue ouvrière: Saint-Denis (/890-1939). Problèmes d'implantation du .wcialisme et du communÜme, Thèse,
Université de Lille 1111982, tome 111,p. 1178-1179. D'après un rapport de police, l'opposition serait même arrivée à une "importance à peu près équivalente" à celle de la fraction des fidèles à la ligne du Parti (Note de la Prp,fecture de Police, le 15 Février 1930, sur le Congrès National de la Fédération Sportive du Travail, in : AN F7/13137. Voir aussi les notes de la Préfecture de Police du 22 février, 25 avril et 3 octobre 1931, in : AN F 113137. 28Voir, à titre d'exemple, L' Humanité, 24 novembre 1929.

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concret. C'est dire que les militants des organisations de masse sont souvent plus souples, plus attentifs, plus sensibles à leur entourage, moins doctrinaires"29. En fait, devant la menace pour le PCF de perdre sa "plus importante organisation auxiliaire de jeunes":II, l'entourage, c'est à dire les sportifs sans carte de membre du Parti, n'était pas pris en considération)1 ; les militants communistes se sont contentés d'employer les termes stigmatisants de "traîtres" et de "contre-révolutionnaires" à l'égard de ceux qui contestaient la subordination de la FST aux seuls intérêts du Parti communiste, et de parler de "courants confusionnistes et capitulards qui se font jour dans toutes les organisations
auxiliaires
"32.

On serait alors tenté de conclure que la FST était composée de deux groupes sociaux aux ancrages culturels nettement distincts: d'un côté, le groupe (individuellement différencié) auquel appartient le sportif ouvrier qui n'est pas membre du Parti communiste, qui est libre de s'engager politiquement ou non, Iibre aussi de s'approcher ou de se distancier du monde comm\lniste ; de l'autre côté, le groupe (beaucoup plus homogène) constitué par les membres du Parti communiste qui sont quant à eux marqués par "l'esprit de parti", expression culturelle d'après Kriegel de "l'appartenance à une communauté par laquelle le militant est totalement défini")J. Ce qui reviendrait en quelque sorte à opposer identité sportive (ouvrière) et identité communiste. En fait, les structures n'étaient pas si figées que cela; les frontières entre les deux groupes sociaux étaient plutôt floues. Ainsi, certains membres de la FST se sont sans doute, au cours de leur itinéraire sportif, rapprochés du Parti même s'ils n'y sont jamais entrés; il suffit d'évoquer qu'une partie des sportifs ouvriers n'a pas pensé à quitter la fédération même pendant la phase difficile de la répression34. A l'inverse, beaucoup de membres du Parti communiste allaient à la FST uniquement pour pratiquer le sport et négligeaient entièrement leurs devoirs de militants, comme ne manquait pas de le leur reprocher la Commission centrale sportive mixte (du PCF et des Jeunesses communistes) en 193035. A l'évidence, seul une petite minorité de la FST partait de la conviction que les activités physiques n'avaient pas de valeur en soi et qu'elles devaient forcément se subordonner aux objectifs du communisme; pour la plupart des adhérents, pratiquer le sport sous de bonnes conditions et dans un milieu socioculturel qui leur convenait, était sans doute le principal motif de leur appartenance à la FST. Il est significatif que les clubs situés dans les municipalités communistes, qui bénéficiaient donc des faveurs de l'administration tout en baignant dans un milieu déjà fortement marqué d'une empreinte
2!lKriegel (A.), Les communistes français Op. cit.,p. 148. :IIBulletin Sportif, Op. cit. JI Cf. "Résolution surla question française. Moscou, 28 septembre 1929". in: C.R.C.E.D.H.C., 537/1 173; "Lettre ouverte à la direction de la PST. Moscou le 9 novembre 1929", in : C.R.C.E.D.H.C. 537/11 ]56 ; Lettre confidentielle de l'IRS au PCF, s.d. (septembrel0:70bre ]929). in : C.R.C.E.D.H.C. 537/II ]56 ; Annexe au Bulletin de fraction de la PST. s.d. (1929). in : AN F 113137 ; Note de la '7réfecture de Police, le 15 Février 1930, ; Le Sport Ouvrier, sur le Congrès National de la Fédération Sportive du Travail, in : AN F /13137 n° spécial, novembre 1929, p. 8. 32Bulletin Sportif, Op. cil. J3 Kriegel (A.), Les Internationales ouvrières, Paris, PUP. 1970, p. 121. J4 Les chiffres d'adhérents de la PST tournaient constamment autour des 10.000 pendant cette phase, les départs, assez nombreux il est vrai, ayant été compensés par de nouvelles inscriptions. Cf. "Lettre ouverte à la direction de la PST. Moscou le 9 novembre 1929", in : C.R.C.E.D.H.C. 537/II 156; Lettre confidentielle de l'IRS au PCF, s.d. (septembif,0ctobre 1929), in : C.R.C.E.D.H.C. 537/11 156; Note de la Préfecture de Police, le'I2 novembre 1931, in: AN P 13137; Procès-verbal du Congrès de fusion. Paris. 23 et?;1 décembre] 934. (Archives de ]a FSGT). 35 "A tous les rayons du Parti et des Jeunesses", s.d. (1930), in : AN P 113137.

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communiste, fonnaient les clubs quantitativement les plus importants du mouvement sportif ouvrierJ6.Et il est tout aussi clair que l'adhésion à la FST ne résultait pas uniquement de considérations pratiques liées à l'offre sportive. En s'intégrant à une organisation explicitement destinée à servir la cause du Parti communiste, on entrait forcément dans la micro-société communiste, pour une durée plus ou moins longue selon les expériences sportives et politiques faites dans l'organisation et avec ses dirigeants. Car la politique était bien présente, et cela pas seulement dans les périodes de conflits entre communistes orthodoxes et "oppositionnels". Ainsi, lors des fêtes de clubs, il était de coutume d'entendre des représentants du Parti prononcer des discours, d'assister à des manifestations artistiques à thèmes politiques ou encore de se consacrer à des jeux de défoulement - comme par exemple à la Société sportive ouvrière de Nice qui proposa un "jeu de massacre" avec les têtes de Mussolini, Briand, Poincaré, Chiappe et du maréchal Foch lors de sa fête en 193137. Certains assistants, quelque peu lassés par la surenchère politique, auraient d'ailleurs quitté le club par la suite38. En somme, c'est moins l'identification avec les visées politiques générales et momentanées du Parti communiste que la présence continuelle - appuyée, acceptée, subie ou contestée - du Parti à l'intérieur de la Fédération sportive du Travail qui a distingué celle-ci des autres fédérations opérant dans le champ sportif.

Sport ouvrier et propagande communiste: transmission d'une identité "révolutionnaire"

construction

et

S'il s'avérait impossible d'imposer aux adhérents des modes de pensée et de comportement uniformes, il était cependant possible au mouvement communiste de tirer profit du mouvement sportif ouvrier en lui accolant une image absolument conforme à l'idéologie du Comintern. En effet, le sport ouvrier a été l'un des domaines privilégiés servant à la suggestion d'une identité entre attitudes ouvrières et intentions du mouvement communiste. Ceci pour deux raisons notamment: premièrement, pour un mouvement se rassemblant autour de l'objectif de la révolution mondiale, il était particulièrement important de (se) prouver qu'il disposait de "troupes" qui s'y préparaient physiquement; deuxièmement, beaucoup plus qu'une manifestation politique ou syndicale, un événement sportif comporte un ensemble symbolique qui peut être sujet aux interprétations les plus diverses 39. Qu'ils le voulaient ou non, les athlètes de la FST pouvaient être présentés par la presse communiste comme des représentants exemplaires et particulièrement prometteurs de la communauté communiste qui incarnaient en quelque sorte la force et la jeunesse4),
J6

Le cas de J'Union sportive du Travail d'Ivry illustre le mieux ce phénomène:

Avant la victoire du Parti

communiste aux élections municipales de 1925, étant exclue des terrains de sport communaux, ses effectifs restaient squelettiques. Après, ils se multiplient grâce à l'appui de la municipalité et surtout du nouveau maire d'Ivry Georges Marrane qui remplit aussi la fonction de président de J'USTI. Cf. L'USI a soixante ans. Plaquette diffusée par J'Union Sportive d'Ivry, 1979. Sur l'implantation du PC à Ivry voir GirauIt, (l.J, Sur l'implantation du Parti cOlnlnunistetrançais dans l'entre-deux-guerres, Paris, 1977, p. 147-178. 37"Le Directeur de la Police d'Etat à Monsieur I~Secrétaire Général du Ministère de J'Intérieur-Directeur de la Sûreté générale. Nice, le 13 avriI1931". In: AN F /13137. 38 de la "Le Directeur de la Police d'Etat à Monsieur l~ Secrétaire Général du Ministère de J'Intérieur-Directeur Sûreté générale. Nice, le 15 avril 1931". In: AN F /13137. 39Voir à ce sujet Hoberman (J.M.), Sport and Political Ideology, Austin (Texas), 1984. 4) Voir également les remarques de Gerôme (N.)/Tartakowski, (D.), La fête de L'Humanité: culture communiste, culture populaire, Paris, Editions sociales, 1988, p. 243.

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mais aussi la haute conscience prolétarienne de celle-ci. Citons, à titre d'exemple, un article paru dans "L'Avant-Garde" (organe des Jeunesses communistes) et consacré à la Première fête internationale de la Fédération Sportive du Travail qui a eu lieu à Paris en juillet 1924. "Sur le terrain du Sport, les équipes étrangères reçurent l'accueil le plus fraternel. Minutes inoubliables que celles durant lesquelles, au centre du terrain, face au public, nos camarades allemands reçurent des mains des gymnastes d'Halluin le drapeau rouge de la F.S.T. et lorsque le représentant du Parti communiste leur offrit une gerbe de fleurs écarlates. UA ces moments, la grande foule ouvrière était debout, agitant des chapeaux, des mouchoirs, criant son désir, son besoin de fraternisation totale entre tous les humains. Nombreux étaient les camarades aux forces énergiques qui avaient les larmes aux yeux. [...J Nos camarades allemands soulevèrent l'enthousiasme du public dans la course de un quart d'heure relais par quatre hommes à la Piste Municipale. Dans une épreuve qu'ils n'ont pas l'habitude de courir, diminués de leurs moyens, un des leurs étant malade et incapable de prendre le départ, ils réussirent, à force de courage, à disputer de très près la victoire à nos camarades de la F.S.T. Moralement, ce sont eux les vainqueurs"41. Les témoignages de fraternité et de solidarité avec les athlètes allemands, exprimés aussi par une photo montrant des athlètes français et des membres d'un club sportif ouvrier berlinois, bras dessus, bras dessous au milieu du stade, s'inscrivaient dans le cadre de la lutte contre l'occupation de la Ruhr par J'armée française et du mot d'ordre de fraternisation des ouvriers français et allemands42, donné par le Comintern. L'article répond à des prérogatives propagandistes et donne des enseignements sur certains éléments d'une sensibilité ouvrière désirée par le mouvement communiste; sa finalité n'est pas de reconstituer l'ambiance réelle des fêtes sportives ouvrières. La manière dont les organisations sportives ouvrières, en France aussi bien que dans d'autres pays, servaient de moyen de propagande aux partis communistes, était indépendante de leur importance réelle au sein des mouvements sportifs des pays respectifs tout comme des dispositions politiques de leurs adhérents4J. Il s'agissait bien d'une fabrication d'images qui reposaient souvent sur des exagérations, parfois sur de pures inventions comme cela était notamment le cas pendant la grave crise que parcourait le PCF entre 1928 et 1932 et qui coïncidait avec la politique répressive du gouvernement: les activités de la FST - en réalité assez faibles en raison des conflits intérieurs - avaient tendance à être présentées dans "L 'Humanité" comme prouvant la "radicalisation des masses" et l'avancée du mouvement communiste qui auraient dû se produire selon les prédictions de Staline et du Comintern mais qui restaient totalement imperceptible en France44. Le rapport cité plus haut qui faisait part des déceptions politiques causées par la délégation de la FST aux Spartakiades de Moscou en 1928, était bien de nature

41L'Avant-Garde, n° 72, du 1 au 15 août 1924. 42L'article s'intitule d'ailleurs "La 3e Fête fédérale de la F.S.T fut la fête de la fraternisation". 43Cf. Gounot (A.), Intentionen, Strukturen und Funktionen..., Op. cit., p. 119-130. 44Courtois (S.)/Lazar (M.), Histoire du Parti communiste français, Paris, PUF, 1995, p. 107. Sur la politique Comintern, cf. le livre récent de Broué (P.), Histoire de l'Internationale communiste, Paris, Fayard, 1997.

du

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confidentielle. Aux lecteurs de "L'Humanité", tous les membres du groupe étaient présentés comme de gentils élèves: "Chacun d'eux a classé ses notes, préparé l'exposé qu'il fera devant les jeunes ouvriers sportifs. L'explication de ce qu'ont été les Spartakiades de Moscou se fera dans tous les clubs, partout où nous pourrons toucher les jeunes sportifs"45. En réalité, l'accomplissement de cette oeuvre de propagande allait incomber à des dirigeants expérimentés de la FST comme Henri Sarrazin, qui, après avoir parlé à Paris de la "jeunesse soviétique appelée à faire triompher le communisme dans le monde entier,"46 se rendit à une réunion des "Amis de l'Union soviétique" à Nantes pour faire l'exposé des Spartakiades et surtout pour étaler les avantages du système soviétique47. Alors que pour les sportifs, le voyage en URSS constituait avant tout une belle échappée à la grisaille de la vie de tous les jours, "L'Humanité" exploita entièrement ce déplacement pour faire passer des messages politiques déguisés en vécu authentique de ces mêmes sportifs. Le quotidien communiste se servit pour cela des talents lyriques de Paul Guitard, journaliste et écrivain proche du groupe des surréalistes de Louis Aragon. Guitard décrivit d'abord le voyage en bateau effectué par les participants français et allemands pour rejoindre l'URSS, comme expression enthousiasmante de l'esprit d'internationalisme prolétarien: "Les exploités de tous les pays ont un langage à eux, qui se passe de mots pour s'exprimer parce qu'il est le langage révolutionnaire de tous les exploités, né d'une même misère, parce qu'il part du coeur et sait encore trouver le chemin des communes résolutions. Très vite, par delà la frontière de la langue, une véritable fraternisation s'opérait. Bientôt, mêlés dans des jeux fraternels, jeunes ouvriers français et jeunes ouvriers allemands ne formaient plus, sur le bateau, qu'un seul groupe compact, ardent, plein de vie, de force neuve, gerbe humaine, qui déjà permettait tous les espoirs "48. L'approche du port de Léningrad permit ensuite à Guitard d'exalter l'amour de l'URSS: "Terre soviétique. Magnifique spectacle. Dans un décor lointain, estampé encore, la Russie, la Russie rouge s'offrait à nos yeux. Nous étions tous sur le pont. Les bras s'agitaient en une gerbe mouvante. Les Frei Heil ! des Allemands alternaient avec les Hourras! des Français. Et soudain, l'Internationale éclata spontanée, formidable. Le chant s'élançait par-dessus le mât, les agrès, semblait se prolonger en un vol poétique des mouettes vers la terre rouge. Frei Heil ! Hourra! L'Internationale sera le genre humain... Au loin, le soleil se couchait lentement, disque de feu, semblable à un immense drapeau, dont l'étoffe écarlate traînerait ses plis à la surface de la mer"4". L'identité communiste reposait en très grande partie, on le sait, sur l'identification avec l'URSS, sur une attitude affirmative envers tout ce qui se passait dans la "patrie du

45L'Humanité, 10.10.1928. 46Rapport de police sur une soirée de la Jeunesse 47 "Rapport de l'Inspecteu~ de Police Spéciale novembre 1928", in : AN F /13137. 48L'Humanité, 17.8.1928. 17.8.1928. '" L'Humanité,

sportive d'Alfortville le 22 octobre 1928, in : AN F 7/J 3137. Reneaume à Monsieur le Commissaire Spécial. Nantes, le 22

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prolétariat"50. Le sport ouvrier a tenu une place non négligeable dans le dispositif propagandiste élaboré en vue d'entretenir cette identificationS' qui servait aux partis communistes du monde occidental à justifier leur prétention de représenter les "intérêts objectifs" de la classe ouvrière. En somme, par le biais des utilisations faites dans le cadre de la propagande, la Fédération sportive du Travail a constitué l'un des éléments identitaires du mouvement communiste, ce que l'on peut considérer comme l'aspect le plus important de sa dimension politique. La juxtaposition du sport ouvrier et de la politique communiste établie par le PCF et sa presse a par ailleurs fortement influé sur les représentations que se faisait le monde extérieur du caractère de la FST. Celle-ci était rejetée et marginalisée par la plus grande partie du mouvement sportif français comme étant une fédération "purement politique", contraire donc à l'illusion entretenue d'un "sport apolitique". Cette stigmatisation devrait en retour avoir eu des effets sur les processus identitaires des membres de la FST et augmenté leur sentiment d'être des sportifs sinon "rouges", du moins "différents".

50Sur les origines de cette attitude cf. Jelen (C.), L'aveuglement. Les socialistes et la naissance du mythe soviétique, Paris 1984. Pour une analyse des rapports entre le mouvement communiste et l'URSS voir notamment Frank (P.) Histoire de l'Internationale Communiste, tome l, Paris, Ed. La Brèche, 1979; Weber (H.), Die Wandlung des deutschen Kommunismus. Die Stalinisierung del' KPD in del' Weimarer Republik, 2 vol., Frankfurt, 1969 ; Mal1mann, K.-M., Kommunisten in der Weimarer Republik. Sozialgeschichte einer revolutionaren Bewegung, Darmstadt, Wissenschaftliche BuchgeseIlschaft, 1996, p. 230-234. SI Cf. Gounot (A.), Intentionen. Strukturen und Funktionen Op. cit., notamment p. 147-158.

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Du patronage catholique au club sportif, un processus de sécularisation?
Par Laurence KLEIN Introduction
Un patronage est une œuvre de jeunesse au sein de laquelle les jeunes gens puis les jeunes fiUes pratiquent plusieurs activités: théâtre, sport, jeux, cercle d'étude, fanfare .... Globalement, ces groupements existent depuis la seconde moitié du XIXC siècle. Le plus souvent placés sous la direction d'un prêtre, le patronage vit suivant une ligne de conduite, des principes et des objectifs par référence à la religion catholique. A la charnière entre le XIXc et le XXc siècle, les rapports bouillonnants entre catholiques et républicains stimulent les ardeurs des uns et des autres pour l'imposition d'un nouvel ordre social. Les œuvres de patronages sont alors reconnues comme "pouvant seules permettre de combattre directement lesfunestes effets de l'enseignement athée" I. En 1898, le docteur Paul Michaux, promoteur de la gymnastique et de la préparation militaire dans les patronages initie le premier rassemblement "sportif' des œuvres ci: jeunesse catholiques. Il crée celle qui sera le plus connue sous le nom de F.G.S.P.F., Fédération Gymnastique et Sportive des Patronages de France, et qui constitue notre objet ci: recherche. Nous entendrons la notion d'identité, (et pour reprendre les termes retenus pour la présentation de ces carrefours d'histoire du sport) comme l'aptitude de la fédération sportive catholique à se définir et à se reconnaître en tant que mouvement d'Eglise, caractéristique qui lui confère sa spécificité et détermine ses raisons d'être. Le rapport à l'affinité catholique évolue au cours du siècle: d'une adhésion entière et forte, nous décelons une euphémisation des discours et des pratiques religieuses, bref, une nette diminution des signes ou manifestations cultuelles, ce que nous avons nommé processus de sécularisation. Bien entendu, ce processus, repéré à l'intérieur du mouvement sportif catholique doit être appréhendé dans un environnement beaucoup plus vaste, en prenant en considération notamment, la politique ou les positions de l'Eglise et de l'Etat. Cette contribution consiste à analyser le discours des acteurs, témoins de l'histoire d'un patronage. Nous adjoignons en complément, l'étude de monographies de club (écrite par des témoins), la consultation systématique du journal Les Jeunes de 1945 à nos jours, ainsi que l'exploitation d'une partie de l'enquête envoyée aux clubs gymniques de la FSCF (ex fédération des patronages) et autres fédérations organisant la gymnastique. Nous tentons d'amener systématiquement le témoin à faire" des allers-retours" entre un temps reculé et une période plus récente, celui de l'avant et du maintenant, de façon à resserrer les bornes temporelles autour d'un événement ou d'une période (s'il y a), que le témoin jugerait déterminante sur la question de la déperdition religieuse dans le club.

I

Pierre Griffaton, président de la Commission Commission des PatroTlllges N° l, Noë11890.

des Patronages,

« La commission

des Patronages

", Bulletin

de la

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Le choix d'interroger telle structure plutôt que telle autre conditionne considérablement l'éventail des réponses. Parmi les quelques centaines de noms de témoins cités au bas des enquêtes sur les clubs de gymnastique, nous choisissons les personnes émanant de patronages ou d'anciens patronages, multi-activités, et ayant ou ayant eu des rapports avec une paroisse ou une congrégation. Nous nous sommes attachés plus particulièrement à recueillir des données concernant les questions suivantes: Comment les clubs sont ils catholiques, quels moyens engage-t-on pour la démonstration de son attachement aux valeurs catholiques, quels sont les signes témoins d'une recherche ou d'une annonce de Dieu ou de Jésus? Chacune de ces interrogations se conjugue à l'imparfait comme au présent. C'est autour d'une tentative œ réponse à la présence des manifestations religieuses passées et actuelles que nous proposerons des hypothèses sur un phénomène transitoire qui contribua sans doute à parler aujourd'hui plus d'un club, que d'un patronage. A défaut d'avoir pu proposer une analyse thématique, nous nous sommes tenu à montrer chronologiquement, d'une part, quelles étaient les marques de l'appartenance catholique, ensuite quels événements ou périodes se présentent comme des manifestations probables d'un détachement confessionnel; enfin, comment persistent les signes du catholicisme au sein des clubs sportifs issus des patronages. Il est utile de préciser que, devant la diversité des histoires locales, ce recueil d'éléments fait état de conditions de pratique et d'adhésion ayant existé à différents moments de la vie des patronages, évolutions particulières liées aux lieux, et vécues à des rythmes fort différents, de diverses manières, et n'ayant pas toutes abouties au même résultat. Nous cherchons à repérer des éléments éclairant une histoire globalement partagée: la diminution de l'intégration des pratiques et discours ayant trait au catholicisme.

Intégration et célébration des valeurs et pratiques du culte catholique
Une pratique indissociable de l'activité paroissiale
L'exercice physique et les sports dans les patronages sont souvent indissociables du reste de l'activité paroissiale. Un témoin évoque "un amalgame qui était fait entre le catéchisme, le patronage ..."2 etc, c'est-à-dire, les autres activités qui alimentent la vie paroissiale. La participation des sections sportives à la procession de la Fête Dieu s'illustrait à travers le défilé des gymnastes en tenue, drapeau en tête. De la même façon, les représentants ecclésiastiques constituaient le cortège des invités d'honneur lors des fêtes œ gymnastique par exemple. Souvent, les bulletins d'informations de la paroisse intégraient les comptes-rendus œ compétition ou de représentation, ce qui alimentait la fierté du clergé local, et contribuait à répandre une image particulièrement dynamique du milieu catholique.

La pratique religieuse comme condition d'inscription
Une pratique rigoureuse du culte catholique accompagnait les activités de patronages. Ce règlement datant de 1891 précise: "L'assistance à la messe est d£ rigoureuse obligation.
2 Extrait d'un entretien téléphonique réalisé auprès de Mme Thévard, d'Orléans, le 13 octobre 1998, à 18H, durant environ 2S min. épouse du président de l'Etoile St Marc

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Deux absences consécutives non motivées peuvent entraîner le renvoi ",3, En 1930, la consigne reste de "ne pas admettre qu'un membre di! l'œuvre s'inscrive à n'importe quelle section, s'il ne vient pas régulièrement aux séances d'instruction religieuse"4,

La présence des prêtres et les sacrements
La plupart des patronages se sont vus fondés par des membres du clergé: œuvre d:: congrégations, zèle de jeunes prêtres ... Ils bénéficient depuis d'une présence quasi permanente d'un prêtre, dont les fonctions de directeur lui confère souvent l'ensemble d:: l'organisation, de la gestion du matériel, à l'arbitrage et à l'éducation religieuse, La présence de tous les gymnastes et sportifs à la messe va de soi. Chaque membre est baptisé. La préparation à la communion, à la confession, le catéchisme, la messe sont autant de pratiques intimement liées à l'activité sportive des patronages, indissociable de la vie de chrétiens. Les valeurs catholiques sont ainsi illustrées à travers la vie quotidienne des patronages, fut-ce un temps. Le processus de sécularisation n'est pas repérable temporellement. Déterminer une période réduirait sans conteste l'étendue de ce phénomène pluriel. Chaque club a une temporalité propre, une histoire différente, mais à travers les récits, nous essayons de saisir les éléments démontrant un certain recul de la religion, corrélatif à une mutation des structures dites "patronages", vers celles dites "club sportif',

Euphémisation et abstraction pratiques du culte catholique Orientations de l'Eglise

progressive

des valeurs

et

La déclaration sur les institutions chrétiennes lors de l'Assemblée plénière œ l'épiscopat à Lourdes en 1967 met à plat un sentiment tacite dans les milieux catholiques: "il importe en ces temps di! renouveau di! l'Eglise, que les institutions chrétiennes correspondent de plus en plus à un but spécifiquement chrétien et apostolique, afin qu'elles soient vraiment -signes d'Eglise - dans le monde présent. Aussi voudront-elles bien s'interroger sur la qualité de leur service, l'esprit Evangélique qui les anime, le témoignage d'Eglise qu'elles manifestent5, La publication de cette déclaration fait écho aux critiques déjà anciennes et parfois virulentes de l'Action Catholique Spécialisée à l'égard des patronages, comme en témoigne cet article dans Les Jeunes: "Depuis 1944, di!plus en plus, nous nous sommes entendu dire, ce que vous faites ne sert à rien, ce n'est pas chrétien, ce n'est pas missionnaire"6, En effet, l'action catholique accuse les patronages de n'être "qu'un rassemblement de bons garçons", ou encore, seulement une garderie. Dès après le Concile Vatican II, la priorité est nettement donnée à la spécialisation par milieu.

3 Auteur non mentionné, «Règlement général de maison de patronage", Bul/etill de la commission des patronages, 2ème année, N° Il, octobre 1892. ~ Jean Berthou, «Humanisme et foi chrétienne", cité dans Les Jeunes N° 2115, 1er décembre ]968, 5 Déclaration sur les institutions chrétiennes, lors de l'assemblée plénière de ('épiscopat à Lourdes, ]967, cité rar l'Abbé Jean Berthou, « Dévouement et apostolat », dans Le.f Jeunes N° 2131. 15 décembre 1969. Jean Berthou, « Humanisme et foi chrétienne ", Les Jeunes N° 2115, 1er décembre 1968.

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Le départ des prêtres
Conséquence de cette politique, l'Eglise retire les prêtres investis dans les patronages, considérés comme un terrain peu intéressant pour l'Evangélisation. Le départ des prêtres causa un manque au niveau de l'encadrement tant pour l'organisation même des patronages, que pour la formation religieuse. Les témoins évoquent souvent le départ d'un prêtre attaché à l'œuvre, comme l'élément décisif d'une rapide déperdition de l'affinité catholique dans le club. Déjà en 1953, le chanoine Wolf déplore" la baÙ'se des valeurs morales dans les sociétés féminines, parce que le clergé refuse de s'y intéresser'7. Au désintéressement semble s'adjoindre un problème de contenu: d'une part, le cadre des entraînements apparaît comme peu propice à des discussions ou réflexions sur la religion, d'autre part, la teneur du messàge religieux perd en densité, si l'on en croit l'Abbé Decoopmann qui exprime le souhait que "dans les journées de cadres, on dépasse les vertus du Sfade"8. Aussi, dans les stages de formation de jeunes gens et de jeunes filles, "six ou sept sur dix disent qu'ils n'ont rien dans leur société du point de vue de la formation religieuse, à part la messe du dimanche matin ..."9 nous rapporte l'abbé Wolff. Les associations privées de l'encadrement des prêtres n'assurent que peu ou plus la formation religieuse. Les patros auraient été pour une époque et pour un milieu, ainsi que ]e considère Y. Congar "une suppléance d'Eglise"IO. La succession au départ des prêtres est difficile et ne suffit pas à la bonne volonté des lares non formés à l'encadrement. Pendant ]a dizaine d'années suivant cette crise, les patronages connaissent des heures difficiles : à ]a bravoure de certaines associations bien organisées correspond une réduction du potentiel associatif, ]e départ vers d'autres fédérations, ]a mise en sommeil ou ]a cessation complète d'activité. L'Etat, nouveau concurrent sur la place du sport et de la jeunesse

Si ]a participation de l'Etat à l'organisation et à la promotion des activités œ jeunesse et de loisirs est amorcée dès ]936, et plus encore sous ]e gouvernement de Vichy, c'est après la seconde guerre mondiale, que l'Etat entre en scène beaucoup plus nettement sur ]e terrain des sports, de l'animation sodo-culturelle et de l'éducation populaire : des mesures budgétaires pour les fédérations sportives, une loi-programme sur les équipements sportifs et sodo-éducatifs (1961-1965), la municipalisation des sports (fédération nationale des O.M.S. en 1958), le développement des M.J.C., des Auberges de Jeunesse ... autant d'initiatives et de réalisations concurrentes aux activités de patronages. Un témoin raconte qu'il allait tous les jeudis au patronage. A ]a question, "mais pourquoi le patronage, pourquoi pas ailleurs?", il répond" que pensez vous qu'il y avait d'autre? Il n 'y avait que le patro, et c'était normal qu'on se retrouve avec tous les copains")). Cette remarque est œ moins en moins probante à mesure du développement massif de ces structures municipales et laïques. Les effets de l'engagement de l'Etat dans le secteur de la Jeunesse sont globalement ressentis dans les patronages au début des années soixante-dix.

7 Chanoine Wolf, «Une mise au point », Les Jeunes N° 179, 1er décembre 1953. 8 Rapport de l'Abbé Decoopmann,« Le carrefour des ecclésiastiques », Les Jeune.f, 1er décembre 1948. 9 Chanoine Wolf, « Une mise au point », Les Jeunes N° 179, 1er décembre 1953. 10 Y. Congar, « Vraie et fausse réforme dans l'Eglise », cité par G. Cholvy, dans "Patronages et œuvres de ~eunesse dans la France contemporaine", Revue d'histoire de l'Eglise de France, Décembre 1982. 1 Extrait d'un entretien téléphonique réalisé auprès de Mr Bastien, président de l'A venir de Sarcelles, le 9 octobre 1998, à 18H, durant environ 15 min.

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La concurrence des fédérations délégataires
L'octroi de monopole aux seules fédérations unitairesl2 dut selon des dirigeants, inciter quelques clubs issus des patronages à procéder à une double-affiliation, ou à basculer totalement et respectivement leur discipline sportive, dans les fédérations habilitées. En 1961, Georges AUDEBOURG, dirigeant national évoque les conclusions d'un journaliste, déclarant que les fédérations affinitaires sont un obstacle au remembrement du sport français13. Nous re- situons aisément le contexte de production de cet article aux lendemains de la douloureuse participation de la France aux Jeux olympiques de Rome. Cependant, nous notons la mise en question de l'existence des fédérations affinitaires. En 1991, le directeur des Sports au ministère déclare" ne pas voir de différence fondamentale (et paifois même pas de différence du tout) entre ['organisation des compétitions sportives fX1r les fédérations délégataires et les fédérations affinitaires... "Il se demande "Quelle est la différence, quelle est la spécificité des fédérations affinitaires, yen a-t-il encore une ?,,14. La perte des traditions confessionnelles entraîne un questionnement de plus en plus intense sur la question de la spécificité de la fédération. Le discours fédéral, relevé dans le Journal Les Jeunes, entre 1960 et 1970 se focalise sur la question du devenir de la fédération, sur ses raisons d'exister en tant que mouvement d'Eglise, sur sa présence légitime dans le monde sportif, sur son originalitél5. La vie dans une association FSCF ressemble de plus en plus à la vie d'une autre association. De la concurrence avec les épreuves des fédérations dirigeantes s'ensuit une surcharge des calendriers, que les dirigeants estiment au détriment de la FSF (1947, 1951). Si la concurrence pose désormais une base nouvelle de libre-choix d'adhérer à telle structure ou telle autre, le phénomène de spécialisation, de sportivisation entraîne lui, véritablement des conséquences sur l'engagement effectif pour le culte catholique. Nous notons, comme le remarque justement W. Charpier au sujet des sociétés de gymnastique en Alsace, que la sportivisation entraîne la construction de nouvelles sallesl6. Lorsque les chapelles aménagées, ou les salles de théâtre de patronage furent délaissées, les structures perdirent non seulement une tradition culturelle, mais aussi ce lien parfois ultime qui les

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G. Simon, Puissance sportive et ordre juridique étatique. contribution ci l'étude de.I' relatiolls entre la

fuissance publique et les illStitutions privées, Bibliothèque de droit public, tome 156, 1990. 3 Georges Audebourg, « Nous ne sommes pas inutiles », Les Jeunes n° I 9 I 4, I 9 février 196 I. 14 Déclaration de Monsieur Philippe Graillot, directeur des sports au ministère, 20 juin 1990. IS Exemples de titre: Georges Audebourg, « Nous ne sommes pas inutiles », Les Jeunes n° I 9 I 4, I 9 février I 96 I. R. PeilIon, «Prendre conscience en confiance », Les Jeulles n01911, 26 janvier 1961. Gilbert Olivier, « 1300 présents et une prise de conscience: nous sommes », Les Jeunes, n01948, 26 novembre 1961. A. de Saint-Julien, «La vie du Rayon Sportif Féminin, ses perspectives d'avenir », Les Jeunes, n01950, 10 décembre 196 I. P. Liger, «les mutations nécessaires au sein de la fédération », Les Jeulles, n02116, 15 décembre 1968. Guy Fournet, Jean Berthou, «Renouveau », Les Jeunes, n02107, 14 avril 1968, J. M. J.,« Le vent se lève, il faut tenter de vivre! », Les Jeunes, n02115, 1er décembre 1968. J. M. J., «Le temps des patronages », Les Jeunes, n02130, 31 octobre 1969. Auteur non mentionné, «Perspectives d'avenir de la fédération », Les Jeulle,v, n02137, 30 avri11970. Auteur non mentionné, «Quelle est notre place dans le monde aujourd'hui?«, Les Jeunes, n02146, 15 décembre 1970. Abbé Jean Berthou, «Les perspectives d'avenir de la fédération, avons nous encore une originalité? », Les Jeunes, 15 décembre 1970. 16 William Charpier, La société des gymnastes en Alsace (SGA) du milieu du XIX' siècle ci nos jours, in Histoire des Sports, sous la direction de T. Terret, L'Harmattan, 1996.

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