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SPORT ET SOCIETE BOURGEOISE

De
304 pages
L'apparition et la diffusion des sports en Grèce sont assujetties à des changements sociaux, culturels et idéologiques globaux. En fait, l'analyse de cas particuliers d'associations sportives montre que leur développement est étroitement lié au processus d'urbanisation et à la montée de la bourgeoisie grecque qui adopte un nouveau style de vie et propage de nouvelles valeurs incarnées par la culture physique et l'associationnisme.
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SPORT ET SOCIÉTÉ BOURGEOISE
LES ASSOCIATIONS SPORTIVES EN GRÈCE 1870-1922

Collection Espaces et Temps du sport
.

dirigéepar Pierre Arnaud

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières parutions

Jean-Pierre DELSAHUT, L'empreinte sportive indienne, 1999. S. FAUCHÉ, J.-P. CALLÈDE, J.-L. GAY-LESCOT et J.-P. LAPLAGNE
Sport et identités, 1999.

(eds),

CHRISTINA KOULOURI

SPORT ET SOCIETE BOURGEOISE
LES ASSOCIATIONS SPORTIVES EN GRÈCE 1870-1922

,

,

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@

L' Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-8938-9

Au compagnon de vie encore tnconnu

PRÉFACE

Écrire aujourd'hui sur l'histoire de la gymnastique et des sports en Grèce semble être dicté par la conjoncture historique: Athènes, lieu de renaissance de l'athlétisme classique en 1896, organisera de nouveau les Jeux Olympiques en 2004. TIy a quelques années d'ailleurs, Athènes a été battue par Atlanta dans la course pour l'attribution de l'Olympiade du centenaire. En fait, l'athlétisme, en tant que partie intégrante de l'héritage antique, représente pour la Gréce contemporaine une sorte de «capital symbolique», capital accru aussi grace au choix d'Athènes comme lieu pour le renouveau des Jeux Olympiques au siècle dernier. Cet événement illustra symboliquement la continuité depuis l'Antiquité et confirma l'idiosyncrasie nationale. L'athlétisme simposa alors comme un lien solide entre le présent et le passé national et constitua désormais le «sport national», tout comme l'était le cyclisme pour la France, la gymnastique (Turnen) pour l'Allemagne ou le football pour l'Angleterre. Ainsi, bien qu'aujourd'hui en Grèce des sports comme le football ou le basket-ball soient beaucoup plus populaires, l'athlétisme conserve-t-il ce contenu national particulier. En cela les commentaires portant sur le public des stades sont tout à fait révélateurs. Tandis que personne ne déplore que les stades restent à moitié vides pendant des matches de football, la maigre affluence de spectateurs pendant les Championnats du Monde d'Athlétisme à Athènes en 1997 fut stigmatisée comme une «honte nationale». Dans l'imaginaire européen d'ailleurs la Grèce est identifiée avec les Jeux Olympiques, bien qu'il s'agisse uniquement de ceux de l'Antiquité et non pas de leur version moderne. On a beaucoup analysé la culture physique comme partie essentielle de la civilisation classique et on a souvent évoqué les Jeux anciens pour condamner par opposition la commercialisation et la corruption de l'athlétisme contemporain. Cependant, on tend à oublier que les Jeux contemporains sont le produit

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du siècle dernier. En effet, il n' y a pas de continuité entre l'athlétisme ancien et les sports modernes et l'évolution des cent dernières années dans le domaine de la culture physique ne peut être appréhendée qu' / historiquement, c est-à-dire en corrélation avec les grandes lignes du changement historique au XXème siècle. Néanmoins, le faible intérêt porté à la Grèce des Jeux Olympiques modernes ne doit pas être attribué uniquement au poids considérable de l'Antiquité classique dans l'imaginaire européen et grec. En fait, la recherche historique se caractérisait jusqu'à récemment par deux attitudes opposées envers les sports: d'un c&té, l'indifférence due au fait que les sports étaient dévalorisés et ignorés comme éléments des procédures sociales et culturelles par les professionnels de l'histoire. C'est notamment la raison pour laquelle la culture physique n'était pas incorporée dans les travaux d'histoire sociale et culturelle. Les intellectuels méprisaient d'ailleurs en général les sports, jugeant qu'il s'agissait d'une façon de vivre «humble» et indigne des gens de l'esprit. D'un autre c&té, les ouvrages traitant des sports et de l'athlétisme moderne étaient imprégnés de l'enthousiasme et de l'émotion du spectateur, du fan ou du journaliste et n'observaient pas les règles de la science historique. Cette situation contradictoire a déterminé le statut de la culture physique comme champ d'étude, en Europe occidentale et aux États-Unis jusqu'à récemment et en Grèce jusqu'à aujourd/hui. On s'aperçoit de l'absence des sports dans des synthèses historiques traitant du monde moderne et contemporain et, par contre, de leur présence dans des ouvrages «polémiques» où règne le culte de la performance. Les stéréotypes et les anachronismes sont de plus favorisés par le fait que les sports constituent aujourd'hui une institution sociale massive et internationale dont le poids dans la culture quotidienne est sans doute remarquable. La place des sports dans l'information éléctronique et imprimée, les publics des rencontres sportives, l'importance croissante de l'exercice physique dans l'éducation scolaire et extra-scolaire, la prolifération de lieux réservés à l'entraînement, la publicité sportive et la croissance démésurée des entreprises sportives sont quelques uns des aspects du r&le des sports dans la société contemporaine. De ce point de vue les sports pourraient être considérés comme un phénomène social «global» ou «total», un véritable épitomé de la société. Cependant, le manque d'approches scientifiques et l'usage abondant des sports dans le discours quotidien conduisent à des interprétations biaisées et stéréotypées.

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PRÉFACE Dans le cas grec, le contenu et le récit des ouvrages traitant du sport sont de plus fortement empreints par la vision ethnocentrique de l'athlétisme et des Jeux Olympiques en particulier. Ces constatations concernant d'une part la fonction idéologique des sports et de l'athlétisme dans la société grecque et d'autre part le manque d'études qui intégreraient la culture physique dans l'histoire de la Grèce moderne se trouvent au départ de ma recherche sur ce sujet qui a duré presque cinq ans. En fait c'est plutôt mon immersion dans l'histoire culturelle et sociale du XIXème siècle qui m'a conduit à l'étude des sports que l'inverse. Ceci ne signifie pas que je n'avais pas éprouvé jusqu'alors un certain intérêt pour le spectacle et les nouvelles sportives. Contrairement à la majorité de mes collègues historiens -surtout les femmes- qui ignoraient complètement le vocabulaire sportif, les noms des «vedettes» des stades et les grandes dates de l'histoire des sports, je disposais d'un minimum de connaissances et manifestais un intérêt élémentaire me permettant de suivre l'actualité sportive. Ce qui me paraissait captivant était la contradiction entre la trivialité scientifique imputée aux sports et leur
I importance dans la vie quotidienne. C'est d ailleurs à cause de leur

marginalisation dans le champ scientifique que les archives sportives en Grèce sont en partie détruites, en partie dispersées, et ne sont ni classifiées ni enregistrées. La recherche donc dans le domaine de l'histoire des sports semble être une aventure attrayante -bien que souvent décevante et pénible. L'historien qui se plonge dans une telle étude est appelé à relever un défi multiple: découvrir des documents, rétablir des séries de sources, dépouiller des archives inaccessibles, mais aussi établir un schéma théorique pour l'élaboration et l'interprétation des données des sources. Ceci est absolument nécessaire en raison du manque d'ouvrages de référence même événementiels. La bibliographie disponible en grec regorge de stéréotypes, de détournements et de fautes et ne peut par conséquent offrir le substrat indispensable à une recherche de fond. Cependant, en utilisant des schémas inédits inspirés surtout par la bibliographie étrangère, on risque d'appliquer des hypothèses théoriques tout à fait incompatibles avec la réalité sociale grecque. En menant cette recherche je me suis donc attelée à une tâche à la

fois passionnante et prometteuse.

TI

me semble même qu'il existait dès le

début un défi plus ou moins inconscient qui m'incitait à entreprendre ce travail: celui d'analyser en tant que femme une institution sociale identifiée avec le loisir et le divertissement masculins mais aussi avec les modalités de

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formation de l'identité masculine elle-même. En réalité, je me suis rendue compte de ce défi quand j'ai essayé de pénétrer comme chercheur dans ce monde clos des sports accaparé par les hommes. Cependant, cette expérience s'est avérée fort utile pour comprendre des faces cachées d'une compléxité de rapports humains que les sources laissent peut-être supposer mais qu'elles ne décrivent pas ou dissimulent délibérément. TIs'entend que je n'ai pas projeté ce vécu vers un passé sportif si différent; je m'en suis cependant servie analogiquement. L'étude présente se propose d'être premièrement une histoire de la gymnastique et des sports en Grèce moderne. Le choix des limites chronologiques (1870-1922) implique à la fois une thèse et une hypothèse. D'abord, on désire faire ressortir l'historicité des sports et se différencier d'approches qui traitent du jeu et donc aussi des sports (une forme de jeu) comme d'un élément structurel et diachronique de la civilisation humaine. Deuxièmement, on souhaite s'interroger sur le dilemme de continuité ou de discontinuité entre les jeux traditionnels et les sports modernes lors de la transition de la société traditionnelle à la société moderne. En ce qui concerne le cas grec, les années 1870 d'une part et la Guerre en Asie Mineure (1922) d'autre part signifient des changements importants pour la société grecque en général et pour les sports en particulier. Dans les années 1870 on observe les premières tentatives éparses visant à la création d'associations sportives en Grèce mais aussi dans les communautés grecques de l'empire ottoman et de la diaspora. Désormais, on peut parler d'exercice physique organisé et systématisé, indépendant de l'institution scolaire. TIn'est pas fortuit que c'est à la même période qu'on rencontre en Grèce la première poussée d'industrialisation et l'apparition d'une classe bourgeoise moderniste «occidentalisée». L'année 1922 marque d'ailleurs une coupure importante, aussi bien réelle que symbolique, dans l'histoire grecque moderne. La défaite grecque sur le front de l'Asie Mineure, qui signifiait l'effondrement du rêve irrédentiste inspirant l'imaginaire collectif et la politique extérieure depuis l'indépendance grecque en 1830, eut des répercussions symboliques mais aussi démographiques, sociales et économiques. L'arrivée massive de 1.500.000 réfugiés environ après la guerre en Asie Mineure en 1922 et à cause de l'échange de populations entre la Grèce et la Turquie dicté par le traité de Lausanne (1923) provoqua des bouleversements brusques et profonds. Par ailleurs, l'état grec venait de doubler son territoire et sa population pendant les guerres balkaniques (1912-1913). De 1912 à 1922, la Grèce se trouvait plongée dans la guerre

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PRÉFACE continuelle (guerres balkaniques, Première Guerre Mondiale, guerre en Asie Mineure). La fin de la guerre en 1922 et l'arrivée des réfugiés -qui avaient développé considérablement les sports et l'athlétisme- a aussi changé la physionomie des sports en Grèce. Les sports -surtout le spectacle sportif- acquièrent désormais une importance inédite, leur base sociale s'élargit, apparaissent les quotidiens sportifs et se modifient les rapports de force entre les différents sports. À partir des années 1920, le football s'impose comme le sport le plus populaire en Grèce. Par conséquent, la période qui s'étend jusqu'en 1922 peut &tre considérée comme la «préface» à l'histoire contemporaine des sports en Grèce. C'est alors que les premières associations sportives sont fondées dont certaines sont aujourd'hui encore actives, que les premières institutions et la bureaucratie sportives sont établies, que la législation relative est rédigée et les règles des rencontres sportives sont codifiées, que des lieux spéciaux reservés à l'exercice physique sont construits dans les villes et que le spectacle sportif, désormais régulier et périodique, attire un large public. L'apparition et la diffusion des sports en Grèce au XIXème siècle traduit en réalité le dynamisme dé changements sociaux et culturels globaux. TIsemble donc que l'établissement de l'exercice physique comme loisir et mode de divertissement dépend de la croissance d'une classe bourgeoise grecque, du développement des villes ainsi que de toute une série de transformations idéologiques concernant la valeur du corps. D'ailleurs, le fait que l'activité sportive s'épanouit au sein de l'association sportive correspond à l'importance montante des associations volontaires dans la vie des classes moyennes dans l'Europe entière au XIXème siècle. Les associations expriment d'une part les valeurs politiques du libéralisme et d'autre part le nouveau code de conduite qui condense les valeurs de la bourgeoisie conquérante: égalité, virilité, temps libre et distraction. L'association sportive n'offre pas seulement à ses membres l'occasion de s'entrainer et de pratiquer des sports mais aussi de développer une nouvelle forme de sociabilité qui se différencie de la sociabilité traditionnelle par ses aspects formel, publique et institutionnalisé. TIrésulte de ces remarques préliminaires que la synthèse entreprise dans ce livre s'articule à plusieurs niveaux selon le schéma proposé dans l'Introduction. Dans le Chapitre I, on expose l'évolution des idées sur l'exercice physique après la création de l'état grec (1830) afin de montrer le passage de l'indifférence et de la contestation au consentement et à l'approbation. Cette évolution s'enchev&tre avec les conceptlons

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dominantes concernant les objectifs et les moyens de l'éducation en général. Étant donné que l'exercice physique est communément lié à la jeunesse, les arguments avancés pour défendre sa légitimation se réfèrent soit à l'éducation soit au divertissement des jeunes. Ains, les institutions scolaires sont les premières où sont appliquées les nouvelles conceptions et les nouvelles pratiques. L'étude du contenu et des objectifs de l'éducation physique nous permet d'ailleurs de faire la distinction entre la gymnastique et les sports, une distinction qui s'avère ~tre indispensable pour la compréhension du fonctionnement des associations sportives mais aussi pour la compréhension de l'histoire de la culture physique. Dans le Chapitre II, on recherche les premières traces des sports modernes en Grèce à travers les pratiques sportives précoces et mal organisées et les premières institutions sportives, c'est-à-dire les compétitions et les gymnases. Nous nous attachons à décrire la transition de modes de divertissement traditionnels -les compétitions de force et d'habileté physique dans les f~tes religieuses populaires- aux modes modernes de loisir -la pratique et le spectacle sportifs dans les stades. Par ailleurs, nous assistons à partir du renouveau des Jeux Olympiques (1896) à un processus continu d'institutionnalisation, de codification et de spécialisation des compétitions sportives qui se traduit par l'établissement d'un calendrier des rencontres sportives, la rédaction de règles internationales de jeu et de compétitions ainsi que la création d'institutions sportives nationales, telles le Comité des Jeux Olympiques et l'Union des Associations Grecques de Gymnastique et des Sports Athlétiques. Au début du XXème siècle, l'athlétisme et les sports -dotés alors de nouveaux contenus idéologiques et sociaux- deviennent un champ de bataille pour le prestige social et le pouvoir politique. Dans le Chapitre III, qui traite de l'apparition des premières associations sportives en Grèce, on présente premièrement l'évolution des associations non professionnelles en suivant la législation respective et les

rapports avec le pouvoir central. Comme nous l'avons déjà signalé, les
associations sportives doivent ~tre analysées comme appartenant au phénomène général de l'associationnisme. Ceci signifie que leur apparition et leur fonctionnement sont régis par le m~me cadre législatif que toutes les autres catégories d I associations. Cela est davantage vrai en ce qui concerne la rédaction de statuts calqués sur un modèle homogène et formel qui règle le fonctionnement de l'association selon les principes libéraux de l'égalité entre les membres et du système représentatif. Cependant, l'étude

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PRÉFACE des statuts m&mes revèle les limites sociales -de sexe et de classe- du principe d'égalité. Le dépouillement donc d'un corpus de statuts d'associations sportives de 1869 à 1900 vise précisément à démontrer les mécanismes de reproduction des inégalités sociales existant en dehors de l'association ainsi que les moyens de confirmation et de conservation de l'identité sociale. D'autre part, l'analyse des objectifs des associations sportives laisse discerner les fonctions sociales de la culture physique et ses liens avec l'idéologie nationaliste. Enfin, nous tentons d'éclairer des aspects de la vie en association cachés par le modèle normatif rationnel des statuts: les contacts humains harmoniques ou conflictuels, les amitiés, les réseaux familiaux, le flirt m&me, permis par l'interaction sociale au sein de l'association sportive, pendant les compétitions et les réunions mais aussi en dehors du club. Nous essayons de vérifier ces hypothèses générales sur les associations sportives en analysant des cas concrets dans la Seconde Partie du livre. n s'agit de deux sociétés de gymnastique, le Panellinios Gymnasticos Syllogos et l'Ethnicos Gymnasticos Syllogos (Chapitre l), du Cercle de Rameurs du Pirée (Chapitre Il), le Lawn Tennis Club d'Athènes (Chapitre Ill) et les associations de vélocipédie et de tourisme (Chapitre IV). Ce choix a été aussi dicté par des raisons pratiques. Toutes les associations étudiées dans les trois premiers chapitres sont encore en activité aujourd'hui et conservent des archives plus ou moins riches depuis le siècle dernier. Elles sont toutes situées dans la capitale grecque (Athènes et le Pirée) et peuvent donc &tre analysées en relation avec le développement du plus important centre urbain de la Grèce. Enfin, leurs activités sont différentes, elles pratiquent des sports différents et elles attirent, semble-t-il, des couches différentes de la bourgeoisie grecque. Leur étude s'appuie sur des questions communes mais l'élaboration de notre étude suit des chemins différents selon le cas. En règle générale, nous recherchons l'identité spécifique de chaque association sportive et les éléments dont elle se constitue, ses dimensions économique et humaine (nombre de membres et ressources), l'appartenance sociale et l'~ge moyen des membres, la gestion du pouvoir (dirigeants et athlètes) et les rapports avec des réseaux politiques extérieurs à l'association, les codes de la vie en association (système de punitions et de sanctions), et aussi les formes, les lieux et les fréquences de la sociabilité intra-associative (à l'intérieur de l'association), inter-associative (entre des associations sportives de plusieurs centres urbains) et intra-urbaine (entre des associations de la m&me ville).

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Les archives que j'ai dépouillées sont dispersées et, dans leur majorité, ne sont pas encore classifiées ni inventoriées. TIs'agit des archives des quatre associations sportives qui font l'objet des études de cas dans la Seconde Partie du livre, des archives du Comité Hellénique des Jeux Olympiques à Athènes et des archives de l'Union des Associations Grecques de Gymnastique et des Sports Athlétiques qui manquent presque dans leur totalité. TI s'agit aussi de documents conservés dans des collections privées et de publications -périodiques, manuels, almanachs, statuts, programmes et réglements de compétitions sportives, lois et décrets etc.- que j'ai consultées après une recherche minutieuse dans des bibliothèques publiques et privées d'Athènes. La recherche a été subventionnée par les Archives Historiques de la Jeunesse Grecque du Secrétariat Général de la Jeunesse (Ministère de l'Education) qui en a aussi financé la publication dans la série de ses éditions (Athènes 1997). Ce livre étant donc en grande partie la traduction de cette première publication, j'ai évité de surcharger le texte français avec des citations de sources grecques. Celui qui le souhaite pourra se référer au livre grec qui possède également une riche bibliographie grecque et étrangère. J'ai aussi essayé de fournir des renseignements supplémentaires concernant des aspects de l'histoire de la Grèce moderne qui sont mal connus d' un public français ou francophone. Ma recherche a bénéficié de la collaboration de plusieurs amis et collègues grecs que j'ai déjà remerciés dans l'édition grecque. En ce qui concerne la publication française, je voudrais remercier le professeur Pierre Arnaud qui a eu la gentillesse de me confier cette difficile mais si motivante entreprise ainsi que François Bochereau qui a consciencieusement revu la version française de mon texte.

Athènes, a011t 1999.

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INTRODUCTION

L'historiographie du sport Homo sapiens contre homo ludens
En 1971, Eugen Weber constatait que "l'étrange suspicion, voire m&me l'antipathie, dont font preuve aujourd'hui encore les hommes de lettres et de science pour l'étude des manifestations les plus vulgaires de l'activité corporelle mériterait à elle seule une étude particulière"1. En effet, le corps et ses fonctions étaient considérés comme appartenant au domaine des sciences naturelles, tandis que la tradition du rationalisme occidental imposait une distinction fondamentale entre le corps et l'esprit. Cette dichotomie, qui sous-entendait d'ailleurs la suprématie de l'esprit, rangeait le corps dans le royaume de la nature et l'esprit dans celui de la "civilisation". Ainsi, le corps apparaissait-il dépourvu de toute signification sociale et d'historicite. Le divertissement, le jeu, les émotions, les tendances "irrationnelles" et "inconscientes" des hommes se trouvaient exclues du champ de recherche d'une science qui se limitait aux aspects "sérieux" et "rationnels" de l'existence. Dans ce cadre de la structure dualiste et du système de valeurs de la pensée occidentale, les sports étaient perçus comme une activité de loisir insignifiante, orientée vers l'agrément, opposée à la création intellectuelle et sans valeur économique. À de rares exceptions près3, l'intér&t des chercheurs en sciences sociales pour les sports ne se manifeste que dans les années 70 et 80, répondant en cela d'une part à une conception élargie de l'histoire sociale et d'autre part à l'accroissement de la présence du sport professionnel dans les mass média. TIsuit donc les changements survenus tant dans le domaine de la science que dans la société, confirmant ainsi l'observation de Max Weber selon laquelle "les progrès dans la sphère des sciences sociales sont essentiellement liés aux changements en matière de pratique culturelle"4. M&me en Grande - Bretagne, où les sports occupent incontestablement une place de choix depuis le siècle dernier, l'étude historique du sport ne

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correspond pas à son impact social. Par ailleurs, la sociologie non plus ne semble pas s'&tre sérieusement intéressée à des sujets correspondants, les jugeant marginaux et en sous-estimant toute possibilité d'approche analytique. La sociologie du sport apparaJ't parallèlement et corrélativement à la sociologie du loisir, sujet également ignoré des courants dominants de la recherche sociologique. L'importance accrue du loisir dans les sociétés contemporaines, due à la diminution du temps de travail résultant des revendications syndicales et de la commercialisation du temps ainsi libéré, et l'émergence des sociétés de consommation où le droit aux loisirs et à la consommation est octroyé au plus grand nombre, mais aussi refusé à certains, ainsi que l'épanouissement de divers phénomènes culturels propres à la jeunesse, ont dicté, presque inévitablement, des repositionnements thématiques en sociologie. En 1975, la nouvelle tendance est confirmée par la création de l'Association d'Études des Loisirs (Leisure Studies Association), qui consacre ainsi une nouvelle discipline, consciente de sa spécificités. Cette première phase, qui se situe dans les années 1970, se caractérise par le morcellement et la fragmentation des approches mais souvent aussi par un point de départ théorique idéaliste qui soutient le caractère "autonome" des loisirs6. Ces analyses sont de plus liées au renouveafI de l'intér&t pour le phénomène de l'industrialisation et défendent l'idée selon laquelle le passage d'une vie centrée sur le travail à une vie centrée sur le loisir est le résultat "naturel" de l'industrialisation progressive7. Proches de ces opinions sont celles qui examinent, dans une optique historique, les loisirs en tant que "complément" ou "compensation" du travail et qui relèvent inévitablement de la sociologie, déjà développée, du travail. Aux États-Unis, les années 1970 furent déterminantes pour le développement de l'histoire sociale. Manifestement influencé par des historiens européens tels que E. P. Thompson, Eric Hobsbawm et Fernand Braudel, l'intér&t de la recherche se tourne vers de nouvelles régions thématiques, comme l'histoire des femmes, des noirs, des villes, l'histoire du mouvement ouvrier et l'histoire de l'athlétisme et des sports, alors que les approches théoriques s'enrichissent de la problématique de sciences mitoyennes, principalement de la sociologie et de l'anthropologie. L'essai de Roland Barthes sur le catch, celui de Foucault sur les attitudes vis-à-vis du corps, celui de Huizinga sur l'élément du jeu dans la culture, celui de Norbert Elias sur le "processus de civilisation" mais aussi celui de

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INTRODUCTION Clifford Geertz sur le "jeu profond" sont certains des ouvrages qui ont influencé le développement de l'histoire sociale du sport. Le célèbre ouvrage de Huizinga Homo Ludens, publié en 1938, analyse l'élément caractéristique par excellence de l'activité sportive: le jeu. Huizinga lui-même ne se livre pas à un tel rapprochement; il révèle au contraire l'élément du jeu dans tous les aspects de la culture, même dans ceux qui sont considérés les plus nobles, comme par exemple la religion, la poésie ou la loi. La civilisation dans son ensemble est envisagée en tant que jeu. Huizinga réfute toute interprétation biopsychologique, qui pourrait certes éclairer dans une certaine mesure les motifs et les issues du jeu mais qui est insuffisante pour la compréhension de la nature et de sa signification. Bien qu'il existe une longue tradition de réflexion sur le jeu, l'Homo Ludens, en intégrant le jeu dans une histoire de la culture, représente une étape importante de la pensée contemporaine. Le jeu est par conséquent traité comme un comportement libéré de toutes contraintes et qui, en cela, a grandement contribué au progrès de la civilisation, dès lors que cette liberté est indispensable pour l'innovation et donc pour l'élaboration de la culture8. La théorie de Huizinga souleva des critiques et des obîections qui insistaient principalement sur la méconnaissance de la fonction économique du jeu et surtout sur la relation entre la réalité et le jeu - relation jugée par Huizinga contradictoire9. La passionnante analyse anthropologique du "jeu profond" de Clifford Geertz parviendra, trente-cinq ans plus tard, à décrire cette relation à la fois toute simple mais en même temps complexe existant entre le jeu et la réalité socialelo. Se fondant sur l'exemple des combats de coqs à Bali, Geertz montre comment une société se pense et se représente à ellemême, comment elle "lit sa propre expérience". Tout le réseau des alliances et des rivalités familiales et sociales, ainsi que l'ensemble de la hiérarchie sociale, y sont présentés de façon dramatique et métaphorique dans le cadre d'une "structure symbolique collectivement acceptée". La participation au jeu, les paris, la victoire, l'argent, les émotions n'entraînent aucune modification des positions sociales; la mobilité sociale n'existe qu'en tant qu'impression et pas en tant que réalité. De ce fait, le jeu n'est considéré que comme l'un des nombreux miroirs d'une société / qui s y reflète. Pour ce qui est des études anthropologiques qui suivirent, elles sont plutôt schématiques et les analyses qu'elles proposent insistent sur un unique facteur interprétatif (p. ex. la religion)l1, ayant pour but une explication généralisatrice pour les jeux et les sports. Malgré ses faiblesses

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interprétatives, la communication entre l'anthropologie et l'histoire a considérablement élargi les approches, en particulier celles des jeux traditionnels, et a permis de porter un regard interdisciplinaire sur ce qui est considéré comme l'un des «faits sociaux totaux»12. Les articles écrits par Norbert Elias en collaboration avec Eric Dunning de 1966 à 1971 et publiés, avec d'autres, en 1986 dans le volume Quest for Excitement, ne marquent pas seulement un tournant par rapport aux propositions interprétatives précédentes sur le jeu mais créent, en fait, un nouvel objet13. La rupture avec la tradition antérieure se situe dans le rejet d'une conception "universalisante" des sports qui admettait leur existence dans toutes les cultures, anciennes et contemporaines, européennes ou non, et dans la constatation de la discontinuité entre les jeux traditionnels et les sports modernes. Les traits caractéristiques des sports modernes peuvent se résumer, selon Elias et Dunning, en la diminution de la violence, en l'existence de règles uniformes codifiant les pratiques et en «l'autonomisation du jeu (et du spectacle du jeu) par rapport aux affrontements guerriers ou rituels»14.Les sports trouvent donc leur place dans le long "processus de civilisation" qui consiste en l'intériorisation progressive d'un degré donné de maitrise de soi et de respectabilité (gentility). Le processus de sportisation n'est possible que dans une société où «les tensions politiques ont une forme réglée et pacifique, où les groupes qui participent aux conflits de pouvoir admettent leur égalité de chances en tant qu'acteurs politiques et obéissent à des règles communément acceptés»15.Le cadre historique de ces mutations est l'Angleterre du XVIllème siècle, où tant les sports que le Parlement expriment le m&me changement dans la structure du pouvoir et dans l' habitus social de la classe devenue dominante au cours des siècles précédents. Les conflits pour le pouvoir se caractérisent dorénavant par une diminution de la violence, tandis que le modèle social de comportement des classes dominantes se fonde sur la civilité (civility) et la «libération contr&lée des émotions». L'historicité de l'interprétation proposée par Elias et Dunning, bien que provenant du domaine de la théorie sociologique, révèle le grand nombre de points de contact existant entre la sociologie et l'histoire du sport que l'on observe après les années 1970. L'intér&t sociologique pour les sports et l'athlétisme a précédé la recherche historique, surtout en raison du caractère massif et de la commercialisation des sports et, par conséquent, de leur présence accrue dans la société contemporaine.

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INTRODUCTION

L'analyse de l'activité physique organisée s'est inscrite dans les courants sociologiques plus larges de la modernisation et du néo-marxisme, sans pourtant réussir à éviter les schématisations et les approches unidimensionnelles. La contribution théorique de la recherche sociologique des sports à l'analyse historique consiste surtout en l'hypothèse que les sports ne sont pas seulement une activité corporelle mais aussi «un processus social par lequel sont produits des énoncés . culturels» 16 La "théorie figurative" (figurational theory)17 de Elias et Dunning, bien qu'elle pose les fondements d'une sociologie des sports, fut sévèrement critiquée, notamment par les sociologues néo-marxistes, parce qu'elle intégrait des éléments de fonctionnalisme, d'évolutionnisme et de descriptivisme18. Les faiblesses de cette théorie furent révélées par les travaux des chercheurs du Centre d'Études Culturelles Contemporaines (cultural studies) de R. Gruneau19. Ces théories, comportant des références à Gramsci20 et tout en s'efforçant d'éviter les pièges d'une analyse individualiste ou structuraliste, insistent sur la notion de conflit et de division sociale plutôt que sur celle de transition sans heurts et restent attachées au rôle de l'État et du pouvoir étatique dans les sociétés contemporaines et aux restrictions qu'impose la société capitaliste21. n mérite d'ailleurs d'être souligné que ces nouvelles tendances ne trahissent pas l'interprétation historique, qui au contraire, comme dans la théorie de Elias et Durring, conserve toute sa force analytique. L'histoire sociale manifeste son intérêt pour les sports, environ à la même époque, autour de 1980. À la différence de l'historiographie allemande, qui s'était déjà intéressée au sujet22, l'historiographie anglosaxonne d'abord, puis française par la suite n'introduisent le débat théorique et la recherche empirique qu'à la fin des années 1970. Les ouvrages d'histoire générale eux-mêmes, qui étudient les sociétés correspondantes de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle, période durant laquelle la présence des sports est désormais sensible et reflète la dynamique des changements sociaux, négligent cet aspect de la réalité sociale et culturelle. C'est Eric Hobsbawm qui porte ce regard global et qui, bien que n'ayant pas consacré d'étude séparée aux sports, offre ainsi un schéma interprétatif cohérent qui présente les sports comme un élément novateur - l'une des "traditions inventées" du tournant du XIXème siècle, facteur de distinction et en même temps de cohésion pour la bourgeoisie européenne23. 19

SPORT ET SOCIÉTÉ BOURGEOISE

La France suit avec un relatif retard les progrès de l'historiographie du sport dans l'espace allemand et anglo-saxon, peut-être en raison du fait que, pour la société française, les activités sportives n'occupaient pas la place qu'occupaient dès le début du XIXème siècle la Tumbewegung (mouvement gymnastique) en Allemagne et les sports en Angleterre. Ce n'est cependant pas un hasard si en France aussi c'est la sociologie qui ouvre le débat théorique. En 1978, la brève étude de Pierre Bourdieu "Comment peut-on être sportif?" s'interroge, pour la première fois dans la bibliographie française, sur l'histoire des sports, traitée en tant qu' "histoire relativement autonome", et se livre dans le même temps à certaines interprétations fondées sur le schéma de l'offre et de la demande sociale: «considérer l'ensemble des pratiques et des consommations
sportives offertes aux agents sociaux

...

comme

une

offre destinée

à

rencontrer une certaine demande sociale»24.La position de Bourdieu est généralement en accord avec celle de ses confrères Elias et Dunning et avec les tendances dominantes de la sociologie des sports des années 1970. L'interprétation historique est également présente, puisque les sports sont considérés comme un ensemble de pratiques sociales tout à fait spécifiques ne pouvant pas se réduire "à un simple jeu rituel ou au divertissement festif"25. Les sports diffèrent donc des jeux traditionnels et sont le fruit de changements sociaux, économiques et culturels. Bien que l'article de Bourdieu puisse être considéré comme le premier à présenter les chemins de la recherche sur le sujet, le premier texte qui formule la problématique contemporaine et qui établit un programme de ce qui pourrait être une histoire des sports, est l'article de Roger Chartier et Georges Vigarello, publié en 198226. Par ailleurs, jusque dans les années 1970 et même plus tard encore, parallèlement aux nouvelles tendances, se développe une "histoire polémique" des sports, de caractère davantage journalistique - parfois même strictement scolastique - qui se limite à un inventaire de compétitions sportives et des performances, parsemée de descriptions anecdotiques d'associations sportives importantes ou de sportifs renommés. Le récit épique et la biographie de type hagiographique, caractéristiques de la presse sportive, constituent les traits de cette production historiographique. Enfin, au-delà de la mythologie sportive, une catégorie d'ouvrages traitent, surtout ces dernières années et pour des raisons évidentes, des aspects commerciaux de l'activité sportive27. En règle générale, les auteurs de tels ouvrages proviennent du milieu du sport _ il 20

INTRODUCTION
s'agit souvent de dirigeants d'associations sportives ou de responsables de services sportifs publics- ou sont journalistes28.

L'historiographie grecque du sport et l'histoire nationale
Le développement de l'historiographie du sport en Grèce n'est probablement pas indépendant de l'évolution des sciences sociales tant à l'étranger qu'à l'intérieur du pays. La bibliographie historique et sociologique grecque intègre donc les sports dans sa thématique avec un retard inévitable. Cela ne signifie cependant pas qu'il n'y a pas de publications traitant de l'athlétisme, de la gymnastique et du sport, dès la fin du siècle dernier. L'origine se situe en fait à la rénovation des Jeux Olympiques et au choix d'Athènes comme lieu de leur organisation. Ainsi, malgré l'existence antérieure d'études présentant, ne serait-ce que partiellement, l'histoire de la gymnastique, l'année 1896 constitue le véritable point de départ d'une telle activité. Depuis, diverses tentatives de synthèses historiques, sous une forme vulgarisée ou non, apparaissent régulièrement29. Cette production présente évidemment des inégalités dès lors qu'elle ne forme pas une discipline particulière et que les auteurs ne proviennent pas d'une discipline précise. D'ailleurs, elle n'est, dans sa majeure partie, guère scientifique. Cette historiographie grecque du sport comprend des ouvrages d'histoire générale sur la gymnastique, des monographies d'un sport en particulier - généralement des sports les plus populaires à chaque époque ou d'une association sportive et enfin des histoires sportives locales. Par ailleurs, un nombre important d'ouvrages traitent de l'antiquité et des compétitions athlétiques antiques. Malgré les évidentes différences et divergences, tant thématiques que qualitatives,. existant entre ces ouvrages, nous pouvons relever certaines caractéristiques communes qui autorisent un jugement d'ensemble. Très schématiquement, l'historiographie de la culture physique en Grèce jusqu'à ces toutes dernières années se distingue par: a) son amateurisme, b) un manque d'autonomie, c) une absence de problématique théorique et d) son gréco-centrisme. L'amateurisme et le caractère non autonome de l'historiographie de la culture physique sont dûs au retard avec lequel l'éducation physique s'est organisée en Grèce et à la place marginale, voire à l'absence, d'une branche d'histoire de la gymnastique et du sport dans le cadre de cette 21

SPORT ET SOCIÉTÉ BOURGEOISE

éducation, mais aussi au manque de contacts avec la science historique. En effet, les auteurs des ouvrages évoqués n'ont aucun rapport avec l'histoire, ni de par leur formation scientifique, ni de par leur occupation professionnelle. TIs'agit en règle générale de professeurs de gymnastique ou d'éducation physique dans l'enseignement secondaire ou dans les académies de gymnastique, de fonctionnaires compétents en matière d'enseignement de la gymnastique ou, plus rarement, de dirigeants appartenant au milieu sportif. Leur familiarisation avec les méthodes, les outils analytiques et les problèmes de la recherche historique est médiocre, voire inexistante. Du domaine de l'histoire, de l'archéologie ou en général du monde des lettres proviennent cependant quelques-uns des auteurs qui s'intéressent à l'histoire de la gymnastique dans l'antiquité, aux Jeux Olympiques et aux manifestations athlétiques antiques. L'importance particulière que revêt l'antiquité pour la conscience néo-hellénique confère à ce chapitre de l'histoire de l'athlétisme une fonction bien distincte. Particulièrement après la rénovation des Jeux Olympiques et leur organisation par Athènes en 1896, la notion de continuité s'impose dans un nouveau domaine de la vie du pays. De ce fait, l'histoire de la culture physique débute dans l'antiquité et s'inscrit ainsi harmonieusement dans le courant alors dominant de l'historiographie nationale. En parfaite analogie avec l'histoire générale de la Grèce, l'histoire du sport grec recompose la continuité historique de la culture physique des Grecs, y ajoutant progressivement les périodes les moins "sportives", comme par exemple Byzance théocratique. TI est à ce propos remarquable que ces étapes de restitution de l' histoire nationale du sport suivent exactement les rythmes d'intégration des périodes correspondantes dans l'historiographie nationale: d'abord la domination turque et ensuite Byzance. En fait, jusqu'aux années 1870 environ, l'empire byzantin et les quatre siècles de la domination turque n'étaient pas inclus dans l'histoire nationale parce qu'ils étaient censés être des périodes d'infamie pour la nation grecque. L'historiographie grecque véhiculait alors le point de vue des Lumières qui méprisait Byzance, «superstitieuse» et «ténébreuse». La période de la domination turque d'ailleurs était considérée comme une longue période d'esclavage et de décadence pour le peuple grec. L'intégration de ces deux périodes dévalorisées dans le récit de l'histoire nationale s'opéra donc progressivement de 1830 à 1880. La nouvelle conception du passé national qui s'en dégagea se fondait sur l'idée de la continuité ininterrompue depuis

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INTRODUCTION

l'antiquité. Ces points de vue, qui s'affermissent vers la fin du XIXème siècle, imposent une histoire du sport "de l'antiquité à nos jours" fondée elle-aussi sur la notion de continuité. TIs'agit en fait d'une généalogie de la culture physique, apparaissant comme une caractéristique nationale particulière de chaque période historique. Ce schéma historiographique respecte indubitablement les conclusions interprétatives correspondantes de l'historiographie du sport occidentale, qui considèrent elles-aussi que les jeux modernes, et surtout certains types de sport, proviennent des jeux médiévaux. La notion d'évolution et la recherche de l' "origine" des phénomènes qui caractérisent l'historiographie occidentale de l'époque, sont transposées mutatis mutandis dans l'histoire contemporaine du sport. En Grèce, bien que la mise en relation des épreuves antiques et modernes se cristallise rapidement, l'histoire du sport grec trouve sa première expression globale dans l'ouvrage d' Evangelos Pavlinis, Histoire de la Gymnastique, publié en 19273°. Ce texte d'une part résume et synthétise les opinions exprimées depuis la fin du siècle dernier et d'autre part lègue une proposition interprétative précise pour des études ultérieures. Le schéma donc, proposé par Pavlinis, décrit en fait la tendance qui domine dans l'histoire du sport grec jusqu'à aujourd'hui. Pavlinis, afin de surmonter les contradictions qu'implique l'importante question de la continuité, adopte la distinction entre la gymnastique - qu'il définit comme "l'utilisation consciente des
mouvements en vue de l'éducation et du progrès de l'homme"31

- et

les

jeux et épreuves sportives. Cette distinction lui permet ainsi de constater que la période qui suit l'abolition des Jeux Olympiques en 394 après le. et qui s'étend jusqu'à la création de l'état grec se caractérise certes par une indifférence pour la gymnastique, mais que les épreuves sportives se poursuivent et que l'admiration pour la force physique demeure. La continuité ne se situe donc pas dans la "conscience gymnastique" mais dans les jeux et épreuves sportives qui, au cours du bas Empire Byzantin, sont aussi de provenance occidentale. À l'époque de la domination turque, ce sont les "klephtes" qui sont présentés comme un modèle de vertu physique. Cependant, les développements de Pavlinis sur cette période sont extr&mement limités en raison du fait que l'historiographie grecque elle-m&me ne s'est pas encore intéressée systématiquement à la domination turque. Le vide historiographique mais aussi la confusion qui caractérisent 23

SPORT ET SOCIÉTÉ BOURGEOISE

la notion de continuité permettent, dans le domaine de l'histoire du sport et à propos de la culture physique des Grecs à l'époque de la domination ottomane, à l'image suivante de s'imposer: "Mais les protagonistes de notre régénération nationale n'étaient-ils pas tous des athlètes? Héros athlétiques par leur nature et pas seulement par leur place, les klephtes de 1821 couraient, sautaient par dessus montagnes et vallons, lançaient la pierre à toute volée et établissaient les records les plus invraisemblables grace à leur bravoure physique. C'est ainsi que ce champions de 1821 réveillèrent la conscience nationale de notre race. Et les sont eux encore - héros connus et inconnus - qui s'insèrent fidèlement et inconsciemment dans la tradition séculaire du Grec mythique, tels les anneaux de fer d'une m&me chaine. "32 Dans les chants populaires, la période de la domination ottomane est décrite comme la continuité m&me de l'idéal gymnastique de la Grèce classique. Dans le cas des klephtes, la culture physique est considérée comme ayant pour but "le perfectionnement et l'affinement" du corps et doit constituer le moyen de parvenir à la renaissance et à la grandeur nationale. On reconna~t dans l'admiration des corps bien batis et de la stature des klephtes le culte de la beauté des statues grecques antiques. Ces chansons nous permettent de discerner une conception différenciée de la Guerre pour l'Indépendance grecque, une conception qui rattache celle-ci à la renaissance non seulement morale mais aussi physique de la nation grecque. Les klephtes apparaissent considérés avant tout comme des vainqueurs olympiques antiques. TIs deviennent ainsi le chainon de des la continuité en ce qui concerne l'un des plus importants éléments de la civilisation grecque classique, la culture physique et les compétitions athlétiques. À un rythme plus lent que l'historiographie nationale, mais en

athlètes, véritables descendants - notamment pour cette raison

_

ou plus exactement fabrique - une à une les pièces qui composent la mosaïque du récit de la continuité. Après la pierre et le saut des klephtes, on découvre l'hippodrome byzantin. C'est de cette façon que se reproduit jusqu'à nos jours, et ce malgré les années écoulées et les nouvelles données de la recherche historique, le schéma dépassé d'une évolution de la culture physique de la Crète Minoenne à aujourd'hui, dans lequel se m&lent des manifestations et des pratiques contradictoires, comme les compétitions antiques, les jeux populaires, les formes collectives de distraction, la

parfaite relation avec celle-ci, l'histoire sportive nationale découvre

_

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INTRODUCTION

gymnastique et les Jeux Olympiques modernes. L'étude qui désire poser dès le début la question de l'apparition et de la propagation des sports et de la gymnastique en Grèce devra donc se dégager des constructions idéologiques et des stéréotypes du passé - et du présent - et devra tenter de proposer une interprétation probante qui s'inscrira dans le cadre méthodologique de l'histoire sociale et culturelle. Pour une telle approche et étant donné que les sports ne constituent pas uniquement un trait particulier d'une société temporellement et spatialement précise, les résultats fournis par la recherche sociologique et historique occidentale sont utiles. L'utilisation du cadre comparatif contribuera à éclairer tant les particularités du cas grec que sa participation aux transformations plus vastes de la société européenne. Les notions fondamentales, notions-outils, que nous employerons pour notre analyse sont la sociabilité, l'association volontaire et le temps libre.

Associations et nouvelles formes de sociabilité
La sociabilité, au delà des définitions que les dictionnaires ont l'habitude d'en donner et qui en soulignent la dimension universelle ou individuelle, peut s'appliquer à des groupes humains précis et varier historiquemene3. Considérant comme catégorie historique un terme emprunté à la psychologie de groupe, nous devrons interpréter la sociabilité comme étant le résultat de relations sociales, économiques et donc historiques précises. En tant qu'objet de recherche, la sociabilité, au singulier ou au pluriel, a préoccupé les sociologues dès le début du siècle et les anthropologues plus récemment. L'École de Chicago, étudiant le phénomène urbain, s'est systématiquement intéressée à la sociabilité, analysant les rapports familiaux et amicaux ainsi que les relations de voisinage. Au travers de telles études, la sociabilité a acquis «une définition plus empirique qui insiste sur le contenu social des relations»34. La plupart des analyses ne propose aucune définition, de départ ou de conclusion, de la sociabilité. En réalité, ces définitions sont considérées comme "évidentes" et en tout état de cause, celles qui sont données sont extrêmement vagues. À cet égard, la définition proposée par Claire Bidart est fort représentative: «[la sociabilité est] l'ensemble des relations sociales effectives, vécues, qui relient l'individu à d'autres individus par des liens interpersonnels et/ou de groupe»35. La sociabilité se définit par toute une 25

SPORT ET socIÉTÉ

BOURGEOISE

série de variables liées et interdépendantes, comme p. ex. l'~ge, le sexe ou la profession. Les tentatives de classification et de catégorisation des différentes formes de sociabilité ont conduit, les sociologues surtout, à certaines typologies qui peuvent s'avérer utiles pour une recherche historique. La première distinction, particulièrement applicable à l'étude des associations, est celle faite entre sociabilité formelle et informelle ou organisée et spontanée. Les relations sociales qui se développent dans le cadre des associations volontaires s'inscrivent dans la catégorie de la sociabilité formelle et organisée. La deuxième distinction se rapporte au caractère collectif (c-à-d. groupaI) ou individuel (c-à-d. interindividuel) de la sociabilité; cette distinction est également fonctionnelle pour l'analyse des relations susceptibles de se développer entre les membres d'un groupe donné, éventuellement d'une association. La troisième distinction, qu'il est cependant difficile d'appliquer à l'analyse historique, se fonde sur l' "intensité" des relations qui se développent entre des individus36. Dans le cadre d'une approche synchronique ou diachronique de la sociabilité en liaison avec le phénomène d'association volontaire, la densité de la présence des associations peut être considérée comme un indice de sociabilité formelle, publique et institutionnalisée. Nous pourrions même soutenir qu'il s'agit là des caractéristiques de la "nouvelle" sociabilité contemporaine par contraste avec la sociabilité traditionnelle, informelle, privée et inorganisée, sans que cela signifie bien st1r que l'existence de types formels de sociabilité annule les types informels de sociabilité que sont par exemple le café ou, dans les villages et les quartiers, le coiffeur. C'est d'ailleurs pour cette raison que le pub est considéré au XIXème siècle en Angleterre comme "l'association volontaire de l'ouvrier"37, tandis que P. Nirvanas, écrivain grec reconnu, écrit en 1910 : "Ce qui pour l'Anglais est le "Home, sweet home" est pour le Grec le café". Repère masculin par excellence, lieu de discussions politiques, de transactions économiques, mais également fréquenté par des hommes de lettres et des journalistes, le café constitue pour la Grèce de la période que nous examinons l'endroit sans doute le plus important de sociabilité masculine informelle pour toutes les couches sociales. Comme l'a même soutenu Maurice Agulhon, le café présente une certaine parenté avec l'association et se confond souvent avec elle dans les centres urbains les plus modestes où sa salle peut se prêter aux contacts sociaux d'une clientèle stable38. Le café et l'association représentent ces lieux intermédiaires où peuvent se développer des liens sociaux «autres que ceux de la famille

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INTRODUCTION

d'une part, et ceux mis en place par les structures du pouvoir»39. D'ailleurs, comme pour l'association, «bien que les relations internes du café puissent refléter des traits externes au café [classe sociale p.ex.], ces caractéristiques externes viennent cependant s'inscrire dans un champ de relations qui appartiennent au café, qui se forment dès leur origine à l'intérieur du café et selon un code qui lui est propre»40. Ainsi, l'opposition entre le caractère commercial, public et ouvert d'un café et celui non lucratif, privé et clos d'une association est plut8t superficielle parce qu'en fait les deux lieux sont témoins de la même, nouvelle, forme de sociabilité. À la frontière du domaine privé et du domaine public, les associations, les petits groupes, batissent leurs propres murs et circonscrivent leur champ d'action à l'intérieur de la ville. "La vie privée doit être murée. TIn'est pas permis de chercher et de faire conna1tre ce qui se passe dans la maison d'un particulier" écrivait le dictionnaire Littré vers le milieu du siècle dernier41. Le fonctionnement des associations est comparable, sauf que les murs se placent désormais à l'extérieur de la famille. L'organisation en groupes plus ou moins grands constitue d'ailleurs une forme de résistance face au pouvoir politique et au contr8le social et fonctionne, par la recherche d'identités collectives autres que celles imposées par la nation-état, de façon compensatoire et protectrice par rapport à l'état national. «Au sein des nations démocratiques c'est seulement au moyen de l'association que la résistance du peuple à l'état peut s'exprimer», écrivait Alexis de Tocqueville dans son fameux ouvrage La Démocratie en Amérique42. Tocqueville, grand admirateur du système politique américain, considérait que la propagation de l'organisation associative en Amérique était la manifestation par excellence du principe d'égalité qui y caractérisait la vie politique et sociale. Les associations volontaires de citoyens avaient donc, selon Tocqueville, une fonction manifestement politique, dès lors qu'elles constituaient le seul contrepoids à l'autoritarisme de l'état. L'Amérique n'était cependant pas l'exception. Tout le continent européen, de l'Angleterre à la Russie, connut vers le milieu du XIXème siècle un développement surprenant de la vie associative. L' "esprit coopératif" constituait le Zeitgeist du siècle dernier43. Ainsi la "société civile" - c-à-d. le réseau des organisations volontaires qui s'interpose entre l'individu et l'état - s'activa et s'engagea politiquement de plus en plus. Sous l'influence des Lumières, cette «société civile» signifiait «le modèle de la classe économique, sociale et politique qui allait concrétiser pour tous le

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SPORT ET SOCIÉTÉ BOURGEOISE

principe de la liberté individuelle légalement réglementée, surpassant l'absolutisme, les privilèges de la naissance et l'exploitation par le clergé»44. Bien s11r,dans le cadre de cette très large diffusion de l'esprit coopératif, on constate entre les états européens des différences quant au contenu politique de l'action associative, en fonction des facteurs socio-historiques, des structures économiques et des institutions étatiques de chacun. Dans le domaine de la réflexion politique, à la fin du XVillème siècle, le contenu de la societas civilis se transforme et la distinction entre l'état (et ses institutions militaires, juridiques, administratives, productives et culturelles) et le secteur non-étatique, c-à-d. la société civile réglementée par le marché, contrôlée par des particuliers et volontairement organisée, devient un élément fondamental de la pensée du siècle dernier. Selon John Keane, cette transformation ne fut pas tant due à des facteurs économiques - le développement du capitalisme - qu'à une évolution plutôt politique, à la peur du despotisme en l'occurrence, qui représente un trait fondamental des idées exprimées aux alentours du tournant historique de la Révolution
Française 45.

Cependant, si l'association volontaire formait la base institutionnelle pour l'expression des idéaux de communication et de sociabilité rationnelle et des revendications politiques d'émancipation, les limites sociales - de sexe et de classe - quant à l'application du principe libéral d'égalité étaient en même temps bien définies. Dans leur expression pratique, les promesses émancipatrices du libéralisme ainsi que la morale protestante intégrèrent les principes de hiérarchie et d'exclusion de classe et de sexe46.Le type d'association qui domine donc au XIXème siècle est celui défini dans la bibliographie allemande comme bürgerlicher Verein, c-àd. celui qui, le mieux, rassemble la bourgeoisie et exprime les valeurs bourgeoises: les principes d'égalité et d'individualité, parallèlement au mépris du statut et des privilèges liés à l'origine. Ces associations, bien qu'elles promeuvent l'idée d'égalité formelle, reproduisaient en réalité les différences de puissance sociale qui existaient déjà à l'intérieur de la société, confirmant et consolidant ainsi la domination bourgeoise47. Les associations volontaires offraient quelque chose de plus que la possibilité de passer son temps libre entre amis. «Elles ont joué un rôle clé dans la formation et la consolidation des relations sociales entre les riches et les puissants de la société industrielle urbaine contemporaine, elles ont forgé la solidarité du groupe, elles ont façonné une conscience de classe et elles ont réglementé l'insertion des 'nouveaux hommes' (uomines novi) des

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classes supérieures» 48. L'association volontaire fonctionnait de plus en complémentarité avec la réunion privée informelle (dans les maisons) permettant à la sociabilité bourgeoise de se manifester dans la société urbaine. Les élites urbaines avaient des contacts quotidiens à la maison, au travail et au cours des loisirs, qui renforçaient les liens noués et les idées exprimées dans les organisations formelles. Tous ces lieux consolidaient des réseaux sociaux qui produisaient des codes de valeurs et de comportements, ainsi que des alliances professionnelles ou familiales49. Les associations volontaires constituaient donc le lieu public d'expression de la sociabilité masculine bourgeoise, elles étaient indépendantes de l'état et elles poursuivaient des objectifs particuliers précis. La catégorisation habituelle proposée par les chercheurs se fonde en fait sur leurs fonctions et objectifs50. Une typologie assez probante, également adoptée par Vernon L. Lidtke51, divise les associations volontaires, sur la base de la valeur fonctionnelle qu'elles sont considérées avoir pour leurs membres en tant que collectivité, en cinq types: a) les associations visant au «divertissement par le biais de la participation et de la performance», c-à-d. les associations dont les activités principales sont les sports, la danse, le chant etc., b) les associations dont la valeur essentielle est la sociabilité et dont les différentes activités ne constituent que le moyen de communication entre les membres, c) les associations dont la signification se situe dans le symbolisme des convictions et des idéologies, d) les associations principalement destinées à fournir des services et e) les associations dont la fonction est surtout éducative, c-à-d. d'offrir à leurs membres des occasions de s'instruire. Cette typologie, malgré ses faiblesses, révèle la variété des significations que pouvait avoir la vie associative pour ses participants. Par ailleurs, du point. de vue de son fonctionnement sociopolitique, le type d'association comprenant l'association sportive parmi d'autres organisations comme p. ex. les associations philanthropiques, les sociétés littéraires, les clubs politiques, les cabinets de lecture etc., possède quatre traits essentiels: a) il réunit des individus théoriquement considérés comme égaux, qui ne jouissent d'aucun privilège particulier et qui participent au fonctionnement de l'association par leur suffrage personnel, b) il ne poursuit que des objectifs limités, c) ses activités constituent une fin en soi et ne cherchent pas à exercer une influence plus large, en dehors du cercle des membres, d) sa bureaucratie demeure légère et son administration est prise en charge par du personnel qui en règle générale n'est pas rétribué et se recrute parmi les membres52.

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SPORT ET SOCIÉTÉ BOURGEOISE

L'association a par conséquent représenté au cours du XIXème siècle une partie de la vie des classes moyennes montantes, dont elle a exprimé les valeurs politiques et le nouveau code de conduite. La multiplication et la propagation de ce nouveau type d'organisation sociale ont de plus été étroitement liées au développement des villes, ainsi qu'à la nouvelle organisation du temps.

Temps libre: temps de liberté?
L'histoire du temps libre et du loisir (skholèY3 se rattache naturellement à l'histoire du travail. Et si l'on accepte le point de vue de la double dimension du travail, activité tant économique que culturelle, l'étude historique du loisir peut alors grandement contribuer à la compréhension du travail, dont la recherche s'était jusqu'à très récemment enfermée dans une logique économique. D'ailleurs, les approches des conceptions relatives au travail d'une part et au loisir d'autre part sont complémentaires. La définition du travail à travers les époques, les conceptions et les valeurs qui s'y rattachent, et, parallèlement, la date d'apparition de la notion de temps libre, sa définition et son utilisation par les différents groupes sociaux constituent les paramètres principaux d'une telle analyse. Des études anthropologiques -de M. Godelier en l' occurrence- ont montré que la notion de «travail en général», c-à-d. différencié de ses formes individuelles et en dehors des autres structures dans lesquelles il était intégré (parenté, religion, politique), est apparu en Occident vers la fin du XVillème siècle. Ces m&mes études soulignent également que l'on observe des changements dans le vocabulaire concernant le travail: on constate le passage d'un contexte de souffrance et d'avillissement à des termes suggérant la dignité et l'honneur54. L' habitude du devoir, du travail et de l'épargne constitue véritablement le noyau du nouveau système de valeurs qui domine en Europe au XIXème et dans la première moitié du XXème siècle. Le temps de travail s'impose d'ailleurs comme temps social dominant, exactement de la m&me façon que s'imposait le temps sacré dans les sociétés primitives. Dès le XIXème siècle donc, et en liaison avec le développement du capitalisme industriel, le temps de travail devient le régulateur principal de toutes les autres utilisations du temps. L'oisiveté et la perte de temps gratuite font l'objet d'une condamnation morale.

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