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Sport et spiritualité

De
249 pages
Le sport n'a cessé d'évoluer sous la pression de l'argent. La morale laïque ne peut aller bien loin pour enrayer les compromissions qu'il rencontre. Acte humain et non produit de société, il s'agit ici de libérer le sport de ses chaînes, de contribuer à l'éducation d'un dépassement que l'on peut qualifier de transcendant.
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SPORT ET SPIRITUALITÉ

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines}) n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines }) est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Gilbert ANDRIEU, Sport et conquête de soi, 2009. Bruno PEQUIGNOT (préf. & prés.), Interaction entre modèles d'agir: civils et militaires, 2009. René PARIENTE, Le socialisme utopique. Antiféminisme et antisémitisme,2009. Daniel LAGOT, Justice ou injustice internationale ?, 2009. Martin KYLHAMMAR, Le Moderniste intemporel. Essais sur la dimension culturelle du modèle suédois, 2009. Olivier DURAND (dir.), A quoi bon aller voter aujourd'hui ?, 2009. Marcienne MARTIN, Des humains quasi objets et des objets quasi humains, 2009. Abdel-azize HOUCINE, Temps et langage dans la philosophie de Hegel, 2009. Jean Joseph REGENT, La part du citoyen, 2009. Jean-Didier ROSI, Privatisation de la violence. Des mercenaires aux Sociétés militaires et de sécurités privées, 2009. Frédéric DE CONINCK (préf. & prés.), Je connais la situation, mais comment agir?, 2009. Irnerio SEMINA TORE, L'Europe entre utopie et realpolitik, 2009. Claude FOUQUET, Modernité, source et destin, 2009. Héliane de V ALICOURT de SERANVILLERS, La preuve par l'ADN et l'erreur judiciaire, 2009.

Gilbert ANDRIEU

SPORT ET SPIRITUALITÉ

L'Hltmattan

Gilbert Andrieu
DU MÊME AUTEUR

Aux éditions ACTIO L'homme et la force, 1988. L'éducation physique au XXe siècle: une histoire des pratiques, 1990, (3ème édition 1997). Enjeux et débats en E.P : une histoire contemporaine, 1992. À propos des finalités de l'éducation physique et sportive, 1994. Enjeux et débats en E.P. (1886-1966). La démocratisation de l'E.P. : entre désir et réalité (1967-1997), 1997. La gymnastique au XIXe siècle ou la naissance de l'éducation physique, 1789-1914, 1999. Histoire de l'éducation physique de 1936 à nos jours, 2001 Du sport aristocratique au sport démocratique, 1886-1936. Histoire d'une mutation, 2002. Aux PRESSES UNIVERSITAIRES DE BORDEAUX Force et beauté. Histoire de l'esthétique en éducation physique aux XIXe et XXe siècles, 1989. A L'UNIVERSITÉ DE PARIS X NANTERRE Sports Arts et religions, Actes du Congrès International organisé à Chypre en 1989. Aux éditions L'HARMA TT AN Les jeux olympiques: un mythe moderne, 2004. Avec la FÉDÉRATION NATIONALE DES JOINVILLAIS Les ISO ans de l'École de Joinville, 2002.
2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.& hannattanl@wanadoo.& ISBN: 978-2-296-09900-5 EAN : 9782296099005 @ L'Harmattan,

PRÉAMBULE

C'était il y a plus de vingt ans. Je cherchais dans la nature le calme mental que ma seule volonté n'arrivait pas à trouver. En marchant sans but, si ce n'est de respirer profondément la paix qui régnait au-dessus des pâturages au moment où les premiers rayons du soleil font briller la rosée, j'allais d'un bon pas sur un sentier qui commençait à grimper, non loin du lac des Bouillouses. Lentement, la lumière redonnait vie aux montagnes et j'éprouvais le bonheur d'être seul entre ciel et terre. J'avais dépassé depuis longtemps une sorte de plateau où des chevaux en liberté m'avaient simplement regardé passer. Je me sentais léger et mon sac à dos m'abritait du vent qui s'était levé. Je me promenais ainsi toute la matinée, m'arrêtant de temps en temps pour prendre une photographie ou une gorgée d'eau. l'avais acquis de la résistance en séjournant à la Bérarde entre 2000 et 4000 mètres d'altitude et en sillonnant tous les abords de la Meije. Ici, dans les Pyrénées, le relief était plus doux et me permettait d'observer la nature. Lorsque le soleil atteignit son zénith, je décidais de profiter d'un merveilleux décor pour faire une halte plus longue et me restaurer. Un petit pont de bois enjambait un torrent qui cascadait entre de gros cailloux ronds. L'eau était d'une couleur bleu pastel et laissait voir le fond du lit. Tout autour, un épais tapis de verdure encerclait le pont ainsi que le chemin de terre qui l'empruntait, le tout étant imbibé d'une douce et pâle chaleur dans laquelle semblait se perdre le bleu du ciel. Seul, le bruit du torrent perçait le silence de la nature que le soleil dominait avec tendresse. 5

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J'avais avisé un rocher presque plat et décidé de m'y installer, mon sac béant à mes pieds, espérant apercevoir quelque bête curieuse ou gourmande, comme j'en avais vu dans les Alpes... Je ne sais pas ce qui s'est passé, ni combien de temps cela a duré. Sans que rien ne le laisse prévoir, je me suis retrouvé dans un autre monde, un monde merveilleux dans lequel j'avais la sensation de me déplacer sans avoir à bouger de mon perchoir naturel. Non seulement je distinguais chaque détail de cette nature qui m'environnait mais j'avais la sensation d'être cette nature, de ne pas en être distinct. J'étais le ciel bleu, les cailloux du torrent, l'herbe verte ou le petit pont de bois, j'avais disparu en tant qu'observateur et ce que je regardais, je le voyais un peu comme si j'étais à la fois au dehors et au-dedans de chaque objet. J'étais différent et semblable à la fois, je vivais une sorte de rêve en restant cependant bien éveillé. Le torrent était bien là, tout comme les montagnes à l'horizon, je percevais le soleil au-dessus de moi, mais tout avait changé, il me semblait que j'étais dilué dans cette totalité imprégnée d'un grand silence. Tout mon corps était comme vidé de sa substance, c'était bien moi, mais j'avais changé, ou du moins je vivais autrement ma relation au monde. n est très difficile de rendre compte de ce qui se passe dans des instants pareils, les mots ne pouvant traduire des sensations qui n'ont jamais reçu d'interprétation. Aujourd'hui je crois que l'on pourrait dire que j'avais changé de plan de conscience et que j'étais passé de l'un à l'autre spontanément, sans transition, sans la moindre préparation... Combien de temps ai-je vécu cela? Je suis incapable de le dire, mais le contexte de cette journée me pousse à penser que cela ne devait pas durer bien longtemps. Je sais bien aussi que le temps n'est pas uniforme et ne s'enferme pas dans le temps de l'histoire, un temps politique et artificiellement régulier. Je n'ai jamais oublié l'étrangeté et le merveilleux de cet instant et ce n'est que plus tard que j'ai rencontré Jacques Brosse et compris que j'avais probablement vécu un satori éphémère, un de ceux que l'on ne commande pas, sorte de cadeau du ciel, qui diffère du véritable satori qui vient récompenser la persévérance de ceux 6

PRÉAMBULE
qui méditent et volontairement abandonnent toute soif de victoire.. . Depuis ce temps, j'ai connu d'autres expériences, mais ce livre n'est pas écrit pour raconter ma vie. J'ai surtout voulu souligner combien ma réflexion sur le sport pouvait être portée par un regard particulier sur la vie, un regard qui, de plus en plus, trouve dans le vécu des explications rationnelles. La mer, la montagne mais aussi la musique me permettent de dire que nos observations ordinaires ne sont pas seules à nous apprendre ce que nous sommes. Je dirai même qu'elles sont souvent faussées par notre soumission à un positivisme castrateur autant que réducteur, pour ne pas dire, tout simplement, à des mots inventés, non pour traduire ce qui est mais pour faciliter nos échanges durant notre existence, ou bien pour imposer nos illusions. Pour les dépasser, il nous faut revenir à d'autres observations, d'autres lectures, d'autres expériences, spirituelles plus que religieuses, mythiques, philosophiques... Je crois que Reich nous a livré une image simple et claire de la situation en enfermant l'homme dans une cuirasse. Permettezmoi d'ajouter une cuirasse culturelle à la cuirasse musculaire, cuirasse culturelle qui interdit à l'homme de voir le monde tel qu'il est pour mieux l'utiliser à sa guise. Je crois que l'image du cocon est aussi à retenir mais sans oublier que si I'homme s'est enfermé dans un cocon qui le conduit à la mort, elle le conduit aussi à une renaissance!. La psychologie nous a, elle aussi, bercés d'illusions en nous laissant croire que l'on refoulait dans l'inconscient ce qui ne pouvait rester dans la conscience ordinaire. Elle ne pouvait que retrouver, à sa façon, les limites de la science, de la raison. Tous nos actes, toutes nos paroles, toutes nos pensées sont le produit de notre cerveau, de
!

J'aurai l'occasion de revenir sur cette image du cocon et de la conuonter à celle de la caverne que l'on trouve chez Platon dans La République ou encore à celle des marionnettes que l'on peut lire, toujours chez Platon mais dans Les Lois. Ces images, que l'on peut aussi considérer comme des mythes, nous éclairent sur certains de nos comportements bien plus rapidement que nos analyses psychologiques traditionnelles. 7

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notre mental et nous ignorons le plus souvent les services que pourrait nous rendre notre cerveau droit, notre cerveau intuitif, notre cerveau mythique, notre cerveau d'artiste. Or, l'athlète est un artiste qu'on le veuille ou non! Son corps est son instrument mais aussi la matière qu'il sculpte lentement et l'œuvre d'art qu'il nous livre, tout éphémère qu'elle soit, peut nous mettre en rapport avec ce qu'il ya de divin dans l'art2. Les religions, bien avant la psychologie, ont pesé sur notre approche de la vie et nous ont habitués à une dualité plutôt dramatique, par le biais d'un dieu extérieur et souverain vis-à-vis duquel nous ne pouvions être que des esclaves aspirants à un monde meilleur et craignant d'être rejeté dans un monde de souffrances. Il me semble que Friedrich Nietzsche a, mieux que d'autres, montré cet abus de pouvoir. Pour reprendre les propos du père Didon, si le sportif doit devenir un soldat du Christ, il faudrait ajouter que ce soldat doit apprendre par luimême à vivre le combat que toutes les morales, religieuses et laïques, préconisent. Je crois, personnellement, que 1'homme porte dieu en lui et que ce dieu intérieur est l'autre partie de l'individu, celle que les sciences ne peuvent étudier en laboratoire. Il s'ensuit que tous ses efforts de progrès se sont rationnellement tournés vers l'extérieur et que le seul effort louable, celui qui aurait dû être centré sur sa propre transformation a été négligé. Combattre des forces extérieures est à la portée de chacun et peut conduire à battre des records, obtenir des victoires, mais combattre les forces intérieures est indispensable pour devenir pleinement homme, pour dépasser sa matérialité, pour devenir immortel au sens mythique du terme, pour devenir un véritable champion, un dieu du stade. Pour moi, le sport n'est pas utile à l'homme parce qu'il est moralisant, parce qu'il apprend à respecter la loi, mais parce qu'il oblige 1'homme à se dépasser, à obtenir le meilleur de luimême sur tous les plans, sur sa totalité, autrement dit sur les
Rassurez-vous. Je n'ai pas l'intention d'écrire un traité des religions en partant du sport, ni de soumettre le sport à une analyse en partant de ces dernières, la religion chrétienne ne pouvant seule convenir à une telle étude ce que nous découvrirons plus loin. 2

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deux plans de conscience dont j'ai longuement parlé dans Les Jeux Olympiques. Un mythe moderne. Si nous avons une image faussée des athlètes c'est tout simplement parce que nous en faisons les miroirs de nos fantasmes économiques, politiques, sociologiques.. . Dans ce nouveau livre, je vais essayer de montrer que l'athlète n'est pas uniquement un moteur animé, plus ou moins conscient et qu'au-delà de son perfectionnement, de ses victoires, il est aussi un homme, un « homme-dieu» pour reprendre l'expression de Luc Ferry. Il est de la trempe des héros mythiques et c'est pour cela que j'utilise souvent la mythologie, disons la mythologie au second degré, c'est-à-dire dans sa dimension initiatique. J'ai souvent rappelé que Pierre de Coubertin avait très clairement envisagé cette dimension humaine dans le sport - il lui préférait le terme d'athlétisme - et c'est nous qui avons choisi d'en faire une valeur marchande! L'objet de ce second livre, sur le sport, se rapporte essentiellement aux athlètes. Toute mon analyse cherche à rassembler des explications concrètes mettant en lumière le caractère particulier de la pratique sportive et, par conséquent, la possibilité de concevoir certains sportifs comme des êtres ayant rencontré cette force indescriptible, et cependant perceptible, que représente le divin, ce divin que les artistes perçoivent, eux aussi, quel que soit leur art3. Il va de soi qu'une telle réflexion demande un effort peu ordinaire puisqu'il s'agit, tout bonnement, de remettre en question nombre d'idées reçues, de vérités apparemment incontournables, de valeurs et de traditions largement partagées.

3 Nous verrons que ce plan divin doit être pris dans un sens qui n'est pas confonne à nos traditions religieuses. Sans aller trop loin, je voudrais préciser ici qu'il s'agit davantage d'un plan plus symbolique que mystique, d'un au-delà de la manifestation humaine que l'Occident a cru bon de situer au-dessus de nous, là où la raison pénètre difficilement. 9

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Nous vivons depuis des lustres dans un monde matérialiste qui, au niveau de ses élites universitaires, je rai personnellement vécu durant ma carrière, ne supporte plus que l'on parle de Dieu en dehors des églises, sauf dans le cadre, par exemple, de I'histoire des religions... Parallèlement notre intégrisme religieux supporte mal que l'on puisse imaginer d'autres images du divin. Cela dit, l'observation du sport et des sportifs, n'en déplaît à certains irréductibles, montre que l'acte ne saurait être limité à des analyses physiques, disons biomécaniques, à des comportements dans lesquels alternent la combativité et l'agressivité, à des rapports sociaux... L'homme qui fait du sport donne à l'acte sa véritable dimension et celle-ci ne peut être mise en équation ou en formule chimique. Les sciences réunies donnent de l'homme une image approximative et limitée. Elles ne peuvent tout expliquer et, si elles traquent sans cesse le comment dans un temps et dans un espace également matériels, elles ne donnent de l'homme qu'une explication dont l'essentiel, la substantifique moelle aurait dit Rabelais, n'est plus là. Je n'ai pas l'intention de faire ici un travail qualifié de scientifique, mais je considère que ma façon d'appréhender le sport, et l'homme de sport, mérite d'exister parce que de nombreux sportifs ont vécu cette rencontre avec le divin, sans toujours comprendre ce qui leur arrivait, sans pouvoir profiter de l'instant merveilleux qu'ils vivaient. Disons que j'ai voulu devancer cet instant, essayer d'expliquer comment se préparait la rencontre, afin que d'autres puissent la vivre plus intensément et sans douter d'eux-mêmes. Il est facile de voir que cette analyse vaut pour les spectateurs qui ont la chance de regarder un athlète au moment où il change de plan de conscience, au moment où il retrouve ce que la société lui cachait, sans toujours le savoir. Je ne reprendrai pas ce que j'ai dit dans mon premier livre, l'important étant ici d'approcher, autant que faire se peut, la dimension ésotérique de l'acte sportif, disons de l'exploit sportif, car c'est rarement au début de la formation que la rencontre peut exister. Je voudrais dire, toutefois, que la nature 10

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de l'entraîneur est importante dans notre étude, ce dernier pouvant être un véritable guide tout au long de ce que j'ai considéré comme une voie initiatique. La rencontre se prépare et elle se prépare d'autant mieux que le modèle choisi par l'enfant n'est pas un simple reproducteur de techniques, un répétiteur lui-même privé d'âme, du moins l'ayant fortement refoulée, voire un champion professionnel mis en lumière par les medias. Mais qui n'a jamais vécu pareille aventure? Disons, tout de suite, que si tous les sportifs ne peuvent devenir des champions, tous les champions ne rencontreront pas Dieu parce qu'ils auront battu un record. Dieu n'attend pas derrière le fil celui qui le coupera en premier, la rencontre n'est pas une prime de match, elle est bien autre chose. C'est probablement pourquoi il faut laisser au vestiaire nombre d'idées reçues avant d'aborder la lecture de ce second livre et, pourquoi pas, s'aventurer dans d'autres lectures pour approfondir ce qui n'est ici qu'ébauché. La mythologie garde toute sa place dans cette analyse, non sous la forme de preuve, mais sous la forme d'éclaircissement. Elle devient une sorte de miroir dans lequel il est possible de lire des explications gardées sous silence. À côté d'elle, il y aurait la pratique d'autres techniques, non compétitives, qui permettent une autre approche de I'homme, une approche du Soi, que nous négligeons pour satisfaire notre moi intransigeant. Je n'ai pas voulu faire ici de la psychologie ou de la psychanalyse de rue, j'ai simplement cherché à prendre un peu de recul pour cerner l'individu sous sa cuirasse musculaire, puisque le sportif est d'abord cela... Le penseur de Rodin fut peut-être un symbole d'attention volontaire, je suis convaincu que le moine zen nous entraînerait bien plus loin dans cette connaissance à condition de ne pas banaliser sa démarche. Pour moi, les « dieux du stade» existent, ils ne sont pas que des symboles pour une société en mal de sensations. Ils ne sont pas nombreux, mais ils le sont bien plus qu'on ne peut l'imaginer et nous n'avons pas le droit de les ignorer sous prétexte que le sport pourrait être mis en danger par une approche plus individualiste de l'acte, une approche moins dogmatique. Certes, le sport, tel qu'il évolue, le sport Il

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professionnel, le sport qui ne peut se passer de drogue, le sport qui engendre la violence, le sport faussé par toutes sortes de manipulations, ressemble plus à nos comportements ordinaires. Préparation à une guerre permanente entre les hommes, outil privilégié de la mise en place de l'exploitation de l'homme par I'homme, le sport est le reflet de la décadence de nos sociétés quel qu'en soit le régime politique. Mon propos n'est pas de partir en guerre à mon tour mais de mettre en évidence que, dans ce sport dévoyé, vivent des sportifs qui échappent à l'attachement matérialiste et qu'il faut leur permettre de vivre, peut-être même les rassurer sur des impressions que peu d'entraîneurs ne peuvent expliquer. À l'heure où toutes les minorités méritent d'exister, du moins cela se dit, pourquoi les Héraclès des temps modernes n'auraient-ils pas le droit de rencontrer Zeus devant une foule qui, peut-être, pourra profiter de l'entrevue. Mon analyse n'a pas pour but d'imposer de nouvelles règles de vie, d'inventer de nouveaux dogmes, de conduire en religion ceux qui s'interrogent, ceux qui s'aperçoivent qu'il existe une autre façon d'être. J'aimerais que l'équilibre entre le matériel et le spirituel dans l'homme ne soit pas totalement détruit, que I'harmonie soit mieux cultivée entre la combativité de l'athlète et sa quête d'extrême qui ne se limite pas à l'établissement d'un record. Il me semble que le sport, tout autant, peut-être, que le Yoga ou le Zen, que les arts, peut permettre à celui qui le pratique de mieux se connaître, de se libérer du rôle que la société lui fait jouer et de trouver une autre dimension à la vie que lui cache l'angoisse de la défaite et, j'en suis convaincu, l'angoisse de la mort qui étreint chacun de nous. II n'est pas dans mes intentions d'imaginer une autre forme de sport, une autre façon de le vivre, mais, tout simplement, de mieux vivre l'acte sportif, tout comme il est possible de mieux vivre la musique ou l'ensemble des arts. II y a là un problème d'éducation et, si éduquer consiste à conduire vers la lumière ceux qui sont dans l'obscurité, ou l'ignorance4,

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Nous verrons plus tard qu'il est difficile d'échapper entièrement à nos habitudes intellectuelles, rationnelles ou spirituelles, et que les

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le sport est alors une discipline éducative de premier rang parce qu'il s'adresse à l'homme dans sa totalité. Je voudrais préciser encore certaines choses. Tout d'abord, le sportif, comme l'artiste, ne cherche pas Dieu, il le trouve sur son chemin, celui de la recherche du plus, celui du perfectionnement de lui-même. Ce perfectionnement le transforme, le rend apte à la perception du divin sans qu'il y ait de sa part la moindre espérance, la moindre idée de ce que sera la rencontre. Son objectif reste la victoire mais cette victoire, faut-il le souligner, dépend de sa capacité à vaincre et cette capacité se cultive sans que tous les éléments de la transformation ne soient visibles aux yeux d'un observateur, comme à ceux du futur champion. C'est l'homme, dans sa totalité, qui subit des métamorphoses successives et ces dernières ne sont pas toutes conscientes. Si je compare le champion aux héros mythiques c'est parce que leurs comportements sont semblables. Ils ne connaissent pas la raison profonde de leurs efforts, ils ne font que les vivre jusqu'au dernier moment. Peut-être est-il nécessaire d'approfondir un peu cette image du sportif et de l'homme en général. Lorsque je parle de victoire, que ce soit sur un adversaire matériel ou humain, que ce soit sur soi-même, en tant qu'objet isolé de son environnement, autrement dit l'ego, le « je », je ne voudrais pas en rester à cette vision ordinaire d'une lutte se terminant par un vainqueur et un vaincu. Le champion mérite d'être regardé autrement et j'irai jusqu'à dire qu'il faudrait revenir à la notion utilisée au moyen-âge. Le champion était alors celui qui combattait en champ clos pour soutenir une cause. Il était, en quelque sorte, l'intermédiaire entre les forces célestes et les forces humaines, sa victoire ne faisait que confirmer la puissance du divin. L'analogie avec le héros mythique saute aux yeux. On peut ajouter qu'elle se prolongera, tout en se déformant, dans le merveilleux dispensé par les hommes phénomènes qui se montraient dans les foires.
mythes de Platon sur l'éducation s'imposent mieux que les principes de base d'une philosophie bouddhiste. 13

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L 'homme, depuis la séparation de la terre et du ciel par Cronos, n'a cessé de préciser ses limites de temps et d'espace qui correspondent à ses facultés d'adaptation. Sans la séparation du ciel et de la terre, il n'y aurait pas eu les hommes, il n'y aurait eu ni espace ni temps, il n'y aurait eu que des dieux ou, si l'on veut, qu'un monde ignorant la mort puisque les dieux sont immortels. Le monde dans lequel il vit est son œuvre bien plus que celle d'un dieu, il est confonne à ses illusions. Toutefois, l'homme prisonnier du temps et de l'espace, est aussi un dieu qui se souvient de son immortalité, autrement dit du ciel. D'un autre côté, le champion, en s'élevant au-dessus de la condition humaine ordinaire, en se libérant de ses chaînes, est comme une fenêtre qui s'ouvre sur un autre monde, fenêtre par laquelle il est possible à tout un chacun de regarder le ciel et la terre tels qu'ils étaient avant la séparation. Le champion, transfiguré dans l'instant magique qui le place en face du divin, offre au spectateur, qui perçoit cette libération, la possibilité de se libérer à son tour. En parlant des Héraclès modernes, je crois qu'il faut tout d'abord éviter de les remplacer par l'image d'un surhomme, d'un personnage hors du commun, auquel la foule accorderait une valeur particulière, des forces surnaturelles. Je crois que nous sommes nombreux à avoir rêvé d'exploits inimaginables en lisant des histoires ou simplement en lisant des bandes dessinées. Il faut se garder de retomber dans une idolâtrie dépassée. Tous les champions ne seront pas des héros parce qu'ils auront été victorieux et s'ils sont nombreux à s'approcher du soleil, rares seront ceux qui connaîtront la véritable lumière, celle du cœur et non celle de la raison. Ce sont ces champions qui deviendront des fenêtres pennettant aux spectateurs d'apercevoir le ciel et d'en prendre le chemin, ne serait-ce qu'un instant.
C'est de cette catégorie d'hommes que j'ai souhaité en essayant de comprendre comment naissait cette

parler

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capacité à rencontrer le divin et à le montrer à d'autres. Cela m'a conduit à défendre le sport en tant que voie d'initiation. L'athlète ne saurait partir à la rencontre d'un être qui n'existe pas en tant que tel et dont il ne soupçonne même pas l'existence. Cependant, la rencontre place bien l'individu devant quelque chose qui l'émerveille, le transcende, diront certains, devant ce que Platon aurait qualifié bien autrement. Il est possible de dire que les athlètes, l'espace d'un instant, fusionnent avec le divin, comme l'artiste au moment de sa création, ce qui est loin d'être fréquent, encore moins permanent. Cet instant particulier éclaire la vie de l'athlète et cela peut se percevoir, de telle sorte que l'athlète irradie, sans le vouloir, l'effet de la rencontre. C'est alors que le spectacle retrouve les préoccupations de Pierre de Coubertin. Je crois que mon analyse est celle d'un éducateur qui a fait du sport, qui a observé des sportifs, mais qui, également, a fait de la musique assez intensément pour percevoir un ensemble de points communs. Parce que le sport est un art autant qu'un jeu, bien avant de devenir un produit de la société, il peut tenir un grand rôle dans l'éveil de I'homme actuel, comme il a éveillé nombre de nos semblables dans les temps anCIens. Les «dieux du stade» existent, nous pouvons en rencontrer mais nous pouvons surtout faire en sorte qu'ils soient heureux de vivre ce qui reste souvent, pour eux, un bouleversement profond. Pour ceux qui douteraient encore de l'esprit de la démarche, il me semble que le mieux serait de se replonger dans la lecture d'un livre merveilleux: Vaincre à Olympie, écrit par Maurice Genevoix dans l'atmosphère des Jeux Olympiques de 1924. Maurice Genevoix rend extraordinairement bien ce que j'essaye de mieux comprendre aujourd'hui. La lecture de ce roman initiatique devrait pouvoir convaincre les plus récalcitrants et leur ouvrir les portes d'une pensée mythique qui reste toujours d'actualité et que notre raison objectivante ne saurait faire disparaître. Maurice Genevoix nous transporte non seulement dans une antiquité qui semble revivre sous sa plume 15

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mais aussi dans une intimité qui souligne l'impossible dissociation du spirituel et du matériel. Devant un tel chef-d'œuvre je ne peux que m'incliner et ne peux qu'essayer, avec d'autres images, d'autres formulations, de dire ce que je crois avoir compris. Nombreuses sont les sources qui nous font croire que l'homme a toujours été attiré par un état qu'il n'avait plus et dont certains percevaient encore l'existence. Les différentes mythologies du monde parlent de batailles, mais il s'agit toujours d'un combat intérieur, d'une guerre contre toutes les faiblesses qui nous interdisent l'accès du monde perdu. Pour moi, l'athlète est un homme qui cherche, sans le savoir, comme les artistes, comme tout créateur, un idéal auquel il donnera plus ou moins une forme, mais qui, ce faisant, le transformera profondément. C'est cette certitude que je vais m'efforcer de vous faire partager. Quelques mots encore, avant d'entrer dans cette approche du sport... Je suis convaincu que la mythologie nous apporte les réponses aux questions essentielles que nous nous posons, paifois avec une certaine angoisse. La raison nous a enfermés dans une lecture particulière de la vie et le sport, comme toute activité humaine, n'est que l'ombre de lui-même si nous le considérons sous son aspect traditionnel, politique au sens large du terme, économique, moral, énergétique... Il est possible d'en avoir une autre lecture pour peu que nous acceptions de sortir du cadre étroit dans lequel nous l'avons placé.
Je souhaite, seulement, que le lecteur, non averti du monde sportif ou du monde mythique, s'autorise un instant de liberté, et de responsabilité, pour envisager mon récit comme aussi acceptable que d'autres récits, moins dérangeants !

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UNE RÉALITÉ AVEUGLANTE

Le docteur Paul Martin avait écrit, peu après la deuxième guerre mondiale, un livre plein de sens, et surtout chargé d'expérience... Dans Le sport et l 'Homme, il évoquait le sport tel qu'il le concevait, l'avait vécu lui-même dans l'espace sacré d'un stade olympique, tel qu'il souhaitait le voir se développer pour l'homme en général. Après le père Henri Didon et après Pierre de Coubertin, il retrouvait le chemin de la transcendance que ses contemporains venaient d'oublier dans la tristesse d'une lutte, dont l'effet immédiat allait être la montée en puissance de la matière au détriment de l'esprit. Je n'ai pas l'intention de constater l'évolution de nos sociétés, depuis les débuts de la guerre froide, de faire œuvre de sociologue ou d'historien. Tout a été déjà dit, ou presque, sur le demi-siècle écoulé, mais j'ai gardé en tête une réflexion de la génération qui m'a précédé: en cinquante ans, il y a eu plus de changements qu'en cinq cents ans! À vrai dire, il est difficile de comparer les changements, et plus encore de le faire par rapport à un étalon qui serait le bien-être ou encore le progrès matériel. Si, en 14, l'aviation connaissait ses débuts et trouvait ses premiers développements dans l'atmosphère de la guerre, si dans les années 60 se développait la télévision, si nous avons connu des voyages sur la lune..., tout cela ne semble pas avoir fait le bonheur de I'homme, ni l'avoir rendu différent de ce qu'il était il y a des millénaires. Mieux, peut-être, il me semble qu'il a perdu bien des capacités en s'enfermant dans un progrès probablement plus monnayable. De la civilisation égyptienne antique, de la civilisation grecque antique, qu'est-il resté au niveau de la vox populi? Je ne parlerai pas des Incas ou des Indiens, non plus 17

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des Tibétains, autrement dit de tous ceux que nos plus illustres stratèges ont réduits au silence, à l'esclavage, avant de les faire disparaître physiquement. Le malheur de l'homme est bien, aujourd'hui plus que jamais, de n'être qu'un objet qui coûte ou qui rapporte, un objet exploité par ceux qui ont le pouvoir, un pouvoir qui se cache derrière des apparences de démocratie et nie ses vrais besoins! Certes, le « capital humain» ne date pas d'aujourd'hui et, pour l'avoir longuement observé à propos de la tuberculose, à la fin du XIXe siècle, je peux ajouter que les scientifiques et les médecins ont leur part de responsabilité dans cette conception de l'homme outil, de l'homme objet, de l'individu rentable ou non, de la valeur marchande qu'il représente.. .Mais ne laissons pas ces quelques responsables tout seuls, chacun de nous participe à cette régression en croyant chercher son propre bonheur. Ces quelques jalons n'ont pas pour but de porter l'analyse sur la scène politique mais de souligner un doute grandissant devant ce que j'appelle une décadence accélérée. Je sais bien que la réflexion est en rapport avec l'âge et que, si le milieu de la vie correspond souvent à un premier bilan, plus on avance vers la mort et plus on prend du recul. On dit souvent que le vieillard ne voulait pas mourir parce qu'i! apprenait tous les jours quelque chose de nouveau, je crois que l'on peut ajouter que la soif d'apprendre ne supprime pas le doute et que le doute entraîne tout naturellement un regard sur le passé. Toutefois, ce regard ne sert à rien s'i! n'éclaire que des regrets. Ce n'est pas en regrettant ce qu'ont vécu nos parents, ou nos grands-parents, nous-mêmes plus récemment, que l'on peut construire le bonheur des hommes de demain. Il me semble qu'il faut envisager les choses autrement et s'efforcer de comprendre pourquoi nous sommes arrivés aux pieds d'une falaise dont il sera difficile de franchir l'arête. Pour avoir baigné dans le monde universitaire et entendu assez souvent des réflexions désobligeantes vis-à-vis de certains chercheurs, je peux dire que nous avons développé une sorte d'ostracisme vis-à-vis de la spiritualité. Cette dernière n'a pas droit de cité dans le monde des sciences «dures» ou des 18

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sciences «molles », ces deux qualificatifs montrant bien la discrimination qui règne, dans le monde éclaté des chercheurs qui ont oublié les racines de l'expérimentation. Qu'il me soit permis, au passage, de les renvoyer à la lecture des œuvres de Claude Bernard, et, plus particulièrement, à son IntroducÛon à la médecine expérimentale. Lorsque je préparais ma thèse d'État, en sciences « molles », j'ai souvent entendu mes collègues se moquer de moi, ou me laisser à mes lectures ésotériques, quant à la soutenance, elle devait porter sur les deux premiers tomes, ceux qui méritaient le regard de la science! Mon travail portait sur l 'Homme et la force. L'étude des deux derniers siècles était articulée en trois moments particuliers: «Être fort », « Etre sain », « Etre soi ». Autant dire que la dernière ligne droite n'avait rien de scientifique aux yeux du jury! En fait, je n'étais pas le premier à essuyer ce type de rejet. Un jour que je faisais des relevés dans la salle des catalogues, à l'ancienne bibliothèque nationale, j'ai bien entendu des voix doctes parlant de Tsukuba, au Japon, et d'un colloque qui s'y tenait. Je n'ai pas oublié cet élan de commisération qui faisait dire à l'un des «savants»: «Alors, tu es revenu de l'enfer? »... Je renvoie le lecteur aux actes de ce colloque présentés par Michel Cazenave Sciences et symboles Les voies de la connaissance (I986). Michel Cazenave parle de voie scientifique dure, de voie psychique et de voie spirituelle. Peut-être ce dernier maillon de l'esprit scientifique était-il la cible de ce chercheur? En attendant, il serait possible d'ajouter la lecture d'actes qui sont antérieurs et sont le fruit de deux autres colloques: celui de Fès: L'esprit et la science (1983), celui de Washington: Imaginaire et réalité (1985). C'est donc d'une expérience vécue et d'un ensemble de lectures que je pars pour critiquer un esprit déplorable dans le monde universitaire et dans celui de la recherche, un esprit qui n'est plus celui de la Sorbonne, au temps où elle était dominée par la religion, mais qui n'était pas plus ouverte, il s'en faut! Alors que, politiquement, l'homme du XXe siècle est guidé comme du bétail, vers des buts qu'il croit apercevoir mais qu'il ne peut atteindre, la pensée de l'homme moderne est 19

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guidée par des savants, qui n'ont de savant que le titre et qui se dévorent entre eux pour avoir une parcelle de subvention en donnant à leur ego un semblant d'autorité. Comment, dans ces conditions, l'homme de la rue, le quidam, l'homme ordinaire, autrement dit tout le monde, et non l'homme moyen défini par des statistiques, pourrait évoluer, gagner en sagesse et en tranquillité, retrouver son équilibre perdu entre ses aspirations matérielles et ses aspirations spirituelles? Car, ne pensons pas que notre âme soit une denrée qui n'a plus de valeur. Si l'homme moderne souffre dans tout son être, c'est bien parce que son âme est malade! Le confort, sous toutes ses formes, ne saurait apporter l'équilibre perdu et, à l'heure des «tags» élevés au rang d'œuvre d'art, à l'heure du «fast-food », reconnaissons qu'il est difficile de libérer notre cerveau droit, celui que Pavlov attribuait à l'artiste. Devenus des sousdéveloppés du cerveau droit, nous changeons de chaîne de plus en plus vite pour oublier la tristesse des distractions qui nous sont offertes, pour oublier notre déchéance. Nombreux sont ceux qui s'évertuent à discuter sur l'art, bien moins nombreux sont ceux qui font de l'art, au point que l'on en vient à douter de la puissance du verbe après celle du corps! Evidemment, le mot doit être pris dans des sens très différents. Le fait est que nous avons appris à nous distraire plus qu'à combattre la gêne qui nous enveloppait. L'homme moderne, l'homme angoissé, toujours inquiet pour des objectifs impossibles, affamé de repos et croulant sous l'idée d'un travail qu'il ne fait plus, cherche à étouffer son mal être dans un tourbillon d'activités qui n'ont d'utile que le détournement de son attention. Le sport pour tous est une réponse à ce mal être et joue un rôle important en détournant plus qu'il ne soulage. En tout cas, il ne permet pas d'affronter la réalité qui resurgit lorsque la distraction prend fin. Je crois bien que l'informatique et le téléphone portable jouent grandement le même rôle... Je ne tiens pas à entraîner le lecteur sur le sentier de la métaphysique ou des religions comparées, je voudrais seulement rappeler ici cette évolution morbide qui fait de l'homme un être à demi effacé, à demi perdu, un être qui s'est 20

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coupé de ses racines célestes et s'accroche désespérément à la terre. Il m'arrive souvent de penser que l'homme est malade de vivre parce qu'il refuse la mort, refus totalement déplacé puisque, sans faire de longues études scientifiques, on peut s'apercevoir que la mort succède à la naissance et que la vie, que nous observons, n'est qu'un perpétuel changement d'état entre les deux. Nous ne saurions remettre en question la loi qui nous domine, celle qui associe une cause à un effet et fait de l'effet une cause sans que l'enchaînement ne s'arrête. Vous me direz qu'il y en a qui sautent mieux de l'une à l'autre, au seul regard de la durée, mais, là encore, vivre plus de cent ans comme Alexandra David-Nee! est une chose, vivre une partie de ce même temps comme un «légume» en est une autre. Ne voyez là aucun mépris de ma part, j'ai appris ce terme de la bouche d'un neurochirurgien désolé de ne rien pouvoir faire de mieux que d'attendre. Je reviendrai sur la vie et la mort, mais déjà, j'aimerais dire que, pour moi, et cela peut éclairer la suite de mes propos, la vie n'est pas faite pour dominer le monde. Elle est faite pour apprendre le sens de l'existence, pour nous apprendre à mieux vivre et à bien mourir, c'est-à-dire à bien préparer ce qui suit la disparition d'une forme matérielle et n'est pas la fin que l'on croit. Nous perdons le plus clair de notre temps à ressasser le passé, à nous demander si nos actions ont été bénéfiques, ou bien à fantasmer sur le futur, nous interrogeant sur ce qui se passera lorsque nous aborderons un jour nouveau. Dans les deux cas nous épuisons notre temps en croyant bien faire, en pensant que nous mettons de l'ordre dans notre tête, alors que notre mémoire se charge ordinairement d'une pareille opération. C'est vrai que nous oublions très souvent de défragmenter notre disque dur et que nous oublions aussi de vider la poubelle! En fait, l'homme est ainsi fait qu'il ne peut vider sa poubelle. Tout le temps ainsi perdu, à faire le va et vient entre le passé et le futur, nous enlève la possibilité d'explorer le présent, cet espace de temps qui n'existe pas matériellement mais qui, spirituellement, est plein 21

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d'enseignement5. L'angoisse existentielle, dont on parle souvent à mots feutrés, surtout en parlant des autres, n'est que la résultante de cette course sans fin, de cette inquiétude permanente du résultat. Faites simplement un petit examen de conscience. Efforcez-vous, tandis que vous vaquez à vos occupations, de voir, en même temps, comment vous vous y prenez. Quand vous prenez votre café, le matin, êtes-vous attentifs à son parfum, sa chaleur, sa saveur, ou bien êtes-vous préoccupé par ce que vous allez faire dans la journée, par ce que vous n'avez pas fait la veille? Multipliez ces observations et comptabilisez les instants où vous vivez « ici et maintenant» ! Au début du siècle, le docteur Vittoz inventa une méthode très simple qui porte son nom et qui consistait à réapprendre à être présent à soi-même, avec des actions simples puis des actions plus synthétiques, des déplacements... Si vous connaissez le monde du sport, vous verrez que tout progrès passe par cette présence à soi-même. Personnellement, j'ai perçu un jour que j'étais loin d'agir de la sorte. J'ai arrêté de courir dans ma tête, puis la routine a repris le dessus. Actuellement, je perçois plus clairement celui qui parle et pourquoi il parle, dans quel contexte, devant quel objet ou en face de quel événement, je perçois la cause et l'effet et peut prévoir l'enchaînement des effets... Il m'est arrivé assez souvent d'être totalement enfermé dans ce que je fais. Qu'il s'agisse d'un travail purement physique, d'un travail intellectuel, universitaire, d'un travail plus artistique, la préparation d'un concert, j'ai presque toujours perçu cet engagement total qui isole du reste du monde, rend insensible à d'autres informations. Cela ne s'est pas fait de façon volontaire et à la suite d'un effort pour se concentrer sur l'objet ou la tâche mais spontanément, sans la moindre intervention de la volonté, sans qu'un choix ne soit
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Il me semble que nous devrions réfléchir plus souvent à partir de

certaines vérités: le passé est passé on ne le changera pas, le futur n'existe pas encore et peut prendre toutes les formes ce qui rend fragile toute concentration préalable.

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fait. D'une certaine façon, ce n'est pas moi qui me dirige vers une cible mais la cible qui vient à moi et me submerge tout en me laissant une impression de liberté et de facilité, de force et de bonheur. Toute notion d'évaluation, donc de distanciation, est alors exclue naturellement. Je suis sûr que vous avez tous entendu parler de la cérémonie du thé au Japon, elle a même donné naissance à des extravagances publicitaires, tout comme la posture du lotus pour symboliser un état d'esprit ou vanter la force d'un produit. Il serait possible de multiplier les exemples de sérénité sans prendre un billet d'avion. L'artiste qui sommeille en nous a besoin de calme mental pour laisser travailler son cerveau droit et laisser filtrer dans l'œuvre ce que j'appelle l'écho du ciel. Spontanément le cerveau gauche est mis en sommeil pour capter cette voix intérieure et la création devient l'écho d'un autre monde, d'un autre temps. L'homme se comporte comme un tireur qui voudrait, à chaque balle, ou à chaque flèche, vérifier l'impact sur la cible et qui vit une effroyable situation de schizophrène, n'étant jamais son corps qui tire, sa volonté qui déclenche le tir, son attention qui prépare le tir, sa vue rivée sur la cible, l'arme ellemême, la cible et la distance qui le sépare de la cible... Il serait possible de tronçonner encore cette dispersion de l'énergie qui rend l'homme malade avant même d'agir. Sur ce point, j'aimerais indiquer un petit livre merveilleux et qui relate une expérience vécue par un philosophe allemand: Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc. Eugen Herrigel mettra longtemps avant d'admettre que ce n'est pas lui qui tire, avant d'oublier la toute puissance du moi et de retrouver ce que les Grecs cherchaient autrement dans l'Antiquité. Sans attendre, je voudrais faire un sort à une idée fréquemment émise: l'homme occidental n'est pas l'homme oriental, encore moins extrême-oriental. Cela fait plusieurs fois que j'associe les deux et je n'ai encore jamais perçu l'impossibilité de le faire. Toutes les tendances contraires que j'ai pu rencontrer sont le fruit d'un refus d'ouverture, d'un abus de pouvoir culturel ou religieux. J'ai lu un énorme pavé d'un célèbre traducteur d'Aristote qui ne pouvait accepter l'idée 23

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même qu'il exista un Bouddha! J'ai pu lire chez Marcel Mauss des critiques sur les expériences religieuses de Williams James, le premier, reprenant les textes sanscrits et ne voyant que catalepsie là où James percevait du religieux... Ce n'est que plus tard que j'ai compris qu'influencé par les traducteurs de l'époque et par des a priori intellectuels, Mauss n'avait pas compris grand-chose à la mystique indienne. Il ne pouvait dépasser les «vérités» scientifiques de son temps. Vous comprendrez pourquoi j'en arrive à douter un peu de tout, demandant à l'expérience de m'aider à faire la part des choses, dans le matériel comme dans le spirituel. Car, le spirituel s'expérimente tout autant que le matériel et, si vous en doutez, c'est simplement parce que vous n'avez pas essayé de vivre autrement que sous l'influence des idées qui dominent le monde. Je voudrais attirer votre attention sur un petit détail anodin. Il y aurait ce qui est objectif et ce qui est subjectif. Si nous prenons le Petit Larousse IIIustré, qui peut être considéré comme la référence la plus répandue, il est dit qu'est objectif ce qui existe indépendamment de la pensée, ce qui ne fait pas intervenir d'éléments affectifs ou personnels dans le jugement. En troisième définition, est objectif ce dont on ne peut contester le caractère scientifique. Autrement dit, pour porter un jugement objectif, une personne doit faire abstraction d' ellemême, sans quoi elle sera subjective. Est subjectif ce qui est dessous, ce qui est susceptible de varier en fonction de la personnalité de chacun, ce qui est individuel. Je vous demande seulement de vous attarder sur de telles définitions. Sans retrouver la démarche philosophique d'Auguste Comte, qui donna ses cours de philosophie positive entre 1830 et 1842, disons que l'humanité serait alors passée par trois états: théologique, métaphysique et positif, seul le troisième état assurant le bonheur. Il faudrait aussi s'interroger sur ce recouvrement successif et linéaire qui semble interdire tout retour en arrière ou tout mélange. Père du positivisme, Comte fut à l'origine de la démarche expérimentale dans l'observation de la vie et à l'origine du rejet de Dieu, ce qui, pour moi, représente 150 ans d'obscurantisme ou de 24