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SPORTET DÉSIR DE GUERRE

De
378 pages
Le sport, qui déchaîne les foules, serait-il un substitut symbolique de la guerre qui a toujours déchiré les hommes ? La relecture de l'histoire du sport permet l'esquisse de la notion de violence symbolique . Mais si le sport et la guerre entretiennent des relations privilégiées, il apparaît aussi légitime d'approfondir la relation sport-paix, la place de l'eros et de la femme dans le sport, etc ... Se référant largement à la pensée de René Girard , cet ouvrage est avant tout une réflexion sur la violence.
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SPORT... ET DÉSIR DE GUERRE

Collection Espaces et Temps du sport dirigée par Pierre Arnaud

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières

parutions

Jean-Pierre DELSAHUT, L'empreinte sportive indienne, 1999. S. FAUCHÉ, J.-P. CALLÈDE, J.-L. GAY-LESCOT et J.-P. LAPLAGNE (eds), Sport et identités, 1999. Marianne LASSUS, L'affaire Ladoumègue, le débat amateurismelprofes sionnalisme dans les années trente, 2000. Claude PIARD, Où va la gym. L'éducation physique à l'heure des « staps », 2000. Jean-Philippe SAINT-MARTIN et Thierry TERRET (textes réunis

par), Le Sport français dans l' entre-deux-guerres, 2000.

Claude ROGGERO

SPORT...
ET DÉSIR DE GUERRE

Préface de Robert CHAR VIN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0399-2

À mesure que nous avançons dans leur recherche, nous en découvrons toujours de nouvelles, et quelle que soit la cause ou la série de causes envisagée, toutes paraissent également exactes considérées en elles-mêmes et également fausse vue leur insignifiance en regard de l'énormité œ l'évènement. 1 Léon Tolstoï. Guerre et paix.

1'OLSIDI, Léon, (1869), Guerre et paix, Traduction de SCHLCEZER, Paris, Club français du livre, 1965, P. 712.

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Tri vial préface
Toute société a besoin, pour assurer sa cohérence et sa reproduction, d'un certain consensus, c'est-à-dire d'une vision et d'une interprétation collective standard. Pas plus que le totalitarisme, le consensus démocratique ne tolère la dissidence: seul le prix à payer est différent. L'imitation et la peur, sources majeures des comportements, favorisent le monolithisme et par conséquent les pouvoirs établis politiques, économiques ou culturels. La révolte semble contre-nature et la révolution n'est qu'un produit rare dans le long cours historique frappé de langueur et de répétitions derrière les apparences d'un renouvellement constant. La confusion règne entre ce qui "bouge" et ce qui "change". Quant aux peuples, ils ne cessent de revendiquer le changement pour s'en écarter dès qu'il se profile, comme effrayés de leur propre témérité. Aux heures brillantes des révolutions jeunes succèdent les phases grinçantes: les peuples et leurs représentants rêvent d'un autre monde puis s'endorment dans les nouveaux conforts qu'ils ont conquis: la fête se transforme en cérémonie. Il faudra attendre la suite, c'est-à-dire le prochain réveil pour que l'histoire, toujours inachevée, se remette en marche et fasse preuve de nouvelles audaces. L'individu, le chercheur, relève du même monde. Le conservatisme prudent est la vérité première, malgré les autoproclamations d'anti-académisme fort courues dans l'intelligentsia. Il est dissimulé par les paravents des formules inédites et des paradoxes, simples expressions du "quant à soi" élégant, permettant de se distinguer sans risque afin" d'exister" au sein d'une communauté vigilante dont il s'agit de ne pas s'éloigner. Cursus oblige. Il ne s'agit pas seulement d'être policé et civilisé; il convient d'être aussi politiquement correct, non pas tant pour

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fréquenter les couloirs du pouvoir, surtout si par malheur on est provincial, mais pour échapper à la solitude et au silence. Entendons-nous: la "correction" n'est pas la poursuite maladroite et vulgaire des méandres tactiques des professionnels du politique: il y aurait là, au contraire, une source de déboire. Il s'agit d'assurer une dépendance autogérée, pour ne pas s'éloigner du centre et ne pas risquer de se perdre dans les périphéries oublieuses du "réalisme" (scientifique, bien sûr). Il conviendra donc de faire chez soi et chez les autres la "police des concepts" en distinguant bien les notions défraîchies de senteurs néo-marxistes et celles dynamisantes "up to date" et irremplaçables de la science américaine, plus élégamment qualifiée "d'anglo-saxonne". Elles ont un double mérite: elles dissuadent de troubler le monde et satisfont la soif de scientificité (ne serait-ce qu'apparente) des sciences humaines en général, et de la science politique en particulier. Quant au juriste, moins abreuvé d'outre-atlantisme, il lui suffit de se retourner vers le postulat de base antédiluvien du jus naturalis au bout duquel figure évidemment les "droitsdlhomme", épurés, cela va de soi, de l'économique et du social. Pour le politiste comme pour le juriste, c'est le djihad antitotalitaire qui sera la référence et la seule arme de la critique, d'autant moins périlleuse qu'il n'est pas question de la dénicher au cœur du marché néolibéralisé. Ainsi équipés, ils seront autorisés - sans que cela soit absolument nécessaire - de manifester, dans la modération de ton qu'il convient, une indignation périodique de bon aloi, c'est-à-dire sélective. Au lieu de faire contrepoids aux bombardements médiatiques téléguidés par les puissants, tradition dépassée (Zola est mort), ils se feront un devoir de mettre le pouce à la balance pour la faire pencher davantage encore dans le "bon" sens en applaudissant aux "bombardements humanitaires" contre les "dinosaures", derniers obstacles au monde nouveau. En prenant garde, lors de ces activités parallèles à la science sociale, de ne pas faire d'erreur malencontreuse en jetant

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des filets humanitaires dans les eaux territoriales américaines ou européanistes. Le clivage est clair: il n'est d'autre péril que rouge, vert ou jaune, à ne pas confondre avec les "démocraties presque complètes" (Turquie ou Corée du Sud, par exemple) à qui il sera beaucoup pardonné. C'est que les outils conceptuels préfabriqués dans les "think tanks" américains ne doivent pas se retourner contre soi. Michel Serres est "out" lorsqu'il écrit: "Riches et savantes, nos démocraties qui laissent mourir de faim et de maladie une bonne part de la population, plus des 9/10ème de l'espèce humaine, ont-elles encore le droit à ce beau titre politique? L'histoire a-t-elle connu plus féroce aristocratie ou totalitarisme économique et culturel ?" Il convient de perdre tout esprit de culpabilité afin de ne pas s'autodétruire : "L'homme est un animal curieux, écrit Bruno Etienne, mais qui, la plupart du temps, choisit l'ignorance pour la survie". En le caricaturant à peine, le chercheur en sciences humaines et sociales, pour bénéficier aujourd'hui de la reconnaissance des siens adopte la même attitude: "le politiste, souligne Alfred Grosser, n'est-il pas celui qui est reconnu comme tel par les autres politistes" ; il doit intégrer un certain nombre d'éléments constitutifs d'une démarche qui sera alors dotée d'une" authentique" scientificité. 1. Par souci de sécurité, ce qui n'est pas incompatible avec l'audace scientifique, le politiste doit veiller à ce que l'objet de sa recherche ne puisse s'identifier à lui de manière négative. Le soviétologue d'hier devait prendre garde tout comme le sinologue d'aujourd'hui. L'intérêt pour "l'exotisme communiste" n'a jamais aidé à l'insertion professionnelle sauf s'il s'agit d'en déceler les perversions, qu'à l'inverse on évite de chercher dans le pré-carré convenable, national ou euroatlantique Il est préférable d'applaudir à la "liberté retrouvée", tout en bénéficiant de forts appuis afin d'exporter "l'ingénierie politique" dont ont besoin ces pauvres bougres d'Europe de

Il

l'Est2. Les premiers pas - positifs - sont faits: le Musée Gottwald, au cœur de Prague, est devenu siège de la caisse d'épargne. Lorsque l'Est passe à l'Ouest, il devient alors respectable et sa prise au sérieux scientifique ne coûte plus rien. On ne pourra plus l'accuser d'être un fervent de la "Russian way of life" ou d'être un vulgaire agent d'influence. 2. A l'heure de l'économicisme triomphant dans la logique de tous les pouvoirs, il convient au politiste de dissocier radicalement le politique, objet de science, de l'économique et du social, objets de gestion dont seuls les experts ("gestionnaires") ont à déceler les mystérieuses lois et à constater leur transcendance. Ce découplage permet de se satisfaire d'analyses micro-politiques où les "élites" et leurs "jeux" prédominent tout en fabricant sans cesse de nouvelles branches (qui sont autant de créneaux confortables) au gré des accidents historiques ou des évolutions technologiques (la "transitologie" ou la "médiologie", par exemple). C'est ainsi qu'il est possible, et recommandé, parmi les "acteurs" des "systèmes" d'évacuer tout simplement la masse des hommes: les pauvretés, les souffrances nées des dominations, c'est-à-dire l'impact réel des pouvoirs et de leurs politiques, n'intéressent guère, comme si la banalité historique de cet état n'en faisait qu'un décor de théâtre inévitable et archi-connu. S'il est logique que le peuple soit absent dans les lieux (Université par exemple) où son image sociale est strictement inversée, il l'est encore plus de s'en désintéresser: après avoir été impopulaire, (lorsqu'il s'éveille, il est jugé dangereux, lorsqu'il s'endort, il n'est pas citoyen), le peuple devient inutile (l'économie spéculative et "virtuelle" n'a que faire de la masse des hommes).

2n est plus rentable encore de vendre des constitutions (à la carte) aux Africains, y compris lorsqu'elles contredisent ce que l'on enseigne doctement en France.

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Il ne faut donc pas réintroduire cette "inutilité" dans le circuit des analyses théoriques; la réflexion n'en serait qu'alourdie et condamnée à des poncifs. Rien ne doit perturber l'exigence scientifique d'analyses de plus en plus fines sur des sujets de plus en plus pointus. Le juriste lui-même, féru d' "état de droit", de "libertés publiques", de procédures et de contentieux subtils, risquerait de se perdre s'il devait prendre en compte la question de l'égale effectivité de la loi. En bref, si l'on ne veut pas se perdre, il n'y a que l'individu ou le mini-groupe qui vaille et une éthologie éthérée. Quant au sujet de droit, il est définitivement incarné par un élément constitutif des classes moyennes, référent obligatoire. 3. Le politiste doit être à jour dans ses lectures et connaître, sans défaillance, les derniers nés de la "political science" venue d'outre-Atlantique. Les sources sont sûres: l'utilisateur en sort valorisé. Il échappe ainsi au provincialisme de la pensée qui le guette, rendant impossible l'admission dans la cour des "grands". Il est vital d'avoir une "Amérique intérieure", comme dirait R. Debray. Avec Hayek (pour les juristes surtout), Nosick, Dahl, Hutington, et autres Rawls, on s'arme de l'essentiel. Peu importe si les concepts sont souvent imbriqués à des notions politiciennes. Breszinscki, à la fois Secrétaire d'Etat dans un gouvernement américain et politologue averti, distingue savamment "totalitarisme" et "autoritarisme": bien que la stratégie des Etats-Unis y ait plus gagné que la science politique, il serait déraisonnable de n'en point tenir compte. Cette américanisation de la pensée n'interdit pas de "passer un coup de plumeau" sur des auteurs aussi neufs que Locke, Tocqueville ou Constant et sur leurs héritiers contemporains: le clin d'œil culturel est bien porté s'il ne s'égare pas jusqu'à Héraclite, La Boétie ou Spinoza. 4. La philosophie politique contemporaine en Europe étant quelque peu défraîchie et franchement inutile en postmodernité pragmatique, il est recommandé de rabattre ses ambitions: plus de ces totalisations conceptuelles qui dans les

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années 70 ont failli faire le lit de la subversion! L'humilité - vertu scientifique et parisienne s'il en est - y gagnera: les objets idéaux sont les micros-expériences, les révolutions minuscules, l'émergence du local, les tribus et les clans: "small is beautiful! ". D'autant que l'on pourra "quantifier" à loisir, signe suprême qu'il y a bel et bien scientificité. C'est ainsi que "nous saurons à peu près tout sur le vote de la femme protestante mariée ayant deux enfants et vivant en milieu rural, par rapport à celui de la catholique, brune et célibataire parisienne", comme nous avions appris avant-hier, que les sols argileux et les sols calcaires portaient en eux vocation à des électorats opposés et mesurables. Lorsque plane l'ombre des sciences dures, c'est que l'on est sur la bonne voie. Les "nouveaux mouvements sociaux", par exemple, ne peuvent être sérieusement examinés que par le petit bout de la lorgnette scientifique: il ne sert à rien de s'interroger sur des questions aussi vaines que la réalité incertaine de la "nouveauté" ou sur le concept même de "mouvement social" ou de "société civile". Mieux vaut, armé de sa calculette, recenser la moyenne d'âge, le degré de qualification et la répartition homme-femme du Comité des chômeurs d'Aubenas (Ardèche). Théoriser a mauvaise réputation idéologique s'il s'agit de synthétiser: une ambition démesurée rapproche des cosmogonies dont on sait les risques totalitaires qu'elles font courir. Il reste donc, modestement, à compter, ce qui est d'ailleurs dans l'air du temps, à l'heure du "management" et de la bonne gouvernance. 5. L'histoire, tout comme l'anthropologie ou l'ethnologie, n'est pas exagérément utilisable. Il y aurait mauvais esprit à vouloir remonter trop loin et trop haut. Les séquences historiques les plus courtes sont les meilleures. Depuis Sirius, les points de vue risquent d'être relativistes, or la théorie de la relativité est à manier avec circonspection dans les sciences sociales. Un bon "flash" sur une réalité concrète vaut mieux qu'un vaste panoramique évolutif. Comparer les arguments répétitifs du libéralisme lors de la crise

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économique de la fin du XIXè et ceux du néolibéralisme un siècle plus tard relève de l'indécence. Apprécier la relative permanence des comportements humains depuis l'homo sapiens et constater que le besoin de sécurité l'emporte sur "l'aspiration à la liberté" perturbe l'irrésistible attraction pour "l'Etat de droit" et l'indéfectible attachement aux droit de l'homme (civils et politiques) de tout chercheur convenable. Insister sur la continuité des pratiques impériales, de domination sur les résistances toujours ultra-minoritaires, sur les structures structurantes et sur une pensée aveugle dominante à chaque époque consacrant le plus clair de son œuvre à légitimer l'existant, n'a pas d'intérêt. Rappeler la pauvreté constante du plus grand nombre, la violence de la domination des plus forts et des plus riches, pervertissant toutes les relations et toutes les institutions, est vain. Tout comme est vain de ne pas oublier que l'histoire n'est que celle des vainqueurs, tout comme l'événement n'est que le fait choisi par les puissants. C'est de concepts neufs dont a besoin la science et non de redites que nul n'ignore, même si leur" oubli" est de règle. L'idéal est de se cantonner dans un "système" afin de satisfaire sa soif de connaissance en analysant les composantes, leur connexion et leur synergie, comme le mécanicien se penche sur un moteur, sans s'interroger sur le sens de la marche du véhicule et l'usage qu'en fera son conducteur. Chacun sait que la vérité de l'automobile est de rouler et non de nous transporter d'un lieu à un autre. La fonction suprême du politiste n'est pas d'être empêcheur de penser en rond, mais d'être décortiqueur d'un monde supposé tournant rond. A défaut, le politiste risque non seulement de perturber sa carrière, mais la science elle-même. Il n'y a pas de demande sociale d'une compréhension politique: au contraire, car il n'y a aucun intérêt, sauf pour les dominés -ce qui a peu d'importance - au décryptage et à la dés occultation des rapports sociaux. Désacraliser relèverait d'une science dangereuse: pour s'aménager la sollicitude des puissants, il convient de cultiver la modération ("tout ce qui excessif n'est

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rien... ") et d'éviter les inconvenances qui pourraient conduire à les démasquer. On sait que les régimes totalitaires refusent la science politique; ils n'acceptent que les idéologues. Dans le cadre de l'oppression délicate de la démocratie, le politiste se doit de choisir la chance qu'il a d'exister en n'abusant pas des libertés qui lui sont offertes. Il doit donc conjuguer doxa et raison critique dans le bel équilibre d'un esprit responsable. L'effort n'est généralement pas grand: on finit par se convaincre de ce que l'on a intérêt à répéter. La recherche d'équilibre devient vite spontanée. D'ailleurs, "le fait que le monde change dispense de vouloir le changer".3 Il oblige simplement à changer les idées que l'on pourrait avoir à son sujet. 6. Plus sérieux encore est de ne pas se tromper de chapelle. Il en est de nombreuses comme autant de centres régnant sur les esprits de la périphérie scientifique. Or, il est difficile, depuis la fin de l'histoire et des idéologies, de repérer la bonne si le malheur fait que l'on n'est pas en mesure de fréquenter avec assiduité les couloirs de la pensée mode. Se tromper de guide est difficilement pardonné; ne pas en avoir est impardonnable. Reprendre tout à la racine, c'est être non seulement radical, mais c'est aussi manifester un orgueil scientifique peu compatible avec les qualifications que l'on attend de son œuvre: il ne s'agit pas de comprendre le monde pour le transformer en jetant les livres des maîtres, Nathanaël doit être conforme. Pour accéder au rang de "pair" - nourritures terrestres obligent - il faut céder à l'imitation. Il s'agit de fonctionner en vase clos et de faire la navette entre les maîtres incontestés (sinon incontestables) et soimême et surtout de jouer aux vases communicants. Alors, par des effets de miroirs valorisants résultant d'un jeu de glace ininterrompu, l'accès à la reconnaissance est

3GARNIER, J.P.; JANOVER, L., (1993), La pensée intellectuels ont des visions. Paris, Spengler. P. 188.

aveugle.

Quand les

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possible, à défaut de faire avancer la connaIssance et de bousculer le désordre établi. Or, Claude Roggero, l'auteur de cet ouvrage, a commis l'irréparable. Avec "mauvaise" volonté, il a pris tous les sens interdits, manifestant un éclectisme coupable allant de Freud à René Girard, via Maffesoli ou Rorty. Comme en d'autres temps qui lui appartiennent, où champion du monde d'une discipline aquatique, il optait pour sa liberté et pour se prouver à lui-même ce dont il était capable, il choisissait parmi les milles courants, les milles remous, pour un rocher ou un autre afin de descendre les torrents sur un frêle esquif. Claude Roggero, en vrai batelier bateleur, n'a sacrifié ni aux modes scientifiques, ni aux mots qui lui étaient étrangers, ni aux maux du jour. Il a joué de ses préférences et de ses propres hypothèses: un huron égaré dans la "political science". Méritait-il, en conséquence, le titre de docteur en science politique que lui confère le présent ouvrage? Il en fut décidé ainsi. Nul doute, cependant, qu'il payera le prix de sa liberté revendiquée: par l'opprobre peut-être, par le silence sûrement. Il ne fera pas objet de controverses: le temps des débats doctrinaux semble passé; par prudence (lorsque "l'original" est potentiellement en mesure de servir) par indifférence (lorsqu'il n'a rien à offrir). Sportif de haut niveau et professeur d'éducation physique, on attendait de Claude Roggero qu'à l'aide des sciences dures, il eut l'audace infinie d'étudier des sujets plus sérieux que celui choisi par lui et lui seul. Par exemple, le régime nutritionnel du marathonien éthiopien comparé à celui du sprinter nègre et du perchiste blanc, accommodé d'une analyse de leur psychisme respectif au moment de l'épreuve et du calcul éventuel du rôle des anabolisants dans leur performance. Mieux, Claude Roggero aurait pu (dû ?) prendre "tous les risques" en prenant pour objet de recherche un club de supporters d'une équipe de football, non dans son rapport au fascisme, mais pour tout savoir de l'âge moyen de ses adhérents,

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de leur qualité de titulaire ou non du BEPC, du langage châtié de leurs banderoles, sans négliger de construire une typologie savante des canettes projetées sur les arbitres avec courbes et tableaux adéquats. Il lui aurait alors été beaucoup pardonné et les "inévitables faiblesses" seraient passées inaperçues. Ou bien encore, s'il s'était obstiné sur son sujet: "Sport... Et désir de guerre", il aurait pu chanter les vertus de l'insertion par le sport, en modélisant le culte du champion, rapproché du mythe de chef d'entreprise, constitué en avant garde de la révolution libérale, sans oublier le rôle en tout temps pacificateur des jeux du cirque, comme l'ont toujours estimé les César. A vouloir, à tout prix, s'en tenir à ses choix contraires, Claude Roggero, docteur néanmoins, sera "condamné". Comme tout chercheur, il est fondé à l'être - partiellement - pour certaines lacunes ou certaines options contestables. La distance prise vis-à-vis du mode de production dans sa relation au sport semble artificielle. Le capitalisme contemporain et le sport semblent évoluer de concert. Les clubs, surtout les grands, se constituent en entreprise et le statut des sportifs professionnels n'est guère éloigné des cadres de Silicon Valley (mobilité extrême, haut salaire, sur-exploitation). La concurrence se mue en concentration qui génère le pouvoir, se refusant à toute réglementation et source de toutes les perversions (corruption, dopage, marchandisation généralisée). Ce pouvoir produit un spectacle et des valeurs à finalité manipulatrice, suscitant des affrontements qui ne sont que diversions. Le culte du risque, de la compétition, de la performance et des héros inutiles entourés de marques de religiosité, s'accordent à merveille avec les besoins de l'économie de marché. Parallèlement, le déclin du sport amateur fait songer à la mort de l'artisan et des "PME". Quant au pseudo-sportif transformé en simple spectateur de l'événement sportif, il n'est guère différent du faux citoyen inhibé par la TV et réduisant sa participation à la vie de la Cité aux scrutins périodiques qui l'obligent à se rendre au "stade", c'est-à-dire au bureau de vote.

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Comme le politique, le sport semble être une machine à créer des inégalités. En bref, le sport n'est-il pas du politique et de l'économique, comme toute activité humaine? Claude Roggero le laisse entendre sans en faire son propos principal. Son hypothèse est autre et ses référents sont l'imitation et la violence. Comme toute recherche, son travail est "prétexte" à une introspection et à une vaste promenade culturelle éloignée de tous les académismes. Cette liberté est la sienne car elle est celle de l'Université. En tout état de cause, elle produit une œuvre décapante et stimulante pour ceux qui suivront dans la chaîne infinie de chercheurs dont la cause est de polir sans cesse la pierre de la connaIssance. Claude Roggero a refusé de mettre genoux à terre et a manifesté son irrespect des maîtres qui seul sied à la recherche. C'est bien. Robert CHAR VIN Doyen honoraire de la Faculté de Droit de Nice Sophia-Antipolis

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Pré- Textes.

Pré-textes ou prolégomènes, ils sont introduction, outils méthodologiques et définitions; en quelque sorte tous les outils qui permettent de faire connaissance, de savoir comment voyager et avec quelles formes ce
transports. ..

Ils retardent ce qu'il est convenu d'appeler l'essentiel, le vif du sujet. Mais ils sont indispensables pour le décor et la bonne compréhension.

1. Des discours à la théorie.
Je trouve dans la montagne ce que Hemingway trouvait dans les guerres. Mais moi je n'aime pas tuer les gens. Gary Hemming4 Toute destinée humaine et sociale n'est justifiée que si elle prépare la guerre.
LudendortP

Comparer est une activité humaine extrêmement répandue. Quand certaines personnes ou auteurs se laissent aller à des comparaisons saugrenues, cela surprend ou provoque quelques sourires. En revanche, lorsqu'elles sont réitérées, elles peuvent étonner dans un premier temps, ou même choquer des esprits non avertis, mais elles prêtent toujours à réflexions. L'accumulation de pensées quasi-identiques n'est pas une preuve de la véracité de ce qui est dit, mais elle est bien souvent considérée comme telle. Zoom sur quelques écrits... : - En 1992, Pierre Collomb, dans un article intitulé "Sport et Etat", constate, entre autres, que le sport est une arme qui peut servir ou desservir l'Etat. Il remarque également que: "Le sport est souvent présenté comme un substitut à la guerre et ['on

4

Cité par: PIROV ANO, Antoine, (1983), La part du risque et de la faute dans la responsabilité de l'alpiniste, in Les problèmes juridiques du sport, Colloque 17-18 Mars 1983, Paris, Economica, P. 79. 5 LUDENDORFF, (1937), Der totale krieg, München, Cité par: CAILLOIS, Roger, (1939), L'homme et le sacré, Paris, Gallimard, (éd. de1950), P. 239.

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pourrait

imaginer que l'arme du sport ne soit en fait qu'un sabre

de bois." 6 - En Mai 1996, Le Monde Diplomatique édite un numéro spécial intitulé: "Le sport, c'est la guerre." 7 (Titre d'un recueil d'articles critiques sur le sport). - L'éditorial de ce même numéro intitulé "La mort en direct", signé par Ignacio Ramonet, commence ainsi: "La guerre? Oui, la guerre. Par d'autres moyens, certes, mais la guerre, le combat, la violence." 8 C'est bien sûr du sport dont on parle. . . - Le 9 Mai 1998, la chaîne de télévision "France 3" propose à 23 Hres 55, une émission "Grain de philo". Titre de l'émission: "Le sport est-ilia continuation de la guerre selon d'autres moyens ?" - En Juin 1998, la revue "Ça m'intéresse ?" n° 208, dans un dépliant interne sur le football note: "Le football ne serait-il pas le moyen de faire la guerre par d'autres moyens? Alors que le recours à la guerre est officiellement interdit aux Etats et que les conflits récents sont plutôt des guerres civiles que des conflits entre pays, le football est-il devenu le dernier substitut admis aux conflits passés? Et ne peut-il déborder sur des conflits réels ?" - Le lundi 15 Juin 1998, dans un éditorial du "Figaro", Alain Peyrefitte disserte sur la Coupe du Monde de Football: "Les Etats, nés de la guerre et de la terre, ont du mal à se situer dans un univers où la paix compte tant et la terre si peu. Mais les nations existent. Elles sont plus fortes que le vague à l'âme de leurs dirigeants, ou que les modes dont leur classe pensante est friande. Elles ont besoin de s'exprimer. Elles se débrident sur

6

COLLOMB, Pierre, (1992), Sport et Etat, in revue Pouvoirs, n° 61, Avril 1992, Paris, PUF, P. 47.

7 8

Le Monde Diplomatique, "Le sport, c'est la guerre", N° 9605, Paris, RAMONET,Ignacio, (1996), ILl mort en direct, in Le Monde Diplomatique,

Mai 1996. Le sport, c'est la guerre, N° 9605, Paris, Mai 1996, P. 6.

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le champ du sport, continuation de la guerre par d'autres moyens guerre sublimée. " - Pierre Fougeyrollas relève quelques écrits de presse: "Au début de 1981, l'équipe faisait état de déclarations significatives de Reagan qui fut un joueur de football américain et un ancien acteur de série B, avant de s'installer à la MaisonBlanche. Pour lui, tIle sport est une sorte de haine propre", c'est "l'activité humaine la plus proche de la guerre. " Et il évoque la satisfaction que l'on éprouve à "haïr la couleur du maillot de l'adversaire", (L'équipe du 04.03.81). Ainsi, il s'est préparé à l'expédition contre la Libye et à son projet d'invasion du

-

Nicaragua.

"9

- Les sportifs eux-mêmes emploient très souvent un langage guerrier pour évoquer le match: au lendemain d'un match international difficile, Jean-Pierre Rives, capitaine du XV de France, déclare: "11y a deux façons de faire la guerre. Ou bien déployer dans le style grandes manœuvres, ou bien rester enfoui dans la tranchée en pointant le nez de temps en temps. C'est ce que nous avons fait contre les Roumains... Cela nous a
réussi, nous n'en demandions pas davantage. " 10

Quelles drôles de mouches ont piqué tous ces gens-là? Comment est-il possible que ces quelques trublions osent comparer, et même parfois insinuer que le sport, c'est la guerre? . .. Pourtant, De Coubertin et consorts (Etats, professeurs d'EPS, clubs sportifs...) parent le sport de toutes les vertus. Le sport est synonyme d'éducation, le sport développe le fair-play, il améliore la santé, etc... Ces écrits bercent les moralistes qui trouvent dans le sport une nouvelle religion. Hormis les auteurs qui confèrent au sport toutes les qualités, il est possible de trouver des opposants dont les thèses sont guerrières, stricto sensu:

9

FOUGEYROLLAS, Pierre, (1995), Le sport et l'esprit guerrier, in Critique de la modernité sportive, Paris, éditions de la passion, 1995, P. 243. 10 L'équipe, "En avant pousse l" , 6 Décembre 1978.

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- Yves Vargas, dans une revue syndicale, rassemble un certain nombre d'arguments qui débouchent sur l'équation sport = guerre, pour réfuter immédiatement cette conception: "C'est un contresens; le sport est certes lié à la concurrence, au capitalisme, mais non à la guerre." 11 Affirmation tout aussi gratuite que sa justification: "Le sport donne une image du combat légitime, du bon combat. Il nous inculque qu'un combat est acceptable s'il répond à certaines normes, celles du sport." (Le sport est ainsi auto-justifié). - Dans la revue Quasimodo, au printemps 1997, Philippe Liotard explique, en s'inspirant d'un ouvrage de Christian Bromberger12, que, par projection, on peut comprendre l'engouement pour les équipes de villes, puis nationales, qui permet de rejouer une sorte de "guerre symbolique". Ce à quoi Daniel Denis répond: "(...) Ceci dit, je ne partage pas l'idée du sport comme une guerre symbolique car la définition de la guerre -symbolique ou pas- c'est qu'elle oppose deux puissances livrées à elles-mêmes. Or, si le sport moderne peut être crédité d'une invention symbolique, c'est en ce qu'il place au beau milieu des joutes un personnage qui dit le droit, qui médiatise le

corps à corps." 13 Daniel Denis voit donc dans l'institution,
autorité supérieure qui se situe au-dessus des partis, la singularité du modèle sportif, comme construction de la notion d'affrontement réglé. Si l'on reste dans le pur espace mythique, il est possible de rétorquer que, si Dieu est au-dessus de la guerre, l'argument de Denis tombe. D'ailleurs l'institution dans le sport se confond avec Dieu, dans la mesure où elle légifère le plus souvent sans l'avis des compétiteurs eux-mêmes, en quasi-

11 VARGAS, Yves, (1998). Le sport, soutien spirituel de l'Etat ?, in L'US, n0468, P.12. 12 BROMBERGER, Christian, (1995), Le match de football. Ethnologie d'une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, Editions de la maison des sciences de l'homme. 13 DENIS, Daniel, (1997),La revanche des dominés. Le sport, allégorie des nations en mouvement, ln Nationalismes sportifs, Montpellier, Quasimodo, P. 53.

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totale autocratie. L'institution sportive se prend donc souvent pour Dieu. - Alors qu'habituellement les journalistes sportifs ne se privent pas pour user et abuser de métaphores guerrières, certaines personnalités s'insurgent contre cet amalgame. Ainsi dans l'euphorie victorieuse du Mondial de Football 1998, Alain Etchegoyen philosophe: "Le foot, c'est le contraire de la guerre, même si le vocabulaire sportif l'en rapproche. On peut
s'exalter pour la victoire, sans que cela soit contre l'autre." une forme de guerre".
15 14

- Jean Lacouture proclame que "le rugby est un jeu, non - L'Equipe Magazine du samedi 6 Mars 1999, (en P. 38) donne un carton jaune à un président qui "ose" parler du football en termes guerriers: "Carton jaune à Bernard Brochand, le président de l'Association PSG, pour sa sémantique guerrière. Dans une interview au Parisien, il n'a pas craint de lancer un vibrant "la guerre est à nos portes" pour remotiver joueurs, dirigeants et supporteurs. "Ilfaut se serrer les coudes, se préparer à la guerre et se donner tous les moyens pour la gagner", a ajouté le président, également homme de pub. " Il est sans nul doute possible de trouver un lien à ces assertions. Ce sont, à l'évidence des constats, des réflexions, des questions ou des affirmations liées à des passions ou des émotions. Mais ces pensées contiennent-elles l'ombre d'une théorie pour affirmer, de façon anthropologique (ou éventuellement autre) que le sport est ou n'est pas la guerre? Il ne semble pas que ce soit le cas. Poser la question ainsi laisse entrevoir où la réflexion va s'orienter. Mais pourquoi chercher, bâtir, une théorie qui rapprocherait le sport et la guerre? La question peut tout d'abord se réduire à la
14

15

L'Evènement du Jeudi. N° 715 du 16 au 22 Juillet 1998. P. 14.

LACOUTURE,Jean, (1979),Quelquesprincipes à retenir, in Le rugby, c'est

un monde! Paris, Seuil, P. 239.

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problématique de l'utilité d'une théorie. Si celle-ci se définit comme un "ensemble organisé de principes, de règles, (...) visant à décrire et à expliquer un ensemble de faits" 16,cela est déjà suffisant en soi. Si une théorie qui affirme "le sport c'est la guerre" est possible et viable, alors on peut postuler que certains rouages du sport seront mieux compris. Mais l'essentiel est que celle-ci doit produire du sens dans des domaines proches, ou inhérents au sport: la violence, le jeu, les diverses parades à la violence, les rapports de la femme et du sport, etc..., sont des concepts qui doivent pouvoir être visités avec cette théorie. Evidemment, une question vient immédiatement à l'esprit: le sport ne serait-il que le désir mimétique de la guerre? Pourrait-il être aussi désir mimétique de la paix? La question mérite d'être posée et explorée... Un regard innocent17, mais scientifique, participant (passé et présent), donc anthropologique, semble nécessaire pour exploiter ce sujet. Alors qu'une théorie se construit, les discours se lisent ou s'écoutent. Mais la théorie peut trouver une origine dans les discours. Ceux-ci ne constituent en aucune manière des preuves, mais de fortes présomptions. Ils justifient ou confortent en quelque sorte le fait de s'engager sur le terrain qu'ils ouvrent. Bâtir une théorie en posant comme hypothèse que le sport c'est la guerre est aussi définir le sport d'une certaine façon. C'est le percevoir sous un aspect trans-historique. Petit tour complémentaire: Michel Bouet dans son ouvrage "Signification du Sport" explore longuement la fonction agonale du sport. Il soutient notamment que le sport, avant de s'institutionnaliser, n'était "qu'une sorte de répétition de la guerre, la préparant et l'imitant." Il précise également: "Le sport semble bien né de li1.gôn. Et l'on est donc conduit à penser qu'une fonction agonale continue à s'exercer en lui, en dépit de 1'4volution de la
16 Grand Dictionnaire
17

encyclopédique,

Larousse,

Paris, 1983, P.10193.

Du Latin innocens qui signifie Probe, vertueux.

28

structure de nombreux sports vers des "patterns" de plus en plus éloignés de la rude empoignade originelle, mais au sein desquels demeurent le goût pour l'opposition, la recherche

d'une victoire sur l'autre, le sens de l'agression" 18. Pour Michel
Bouet, le sport semble issu de la guerre. Le sport et la guerre, ce sont sans doute, si l'on chemine sur une approche orientaliste, le côté yang et le côté yin. De Coubertin, qui disserte habituellement sur les bienfaits du sport, n'oublie pas que l'art militaire trempe les caractères et qu'il est "formateur" pour les jeunes générations: "Les guerres de jadis avaient souvent un caractère un peu sportif {...}. Une des causes de l'élan juvénile {...} pourrait être dans la préparation indirecte à la guerre que comportent les

sports." 19 Peut-on être plus explicite pour signifier les rapports
étroits entre la guerre et le sport ? Pour Henri Desgrange, la guerre de 1914 n'est finalement qu'un "grand match" que la France doit gagner: "Mes p'tits gars! Mes p'tits gars chéris! Mes p'tits gars français! Écoutez-moi bien! Il faut que vous les "ayez" ces salauds-là! {...}. C'est un gros match que vous avez à disputer! Faites usage de tout votre répertoire français. La tactique, n'est-ce pas ?, n'est pas pour vous effrayer. Une feinte et l'on rentre. Un démarrage et l'on part {...}. Mais méfiez vous! Quand votre crosse sera sur leur poitrine, ils vous demanderont pardon. Ne
vous laissez pas faire. Enfoncez sans pitié. "
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Les métaphores

se

passent de commentaires...

18BOUET, Michel, (1973), Signification du sport, Paris, éditions universitaires. p. 463. 19 DE COUBERTIN, Pierre, (1913), Essais de psychologie sportive, Lausanne, Payot, pp. 258-264. 20 DESGRANGE, Henri, (1914), "Le grand Match", in L'auto. 3 Aôut 1914c (Cité par CAILLAT, Michel, L'idéologie du sport en France, Paris, Les éditions de la passion.)

29

Georges Hébert, chantre de l'éducation naturelle, fait une constatation très... naturelle... : "La guerre n'est après tout qu'un
sport, un match entre deux nations." est le meilleur succédané
21

Georges Durand confirme le propos:

"L'équipe sportive
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de la bande guerrière."

Patrick Tort remarque également: "Dès ses manifestations les plus anciennes et traditionnelles, le sport apparaît comme la mise en représentation de situations agonistiques - c'est-à-dire de situations d'affrontements - ayant pour fonctions de préparer la guerre en la simulant, de compenser en même temps son absence par sa simulation même, et aussi de remporter des victoires ou de subir des défaites symboliques, dont l'honneur ou le dépit rejaillissent sur la communauté tout entière. Que le sport naisse de l'esprit guerrier, cela n'est pas douteux, et il n'est pas douteux non plus qu'il ait pu servir primitivement de substitut compensatoire et
symbolique à la guerre, (...)"
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Ce qui lui permet de développer que deux logiques cohabitent dans le sport, une de guerre et une de paix, mais que la pratique du sport moderne n'a pas su favoriser les logiques de paIX. L'homothétie entre l'esprit sportif et l'esprit guerrier est forte par le respect de la règle et du chef (de l'arbitre). Michel Caillat souligne: "Ecole de discipline, de soumission et d'obéissance, le sport a toujours servi les pouvoirs en place dans leur entreprise d'embastillement de la jeunesse. (...) La défaite de 1870 a laissé des traces et c'est à l'éducation physique qu'est dévolu le rôle de rebâtir une armée apte à protéger le
territoire. " 24

HEBERT, Georges, (1918), La culture virile et les devoirs physiques de l'officier combattant, Paris, librairie Vuibert, p 98. 22 DURAND, Georges, (1957), L'adolescent et les sports, Paris, PUF, p.61. 23 TORT, Patrick, (1986), Etre marxiste aujourd'hui.- Paris. Aubier, P. 114. 24CAILLAT, Michel, (1989), L'idéologie du sport en France, Paris, Les éditions de la passion, P. 39.

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30

Il est vrai que les lendits, ces grandes organisations qui servaient à la fois d'objectifs et de contenus à l'éducation physique dans les années soixante, (mis au point par la Ligue Nationale d'Education Physique et P. Grousset), ne sont véritablement que des reproductions des revues militaires: apprentissage de la règle et du chef, garde-à-vous militaire et silence dans les rangs ont ponctué les séances d'éducation physique des générations d'après-guerre. D'ailleurs, pour aller dans le sens de la discipline militaire, Maurice Baquet, chantre du développement du sport au sein de l'éducation physique, n'hésite pas à reconnaître que: "les sports collectifs développent le sens social et ont le rare ,,25 mérite d'obliger l'enfant à se plier, à se soumettre, à obéir. Lorsque le changement devient nécessaire à l'école, et que le sport remplace les lendits et autres manifestations similimilitaires, il y a un domaine qui doit être conservé: l'obéissance.. . Le sport n'est donc pas, à priori, innocent. Il y a de fortes présomptions qu'il affiche ses affinités guerrières. Mais ce n'est certainement pas suffisant pour lui faire un procès. Il n'en est d'ailleurs pas question. L'anthropologie n'est pas qualifiée pour cela... Elle peut simplement permettre de poser comme hypothèse qu'une théorie qui rapprocherait Sport et Guerre peut produire de l'explicatif, du sens, dans des domaines conceptuels proches ou qui touchent de près ces activités. Ce sera une fonction de cette thèse, que d'aller chercher du sens avec cette théorie. Peut-être est-il utile de souligner que les jugements de valeurs sur les rapports entre le Sport et la Guerre ne peuvent avoir aucune place dans ce travail. Le débat n'est pas porteur ou intéressant en lui-même s'il ne devient pas une théorie qui puisse produire du sens. La théorie qui en découle doit tirer sa validité de sa capacité à visiter et à mieux comprendre certains sujets liés
25

BAQUET, Maurice, (1942), Education sportive - Initiation et entraînement,
Godin, P. 10.

Paris, Les éditions

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au sport, ou à la société. La violence notamment, lien sociétal ou trait d'union, sera inéluctable au cours de la recherche, au point de devenir l'objet central. "Le sport, c'est la guerre", d'image évocatrice, doit devenir une théorie productrice de sens, pour aller "visiter" les relations au sport ou concepts proches, ainsi que leurs violences. Dans ce travail, les citations d'auteurs seront abondamment utilisées pour plusieurs raisons. Tout d'abord, pour rendre hommage à nos aînés, même si c'est pour les critiquer ensuite. Mais surtout, le type de recherche effectuée nécessite le plus souvent de mettre en relation les pensées de différents auteurs. Or, pour les présenter, rien ne vaut, le plus souvent, le texte original. Citer dans le texte apparaît plus porteur qu'élaborer des paraphrases et digressions plus ou moins hasardeuses. Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, il est indispensable de planter le décor, de brosser l'espace où l'étude va pouvoir se constituer. Il est nécessaire de connaître les lieux et les méthodes où va se dérouler l'action. Il est indispensble de connaître ensuite les acteurs. Place donc aux pré-textes, ces écrits qui permettent d'entrer de façon plus éclairée dans le vif du sujet, qui permettent de se comprendre.

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2. Pré-textes méthodologiques.
Deux hommes, s'ils veulent s'entendre vraiment, ont dû d'abord se contredire.
Gaston Bachelard.26

Toute entreprise scientifique réalisée dans le domaine des sciences sociales porte la marque de celui qui la conduit. Il est présent en elle, quoi qu'il fasse et quels que soient les modes d'objectivité (et les masques parfois) auxquels il recourt. Georges Balandier.27

Les pré-textes se présentent le plus souvent comme des aspects méthodologiques, les littéraires diraient" des prolégomènes". Puisque la communication dépend le plus souvent du sens que l'on accorde aux mots, il est essentiel de bien les définir... N'est-il pas un lieu commun de constater, que de tous temps, l'homme a eu besoin de savoir, a cherché à comprendre. L'incompréhensible le dépasse. Le besoin de savoir lui fait découvrir l'immensité des choses qu'il ne connaît pas. Une question lancinante se pose: comment est-il possible de ne pas savoir? Et si je ne sais pas, il y a bien quelqu'un qui peut savoir. D'où probablement, comme née d'une frustration, l'idée de Dieu, la construction de Dieu, entité qui connaît tout, qui sait tout. Adorer ce Dieu, (ou ces Dieux) aller à sa rencontre, est une

26BACHELARD, Gaston, (1940), La philosophie du non, Paris, Quadrige/PUF, 1988, P. 134. 27 BALANDIER, Georges, (1971), Sens et puissance, Paris, PUF, 1986.

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façon d'accéder à la connaissance28. Cette frustration (issue de l'incapacité de tout connaître) a dû être extrêmement intense puisque, jusqu'à Descartes, la connaissance passe par l'idée de Dieu. Ce qui semble le plus significatif dans cette frustration est la soif d'absolu. Dieu sait tout, donc la vérité vient de Dieu et est absolue. La vérité est incontestable et unique. Cet axiome est le postulat le plus ancré dans le cerveau humain. Lorsque la science tentera son divorce d'avec la religion (res extensa et rex cogitans), elle emportera sa soif d'absolu et la lui disputera. Bien que Descartes prenne le soin de bien dissocier les deux univers, les "frictions" (doux euphémisme...) sont légions. La vérité, la soif d'absolu ne se partagent pas. Pour le commun des mortels, deux vérités ne peuvent cohabiter. L'épisode de Galilée est à ce titre significatif. Quand il découvre une" autre vérité", les autorités lui ordonnent d'abjurer à genoux sa "doctrine". (Cette inversion des concepts est intéressante). Et si en se relevant, la légende, la tradition, ou la réalité veulent que Galilée se soit écrié: "Eppur, si muove ! ", la vérité est encore une fois unique, mais des deux côtés à la fois: "la terre ne tourne pas", est-il obligé de déclarer. "Et pourtant, elle tourne!" ne peut-il s'empêcher de murmurer. Il y a deux vérités, mais dans deux camps distincts. À l'intérieur d'un même camp, il ne peut y avoir deux vérités. Pourquoi? Première réponse: parce qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Mais... Deuxième réponse: parce que la science veut remplacer la religion. La religion ne veut pas céder son
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Après tout, c'est une "hypothèsethéorique" tout aussi valable que les autres,

dans la construction de l'idée de Dieu. Elle a au moins le mérite d'apporter un pouvoir explicatif à l'hégémonie (l'impérialisme, la dictature...) de la religion en matière de connaissances. Le clergé, auto-proclamé serviteur de Dieu, est aussi "dépositaire-serviteur-garant" du savoir qui ne peut donc être qualifié que de divin. De là, il est "facile" pour le clergé de garantir la vérité absolue issue de Dieu et d'en posséder l'exclusivité. (Voir par exemple "Le nom de la rose" d'Umberto ECO). Cette hypothèse est surtout (et certainement) "plus explicative" que le "D'où venons-nous? " de LANGANEY, André; CLOTIES, Jean; GUILAINE, Jean; SIMONET, Dominique; (1998), ln plus belle histoire de l'homme, Paris, Editions du Seuil, P. 95.

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monopole sur le savoir. La vérité ne se partage pas. Elle est exclusive. Doctrines et théories se différencient certes, mais sont proches parentes. Lorsque Karl Popper admet l'aspect "biodégradable" d'une théorie, par le principe de la réfutation, il est permis de penser que la voie est ouverte aux aspects relatifs de toute connaissance: toute vérité ne dépend que de la contextualisation des savoirs. Par conséquent, toute connaissance n'est pas à considérer comme vérité absolue et révélée, soit par la religion ou par la science. "Or, comme chacun sait, ce qui n'est pas Un, à l'image de Dieu, ou objectif à l'image de la matière, ,,29 remarque Maffesoli. Force est de n'est pas scientifique! constater que la soif d'absolu continue à habiter les hommes. De cette dissonance naissent bien évidemment les conflits, guerres ou autres combats métaphorisés. Que ce soient les conflits scientifiques, les guerres de nations, ou la Coupe du Monde de Football, il ne doit y avoir qu'un seul vainqueur: théorie, nation, individu ou équipe dominants. Les fantasmes de rationalité, la quête de la vérité, la recherche de Dieu ou d'une autre vérité sont sans doute liés, comme le souligne Maffesoli : "Mobiliser à nouveau l'unité de la raison pour restructurer une identité à partir du conscient et de la rationalisation de l'inconscient, ce qui est le propos d'une certaine psychanalyse, c'est encore une fois recommencer la quête du même et de l'un, fantasme qui hante depuis toujours la procédure occidentale". 30 De nos jours encore, de nombreux scientifiques semblent confondre vérité et théorie scientifique. Schemeil n'avance-t-il pas "que les hommes interprètent le monde social, au lieu de lui trouver des explications scientifiques comme ils le

font pour le monde naturel" 31. Par conséquent, on compte
autant de vérités que de systèmes de croyances. Dans ces propos,
MAFFESOLI, Michel, (1992), ln transfiguration du politique, la tribalisation du monde, Paris, Le livre de poche, 1992, P. 101. 30 MAFFESOLI, Michel, (1979), La violence totalitaire, Paris, PUF, P. 68. 31 SCHEMEIL, Yves, (1994), ln science politique, Paris, Armand Colin, P. 56.
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l'auteur implicite que l'explication scientifique est une vérité, et perpétue le mythe d'opposition entre sciences "dures" et sciences sociales... Amalgames qui font de ces sciences "non-dures" des sous-sciences: "Concevoir la science politique comme un savoir en formation, plutôt que comme une science achevée, c'est lui donner pour objectif de tendre vers la vérité et l'exactitude dont les sciences de la nature, dites "exactes" ou "dures ", sont le
modèle. " 32

Alors effectivement, la vérité dans les sciences renvoie à la vérité du dieu unique. Et comme le remarque Maffesoli, ceci a une incidence sur la personne: "Le monothéisme est l'expression de l'unité du Dieu et, par voie de conséquence, de l'unité du moi. (...) Tout autre est la caractéristique du polythéisme. A la multiplicité des dieux répond la multiplicité de
la personne. "
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Sans vouloir trop s'aventurer dans le domaine de la numérologie, auquel il serait reproché le côté peu scientifique, force est de constater que le "un" conduit à la dictature (de la vérité unique). Le "deux" à la guerre, puisqu'il y a opposition frontale. Ce n'est qu'à partir du trois qu'il y a multiplicité: "...afin de mieux en souligner la richesse, le trois, pour le Tao est ce qui donne naissance "aux Dix mille êtres". Tout cela a été très souvent analysé, il suffit de l'indiquer, ne fût-ce que d'une manière allusive, pour insister sur le fait que c'est la multiplicité, qui est principe vital. Aux tenants des systèmes monistes ou dualistes, il est bon de rappeler que l'effervescence et l'imperfection du trois, sont toujours à l'origine de la vivacité et du dynamisme prospectifs. " 34 Ce n'est donc qu'à partir du "trois" que l'on peut parler de démocratie et de progrès scientifique. Ce qui pose
32

33

SCHEMEIL, Yves, (1994), ibid., P. 29.

MAFFESOLI,Michel, (1997), Du nomadisme Vagabondages Initiatiques,

Paris, Le livre de poche, pp. 101-102. 34 MAFFESOLI, Michel, (1988), Le temps des tribus, Le déclin de l'individualisme dans les sociétés de masse, Paris, Le livre de poche, 1991, P. 158.

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effectivement le problème de l'acceptation de différentes hypothèses et de plusieurs réalités... Dans le domaine de la science politique, le problème est encore plus crucial que dans les domaines scientifiques dit "durs" ou religieux. Les temps de cohabitations révèlent pourtant que deux "vérités" peuvent... coexister. Mais chaque camp doit faire taire ses dissonances internes pour paraître crédible. Et si la pensée plurielle, loin d'être l'équivalence d'une cacophonie, était synonyme de progrès? Le corollaire logique et métacommunicatif serait ainsi: cette digression théorique ne vaut que parce qu'elle est réfutable... Se pose alors le problème de sa validité. La théorie est comme un train. Elle est valable pour un ou plusieurs voyages. Mais tôt ou tard, il faudra changer de wagon et/ou de locomotive. Non pas pour le plaisir de changer, mais parce que le voyage sera plus confortable avec de nouvelles théories.

2.1. Sommes-nous

libres...

de parler?

Si le problème de la liberté (physique ou intellectuelle) est un problème qui passionne et fait couler beaucoup d'encre et de sang, celui de la liberté conceptuelle est, en revanche, beaucoup moins évoqué. Sommes-nous effectivement libres de conceptualiser ou dépendons-nous très (trop !) étroitement du système conceptuel dans lequel nous vivons? Pour qu'une science soit universelle, elle doit être indépendante de son contexte social. Ce qui peut se réaliser approximativement dans les sciences dures. (Et encore... ! ) Mais en ce qui concerne les sciences humaines? Il est légitime, et même scientifique, épistémologique, de se demander si les systèmes de représentations, le contexte social, ne sont pas des déterminants capitaux dans l'élaboration des sciences humaines. Carl Gustav Jung est le premier à se tourner vers les liens décisifs entre les mythes primitifs ou archaïques et les

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