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Courts Voyages au pays du peuple

De
192 pages

Au bout de la ligne, un peu à l'écart du fleuve, vit cet autre peuple qu'on appelle simplement le peuple. Des voyageurs s'arrêtent, surpris.


Wordsworth, le poète des lacs, traverse la Révolution française, Büchner croise un pèlerin de l'Utopie saint-simonienne, Michelet et Rilke, devant la servante ou l'ouvrière, rêvent de vie réconciliée pendant que les prolétaires rêvent des mers du Sud et vont quelquefois y chasser la baleine. Sur l'écran, Ingrid Bergman incarne la femme du monde découvrant l'autre côté de la société.


Dans ces Courts voyages, Jacques Rancière nous invite à repenser les rapports entre les images et les savoirs, l'utopie et le réel, la littérature et la politique.


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Il sera question dans ce livre de voyages. Moins pourtant d’îles lointaines ou de paysages exotiques que de ces contrées toutes proches qui offrent au visiteur l’image d’un autre monde. De l’autre côté du détroit, un peu à l’écart du fleuve et de la grand-route, au bout de la ligne des transports urbains, vit un autre peuple, à moins que ce ne soit simplement le peuple. Le spectacle imprévu d’une autre humanité s’offre sous ses diverses figures : retour à l’origine, descente aux enfers, avènement de la terre promise. Le soleil de juillet qui joue dans le feuillage des arbres devient pour le poète anglais en promenade sur le continent la lumière nouvelle d’une France révolutionnaire accordée à la nature en fête. Des verres qui se choquent dans une auberge au bord de la Saône, la douceur d’un soir de juin, un violon et des chants qui résonnent dans un dimanche villageois deviennent la communion fraternelle d’une société nouvelle. Et, sans même quitter sa demeure, l’historien retrouve, dans la servante qu’il a séduite, l’âme des rustiques et des barbares qui ont fait la France.

Mais il n’est pas même nécessaire au plaisir du voyage que les villages soient riants, le soleil constant et la servante jolie. La grisaille d’un ciel d’hiver sur des blocs de béton ou des baraquements de torchis, de planches et de tôles peut combler le voyageur s’il lui présente en personne un prolétariat longtemps cherché et d’emblée reconnu, dans son étrangeté même, comme semblable à ce qui a déjà été dit, lu, entendu, rêvé. Telle était la fleur jadis promise par un texte de Mao Tsé-toung à ceux qui acceptaient de sortir, d’aller voir hors de la ville et des livres, de descendre de cheval pour cueillir la réalité vivante. La réalité était là, dénonçant la vanité des livres et pourtant toute semblable à ce que les livres laissaient attendre, à ce que les mots faisaient aimer. Voyager, découvrir par soi-même cette étrangeté reconnaissable, ce miroitement de la vie, entièrement opposé et tout semblable aux mots du livre, tel fut peut-être, avant l’analyse de l’oppression ou le sens du devoir envers les opprimés, le vif de l’expérience politique de notre génération. On s’interrogera ici sur ces signes par lesquels la réalité se fait reconnaître au regard curieux, nonchalant ou passionné comme exemplaire de l’idée, sur la façon dont une pensée trouve à s’incarner dans un paysage ou une scène vivante à présentifier un concept.

On trouvera donc dans ce livre, choisis par hasard ou par affinité, quelques voyages, quelques brèves rencontres ou rendez-vous manqués qui appartiennent à l’archéologie de cette politique : voyages de missionnaires à la recherche du peuple de l’avenir, de touristes qui le croisent par hasard ou de ce prolétaire qui, manquant à leur rencontre, n’en trouve pas moins, sur les mers du Sud, le miroir inattendu de sa condition. Des étrangers surtout traverseront ce livre : un poète anglais surpris par les fêtes de la Révolution française sur le chemin des Alpes ; un poète allemand qui rencontre et raille à Strasbourg un égaré de l’utopie française avant d’aller creuser lui-même l’abîme sous la bonne révolution de la science ; un autre poète allemand qui met son chant de la pauvreté à la merci de l’obscur désir d’une jeune ouvrière de Paris ; une actrice suédoise qui incarne pour un metteur en scène italien la femme du monde à laquelle sa visite au peuple inconnu renvoie sa qualité d’étrangère.

Sous leur regard, au rythme de leurs pas se font et se défont les images du pays nouveau. Ce n’est pas simplement que l’étranger apprenne la langue ou que son regard avec l’expérience se désabuse. La lucidité n’est qu’une autre manière de dessiner le paysage, d’accorder ses lignes et ses ombres aux plis de la croyance. Ce n’est pas que l’aridité des pierres et le froid du tombeau s’imposent là où s’offraient d’abord les fleurs du peuple en fête et de l’avenir heureux. C’est aussi que l’étranger – le naïf, dit-on, celui qui n’est pas encore informé – persiste en la curiosité de son regard, déplace son angle, retravaille le montage premier des mots et des images et, défaisant les certitudes du lieu, réveille le pouvoir présent en chacun de devenir étranger à la carte des lieux et des trajets généralement connue sous le nom de réalité. Ainsi l’étranger dénoue-t-il ce qu’il a noué. Le poète qui a assemblé les mots et les images unissant les jeux de la lumière et des nuages aux certitudes sensibles de la politique s’insurge contre la démonétisation de l’image, reprend ses mots, s’installe dans l’écart des images par rapport à toute promesse de bonheur commun. Ainsi se séparent les chemins de celui qui indéfiniment reconnaît sur le territoire les mots et les lieux du livre et de celui qui reprend ses mots et ses figures, grave la fleur dans le dur de la pierre ou du poème, dans l’étrangeté retrouvée de l’œuvre.

Ces pages ne sont donc pas faites pour ceux qui croient les étrangers naïfs, les voyages tout juste bons à former une jeunesse prompte à passer et la réalité propre à dénoncer les nuages de l’utopie. On percevra plutôt ici comment le mirage ou la folie utopique représente un infime excès sur les procédures par lesquelles les savoirs positifs et les politiques raisonnables construisent la réalité : par montage de mots et d’images agencés pour produire le point de recouvrement, le point d’utopie : l’évidence sans phrase de la chose donnée en personne, de l’exacte coïncidence du mot et de la chose. Aussi bien est-il rare que le spectacle de la réalité désabuse les missionnaires de l’utopie. C’est plutôt ordinairement la fatigue de marcher qui les renvoie chez eux. Et ceux qui persistent succombent à la blessure des mots plus souvent qu’au poids des choses. Ceux donc qui croient à la résistance du réel et s’étonnent indéfiniment que les hommes vivent et meurent pour des mots ont peu à nous apprendre sur l’amer savoir du voyage. Leur science propre, c’est celle de faire partager le point d’utopie, l’appelant réalité, société ou tout autre nom, assurément plus commode qu’Icarie. Ils tâchent ainsi d’assurer les moyens de la paix qui sont certes précieux mais n’ont pas pour autant de titre à se donner pour les chemins de la vérité. Pour en savoir un peu plus sur les fils dont se tracent les voies ordinaires et les chemins perdus de l’utopie, mieux vaut sans doute accompagner le travail des poètes, assemblant les mots qui marquent la recherche du lieu et la scansion de son absence : Wordsworth, Büchner ou Rilke qui parcourent ces pages, Baudelaire qui en sillonne les marges, et tous ceux qui sont partis sans retour dans le voyage des mots, suspendus jusqu’au saut dernier à l’improbable et à l’extraordinaire de la rencontre, « l’union de la longue phrase et d’un peu de l’être qu’elle n’est pas ».

1

Le pays nouveau



Le voyage du poète


Au grand livre de la culture et de ses « morceaux choisis », William Wordsworth est resté comme le poète des lacs, des coucous et des jonquilles. Poésie de promeneur dont un critique de notre siècle dira qu’il lui a manqué, pour entendre ce que nature veut dire, quelques séjours sous les Tropiques. Mais ne parlons pas même de Tropiques. Ses cadets – Keats, Shelley, Byron – sont allés mourir sur les rivages de Grèce et d’Italie entre leur vingt-sixième et leur trente-septième année. William Wordsworth, lui, a trouvé sur les bords du lac de Côme son Midi et son Orient. Et il est mort octogénaire dans son pays.

Il n’a pourtant pas toujours été indifférent à ces fièvres du temps qui ont entraîné ses cadets vers les terres natales de la poésie et de la liberté. Seulement il a eu la chance de naître avant eux et d’avoir vingt ans en cette année 1790 où, par temps clair, la terre de la liberté antique s’apercevait depuis les blanches falaises de Douvres.

C’est ainsi qu’il a deux fois traversé la Manche et visité le pays de la Révolution. La première fois en passant et sans dessein politique ; tout au plus complice des grands élans de la liberté neuve par la joie d’une première escapade d’étudiants, loin des salles grises et des lauriers séchés du collège, par le désir de voir des montagnes plus hautes et des lacs plus vastes que ceux de son Cumberland natal. Pour faire le tour des Alpes et revenir avant la saison froide, son compagnon et lui ont débarqué à Calais le 13 juillet 1790.

C’était fête le lendemain à Calais comme dans toute la France. Plus exactement c’était la Fête entre toutes de l’âge révolutionnaire : la Fête de la Fédération, apogée du grand rêve de la Révolution pacifique et fraternelle.

Partout donc sur leur chemin les deux amis ont rencontré les acteurs et les décors de la fête prolongée. Un hasard, une chance, dit le poète. Il ne venait point pour cela. La « Nature » seule était alors « souveraine » en son esprit.

Mais n’était-ce pas justement cette souveraineté-là qui se fêtait en ces jours de juillet, mêlant au regard des voyageurs les fleurs et les moissons de l’été avec celles de la Révolution ? Ces promenades touristiques, surtout au temps des randonnées pédestres, sont peut-être, bien plus que la propagande des doctrines, propres à communiquer l’enthousiasme révolutionnaire. Tout naturellement, sans violence d’action ni de parole, sans mise en scène d’allégories ni combat d’arguments. Toujours l’évidence l’emportera sur la preuve. Et comment ne pas ressentir, tout au long de la route, la réalité sensible du concept ? Comment ne pas associer dans une même émotion tous ces spectacles riants de la nature et du village qui donnent à la fête du peuple ses emblèmes sans artifice : le soleil de juillet à travers l’ombrage des arbres, les fleurs des arcs de triomphe ou les guirlandes des croisées, le bruissement des feuilles au vent léger, les danses de la liberté sous le ciel étoilé, le sourire accueillant sur les visages éclairés d’une joie partagée avec des millions de frères, et, dans les villages les plus retirés,

bienveillance et bonheur,

Partout diffus comme un parfum, quand le printemps,

N’a laissé de la terre aucun coin intouché.

Printemps du mois de juillet : temps d’un commencement qui est aussi un accomplissement. La terre de la Révolution n’est éclairée ni par le soleil indécis du printemps commençant ni par la lumière brutale de la canicule. La certitude calme du bonheur nouveau se donne dans les jeux du soleil avec les nuages. La lumière neutre des ciels couverts et la lumière arasante du plein été sont également impropres à cette organisation du visible qui enchante le regard des promeneurs : la juste découpe des paysages et des scènes, l’évidence sans défaut ni excès de ces vignettes du peuple naturellement heureux que cernent les jeux du soleil perçant à travers les nuages et les arbres, attestant l’évidence d’un accomplissement.

Non pas en utopie, aux séjours souterrains,

Ou dans l’île écartée dont Dieu seul sait le lieu,

Mais au cœur de ce monde, notre monde à nous tous.

Vacances d’étudiants au sein d’un peuple en fête. Fleuve calme des révolutions heureuses. Après avoir gagné Chalon à pied, les voyageurs glissent maintenant sur les eaux de la Saône à travers les collines chargées de vignes. Ils sont tout au bonheur de se laisser aller au même rythme qu’un peuple en marche, d’être étrangers sans l’être dans un pays où il n’y a plus d’étrangers que les ennemis du bonheur humain :

Confondus au milieu de la foule joyeuse

D’hommes émancipés, une armée bienheureuse

De voyageurs, surtout de délégués rentrant

Des grandes épousailles tout juste célébrées

Dans leur capitale à la face du ciel […]

Nous accostâmes en cette fière compagnie,

Partageant avec eux notre repas du soir,

Hôtes bénis peut-être comme furent les anges

Chez Abraham jadis. Et, souper terminé,

Ivres de coupes pleines et de pensées heureuses,

Bondissant au signal, nous formâmes la ronde

Et autour de la table, main dans la main, dansâmes,

Tous les cœurs grands ouverts et les langues clamant

L’amitié et la joie.

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