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De Nova Lisboa à Brasília

De
344 pages

À quoi sert une ville quand elle n'existe pas ? Ou pas encore ? Quand elle n'a pas épousé un espace, délimité son territoire, accueilli une communauté, engendré une société qui pourra en retour bousculer ses formes ? À quoi correspond cet impérieux besoin social de projeter ou de fonder, même sur le papier ou en parole, des villes ? L'histoire urbaine ne s'est pas encore vraiment penchée sur ces questions. L'ambition d'une nouvelle capitale pour le Brésil - ce que l'on appelle l'invention de Brasília - s'offre comme un bel exemple pour cerner les potentialités sociales de la ville en projet. Durant plus d'un siècle et demi, de nombreux plans sont établis pour le transfert du siège de la capitale et la construction d'une ville nouvelle. Depuis le rêve d'une Nova Lisboa caressé par les conseillers de dom João VI, au début du XIXe siècle, jusqu'à la construction de Brasília entreprise par Juscelino Kubitschek, entre 1957 et 1960, divers projets sont esquissés, mis au point ou débattus, reflets d'ambitions politiques et sociales souvent rivales. Les différents noms suggérés (Nova Lisboa, Cidade Pedrália, Imperatória, Tiradentes, Ibéria, Planaltina, Vera Cruz et Brasília), de même que l'usage original de l'histoire dans les procédures et rituels de fondation invitent à prêter attention aux capacités de la ville en projet à susciter des identités nouvelles et à reformuler des liens sociaux. Après avoir retenu le souffle de la planète lors de son inauguration en avril 1960, Brasília est peu à peu tombée dans l'oubli. Le rêve d'une ville des égaux prophétisé par l'urbaniste Lúcio Costa et l'architecte Oscar Niemeyer a été discrédité par la dictature et la corruption. Cet ouvrage voudrait aussi faire revivre le mythe, l'utopie et l'épopée de Brasília, de son invention, de sa fondation et de ses fondateurs.


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De Nova Lisboa à Brasília L'invention d'une capitale (XIXe-XXe siècles)
Laurent Vidal
Éditeur : Éditions de l’IHEAL Année d'édition : 2002 Date de mise en ligne : 7 mars 2014 Collection : Travaux et mémoires ISBN électronique : 9782371540262
http://books.openedition.org
Référence électronique : VIDAL, Laurent.De Nova Lisboa à Brasília : L'invention d'une capitale (XIXe-XXe siècles).Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Éditions de l’IHEAL, 2002 (généré le 10 mars 2014). Disponible sur Internet : . ISBN : 9782371540262.
Édition imprimée : ISBN : 9782907163880 Nombre de pages : 344
© Éditions de l’IHEAL, 2002 Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540
À quoi sert une ville quand elle n'existe pas ? Ou pas encore ? Quand elle n'a pas épousé un espace, délimité son territoire, accueilli une communauté, engendré une société qui pourra en retour bousculer ses formes ? À quoi correspond cet impérieux besoin social de projeter ou de fonder, même sur le papier ou en parole, des villes ? L'histoire urbaine ne s'est pas encore vraiment penchée sur ces questions. L'ambition d'une nouvelle capitale pour le Brésil - ce que l'on appelle l'invention de Brasília - s'offre comme un bel exemple pour cerner les potentialités sociales de la ville en projet. Durant plus d'un siècle et demi, de nombreux plans sont établis pour le transfert du siège de la capitale et la construction d'une ville nouvelle. Depuis le rêve d'une Nova Lisboa caressé par les conseillers de dom João VI, au début du XIXe siècle, jusqu'à la construction de Brasília entreprise par Juscelino Kubitschek, entre 1957 et 1960, divers projets sont esquissés, mis au point ou débattus, reflets d'ambitions politiques et sociales souvent rivales. Les différents noms suggérés (Nova Lisboa, Cidade Pedrália, Imperatória, Tiradentes, Ibéria, Planaltina, Vera Cruz et Brasília), de même que l'usage original de l'histoire dans les procédures et rituels de fondation invitent à prêter attention aux capacités de la ville en projet à susciter des identités nouvelles et à reformuler des liens sociaux. Après avoir retenu le souffle de la planète lors de son inauguration en avril 1960, Brasília est peu à peu tombée dans l'oubli. Le rêve d'une ville des égaux prophétisé par l'urbaniste Lúcio Costa et l'architecte Oscar Niemeyer a été discrédité par la dictature et la corruption. Cet ouvrage voudrait aussi faire revivre le mythe, l'utopie et l'épopée de Brasília, de son invention, de sa fondation et de ses fondateurs.
SOMMAIRE
Avant-propos
Introduction LE TEMPS DE LA VILLE EN PROJET LA GENÈSE DE BRASÍLIA
I. Nova Lisboa, la capitale d’une cour en exil (1808-1821) RIO DE JANEIRO : DE LA CAPITALE COLONIALE À LA CAPITALE D’ÉTAT LA SOLUTION DE L’INTÉRIORISATION DE LA CAPITALE UNE VILLE NOUVELLE COMME CAPITALE
II. Cidade Pedrália, une capitale pour le brésil indépendant (1821-1824) LA FONDATION D’UNE NOUVELLE CAPITALE DANS LE PROJET BONIFÁCIO CIDADE PEDRÁLIA, VILLE DES LUMIÈRES LES LUMIÈRES DANS LA VILLE LES BAPTISEURS DE VILLE
III. Imperatória ou le rêve d’un Saint-Pétersbourg tropical (1839-1878) VARNHAGEN ET LA GÉNÉRATION ROMANTIQUE : VILLE ET IDÉE NATIONALE IMPERATÓRIA, UNE VILLE AU SERVICE D’UN PROJET MODERNISATEUR
IV. Tiradentes, une capitale sans peuple pour la République (1889-1895) LE TRANSFERT DE LA CAPITALE : UN IMPÉRATIF CONSTITUTIONNEL ENTRE ENJEU TECHNIQUE ET RESSOURCE SYMBOLIQUE UNE VILLE NOUVELLE POUR CONJURER LA PEUR DE LA VILLE LE RÊVE D’UNE VILLE SANS PEUPLE
V. Vera Cruz, capitale de la conciliation nationale (1930-1955) LA NOUVELLE GÉOPOLITIQUE BRÉSILIENNE ET LE TRANSFERT DE LA CAPITALE « NOUS SOMMES CONDAMNÉS AU MODERNE » LE TEMPS DES COMMISSIONS : GÉOGRAPHES, MILITAIRES ET PARLEMENTAIRES VERA CRUZ : VILLE SYMBOLE DE LA MODERNITÉ BRÉSILIENNE
VI. Brasília l’œuvre capitale du gouvernement Kubitschek (1956-1960) BRASÍLIA ET LE NATIONALISME DÉVELOPPEMENTALISTE BRASÍLIA, « C’EST UNE USINE À PLANS » LES FORMES DE LA NATION : L’ŒUVRE D’OSCAR NIEMEYER À BRASÍLIA
VII. Ville et histoire, les liaisons dangereuses FONDER INAUGURER RÉCITER BRASÍLIA, RÉCITER LE BRÉSIL
Conclusion
Sources et bibliographie
Index onomastique
Index toponymique
Table des figures et cartes
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Avant-propos
Cet ouvrage reprend pour l’essentiel des données établies à l’occasion de ma thèse de doctorat :Un projet de ville : Brasília et la formation du Brésil moderne, 1808-1960, soutenue à l’université de Paris III en 1995 (767 p.). Depuis plusieurs années, tant en France qu’au Brésil, des collègues m’incitaient à publier ce travail. J’avais toutefois sans cesse repoussé le moment où il faudrait m’attacher à transformer cette prose académique en un ouvrage plus digeste. C’est à l’occasion d’un séjour récent au Brésil, comme professeur invité à l’université fédérale de Goiânia (août-septembre 2000), que je me suis lancé dans ce périlleux exercice. J’ai donc repensé l’intégralité du plan, mais surtout donné plus d’ampleur à certaines hypothèses, affleurantes lors de la thèse, et qui, cinq ans après, me paraissaient mériter un traitement plus conséquent - de ce point de vue les propos des chapitres 4, 5 et 7 sont relativement originaux. C’est donc un ouvrage assez différent de la thèse qui est donné à la publication. Se posait aussi la question de la mise à jour de la bibliographie : après avoir constaté que personne n’était venu fouler ce terrain de recherche depuis 1995, j’ai tout de même tenté d’intégrer, sans prétendre à l’exhaustivité, quelques publications récentes. Cet ouvrage n’aurait sans doute pas vu le jour sans de nombreuses attentions, soit lors de la préparation de ma thèse, soit pendant la rédaction de cet ouvrage. Mes remerciements vont d’abord à Catherine Aubertin (Institut pour la recherche en développement), qui a guidé mes premiers pas à Brasília et à Guy Martinière (université de La Rochelle) qui avait dirigé ma thèse. Au Brésil, j’ai pu compter sur l’amitié de Paulo César da Costa Gomes (UFRJ) et Leandro Mendes Rocha (UFG), avec lesquels j’ai passé de nombreuses journées à discuter, échanger et débattre avec passion du Brésil, de la ville, de l’histoire et des sciences sociales. D’autres collègues m’ont également accompagné au long de ces années : Mauricio Abreu (UFRJ), Lícia Valladares (IUPERJ) et Ina de Castro (UFRJ). À Paris, Martine Droulers (CREDAL) et Hervé Théry (ENS) m’ont apporté un soutien constant. Bernard Lepetit (EHESS) avait bien voulu discuter des orientations ma thèse. Je n’oublie pas que c’est auprès de mes collègues de l’AITEC : Gustave Massiah, Alain Durand Lasserve, Étienne Henry, Émile Le Bris, Jean-François Tribillon, Suzanne Humberset et Raúl Pajoni (qui malheureusement nous a quitté), que j’ai fourbi mes premières armes. Merci également à Alain Musset qui a bien voulu recevoir cet ouvrage dans la collection qu’il dirige, et à Mona Huerta (CREDAL), généreuse agitatrice d’idées. À l’université de La Rochelle, quelques rencontres furent déterminantes. Avec Charles Illouz d’abord, sans lequel peut-être cet ouvrage n’aurait pas la même tonalité : dans le séminaire que nous partageons depuis trois ans, est née une complicité forte entre l’anthropologue et l’historien. Avec Mickaël Augeron, ensuite, qui a bien voulu relire dans son intégralité ce manuscrit me faisant bénéficier de son regard affûté ; avec Ana-Maria Diaz aussi, et Nicolas Faucherre. Et comment ne pas évoquer ici ma rencontre avec Jean Duvignaud, qui a imprimé une sensibilité nouvelle à mes recherches, me faisant toucher du doigt la complexité du « vécu social ». À Brasília, j’ai pu compter sur l’amitié de la famille Ribeiro : Fernando, Milton et Beatriz, Milton Guran. Qu’ils trouvent ici l’expression de mes plus chaleureux remerciements. C’est à Magali, enfin et surtout, compagne attentive et complice de ces années brésiliennes puis rochelaises, que vont mes derniers remerciements.
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Introduction
« Personne ne sait mieux que toi sage Kublai, qu’il ne faut jamais confondre la ville avec le discours qui la décrit. Et pourtant, entre la ville et le discours, il y a un rapport. » Italo Calvino,Les Villes invisibles. À quoi sert une ville quand elle n’existe pas ? ou pas encore ? quand elle n’a pas épousé un espace, délimité son territoire, accueilli une communauté, engendré une société qui pourra en retour bousculer ses formes ? À quoi correspond cet impérieux besoin social de projeter ou de fonder, même sur le papier ou en parole, des villes ? L’histoire urbaine ne s’est pas encore vraiment penchée sur ces questions. Les historiens ont bien sûr abordé la question des villes utopiques, des villes idéales aussi. Ils ont analysé des projets d’urbanisme restés au stade de la planche à dessin. Pourtant bien peu ont tenté de comprendre ce besoin social de projeter, d’imaginer, de dessiner des villes – des villes dont le dessein justement ne se réduit ni à un projet purement utopique, ni à une proposition simplement technique. Et si l’historien osait poser son regard sur cet entre-deux, où la ville n’a pas encore d’existence physique, mais où elle n’est plus une simple vision utopique. Et si l’historien décidait de s’attacher au temps de la ville en projet, entre pensée mythique et action concrète. Pour mener à bien un tel projet, mon choix s’est porté sur la ville nouvelle de Brasília, qui succède officiellement à Rio de Janeiro comme capitale du Brésil, le 21 avril 1960. Depuis plus d’un siècle et demi des Brésiliens caressaient le projet de transférer leur capitale vers une ville nouvelle à l’intérieur du pays ; et c’est le président de la République Juscelino Kubitschek, qui a pris la décision en 1957. S’il n’existe pas de liens de cause à effet dans la succession des différents projets, du moins des constantes apparaissent : chacun a été défini dans un contexte de crise du lien national, et surtout a projeté la construction d’une ville nouvelle. Cette remarque constitue le point de départ de ma réflexion : pourquoi un projet politique ou social prend-il, à un moment donné, la forme d’une ville ? Comment et en quoi un projet de ville répond-il aux attentes et ambitions d’un projet de société ?
LE TEMPS DE LA VILLE EN PROJET
C’est essentiellement dans la recherche en urbanisme, en architecture, en histoire de l’art, et plus récemment en géographie urbaine , que l’on trouve une réflexion sur les projets de ville. Ces 1 derniers sont alors le plus souvent analysés dans leur forme matérielle : étude des plans d’urbanisme, des maquettes d’architecture, etc. Citons par exemple, en France, l’œuvre de Pierre Lavedan et sa monumentaleHistoire de l’urbanisme, rédigée entre 1926 et 1952. On peut 2 également ranger dans cette problématique les travaux de Leonardo Benevolo, historien italien de l’architecture :Histoire de la ville etHistoire de l’architecture moderne constituent ses deux 3 principales études, dressant un panorama de l’histoire du milieu bâti. Ajoutons encore à ces analyses d’histoire de l’architecture et de l’urbanisme, les travaux de l’urbaniste nord américain John W. Reps et de l’architecte italien Manfredo Tafuri . Jean-Claude Perrot porte un 4 5 jugement assez dur sur cette méthodologie : « Longtemps il parut suffisant d’en surveiller les arrangements locaux pour écrire l’histoire d’une cité. Formellement immobile, la méthode se prêtait à toutes les amplifications. Étudie-t-on le xixe siècle ? On ajoutera gares et voies ferrées, entrepôts et zones industrielles. Le xxe siècle ? anneaux de circulation et trames autoroutières 6
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. » Ce sont donc, au point de départ, des questions esthétiques ou techniques qui orientent les recherches, qui par la suite peuvent prendre un caractère historique. Revendiquons toutefois une partie de cet héritage pour en renverser sa démarche : comment un projet politique et social peut-il prendre l’aspect d’une ville ? Nous essaierons alors de comprendre en quoi la forme de cette ville, le modèle urbanistique et la technique architecturale correspondent à cette ambition. Dépôt d’idées philosophiques et culturelles, d’ambitions politiques, de modèles techniques, le « projet de ville » est un objet à construire dans ce champ de l’histoire urbaine, qui a si longtemps privilégié l’étude des sociétés et des comportements démographiques en milieu urbain. Depuis le début des années 1970, où lesAnnaless’inquiétaient que « trop souvent les historiens se sont laissé enfermer à l’intérieur des villes », et les invitaient à sortir des limites de la ville, de ce cadre 7 commode pour l’observation des questions définies selon une logique d’histoire sociale ou démographique ; depuis ce début des années 1970, l’histoire urbaine française a pourtant franchi de nombreux pas. « Avec des travaux dont l’aboutissement et la publication s’échelonnaient entre 1973 et 1975, écrit Bernard Lepetit, la ville acquérait en histoire une double autonomie. Au plan de la connaissance, elle devenait en tant que telle, objet de recherche, digne d’une attention spécifique. Cette spécificité redoublait, en y trouvant sa justification, celle du réel ; plus qu’un cadre, plus que la simple somme des éléments qui le composent, le milieu urbain apparaissait créateur d’innovations susceptibles d’affecter son propre devenir. Constituer clairement l’histoire urbaine en histoire-problème paraissait de bonne méthode pour continuer à faire véritablement de l’histoire urbaine, et pour ne pas revenir à une histoire qui n’a d’intérêt pour la ville que parce que son objet se présente dans un cadre citadin . » Cette histoire urbaine, constituée en histoire 8 « problème » autour d’une ville objet d’étude, déconcerte pourtant toujours les chercheurs, les scientifiques, de même que les responsables politiques et techniques. La « logique de la ville » est d’autant plus difficile à pénétrer qu’il n’est pas aisé de faire la part entre la ville objet de réflexion et la ville prétexte, cadrage géographique. « Au point, s’interroge Louis Bergeron, qu’on se demanderait parfois si elle a une existence propre, et s’il y a lieu de la prendre en compte . » 9 Cette nouvelle approche de l’histoire urbaine offre encore de nombreuses perspectives. Perspectives déjà entrevues, mais vers lesquelles les historiens de la ville ne se sont pas encore suffisamment tournés. Ainsi en est-il de ce temps si particulier de la ville en projet, qui fut trop souvent réduit à une simple chronologie vaguement commentée, ou renvoyé dans le camp des visions utopiques. Or il nous semble à même de fournir de précieux renseignements à l’historien, l u iservant en quelque sorte à connaître l’état d’une société, ses ambitions, ses angoisses, ses capacités aussi, ses sensibilités en quelque sorte. « C’est dès leQuattrocento, nous dit Jean-Pierre Boutinet, qu’apparaît un premier essai de formation du projet à travers la création architecturale (...). En dissociant le projet de son exécution, Brunelleschi, en même temps qu’il organise une division technique et sociale du travail, spécifie le projet comme le premier acte caractéristique de toute création architecturale, acte visant à travers le jeu des perspectives à assurer une représentation géométrique de l’espace à bâtir . » Le concept de projet perçu à partir de 10 l’architecture fait apparaître l’importance de la dimension spatiale dans tout essai d’anticipation . La philosophie des Lumières, en instituant l’homme en agent de l’histoire, confère une 11 nouvelle dimension à la notion de projet, celle de progrès social : « Progrès et projet sont justement là pour témoigner de cette capacité de l’homme à faire l’histoire et à travers elle de son profond désir de se réaliser lui-même en se voulant créateur (...). C’est à cette époque que le projet en vient à être utilisé pour caractériser la nouvelle temporalité scientifique et technique avide de progrès . » Partie d’un ancrage architectural, la notion de projet s’enrichit donc d’une 12 dimension sociale. Et n’oublions pas la permanence, aux côtés du projet du temps technicien, de celui du temps biblique, qui imprègne encore fortement notre culture. Chassé du Paradis, l’homme
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n’a de cesse de racheter son pêché originel. Or cette rédemption a une forme : la Jérusalem Céleste. De même, lorsque Caïn, après avoir tué son frère, est interpellé et maudit par Dieu, il fonde une ville. Ainsi, pour se rapprocher ou se séparer de Dieu, l’homme forme le projet d’une ville, céleste ou terrestre . Le premier projet de l’homme séparé de Dieu, tel que nous le décrit 13 la Bible, n’est-il pas un projet de ville ? C’est en nous situant dans cette double genèse que nous devons tenter de définir la notion opératoire de projet de ville. Il est tout d’abord une manière de poser la ville, d’envisager son existence, de la définir comme « problème . » En effet, tout projet de ville, qu’il s’agisse d’une 14 réforme urbaine ou d’une ville nouvelle, est établi par rapport à une ville référence, ville réelle qui constitue dans la plupart des cas l’antithèse de la ville projetée. Un projet de ville est donc à analyser dans le cadre de l’urbanisation d’un pays : on ne peut l’isoler de ce contexte. Il convient de le comparer au modèle d’urbanisation du pays, ce qui permet de relier le projet de ville à la société qui le préfigure et à l’histoire de celle-ci. L’enjeu de cette distinction est de mettre en évidence le rapport qu’entretient un projet de ville avec l’image (positive ou négative) de la ville référence : peut-on dire que le projet répond à cette image ou tente-t-il de la corriger ? Dans le cas du projet de Brasília, c’est la ville de Rio de Janeiro, capitale jusqu’en 1960, qui sert de point de référence. Nous devons en second lieu différencier projet et idée de ville. Le projet, conçu techniquement en tant que procédure mais aussi en tant que dessein (politique, social ou artistique), peut être total ou partiel, réalisé ou virtuel. L’idée est en revanche philosophique, littéraire, religieuse, utopique et aussi populaire : elle procède de valeurs extrinsèques à la ville, envisageant ses rapports philosophiques et symboliques avec la totalité du monde et du cosmos. Bien qu’idée et projet de ville soient distincts, le rapport entre les deux est évident. Selon l’historien Enrico Cuidoni : « le recoupement continuel entre ces deux points de référence constitue la trame véritable de l’histoire de nos villes : ces dernières peuvent être en effet interprétées comme le résultat d’une stratification extrêmement complexe et articulée de projets successifs, et également comme étant les dépositaires d’un patrimoine d’idées spécifiques, quoique plus difficiles à cerner. S’il fallait résumer le processus qui s’est déroulé depuis le moyen-âge jusqu’à nos jours, l’on serait tenté d’y voir une progressive atténuation de la composante idéale et un progressif renforcement de la composante relative au projet . » Cette stratification, cette imbrication entre idée et projet de 15 ville, méritent donc toute notre attention. Dans le cas de Brasília, nous devons ainsi nous demander en quoi les différents projets de ville sont dépositaires d’un patrimoine d’idées spécifiques sur la ville. C’est la liaison entre projet de ville et ville idéale qui est ici questionnée. En quoi le projet de Brasília prétend-il spatialiser ou donner forme à des valeurs extra-urbaines ? Certes, pourra-t-on nous objecter, mais toutes les villes ne se prêtent pasa priorice type de à réflexion surla ville en projet: l’étude des villes de fondation semble bien plus prometteuse que celle des villes de sédimentation -pour reprendre la fameuse distinction de Marcel Roncayollo . Toutes les villes ont cependant fait l’objet, au cours de leur histoire, d’un « projet urbain », 16 de dimension ample ou réduite, où était en jeu le devenir d’un espace, à la fois physique et social. Durant ces moments d’incertitude, la ville se retrouvait alors, tout entière ou partiellement, en projet. Et si notre choix se porte sur le cas « exceptionnel » d’une ville nouvelle, qui permet l’édification, d’un bloc, de formes urbaines et de principes d’urbanité nouveaux, c’est afin de concentrer autant que possible notre enquête sur l’établissement d’une démarche analytique. L’étude d’une ville nouvelle17 oblige à s’intéresser au processus de décision. Que la décision soit politique, nul n’en doute. Mais relève-t-elle du fait du Prince, de l’État (avec ce que cela suppose d’engagement durable de la puissance publique au niveau de ses organes les plus efficaces) ? Correspond-elle à l’ambition d’un groupe social ou politique particulier ? Quels sont les
arguments avancés ? Vient ensuite la question du choix de la position et du site. Les géographes nous invitent à l’analyser en termes géopolitiques et techniques : quelle localisation ? littorale ? intérieure ? centrale ? mais de quelle centralité s’agit-il ? territoriale ? démographique ? Un autre domaine dans lequel nous engage l’étude d’une ville nouvelle est celui du tracé urbanistique, du parti pris architectural. En quoi correspondent-ils aux ambitions de la création de la ville nouvelle ? Comment a été résolue la tension entre les intérêts des élites politiques et les suggestions des élites techniques ? Quel modèle d’ordre social suggère-t-il ? En dernier lieu, l’anthropologie et la philosophie nous invitent à accorder une attention particulière aux actes de fondation qui visent à légitimer la ville nouvelle dans l’histoire de la nation ou du groupe fondateur . C’est le rapport symbolique de la ville à l’histoire qui est ici en jeu. Ces mêmes 18 anthropologues nous poussent également à réfléchir aux liens qu’entretiennent la ville et l’histoire – celle du groupe, de la communauté ou de la société qui établit le projet. Selon Jean Duvignaud, « la ville est mémoire d’elle-même. Ici le passé de la cité s’accumule sous les pieds des citoyens vivants. Les morts, les excréments, les ruines. (...) Ainsi la ville est une lutte constante contre l’oubli . » Il s’agit alors de comprendre de quelle façon la mémoire, l’identité d’une 19 nation ou d’une communauté prétend se spatialiser, ou plutôt, qui ou quoi produit une ville pour y déposer une mémoire ? 10Toutefois, le projet de Brasília va au delà du simple projet de construction d’une ville nouvelle : il envisage également la construction d’une nouvelle capitale. Quelles sont les particularités d’une ville dessinée pour être capitale ? Quelles sont pour l’historien les implications méthodologiques ? Encore une fois, précisons-le, il s’agit dans ce travail d’aborder la dimension ville capitale en tant que projet de ville, afin de sonder les potentialités de cette notion. Nous ne pouvons cependant pas réduire le caractère particulier de la ville capitale. Symbole de l’organisation européenne du xviie siècle, la ville capitale induit une réflexion sur la nature particulière de l’espace du pouvoir : quelles sont les fonctions de la ville capitale ? Comment le pouvoir se donne-t-il à voir ? Ces interrogations nous invitent à mettre en perspective chaque projet de ville avec l’ensemble des projets contemporains relatifs à l’idée de l’État. Dans le cas de Brasília, il importera ainsi de relier les considérations géopolitiques du transfert de la capitale au caractère de l’architecture interne de la ville. 11Cette esquisse préalable des différentes dimensions de la ville en projet et des questions qui l’accompagnent, indique qu’il s’agit pour l’historien d’une approche restreinte qui analyse les procédures, les dess(e)ins, et qui met l’accent sur le jeu des acteurs (État, élites politiques, techniques, groupes sociaux), sur les différentes composantes de l’espace urbain (espace social, politique, symbolique), et sur les images et idées de ville. Notre démarche consistera ainsi à relier les formes matérielles (plans d’urbanisme, maquettes d’architecture) et discursives (supports littéraires, débats) d’un projet de ville, aux ambitions politiques et sociales du groupe ou de la société qui le formule : en quoi un projet de ville, dans sa double dimension matérielle et discursive, est-il porteur d’un projet de société (au sens large et pas seulement au sens restreint de société urbaine) ? Pourquoi une société ou un groupe qui cherche à définir son identité, projette-il une ville ? Ce double questionnement constitue l’armature principale de notre réflexion. Une telle approche est également une invitation à réfléchir sur la multiplicité du temps de la ville en projet, qui est à la fois un temps social, un temps politique et un temps technique. C’est aussi, pour reprendre une formulation de Georges Gurvitch, « un temps « trompe l’œil », qui, sous l’apparence de la longue durée, cache des virtualités de crises brusques et inattendues ; dans ce « temps surprise », c’est la discontinuité qui se trouve renforcée (...) . » 20
LA GENÈSE DE BRASÍLIA