Dire et mal dire. L'opinion publique au XVIIIe siè

De
Publié par

Quelque chose se passe au XVIIIe siècle qui permet au peuple d'exister en politique. Le goût pour l'information, la curiosité publique se développent dans un espace urbain qui met les individus en position de " savoir sur l'autre ". Le public vit entre le vrai et le faux, l'information et le secret, la rumeur et la publicité, le possible et l'invérifiable ; ses incertitudes, aiguisées par les manipulations politiques et policières, renforcent encore sa soif de savoir. Car le menu peuple veut connaître les ressorts qui animent les rumeurs sur l'assassinat du roi, ou encore les affaires du diables, de poisons, d'alchimie et d'autres magies.


Dans ce livre, Arlette Farge montre comment se construit une parole publique que les autorités craignent, pourchassent et incitent tout à la fois. Elle observe quelles sont les tactiques d'approche de la chose publique pour ceux qui en sont les exclus.


Avec Dire et mal dire, Arlette Farge nous donne un livre sur un sujet inédit qu'elle déchiffre dans les archives : l'opinion publique au XVIIIe siècle.


Publié le : vendredi 25 octobre 2013
Lecture(s) : 15
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021145403
Nombre de pages : 320
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

La Librairie
du XXe siècle

Giorgio Agamben, La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque.

Henri Atlan, Tout, non, peut-être. Éducation et vérité.

Marc Augé, Domaines et Châteaux.

Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité.

Marcel Bénabou, Jacob, Ménahem et Mimoun. Une épopée familiale.

R. Howard Bloch, Le Plagiaire de Dieu. La fabuleuse industrie de l’abbé Migne.

Philippe Borgeaud, La Mère des Dieux. De Cybèle à la Vierge Marie.

Italo Calvino, Pourquoi lire les classiques.

Italo Calvino, La Machine littérature.

Michel Chodkiewicz, Un océan sans rivage. Ibn Arabî, le Livre et la Loi.

Antoine Compagnon, Chat en poche. Montaigne et l’allégorie.

Michel Deguy, A ce qui n’en finit pas.

Daniele Del Giudice, Quand l’ombre se détache du sol.

Mireille Delmas-Marty, Pour un droit commun.

Milad Doueihi, Histoire perverse du cœur humain.

Jean-Pierre Dozon, La Cause des prophètes. Politique et religion en Afrique contemporaine. Suivi de La Leçon des prophètes par Marc Augé.

Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie.

Rachel Ertel, Dans la langue de personne. Poésie yiddish de l’anéantissement.

Arlette Farge, Le Goût de l’archive.

Arlette Farge, Dire et mal dire. L’opinion publique au XVIIIe siècle.

Arlette Farge, Le Cours ordinaire des choses dans la cité du XVIIIe siècle.

Lydia Flem, L’Homme Freud.

Lydia Flem, Casanova ou l’Exercice du bonheur.

Marcel Gauchet, L’Inconscient cérébral.

Jack Goody, La Culture des fleurs.

Jean Levi, Les Fonctionnaires divins. Politique, despotisme et mystique en Chine ancienne.

Jean Levi, La Chine romanesque. Fictions d’Orient et d’Occident.

Nicole Loraux, Les Mères en deuil.

Nicole Loraux, Né de la Terre. Mythe et politique à Athènes.

Patrice Loraux, Le Tempo de la pensée.

Marie Moscovici, L’Ombre de l’objet. Sur l’inactualité de la psychanalyse.

Michel Pastoureau, L’Étoffe du Diable. Une histoire des rayures et des tissus rayés.

Georges Perec, L’Infra-ordinaire.

Georges Perec, Vœux.

Georges Perec, Je suis né.

Georges Perec, Cantatrix sopranica L. et autres écrits scientifiques.

Georges Perec, L.G. Une aventure des années soixante.

Georges Perec, Le Voyage d’hiver.

Georges Perec, Un cabinet d’amateur.

Georges Perec, Beaux présents, belles absentes.

J.-B. Pontalis, La Force d’attraction.

Jean Pouillon, Le Cru et le Su.

Jacques Rancière, Courts Voyages au pays du peuple.

Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire. Essai de poétique du savoir.

Jean-Michel Rey, Paul Valéry. L’aventure d’une œuvre.

Denis Roche, Dans la maison du Sphinx. Essais sur la matière littéraire.

Francis Schmidt, La Pensée du Temple. De Jérusalem à Qoumrân.

Michel Schneider, La Tombée du jour. Schumann.

Michel Schneider, Baudelaire. Les années profondes.

Antonio Tabucchi, Les Trois Derniers Jours de Fernando Pessoa. Un délire.

Emmanuel Terray, La Politique dans la caverne.

Emmanuel Terray, Une passion allemande. Luther, Kant, Schiller, Hölderlin, Kleist.

Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique.

Jean-Pierre Vernant, Mythe et Religion en Grèce ancienne.

Nathan Wachtel, Dieux et Vampires. Retour à Chipaya.

Catherine Weinberger-Thomas, Cendres d’immortalité. La crémation des veuves en Inde.

Dans la multiplicité actuelle des voies qui s’offrent à l’historien, il en est qui n’ont pas forcément de nom. Elles habitent la discipline à ses frontières et à ses marges. Certaines d’entre elles ont été plus particulièrement influencées par des questionnements venus de rencontres fortes et d’un parcours voué à l’étude de documents spécifiques, les archives de police du siècle des Lumières par exemple1.

Robert Mandrou, Michel Foucault ont eu une certaine façon de se préoccuper d’histoire ; à l’un comme à l’autre – sans confondre aucunement ni leur discours ni leurs pratiques, en mesurant sans cesse leurs positions irréductibles – je suis en quelque sorte redevable, plus braconneuse que disciple. D’eux, j’ai retenu autant de savoir que j’ai admiré d’attitudes intellectuelles ou éthiques ; et, dans un tracé qu’ils n’auraient sans doute pas fait leur, j’ai inventorié certains espaces du XVIIIe siècle, préoccupée de la relation à entretenir avec le présent.

Ce n’est certes pas une nouveauté pour un historien que de se soucier des liens de son discours avec la société dans laquelle il l’inscrit : « alors qu’ils parlent de l’histoire, ils sont toujours dans l’histoire », écrivait Michel de Certeau2. Bien avant lui, Marc Bloch avait à plusieurs reprises souligné la nécessité d’être curieux des problèmes qui agitent le monde, de poser des questions pertinentes pour la communauté scientifique, d’« unir l’étude des morts au temps des vivants3 ». On pourrait citer encore beaucoup d’exemples sur ce point, par ailleurs discuté, de la science historique.

La sagacité critique des analyses de Robert Mandrou, l’intelligence sarcastique, iconoclaste et créatrice de Michel Foucault ont fait le reste ; j’ai poursuivi en historienne l’étude de lieux qui souvent remettent en cause, pour tenter de produire des formes d’intelligence d’autrefois servant à interroger aujourd’hui, voire même à infléchir le regard porté sur lui. Lire Michel Foucault aide à effectuer ce travail ; il va à rebours des idées reçues et laboure les certitudes : être historien ne va pas de soi et si ce philosophe fut historien ce fut au prix de fondamentales remises en cause des postures, des méthodes et des convictions de l’une comme de l’autre discipline. Le lire et s’accorder avec lui pour ne pas ressembler à ceux « qui cherchent dans toute la mesure du possible à effacer ce qui peut trahir, dans leur savoir, le lieu d’où ils regardent, le moment où ils sont, le parti qu’ils prennent, l’incontournable de leur passion », c’est choisir d’être d’un lieu, d’un moment, d’une passion, afin, comme il le dit encore, de « ne pas effacer de son propre savoir toutes les traces du vouloir »4.

On peut à volonté caricaturer cette position ; le débat sur l’objectivité de l’historien a lui aussi une longue histoire, rappelée dans de nombreux travaux5, et sa persistance montre clairement que la tension qui s’instaure entre le besoin de vérité, de résultats sûrs et l’élaboration de points de vue intéressant la communauté sociale fait partie de l’essence même de l’histoire. Qu’il y ait débat ou controverses n’empêche pas que le travail historien soit situé – entre autres – en ce lieu où le savoir-faire et le vouloir-faire lui sont nécessaires. « Irait-on prétendre que l’étude de l’histoire est bonne pour la vie ? » conclut Philippe Boutry6 dans un article cherchant à situer les diverses tendances de la discipline ; on a bien sûr envie de répondre par l’affirmative à cette question, en mesurant simultanément combien cette assertion est exigeante et oblige à des démarches risquées et ascétiques. On peut du moins exprimer le souhait d’une histoire innervée par le temps, donc irritée par lui. Dans l’actualité tour à tour tragique et mélancolique7, il est des lieux pour l’histoire qui permettent de faire s’affronter le passé et le présent en interrogeant autrement les documents aussi bien que les événements, en cherchant à articuler ce qui disparaît sur ce qui apparaît. A ce propos, Michel de Certeau écrivait encore : « L’écriture de l’histoire vise à créer dans le présent une place à remplir, un “devoir-faire” […]. Ainsi peut-on dire qu’elle fait des morts pour qu’il y ait ailleurs des vivants8. »

L’image est forte ; cependant, pour que l’histoire garde son contenu et sa puissance il faut veiller à ne pas risquer l’anachronisme, à comprendre les mondes passés sans plaquer sur eux des jugements par trop modernes, à travailler précautionneusement les questions posées aux morts en sachant que ce ne sont pas forcément celles posées aux vivants. Cela étant, l’historien est en droit de se demander : face à ce qui est, face à ce qui vient, que dit l’histoire ? tout en maintenant en lui l’intime conviction qu’il est paradoxal d’interroger le récit historique sur l’avenir. Mais le discours historien peut aussi être une pratique d’anticipation.

Des lieux pour l’histoire : ceux qui sont déclinés ici désignent d’une part des situations historiques précises prises au XVIIIe siècle (souffrance, violence, guerre) qui trouvent écho d’une autre manière dans l’actualité d’aujourd’hui ; d’autre part une façon de prendre en compte des modes singuliers d’exister ou d’être au monde (la parole, l’événement, les voix singulières, la multiplicité des relations entre hommes et femmes). Cela fait réfléchir à tout ce qui résiste aux investigations historiques traditionnelles d’appartenance collective aussi bien qu’à celles, singulières, de l’individu. Ces deux ensembles sont reliés par la présence aujourd’hui de configurations sociales violentes et souffrantes, comme de difficultés sociales déséquilibrant l’ensemble des relations entre l’un et le collectif, entre l’homme et la femme, l’être singulier et sa – ou ses – communautés sociales, entre le séparé et son histoire.

« L’histoire entreprend de faire apparaître toutes les discontinuités qui nous traversent9 » : s’il y a une méthode pour approcher les thèmes de la violence et de la guerre, c’est sur cette phrase de Michel Foucault (comme sur d’autres, équivalentes, qui courent tout au long de son œuvre) que l’on peut prendre appui pour la trouver. L’approche du discontinu, de ce qui ne se relie pas automatiquement dans un système lisse de continuités et de causalités évidentes, a pour avantage d’isoler chaque événement et de le rendre à son histoire pure, âpre, imprévisible. En privilégiant ce qui se dérobe à la synthèse, on appréhende le texte, l’archive ou le fait qui s’y loge, comme s’il s’agissait d’une incertitude, d’un état jamais certain, d’un événement qui est et ne sera jamais le même10. La recherche de la discontinuité oblige à un déplacement intellectuel ; à certains moments, elle désinscrit l’événement survenu de sa prétendue nécessité, celle d’habitude privilégiée par les explications de l’historien. Çà et là, aujourd’hui, dans d’assez nombreuses lectures, on peut lire même furtivement que l’histoire a peut-être trop tendance à tout réconcilier et à rendre lisse ce qui en fait ne l’est pas, ce qui donne au lecteur une impression fallacieuse d’inéluctabilité de l’histoire, ou de brouillage de ses acteurs sociaux. Soulignant ce trait, Emmanuel Terray écrit : « Plus le travail est mené de façon approfondie et convaincante, plus les connexions établies sont indiscutables […] et plus le lecteur a le sentiment que les choses, en effet, ne pouvaient pas se passer autrement qu’elles ne se sont passées […]. Il y a aussi une sorte d’effet pervers de l’activité des historiens […] le fait se retrouve ainsi investi d’une nécessité d’autant plus insidieuse qu’elle demeure implicite11. » Les événements et les faits (telles la violence ou les guerres par exemple) coupent souvent la surface du réel non de leur évidence mais de leur tranchant ; ils se trouvent à la perpendiculaire de l’horizon d’attente, le rencontrant à angle droit. Encore faut-il s’en apercevoir puis ensuite les transmettre ainsi dans leur singulière rugosité.

Paroles, faits infimes, opinions d’un seul forment l’autre pôle d’attention de cet ouvrage. De l’Histoire de la folie et de sa première préface12 on avait appris (et cela faisait écho aux travaux et à la pensée de Robert Mandrou) que les propos de folie, ceux des marginaux ou des exclus, les paroles fragmentaires ébauchées lors des interrogatoires de police n’avaient pas à être pour l’historien « du temps déchu, pauvre présomption d’un passage que l’avenir refuse, quelque chose dans le devenir qui est irréparablement moins que l’histoire13 ». Qu’il n’y ait pas de « temps déchu » pour l’historien fut une phrase décisive : le vain, le vide, le rien, l’à peine dit devinrent pour moi des lieux où étudier l’homme et la femme en leurs ébauches, leurs rages et leurs échecs. Ce qui excède ou brise ou déplace la normalité formait des espaces où incliner le regard, d’où raconter l’histoire dans la « racine calcinée du sens ». En travaillant de plus près sur les archives de police, il devenait de plus en plus explicite que la connaissance ne prend acte et raison qu’avec ce qui la subvertit, et les mots de rien organisant d’obscures régions à penser ; l’histoire est aussi faite de cette opacité, celle qui s’intègre si mal au récit ordinaire du cours des choses. Les paroles singulières, les voix uniques sont souvent des poussières de mots que rien – apparemment – n’amarre au temps si ce n’est peut-être la narration de l’historien quand il en fait sa matrice, loin du fatalisme ou du dolorisme. Yves Bonnefoy, dans le journal Le Monde, écrivait il y a peu que « la réalité, fille du désir, n’est pas une somme d’objets, à décrire avec plus ou moins de finesse, mais une communauté de présences14 » ; qu’il soit poète n’empêche pas l’historien de souscrire à cette définition de la réalité qui donne acte aux « présences » d’être à la fois plurielles et en communauté : c’est le sens même des textes écrits ci-dessous que de tenter l’articulation entre ces deux devenirs.

Cette attention au désordre, à la souffrance comme au singulier ne refuse pas les interprétations usuelles de l’histoire et trouve sa finalité dans des effets de vérité qu’elle peut déceler, cela au-delà de l’accumulation du savoir, de la finesse des grilles d’analyse, des mises en place de configurations théoriques. La quête du sens, de l’intelligibilité (celle qui donne aujourd’hui à notre actualité des accents si douloureux) se place dans la recherche historique comme un geste de plus, non séparé des autres, qui cherche à relier les morts aux vivants, le sujet à ses semblables, en indiquant les lieux de leur irréductible séparation, là où ils interrompent l’histoire pour en construire une autre, peu décelable certes, mais dicible.


1.

Sur ces multiples voies qui contribuent peut-être à instituer au cœur de la discipline la conscience d’une « crise » et d’une dilution des pratiques et des objets historiques, voir la récente analyse de Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, Paris, Belin, 1996 ; voir aussi le numéro spécial de la revue Espaces temps, « Le temps réfléchi. L’histoire au risque des historiens », 1995.

2.

Michel de Certeau, L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, p. 28.

3.

Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1993 (1re éd. 1949), préface de J. Le Goff. p. 97.

4.

Michel Foucault, Dits et Écrits, Paris, Gallimard, 1994, vol. II, « Nietzsche, la généalogie, l’histoire. Hommage à Jean Hyppolite » (1971), p. 150 et 156.

5.

Sous la direction de Jean Boutier et Dominique Julia, Passés recomposés. Champs et chantiers de l’histoire, Paris, Autrement, 1996, « A quoi pensent les historiens », p. 13.

Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, op. cit.

6.

Philippe Boutry, « Assurances et errances de la raison historienne », in Passés recomposés, op. cit.

7.

Michel Audisio, Michelle Cadoret, Olivier Douville, Anne Gotman, « Anthropologie et psychanalyse : rencontre à construire », in Journal des anthropologues, n° 64-65, été 1996, p. 127-142.

8.

Michel de Certeau, L’Écriture de l’histoire, op. cit., p. 119.

9.

Michel Foucault, « Nietzsche, la généalogie, l’histoire », loc. cit., p. 154.

10.

Id., Dits et Écrits, op. cit., vol. II, « Radioscopie de Michel Foucault » (1975), p. 792 : « La synthèse reconstituerait l’histoire de l’Occident, on en décrirait la courbe, on en fixerait le destin ; ce ne sont pas des choses qui m’intéressent. Mais ce qui, finalement, dans le creux de notre histoire, dans la nuit des souvenirs oubliés, peut être maintenant repris, récupéré, tiré au jour et utilisé, cela m’intéresse. »

11.

Emmanuel Terray, « Sur le mouvement de décembre », in Journal des anthropologues, n° 64-65, été 1996, p. 207.

12.

Cette préface a disparu des trois rééditions à l’Histoire de la folie, on la trouve à présent dans les Dits et Écrits, op. cit., vol. I, p. 159-167.

13.

Ibid., p. 162.

14.

Yves Bonnefoy, « La lucidité des chimères », in Le Monde, 16 février 1996.

De la souffrance


Cela commence de façon simple : comment l’historien qui, par son métier, est chargé de donner à une société sa mémoire, ses liens avec son passé afin qu’elle puisse mieux vivre avec son présent, comment l’historien peut-il rendre compte de la souffrance ? Comment la traite-t-il ? Que fait-il avec les mots rencontrés exprimant la douleur, quel sens ou quel refus de sens leur donner, et surtout comment peut-il ou doit-il écrire ces suspens tragiques du bonheur ?

Puis cela devient peut-être un peu plus compliqué : l’histoire a-t-elle vraiment l’habitude de faire de ce sentiment un objet de recherche et de réflexion, alors que douleur et souffrance semblent si vite confinées comme étant d’inéluctables conséquences d’événements traumatiques ? Les guerres, les révolutions, les épidémies entraînent de la souffrance : l’historien parle plus aisément des premières que de la seconde. Par ailleurs, quel lien exact tisser avec elle, qui ne soit ni d’indifférence, ni de misérabilisme, ni de déni, moins encore de voyeurisme ? Pourtant, responsable de l’énoncé des événements qui nous ont précédés, l’historien l’est aussi de l’énoncé des souffrances qu’il rencontre dans ses documents, cela d’autant plus que la mémoire de la souffrance est parfois facteur d’événements ultérieurs.

Partons d’un paradoxe si visible qu’il en est étonnant : dans la discipline historique, il ne fait aucun doute que les situations, les événements, les lieux, les objets qui provoquent de la souffrance sont surreprésentés. Ils sont même un des lieux de prédilection de l’histoire, et cela qu’il s’agisse de l’histoire de la vie privée ou de la vie publique. En effet, les thèmes les plus étudiés sont ceux qui abordent les ruptures et les discontinuités les plus souvent souffrantes : la mort, la maladie, le deuil, la violence, les divorces, l’accouchement, les migrations et les séparations occupent une belle place dans l’histoire de la vie privée. En ce qui concerne la vie publique et l’ensemble des événements collectifs, on peut dire la même chose : les émeutes, les émotions populaires, les disettes, la criminalité, les révolutions, les guerres, les départs de soldats, les accidents du travail, les révoltes, les grèves sont très étudiés. Ce sont tous des occasions de souffrances sociales, physiques et politiques. Évidemment, il y a une raison simple à cet état de fait : la rupture, l’événement traumatique sont à la fois repérables et visibles ; par ailleurs, ils sont souvent source d’archives et de documents abondants. La paix, la quotidienneté, la tranquillité, la douceur ou l’amour sont écrits dans les livres de littérature et ne semblent pas trouer l’histoire par des événements. De plus l’historien marque souvent sa temporalité et sa chronologie de ces discontinuités souffrantes, enchaînant le temps à travers ce qui l’a rompu, brisé, interrompu par des événements contraignants ou sanglants.

Ainsi, la plupart du temps scandée par des événements engendrant de la souffrance, l’histoire paradoxalement en garde le rythme sans la dire, sans l’énoncer, sans travailler sur les mots qui l’expriment et ceux qui l’entourent. Elle peut travailler sur la Révolution et ses excès, sur Thermidor et la guillotine en évoquant les catastrophes humaines et politiques que cela implique, sans se tourner pour autant (ou alors rarement) vers les dits de souffrance, qu’implicitement elle pense comme étant des modes d’expression invariants.

La souffrance est considérée dès lors comme l’évidente conséquence de tel ou tel fait ou de telle décision politique ; c’est un bloc en soi, une entité non étudiée en tant que telle. Les gestes qui la provoquent, les rationalités qui y conduisent, les mots qui la disent de telle ou telle façon et ceux qui l’accompagnent – pour la supporter ou la dénier, l’héroïser ou la plaindre – ne figurent pas comme constituant un objet à part entière sur lequel réfléchir et entrant en interaction avec les événements. Il est des systèmes relationnels et culturels qui font des mots de souffrance un monde à comprendre et non un donné inévitable.

 

Il y a bien sûr des exceptions à ce constat un peu péremptoire et il est bien évident que ces dernières années, sous l’effet de la mémoire et de l’effroi politiques, l’histoire du temps présent a été bouleversée et réinterrogée par les nombreux témoignages de souffrance des survivants de la guerre ou des camps de concentration par exemple. Mais dans des temps plus reculés, ou un peu plus lointains, la mémoire des faits – et celle des vivants – étant absente, la souffrance dite semble peu faire partie du récit historique sauf exceptions, ou lorsque ses implications politiques sont flagrantes.

Il faut bien rappeler, évidemment, que dans les années 1975-1985, à la faveur de l’essor de la nouvelle histoire et de ce que l’on appelait alors l’histoire des mentalités, bien des historiens se sont penchés sur des thèmes de la souffrance. On pense tout particulièrement aux célèbres travaux de Philippe Ariès, Michel Vovelle, Robert Favre sur la mort, et aux débats qui se sont dès lors instaurés autour de la réalité. L’inflexion toute particulière donnée à ces travaux les orientait en général dans deux directions : une première idée selon laquelle la mort était plus « vivable » autrefois qu’aujourd’hui parce que accompagnée, ritualisée, symbolisée, alors que le XXe siècle, disait-on, fait vivre la mort dans une souffrance qui ne peut s’épuiser en aucun rite et qui s’effectue dans le vide hospitalier. Une autre question tournait autour des seuils de tolérance de la douleur, plus ou moins élevés selon les époques, de la familiarité plus ou moins grande avec la mort qui pouvait éventuellement faire ressentir moins de chagrin qu’aujourd’hui, de la sensibilité du corps aux différentes formes d’efforts physiques qui lui étaient demandés. Dans ce large cadre, on a même beaucoup débattu du sentiment de l’enfance, pour en tirer parfois de curieuses conclusions sur une sorte d’équation étrange : plus nous aurions vécu dans des temps reculés, moins nous aurions été sensibles, plus la barbarie, la cruauté, la souffrance auraient été considérées comme « normales ».

Finalement, dans l’ensemble de ces débats autour de la mort et des sentiments familiaux, il semble que jamais n’ait été formulée la question suivante : la mort est-elle moins effrayante, moins scandaleuse, moins triste parce qu’elle est visible, présente, ritualisée ? Qu’il y ait « familiarité » avec la mort n’empêche ni la douleur ni l’effroi et chaque époque, chaque culture, chaque classe sociale ou groupe sexuel a des mots pour clamer le scandale, pour dire sa peur, pour étouffer son chagrin. Les pratiques, les rites, les croyances autour de la mort n’empêchent aucunement le sentiment de l’arrachement. Celui-ci a des formes, des mots, des modes d’expression qui ont des implications sociales et politiques, et qui sont de l’histoire à part entière.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.