"Esprit". Des intellectuels dans la cité (1930-195

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Une revue des années 1930, un mouvement vivant, une amitié internationale.


Un projet de révolution personnaliste.


Une aventure d'intellectuels confrontés aux grands drames d'un siècle de fer : la montée du fascisme, le front populaire, la guerre d'Espagne, la crise de Munich, la Seconde Guerre mondiale, Vichy, la Résistance, l'illusion lyrique de la Libération, le stalinisme, la guerre froide, la décolonisation...


Publié le : samedi 25 avril 2015
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EAN13 : 9782021245714
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Du même auteur

Histoire politique de la revue « Esprit », 1930-1950

Éd. du Seuil, « L’Univers historique », 1975

 

La République se meurt. Chronique 1956-1958

Éd. du Seuil, 1978

rééd. Gallimard, « Folio Histoire », 1985

 

« La Gauche depuis 1968 »

in Jean Touchard, La Gauche en France depuis 1900

Éd. du Seuil, « Points Histoire », 1981

 

Mémoires d’un communard. Jean Allemane

présentations, notes et postface

Maspero, 1981

 

Édouard Drumont et Cie

L’antisémitisme et le fascisme en France

Éd. du Seuil, « XXe siècle », 1982

 

La Fièvre hexagonale

Les grandes crises politiques, 1871-1968

Calmann-Lévy, 1986

rééd. Éd. du Seuil, « Points Histoire », 1987, 1995

 

Chronique des années soixante

Le Monde/Éd. du Seuil, « XXe siècle », 1987

rééd., « Points Histoire », 1990

 

1789. L’année sans pareille

Le Monde/Orban, 1988

rééd. Hachette, « Pluriel », 1989

 

Nationalisme, Antisémitisme

et Fascisme en France

Éd. du Seuil, « Points Histoire », 1990

 

L’Échec au Roi, 1791-1792

Orban, 1991

 

Le Socialisme en France et en Europe

XIXe-XXe siècle

Éd. du Seuil, « Points Histoire », 1992

 

Les Frontières Vives

Journal de la fin du siècle (1991)

Éd. du Seuil, 1992

 

Parlez-moi de la France

Plon, 1995

EN COLLABORATION
AVEC JEAN-PIERRE AZÉMA

Les Communards

Éd. du Seuil, 1964 ; éd. revue et complétée en 1971

 

Naissance et Mort de la IIIe République

Calmann-Lévy, 1970 ; éd. revue et complétée en 1976 ;

rééd. sous le titre La Troisième République

Hachette, « Pluriel », 1978, 1986

OUVRAGES COLLECTIFS

Pour la Pologne

Éd. du Seuil, 1982

 

Pour une histoire politique

Éd. du Seuil, « L’Univers Historique », 1988

 

Les Lieux de mémoire, t.8

Gallimard, 1993

 

Histoire de l’extrême droite en France

Éd. du Seuil, « XXe siècle », 1993

rééd., « Points Histoire », 1994

 

La France de l’Affaire Dreyfus

Gallimard, 1994

Avant-propos


L’objet de cette étude, dont la première édition date de 1975, est une revue qui, née dans le bouillonnement intellectuel des années 30, a marqué plusieurs générations : l’histoire d’Esprit depuis sa conception jusqu’à la mort de son fondateur, Emmanuel Mounier, en 1950. Vingt années dramatiques, au cours desquelles la France fut affrontée à la crise économique internationale, à la victoire du nazisme en Allemagne, à une nouvelle guerre mondiale, à des lendemains de Libération qui n’annonçaient guère les « trente glorieuses », enfin aux débuts d’une guerre froide qui divisait le monde en deux camps inconciliables. Cette double décennie fut le temps des grandes mobilisations intellectuelles : pour ou contre le fascisme italien, pour ou contre Franco, pour ou contre les accords de Munich, pour ou contre Vichy, de Gaulle, la Résistance, le communisme… Les littérateurs les plus angéliques s’y brûlèrent les ailes.

Les intellectuels de la revue Esprit ont appris sous les coups répétés de l’événement ce qu’il en coûte de faire l’ange quand on a les pieds dans la boue de l’histoire. Se tenant d’abord, à l’instar de Mounier, dans l’empyrée des idées, des convictions et des condamnations, ils ont dû par nécessité se colleter avec la réalité, apprendre à penser le politique. Aux sommations de l’heure, ils ont répondu avec leurs aptitudes et leur culture propres, qui ne sont pas les nôtres. Le b-a-ba de la démarche historienne est de nous transporter dans l’époque que nous soumettons à nos questions : notre curiosité et notre sensibilité d’aujourd’hui, pour légitimes et stimulantes qu’elles sont, ne doivent pas nous faire tomber dans la faute majeure de l’anachronisme.

Ainsi, nous pouvons être étonnés par l’antilibéralisme d’Esprit et son hostilité réaffirmée au parlementarisme. La critique antilibérale des années 30 est, en fait, au cœur de ce que les Allemands appellent « l’esprit du temps » (Zeitgeist) ; elle apparaît comme un lieu commun de la nouvelle génération intellectuelle, qui pressent la fin de la civilisation bourgeoise, avant même l’oracle fracassant du « Jeudi noir » de Wall Street, en octobre 1929. Le modèle communiste et l’exemple fasciste tranchent pour beaucoup avec la médiocrité française. Mounier et ses amis ont rejeté les deux voies totalitaires de l’époque, mais sans accepter le déclin d’une démocratie qui n’était plus qu’une caricature d’elle-même. Toute la difficulté pour eux était de formuler leurs espérances sans renoncer à prendre parti dans l’instant. A travers leurs attitudes, leurs déchirements, leurs contradictions, nous saisissons au vif la tension permanente qui caractérise la fonction de l’intellectuel, partagé entre la défense des valeurs intemporelles et les compromis qu’impose l’engagement dans les affaires de la Cité. C’est pourquoi j’ose croire que l’intérêt de ce livre dépasse les limites suggérées de prime abord par son titre.

 

Ce travail eût été impossible sans les échanges que j’ai eu la chance de multiplier avec les témoins de cette aventure commencée en 1930. Leurs apports étant parfois très importants, j’ai cru bon de placer la liste de leurs noms à la rubrique des « sources », en fin de volume. C’est à cette première page cependant que je tiens à exprimer à tous mes remerciements chaleureux ; et à trois d’entre eux une reconnaissance supplémentaire : à Mme Vve Emmanuel Mounier, qui a tout fait pour mettre à ma disposition ce qui existait à sa connaissance de documentation inédite – en particulier les carnets de Mounier et une partie de sa correspondance ; à Pierre-Aimé Touchard, qui lui aussi m’a communiqué de précieuses lettres inédites et a su me faire profiter à plusieurs reprises des trésors de sa mémoire ; à Alex Derczansky enfin, dont l’amitié fidèle s’est concrétisée pendant ces mois de travail en multiples conversations, pleines de ses questions stimulantes, de ses remarques lumineuses, et de ses bons conseils. Il va de soi qu’en citant ces noms je ne me pare d’aucune caution morale, j’assume évidemment seul la responsabilité de ce livre.

CHAPITRE PREMIER

Points de repère


Esprit, pourquoi ?

Pour rendre raison de la naissance d’Esprit, il importe sans doute de remonter plus haut que 1932, date de son apparition ; de regarder plus loin que le petit groupe d’amis qui en est l’origine ; de ne pas se laisser enfermer dans le décor pourtant vaste de la crise économique, par laquelle il est convenu d’épuiser toute l’explication du nouvel avant-guerre. L’affaire Dreyfus, la Grande Guerre, la condamnation de l’Action française par Pie XI, voilà parmi d’autres autant de faits qui ont concouru, chacun à sa manière, à la création de la revue qui nous occupe. On peut dire, si l’on veut ramasser une réalité complexe dans une formule simple, qu’Esprit est apparu au nœud de trois crises à peu près simultanées : celle d’une société, bouleversée par la guerre et bientôt par la grande dépression économique ; celle du mouvement ouvrier, déchiré par la révolution bolchevique ; celle d’un milieu catholique qui n’a pas encore retrouvé sa place dans la cité. Cette triple crise est vécue et interprétée par des intellectuels, et c’est sans doute par là qu’il faut commencer. Esprit n’est pensable que dans un pays où l’intellectuel jouit d’un certain statut moral et s’attribue une fonction originale dans la société.

1. Une hérédité : l’intellectuel français

L’affaire Dreyfus a été la genèse épique des intellectuels français. C’est par ce néologisme d’« intellectuels » – attribué à Clemenceau – que les écrivains et les universitaires dreyfusards à partir de 1898 se sont habitués à signer les pétitions et les manifestes qu’ils publiaient en faveur de la révision d’un procès truqué par lequel le capitaine juif Dreyfus avait été condamné à la déportation à l’île du Diable. Bernard Lazare, Charles Péguy, Lucien Herr, Daniel Halévy, Anatole France, Marcel Proust sont, parmi d’autres, ces hommes de plume qui ont défendu publiquement les valeurs universelles de la vérité et de la justice contre les intérêts apparents de la défense nationale, incarnés dans le conseil de guerre qui a condamné Dreyfus. A cause de son article retentissant, « J’accuse », paru dans L’Aurore en janvier 1898, de son procès, de sa condamnation, des persécutions dont il a été l’objet de la part du camp nationaliste, Émile Zola a gagné le premier rang de ces intellectuels dont il a fait figure de symbole. Par le dreyfusisme, l’intellectuel français est devenu la conscience morale de la République ; par son engagement courageux dans une affaire d’État où il défiait les puissances en place et bravait l’opinion publique, il a acquis à sa fonction critique – par sa victoire même qui fut la révision du procès – un droit de cité inconnu des autres pays.

Ces « intellectuels », cependant, n’ont pas rassemblé sous la bannière dreyfusarde tous ceux qui en France faisaient profession de penser et d’écrire. L’antidreyfusisme a compté dans ses rangs quelques-uns des noms les plus célèbres de la littérature, Barrès en tête. L’anti-intellectualisme a été alors formulé et défendu par les intellectuels nationalistes qui ont dénoncé les « abstractions » de leurs adversaires, « aristocrates de la pensée », « pauvres esprits empoisonnés » perdant l’instinct de la race et le sens de la nation. L’Action française, que Charles Maurras va faire triompher dans la jeunesse nationaliste et dans les milieux catholiques, prend le relais de Barrès pour fortifier la défense intellectuelle des valeurs et des intérêts français contre les intellectuels universalistes.

Ainsi, de l’affaire Dreyfus deux types d’intellectuels ont surgi : l’universaliste et son contraire, le nationaliste ; le premier s’engage au nom de la morale et des principes humanitaires ; le second au nom de la nation menacée de toutes parts. La guerre de 1914-1918 n’a pas changé fondamentalement les termes du débat mais elle a été la revanche des intellectuels nationalistes : dans la guerre et par la guerre les principes universels se sont effondrés, la morale kantienne n’a pas pesé lourd face aux mitrailleuses ennemies. De cette victoire du singulier national, le nationalisme et particulièrement l’Action française ont gagné en autorité et en audience. Mais l’« universel » a pris la forme d’une nouvelle menace auquel l’esprit casqué a dû parer d’urgence : celle de l’internationalisme prolétarien. La Revue universelle, créée en 1920, sous la direction de Jacques Bainville, entend donc reprendre à son compte l’« universalité » – sous direction française, il va de soi ! – pour la défense d’un Occident en danger : « L’Internationale de la Révolution s’organise : elle a des journaux, des revues qui répandent sa doctrine et soutiennent sa cause. Rien de méthodique n’a été essayé jusqu’ici pour mettre cette propagande en échec. L’attaque étant internationale, la défense doit également s’étendre aux nations. » Les principaux collaborateurs de cette revue s’appellent Henri Massis, rédacteur en chef, Léon Daudet, Maurice Barrès, René Benjamin, Henry Bordeaux, André Rousseaux, sans compter Charles Maurras ; pendant quelque temps, on y voit aussi la signature de Georges Valois (avant sa rupture avec l’AF) et celle de Jacques Maritain (avant la condamnation romaine de 1926).

La grande revue française des années vingt reste cependant La Nouvelle Revue française, fondée en 1909, dirigée à partir de 1919 par Jacques Rivière ; de 1925 par Jean Paulhan… Revue sans doute éclectique où la plupart des grands écrivains apportent leur contribution : Gide, Valéry, Claudel, Giraudoux, Drieu la Rochelle, Montherlant, etc. Malgré la diversité des tempéraments et des idéologies, on s’accorde sur une conception rigoureuse de l’art et de la littérature : ceux-ci ne doivent pas être au service d’une cause partisane, leur indépendance y est défendue avec conviction. En 1927, Julien Benda, l’un des principaux animateurs de la NRF, publie La Trahison des clercs, où il défend les principes d’un art et d’une pensée désintéressés, au nom des valeurs éternelles et universelles, contre ceux qui ont mis leur lyre et leur plume au service des « passions de races », des « passions de classes », des « passions nationales ». Le clerc peut prendre position sur la place publique pour la défense de la Justice et de la Vérité, mais il n’est pas homme de parti. Benda voit chez un Voltaire lors de l’affaire Calas, chez un Zola lors de l’affaire Dreyfus, les bons exemples de la mission du clerc, qui doit demeurer le continuateur fidèle de Platon et de Kant.

Julien Benda visait surtout dans son pamphlet l’armée des écrivains nationalistes, les Bourget, les Barrès, les Maurras, les Sorel, ceux qui affichent leur mépris de la « morale universelle » – quand bien même c’est dans une revue dite universelle qu’ils exercent leur « attachement au particulier ». Cependant le dreyfusisme austère, conceptuel, intellectuel de Benda ne s’accommode pas davantage de ce qu’il appelle l’humanitarisme sentimental, dont les représentants de jadis étaient Diderot, Michelet et Proudhon, et ceux d’aujourd’hui les Romain Rolland et les Georges Duhamel. A travers ces deux noms-là, c’est une troisième revue qui se trouve désignée, complétant l’environnement intellectuel de ces dix premières années d’après-guerre : en avril 1923 paraît le premier numéro de la revue Europe, de Romain Rolland et de Jean-Richard Bloch. Europe est tout à la fois dirigée contre La Revue universelle (la contre-révolution) et contre la NRF (temple de la « pensée pure »). Au moment où la Chambre bleu horizon soutient la politique agressive de Poincaré en Allemagne, Europe proclame dès son premier numéro : « Ceux qui, aujourd’hui, prêchent la réconciliation et l’union sont les plus attachés à l’idée de châtiment. Ils cherchent, d’autre part, à mettre dans l’impossibilité de s’exprimer tous ceux qui partagent des opinions opposées aux leurs. Ils ceignent le casque et empoignent l’épée chaque fois qu’ils parlent à l’étranger. » Et puisqu’on parle depuis 1914 d’« union sacrée », que ce soit « l’union entre tous les hommes, tous les peuples égaux…». Europe, revue pacifiste et humanitaire, vulgarise la pensée de Tolstoï, celle de Gandhi, ouvre ses pages jusqu’aux influences les plus lointaines, combat la littérature nationaliste, défend l’idée que l’Allemagne n’est pas seule responsable de la guerre… L’influence de l’exemple soviétique y est de plus en plus sensible, au point que R. Rolland déclare bientôt son espoir de « concilier la pensée de l’Inde et celle de Moscou » et qu’en 1927 il adhère publiquement au communisme. Europe s’est imposée comme la revue des intellectuels de gauche, communisants, hostiles à la gratuité de l’art, à l’aristocratie de la « pensée pure » (Benda s’en prend, lui, aux « âmes plébéiennes »), confiants dans « les forces sociales… en travail depuis la Révolution » que Michelet a annoncées, que Marx a décrites et pour lesquelles Jaurès a donné sa vie.

L’existence et l’importance de ces trois revues – sans préjudice des autres qui, comme La Revue des Deux Mondes, n’en finissent pas de vieillir – appellent deux remarques. La première a trait à la domination de l’intelligentsia par les écrivains ; l’intellectuel est d’abord un homme de lettres… Alors que les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale connaîtront l’influence dirigeante des philosophes et des praticiens des sciences humaines, l’entre-deux-guerres est encore l’époque du littérateur. C’est pourtant au cours des années 30 qui restent le temps de l’écrivain-roi qu’on assiste à la montée en force d’un autre type de revue, dont la finalité est extra-littéraire, visant à intégrer l’esthétique dans une conception plus globale de la société, qu’on veut comprendre et changer.

La seconde remarque vise l’objet lui-même de la revue, qui se distingue du livre et du journal pour être le moyen d’expression propre des intellectuels. Certes, ceux-ci font des livres, collaborent éventuellement à un journal, mais, contrairement à celui-ci, la revue est moins soumise au marché, à l’actualité, au rythme syncopé de la presse quotidienne ; et, contrairement au livre, la revue est une entreprise collective, une sorte de pétition renouvelée. Le modèle de la revue intellectuelle, nouveau cénacle indépendant, lieu de rencontres et d’échanges, où se tissent des solidarités, voire des complicités, a été La Revue blanche (1889-1903) des frères Natanson, à laquelle l’affaire Dreyfus acheva de donner son identité, avec Félix Fénéon, Lucien Herr, Léon Blum, Marcel Proust… Modèle, disions-nous, dans la mesure où la revue devient un lieu de ralliement, un drapeau, une chapelle, pour les intellectuels – contrairement aux revues traditionnelles qui échangent les signatures entre elles. Appartenir à une revue, à son comité de rédaction, c’est, pour le combattant des idées, comme appartenir à un parti.

Il n’est donc pas étonnant que les jeunes gens issus de l’Université aux environs de 1930, brûlant de prendre la parole, ne trouvant pas dans les grandes publications existantes ni le ton qui leur plaît ni la place qu’il leur faut, en viennent à décider : « Nous aussi nous aurons notre revue. »

2. Une époque : la mort de la société bourgeoise

A qui se demande dans quel terrain historique a surgi la revue Esprit, le volcan de la crise économique s’impose d’emblée ; il faut pourtant y regarder de près. Dans les évocations de l’entre-deux-guerres, il est convenu d’opposer les années vingt, pleines de grâce, d’insouciance et de charleston, à la dureté dramatique des années 30. La première décennie est séparée de la seconde par l’irruption du krach général. De fait, vers 1930, l’histoire de l’Occident connaît des « années tournantes » : le constat en avait été fait à chaud. « Nous sommes dans une époque de transition, de destruction et de création », écrivait Henri Lefebvre en 1932. Or, l’histoire d’Esprit plonge ses racines dans ces années-là ; on serait tenté de conclure que la naissance de la revue de Mounier procède de la rencontre qu’une génération nouvelle a faite avec la grande crise de civilisation des années trente.

Cette affirmation appelle quelque nuance. L’idée de fonder une revue a été pour Mounier et ses camarades de deux années antérieures à sa réalisation (1932). En 1930, l’opinion française n’a pas conscience du chaos dont le monde est menacé à la suite de la faillite financière qui, d’Amérique, se propage peu à peu en Europe : la France semble à ce point épargnée que le gouvernement Tardieu, fort d’un budget en excédent depuis 1926, s’ingénie à mettre à profit ce « trésor » au moment même où déclinent les derniers feux de la prospérité. C’est pendant ces années de prospérité, disons de 1925 à 1930, qu’Emmanuel Mounier et les cofondateurs d’Esprit ont aiguisé leur critique, ressenti l’exil intérieur auquel ils étaient condamnés et imaginé les premières formules de leur refus. On dira donc avec plus d’exactitude que la revue Esprit a reçu le jour d’une génération de l’après-guerre et d’une société bourgeoise à la veille de son effondrement.

UNE GÉNÉRATIONORPHELINE

Emmanuel Mounier, principal fondateur d’Esprit, est né en 1905. Il n’est pas le seul : Sartre, Raymond Aron, en compagnie desquels il se présente à l’agrégation de philosophie en 1928, Nizan, « cothurne » de Sartre à l’École normale, sont nés aussi cette année-là, décidément féconde, et l’on pourrait allonger la liste. Entre cette génération de l’après-guerre et la génération bleu horizon, il n’y a pas de commune expérience : les « anciens combattants » les plus jeunes paraissent d’un autre siècle. « Nous nous félicitions, écrira H. Lefebvre, d’avoir échappé à la boue des tranchées, qui ne cessait pas de maculer à nos yeux les pédants de la gloire, les rhéteurs de la victoire. Jamais peut-être un conflit de générations n’a été aussi aigu…»

Mais combien restaient-ils qui avaient fait la guerre ? Plus de quatre ans d’hostilités ont enseveli un million et demi de Français, des hommes jeunes pour la plupart. Cette saignée sans précédent dans le corps d’une nation précocement atteinte par la dénatalité accuse le vieillissement de la France. Entre les lycéens des années vingt et les survivants qui leur font la classe, les « pères » font défaut : enterrés, « gazés », ou « gueules cassées » pour le reste de leurs jours. Même quand ils sont revenus du massacre à peu près entiers, ils n’étaient pas là, les pères, ils ont manqué pendant quatre ans. Certains fils y ont gagné une précoce maturité. Sartre qui a perdu son père très jeune nous raconte qu’il en résulta pour lui une heureuse absence de sur-moi. Nizan, lui, évoque « la licence donnée par l’absence de nos pères » et cette occasion d’une « enfance miraculeusement soustraite aux complots pacifiques de l’ordre : la guerre nous a permis de vivre ». Ce ne fut pas le cas de tous ces enfants du siècle – l’éducation de Mounier notamment a été solidement encadrée. Mais Mounier appartient bien à cette génération d’après, qui trouve peu de maîtres chez les quadragénaires raréfiés des années vingt, et qui se sent séparée par un abîme des vieillards qui dirigent la France. Le « trou » creusé par la surmortalité de guerre dans la pyramide démographique française est à combler. La génération de 1930 dans son ensemble a pu éviter le fardeau de « ces géniteurs invisibles à cheval sur leurs fils pour toute la vie » (Sartre). Forte de son autonomie, convaincue de la faillite des générations précédentes, allégée des supérieurs et des aînés qui encombrent généralement les places, la génération de 1930 s’exprime spontanément avec son propre langage : « Il y avait des choses à penser qu’on ne pouvait écrire nulle part », écrit Mounier ; « à nous autres pianistes de vingt-cinq ans, il manque un piano. »

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