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Est-il des moyens de rendre les Juifs plus utiles et plus heureux ?

De
652 pages

En cette fin de xviiie siècle, les Lumières à la française magnifient l'idée de régénération. En s'en emparant, l'utopie révolutionnaire a voulu rejeter les valeurs anachroniques du passé. Or, cette aspiration à l'invention d'un homme nouveau tourné vers la Raison trouve une de ses premières formulations dans le fameux Essai sur la régénération physique morale et politique des Juifs de l'abbé Grégoire, rédigé à l'occasion du concours de l'Académie de Metz, en 1787. Grégoire, favorable à l'émancipation des Juifs, soutient que celle-ci doit passer par l'oubli des rêveries talmudiques et des traditions qu'il juge burlesques. Au même moment, rien de tel n'est exigé des protestants par les philosophes qui défendent leur pleine entrée dans la cité ni des Noirs des colonies pour lesquels ils réclament la fin de l'esclavage.


Ce concours marque donc un moment unique dans l'histoire de la France moderne. Pourtant, à l'exception du texte publié de l'abbé Grégoire, sans cesse lu et commenté, on ignorait presque toutdes manuscrits déposés par les autres candidats, et même de la première version de celui de Grégoire. Pierre Birnbaum a eu l'idée de les rechercher aux archives de Metz et de Nancy. Les voici enfin publiés dans leur intégralité.


Leur mise au jour et leur comparaison systématique dans le présent ouvrage opèrent comme un révélateur : la question de l'entrée dans l'espace public des Juifs apparaît comme le symbole d'une difficile relation entre citoyenneté et pluralisme culturel, qui hante jusqu'à nos jours la société française.





Professeur émérite à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Pierre Birnbaum est l'auteur de nombreux ouvrages dont, au Seuil : Les Fous de la République. Histoire politique des Juifs d'État, de Gambetta à Vichy (1994), La République et le Cochon (2013) et Léon Blum. Un portrait (2016).


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« ESTIL DES MOYENS DE RENDRE LES JUIFS PLUS UTILES ET PLUS HEUREUX ? »
PIERRE BIRNBAUM(présentation et édition)
« ESTIL DES MOYENS DE RENDRE LES JUIFS PLUS UTILES ET PLUS HEUREUX ? »
Le concours de l’Académie de Metz (1787)
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
Ce livre est publié dans la collection L’UNIVERS HISTORIQUE fondée par Jacques Julliard et Michel Winock et dirigée par Patrick Boucheron.
ISBN 9782021183184
© Éditions du Seuil, avril 2017 Avec le soutien de la Fondation du judaïsme français, de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, de la mairie de Metz et de l’université de Jérusalem.
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Pour Judith
Introduction
e LeXVII siècle fait figure d’âge d’or de l’hébraïsme : il suscite un immense intérêt à l’égard de l’Ancien Testament et de l’histoire juive, un retour sans précédent aux enseignements de la Bible. On étudie lhébreuenHollandemaisaussiàOxfordetCambridge,onadmireleTalmud et les commentaires rabbiniques, on traduit le Zohar ainsi que nombre de textes de penseurs juifs. L’Ancien Testament façonne alors largement le monde de Rembrandt, celui de Milton, de Pascal ou de Racine, irrigue les pensées de Grotius, de Pufendorf et influence, tout particulièrement en Angleterre ou en Hollande, la théorie politique 1 classique dans son ensemble, de James Harrington à Thomas Hobbes . Tous, ou presque, se montrent subjugués par le modèle d’une Répu blique hébraïque où la loi divine s’impose en prévenant l’idolâtrie à l’égard du monarque, une république instaurant une tolérance essen tielle qui trouverait son origine dans les lois noahides universalistes 2 s’appliquant aux nonJuifs, aux étrangers, à tous les enfants de Noé .
1. Eric Nelson,The Hebrew Republic. Jewish Sources and the Transformation of Euro pean Political Thought,; Frédéric Hermann,Cambridge, Harvard University Press, 2011 e « Israël, un modèle pour l’Angleterre duXVIIsiècle ? »,Revue de la société d’études anglo e eo américaines desXVIIetXVIIsiècles, n 64,2007. Charles Leben souligne que « ce mouve ment vers les études juives donna naissance à un ensemble d’érudits, les chrétiens hébraïsants, e qui ont joué un rôle considérable dans l’évolution des idées dans l’Europe duXVIIsiècle. C’est à eux que l’on doit un immense travail de traduction en latin de tout ce qui compte dans la tradition juive, aussi bien les textes talmudiques que leMishneh Torah, la grande codification du droit hébraïque de Maïmonide, les commentateurs bibliques du Moyen Âge, les grammairiens, les philosophes, les kabbalistes, etc. Tous ces livres de la tradition juive, traduits en latin, vont être lus avec ardeur par des lecteurs qui s’appellent Hobbes, Harrington, Milton, Locke et bien d’autres »in« La référence aux sources hébraïques dans e o la doctrine du droit de la nature et des gens auXVIIsiècle »,Droits, n 56, 2012, p. 185. 2. Eric Nelson,The Hebrew Republic,op. cit., chapIII; Menahem Lorberbaum, Michael Walzer, Noam Zohar (dir.),The Jewish Political Tradition, New Haven, Yale University Press, 2003, vol. 2.
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« Estil des moyens de rendre les Juifs plus utiles et plus heureux ? »
Ce n’est pourtant pas dans ce contexte si attentif à la culture juive que les Juifs comme acteurs concrets accèdent à la modernité : ces 3 Lumièreslà, fréquemment anglaises , qui se nourrissent des textes de la tradition hébraïque, si vivante en cette époque de « modernité pré 4coce », ne suscitent en rien, dans les faits, leur émancipation. Un pro fond hiatus persiste donc entre le rayonnement de leur culture et leur statut réel, aux marges de la société. C’est davantage une justification économique fondée sur l’intérêt de la société globale qui alimente, chez de rares penseurs, le débat concernant la question de l’améliora e tion de leur statut. En effet, durant la seconde moitié duXVII siècle, leur participation au commerce international, aux échanges avec les colonies, semble marquer presque « l’apogée » de leur intégration à l’économie européenne : dès lors, la culture juive ainsi que les struc tures communautaires autonomes paraissent, à travers ce continent, 5 « atteindre leur plus haut point ». De Leipzig à Francfort, de Livourne à Venise et Londres mais aussi Amsterdam ou de Bordeaux jusqu’aux Caraïbes, les Juifs contribuent, en effet, aux échanges économiques et à l’accroissement de la richesse globale des sociétés européennes. C’est dans ce contexte que plusieurs penseurs juifs s’emparent eux mêmes du thème du « doux commerce » pour justifier l’indispensable place de leurs coreligionnaires dans le cycle des échanges écono miques où ils participent à l’accroissement de la richesse globale. La plaidoirie en faveur de leur émancipation résulte donc à cette époque d’une thèse utilitariste bien entendue que partagent penseurs juifs et non juifs, au carrefour des échanges économiques européens où le commerce règne en maître. Elle trouve son origine dans les écrits du grand rabbin Simone Luzzattoqui,lepremier,en1638,protestecontrelexpulsionéventuelle des Juifs de la république de Venise en soulignant, comme unique argument, qu’ils font figure par excellence de marchands utiles à l’économie. En effet, « ils ne sont ni vénitiens ni étrangers, ils sont disséminés dans l’univers » et « n’ont pas de patrie où ils aspirent à aller » étant donné leur grande « dispersion » qui les incite à « acquérir des autres nations des coutumes différentes ». Ils n’ont donc accès ni
3. Roy Porter,Enlightenment. Britain and the Creation of the Modern World,Londres, Penguin Books, 2000, p. 231 et 353. 4. David Ruderman, Early Modern Jewry. A New Cultural History, Princeton, Princeton University Press, 2010, chap.VI. 5. Jonathan Israël,European Jewry in the Age of Mercantilism. 15501750,Oxford, Clarendon Press, 1985, p. 171 et 184.