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Galatrat

De
266 pages

Julien Sciolla invite le lecteur à « entrer dans la magie des lieux et dans l'histoire de (son) village ». Au jour le jour, nous suivons le quotidien de Joseph, berger à Volvent dans la Drôme, rythmé par les saisons et les plaisirs simples. Sa vie de solitaire en harmonie avec la nature lui laisse la liberté de méditer et d'acquérir quantité de connaissances. Dans un style lyrique et chatoyant, l'auteur décrit le magnifique paysage dans lequel évolue cette figure de sage. Entraîné comme son entourage par une vague de reconversion, Joseph choisira la profession de gendarme. Égrenant les anecdotes impliquant d'autres habitants du village ou de la région, Julien Sciolla remonte le temps pour décrire les transformations progressivement à l'œuvre. Il ne peut s'empêcher de constater avec une certaine amertume la disparition de nombre de métiers du monde rural. S'appuyant sur la citation de textes bibliques, il tente de comprendre le sens profond des événements passés. Avec une « gratitude heureuse », il trouve grâce à l'écriture un moyen de redonner vie à une époque révolue et de rendre hommage à ce lieu qui habite sa mémoire pour toujours. Des photographies en couleurs viennent illustrer et enrichir l'ouvrage.


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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-21458-2

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

A mon père Pierre Sciolla +

à ma mère Julia Grassot +

à René, Simone + et Thérèse +

 

Ma reconnaissance va à ceux qui m’ont encouragé, aidé et à ceux qui ont participé à la réalisation de cet ouvrage :

Joseph Grassot +, Pierre Grassot +,

Joseph-Gabriel Faresse, Germain Grassot +

Gabriel Grassot, Paul Faresse

Citation

 

« Pradelle, dans tes prés vont des pâtres frivoles.

Des grottes de Reychas aux pentes d’Auribel,

Ils savent des secrets que nul autre mortel

Ne saurait arracher à la nature folle. »

Frédéric GRASSOT

« Si tu ne sais où tu vas,

souviens-toi d’où tu viens ».

Proverbe du Bénin

Les noms des gens et des lieux sont vrais. Ceux-ci n’ont pas changé, même s’ils vivent toujours à leur manière et donc se transforment. Ceux-là pourront se reconnaître qui vivent encore ! même s’ils ne sont pas les auteurs de tout ce qui est écrit ici. L’auteur peut assurer que ce qui est dit est au plus prés de la vérité historique, même s’il faut bien de temps à autre laisser aller son imaginaire ! ce qui permettra au lecteur d’entrer dans la magie des lieux et dans l’histoire de ce village.

Puisqu’il faut toujours une PREFACE !

Il m’arrive de retourner au pays, là où mes parents ont été paysans. Les courts passages que j’y fais, font toujours naître en moi des sentiments de gratitude heureuse. Ces « visitations » réveillent sans doute quelques souvenirs de ma petite enfance. Elles sont pour moi la rencontre multiple de tous ceux et toutes celles qui comme moi sont nés dans ce « Désert ».

Au dernier tournant de la route c’est mon cœur qui, par mes yeux, regarde VOLVENT quand le soleil couchant découpe le village qui s’endort sur son promontoire. J’arrête quelquefois ma voiture pour l’admirer et en quelque sorte m’adresser à lui, seul à seul, pour lui dire le bonheur que j’ai d’être là. Alors je crois qu’il me parle !

De nombreuses maisons sont en ruines auprès de petits enclos que des grillages éventrés ne protègent plus des chèvres. Jadis les femmes y faisaient quelques légumes. Des maisons mal réhabilitées crient d’exister ainsi avec leurs tuiles plates et leurs grands murs en aggloméré qu’on a négligé de crépir. Pourtant le clocher ajouré lève encore la tête un peu au-dessus des toits, vigilant et priant sur ce village presque éteint.

Je pourrais avoir sur ce village le regard de l’instant, admiratif de la beauté du lieu qui est réelle, quand les ombres s’affalent et le mangent lentement. Mon regard va plus loin et devine toutes ces années passées. Elles sont là encore qui se bousculent et se rejoignent les unes et les autres, avec leurs jours heureux et tragiques. L’épaisseur de l’histoire se réduit à cette image magnifique et j’ai sous les yeux, comme figé dans les pierres répandues alentour, ce temps des hommes et des femmes qui s’y sont aimés, qui y ont accueilli tant d’enfants, qui par leur travail ont tiré de ce sol ingrat tant de richesses ! Ce temps des amours et des colères, temps des rires et des larmes ! ce poids d’humanité est toujours là, c’est le trésor du village, il y restera.

Le vent, qu’il soit du Nord ou du Midi est ici contrarié dans son passage. Il heurte Servelle quand il vient du Sud et Châteauvieux le freine quand il descend du Nord. Alors ce vent se met à tourner de colère dans cette vallée, close à l’Est par le col des Roustans et il tourne tant et tant que les anciens ont donné à leur village ce nom tiré du latin : VOLVENT !

C’est du moins l’interprétation que je préfère, mais je dois à la vérité de dire qu’il y en a d’autres ! Le nom de Volvent a toujours intrigué les philologues qui hésitent entre un endroit venté, un nom d’homme romain ou un dérivé du latin « volvere » qu’ils traduisent par « rouler » ! Cette dernière hypothèse pourrait s’appliquer aux eaux tourbillonnantes du « Trou Arnaud » qui se situe au pied du Cuchet. On peut aujourd’hui entrer dans cette caverne naturelle qui conduit à des siphons par plus de mille mètres de galerie.

Chapitre 1

Où le lecteur est invité à accompagner

le berger et son chien dans la montagne.

Il voudra bien se tenir à distance

pour ne pas les déranger !

Entre buis et lavandese cachent des bergeries

dont les formes souples épousent les pentes des collines.

Se confondant avec les rochers

elles appartiennent bien davantage à la terrequ’aux hommes.

Sur les pentes rondes de Combe-Chaude comme lacérées par les traces que font les brebis à force de paître dans les mêmes landes, Joseph avance évitant les grosses pierres sur lesquelles parfois un clou de ses vieux souliers crissait. Penché en avant, son pas de faible amplitude est régulier, lent, comme on marche sur ces collines qui depuis si longtemps qu’elles voient paître les troupeaux de brebis et de chèvres, moutonnent elles aussi comme par sympathie affectueuse.

Rita, sa chienne, avance aussi mais plus allègrement, gambadant de-ci de-là, devant, derrière et reniflant soudain un caillou banal mais qui gardait encore l’odeur d’un gibier qu’elle seule savait reconnaître. En vain elle claque ses dents sur un papillon matinal qui se laissait approcher de trop près. Rita ne s’écarte guère, pas plus de cinq à dix mètres, elle sait par expérience que son maître peut avoir besoin d’elle pour partir en flèche, ramener cette jeune brebis qui toute occupée à brouter s’attarde loin des autres.

C’est pourquoi Rita après avoir tourné autour de Joseph vient devant lui, pousse quelques gémissements complices, recule et semble interroger son maître : « Alors ! que veux-tu ? Où faut-il aller ? » Gardant la main gauche dans la poche arrière de sa lourde veste, là où il serre d’ordinaire quelques grives trouvées dans ses pièges, Joseph avance l’autre main pour une caresse et Rita s’écarte vivement, rassurée, en aboyant.

Rita ! peut vous paraître un nom étrange pour une chienne, mais Joseph avait choisi ce nom parce qu’on parlait beaucoup en ces années là d’une femme vedette du cinéma américain. Ce n’était pas très fair-play pour cette illustre personne, mais « Rita » était un nom qui résonnait fort dans la montagne aussi, mais là ce n’est que pure conjecture de ma part ! Joseph se faisait un plaisir de crier ce prénom d’une femme qui lui serait à jamais inaccessible !

Joseph savait interpréter tous les cris et les comportements de sa chienne. Je crois que Rita aussi lisait dans les yeux du berger. Cette connivence s’était établie jour après jour à force de vivre ensemble. Un clin d’œil, un bras levé, un gémissement, un sifflement bref ou long, un rien suffisait pour correspondre entre eux. Ce vocabulaire quotidien permettait à Joseph et Rita de faire conversation, de dire leur joie d’être ensemble, de se rappeler leur présence, de s’inviter mutuellement au repas.

Joseph vient de quitter ce qu’il faut bien appeler une masure faite avec les pierres trouvées sur place et posées sommairement les unes sur les autres. Les murs sont larges, un peu moins près du toit qui lui, fait de quelques poutres fragiles, porte quelques tôles ondulées mal ajustées. L’épaisseur des murs brise un peu la vitesse du vent qui, certaines nuits descend du col de Jonchères en rafales. Cette baraque a un nom comme tout ce qui nous est familier et nécessaire : « GALATRAT ». Et ce nom résonnait en moi comme une réalité de misère et d’abandon.

Joseph se tenait à « Galatrat » la nuit et quelquefois le jour quand la pluie persistait. Une vieille porte fermait ce réduit. Elle était devenue grise avec les intempéries et les nervures de son bois rappelaient la peau des vieux bergers, une peau luisante et rêche marquée de l’arborescence des veines. Cette porte donnait un peu d’humanité à cette construction précaire où tout compte fait, le berger ne venait que pendant l’été et n’y passait que quelques heures entre le coucher et le lever du soleil. Et les nuits d’été sont brèves !

Une citerne dont on avait grossièrement cimenté le fond et les côtés gardait avec peine l’eau de pluie que recueillait le toit. Par un chéneau en bois cette eau arrivait à garnir le fond de l’ouvrage. Eau précieuse pour le berger et son chien, l’un pour se laver de temps en temps, l’autre pour se désaltérer. Car sur cette montagne l’eau était rare. Le sol calcaire absorbait très vite la pluie qui s’en allait à travers des labyrinthes secrets vers des lacs obscurs. A une dizaine de mètres un enclos jadis couvert pouvait rassembler le troupeau.

Cette installation très sommaire suffisait au berger en des temps où le confort n’était pas le premier souci. Joseph entretenait ce qui était utile, il se contentait d’un abri précaire et des quelques objets indispensables à sa nuit et à ses repas.

Joseph continue sa route sur un parcours que le terrain lui-même dirige, obliquant à gauche ou à droite pour progresser sur une pente plus facile. A ce train régulier, Joseph et sa chienne s’élèvent assez rapidement. Ils arrivent bientôt sur un plateau étroit où les cailloux ont été rejetés sur les côtés. Ils forment des monticules où quelques plantes s’obstinent à vivre. Ce terrain ressemble à un pré miniature avec une herbe rare et fine. Par endroit, en forme de cercle, l’herbe plus verte, plus abondante interroge sur la cause de cette anomalie. Des excréments d’animaux sauvages peuvent expliquer l’herbe plus drue en ces endroits. Certains parlent de cercles de sorcières, traces qu’elles laissent de leur passage ! Joseph connaît ces cercles qui marquent sur le sol la présence souterraine d’un rhizome d’où sortent certains champignons. Il connaît bien ces petites girolles que les premières chaleurs du printemps font timidement éclore mais les brebis les piétinent à leur passage.

Il devait être sept heures. Joseph pose à terre la gourde qu’il avait en bandoulière puis sa musette et son bâton. Il s’assied sur une pierre plate tout en chassant d’un revers de main l’insecte énorme qui s’y trouvait. Cet insecte familier est un genre de criquet qu’ici on appelle « cousin ». Il a des pattes arrières très développées par lesquelles on peut l’attraper avec une certaine habileté. L’abdomen énorme de cette sauterelle s’achève comme un dard effilé impressionnant. Joseph accueille près de lui sa chienne.

Quelques rayons du soleil levant illuminent déjà les sommets des monts qui depuis le col des Roustans ondulent mollement jusqu’à la Servelle. Ces hautes collines dénudées se strient des ombres courtes que quelques genévriers ou touffes de buis épars font de cette lumière matinale. Joseph pouvait les compter tant l’air cristallin était pur. En certains endroits, des plaques violines signalent les lavandes qui jour après jour changent de couleur. Il faut encore attendre deux mois avant d’aller là-haut sous le col de Jonchères pour « lavander ».

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Prés de la bergerie « Galatrat »

Toutes ces collines illuminées sur leurs crêtes font au dessus de Joseph une couronne d’or sous le ciel bleu pâle. Rita sensible à la beauté de ce moment regarde et ces sommets et les yeux de son maître, comme si elle pouvait elle aussi savourer l’instant de ce bonheur.

Le silence tout chargé de petits bruissements d’abeilles, de moucherons et de minuscules sauterelles garde la nature dans une sérénité joyeuse. Cette nature a tant de choses à dire, de confidences à faire, d’histoires à raconter qui remontent aux plus lointaines origines ! Le silence est la condition nécessaire pour que son message puisse se faire entendre. Le silence est l’espace préservé où peuvent retentir dans toute leur amplitude ces cris et ces bruits, vrai langage de la terre.

Joseph aime ce silence qui lui rend possible l’écoute et l’entrée dans l’intelligence de la nature. Rita, elle aussi, sait être discrète dans ses jappements brefs que répercute l’écho aux bois du Fay. Les chiens ont l’oreille très sensible et Rita l’a particulièrement fine. Elle marque l’arrêt au moindre chuchotement, au plus léger bruissement d’aile.

Le silence a beaucoup appris à Joseph. C’est dans ces longues plages de silence que les conversations du village lui reviennent à l’esprit et les mots d’en-bas disent ici leur sens caché. Sa mère lui avait parlé il y a quelques jours de son avenir. Qu’allait-il faire à l’âge où beaucoup quittent le village et s’en vont à la ville ? Joseph reprend cette question et le silence qui l’enveloppe donne à cette question maternelle toute son ampleur et sa relative urgence. Il vient d’avoir 18 ans.

Emile, son frère, était parti il y a quelques années. L’automne venu, il avait rejoint l’école Ste-Croix, tout près de Montélimar où il avait été admis en sixième, sur la recommandation du Père de Gaillard-Bancel, le curé-archiprêtre de La Motte-Chalancon. Joseph ne l’avait pas imité. Il ne se voyait pas enfermé dans une maison, en plein milieu de la vallée du Rhône, loin de ses chères montagnes. Pouvait-il vivre sans cet air léger qu’on respire au matin à plein poumon, frais et parfumé de soleil et de lavande ? Cette bonne question de sa mère pouvait encore mûrir !

Joseph est surpris de s’être souvenu ici de la question de son avenir. Il se relève et continue sa marche. Son pas s’alourdit. Le soleil s’approchant de son zénith commence à faire perler à son front quelques gouttes de sueur. Les abeilles plus nombreuses et plus fébriles vont de fleurs en fleurs qui à cette heure s’ouvrent largement. Il poursuit obstinément sa marche vers le troupeau qui doit paître dans le creux de cette combe qui ouvre deux vallons, l’un vers l’Est en direction du col du Fay, l’autre vers l’Ouest en direction de la Servelle.

Son sens de l’errance du troupeau ne l’a pas trompé. Les deux cent cinquante bêtes s’égaient en plusieurs groupes sur une distance approximative de cinq cents mètres. Joseph fait signe à sa chienne qui depuis quelques instants manifeste son impatience.

Rita part en flèche sans aboyer par la droite et commence à ramener les brebis les plus éloignées qui s’écartaient en direction du col du Fay. Joseph veut en effet les faire avancer vers les pelouses qui insensiblement les conduiront au pied de la Servelle.

Chapitre 2

Où l’on peut s’instruire sur la vie du berger

et regretter de n’avoir pu comme lui

goûter cette existence si particulière.

A bien réfléchir !

nous avons peut-être tous été bergers

mais il y a longtemps !

ou bien c’était un rêve !

Le métier de berger est un vrai métier ;

aux citadins il apparaît bucolique et merveilleux

mais ses servitudes sont ignorées.

Seul le berger peut nous en dire les joies et les rudesses1.

Vers l’âge de 9 ou 10 ans Joseph était loué par ses parents pendant les vacances de Pâques, d’été et de Toussaint, pour garder le troupeau de la famille Brés du quartier de la « Basse-Fontaine ». C’était un petit troupeau, d’une centaine de bêtes. Avec les brebis et les agneaux il y avait aussi une dizaine de chèvres.

Marguerite Brès le réveillait de bonne heure, dès le lever du jour et préparait son casse-croûte pendant qu’il déjeunait. Dans sa musette deux tartines de pain, un morceau de fromage, une barre de chocolat, une bouteille d’eau, avec un peu de vin pour donner du goût à l’eau !

Le berger devait d’abord réveiller le troupeau ! le sortir de sa torpeur. En effet il était nécessaire que les bêtes fassent leurs crottes à l’intérieur de l’écurie et non point sur les chemins. Ce n’était certes pas par souci de la qualité de l’environnement, mais à cette époque, le crottin de brebis était utilisé pour fertiliser les chants car les engrais étaient rares et bien trop chers. Cette opération ne durait pas longtemps, alors Joseph ouvrait les deux portes de l’écurie et les brebis sortaient en bêlant. A Pâques il y avait beaucoup de petits agneaux et les mères les appelaient bruyamment.

Le troupeau savait d’instinct le lieu où le plus souvent il était conduit, aussi se dirigeait-il allègrement vers la « Rouvière ». Il irait plus tard à « l’Ubac ». Il ne faut oublier personne et surtout pas la chienne. Pour l’instant Rita se faisait oublier. Sans aboyer elle savait être là, un peu sur la droite, un peu sur la gauche. Point n’était besoin de la commander.

Vers les 9 heures du matin, la chaleur venait et les brebis se mettaient à « chômer ». Comme dans les mêlés de rugby, chacune plaçait sa tête entre les pattes d’une autre brebis pour se protéger de l’ardeur du soleil. Joseph veillait à ce que les brebis ne soient pas trop éloignées de la bergerie de la « Grande Plaine » pour les y faire entrer avant qu’elles ne chôment à l’extérieur. Vous avez sans doute compris pourquoi ! Il était préférable qu’elles fassent leurs crottes à l’intérieur de la bergerie, pour le fumier !

Il était convenu avec sa patronne qu’après avoir fait entrer le troupeau dans la bergerie de la « Grande Plaine », il devait vite redescendre pour donner un coup de main aux travaux des champs. Joseph faisait donc le trajet inverse, long de 2 à 3 kilomètres environ et s’employait suivant la saison au binage des pommes de terre, à la fenaison, à la moisson, aux lavandes. Vers 17 heures il retournait à la bergerie « larger » le troupeau jusqu’à la nuit.

Chaque jour c’étaient les mêmes rites, les mêmes fatigues, mais les itinéraires variaient. Un jour Joseph conduisait le troupeau vers « Barricade » ou aux « Vignes » ; un autre jour, quand il faisait beau temps et que les jours étaient plus longs, il l’emmenait un peu plus haut à « Couvaud » où les Brés avaient une bergerie située à 1.000 mètres d’altitude. Ce jour là il partait vers 4 heures. Quand le troupeau allait quelquefois plus loin encore, comme à la « Tauligne », à la « Baumette », à la « Lèche » ou sur la montagne de « Boutarinard », notre petit berger de 13 ans revenait tard dans la nuit, sans lumière.

Par des sentiers abrupts, éclairés de la faible lueur qui venait des nuages, il trébuchait, hâtant le pas, le cœur battant, craignant quelque mauvaise rencontre, s’effrayant soudain d’un bruit qui venait d’un buisson, du cri d’un oiseau de nuit. Une chanson lui trottait dans la tête au rythme de son pas accéléré, ce qui n’était pas pour le rassurer ! Sa mère Marie la lui avait apprise :

« En revenant par le grand bois

où le coucou chantait (bis)

Et j’entendais ce qu’il chantait :

Coucou, coucou (bis)

Et moi je croyais qu’il disait :

Tors lui le coup (bis)

Et moi je m’en fuy, fuy…

Et moi je m’en fuyais ».

Joseph tout en faisant l’apprentissage du métier de berger était le témoin curieux, étonné et quelques fois scandalisé, des comportements des adultes. Il apprenait ainsi sur le tas comment les hommes vivent, s’affrontent, défendent leurs intérêts… La vie est ainsi faite avec ses rivalités, ses oppositions, ses jalousies, ses fâcheries, ses mesquineries parfois. Chaque village a ses histoires dont on parle à voix basse et Volvent ressemblait bien à tous les autres villages. J’imagine que Pagnol a dû s’inspirer de ces inévitables différends entre voisins de villages pour écrire ses romans.

C’est derrière ses bêtes que Joseph a appris son métier de berger et en même temps son métier d’homme. C’est bien un métier en vérité et Joseph, lui, n’avait pas les moyens de l’apprendre à l’Ecole Nationale des Bergers de Rambouillet !

Joseph venait d’avoir 13 ans. Pour lui l’école, c’était fini ! Il avait obtenu le certificat d’études primaires. Maintenant il pouvait donner tout son temps à la garde du troupeau.

Son frère Albert lui avait proposé de former un troupeau. Aussi la première chose à faire était la reconstruction de la bergerie de « Galatrat ». Ce fut une entreprise qui leur demanda de longues et dures journées. Ils se mirent à enlever les poutres qui s’étaient effondrées sous un amas de tuiles brisées et de tôles. Ils coupèrent les buissons qui avaient envahi les ruines.

« Nous avons dû monter là-haut tous les matériaux nécessaires à la restauration sur une charrette. Elle était tirée aux pas lents des bœufs et nous ne pouvions faire qu’un voyage par jour ! Le chemin était presque impraticable mais les bœufs trouvaient toujours un passage. L’hiver avec la neige il n’était pas question d’y travailler et notre petite charrette connut bien des déboires : les roues se brisaient, le timon se rompait, le joug cassait ! A ce rythme « Galatrat » ne fut reconstruit qu’au bout de deux ans ! »

L’ensemble de la construction avait belle allure : la bergerie proprement dite longue et basse pouvait accueillir un troupeau important. Attenante, une pièce de 4 mètres sur 4 environ servait de logement pour le berger. Un lit en planches avec sa paillasse garnie de feuilles de hêtre pour le sommeil, une table bancale, un vieux poêle en fonte pour les repas, c’était là tout le mobilier.

Pas de ruisseau, pas de source dans les environs, ils ont dû creuser une citerne. Le long de la bergerie, afin de recueillir plus facilement les eaux de pluie, Albert et Joseph se mettent à entamer la roche à l’aide d’une barre à mine. Il leur faut beaucoup d’efforts pour faire un trou, y mettre une mèche et le bourrer de poudre. Après la mise à feu, l’explosion souvent décevante faisait sauter ou fendre la roche.

Malgré leur ténacité ils renoncèrent pourtant à leur projet initial sur la citerne et celle qu’ils firent se révéla très insuffisante.

« Les travaux finis, disait Joseph, nous avons formé un troupeau de 500 bêtes aux environs du 15 mai. Nous avions fait connaître notre projet aux villages voisins et des propriétaires nous ont confié leurs brebis, les uns 30, d’autres 40 ou 50, de St-Nazaire-le-Désert, de La Motte Chalancon, d’Arnayon… »

Aujourd’hui la bergerie est en ruine. Les poutres, les tuiles sont à terre. Quelques murs en pierres sèches sont encore debout. Les genêts, les ronces et les buis ont envahi l’espace. Seule résiste encore la petite pièce où vivait le berger. Le poêle en fonte à deux feux avec son tuyau rongé par la rouille rappelle les soirées et les nuits de solitude.

Joseph gardait les brebis du 15 mai au 15 octobre. Le jour où le troupeau enfin créé prenait les premières pentes de « Combe Chaude », c’était une grande fête, comme les grandes retrouvailles d’un troupeau avec sa montagne.

Le troupeau se pressait ayant hâte de brouter l’herbe nouvelle. Il forçait les passages étroits entre les maisons et les murs griffaient leur laine, ralentissant l’avancée. Alors se créait un bouchon qui exaspérait les plus pressées. D’autres plus jeunes couraient le risque d’être piétinées par les plus robustes. Personne n’y pouvait rien, ni le berger, ni le chien. Un nuage de poussière roulait par dessus les bêtes et accompagnait sa progression.

Du village au col de Vache le troupeau ressemblait à une rivière de laine assez compacte qui ondulait sous le soleil. Des fenêtres de leur maison ou debout sur les talus, des enfants ravis criaient et leurs cris accéléraient encore le trottinement des bêtes. Les hommes retenaient leurs chiens, les empêchant de courir après les brebis, mais ils ne pouvaient arrêter leurs aboiements rageurs. Certains plus hargneux recevaient des coups de leurs maîtres et se sauvaient en gémissant.

Les femmes retenaient entre les plis de leurs longues robes les plus jeunes enfants qui ne voulaient pas manquer ce spectacle. Ils en riaient de joie et de frayeur. Des adolescents essayaient de saisir une brebis plus jeune et moins rapide refoulée sur les bords de la vague de laine. Ils y arrivaient malgré l’agitation quasi désespérée de la bête. Ce spectacle réjouissait tout le village. Les brebis se régalaient déjà des lapées d’herbes qui allaient rassasier leur appétit.

La montagne avait revêtu depuis quelques jours ses plus beaux atours et se préparait à dérouler devant le troupeau ses tapis de fleurs. Ce premier jour, toujours magnifique, ouvrait un long pâturage où les jours heureux devraient composer avec les jours difficiles.

Parmi les jours difficiles il y avait ceux où le bétail était touché par la maladie. Lorsque la pluie persistait des bêtes attrapaient le piétin qui les faisait boiter. Pour les soigner Joseph vidait un sac de chaux devant la porte de la bergerie et les bêtes en sortant y marchaient dessus.

Un autre jour des brebis attrapaient la gale ! Il saisissait chaque bête contaminée, et armé d’un pinceau il leur badigeonnait la tête avec du grésil. Il leur soignait aussi les yeux mais avec des méthodes qui n’avaient certainement pas l’aval des vétérinaires. Joseph mesurait approximativement la distance entre l’œil et l’intérieur de la mâchoire de la bête, coupait une paille à la bonne longueur puis il introduisait cette paille dans le canal lacrymal. La bête, paraît-il, guérissait !

Le berger doit faire face rapidement et seul à la maladie d’une bête, à l’agnelage, à la foudre qui affole le troupeau, au brouillard dans lequel il s’égare, à la neige dans laquelle il s’épuise, aux chiens errants de plus en plus nombreux et à l’ignorance et l’inconscience de certains promeneurs qui ne comprennent jamais pourquoi ils doivent tenir leur chien en laisse alors que celui du berger est libre !

« Lorsque j’emmenais le troupeau à la rivière, disait Joseph, au lieu dit « Le Lavoir », pour le faire boire, souvent elles se dispersaient, s’éloignaient et quelques unes allaient paître le jardinage des voisins ; d’autres se gavaient de luzerne et elles gonflaient ! »

En effet la fermentation rapide de la luzerne gonflait la panse de la brebis. Joseph intervenait immédiatement en enfonçant entre les côtes de la bête malade une grosse aiguille qui libérait cette fermentation et empêchait donc l’asphyxie.

Tous les bergers savaient donc faire un minimum d’interventions sur les brebis mais aucun n’avait jamais suivi le moindre cours de soins vétérinaires. Les bergers se communiquaient entre eux les quelques gestes élémentaires à faire pour soigner les bêtes.

Un geste un peu cruel était pratiqué par les bergers sur les tout jeunes agneaux dont on pouvait craindre qu’ils n’attrapent un coup de sang aux premières chaleurs de l’été. Cette petite opération pouvait, pensait-on, éviter à l’agneau de tomber malade. Joseph faisait ainsi quand un agneau lui paraissait souffrir de quelque mal. Il attrapait la bête, la serrait entre ses jambes, la tête derrière lui et à l’aide d’une ficelle il serrait fortement l’extrémité de la queue. Le lendemain l’animal avait la queue gonflée et violette ! Joseph piquait avec une aiguille ce bout de queue et le mauvais sang, paraît-il, sortait !

Cinq cents bêtes ne se gardent pas dans les vastes étendues de la montagne sans qu’on ne cherche pas, de temps à autre, à vérifier s’il ne manque pas quelques unités au troupeau. C’est le souci constant du bon berger qui s’inquiète des brebis égarées bien davantage que de celles qui sont là rassemblées. Chacun se souvient du « Bon Pasteur » de l’Evangile qui laisse son troupeau et s’en va dans l’inquiétude chercher la brebis perdue. Et, disait le Christ, le berger qui a cent brebis a davantage de joie quand il ramène l’unique brebis égarée sur ses épaules que pour les 99 autres qui sont restées bien tranquillement au bercail !