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Géopolitique vécue du tourisme international

De
437 pages
Le tourisme actuel déplace les hommes, les richesses et les idées, il fait renaître une société nomade. D'un continent à l'autre, cet ouvrage nous entraine vers les destinations les plus prisées et les communautés les plus isolées. Les Nouvelles Routes de la Soie traversent les désordres de notre monde : migrations, conflits, terrorisme, épidémies, dérèglement climatique, réduction de la biodiversité, dont le tourisme est parfois le vecteur, et trop souvent la victime. L'ouvrage rend ainsi compte d'une géopolitique vivante, car vécue par l'auteur, de la civilisation du voyage qui s'impose à l'économie et à la société d'aujourd'hui.
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Gé ue vue Francesco Frangialli
u t e i ion
Les Nouvelles Routes de la Soie
l’image des antiques Routes de la Soie, le tourisme des
temps modernes déplace les hommes, les richesses et
les idées. Il le fait de manière massive à l’échelle de la Àp lanète, et pas simplement entre l’Orient et l’Occident.
Il fait renaître une société nomade. Les Nouvelles Routes de la Soie se Géoe véce
veulent une géopolitique vivante, car vécue, de cette civilisation
du voyage qui s’impose à l’économie et à la société d’aujourd’hui.
L ’expérience de vingt ans de l’auteur à l’Organisation mondiale du t
tourisme et dans le système des Nations Unies l’a amené à parcourir
le monde en tous sens. Il nous fait partager ce qu’il a découvert,
alternant récits de visites, anecdotes, portraits de personnalités
rencontrées, analyses économiques, considérations historiques ou
diplomatiques. D’un continent à l’autre, cet ouvrage nous entraîne
vers les destinations les plus prisées et les communautés les plus
isolées. Elles traversent les désordres de notre monde : migrations,
confits, terrorisme, épidémies, dérèglement climatique, réduction Les Nouvelles Routes de la Soie
de la biodiversité, dont le tourisme est parfois le vecteur, et trop
souvent la victime.
Ancien magistrat de la Cour des comptes et enseignant
dans diverses universités, Francesco Frangialli a dirigé
l’administration française du tourisme, puis, pendant vingt
ans, l’Organisation mondiale du tourisme, dont il a fait une
« institution spécialisée » de la famille des Nations Unies.
Illustration de couverture :
© Wavebreakmedia Ltd - Thinkstock
ISBN : 978-2-343-11964-9
32 €
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Francesco Frangialli
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Les Nouvelles Routes de la Soie
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GÉOPOLITIQUE VÉCUE
DU TOURISME INTERNATIONAL


Francesco Frangialli





GÉOPOLITIQUE VÉCUE
DU TOURISME INTERNATIONAL

Les Nouvelles Routes de la Soie








































































































Du même auteur

La France dans le tourisme mondial,
Economica, 1991.

Le nouvel état touristique,
Éditions de l’Organisation mondiale du tourisme, 2009.




















































































































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-11964-9
EAN : 9782343119649










À Laura, Philippe et Nicolas.


Je remercie de tout cœur Loli, avec qui
j’ai travaillé tant d’années à
l’Organisation mondiale du tourisme.
Sans son aide, ce livre n’aurait
simplement pas vu le jour.


















« Le monde est un livre, et celui qui ne
voyage pas ne lit qu’une seule page »

Saint-Augustin



« Il n’y a pas d’homme plus complet que
celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé
vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie »

Alphonse de Lamartine





















Avertissement

Les analyses et appréciations formulées dans cet ouvrage sont
l’expression de leur seul auteur, et ne sauraient engager l’Organisation
mondiale du tourisme, où il n’exerce plus de responsabilité.








AVANT-PROPOS

UNE HUMANITÉ EN MOUVEMENT






Le hasard a voulu que je vive quelque chose de particulier. Pendant
plus de 30 ans, successivement en cabinet ministériel, comme premier
responsable de l’administration en charge du tourisme français, puis de
l’institution compétente pour ce secteur dans le système des Nations
Unies – l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) – je me suis
occupé des vacances et des voyages des autres… et un peu aussi des
miens. Au travers de la découverte de ce secteur majeur, aux multiples
facettes, qu’est le tourisme, c’est une géopolitique vivante, car vécue,
de notre société internationale d’aujourd’hui qui s’est imposée à moi. Il
m’a semblé intéressant de la faire partager.

D’origine française, dérivé du vieux mot « tour », « touriste » a
eacquis en Angleterre, à la fin du XVII siècle, le sens qui est le sien à
présent pour revenir en France avec le livre de Stendhal, Les mémoires
d’un touriste, publié en 1838, où celui-ci narre ses différents voyages.
Mais, là où Stendhal parcourait les provinces françaises et ne
s’aventurait guère plus loin que l’Italie et la Suisse, j’ai été amené à
visiter quelque 137 pays – sept de plus, à ma connaissance, que le pape

1Jean-Paul II ! Voyager d’un continent à l’autre, et souvent dans des
lieux bizarres, était devenu une routine.

J’ai ramené beaucoup d’impressions de ces voyages, les unes encore
très nettes dans mon esprit, les autres plus floues ; j’ai gardé les
souvenirs de rencontres avec des gens illustres, mais aussi d’autres
contacts, souvent imprévus, avec des personnes que rien ne distinguait,
mais dont j’ai tout autant appris. J’ai vu, en 20 ans, des économies et
des sociétés se transformer au travers et à cause de ce puissant vecteur
de changement qu’est le tourisme – avec les enrichissements qu’il
apporte, mais aussi, hélas, avec les dégâts qu’il cause. J’ai observé le
phénomène du voyage transformer notre Terre des hommes. J’ai appris
sur la communauté internationale et les institutions qui tentent de la
structurer, avec leur désintéressement généralement, leurs faiblesses et
leurs petitesses parfois.

L’intention du présent ouvrage est double. Il s’agit en premier lieu
de rassembler et de présenter, d’une manière raisonnablement
« académique » pour être suffisamment ordonnée, mais pas trop
scolaire non plus afin d’éviter d’apparaître aride, ce que j’ai pu
apprendre au fil des années, du fonctionnement du tourisme
international, des grands enjeux de société qu’il soulève ou partage, et
des importantes mutations qui le font évoluer de manière remarquable.
J’ai eu la chance d’en être le témoin ; il m’incombe, je crois, de les
rapporter. Sont en particulier rappelées les grandes entreprises qui
furent celles de l’Organisation mondiale du tourisme pendant le temps
où j’en ai eu la charge. Mais il s’agit aussi d’illustrer le raisonnement
économique et l’analyse de type universitaire par des récits, des
anecdotes et des impressions conservés en mémoire, par l’évocation des
bruits, des senteurs ou des paysages, par celle de visages parfois
entreaperçus mais toujours présents en pensée. La compréhension des
changements est plus aisée si elle s’appuie sur les portraits des
personnes qui, importantes ou non, connues ou anonymes, ont été ou
sont encore les acteurs d’une grande aventure qui se déroule sous nos
yeux. L’ambition de cette esquisse d’une géopolitique du tourisme est
de faire partager ce que fut pour moi la découverte de notre monde
1 Selon Le Figaro (26.12.2012), Hillary Clinton était fière, comme secrétaire d’État,
d’avoir parcouru 1,5 million de kilomètres et visité 112 pays. Seulement !
10


d’aujourd´hui – cette société touristique globalisée, qui n’est plus,
depuis longtemps, celle de Stendhal.

Il arrive qu’on tombe, enfant, dans la potion magique et qu’on en
garde ensuite la trace toute sa vie. Je suis tombé dans la potion du
tourisme, certes un peu plus tard, mais de manière tout aussi définitive.

Cela est advenu peu après ma sortie de l’ENA en 1972 et mon arrivée
à la Cour des comptes, vénérable institution de notre République, à
laquelle j’aurai en définitive appartenu pendant 43 ans.

À la Cour des comptes, je fus au hasard des contrôles, chargé un jour
de celui du budget du tourisme. J’avais déjà eu l’occasion de travailler,
notamment en 1968, lors de sa première élection à l’Assemblée
nationale, puis de 1974 à 1976 au secrétariat d’État aux Universités,
avec le député-maire d’Auxerre, Jean-Pierre Soisson, lui aussi issu de
la Cour des comptes, si bien que lorsqu’en 1978, il devint ministre de
la Jeunesse, des Sports et des Loisirs, je pris assez naturellement auprès
de lui la responsabilité d’un secteur dont je commençais déjà à
percevoir confusément les potentialités.

Jean-Pierre Soisson a évoqué cette période dans ses mémoires
2politiques , et en particulier l’irritation de départ des responsables
professionnels de l’hôtellerie, de la restauration et des voyages, qui
avaient vu le mot « tourisme » disparaître de l’organigramme
gouvernemental, celui de loisirs, très connoté « Front Populaire », qui
3y figurait, ne les rassurant qu’à moitié . Très rapidement, nous
emportâmes leur adhésion, encourageant l’investissement privé, mais
aussi public, dans les infrastructures, luttant contre la dérive du « para
commercialisme », c’est-à-dire la concurrence à leurs yeux déloyale du
monde associatif (une circulaire du Premier ministre Raymond Barre
s’efforça de la juguler), libérant progressivement les prix, maintenant la
flexibilité du temps de travail dans les hôtels et les restaurants où il
présente un caractère discontinu (mécanisme dit des « heures
d’équivalence »), mais ne négligeant pas pour autant l’important monde
du tourisme social et les valeurs qu’il porte, et qui lui viennent de la
2 Jean-Pierre Soisson, Hors des sentiers battus – Chronique d’une vie politique.
Éditions de Fallois. 2014.
3 Celui de « temps libre », adopté en 1981 avec Pierre Mauroy et André Henry, les
enthousiasma encore moins…
11

Résistance, bref nous efforçant d’inciter un immense tissu de petites
entreprises, d’associations et d’organismes locaux, à se moderniser,
sans perdre de vue les traditions qui font leur spécificité et leur richesse.

Pour aider l’industrie touristique à se développer, il fallait, en
premier lieu, la comprendre et en mesurer les flux. C’était aussi le
moyen – à la condition que la méthodologie de ce travail soit
indiscutable – de la faire reconnaître pour ce qu’elle était : un secteur
performant de notre économie, exportateur, créateur de richesses et
d’emplois. Ayant eu autrefois l’occasion d’enseigner à des étudiants,
que ces subtilités n’impressionnaient guère, les mystères de la
comptabilité nationale, je proposai l’élaboration d’un « compte
satellite » du tourisme, respectant le cadre conceptuel central de notre
système de comptes nationaux, mais l’enrichissant pour refléter la
spécificité d’un domaine complexe, que l’on peut plus facilement
appréhender sous l’angle de la consommation par les résidents et les
non-résidents, des services rendus par les entreprises touristiques, que
par la mesure de la production et la valeur ajoutée qu’elles créent.

En janvier 1980, Jean-Pierre Soisson présenta le premier compte du
tourisme au conseil des ministres. René Monory, ministre de
l’Économie, ne voulait pas accorder crédit à cette première estimation
qui situait le poids du tourisme à près de 8 pour cent du produit intérieur
brut français : « Votre compte », dit-il, « est gonflé aux hormones ».
L’appréciation n’était pas équitable : notre travail avait été aussi précis
et rigoureux que possible, mais la réaction de l’ex-garagiste de Loudun
montrait que le chemin de la reconnaissance du poids économique de
ce secteur serait long et ardu. En 1988, le ministre de l’Économie et des
Finances, Pierre Bérégovoy, et celui du Tourisme, Olivier Stirn,
s’adonnèrent à nouveau à l’exercice, cette fois-ci conjointement. L’un
et l’autre découvraient le sujet, mais le premier s’y attelait avec l’ardeur
d’un néophyte ! J’eus la chance dans ma carrière professionnelle de
pouvoir faire avancer la cause du compte satellite du tourisme d’abord
à l’OCDE, par l’intermédiaire de son comité du tourisme que présidait
mon ami Peter Keller, l’inamovible chef du service du Tourisme de la
Suisse, puis, surtout à partir de 1999, à l’Organisation mondiale du
tourisme et à la commission de la statistique des Nations Unies.

Le compte du tourisme constitua tout à la fois un déclic favorisant
une prise de conscience et un levier pour fonder une action. Les
12
professions du tourisme se sentirent soutenues et pleinement
représentées par leur ministre. Se constitua autour de Jean-Pierre
Soisson « l’équipe de France du tourisme » qui rassemblait tous les
dirigeants des organisations professionnelles. Prenant en compte le
caractère multidisciplinaire du secteur et la nécessité de lever les
contraintes de toutes natures qui l’étouffaient : réglementaires, sociales
et fiscales notamment, un comité interministériel fut préparé ; mon
collègue de la Cour, Bruno Rémond, acheva avec compétence le travail
à la veille de l’élection présidentielle de 1981. Initiative politique
majeure : quelques jours avant celle-ci, le prix du café (« le p’tit noir »)
au comptoir des bistrots fut libéré ! Les professionnels du tourisme pour
la plupart votèrent Giscard, mais ça ne suffit pas à lui apporter une
majorité face à François Mitterrand.

La responsabilité du tourisme en cabinet ministériel fut pour moi
l’occasion de découvrir sa dimension internationale, spécialement en
matière de relations bilatérales. Si je croisai Robert Lonati, secrétaire
général de l’Organisation mondiale du tourisme, qui venait tout juste de
voir le jour sur les cendres de l’Union internationale des organismes
officiels de tourisme (UIOOT), je ne perçus guère alors qu’elle était là
pour incarner la dimension multilatérale de la coopération en matière
de tourisme. Jean-Pierre Soisson non plus, qui proclama : « il faudrait
créer une organisation mondiale du tourisme », déclaration qui jeta un
froid à Madrid, siège de cette jeune institution, qui commençait à
s’affirmer.

J’accompagnai Jean-Pierre Soisson en Côte d’Ivoire, modèle alors
de stabilité et de prospérité, où le tourisme faisait ses premiers pas.
Lorsque, bien plus tard, en 2008, j’organisai à Abidjan, pour contribuer
– sans succès immédiat – à la relance du secteur et au processus de
réconciliation nationale du pays, je retrouvai avec plaisir le président
du conseil économique et social, Laurent Dona Fologo, que j’avais
connu 30 ans auparavant, entreprenant ministre de la Jeunesse et des
Sports d’Houphouët-Boigny, qui nous avait emmenés un soir faire la
tournée des maquis (bars ou petits restaurants) du quartier de
Treichville. Il y en a beaucoup.

Je fis également la découverte des pays de l’Est. À Varsovie, où
l’activité touristique était quasi-inexistante car limitée aux rares
citoyens soviétiques autorisés à voyager à l’étranger (mais pas au-delà
13
des frontières du Bloc de l’Est), le ministre français fut reçu avec
chaleur par pas moins de trois homologues polonais : un pour la
jeunesse, un pour les sports, un pour le tourisme. Le vol de retour vers
Paris eut plusieurs heures de retard. Les trois ministres polonais
insistèrent pour rester à l’aéroport et attendre avec leur collègue français
le départ de l’avion. L’alcool coulait à flots, les Polonais entendant être
fidèles à leur réputation. Venant de membres du parti communiste
affilié à l’internationale basée à Moscou, je fus abasourdi d’entendre, la
convivialité du moment aidant, un nombre impressionnant de blagues
antisystèmes et de moqueries antirusses. J’en conclus que l’idéologie
ne résistait pas à la vodka.

À partir de 1981, et pour quelques années, mon engagement pour le
tourisme prit un tour plus politique. Je partageais mon temps entre la
Cour des comptes et une association que j’avais créée et que présidait
Jean-Pierre Soisson, intitulée « Défense et avenir du tourisme » (DAT).
L’objet était double : marquer à la culotte le jeune gouvernement
d’union de la gauche qui accumulait faux-pas et méprises à l’endroit
d’un secteur qu’il ne comprenait pas, et préparer dans ce domaine le
programme de la future alternance de l’opposition formée par l’UDF (à
la création de laquelle j’avais participé) et le RPR.

La première de ces deux tâches était aisée. Le gouvernement de
Pierre Mauroy, par les mesures, généralement improvisées, qu’il
prenait – alourdissement inconsidéré de la fiscalité, durcissement des
réglementations, contrôle strict des changes, blocage absolu des prix –
multipliait les erreurs. Il n’y avait qu’à regarder ses initiatives pour
savoir que l’inverse était ce qu’il fallait pour le tourisme. L’association
DAT aidait à préparer les interventions des jeunes parlementaires,
appelés à être les ministres de demain (l’un d’eux, Philippe Séguin,
devait devenir mon « chef » à la Cour des comptes), rédiger les
amendements législatifs, déposer les recours devant le Conseil
constitutionnel… Un jour de 1982, près de la photocopieuse de mon
étage de la Cour, j’exposai cela à un jeune auditeur, fraichement arrivé,
François Hollande, dont le bureau était voisin du mien. « Tu as raison »,
me dit-il, « ils n’y comprennent rien. Mais il y a quelque chose que tu
pourrais faire. Va à l’Élysée. Rencontre une jeune chargée de mission
qu’ils viennent de recruter. Elle est tout à fait compétente. Vois-la de
ma part et explique-lui ». Je me gardai d’aller rendre visite à Ségolène
Royal.
14
C’est après avoir quitté l’OMT que je croisai à nouveau, plus de 30
ans après, François Hollande. J’achevai le contrôle pour la Cour des
comptes d’un de nos grands établissements, le Collège de France. Son
administrateur, Serge Haroche, qui venait tout juste de se voir décerner
le prix Nobel de physique, m’avait invité à la cérémonie où il recevait
le président de la République, qui, en cette qualité, est « protecteur » du
Collège. Les discours terminés, alors que par petits groupes nous
discutions autour d’une coupe de champagne, François Hollande vint
saluer les participants. Quand il s’approcha de moi, après de si longues
années, je crus devoir me présenter à lui et lui rappeler mon nom :

– Francesco Frangialli, nous nous connaissons des temps anciens,
monsieur le président.

– Oui, nous nous connaissons bien.

– M. Frangialli est ici, indiqua Serge Haroche, parce qu’il vient de
conduire le contrôle du Collège de France pour la Cour des
comptes.

– Oh ! si c’est lui… !

La petite blague était parfaitement tournée ; elle pouvait vouloir dire
tout et son contraire : « si c’est lui, faites attention, il va découvrir
toutes vos turpitudes », ou bien l’inverse : « si c’est lui, il ne trouvera
que dalle, vous n’avez vraiment rien à craindre… ». Plutôt bien géré, le
Collège de France n’avait pas beaucoup de choses à se reprocher.

À partir de 1983, une troisième activité vint s’ajouter aux deux
premières. Je devenais chargé de mission auprès du président du conseil
régional de Basse-Normandie, Michel d’Ornano. Il fut le second, après
Jean-Pierre Soisson, à m’avoir enseigné le peu que je sais de la
politique. Son départ prématuré à la suite d’un accident en 1991 fut une
grande perte pour notre vie publique. Je m’occupais d’agriculture et de
développement rural, mais le tourisme n’était jamais loin. Le monde
agricole – syndicats professionnels, chambres d’agriculture, Mutualité,
Crédit agricole – qui avait longtemps considéré l’activité touristique
comme étrangère à sa nature et à sa vocation, commençait, dans un
contexte de limitation quantitative des productions (ce fut pour la
Normandie, particulièrement concernée, le temps de l’introduction des
15
quotas laitiers institués par l’Europe) à voir dans le tourisme rural –
notamment pratiqué à la ferme – une opportunité de diversification
économique.

L’alternance politique attendue arriva en 1986. Alain Madelin – qui
m’avait dit un jour combien le travail de l’association DAT pour
préparer l’avenir avait été exemplaire – reçut comme ministre de
l’Industrie la responsabilité du tourisme, aussitôt déléguée à un
secrétaire d’État, Jean-Jacques Descamps. Je passais quelque mois au
cabinet de celui-ci, pour prendre à la mi-1986 la responsabilité de la
direction du Tourisme, rebaptisée « direction de l’Industrie
touristique », en même temps qu’était créé, en partenariat avec les
instances touristiques régionales et locales, les transporteurs, et le
secteur privé réceptif, un instrument moderne de promotion à
l’étranger, dénommé « Maison de la France ». Je continuais de gérer les
services du tourisme français à l’étranger, que je mettais à la disposition
de la nouvelle entité.

À l’époque, la France avait encore une politique et une
administration du tourisme. À partir de 1989, cette dernière fut
fragmentée à l’initiative du nouveau ministre, Olivier Stirn. Elle ne s’en
est jamais remise malgré les efforts des quelques responsables
politiques, de sensibilités différentes, qui se sont véritablement
intéressés à ce secteur, comme Michèle Demessine entre 1997 et 2001,
et Hervé Novelli entre 2007 et 2010. Au moment où, en 2008, je
m’apprêtais à quitter l’OMT, j’intervins une dernière fois dans
l’organisation du tourisme français. Christine Lagarde, ministre de
l’Économie, et Hervé Novelli, qui travaillait à ses côtés, avaient
organisé un grand sommet du tourisme français pour lui donner un
nouvel élan. Il me fut demandé d’ouvrir la conférence. Une semaine
avant l’événement, j’appris que, dans le cadre de la révision générale
des politiques publiques (RGPP), lancée par le gouvernement de
François Fillon, on se proposait de supprimer sans autre forme de
procès, mon ancienne administration, la direction du Tourisme, afin
d’alléger la bureaucratie de Bercy où, au hasard des remaniements
ministériels, elle avait fini par échouer. Assez remonté tant la décision
était dénuée de sens, je dis alors aux organisateurs de la conférence que,
dans mon discours d’ouverture, j’évoquerai ce qui s’était passé en 1995
aux États-Unis. Le président Bill Clinton avait à cette époque convoqué
une grande « conférence de la Maison Blanche », consacrée pour la
16
première fois à ce secteur majeur de l’économie américaine. Tout le
monde se réjouissait. La conférence fut un grand succès, sauf que, la
semaine suivante, le Congrès des États-Unis, où la Chambre des
représentants était devenue républicaine l’année précédente, imposa la
suppression de la petite agence fédérale qui existait alors au sein du
département du Commerce : l’United States Travel and Tourism
Agency (USTTA). Là-bas aussi, il fallait réduire la bureaucratie.
Qu’importe si cela conduisait à faire l’impasse sur l’un des secteurs
économiques les plus porteurs du pays !

Mon intention arriva aux oreilles d’Hervé Novelli, que je connaissais
bien ; il me demanda de venir le voir :

– Tu ne vas pas raconter ça, quand même ?

– Je vais me gêner !

– Mais alors, que recommandes-tu ?

– Supprimer l’instrument d’action dont on dispose lorsqu’on entend
donner une nouvelle impulsion politique n’a pas de sens. Mais,
au point où vous en êtes, je crois que l’on ne peut
malheureusement pas revenir sur la décision de suppression de la
direction. Il faut donc essayer de sortir par le haut.

Je lui proposai de bâtir un nouvel outil par regroupement de trois
composantes : une partie de l’ancienne direction du Tourisme, Maison
de la France, et l’agence nationale d’ingénierie touristique, appelée
alors ODIT France. Il me chargeait, de concert avec les directeurs de
deux organismes appelés à fusionner, de préparer une étude de
faisabilité. Elle concluait à la création d’un nouvel organisme, le GIE
Atout France, dont la responsabilité fut confiée au très compétent
Christian Mantéi, ancien responsable d’ODIT France. Tout ne fut pas
ainsi perdu, même si la configuration finalement donnée à Atout France
ne fut pas en définitive aussi ambitieuse que ce que j’avais proposé.
Alors que le président François Hollande a fait en 2013 du tourisme une
grande cause nationale, l’État manque singulièrement des moyens pour
faire de ce vœu estimable une réalité, d’autant qu’on ne comprend pas
très bien, malgré les efforts méritoires qui ont été ceux de Laurent
Fabius, comment, dans le gouvernement de Manuel Valls, la
17

responsabilité du tourisme peut se trouver au Quai d’Orsay et son
administration (ou le peu qu’il en reste) à Bercy ! Mais peut-être cela
va-t-il encore changer ?

Comme directeur du tourisme, je reprenais entre 1986 et 1989 les
chantiers, souvent laissés en déshérence dans l’intervalle, de la période
1978-1981 : libération des prix, modernisation des réglementations, et
4notamment des classifications hôtelières , innovation et création de
nouveaux produits, adaptation de notre offre touristique du littoral et de
la montagne (20 ans après les réalisations de l’aménagement du
Languedoc-Roussillon et du « Plan neige »), promotion du tourisme
culturel, restructuration territoriale avec la réforme des comités
régionaux de tourisme, réorientation de la politique du tourisme social
vers la remise à niveau du patrimoine immobilier pour tenir compte des
changements sociologiques intervenus depuis les années cinquante où
elle avait été lancée… Je découvrais alors les diverses facettes d’un
secteur où, au travers d’un seul job, on faisait tous les métiers qui se
rencontrent dans la sphère publique, passant d’un jour sur l’autre, des
questions fiscales, de réglementation et de protection des
consommateurs, aux préoccupations sociales, culturelles ou
d’aménagement du territoire, ou encore, des statistiques à la formation,
5et de la promotion à la coopération internationale . Je le vérifiais plus
tard à nouveau et à une autre échelle à l’Organisation mondiale du
tourisme

Dans le domaine des relations internationales, je retrouvai dans ces
mêmes années 1986-1989, le bilatéral au travers de la gestion des
accords qui nous liaient aux pays de l’Est, à certains pays en
développement, ou à d’autres qui n’avaient rien à nous envier, tels que
6le Maroc ou le Mexique. C’est lors d’un séminaire franco-mexicain sur
4 Fin d’une époque, je fis disparaître l’obligation, délicieusement surannée, du bidet
dans les salles de bain des hôtels de luxe. Une page se tournait.
5 Je me suis efforcé de tirer des enseignements de cette expérience à la tête de
l’administration du tourisme français dans un livre paru en 1996, La France dans le
tourisme mondial (Éditions Economica).
6 À l’occasion de la tenue d’une « commission mixte », j’emmenai avec moi à Rabat
la directrice de l’administration et du budget de notre ministère. Épouse d’un
inspecteur des finances, technocrate un peu coincée, elle donnait l’impression d’avoir
avalé son parapluie. Grande donc fut notre surprise, le soir même de notre arrivée, de
la voir accompagner sur la scène la pulpeuse danseuse du ventre, qui était venue la
chercher. Nous l’encourageâmes par nos applaudissements à se trémousser. Quand
18


le thème du tourisme social tenu à Cuernavaca, la ville de l’éternel
printemps, que je fis la connaissance d’Antonio Enríquez Savignac,
alors ministre (« secretario ») de ce pays, que je devais accompagner à
l’OMT à partir de 1990.

Comme représentant de la France, je découvris à partir de 1986 cette
organisation, encore un peu étrange pour moi, lors des réunions de sa
commission pour l’Europe – que présidait, ici aussi, Peter Keller – qui
se tinrent à Helsinki et à Malte. Je participai aux sessions de son conseil
exécutif à Madrid et à Fès et à celles de son assemblée générale, à
Madrid encore, en 1987.

Je convainquis le secrétaire d’État, Jean-Jacques Descamps,
d’inviter au nom du gouvernement français la session suivante de
l’assemblée pour qu’elle se tienne à Paris en 1989, dans le cadre des
manifestations du Bicentenaire de la Révolution française. Issu du
secteur privé, Jean-Jacques Descamps se montra plus sensible aux
retombées économiques et commerciales qu’on pouvait attendre de ce
grand événement qu’à sa dimension diplomatique ; mais il soutint
l’idée. Le projet de se réunir à Paris séduisit les membres de l’OMT, à
commencer par l’Argentine qui, très courtoisement, reporta à 1991 sa
7propre invitation. L’organisation de l’assemblée de Paris de l’OMT fut
ma dernière grande activité comme directeur du Tourisme français. Elle
devait se révéler déterminante pour mon propre avenir.

À la mi-1988, le temps approchait pour moi de quitter mes fonctions.
Olivier Stirn, nommé au tourisme dans le gouvernement de Michel
Rocard, se voulait à la tête d’un grand ministère. Le secteur, pensait-il,
était à sa mesure, qu’il estimait grande, mais, par malheur, pas la
structure mise à sa disposition, réduite à une seule direction
d’administration centrale – celle dont j’avais la charge. Il s’employa
donc à la diviser en trois morceaux, me proposant d’y rester quand
elle revint s’asseoir, je lui demandai : « mais que vous a-t-elle dit à l’oreille, la
danseuse, pour vous convaincre ? ». Elle m’a dit : « tu danses, ou tu payes ! ».
7 L’ouverture de l’assemblée, qui se tenait au Palais des congrès de Paris, fut marquée
par un incident qui m’apprit à être plus attentif à l’avenir aux questions de protocole.
Nous avions sous-traité à une entreprise extérieure la décoration de la grande salle de
réunion, et celle-ci était fort jolie avec tous les petits drapeaux des pays membres.
Sauf qu’en levant les yeux, la délégation de la Chine découvrit avec horreur le drapeau
de Taïwan au lieu du sien et poussa naturellement de hauts cris !
19


même et de prendre la tête de l’un d’eux – ce qui n’était naturellement
pas envisageable.

Je cherchai donc d’autres possibilités, en commençant par Bruxelles
où un poste à la Commission était susceptible de s’ouvrir à la tête du
département du transport aérien. Jacques Delors, me dit Jean-Pierre
Soisson, qui lui en avait parlé, était d’accord, mais l’affaire paraissait
très incertaine. Je fus bien avisé de ne pas attendre qu’il se libère : deux
ans après, le titulaire, qui annonçait chaque semaine son départ
imminent, était toujours en place ! On me proposa aussi la fonction
d’adjoint à la direction générale d’un groupe d’hôtels et de casinos,
mais je craignais que ce soit surtout pour faire appel à ma connaissance
(et à mon réseau de relations) de l’administration (comme directeur du
Tourisme, j’avais siégé à la commission des jeux, qui attribue les
licences) ; et puis, avec mon nom d’origine italienne, je craignais que,
dans le monde très spécial des casinos, on me croie issu de la mafia
sicilienne !

8 Puis vint l’idée de l’OMT. J’ai décrit dans un autre ouvrage les
conditions de mon départ à Madrid. C’est à cause d’un repas en tête à
tête entre deux éminentes personnalités du tourisme international,
9Antonio Enríquez Savignac et Gilbert Trigano , qui se tint chez
« Maxim’s » à Paris en septembre 1989, que ma vie prit un tour
nouveau. Antonio Enríquez Savignac s’apprêtait à être désigné
secrétaire général de l’Organisation mondiale du tourisme ; dînant avec
Gilbert Trigano, il lui fit part de son appréhension devant les défis qui
l’attendaient et de la nécessité où il était de se trouver un bon adjoint.
Or, je quittais au même moment mes fonctions de directeur du
Tourisme français, et Gilbert Trigano le savait : l’après-midi précédant
ce dîner, je l’avais rencontré dans les salons du Quai d’Orsay, où les
participants à l’assemblée de l’OMT étaient reçus par le premier
ministre, Michel Rocard, lequel prononça sans en changer un mot, le
8 Le nouvel état touristique – Dix-huit leçons sur la société du loisir et du voyage -
Éditions de l’OMT – 2009.
9 Les deux hommes se connaissaient bien. Antonio Enríquez Savignac avait créé la
station de Cancún dans les années soixante-dix, et l’un de ses partenaires dans cette
aventure fut Gilbert Trigano, président du Club Méditerranée. Cancún compte
aujourd’hui une centaine d’hôtels, mais le Club Med demeure toujours l’un de ses
fleurons.
20

discours (naturellement excellent !) que j’avais préparé. Gilbert
Trigano me demanda de mes nouvelles :

– Cela pourrait aller mieux, répondis-je, j’ai été remplacé en conseil
des ministres ce matin.

– Ce n’est pas avec des méthodes comme celles-là qu’on fera
avancer la cause du tourisme dans ce pays, me répondit-il.

Le même soir, donc, Gilbert Trigano soumit sans me le dire, mon
nom à son ami mexicain qui, je le savais, l’avait déjà en tête (il y avait
pourtant une vingtaine de candidats) ; l’accord se fit entre eux, et, très
tôt le lendemain matin suivant ce dîner, je reçus chez moi un appel du
président du Club, me proposant une bifurcation de trajectoire, à
laquelle je n’avais jamais vraiment pensé. J’hésitai un peu, puis
j’acceptai. J’étais heureux de franchir cette étape dans une logique
purement professionnelle et sans qu’elle résulte d’une recommandation
politique. Je pensais ainsi m’éloigner de Paris pour Madrid pour une
période de quatre ans, qui mettrait un peu de fantaisie dans ma carrière
austère de magistrat à la Cour des comptes. Je n’en repartis que 20 ans
plus tard. L’austérité avait attendu !

Dans l’intervalle, j’ai connu Madrid et l’Espagne, le monde des
organisations internationales en général, et celui du système des
Nations Unies en particulier. J’ai découvert aussi, au hasard des
réunions et des missions, une bonne partie de notre planète, et ses
habitants.

Par son métier, le secrétaire général de l’OMT, lorsqu’il les ignore,
apprend l’histoire et la géographie. En 1990, après la réunion à Athènes
de sa première commission régionale pour l’Europe, Antonio Enríquez
Savignac nous réunit notre collègue Vettor Giusti et moi. « Vous n’avez
pas remarqué ? », nous dit-il, fier de sa découverte, « il y a comme une
sorte de tension entre les Grecs et les Turcs ». Nord-Américain par ses
origines et sa culture, Antonio était peu au fait de nos petites querelles
d’Européens. Dès qu’il fut parti, Vettor, fils de diplomate et rejeton
d’une illustre famille de l’aristocratie vénitienne, se mit à fulminer :
« mais il nous prend pour qui, celui-là ? Pour des tribus sauvages de
l’Amérique centrale ? ».
21

L’OMT est une petite institution avec une grande mission ; avec
seulement une centaine de fonctionnaires, elle est très loin par ses
effectifs des énormes bataillons de plusieurs milliers d’agents que l’on
rencontre à la FAO, à l’UNESCO, à l’Organisation des Nations Unies
pour le développement industriel (ONUDI) et plus encore à
l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Par sa taille et son budget,
et pas seulement par la date de sa transformation en institution
spécialisée des Nations Unies, elle arrive la dernière parmi la douzaine
d’organisations que comporte ce que l’on appelle la Famille ou le
Système. Mais elle est passionnante par la richesse intellectuelle de la
matière qu’elle a à traiter, et plus encore par la diversité incroyable des
personnalités – délégués participant aux réunions ou fonctionnaires –
de ceux qui la font vivre. À mes côtés, à moi qui suis Français pour
10moitié d’origine italienne , de tradition catholique, j’avais une équipe
de direction composée d’un adjoint d’origine jordanienne, musulman et
anglophone (lequel avait remplacé un Sud-Africain d’origine française
et hollandaise, qui avait failli devenir pasteur de l’Église réformée), et
de trois autres collaborateurs de haut niveau : le premier juif avec une
double nationalité anglaise et canadienne, le deuxième chilien d’origine
palestinienne, ayant au sein de la Démocratie chrétienne aidé à la
reconstruction de son pays après la dictature de Pinochet, le troisième
anglais ayant épousé une espagnole. De toutes les religions et de toutes
les couleurs, les personnels de l’OMT sont d’une quarantaine de
nationalités différentes. Ils constituent une équipe formidable !

Il y eut trois époques dans ma vie à l’OMT : la première de 1990 à
1996 comme secrétaire général adjoint, mais exerçant à partir de 1994
et de notre second mandat à tous deux, des responsabilités croissantes,
alors qu’Antonio Enríquez Savignac prenait de plus en plus de distance
avec sa fonction ; la seconde de la mi-1996 à la fin de 1997, après que
mon prédécesseur ait décidé de mettre fin par anticipation à son mandat
et que, sur sa proposition, le conseil exécutif m’ait confié la tâche de le
remplacer ; la dernière, de loin la plus longue, du début de 1998 à mars
2009, où, ayant été élu à trois reprises, j’exerçais, cette fois-ci dans sa
plénitude, la fonction de secrétaire général. Pendant ces presque 20
10 Du fait de mon nom, on me croit souvent d’origine corse ; Raymond Barre me dit
un jour : « Monsieur le directeur, je suis heureux de vous revoir. J’étais ce week-end
dans votre beau pays ». « Euh, vous étiez où, exactement, monsieur le Premier
ministre ? ». « Mais, en Corse, bien sûr ! ». « Je ne suis pas corse, monsieur le Premier
ministre… »
22

années, j’ai été amené à beaucoup voyager de par le monde. Mon métier
était là. J’avais une profession : touriste ! Je suis en quelque sorte
devenu un touriste professionnel. Lorsque je lui avais annoncé mon
intention de revenir à la Cour des comptes, Philippe Séguin, qui en était
devenu le premier président en 2004, m’avait d’ailleurs mis en garde :
« Francesco, fais attention ! N’arrête surtout pas de voyager d’un seul
coup. Ça pourrait être très mauvais pour ta santé. Fais-le
progressivement ». Il parlait sérieusement. Je suivis son conseil.

Aujourd’hui que le tourbillon s’est arrêté, je pourrais reprendre à
mon compte ce que disait de lui-même Pablo Neruda : « Toute ma vie,
je suis allé, venu, changeant de vêtement et de planète » ; l’un de ses
plus beaux poèmes commence d’ailleurs ainsi :

« il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique… »

Mark Twain disait des mensonges qu’ils sont de trois ordres : les
mensonges, les mensonges avérés (damned lies) et les statistiques.
Prenons donc avec grande prudence ce que nous disent les deux séries
statistiques qui permettent de mesurer les flux du tourisme
international : les arrivées de visiteurs, d’abord, au nombre de 1,235
milliard en 2016, et les recettes – c’est-à-dire ce que les touristes
dépensent hors de leur pays de résidence, soit 1.076 milliards d’euros
en 2015. 1,8 milliard d’arrivées internationales de touristes sont
attendues par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) en 2030.

Mais il y a en fait un peu moins et beaucoup plus de déplacements
de touristes dans le monde que le 1,235 milliard, que l’on vient
d’évoquer. Moins, parce que l’on mesure le nombre d’arrivées dans un
pays autre que celui où on réside, et non le nombre des voyages
internationaux : un Chinois arrivant en France (ils sont deux millions
dans ce cas) peut très bien, au cours du même voyage (de 10 jours !),
visiter l’Angleterre, la France, la Suisse, l’Autriche et l’Italie, amenant
à comptabiliser autant d’arrivées. Mais il y a aussi beaucoup plus
d’arrivées, dès lors qu’on inclut celles internes aux pays ; car le
tourisme est au premier chef un phénomène national. Les arrivées dites
« domestiques » sont, selon l’Organisation mondiale du tourisme, cinq
23

à six fois plus nombreuses au moins que celles qui sont enregistrées
lorsqu’on franchit des frontières.

L’un dans l’autre, arrivées internationales et arrivées domestiques
cumulées avoisinent ou dépassent les sept milliards. C’est l’équivalent
du chiffre de la population mondiale ! Pour autant, nous ne sommes pas
11encore « tous touristes », n’en déplaise à Marin de Viry , car ce sont
souvent les mêmes qui voyagent plusieurs fois dans l’année.
Cependant, peu s’en faut, car ceux qui, par goût ou par contrainte, ne se
déplacent pas vivent bien souvent dans une société façonnée
économiquement et culturellement par le voyage des autres. Le
tourisme est devenu selon le cas le fer de lance, le symbole ou le miroir
d’une société cosmopolite en mouvement, dont une autre dimension est
celle des migrations.

L’histoire de l’humanité a longtemps été caractérisée par la
concurrence entre les chasseurs ou les pasteurs d’un côté, et les
agriculteurs de l’autre. Pour faire bref (et, par voie de conséquence, sans
doute, pour se montrer excessivement simpliste) on peut considérer que
la civilisation a progressé avec la prééminence prise par les sédentaires
12sur les nomades. Comme l’expose Christian Grataloup , géographe à
l’Université Paris-Diderot, auteur d’une Géohistoire de la
13mondialisation , « il y avait historiquement des sociétés à pattes – les
éleveurs – plus mobiles que les sociétés à racines – les cultivateurs.
Parler de migrants, c’est déjà se placer du point de vue du sédentaire.
Et, pour celui-ci, le nomade, terme très dépréciateur, c’est l’autre
absolu, tout comme le migrant d’aujourd’hui évoque plus ou moins un
envahisseur qui va tout dévaster et qu’il faut empêcher d’entrer ». Nos
livres d’histoire ne décrivent-ils pas avec horreur les méfaits des
« invasions barbares » et les coups mortels qu’elles ont portés à la
civilisation brillante, et sédentaire, des Gallo-Romains, avant que
d’autres équilibres prennent corps avec le Moyen-Âge ?

Ce mouvement, qui sur le temps long a conduit vers la sédentarité,
s’inverse aujourd’hui. Hier ignorés ou méprisés, quand ils n’étaient pas
combattus, les migrants et les itinérants imposent un peu partout leur
11 Tous touristes – Flammarion 2010.
12 La Croix – 6 novembre 2015.
13 Armand Colin – 2007.
24

mode de vie, la prise en compte de leurs besoins, et leur façon de penser.
Non sans parfois susciter des rejets. Au travers des voyages de toutes
enatures, le XXI siècle s’affirme comme celui de la revanche des
nomades. On parlera dans cet ouvrage de la mythique Route de la Soie,
qui, de la Chine à l’Asie centrale et à la Méditerranée, rendait possible
le voyage et retrouve avec le tourisme une nouvelle jeunesse, Mais
luimême, le tourisme, est devenu la Route de la Soie des temps nouveaux
– ou les Routes, car, comme leurs ancêtres, celles du tourisme moderne
sont multiples, étendant leurs ramifications aux cinq parties du monde.
Avec le tourisme, c’est une nouvelle culture de l’itinérance qui se
dessine.

Fruit de cette histoire millénaire de voyages et de rencontres, « le
tourisme, en soi, est une valeur », comme l’avait déclaré en 1982
JeanPaul II en visitant le siège de l’OMT ; c’est une conviction que
j’aimerais, par petites touches successives, faire partager à ceux qui me
sont proches, comme à ceux qui pourront me lire.

J’ai pu le vérifier par moi-même : le tourisme est une des
manifestations les plus spectaculaires de la société et de la culture
globalisées qui, qu’on le veuille ou non, sont celles où nous vivons
aujourd’hui, et dont nous nous efforçons parfois – et non sans raison –
de nous distinguer. Par nos périples, ou dans nos pensées, nous sommes
tous des voyageurs. Mais, à la différence de celle qui naît de l’Internet
ou des médias audio-visuels, la relation touristique, quand elle se
concrétise, est spécialement enrichissante, parce que directe, charnelle,
réciproque, exempte de la présence d’un écran, au sens matériel comme
figuré de ce terme.

Les pensées successives et additionnées de Gilles Deleuze et
d’Édouard Glissant nous permettent d’entrevoir un monde
postmoderne, une société mobile et mélangée, une culture métissée où la
relation d’échange entre les individus et les entités qui les composent
reposent sur « le rhizome », plutôt que sur « la racine ». Le phénomène
est complexe, et la ligne de partage se situe au sein de chacun d’entre
nous. Face à la mondialisation multiforme, dont le tourisme est une des
expressions, hommes et destinations peuvent tout à la fois, et parfois
dans un même mouvement, s’adonner à l’enrichissement qui naît de la
présence et de la rencontre de l’étranger, ou, au contraire, vouloir
affirmer ce qui fait que l’on est spécifique. Pour les destinations, la
25
préoccupation identitaire, spontanée ou recherchée, ne relève pas du
repli sur soi, loin de là. C’est de l’affirmation de ce que l’on est vraiment
que naissent la différenciation de l’image, l’originalité du produit et, au
bout du compte, l’attractivité du lieu. Dans un monde nomade, l’identité
est rarement atavisme ; elle se veut parfois enracinement ; elle devient
souvent contact, relation. Elle ne se dénature pas, elle s’enrichit en se
frottant à des identités différentes. C’est en cela, à la double condition
d’éviter la domination et d’échapper à la superficialité, qui résulteraient
d’un échange inégal ou appauvri, que, oui, véritablement, « le tourisme
en soi est une valeur », qu’il n’est pas simplement « un acte banal de
consommation », comme le disait encore Jean-Paul II. L’échange
touristique se présente comme une relation multidimensionnelle et
protéiforme, qui n’est pas que commerciale. Il y a une valeur tourisme
comme il y a une valeur travail.

Ainsi que le déclarait deux jours avant sa mort le 4 novembre 1995,
le Premier ministre Yitzhak Rabin, « je crois au tourisme ; je crois qu’il
offre à beaucoup de gens la possibilité à la fois de prendre du bon temps
et d’apprendre ; je crois que le tourisme peut être l’un des principaux
instruments permettant à chacun de connaitre l’autre, son histoire, ses
racines ; le tourisme permettra de créer une meilleure compréhension
dans le monde entier ». Et, comme le disait aussi, non sans humour,
John Steinbeck, « en dehors du fait qu’ils laissent leurs économies là où
ils passent, je crois que les touristes sont très utiles au monde moderne :
il est très difficile de haïr les gens que l’on connaît ».



26








LE TOURISME, ACTEUR ET VECTEUR
DE LA SOCIÉTÉ MONDIALISÉE






Le problème quand on s’occupe de tourisme est que, chaque fois que
vous en parlez, votre interlocuteur, pour peu qu’il ait pris une fois
l’avion et séjourné dans un hôtel, croit tout en savoir. C’est un peu court
face à une réalité complexe.

Pendant 12 ans en France, à des titres divers, puis pendant 20 ans à
l’Organisation mondiale du tourisme, j’ai progressivement découvert
les traits caractéristiques d’un monde très particulier, aussi passionnant
qu’étrange. J’ai peu à peu acquis la conviction que le tourisme, au-delà
de ses imperfections qui sont nombreuses, et des crises qui le secouent,
est un puissant levier de développement économique et social,
d’épanouissement culturel, d’équilibre environnemental, de
préservation du patrimoine tant écologique qu’historique, de solidarité
entre les peuples et les nations. Je suis parvenu à la conclusion qu’il
peut représenter un vecteur puissant de création d’emplois et, partant,
de lutte contre la pauvreté.


Le tourisme, chose compliquée

Par-delà même l’importance des flux qu’il génère et que l’on a déjà
signalés – 1.235 millions d’arrivées en 2016 et 1.076 milliards d’euros
de recettes en 2015 pour les seuls déplacements internationaux – deux
caractéristiques propres à la nature même du tourisme expliquent son
caractère remarquable.

La première tient à son caractère transversal – cross-cutting – et, par
voie de conséquence, à l’effet multiplicateur de la dépense touristique.
Le tourisme, en effet, est chose compliquée. Le voyageur qui se déplace
se livre à une série d’actes, économiques ou non, avant, pendant, voire
après, son séjour. Sur place, il effectuera des dépenses dans diverses
entreprises dites « caractéristiques » de l’industrie touristique (agences
de voyages, hôtels, restaurants…), mais se portera aussi acquéreur de
biens et services produits par d’autres branches de l’économie : services
publics et privés, objets d’artisanat et souvenirs, produits de l’industrie
de la mode et du luxe… Plus important encore, les dépenses effectuées
dans une entreprise « caractéristique » de l’industrie touristique
réceptive entraîneront à leur tour la création de flux additionnels de
rémunérations et de consommations intermédiaires au profit des
diverses branches de l’économie. Comme une pierre lancée dans un
plan d’eau génère des ondes circulaires successives qui vont en
s’amplifiant, une dépense touristique initiale créera des flux de recettes
et de dépenses allant en s’élargissant dans toute l’économie. L’objet du
compte satellite du tourisme, dont on a parlé, et sur lequel on va revenir,
est justement d’agréger et de mesurer ces flux.

C’est ce caractère transversal – qui est en quelque sorte la marque de
fabrique de l’industrie touristique – qui explique l’importance du
phénomène du multiplicateur de la dépense touristique, une dérivée du
multiplicateur keynésien, de portée générale.

Cependant, l’effet de multiplication de la dépense touristique n’est
pas infini. À l’échelle internationale, il est profondément dépendant du
niveau de développement, et surtout du degré de diversification de
l’économie du pays visité. C’est la seconde caractéristique. Ces
« fuites » – c’est-à-dire la part de la dépense touristique qui s’évade et,
ce faisant, réduit l’impact positif sur l’économie locale – prennent des
formes diverses : importations induites, contrats déséquilibrés entre les
tours opérateurs du Nord et les hôteliers du Sud, redevances de diverse
nature versées à des agents économiques extérieurs, et notamment à des
entreprises multinationales, rapatriements des bénéfices préférés au
réinvestissement sur place des profits dégagés.

28
On touche ici à la limite principale de l’effet d’entrainement du
tourisme, spécialement s’agissant du développement des pays les plus
pauvres, aux économies insuffisamment diversifiées.

Le voyageur qui se rendra au Sénégal et séjournera dans l’hôtel
Méridien de Dakar, le plus luxueux du pays, et y laissera chaque jour
des sommes importantes, aidera au développement local. Ces dépenses
créeront bien sûr de la richesse et des emplois ; mais, pour la raison qui
vient d’être dite, une part significative de cette recette ne restera pas
dans l’économie du pays. Le voyageur qui, au contraire, préférera un
hébergement modeste chez l’habitant – par exemple, dans l’un de ceux
réalisés dans la région de Louga grâce au financement de la Coopération
italienne et l’appui de l’OMT – dépensera bien moins quotidiennement,
mais l’essentiel de son apport demeurera dans la communauté
villageoise qui l’aura accueilli. Un pays comme les Maldives est sorti
de la liste des 48 les plus pauvres – les pays les moins avancés (PMA)
– grâce au tourisme. Cependant, le bénéfice net pour l’économie
provenant des 1,2 million de touristes qu’il reçoit serait bien plus
considérable si tous les biens d’investissement et de consommation (à
l’exception des produits de la pêche) n’y étaient pas importés, et si le
pays n’était dans l’obligation de recourir dans la petite centaine d’îles
ouvertes au tourisme à de la main-d’œuvre importée du Bangladesh, du
Sri Lanka, du Pakistan, des Philippines ou de l’Inde. Pour réduire cette
dépendance et les transferts opérés par ces expatriés, une loi introduit
l’obligation d’employer progressivement 50 pour cent de main-d’œuvre
nationale.

Le tourisme joue un rôle majeur dans les échanges extérieurs et les
balances des paiements. Si on y inclut les revenus du trafic aérien de
passagers, c’est, selon les années, la troisième ou la quatrième
exportation mondiale, après les combustibles, les produits chimiques et
certaines années les produits alimentaires, mais devant les exportations
d’automobiles.

Si on ajoute aux dépenses des visiteurs étrangers en 2015 – soit 1.260
milliards de dollars des États-Unis – les achats de billets d’avion (214
milliards), les recettes d’ensemble du tourisme mondial étaient cette
année-là de l’ordre de 1.474 milliards de dollars, soit 30,5 pour cent des
exportations mondiales de services et 6,4 pour cent des exportations
totales de biens et services.
29
Prenons l’exemple de trois pays, en commençant par celui de la
Chine, qui est remarquable à cet égard. Conséquence de l’envie des 300
millions de membres de sa classe moyenne de découvrir le monde, sa
balance touristique est profondément déséquilibrée : 40 milliards
d’euros de recettes en 2016, contre 236 de dépenses des Chinois à
l’étranger – six fois plus ! Certes, une partie – peut-être la moitié – de
l’énorme déficit de 196 milliards correspond à l’argent que les joueurs
et les consommateurs chinois laissent dans les casinos de Macao et les
shopping malls de Hong Kong. C’est une caractéristique majeure de
l’économie mondiale, qui est pourtant rarement relevée : la Chine, au
travers du lourd déficit de sa balance touristique, recycle dans
l’économie mondiale une partie significative de son gigantesque
excédent commercial. Comme pour le Japon des années soixante-dix, il
n’est pas certain que cette situation soit indéfiniment soutenable. Si un
jour les exportations industrielles chinoises devaient fléchir et
l’excédent commercial se réduire, son caractère critique apparaîtrait au
grand jour.

Un autre cas intéressant est celui de l’Égypte, où, jusqu’aux
événements récents, le tourisme représentait 11 pour cent du PIB et 12
pour cent de l’emploi. Le tourisme constituait traditionnellement la
seconde source de devises de l’Égypte, après les remittances envoyées
par les nombreux travailleurs égyptiens à l’étranger, mais devant les
exportations de pétrole et de gaz et les revenus du Canal de Suez. La
réduction des trois quarts des recettes touristiques entre 2010 et 2016,
comme résultat de l’instabilité politique que connaît le pays, est plus
grave pour son économie que la division récente par deux des cours
mondiaux du pétrole et du gaz. Les recettes additionnelles espérées du
nouvel aménagement du canal de Suez ne suffiront pas à combler ce
manque à gagner.

Un troisième exemple est celui de la France. Selon les données du
compte satellite du tourisme (Mémento du tourisme français 2016,
portant sur les données 2015), la consommation touristique s’élève à
159 milliards d’euros ; elle provient pour les deux tiers (107 milliards)
des résidents, et pour un tiers (52 milliards) des non-résidents. Les
richesses créées par le tourisme ont représenté 7,3 pour cent du produit
intérieur brut en 2015. Les effectifs salariés s’élèvent à près de 1,3
million de personnes. La balance touristique n’est excédentaire en 2016
que de 2 milliards d’euros (recettes : 38,9 ; dépenses : 36,9), solde
30
historiquement faible, alors qu’il dépassait 12 milliards en 2005. Au
début des années quatre-vingt, la France captait 11 à 12 pour cent des
arrivées internationales ; en 2016, sa part n’est plus que de 6,7 pour
cent. Le tourisme peut être comparé à deux autres grandes activités
essentielles pour notre balance des paiements : l’automobile, pour
laquelle le solde des exportations diminuées des importations est
négatif, et l’agroalimentaire, dont l’excédent est sensiblement supérieur
(6,1 milliards), mais qui, à la différence du tourisme, bénéficie des
concours qui lui sont apportés par le budget de l’État et, surtout, par
celui de l’Union européenne. Laurent Fabius n’a pas tort lorsqu’à
propos du tourisme, il parle de « pépite » ; il reste à transformer l’or
brut en lingot ! La France est peut-être « la première destination
mondiale » pour le nombre d’arrivées, avec 84,5 millions en 2015, mais
elle ne se situait qu’au treizième rang pour ce qui compte vraiment :
l’excédent de sa balance tourisme – loin derrière les États-Unis,
l’Espagne, et… Macao. Elle a encore du chemin à faire !

Conséquence des attentats de Paris de janvier et novembre 2015, la
morosité se poursuivait en 2016, accentuée par les tensions politiques
et les remous sociaux. Avec l’horrible attentat de Nice, le 14 juillet,
c’est la seconde destination pour le tourisme international en France qui
était atteinte à son tour, à la veille des vacances, et en son lieu le plus
emblématique, la Promenade des Anglais. Puis, en avril 2017, à
nouveau une attaque à Paris, mais cette fois-ci aux Champs-Élysées. Le
tourisme français n’est pas au bout de ses peines. Sans surprise, les
chiffres de 2016 se révèlent mauvais, avec des arrivées internationales
en chute de deux millions, les situant en dessous de 83 millions.


Le compte satellite du tourisme : de Nice à New York et… à Dakar

J’ai assez rapidement pris conscience que, pour progresser,
l’Organisation mondiale du tourisme devait se fixer à intervalles
réguliers de grands objectifs mobilisateurs. Le premier qui s’imposait
était celui de la mesure du poids économique du tourisme, à la fois pour
satisfaire notre curiosité intellectuelle, pour guider par la mesure de
l’activité et des progrès accomplis, notre propre action et celle de nos
membres, et, peut-être plus encore, pour que le tourisme soit reconnu
internationalement pour le secteur économique majeur qu’il est
incontestablement.
31
C’est en 1991 qu’à Ottawa ont été fixées l’essentiel des définitions
et classifications statistiques sur lesquelles nous vivons aujourd’hui, et
que la division de statistique des Nations Unies a reprises à son compte
en 1993. C’est depuis Ottawa que l’on sait ce qu’est un visiteur, un
excursionniste (qui séjourne moins de 24 heures), un touriste (qui au
contraire passe au moins une nuitée en dehors de chez lui), ou encore
un touriste international. En 2008, les concepts, définitions et
classifications statistiques résultant d’Ottawa devaient être encore
affinés et précisés, et les recommandations les fixant validées par la
commission de statistique des Nations Unies.

Pour le compte satellite du tourisme (CST), le pas décisif devait
être franchi huit ans après Ottawa. L’une des principales avancées
accomplies dans la connaissance du tourisme mondial au cours de ces
dernières années a en effet résulté de la conférence mondiale sur la
mesure de l’impact économique du tourisme, tenue à Nice en juin 1999,
conférence à laquelle est pour toujours associé le nom de l’ancien
responsable des statistiques de l’OMT, notre regretté collègue Enzo
Paci. Le succès et l’écho rencontrés par cette manifestation de grande
ampleur ont été exceptionnels. Au-delà de la mesure statistique, pour
laquelle de nouveaux progrès ont d’ailleurs été accomplis à Nice, il
s’agissait d’appréhender le tourisme sous l’angle de la macroéconomie,
c’est-à-dire par la voie des instruments issus de la comptabilité
nationale. Le cadre méthodologique conceptuel adopté à Nice, en
cohérence avec les normes de comptabilité nationale approuvées par
les Nations Unies elles-mêmes en 1993, représente l’instrument de
mesure qui faisait défaut.

L’étape suivante fut logiquement celle de la reconnaissance
technique des travaux de Nice par les différentes instances
internationales. Elle est intervenue au mois de mars 2000 avec
l’approbation décisive des conclusions et recommandations de Nice par
la commission de statistique des Nations Unies, sur proposition
conjointe de l’OMT, de l’OCDE et d’EUROSTAT, dans une démarche
collective, à laquelle s’étaient ralliées des institutions comme l’OIT ou
le World Travel and Tourism Council (WTTC).

L’étape ultime fut celle de la consécration du compte, indissociable
de celle de l’OMT elle-même.

32
Le poids croissant pris par le tourisme dans la vie économique et les
échanges commerciaux internationaux, mais aussi les chocs subis par
cette activité depuis 2001, avaient suscité une prise de conscience. Le
sentiment s’était généralisé qu’on ne pouvait plus faire l’impasse sur un
secteur essentiel de l’économie mondiale, et sur le troisième ou le
quatrième poste, selon les années, du commerce international. C’est
cette raison de fond qui a poussé la communauté internationale à
s’intéresser à un domaine qu’elle avait trop longtemps négligé. Cette
prise en considération du tourisme au plus haut niveau s’est exprimée
par la décision historique du 23 décembre 2003, de l’assemblée
générale des Nations Unies, de transformer l’Organisation mondiale du
tourisme en institution spécialisée du Système. On y reviendra.

Ce qui est important, c’est que l’accord Nations Unies/OMT, qui a
opéré cette transformation, va plus loin que celui qui lie
traditionnellement l’Organisation des Nations Unies à ses institutions
spécialisées. La référence faite dans ce texte à l’intégration des
statistiques est un clair appui donné au concept de compte satellite du
tourisme. La reconnaissance technique de l’an 2000 a donc été suivie,
trois ans après, par la consécration politique et juridique.

Il reste à l’évidence encore beaucoup de chemin à parcourir.
Approfondissement technique, bien sûr, spécialement pour mesurer le
tourisme à l'échelle sub-étatique (ville, région), mais aussi pour mieux
apprécier sa capacité à créer des emplois – mesure difficile s’il en est,
car l’emploi qui résulte de l’activité touristique est souvent indirect,
c’est-à-dire créé dans d’autres secteurs que le tourisme lui-même,
saisonnier, du fait même de la nature discontinue de l’activité, et parfois
camouflé, une part de cette activité s’exerçant souvent au noir.
Récemment entreprise, la modélisation de la liaison
tourismeenvironnement doit être poursuivie par élargissement du champ du
compte satellite, notamment pour suivre la mise en œuvre des Objectifs
de développement durable, dont on parlera plus loin.

Cependant, l’obstacle principal, qui doit être surmonté, est sans
doute d’une autre nature. Certains préjugés sont forts, qu’il faut
parvenir à dépasser. Peu après son élection, démocratiquement
33

14irréprochable, à la présidence du Sénégal en 2000 , je rencontrai le
président de ce pays, Abdoulaye Wade. L’universitaire qu’il était ne se
montrait nullement persuadé de l’apport du tourisme à l’économie et à
la société sénégalaises. Il en voyait les limites – évidentes – et les
défauts – eux aussi patents. Cependant, à mon sens, il sous-estimait
énormément les acquis déjà obtenus par son propre pays, en pointe à
l’époque en Afrique de l’Ouest. Mon représentant régional pour
l’Afrique, Ousmane Ndiaye, lui-même sénégalais, qui m’accompagnait
à l’entretien, s’efforça de lui démontrer qu’un pays voisin comme le
Ghana obtenait des résultats remarquables pour son économie et sa
population pour avoir mis en œuvre avec efficacité les
recommandations formulées dans un plan directeur préparé par l’OMT.
Abdoulaye Wade n’était nullement convaincu. La discussion se tendait.
Je proposai alors au président que l’on procède à une évaluation
indépendante et objective de la performance du Sénégal, sur la base de
la méthodologie du compte satellite du tourisme. Pour cela, mon
intention était de faire appel à Hassan Sebbar, spécialiste reconnu en la
matière, universitaire chevronné, mais aussi ancien ministre du
Tourisme du Maroc. Wade accepta ; l’expertise eut lieu, les résultats
furent probants. Lorsqu’en 2005 Abdoulaye Wade ouvrit à Dakar
l’assemblée générale de l’OMT, la leçon avait porté ses fruits, et le ton
de son discours avait beaucoup changé.

Avec le préjugé ou l’incrédulité, l’autre difficulté rencontrée dans la
démarche du compte satellite du tourisme était à l’opposé : l’emphase.
Nos amis du World Travel and Tourism Council, le lobby des grandes
entreprises internationales du secteur constitué à l’initiative
d’American Express, y excellaient. Me retrouvant en 2004 à Shanghai
avec le président du WTTC, le flamboyant Geoffrey Lipman, je
l’entendis, non sans quelque surprise, annoncer avec aplomb qu’avec le
SRAS, la Chine avait perdu l’année précédente 30 millions d’emplois
dans son industrie touristique. L’un des vice-ministres chinois du
Tourisme se trouvant à mes côtés, je lui demandai à combien son
gouvernement estimait l’emploi dans ce secteur ; « deux à trois
millions », me répondit-il. Le compte n’était pas bon ! Le vice-ministre
ne parlait sans doute que des emplois directs, alors que Geoffrey
Lipman incluait certainement tous les effets indirects – patents ou
14 dont le mérite revient pour l’essentiel à son prédécesseur, Abou Diouf, qui n’a pas
essayé de se maintenir en place.
34

imaginés ! Peu de temps après, Geoffrey quittait la tête du WTTC ; je
le pris à mes côtés comme conseiller spécial afin que les remarquables
qualités intellectuelles et le talent inné de communication qui étaient les
siens soient employés pour la bonne cause !

Aujourd’hui encore, le WTTC proclame haut et fort que le tourisme
donne du travail à 292 millions de personnes dans le monde, et
représente 10 pour cent du PIB global. Peu soucieuse de négliger la
méthodologie qu’elle a elle-même contribué à mettre au point, l’OMT
reprend à son compte sans autre forme de procès l’estimation de 10 pour
cent et celle d’un emploi sur 11 au niveau mondial. C’est imprudent :
quelle que soit l’importance du tourisme dit « domestique », elles ne
sont pas en cohérence avec une part de l’ordre de 6 pour cent dans les
échanges internationaux, qui, elle, résulte d’évaluations fiables de
l’OMC, du FMI et de la Banque mondiale.

En 2009, intervenant pour la dernière fois lors d’une conférence
internationale de l’OMT tenue à Bali sur la mesure macroéconomique
du tourisme et la création d’emplois, je lançai une ultime mise en garde.

Je soulignai que le CST doit mesurer l’activité touristique, et elle
seulement. Si la définition du tourisme est large, elle n’est pas
indéfiniment extensible. Ce n’est pas parce que certains touristes se
déplacent en train qu’il faut inclure dans le tourisme l’activité du
gardebarrière, la construction des locomotives, l’entretien des voies, ou la
fabrication du sifflet du chef de gare ! Il faut savoir raison garder ; le
tourisme est déjà en soi quelque chose de considérable ; il est inutile
d’en rajouter. Je proclamai : « Halte à la comptabilité paillettes et aux
statistiques bling-bling ! ». Bien sûr, importants sont les effets
secondaires, indirects ou induits, que le tourisme génère dans toute
l’économie nationale, et qui ne sont pas directement partie de sa propre
activité. Signaler leur existence, c’est bien ; les inclure artificiellement
en adoptant des définitions aussi approximatives qu’artificiellement
gonflées, c’est tromper sur la qualité de la marchandise !


Jusqu’au ciel ?

Un proverbe boursier dit que « les peupliers ne montent pas jusqu’au
ciel ». Tant de manifestations remarquables ont jalonné historiquement
35
la croissance du tourisme qu’on peut légitimement se demander si, au
contraire de celle des cours de bourse, elle ne sera pas indéfinie. Il est
trop tôt pour répondre, mais ce qui paraît certain, c’est qu’elle va
continuer dans un avenir prévisible.

Les arrivées de touristes internationaux devraient atteindre 1,8
milliard d’ici 2030 d’après l’étude prospective à long terme de l’OMT,
parue en 2010 sous le titre Le tourisme à l’horizon 2030, ce qui
confirme que le tourisme international continuera de connaître une
croissance vigoureuse ces 20 prochaines années.

L’expansion du tourisme international va se poursuivre pendant la
période 2010-2030, mais à un rythme moins soutenu qu’au cours des
décennies précédentes, avec une croissance moyenne de 3,3 pour cent
par an du nombre des arrivées de touristes internationaux dans le
monde. En conséquence, 43 millions de touristes internationaux
supplémentaires feront leur entrée chaque année sur le marché du
tourisme. D’après ces projections, dans 15 ans, cinq millions de
personnes, contre trois millions aujourd’hui, franchiront tous les jours
les frontières internationales pour toutes sortes de raisons : loisirs,
affaires, santé, religion, ou encore visites d’amis ou de proches.

Les arrivées internationales enregistrées par les destinations des
économies émergentes devraient continuer à progresser deux fois plus
vite (4,4 pour cent par an) que celles des économies avancées (2,2 pour
cent par an). En termes absolus, les économies émergentes d’Asie,
d’Amérique latine, d’Europe centrale et orientale, des régions de
l’Europe orientale bordant la Méditerranée, du Moyen-Orient et
d’Afrique devraient recevoir en moyenne chaque année 30 millions
d’arrivées supplémentaires contre 14 millions pour les destinations
traditionnelles des économies avancées d’Amérique du Nord, d’Europe
ou encore d’Asie et du Pacifique. Au cours des prochaines années, les
économies émergentes devraient commencer à comptabiliser plus
d’arrivées de touristes internationaux que les économies avancées, et en
2030 elles devraient représenter 58 pour cent du marché global, contre
seulement 45 pour cent en 2016.

Dans le prolongement des tendances passées, on assistera à une
progression des parts de marché de l’Asie et du Pacifique (30 pour cent
en 2030, contre 22 pour cent en 2010), du Moyen-Orient (8 pour cent,
36
contre 6 pour cent), de l’Afrique (7 pour cent, contre 5 pour cent), tandis
que la baisse se poursuivra en Europe (41 pour cent, contre 51 pour
cent) et dans les Amériques (14 pour cent, contre 16 pour cent), surtout
à cause du ralentissement de la croissance en Amérique du Nord. 7 pour
cent du marché mondial du voyage pour l’Afrique peut paraître
modeste, c’est un doublement par rapport à ce que ce continent recevait
il y a 20 ans. En 2030, l’Asie du Nord-Est sera la sous-région la plus
visitée au monde avec 16 pour cent des arrivées totales, devançant
l’Europe du Sud et la Méditerranée.

Qui fournira ces visiteurs supplémentaires ? Ces 15 prochaines
années, une partie importante des arrivées proviendra des pays d’Asie
et du Pacifique, avec une croissance annuelle effective des arrivées de
5 pour cent et 17 millions d’arrivées internationales supplémentaires en
moyenne chaque année. L’Europe se placera en deuxième position avec
en moyenne 16 millions de nouvelles arrivées par an – elle connaîtra
une croissance beaucoup plus modérée (2,5 pour cent par an), mais elle
part d’une position nettement plus favorable, ce qui explique, dès lors
que les déplacements intrarégionaux continueront d’être prédominants,
qu’en 2030 elle demeurera la région du monde la plus visitée, devant
l’Asie. Le reste des 10 millions d’arrivées supplémentaires chaque
année sera en provenance des Amériques (5 millions), d’Afrique (3
millions) et du Moyen-Orient (2 millions).

Cette étude de 2010 sur Le tourisme à l’horizon 2030 peut sembler
optimiste. Elle ne l’est pas : sur les cinq premières années qu’elle
couvre (2010-2015), la croissance moyenne annuelle des arrivées
mondiales a tourné autour de 4,5 pour cent, bien au-delà de la prévision
de 3,3 pour cent, et ceci malgré la crise de la zone euro et, en fin de
période, le ralentissement des économies émergentes. Comme on le
verra plus loin, l’Asie-Pacifique a tiré cette croissance. Elle s’est aussi
appuyée sur l’incroyable explosion du tourisme numérique, les
platesformes de réservation et de commercialisation, communautaires ou non,
s’ajoutant aux modes traditionnels de distribution, ou les remplaçant.
Airbnb a mis ainsi sur le marché en 2016 quelque deux millions
d’annonces de logements de particuliers, dans 192 pays, et 34.000
villes. La valeur de la compagnie est estimée à environ 30 milliards de
dollars, trois fois celle d’ACCOR, mais deux fois inférieure à celle
d’Uber, l’autre géant dans le secteur du transport à courtes distances de
ce que l’on appelle désormais l’économie collaborative.
37
Fruit du numérique, cette économie du partage, qui met en relation
directe des partenaires individuels placés sur un pied d’égalité, apporte
une dimension supplémentaire au tourisme moderne. Elle crée de
nouvelles richesses, dès lors qu’elle met sur le marché des biens –
logements ou véhicules – qui, sans elle, seraient restés d’usage privé.
Son irruption brutale suscite des réactions de la part des prestataires de
services traditionnels, taxis ou hôteliers, confrontés à une concurrence
brutale et parfois inégale ; gouvernements et municipalités réagissent,
qui voient les règlements administratifs et sociaux contournés, et une
part significative du parc de logements mise en location, sans pour
autant obtenir de la valeur ainsi créée, des recettes fiscales
significatives. Des villes comme New York, Paris, Barcelone ou Berlin
ont entrepris d’encadrer le phénomène Airbnb. Mais arrête-t-on l’eau
d’un torrent en plantant quelques pieux dans son cours ?


Tous vieux, tous touristes

La taille et la structure par âge de la population d’un pays, la
propension qu’ont ses habitants à se déplacer, constituent des éléments
fondamentaux influant sur la demande touristique, qui s’ajoutent aux
données proprement économiques comme le volume de la richesse
nationale et la distribution plus ou moins égalitaire de celle-ci, et à bien
d’autres facteurs (culturels, sanitaires, environnementaux…). Trois
aspects sont particulièrement importants : le rythme de la croissance
démographique, le vieillissement de la population et le phénomène des
migrations ; chacun d’eux comporte d’importantes conséquences pour
le tourisme.

L’humanité est engagée dans ce que les démographes appellent la
transition démographique, passage d’une population ayant des taux de
natalité et de mortalité élevés à une population ayant des taux de natalité
et de mortalité faibles. Pour autant, le phénomène n’est pas aussi rapide
que d’aucuns l’espéraient, et, dans l’intervalle, la population mondiale
continue d’augmenter. La dernière révision de la situation
démographique mondiale, établie en 2013 par les Nations Unies,
indique que la population mondiale passera de 7,4 milliards d’habitants,
son niveau de 2016, à 9,8 en 2050. En d’autres termes, le simple
accroissement sur cette période de 35 ans sera égal à ce qu’était le
niveau de cette population en 1940. L’essentiel de la croissance aura
38
lieu dans les régions les moins développées du monde. L’Afrique
devrait compter 2,5 milliards d’habitants en 2050. En 2028, la
population de l’Inde rejoindra celle de la Chine pour ensuite la dépasser.
Les régions développées verront leurs populations se maintenir à un
palier de l’ordre de 1,2 milliard, et ceci du fait des migrations, sans
lesquelles elles déclineraient.

Ces chiffres globaux cachent une réalité complexe. Le nombre
d’enfants par ménage diminuera, et ceci indépendamment du stade de
développement atteint. La population employée progressera, mais de
moins en moins rapidement, pour atteindre un pic vers 2040 et se
stabiliser ensuite. L’effectif de la population au-dessus de 60 ans
explosera, pour passer de 11 pour cent en 2000 à 22 pour cent en 2050.
Ceci sera vrai dans toutes les parties du monde, mais particulièrement
en Asie. En Europe, où le mouvement est déjà beaucoup plus avancé,
la population de plus de 60 ans passera de 152 millions, soit 20 pour
cent du total aujourd’hui, à environ 200 millions, soit le tiers, en 2050.
Selon une projection des Nations Unies, à l’horizon 2050 un tiers de la
population mondiale aura plus de 60 ans. Mais on sait, avec John
Maynard Keynes, ce qu’il faut penser du très long terme, où « nous
serons tous morts ».

Par définition, la transition démographique implique le
vieillissement de la population. Celui-ci ne sera pas homogène. La part
de la population très âgée augmentera encore plus rapidement que celle
au-delà de 60 ans. En 2050, 20 pour cent de la population mondiale
audessus de 60 ans, en aura plus de 80. Sur la période considérée, le
nombre de centenaires sera multiplié par 13. Aujourd’hui, la majorité
des personnes âgées sont des femmes, nombre d’entre elles vivant
seules. Cette tendance est appelée à se maintenir.

Un premier enseignement apparaît d’entrée de jeu : comme
conséquence de la transition démographique, le marché touristique
mondial, pour la part où il est alimenté par les pays développés, aura
tendance à croître moins vite. La contribution des grandes régions
émettrices industrialisées de l’Europe et de l’Amérique du Nord au
mouvement d’ensemble se réduira un peu ou plafonnera. La
progression des arrivées internationales d’ici à 2030, prévue par
l’OMT, résultera pour l’essentiel des flux en provenance des marchés
nouveaux, spécialement de ceux d’Asie, qui s’éloignent de la zone du
39

sous-développement. La démocratisation dans l’accès aux loisirs et aux
voyages dans les pays de l’OCDE, qui a constitué pendant des
décennies le moteur principal du tourisme mondial, cessera d’être le
levier déterminant de son développement à venir. Pour autant, le
vieillissement de la population de ces pays ne s’accompagnera pas
d’une réduction du nombre de ceux qui voyagent, car la propension à
se déplacer s’y maintiendra élevée, en dépit du vieillissement.


Allemagne et Japon

Il est intéressant d’illustrer ce propos par l’étude de deux cas
spécifiques relatifs à deux des plus grands marchés émetteurs de
touristes.

Le premier est celui de l’Allemagne, dont la population en 2045 sera
sensiblement inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui (75 millions contre
82). À l’horizon 2045-2050, l’espérance de vie des Allemands se sera
accrue de sept ans et demi et le pays aura reçu environ 300.000 migrants
15chaque année . Cette constatation simple explique pourquoi les
milieux d’affaires allemands regardent favorablement l’arrivée de
nouveaux migrants, seuls susceptibles d’apporter aux entreprises la
main-d’œuvre dont elles ont besoin. Ceux qui appartiennent à la
communauté immigrée (notamment turque) n’ont pas, et, dans une
certaine mesure, continueront de ne pas avoir, au moins pendant un
certain temps, le même comportement en matière de tourisme et de
16loisir que celui des Allemands de souche , et ceci indépendamment du
fait qu’ils ont acquis, ou non, la nationalité de leur pays d’accueil.

Si l’on considère la seule population de langue allemande, qui
représente aujourd’hui 65 millions de personnes, la propension à
voyager s’établit à 75 pour cent, ce qui induit 49 millions de départs. Si
cette propension devait ne pas varier, le déclin démographique attendu
réduirait ce chiffre de huit millions. Mais le boom du marché des seniors
est là. Si bien que, pour la classe d’âge 60-64 ans, le déclin ne sera que
très limité, alors que, pour les 75 ans et plus, l’explosion sera
15 Une prévision établie avant l’explosion du nombre de réfugiés et d’autres
migrants, enregistrée en 2015 – 1,1 million.
16 Faute de mieux, on utilisera cette terminologie… qui a également été employée
par François Hollande.
40

spectaculaire. En l’espace de 50 ans, cinq millions supplémentaires de
voyageurs de plus de 75 ans seront enregistrés en Allemagne, la plupart,
mais pas tous, partant à l’étranger pour leurs vacances. En d’autres
termes, l’Allemagne ne maintiendra son rang comme troisième pays
émetteur derrière la Chine et les États-Unis que si les seniors prennent
le relais et si ses nouveaux habitants, venus d’ailleurs, se mettent à leur
tour à voyager à l’étranger en grand nombre, à l’image des Allemands
de souche.

Un autre exemple frappant est celui du Japon, le pays qui vieillit le
plus vite au monde. Jusqu’en 1964, les Japonais n’avaient pas le droit
de voyager hors de leurs frontières. 25 ans plus tard, le Japon était
devenu le premier pays au monde pour les dépenses de ses nationaux à
l’étranger. Mais les choses ont bien changé. Les Nations Unies
prévoient que la population du Japon, qui était de 127 millions en 2000,
et est demeurée à ce niveau depuis, va décliner. Elle pourrait, si rien
n’est fait, descendre à 88 millions en 2065. À cette date, un Japonais
vivra en moyenne 85 ans et une Japonaise, 91. L’immigration (chinoise,
coréenne…) vers ce pays est traditionnellement très faible : ici, à la
différence de l’Allemagne, pas d’immigrés récents pour compenser le
déclin démographique programmé. L’archipel aura déjà perdu cinq
millions de personnes en 2025. La population âgée de plus de 60 ans
représentera 42 pour cent du total, en 2050 – un pourcentage
extraordinaire, le double de la moyenne mondiale.

Ce vieillissement spectaculaire influe sur le marché des voyages. Ce
marché est appelé à fléchir mécaniquement avec le volume de la
population en âge de voyager, en dépit du fait qu’entre maintenant et
2025, on enregistrera 800.000 départs en vacances de plus pour les
6064 ans, et le chiffre extraordinaire de 2,7 millions de départs de plus
pour les voyageurs de plus de 75 ans. Comment dit-on « senior actif »
et « tourisme du troisième âge » en japonais ?

Quand on parle du marché touristique au Japon, il faut avoir à l’esprit
que l’essentiel des départs se fait vers l’étranger, et qu’il y a, à la
différence d’autres pays, de très grandes différences de comportement
entre hommes et femmes. Un phénomène très spécifique est celui des
office ladies, ces jeunes femmes célibataires, engagées dans la vie
professionnelle, contraintes d’habiter chez leurs parents en raison du
coût élevé d’un logement indépendant, et disposant, de ce fait, d’un
41
pouvoir d’achat non contraint considérable. Hélas, dès que les
charmantes office ladies se transforment en honorables femmes mariées
et respectables mères de famille, elles arrêtent le plus souvent de
voyager !

La population d’âge actif diminuant, le phénomène du voyage à
l’étranger des jeunes office ladies devrait se réduire – au grand regret
des célibataires masculins des pays qu’elles aiment visiter ! De la même
manière, un autre phénomène devait perdre de son importance : celui
des mariages et voyages de noces à l’étranger des jeunes Japonais. La
tradition au Japon voulant que les mariés offrent une réception
somptueuse et des cadeaux aux invités, s’y marier revient cher, et il est
dès lors tentant de convoler en justes noces en Australie, à Hawaï, voire
même en France. Cette pratique sympathique (qui s’est étendue à un
pays comme la Chine) et le marché touristique qui l’accompagne
devraient décliner avec la chute du nombre de mariages résultant de
l’évolution de la pyramide des âges.

En 1989, lors de mon premier voyage au Japon, le représentant du
tourisme français dans l’archipel voulut nous faire découvrir un des
aspects de la vie des jeunes cadres ou employés dans l’immense
mégalopole de Tokyo. Il nous emmena donc, sans intention maligne
aucune, dans l’un des innombrables bars où les jeunes hommes épuisés
par d’interminables heures de travail viennent s’épancher auprès d’une
hôtesse compatissante, à laquelle, l’alcool aidant, ils peuvent conter
leurs déboires, leurs angoisses et leurs espoirs. Le plus souvent, la
relation s’arrête là, et, après que l’intense trafic automobile se soit
écoulé, chacun s’en retourne au plus profond de la nuit vers une épouse
qui attend patiemment (ou qui dort profondément), au fond d’une
lointaine banlieue, d’où il faut repartir presque aussitôt, et tout aussi
fatigué, vers une autre journée de travail sans fin.

Cet accablant mode de vie urbain est, parmi d’autres facteurs, à
l’origine du déclin de la natalité japonaise, et aussi du phénomène
connu sous le nom de karoshi, la multiplication des suicides
directement attribués à l’excès de travail. Il y en a eu plus de 2.000 en
2015. Le tourisme est la victime collatérale de cet acharnement au
travail sans limites, dans un pays où le chômage n’existe pas puisqu’il
est tombé à 2,8 pour cent, soit en dessous du seuil du plein emploi.
L’incontournable semaine de vacances du mois de mai (la Golden
42

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