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Histoire des Croquants

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416 pages

La longue période qui court des guerres de Religion jusqu'à l'affirmation de l'Etat sous Louis XIV fut le théâtre de révoltes paysannes parmi les plus longues et les plus braves de l'histoire de France. Ces guerres paysannes furent presque toutes localisées dans les provinces d'un très grand Sud-Ouest, des marais du bas Poitou jusqu'aux hauts pays de la Marche et du Limousin, et encore des landes de Gascogne jusqu'aux plateaux de Quercy et de Rouergue.


Pourquoi ces paysans ont-ils cru bon de quitter leurs champs ou leurs troupeaux pour aller menacer les villes voisines de leurs milices disparates, hérissées de vieux mousquets et de faux emmanchées à rebours ? Pourquoi ces années 1590-1660 ont-elles vu se multiplier ces manifestations ? Pourquoi les provinces aquitaines plus que d'autres ont-elles servi de décor aux prises d'armes campagnardes ? Pour tenter de répondre, il faut d'abord reconstituer les événements, totalement ignorés de la grande histoire. Ensuite il faut les raconter avant de vouloir les expliquer. Comme toute connaissance, en effet, et peut-être plus qu'aucune autre, l'histoire est, par essence, par nécessité, une simple narration.


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couverture

DU MÊME AUTEUR

Histoire des Croquants.

Étude des soulèvements populaires

dans le Sud-Ouest de la France

Genève-Paris, Droz, 1974, 2 vol.

Grand Prix Gobert de l’Académie française

 

Croquants et Nu-Pieds. Les soulèvements paysans

en France du XVe au XIXe siècle

Paris, Gallimard, coll. « Archives », 1974

 

Fête et Révolte. Des mentalités populaires

du XVIe au XVIIIe siècle

Paris, Hachette, coll. « Le temps et les hommes », 1976

 

La Vie quotidienne dans l’Aquitaine du XVIIe siècle

Paris, Hachette, coll. « La vie quotidienne », 1978

 

Révoltes et Révolutions dans l’Europe moderne

XVIe-XVIIIe siècle

Paris, PUF, coll. « Sup. L’historien », 1980

 

Le Chaudron et la Lancette. Croyances populaires

et médecine préventive, 1798-1830

Paris, Presses de la Renaissance,

coll. « Histoire des hommes », 1984

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Naissances. L’accouchement avant l’âge de la clinique

par Mireille Laget

 

Un temps pour embrasser

Aux origines de la morale sexuelle occidentale, VIe-XIe siècle

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La Sorcière de Jasmin

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La vie des religieuses au XIXe siècle

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Les Communistes français

dans leur premier demi-siècle, 1920-1970

par Annie Kriegel

avec la collaboration de Guillaume Bourgeois

éd. refondue et remaniée

 

Histoire de la vie privée

sous la direction de Philippe Ariès et de Georges Duby

relié, deux volumes ; vol. 3, 4 et 5 à paraître

 

Le Temps de l’Histoire

par Philippe Ariès

préface de Roger Chartier

Avertissement


Voici l’édition abrégée d’une thèse publiée en 1974 par la Librairie Droz à Genève, dans le cadre des « Mémoires et documents » publiés par la Société de l’École des Chartes, numéro XXII. Ce travail avait été soutenu devant l’université de Paris-Sorbonne le 13 mai 1972. L’édition originale comportait deux volumes et 974 pages avec des cartes et des illustrations. Les exigences d’une édition abrégée m’ont contraint de réduire l’ensemble de plus de moitié. J’ai donc dû me résigner, avec les regrets que l’on imagine, à faire disparaître presque toute la première partie intitulée « Conjonctures ».

Ces conjonctures comprenaient la relation des « malheurs des temps » : intempéries, chertés, pestes et disette monétaire. Certaines institutions fondamentales étaient étudiées, et d’abord celles de la guerre, avec l’analyse des impositions militaires, des rasements de châteaux, des fournitures aux armées, des levées d’hommes, des entretiens de prisonniers et des logements de troupes. Les tailles, qui constituaient alors le premier revenu de l’État et un prélèvement presque exclusivement paysan, étaient scrutées à travers leur montant, leur répartition, leurs exemptions. Un tournant dans la gestion fiscale était évident à partir de 1640 environ avec le dessaisissement des officiers de finances, les atteintes aux exemptions et les nouveaux procédés terroristes de recouvrement mis en œuvre après cette date. Le corps social réagissait en face de l’événement répété des insurrections populaires. Le comportement nobiliaire singulièrement était étudié à travers son idéologie particulière, à travers la forme prise par les rapports entre seigneurs et tenanciers. La noblesse avait sa violence habituelle spécifique, ses assemblées politiques et elle s’engageait souventes fois les armes à la main dans la lutte contre le fisc étatique. Les officiers royaux étaient également des acteurs privilégiés des scènes de désordre, où ils pouvaient intervenir à la défense de leurs propres intérêts lésés par la multiplication des juridictions nouvelles ou par la croissance de la vénalité des offices, La paix civile en subissait des conséquences envisagées à travers la précarité des fonctions de maréchaussée et dans de multiples rébellions organisées par les officiers eux-mêmes. Tous ces chapitres ont dû être retranchés, de sorte que la présente édition commence avec ce qui représentait primitivement le chapitre sixième, consacré aux « Communes ».

Dans la partie qui s’intitulait « Chronique des révoltes », j’ai été contraint de retirer le récit de la grande épidémie insurrectionnelle, qui traversa les villes de Guyenne en 1635, ainsi que celui des révoltes mineures survenues en Angoumois et en Saintonge en 1636. Manquent aussi les chapitres consacrés aux manifestations populaires pendant la Fronde et, enfin, à l’épisode attardé des Tard Avisés du Quercy en 1707. Seules subsistent les analyses des deux grandes guerres de Croquants en 1594 et en 1637.

La dernière partie « Typologie des révoltes » a pu, en revanche, être intégralement maintenue. La plus grande masse des notes, les pièces justificatives et l’appareil critique ont également disparu. Les lecteurs érudits et fidèles voudront bien, pour de plus amples références, se reporter au texte original de 1974. En récompense, quelques pages de postface ont été ajoutées au-delà des conclusions.

YVES-MARIE BERCÉ,
MARS 1985.

Introduction


Il n’y a pas si longtemps, alors que le XVIIe siècle faisait encore partie des programmes d’enseignement, c’était sans doute dans les Fables de La Fontaine que chacun de nous trouvait l’abord le plus facile vers cette époque, et l’impression la plus durable. Le mot de croquant, injure désuète, y apparaissait au détour d’un apologue bien connu, celui de « La colombe et la fourmi ». Le tireur qui menaçait l’oiseau était un villageois parti à la chasse le long du ruisseau.

Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus.

Ce croquant par hasard avait une arbalète.

L’image fixée désormais dans nos mémoires était celle d’un grossier personnage, assez pauvre pour attendre son souper d’un carreau d’arbalète, c’est-à-dire d’une arme périmée depuis un siècle et demi. Ce croquant n’était pas toutefois un quelconque rustaud, comme le veut l’usage actuel du mot, c’était un paysan armé. Le Dictionnaire de Furetière précise dans sa définition et ses exemples cette apparence agressive. Le croquant, dit la notice, est un « gueux, misérable qui n’a aucuns biens, qui en temps de guerre n’a pour toutes armes qu’un croc. Les paysans qui se révoltent ne sont que de pauvres croquants. Il nous a offert pour caution un pauvre croquant qui n’a pas vaillant un sou ». Dans son origine et dans son sens majeur, conservé des années 1590 jusque vers 1660, le terme désigne un insurgé populaire, spécialement dans les campagnes aquitaines.

En effet, la longue période, qui court des guerres de Religion jusqu’à l’affirmation de l’État sous Louis XIV, fut le théâtre de révoltes paysannes longues et étendues, les plus graves de l’histoire de France – secondes, toutefois, après l’immense soulèvement de l’Ouest contre la Révolution et les répressions exterminatrices menées par l’État républicain. Ces guerres paysannes du premier XVIIe siècle furent presque toutes localisées dans les provinces d’un très grand Sud-Ouest, des marais du Bas-Poitou jusqu’aux vallées pyrénéennes, des rives de Saintonge jusqu’aux hauts pays de la Marche et du Limousin, et encore des landes de Gascogne jusqu’aux plateaux du Quercy et du Rouergue. Pourquoi ces paysans ont-ils cru bon, pendant quelques saisons, de quitter leurs champs ou leurs troupeaux pour s’en aller menacer les villes voisines de leurs milices disparates, hérissées de vieux mousquets et de faux emmanchées à rebours ? Pourquoi les décennies 1590-1660 ont-elles vu se multiplier ces manifestations ? Pourquoi les provinces aquitaines plus que d’autres ont-elles servi de décor aux prises d’armes campagnardes ? Pour tenter de répondre, il faut d’abord reconstituer des événements totalement ignorés de la grande Histoire et puis il faut les raconter avant de vouloir les expliquer, car, comme toute connaissance, et plus qu’aucune autre, l’Histoire est, par essence, par nécessité, une simple narration.

Il reste à justifier le choix d’un tel sujet. Une des raisons en pourrait être l’agacement ressenti à la lecture de tant de livres où le passé n’est pas étudié pour lui-même, où les auteurs ne lui reconnaissent pas son autonomie d’objet d’analyse. Suivant une habitude séculaire, ces auteurs n’envisagent le passé que par rapport au présent, soit qu’ils y cherchent un modèle ou un reflet de leur époque, soit qu’ils jugent les faits du passé en fonction de la suite des temps. Ils valorisent les traits qui leur paraissent riches d’avenir. Ils enchaînent les événements dans un déroulement inéluctable où ceux-ci sont forcés de témoigner de tendances anachroniques, d’opinions opposées à tous les modes de penser de la période examinée. L’Histoire prend une apparence linéaire, tout événement doit s’y ranger avec les appréciations, laudative de déjà, et péjorative de pas encore, car le fait accompli est immanquablement qualifié de positif. On souhaite ici, à l’inverse, reconnaître des évolutions bloquées, des idéaux vaincus, des voies abandonnées dont l’oubli ampute la connaissance du passé et appauvrit sa réalité.

On se plaira dès lors à imaginer qu’il n’y ait pas eu de meilleur livre d’histoire que celui du comte de Cosnac qui, voulant raconter l’histoire de la Fronde et réunissant une documentation gigantesque dans ses huit gros volumes, affectait de se croire contemporain de son objet d’étude et intitulait son œuvre Souvenirs du règne de Louis XIV (1866).

Les mérites de cet historien méconnu ne s’arrêtent pas là. A propos de je ne sais quelle bataille livrée en Bas-Limousin et évoquée dans son livre, le comte de Cosnac s’en allait à cheval reconnaître les lieux, parcourir les touffes de broussailles qui couvraient le plateau, interroger les fermiers les plus voisins sur les variations du paysage.

Ce souci de reconstitution optique me paraît symbolique. S’agissant d’histoire des mentalités, le détail le plus futile en apparence peut avoir son prix. Une approche quasi ethnologique des faits doit alors renchérir sur les exigences érudites. Dans ce présent travail, j’ai cru qu’il n’était pas indifférent de savoir, par exemple, quelle était l’apparence de la casaque des gardes de la prévôté de l’Hôtel (fleurdelysée) ou ce qui désignait les cabarets à l’attention des passants (un bouchon de paille). Les fleurs de lys en l’occurrence impliquaient l’engagement de l’autorité royale et le bouchon de paille, signifiant qu’on avait ôté son bouchon à une barrique, revendiquait la liberté pour chacun de vendre les vins de son cru. Il importe donc de visualiser les comportements, de vêtir des abstractions qui ne seraient autrement que des ectoplasmes inimaginables.

Il s’agit de savoir quand on dit : « Les paysans se révoltent », comment ils se sont assemblés, s’ils avaient l’habitude de s’assembler, combien de chemin ils devaient faire pour aller à l’assemblée, comment ils en étaient avertis, en quel équipage ils y allaient, comment ils se tenaient au lieu de l’assemblée. Il s’agit, pour faire bref, d’apporter une petite contribution à une immense histoire des comportements.

AUTOMNE 1971, PRINTEMPS 1985.

CHAPITRE I

Les communes


Le mot de commune ne contenait plus, au XVIIe siècle, de référence à l’institution médiévale, aux seigneuries collectives contractées à une haute époque par les bourgeois de certaines villes. Il comprenait toutes sortes de communautés d’habitants, depuis l’assemblée de la paroisse rurale jusqu’au corps de magistrats de la grande cité. Dans un sens voisin, il désignait particulièrement « le commun peuple d’un bourg ou d’une ville », voire « la populace » et, au pluriel, « les peuples des paroisses de la campagne ». Dans les édits et ordonnances on parlait d’« assemblée des communes » aussi bien pour une réunion des syndics des paroisses d’une sénéchaussée ou d’une province venus conférer avec le gouverneur, que pour une troupe de paysans armés partis chasser les loups, les brigands ou les envahisseurs. Cette acception de foule attroupée suggérait l’émeute et les lexicographes, voulant illustrer l’emploi du mot, proposaient en exemples : « assembler les communes ; il fut tué par la commune dans la province… ; la commune s’émut ; soulever les communes… ». Pour les contemporains, c’était donc dans l’émeute que la personnalité de la commune apparaissait le plus parfaitement. Et, de même, dans la société de corps de la France du XVIIe siècle, les émeutes étaient-elles l’expression d’unanimités locales entraînant une responsabilité collective. En effet, la communauté d’habitants, cellule sociale élémentaire, engendrait entre ses membres des solidarités multiples, en face de l’insécurité des guerres, en face des agents du fisc, en face du souverain. Dans les hiérarchies des corps et collèges au travers desquelles passait la liaison des sujets au roi, la commune était le premier niveau.

L’étude des troubles sociaux doit conduire à s’interroger sur la vigueur de la cellule communale au XVIIe siècle. Il s’agit de savoir si, selon une tradition historiographique assez répandue, les institutions communautaires se sont au cours de cette époque vidées de leurs fonctions et de leurs significations.

LES ÉLECTIONSDES CORPSDE VILLE

On sait que ces élections, quelles qu’aient été les formes fixées par le passé – consulat, jurade ou échevinat –, se ramenaient globalement à une cooptation à l’intérieur du groupe des familles notables. Le système laissait le champ libre aux luttes de factions municipales qui pouvaient prendre parfois un tour violent. En Gascogne, où les accords de pariage avaient été nombreux, l’influence des partisans du coseigneur pouvait donner lieu à controverses. Dans les plus grandes villes, on rencontrait l’antagonisme des familles catholiques et des familles réformées, parfois des bourgeois de robe longue et des bourgeois de robe courte, c’est-à-dire des officiers et des marchands, ou, plus souvent, la concurrence des divers corps d’officiers.

On avait vu, pendant les guerres civiles, les partis de la Réforme ou de la Ligue s’emparer des magistratures municipales et exercer dans les villes un pouvoir absolu, ennemi de l’autorité royale. L’expérience des années de troubles amena donc le Conseil à surveiller étroitement la désignation des magistrats locaux et à s’assurer de la fidélité des impétrants. Des arrêts du Conseil, réglant la forme des élections à Bordeaux en 1623, à Poitiers en 1626, portaient défense « de postuler ou faire brigue afin qu’il soit en liberté entière des élisans d’en nommer et élire tels que bon leur semblera et ainsi qu’ils jugeront en leur conscience estre pour le bien et service de Sa Majesté ». Ces arrêts ne laissaient de place qu’à des candidatures officielles auxquelles le pouvoir recourait chaque fois qu’une grande cité du royaume paraissait devoir être le théâtre de troubles. Apprenant l’entrée de religionnaires au présidial de Saintes et à l’échevinage d’Angoulême, le secrétaire d’État Servien mandait au lieutenant général, le comte de Jonzac, « d’avoir l’œil à l’advenir et faire que les principaux officiers tiennent garde qu’il n’arrive point de choix ny de reception d’aucun officier parmy eux, surtout de ceux des corps de ville, qui n’ayt toutes les qualités requises à un bon citoyen et fidelle subject et serviteur du Roy ». C’était dire que les gouverneurs et intendants des provinces ne se fassent pas faute d’intervenir dans les scrutins annuels des maisons de ville. Ainsi, à un officier du présidial de Poitiers dont la candidature n’agréait pas, Servien écrivait en 1635 : « La raison ne peut permettre qu’un particulier se rende ouvertement chef de party dans une ville. »

A Bordeaux, les ducs d’Épernon veillèrent toujours à ce que les jurats fussent pris exclusivement parmi leurs partisans. Ainsi, en 1634, 1638, 1648, lorsque les événements se retournèrent contre eux, les jurats épernonistes furent-ils remplacés par des jurats partisans de l’archevêque, du Parlement ou de la Fronde. Le roi pouvait même, pour punir une ville, la priver pour quelque temps de la libre désignation de ses dignitaires communaux ; ainsi à Limoges, où les habitants refusaient la levée à leurs portes de l’impôt dit de subvention, une lettre chargea l’intendant de désigner lui-même les consuls « nonobstant les privilèges et coutumes à eux accordés pour la nomination de leurs magistrats populaires ».

La mainmise du pouvoir sur les institutions municipales devait trouver son achèvement avec l’édit d’août 1692 qui rendait vénales les magistratures communales. En dépit de cette évolution institutionnelle, maintes fois soulignée, l’étude des comportements contemporains révèle, en fait, la persistance dans les mentalités de l’attachement aux statuts locaux et surtout du sentiment de la solidarité communale. On en cherchera une preuve dans le maintien vivace d’une symbolique particulière.

LES EMBLÈMESCOMMUNAUX

Des emblèmes représentatifs de la personnalité de la commune et de ses pouvoirs, deux restaient spécialement chargés de signification rituelle et témoignaient de la survivance du prestige de l’institution : c’étaient les livrées consulaires et les cloches de ville.

La dignité consulaire ou scabinale était sanctionnée par une place d’honneur à l’église, une présence dans les solennités publiques, les processions, les feux de joie ou les banquets traditionnels dans la maison de ville. Outre l’escorte d’archers du guet, sergents de ville ou mandes, les consuls marquaient encore l’exercice de leurs fonctions par le port d’un costume, « la livrée du roi », les désignant à chacun comme les représentants du souverain. Ainsi, l’on disait à Limoges que les consuls avaient pris « leurs livrées et chaperons pour la première fois en l’an 1520 à l’entrée du Roy de Navarre, d’autant que les habitants estans sortis en grand nombre pour l’honorer, les consuls pour se faire distinguer parmi le peuple prirent un chaperon de damas rouge qu’ils portent encore à présent ». En dehors des cérémonies, les consuls, presque toujours gens de robe ou de plume, étaient vêtus d’une robe de serge, d’un chapeau de feutre noir et portaient, dessus la robe, un chaperon rouge jeté sur l’épaule. C’était une pièce d’étoffe précieuse, de couleur écarlate, plus ou moins ornée, selon l’opulence des cités, de crépines dorées ou de parements de velours. Même d’humbles bourgades avaient à cœur d’habiller de rouge leurs magistrats, de sorte que les frais de confection des livrées pouvaient obérer assez lourdement le budget communal. Dans les grandes cités, une livrée coûtait environ 100 livres, et le renouvellement des livrées de chacun des quelque six consuls intervenait au moins tous les quatre ans.

Toute l’autorité communale était engagée dans le chaperon. Le pouvoir signifiant de cet attribut apparaît dans les menues scènes des rues ; on cédait la place, on saluait, on obéissait. Allant publier une ordonnance, contraindre un débiteur, disperser un attroupement, les consuls prenaient soin de revêtir leur livrée. Antoine Cabos, riche notaire d’Agen, ayant frappé les consuls en chaperon, venus faire une saisie dans sa maison, fut condamné par le parlement de Bordeaux à payer 100 livres et à faire amende honorable à genoux dans la grande salle de la maison commune. « Les tribuns populaires de ces bicoques, se plaignait un chroniqueur, ne tranchent pas moins que de roys quand ils ont la marque de l’autorité publique sur les espaules… Il n’y a rien de plus orgueilleux qu’un pou sur une casaque de velours. » Si même un mécontent voulait montrer son mépris de la charge consulaire, c’est aux livrées qu’il portait l’insulte. Voici les consuls de Bergerac lors de disputes provoquées par un logement de troupes en ville accourant « suivant le dû de leurs charges pour empescher que cest attroupement de gens ne cause quelque émotion, mesme eu esgard au temps grandement perilheux, et pour cest effet ayant leur livrée sur l’espaule y furent grièvement excédés de paroles et de fait, jusques là que lesdites livrées du Roy leur furent ravies et foulées aux pieds, leurs habits et casaques deschirés et qu’on cria au peuple qu’il ne les faloit pas recognoistre pour consuls ». Tel gentilhomme de l’Agenais en procès avec les consuls de la communauté voisine affectait de traverser le bourg avec une livrée municipale traînant à la queue de son cheval. Qu’elles soient objet d’injures ou de marques de déférence, on vérifiera dans les procès-verbaux des jours d’émeute la place particulière des livrées consulaires dans l’émotivité urbaine.

Les cloches de la ville, d’autre part, n’avaient pas seulement un rôle emblématique ; elles remplissaient aussi dans la vie communale plusieurs fonctions pratiques. Les assemblées du corps de village se faisaient « au son de la cloche ». Les sonneries des cloches marquaient les réjouissances et les deuils publics. Tous les différents usages étaient résumés dans l’inscription portée en 1775 sur la grosse cloche municipale de Bordeaux : « Convoco arma, signo dies, noto horas, compello nubila, concino loeta, ploro rogos. » Donnant le signal de l’assemblée des habitants, les appelant à l’aide ou les invitant à la prière, les cloches du beffroi ou de l’église étaient considérées comme tutélaires. On leur reconnaissait une personnalité consacrée par une bénédiction lors de leur installation. Cette cérémonie était appelée « baptême » des cloches ; on leur donnait un nom, des parrain et marraine, personnes de haut rang ; on leur attribuait des vertus merveilleuses comme de chasser les démons, d’éloigner les calamités menaçantes. Les formules écrites sur le ventre des cloches attestaient ces croyances : « Malorum terror, bonorum amor » (cloche de Drayaux, 1683), « A fulgure grandine et tempestate libera nos domine » (Cubas, 1696), « Ante sonitum meum fugiant ignita jacula inimici, fulminum, lapidum et tempestatum » (La Roque-Gajac, 1598). Leur pouvoir le plus généralement reconnu était de dissiper les orages, d’écarter la foudre et la grêle. Dans les pays de vignobles, on sonnait donc à toute volée à l’approche de nuages noirs ; c’était la coutume du « carillon du tonnerre ».

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