Identité, tourisme et interculturalité au Groenland

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Dans cet ouvrage, l'interculturalité entre hôtes et touristes a été étudiée à Ittoqqortoormiit lorsque les chasseurs deviennent guides et lorsque deux populations distinctes, les chasseurs inuit et les touristes occidentaux, se rencontrent. Le peuple inuit, à travers le tourisme, cherche à promouvoir sa culture et ses valeurs identitaires. Mais que devient l'identité lors d'une telle rencontre ? Quelles images sont véhiculées ? Et que retient-on de l'Autre après un voyage en Arctique ?
Publié le : samedi 1 février 2014
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EAN13 : 9782336336350
Nombre de pages : 396
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IDENTITÉ, TOURISME ET INTERCULTURALITÉ
AU GROENLAND
Aude CréquyDans le contexte mondial actuel, les sociétés se côtoient, échangent et
communiquent quotidiennement. Elles créent des relations interculturelles qu’il
est intéressant d’interroger dans une perspective ethnologique. Le tourisme,
lui, renvoie à un monde où les relations interculturelles sont fréquentes voire
inévitables. Il est un formidable indicateur du regard qu’une culture porte sur
une autre, indicateur aussi de ce que l’interculturalité modife pour les uns et les IDENTITÉ, TOURISME autres.
Dans cet ouvrage, l’interculturalité entre hôtes et touristes a été étudiée à
Ittoqqortoormiit, petite ville de la côte nord-est du Groenland. Sous ces hautes ET INTERCULTURALITÉ
latitudes vit une communauté de chasseurs où tradition et modernité tentent de
trouver un équilibre. Pour les Groenlandais d’Ittoqqortoormiit, la chasse participe AU GROENLAND
activement à la construction et au maintien de leur identité inuit. Mais la chasse
n’est plus une activité économique suffsante et la population s’est ouverte au
tourisme.
La question de l’interculturalité à Ittoqqortoormiit se pose quand les chasseurs
deviennent guides et lorsque deux populations distinctes, les chasseurs inuit et
les touristes occidentaux, se rencontrent. Cet ouvrage revient sur les mécanismes
de la rencontre entre affrmation identitaire et choc des cultures, entre imaginaire
polaire et stratégie de résistance. Et l’on se rend compte que l’authenticité
recherchée par les visiteurs ne correspond pas toujours à l’authenticité proposée
par les visités.
Le peuple inuit, à travers le tourisme, souhaite promouvoir sa culture et
ses valeurs identitaires. Mais que devient l’identité lors d’une telle rencontre ?
Quelles images sont véhiculées ? Et que retient-on de l’Autre après un voyage en
Arctique ?

Aude Créquy est docteur en ethnologie de l’Université de
Strasbourg. Membre du GDR 3062 « Mutations polaires :
sociétés et environnement », elle est spécialiste du Grand Nord
et des questions liées au tourisme et au voyage.
Collection
Tourismes et Sociétés
dirigée par
Franck Michel
Couverture : Chasseurs et touristes
en chiens de traîneau dans le fjord
de Scoresby Sund, côte nord-est
du Groenland
(photo : Jacques Ducoin, 2012).
ISBN : 978-2-343-02318-2
38,50 e
IDENTITÉ, TOURISME ET INTERCULTURALITÉ
Aude Créquy
AU GROENLAND












Identité, tourisme
et interculturalité au Groenland


Tourismes et Sociétés
Collection dirigée par Franck Michel

Déjà parus


Erick LEROUX et Philippe CALLOT, Regards croisés sur le
management du tourisme durable, 2013.
Niels MARTIN, Philippe BOURDEAU & Jean-François
DALLER (sous la direction de), Du tourisme à l’habiter : les
migrations d’agrément, 2012.
Isabel BABOU et Philippe CALLOT, Que serait le tourisme
sans pétrole ?, 2012.
Stéphane COURANT, Approche anthropologique des écritures
de voyage. Du carnet à la correspondance, petit inventaire des
eproductions scripturales de la fin du XX siècle au début du
eXXI siècle, 2012.
Vincent BASSET, Du tourisme au néochamanisme, 2011.
Frédéric REICHHART, Tourisme et handicap. Le tourisme
adapté ou les loisirs touristiques des personnes déficientes,
2011.
J.-M. FURT & F. MICHEL (dir.), Tourisme, patrimoines &
mondialisations, 2011.
J.-L. MORETTI, Tourisme et aménagement du territoire en
Corse, 2010,
J. SPINDLER, D. HURON, L’évaluation de l’événementiel
touristique, 2009.
J. CHAUVIN, Les Colonies de vacances, 2008.
IANKOVA K. (dir.), Le tourisme indigène en Amérique du
Nord, 2008.
LAMIC J.-P., Tourisme durable : utopie ou réalité ? Comment
identifier les voyageurs et voyagistes éco-responsables ?, 2008.
D. FASQUELLE et H. DEPERNE (dir.), Le tourisme durable,
2007.
J.-M. FURT & F. MICHEL (dir.), L’identité au cœur du voyage
(Tourismes & identités 2), 2007.
KIBICHO W., Tourisme en pays maasaï (Kenya) : de la
destruction sociale au développement durable ? ,2007.
CACCOMO J.-L. et SOLONANDRASANA B., L’innovation
dans l’industrie touristique, 2006.
J.-M. FURT & F. MICHEL (dir.), Tourismes & identités, 2006. Aude Créquy









Identitté, tourisme
et interculturalité au Groenlannd




































































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02318-2
EAN : 9782343023182
Sommaire
Préface..........................................................................................................................7
Introduction................................................................................................................11
De l'Arctique au Groenland : vision d'ensemble.....................................................12
Définitions : identité et culture................................................................................27
Monde polaire, entre fascination et interrogations..................................................30
Ittoqqortoormiit, un terrain pour une anthropologie contemporaine.......................33
De l'Eskimo à l'Inuk construction d'une identité........................................................41
L'Arctique, plus de 4000 ans d'histoire......................................................................43
Peuples et migrations...............................................................................................43
Le regard des Européens..........................................................................................51
Le regard des Eskimo..............................................................................................57
La colonisation du Groenland..................................................................................61
La « civilisation du phoque », ces Eskimo de l'Est groenlandais..............................67
Modes de vie au fil des saisons................................................................................68
La chasse..................................................................................................................71
Croyances, mythes et rites.......................................................................................76
Le Groenland du XXe siècle........83
La recherche anthropologique.................................................................................83
Le passage de l'Eskimo à l'Inuk...............................................................................89
« La civilisation obligatoire ».............94
Développement et occidentalisation au Groenland..................................................105
Le développement, facteur de dépendance............................................................105
Autonomie politique et développement.................................................................109
Les relations dano-groenlandaises.............115
Économies..............................................................................................................128
Géopolitique et réchauffement climatique.............................................................135
Du tourisme classique au tourisme polaire..............................................................141
Histoire du tourisme.................................................................................................143
Les fondements du tourisme..................................................................................143
Les problématiques du tourisme d'aujourd'hui......................................................154
Le tourisme durable entre éthique et effet de mode...............................................162
Le tourisme comme objet scientifique des sciences sociales...................................175
Naissance de la pensée scientifique en tourisme...................................................175
L'anthropologie du tourisme : les clés d'une meilleure compréhension................184
Le touriste-voyageur, représentant des tourismes..................................................196
Ethnotourisme et tourisme culturel........................................................................201
Le tourisme polaire..................................................................................................209
5Sciences sociales et tourisme polaire.....................................................................209
Le tourisme polaire dans le temps.........................................................................219
Les tourismes polaires...........................................................................................224
Le tourisme polaire au Groenland............................................................................235
Les chiffres............................................................................................................235
Politiques groenlandaises.......................................................................................240
Le tourisme polaire facteur de développement......................................................247
Dichotomie touristique entre la côte est et la côte ouest.......................................253
Culture et tourisme à Ittoqqortoormiit.....................................................................257
Ittoqqortoormiit, son passé, sa culture, son présent.................................................259
Histoire du Nord-Est du Groenland.......................................................................259
Préhistoire et histoire du Scoresby Sund...............................................................262
Aujourd'hui à Ittoqqortoormiit...............................................................................272
Les chasseurs, l'âme d'Ittoqqortoormiit...................................................................287
La chasse, un élément majeur de la communauté d'Ittoqqortoormiit....................287
Le tourisme à Ittoqqortoormiit.................................................................................311
Histoire du tourisme...............................................................................................311
Le rôle des chasseurs.............................................................................................319
Difficultés..............................................................................................................322
Tourisme et culture, un duo compatible ?................................................................327
Le devenir de la culture groenlandaise dans le milieu touristique.........................327
Rencontres interculturelles et interactions.............................................................330
Quelle affirmation identitaire pour Ittoqqortoormiit ?...........................................339
Culture visible et invisible.....................................................................................342
Nous et les autres...................................................................................................350
Conclusion...............................................................................................................355
Bibliographie.........................................................................................................365
6 Préface
La culture des Inuit et le destin du Groenland à la croisée des chemins
« Reste ce voyage, cet énorme et exigeant voyage,
dont il faut faire façon sous peine d’être mangé par lui.
Nous voulions aller en Amérique. En Amérique ?
Nous serions aussi bien partis pour le royaume de Thulé »
Nicolas Bouvier, Il faudra repartir, Payot, 2012, p. 73.
Ces quelques lignes extraites des « voyages inédits » de Nicolas Bouvier,
textes épars et décousus, mais rescapés de l’histoire de ses trips, ont été couchées sur
le papier un jour de 1958, à l’occasion d’un séjour en France de l’auteur de L’usage
du monde. Aude Créquy, elle, est partie pour cette immense terre, au final plus
blanche que verte, ce territoire culturel et naturel plus que jamais en sursis, ne
seraitce que par l’ethnocide organisé du passé et le réchauffement climatique du présent.
Dans ce beau livre, riche et documenté, fruit d’une brillante thèse en ethnologie
soutenue en septembre 2013 à l’université de Strasbourg, elle allie avec bonheur la
passion du voyage, le plaisir de l’écriture et le savoir des sciences humaines. Là où
Nicolas Bouvier a failli échouer – à l’instar de ces mythiques vikings qui ont
tellement nourri notre imaginaire occidental – Aude Créquy débarque avec une
volonté de fer comme happée par l’appel du grand large et plus encore du Grand
Nord. Sa détermination a payé. L’abordage de « Green Land » se mérite et n’a rien
d’une vacancière mise au vert. Le Groenland est et reste ce continent blanc qui a tant
fasciné les explorateurs de tout temps et les aventuriers de tout poil, au moins
jusqu’à un certain Jean Malaurie, mêlant anthropologie et voyage, qui, lui aussi, aura
arpenté ses pistes de neige et de glace et rencontré ses résistants inuit contre cette
irrémédiable mondialisation. Dans cet ouvrage, Aude Créquy mêle également le
voyage à l’anthropologie et inversement, le tout servi par une belle écriture qui ne
fait qu’agrémenter sa lecture. Et son immersion dans la vie des autochtones.
Le présent travail universitaire de la jeune anthropologue, élaboré de longue
date au sein à la fois de l’Institut d’Ethnologie de l’université de Strasbourg et du
GDR « Mutations polaires » (Paris), et après des études d’anthropologie et de
tourisme menées respectivement dans les universités de Toulouse et de Corse,
s’inscrit dans une démarche de recherche constructive, concertée, j’espère même un
peu hédoniste, et il s’avère être l’aboutissement des études en France et de quatre
séjours sur le terrain groenlandais. Cet ouvrage, comme l’indique son titre, nous
parle d’identité, de tourisme et d’interculturalité. Un vaste et passionnant sujet à
7l’image du territoire concerné. Alors, certes, Aude Créquy focalise sur une région
orientale, moins fréquentée, moins étudiée, mais non moins intéressante. Son intérêt
va à la rencontre interculturelle et à son implication pour les chasseurs inuit
d’Ittoqqortoormiit, au nord-est du Groenland. D’emblée, on perçoit l'importance
pour l’auteure de l'interaction entre d’une part le tourisme et l’anthropologie et
d’autre part entre la culture/le développement local et la géopolitique arctique/la
mondialisation touristique. A la lecture de ce livre, on ressort non seulement plus
érudit mais aussi savoureusement désempli de certitudes toutes faites, toujours
pratiques et confortables mais souvent paresseuses et erronées.
En trois grandes parties, équilibrées et claires, le livre se lit avec un pur
bonheur, pour le spécialiste du Grand Nord et du tourisme bien sûr, mais également
pour le curieux soucieux d’en savoir plus sur la culture ou cette région du globe. Les
qualités d’écriture de cet ouvrage sont exceptionnelles, il ne fait finalement que
confirmer le talent d’écrivain de l’anthropologue déjà décelé dans les nombreuses
publications généralistes précédentes. Deux autres immenses qualités que l’on peut
aisément attribuer à l’auteure, inhérentes en principe à tout bon anthropologue digne
de ce titre, sont la part de passion et celle d’humanisme qui traversent tout le livre –
mais certainement aussi l’esprit qui guide cette longue recherche – de
l’anthropologue, tombée véritablement amoureuse du Grand Nord et de ses cultures
et de ses habitants. Sur les quatre séjours menés au Groenland, trois se sont déroulés
directement à Ittoqqortoormiit, modeste bourgade du nord-est de l’immense île. Une
immersion profonde, même si les séjours ont été relativement courts dans
l’ensemble, en particulier auprès des opérateurs touristiques et des chasseurs
traditionnels inuit, dont l’auteure nous présente ici, en détail, les diverses facettes de
la vie quotidienne et de leur double métier : guide-chasseur.
Analysées notamment par le prisme du tourisme, l’identité et
l’interculturalité, deux concepts clés de la thèse, ici reprise et spécialement
retravaillée pour la collection « Tourismes & Sociétés », sont finement abordées par
l’auteure sans que soient pour autant négligées les dimensions diachroniques et
géographiques spécifiques du territoire groenlandais. Ainsi, Aude Créquy brosse un
intéressant état des lieux et traite dans une première partie de la « construction d’une
identité », décryptant très utilement le passage de l’eskimo à l’inuit. Dans la seconde
partie, elle s’attelle à expliquer un autre passage, de nature plus mondial celui-ci :
« du tourisme classique au tourisme polaire ». Passant donc du global au local, mais
aussi d’un tourisme de masse à un tourisme de niche, l’écrivain-chercheuse traite
avec justesse de la complexité des processus de « touristification » à l’œuvre, au
Groenland bien entendu, mais ses réflexions valent souvent également pour d’autres
contrées de la planète. Les analyses, argumentées et nourries de l’expérience de
terrain – notamment auprès des chasseurs devenus peu ou prou guides, c’est-à-dire
plus ou moins soumis à des sortes de « reconversions économiques » – évoquent la
réalité locale mais aussi les relations Nord-Sud. L’une des grandes qualités de cet
essai anthropologique est cette permanence dans l’argumentation où l’on passe de
l’ici à l’ailleurs, de l’ethnographie proche et sensible des chasseurs inuit à
8l’anthropo-géopolitique d’un monde de plus en plus turbulent. La troisième partie du
livre, sans doute la plus « originale » car ancrée dans le territoire d’observation et
d’étude, concerne la monographie d’un lieu, peu étudié jusqu’à ce jour, et qui aura
été pour Aude Créquy, son « terrain principal » de tout son travail de recherche :
« culture et tourisme à Ittoqqortoormiit » est le titre de cette importante partie. On
entre ici dans le vif du sujet, et Aude Créquy a l’intelligence de ne pas céder, quant à
la teneur de sa réflexion, au manichéisme pourtant si fréquent dans les études
touristiques. Si la désillusion en terme de développement touristique local est parfois
perceptible, rien de plus normal !, les touches d’espoir n’en demeurent pas moins
réelles pour voir un réel développement durable, à échelle micro-locale et humaine,
éclore. Un jour prochain… Mlle Aude Créquy parvient avec brio de faire la part des
choses, entre tradition et modernité, entre culture locale (inuit) et culture mondiale
(touristique), en pesant constamment le pour et le contre des diverses options qui
concernent les populations groenlandaises. Pour le plus grand plaisir des lecteurs. A
certains moments du livre, que l’auteure traite de l’interculturel ou de la
mondialisation, ou qu’elle analyse le concept de « nordicité », le contenu de l’essai
relève de l’anthropologie appliquée chère à Roger Bastide, à d’autres de
l’anthropologie engagée chère à Robert Jaulin, à d’autres encore de l’anthropologie
politique d’un Georges Balandier ou de l’anthropologie du métissage d’un François
Laplantine.
Riche d’une belle érudition, ce livre – prenant et imposant – se nourrit de
multiples apports méthodologiques et les références sont nombreuses et bien
équilibrées, surtout entre anthropologie et tourisme, dont les univers n’ont pas
forcément vocation à naviguer dans les mêmes eaux. Dans celles du Grand Nord et
du côté de l’Arctique, Mlle Créquy parvient à faire se dialoguer des « champs »
disciplinaires qui trop souvent évitent de se croiser. Cela constitue en soi un
immense défi remporté sur le cloisonnement des disciplines universitaires. Aude
Créquy non seulement rappelle dans sa conclusion l’ensemble de sa problématique
et les résultats de ses recherches, mais elle arrive même à convoquer, par le biais de
deux belles citations, les écrits de penseurs très éloignés de son propos du jour :
l’une de Fanon l’autre de Kafka, ce qui relève, il faut l’avouer, d’une grande
ouverture du sujet traité ici vers d’autres terres et d’autres thématiques. Un vrai
bonheur de lire le fruit d’une thèse en anthropologie (presque) comme on lit un
roman de Jack London, auteur dont l’anthropologue chérit particulièrement les
écrits !
Hommage aux chasseurs inuit de notre temps et analyse d’un monde qui
bouge, telle une banquise à la dérive, ce livre est l’heureux aboutissement d’un
chemin nordique sur lequel l’anthropologie rencontre le voyage et Aude les Inuit. Et
si un si beau voyage, témoignage d’une belle tranche de vie arctique se clôt, c’est
que d’autres voyages, forcément inédits, sont déjà en passe de voir le jour. Car
comme le suggérait Nicolas Bouvier, « il faudra repartir », pour d’autres contrées,
proches ou lointaines, d’autres aventures humaines. Repartir aussi pour restituer
d’autres récits de vie, la vie des autres avant tout, et bien sûr d’autres expériences
9qui relatent la vie du Nouveau Monde. Ce palpitant Nouveau Monde qui, plus que
jamais, annonce un monde nouveau. A défricher, à décrire, à dévoiler, à démystifier
aussi. Parée de bonnes chaussures, armée d’un bon stylo, chère Aude, je crains fort
qu’il ne faille donc reprendre la route, écouter de nouvelles voix et ouvrir de
nouvelles pistes. Bref, il (te) faudra repartir… Mais quoi de plus beau ?
Franck Michel, anthropologue
La croisée des routes & UMR Pacte, www.croiseedesroutes.com
10 Introduction
« L'humanité est constamment aux prises avec deux processus
contradictoires dont l'un tend à instaurer l'unification, tandis que
l'autre vise à maintenir ou à rétablir la diversification »
Claude Lévi-Strauss, 1968, Race et histoire
Ce livre est issu d'une thèse d'ethnologie de l'Université de Strasbourg sous la
direction d’Éric Navet et de Franck Michel. Il s'attache à explorer les thèmes de
l'altérité, de l'identité culturelle, de l'interculturalité et de la globalisation du monde.
De fait, cet écrit ne pouvait commencer sans citer Claude Lévi-Strauss. Les sociétés
se situent exactement dans le processus cité par l'anthropologue, tiraillées entre une
« unification » et une « diversification », entre l'adoption d'éléments occidentaux et
l'affirmation d'une identité ethnique. Par l'avancement de la modernité, de la
technologie, par le développement de moyens de transports toujours plus rapides,
par le recul des frontières pour certains citoyens du monde quand d'autres sont
refoulés à chaque tentative, les sociétés se rencontrent, se côtoient, s'imitent, se
différencient et entrent parfois en conflits. Elles créent des relations basées sur
l'alliance ou la rivalité. Souvent, de ces relations interculturelles naissent des
malentendus, des interrogations et des incompréhensions car nous avons chacun
notre mode de penser et, accéder à la pensée de l'autre, c'est en partie savoir
déconstruire la nôtre.
Il est un monde où les relations interculturelles sont fréquentes voire
inévitables, un monde qui avance vite et qui voit défiler des millions de personnes,
chaque jour, en chaque endroit de la planète. Entre curiosité et indifférence, les
relations créées sont éphémères mais répétées. Elles laissent donc des traces dans les
deux cultures mises en relation. Ce monde, c'est le tourisme, et pour qui veut étudier
les relations interculturelles, les échanges entre deux sociétés, le regard que chacune
porte sur l'autre, le monde du tourisme est très producteur d'interrogations
ethnologiques. Quand des touristes embarquent sur une croisière polaire visitant les
fjords groenlandais et côtoyant les villages de chasseurs et de pêcheurs, quand des
touristes se lancent dans un circuit en chiens de traîneau guidés par des chasseurs,
que savent-ils de la population qu'ils vont croiser ? Que vont-ils apprécier de ses
particularités culturelles ? Comment vont-ils les interpréter ? Ont-ils pleine
11conscience du danger de l'ethnocentrisme lors d'un échange interculturel ? Comment
définir la culture et l'identité inuit et que deviennent-elles lorsqu'elles entrent en
contact avec la population touristique ? Voilà déjà les premières questions qui
naissent dans mon esprit quand le sujet est évoqué.
Ce livre aura pour toile de fond la région polaire du Groenland, région qui a
1façonné un peuple : les Inuit . Le peuple inuit se distingue par maints aspects. Il a
érigé sa société sur la base d'un animisme où l'équilibre du cosmos permet le
maintien de son rapport au monde. Sa survie a longtemps été dépendante de codes
sociaux et de rites, autour, notamment, de la réincarnation du nom et du partage de la
viande. Encore aujourd'hui, la chasse est un élément fondamental de l'identité des
Inuit, et, bien que leur survie, en termes de population, soit assurée, nous pouvons
nous demander où en est leur survie culturelle et identitaire.
De l'Arctique au Groenland : vision d'ensemble
Localisation géographique
Depuis 3 millions d'années, l'Arctique connait des variations de climat en
fonction des périodes glaciaires et des périodes interglaciaires. La glaciation du
Wisconsin est le nom donné à la dernière période glaciaire du Pléistocène qui a
concerné l'Amérique du Nord et s'est déroulée entre 80 000 et 10 000 ans BP (Before
2 ePresent ). La calotte glaciaire avançait alors jusqu'au 40 degré de latitude nord et
recouvrait l'Amérique du Nord de plus de 2000 m de glace. Les glaces du
wisconsinien se sont retirées il y a à peine une dizaine de milliers d'années, laissant,
peu à peu, le chemin libre pour les migrations animales et humaines, d'ouest en est,
jusqu'au Groenland. La calotte glaciaire du Groenland est le seul résidu de cette
période. Ainsi s'est formée l'actuelle région arctique.
1 Dans ce livre, je fais une distinction entre les termes « eskimo » et « inuit ». L'origine et
l'utilisation de ces deux termes seront expliquées dans le chapitre 3.
2 La datation Before Present utilise l'année 1950 comme année de référence du présent.
12Illustration 1: Les frontières de l'Arctique (source:
Polartrec.com, 2012)
eLe 66 parallèle de latitude nord, plus connu sous le nom de Cercle polaire
(en pointillés sur la carte), est une des frontières utilisées pour délimiter l'Arctique
car il sépare la zone au-dessus de laquelle le soleil ne se couche pas lors du solstice
d'été le 21 juin et ne se lève plus au solstice d'hiver le 21 décembre. Mais cette
frontière ne suffit pas car au sud du Cercle polaire, le Groenland reste bien arctique,
de par son climat, sa faune et ses habitants. Une autre ligne imaginaire existe pour
préciser la localisation de la région arctique, c'est la ligne isotherme (en gris clair sur
la carte), aussi appelée ligne de Köppen (IPEV, 2011). Au nord de cette ligne, les
températures du mois de juillet ont une moyenne de 10°C, au sud, les températures
sont plus élevées. Cette variation des températures fait la différence entre la taïga, au
sud, où poussent les conifères, et la toundra, au nord, où il n'y a que mousse, herbe et
petits arbustes. La ligne isotherme désigne aussi le début de la présence des ours
polaires. Celle-ci descend bien plus au sud au niveau du Groenland et reste aux
ealentours du 70 parallèle en Russie par exemple. Les courants marins, qui
participent aux variations des températures, expliquent ces disparités, tout comme
les différents reliefs tels les déserts, les hautes montagnes et les vastes plaines qui
composent l'Arctique.
132Ainsi, l'Arctique s'étend sur une surface d'environ 24 millions de km , dont
217 millions de km d'océan (Langevin, 2012 : 15). Les régions faisant partie de cette
zone sont le nord de la Russie, l'Alaska, le nord du Canada, le Groenland et le nord
de la Norvège. La région arctique est également caractérisée par la présence d'un
pergélisol continu dont l'épaisseur varie en fonction de la température, de la durée
d'ensoleillement et de la topographie.
Ce sol gelé joue un rôle important dans l'écosystème de l'Arctique car il
détermine ses caractéristiques, dont la distribution des plantes et des animaux. En
effet, les mousses et les lichens sont les plantes qui s'épanouissent le mieux dans ce
type d'environnement et cela conditionne la présence animale et par là même, la
présence de l'homme.
Une autre caractéristique importante de l'Arctique est la banquise. Habitat
d'une multitude d'espèces animales, elle interfère, elle aussi, dans la vie animale et
humaine. L'homme distingue trois formes de banquise. La première s'accroche au
rivage, elle est solide, composée de différentes couches de glace d'années
antérieures. Ces glaces, poussées par les courants marins, viennent de l'océan
Arctique et se solidifient à l'approche de l'hiver par la neige qui s'accumule et le
froid. La deuxième se situe plus au large, à la limite de l'eau libre, elle est composée
de glace solide et de fragments de glace à la dérive. C'est le principal lieu de chasse
de l'homme. La troisième forme de banquise est composée uniquement de morceaux
de glace à la dérive, une zone dangereuse que les chasseurs évitent.
Le Groenland fait partie de l'Arctique. Le mot « Groenland », « Grønland »
en danois, signifie « terre verte » et a été choisi par Éric le Rouge, en 985, afin de
persuader les peuples d'Islande et de Norvège de venir s'y installer. Le nom
groenlandais est « Kalaallit Nunaat ». Kalaallit désigne « les Groenlandais » et
Nunaat « Notre terre ». L'île, située entre le Canada et l'Islande, est à la fois
américaine par son appartenance géologique et géographique aux plaques
tectoniques du continent américain, et européenne par son appartenance historique et
politique au Danemark. Le Groenland est composé d'un désert de glace (la calotte
3glaciaire ou inlandsis ) et de hautes montagnes. La banquise monopolise souvent ses
côtes. Les paysages qui le composent aujourd'hui prennent leurs racines dans
l'histoire géologique et climatique de la terre. L'île s'est formée pendant la période
précambrienne, de 4 500 à 570 millions d'années et est composée de granit et de
gneiss.
Au cours des périodes suivantes, différentes couches se sont superposées, des
couches de laves ou de sédiments tels l'argile et le sable, de calcaire, puis de schiste
et de grès. Les couches sédimentaires peuvent être très épaisses (au-delà de 10 km),
mais par le phénomène d'érosion, on retrouve, à maints endroits, la roche de base de
la terre groenlandaise faite de granit et de gneiss. Et, dans des régions très localisées
comme Narsaq, dans le Sud, les différentes couches sédimentaires offrent une
variété de couleurs qui suscite l'intérêt des touristes et des géologues.
3 L'inlandsis est un mot d'origine danoise, il signifie littéralement « glace de l'intérieur du
pays » et désigne une nappe de glace, un glacier continental très étendu (supérieur à 50
2000 km ). Il est plus connu sous le nom commun de « calotte glaciaire ».
14Bien sûr, le paysage a continué à évoluer durant la période précambrienne,
longue de près de 4 milliards d'années. Les montagnes se sont usées. L'argile, la
craie et le sable sont peu à peu devenus une roche solide, et ce processus de
sédimentation et d'érosion s'est répété inlassablement dans un cycle qui s'est arrêté à
l'ère paléozoïque (de 570 à 245 millions d'années avant notre ère). Cette période, par
les mouvements de la croûte terrestre, marque l'immersion d'une grande partie des
terres émergées d'aujourd'hui. Durant la période du Mésozoïque (de 245 à
66 millions d'années avant notre ère), le Groenland a connu des phases de terres
émergées et des phases de terres submergées. De nombreux fossiles d'animaux et de
plantes peuvent être trouvés datant de cette ère. Sous le Cénozoïque (l'ère
géologique actuelle), pendant la période tertiaire, le territoire a connu une période
volcanique qui a produit des zones basaltiques (la côte de Blosseville à l'Est, les
régions de Disko, Nuussuaq et la péninsule Nunavik sur la côte ouest). Cette période
est la plus chaude qu'ait connu le Groenland. Les fossiles de plantes retrouvés
indiquent un climat presque subtropical. Enfin, la période quaternaire actuelle est
principalement caractérisée par de nombreuses phases glaciaires qui ont eu une
influence majeure dans la définition des formes terrestres d'aujourd'hui (Génsbøl,
2004).
De nos jours, derrière l'Australie, le Groenland est une île qui occupe le
2 deuxième rang mondial du point de vue de sa superficie avec 2 166 086 km
(Statistics Greenland, 2012a). De ses 2 670 km de long et 1 050 km de large, le
Groenland s'étend, du nord au sud, du parallèle de 83° 39' de latitude nord (le Kap
Morris Jesup, le point le plus septentrional, est éloigné de seulement 740 km du pôle
Nord) au parallèle de 59° 48' de latitude nord (le Kap Farvel). Le point culminant du
Groenland (3 700 m) se situe sur la côte est, il s'agit du Gunnbjørn Fjeld. L'île est
recouverte à 81% par un inlandsis qui représente 9% du réservoir mondial d'eau
douce actuellement. Son épaisseur peut atteindre plus de 3 000 m de profondeur.
2L'inlandsis groenlandais est, par sa dimension (1 755 637 km ), le deuxième plus
grand du monde après l'inlandsis antarctique. Aucune vie n'occupe cette calotte
glaciaire, seules des expéditions scientifiques et sportives le traversent parfois. Les
scientifiques ont pu déterminer l'âge de la couche de glace la plus profonde, celle-ci
aurait 250 000 ans (Génsbøl, 2004).
L'inlandsis est en mouvement constant à cause de la pression exercée, année
après année, par les différentes couches de glace et de neige. Ce mouvement est très
lent mais visible par les glaciers, rivières gelées qui se jettent dans la mer. Ces
glaciers avancent d'environ 1 m par jour mais certains sont bien plus rapides, comme
le très connu glacier d'Ilulissat, qui avance de 20 à 25 m par jour (Voron et De
Kervasdoué, 2012). Mais aujourd'hui, certains de ces glaciers reculent plus qu'ils
n'avancent et, au lieu de produire des icebergs, ils laissent place à un paysage de
4moraines .
4 Une moraine est formée de débris minéraux transportés et poussés par un glacier. Par la
force des glaciers, des morceaux de roche, des pierres, du gravier, de l'argile, du sable et
de la poussière de pierres sont pris par les glaces et sont déposés sur le sol quand le glacier
fond.
15Ainsi, l'imposant inlandsis n'épargne qu'une frange littorale de 44 087 km, au
relief montagneux et tourmenté, où seule une végétation de toundra y trouve sa
place. L'étroite bande côtière (entre 30 et 200 km de largeur), dont la plus étendue se
situe dans la région sud-ouest, est donc la seule partie habitable du pays. Elle compte
2une superficie de 410 449 km . Ce littoral est entrecoupé de langues de glacier si
bien qu'aucune route terrestre ne relie un village à un autre. Les voies maritimes et
aériennes sont les seules possibilités de déplacement, mais en hiver, les voies
maritimes sont praticables avec des traîneaux à chiens ou des motoneiges. C'est donc
une île de glace qui s'offre au visiteur, visiteur qui doit faire face à un climat
rigoureux dont seul l'Eskimo a su tirer partie durant plusieurs millénaires.
Écosystèmes et climat
Le Groenland a un climat polaire mais cela ne veut pas dire que les
conditions sont les mêmes du nord au sud puisque, nous l'avons vu, 2 670 km
séparent le Kap Morris Jesup du Kap Farvel. De manière générale, le climat polaire
se caractérise par une température moyenne mensuelle qui n'excède pas 10°C, mais
à partir de cela, nous pouvons diviser le Groenland en plusieurs zones climatiques :
l'Est, le Sud, l'Ouest, la région de Thulé à l'extrême nord-ouest et enfin l'inlandsis.
Ces différentes régions ne répondent pas toutes à cette moyenne de 10°C, la majorité
étant bien en deçà. De même, elles se particularisent autant par la variation des
précipitations que par celle des températures. Je ne les décrirai pas point par point, je
m'attacherai seulement à avancer quelques spécificités.
Le Sud et le Sud-Ouest (de Nanortalik à la baie de Disko) sont des régions
particulières parce qu'elles bénéficient du courant du Gulf Stream. Ce courant chaud
influe sur le climat et le rend plus doux, plus chaud, et permet donc à la côte
sudouest d'être accessible toute l'année à la navigation. Bien sûr, les glaciers ne
s'arrêtent jamais de vêler et produisent constamment des icebergs et des
5bourguignons , ce qui peut perturber la navigation en tout temps. De plus, en hiver,
une banquise se forme au fond des fjords quand la mer n'est plus agitée par les
tempêtes mais au large la navigation est possible et les gros navires peuvent s'y
6aventurer été comme hiver . Par ailleurs, les précipitations sont nettement plus fortes
que dans les autres régions, avec près de 90 mm d'eau par mois en septembre et en
octobre. À Narsarsuaq près de Narsaq, les températures s'étalent, en moyenne, de
-8°C en janvier à 10-11°C en juillet, mais les températures estivales peuvent s'élever
5 Les bourguignons sont des fragments d'icebergs qui émergent de moins d'un mètre et
2s'étendent sur une superficie d'environ 20 m .
6 Cette zone a d'ailleurs tendance à s'élargir puisqu'en 2007 les navires étaient
temporairement capables de remonter toute la côte ouest du Groenland et d'emprunter le
passage du Nord-Ouest tant convoité par les navires de marchandises. Ce passage est un
enjeu économique important puisqu'il réduirait, en temps et en kilomètres, de nombreux
trajets dont, par exemple, celui de Rotterdam-Tokyo, qui emprunte aujourd'hui le passage
du Nord-Est, le Canal de Suez ou celui de Panama, tous plus longs que le fameux passage
du Nord-Ouest.
16au-delà de 15°C même si ces 15°C se mesurent plutôt dans les vallées abritées. La
région sud est donc une région privilégiée, c'est celle qui attira Éric le Rouge et qui,
aujourd'hui encore, permet un élevage d'ovins impossible ailleurs en raison du
climat. Un autre élément favorise la région, c'est son positionnement au sud du
parallèle de 66° de latitude nord car au-delà du Cercle polaire, quand la nuit
s'installe, les températures ne cessent de chuter et plus le visiteur monte au nord,
plus les effets les plus extrêmes de la nuit polaire sont visibles. En effet, les
variations sont grandes entre le sud et le nord puis entre l'hiver et l'été. Selon le
degré de latitude nord, le soleil ne dépasse pas l'horizon de 53 à 134 jours par an
e(Génsbøl, 2004). Par exemple, Upernavik, situé au 72 parallèle de latitude nord,
connait une période de 80 jours sans soleil.
Sur la côte est, le climat est plus rude. Le courant froid, qui provient de
l'océan Arctique, en est la principale raison. Il entraîne un climat plus froid que dans
d'autres régions du monde aux mêmes latitudes. Le Sud est d'ailleurs aussi touché
par ce courant qui contrebalance l'effet du Gulf Stream et cela explique que les
températures n'augmentent pas démesurément au-delà de 10°C en été. Ce courant
froid entraîne avec lui les glaces du Nord qui forment la banquise dix mois par an,
tandis que le relief ajoute un côté imprévisible au climat qui s'exprime par le
phénomène du piteraq, ce vent venu de l'inlandsis. Le mot piteraq est utilisé dans
tout le Groenland mais il vient de la langue est-groenlandaise, le tunumiisut. Le
piteraq peut arriver sur la globalité du territoire mais est plus fréquent dans la région
d'Ammassalik.
La côte est, plus montagneuse que la côte ouest, doit faire face à un deuxième
vent, plus fréquent, le fœhn. Comme le piteraq, sa force varie. Ce vent est un vent
chaud et sec qui souffle des montagnes vers la plaine. Étant un vent chaud, il peut,
en hiver, augmenter les températures au-delà du degré zéro et causer rapidement la
fonte des neiges au printemps. Ce vent apporte à la végétation un redoux inespéré
mais il peut être désastreux pour les animaux. La fonte des neiges rend le sol humide
et l'eau, dès que le vent tombe et que la température chute à nouveau, se transforme
en glace épaisse. Les animaux (bœufs musqués, rennes, oiseaux) ne peuvent alors
plus gratter le sol pour atteindre les plantes qui les nourrissent. Le fœhn aurait
contribué à l'extinction des rennes dans le Nord-Est du Groenland et aurait réduit la
population des bœufs musqués dans la même région. Ce bref aperçu de l'écosystème
groenlandais et du climat dévoile un territoire imposant et rude qui a façonné les
êtres vivants. Ceux-ci doivent s'adapter, coûte que coûte, migrer ou mourir.
La faune
Cette section vise à faire une brève présentation de la faune arctique. La liste
n'en sera pas exhaustive puisque je présenterai principalement les animaux qui ont
joué et/ou jouent toujours un rôle important dans la vie des Inuit, que ce soit en
apport alimentaire ou en apport de matériaux.
17Le Groenland possède peu de mammifères terrestres. En effet, seules dix
espèces sauvages peuplent l'île. Cela s'explique par la géographie du territoire. Les
routes migratoires passent par les Terres d'Ellesmere à l'extrémité nord-ouest du
Groenland et très peu de mammifères terrestres vivent à ces latitudes au Canada.
Alors quelles sont les chances du visiteur de pouvoir observer ces espèces
animales ? Deux d'entre elles sont d'ores et déjà presque inaccessibles car elles
vivent à l'extrême nord du Groenland et à hauteur du parc national du Nord-Est dont
les entrées sont limitées et contrôlées. Le visiteur ne rencontrera donc, a priori, ni
l'hermine (Mustela erminea), ni le lemming à collier (Discrostonyx torquatus). Bien
que ces animaux puissent descendre jusqu'à la rive nord du fjord de Scoresby Sund
et peupler les environs d'Ittoqqortoormiit, les chances restent bien faibles. Une
troisième espèce est aussi rare sur le territoire groenlandais, il s'agit du glouton
(Gulo gulo) qui, présent dans la toundra canadienne, traverse parfois la banquise
jusqu'aux côtes nord-ouest du Groenland. Une autre espèce a su coloniser le
territoire en même temps que les Vikings. Ce sont les souris présentes sur les navires
vikings. La première vague de souris a disparu mais une deuxième vague de souris
(Mus Musculus), par les migrations danoises, est arrivée et peuple encore le sud du
territoire.
Le renard polaire (Alopex lagopus ; 48-60 cm) et le lièvre polaire (Lepus
arcticus ; 45-55 cm) sont les seuls mammifères terrestres que l'on retrouve sur tout
le territoire. Le visiteur aura certainement la possibilité de croiser un renard car, de
nature peu timide, il s'aventure aisément à proximité des habitations et des
campements. Cependant, si des chiens sont présents, ni le renard, ni le lièvre ne se
emontreront. Au début du XX siècle, les renards et les lièvres étaient fortement
appréciés pour leurs fourrures par les trappeurs norvégiens et danois. Ces fourrures
étaient utilisées, bien avant cela, comme couches intérieures du vêtement eskimo, les
poils de l'animal tournés vers la peau de l'homme. Elles servaient principalement à
confectionner les capuches des vêtements. Les renards et les lièvres polaires ne sont
guère chassés aujourd'hui car ils procurent peu de viande. Seuls quelques chasseurs
en itinérance peuvent parfois attraper un lièvre pour le repas du soir s'ils viennent à
manquer de provisions.
La population de rennes (Rangifer tarandus ; 200 cm) a été très instable au fil
des siècles, précisément parce que les grands troupeaux de rennes détruisent
rapidement leur principale ressource alimentaire (le lichen) et que les plantes
arctiques se régénèrent très lentement. Aujourd'hui, les rennes se retrouvent sur la
côte ouest, de Paamiut à Uummannaq, dans la région de Qaanaaq, et dans la région
de Narsaq, au sud du Groenland. Pour réguler le nombre de rennes et empêcher la
destruction de la végétation lorsqu'ils deviennent trop nombreux, les autorités
groenlandaises attribuent des quotas de chasse relativement élevés. Les rennes n'ont
pas eu une grande importance dans la vie des Eskimo, notamment parce que leur
population fluctuait sans cesse, qu'elle n'était pas présente sur tout le territoire et que
les chasseurs s'étaient tournés depuis longtemps vers les mammifères marins.
Le bœuf musqué (Ovibos moschatus) est aussi une espèce très peu présente
sur le territoire groenlandais et peu connue des Eskimo. Peuplant les plateaux du
Nord-Est du Groenland, il a été introduit sur la côte ouest, à Kangerlussuaq, en
181962. Cette réintroduction fut un succès et fut donc réitérée dans les années 1980 et
1990 dans plusieurs autres localités comme Aasiaat et la péninsule Nunavik. Cet
animal n'est pas très haut (110-140 cm) mais est tout de même imposant par sa
puissance (180-380 kg). Lorsque les bœufs musqués se sentent menacés, ils se
regroupent et forment un cercle en plaçant les plus jeunes au centre. Les mâles font
face à la menace et chargent l'attaquant. Ces animaux étaient peu chassés par les
Eskimo, pour les mêmes raisons que les rennes, et quand les Européens sont
apparus, ils ont placé l'animal sous protection car l'espèce était menacée d'extinction.
Mais la chasse, régulée par un quota, fut finalement ouverte et les Groenlandais en
apprécient fortement la viande aujourd'hui.
À ces huit espèces de mammifères terrestres, nous pouvons ajouter le loup
arctique (Canis lupus ; 100-140 cm), qui vit périodiquement dans le Nord et le
Nord-Est du Groenland et traverse la banquise par les Terres d'Ellesmere. Après
40 ans d'absence, le loup est réapparu au Nord-Est à la fin des années 1970. Le bœuf
musqué assure sa survie mais sa présence est sporadique, difficile à observer et à
quantifier.
7Enfin, l'ours polaire (Ursus maritimus) est le plus impressionnant des
mammifères arctiques. Bien que l'ours polaire soit l'emblème de l'Arctique, les
chances d'en croiser un sont minces, à moins de vivre ou de visiter le Scoresby Sund
ou la région de Qaanaaq à l'extrême nord-ouest. Pour les habitants de l'Ouest, la
possibilité de rencontrer un ours est faible, tandis que les habitants du Sud auront un
peu plus de chances quand, sur les glaces dérivantes du début de l'été, des ours seuls
et affamés se font porter par mégarde par les courants marins. L'ours polaire est un
animal imposant (240-330 cm et 180-650 kg) qui, généralement, se détournera
volontairement des hommes. Cependant, certains peuvent être extrêmement curieux,
et les ours qui ont faim peuvent se révéler dangereux. Les habitants
d'Ittoqqortoormiit ne sortent jamais de la ville sans un fusil car le Scoresby Sund est
bel et bien le territoire de l'ours. Ces ours vivent en zones côtières et préfèrent
fréquenter des régions où la glace est présente toute l'année puisqu'ils s'en servent
pour chasser et comme couvert protecteur. Leur préférence pour cet habitat est
étroitement liée à la présence de leurs proies favorites. En effet, ils se nourrissent
principalement du phoque annelé (Phoca hispida) même s'ils chassent parfois les
morses (Odobenus rosmarus), les bélugas (Delphinapterus leucas) et les narvals
(Monodon monoceros). Durant l'été, ils se dirigent plus facilement à l'intérieur des
terres pour manger diverses plantes. Durant l'hiver, ils n'hibernent habituellement
pas, excepté les femelles pleines qui quittent la côte vers novembre pour trouver un
7 Un débat a lieu concernant la catégorisation de l'ours polaire considéré par les
scientifiques canadiens comme un mammifère terrestre et par les scientifiques américains
et français comme un mammifère marin semi-aquatique. Les mammifères marins font de
la mer leur habitat pour une partie de leur vie ou toute leur vie et dépendent du milieu
marin pour répondre à tous ou à la plupart de leurs besoins vitaux. Les ours participent
pleinement à l'écosystème marin bien plus que terrestre. Ils sont classés comme amphibies
car ils se reproduisent et mettent bas en milieu terrestre. Aujourd'hui, étant donné que
l'ours s'est adapté à son environnement aquatique et passe la majorité de son temps dans
un habitat marin, bien que celui-ci se présente sous forme solide par la banquise, il fait
partie, pour un grand nombre de scientifiques, des mammifères marins du Groenland.
19banc de neige solide dans lequel elles creusent un abri. Elles mettront bas en avril
l'année suivante d'un ou de deux jeunes ours qui resteront avec leurs mères les trente
premiers mois.
L'ours est un animal emblématique pour le visiteur mais il l'est aussi et
surtout pour le chasseur inuit. Chasser un ours, c'est montrer son courage, sa
patience et sa persévérance. Nous verrons, dans la troisième partie, la part
importante que prend la chasse à l'ours dans la vie culturelle des Inuit
d'Ittoqqortoormiit. L'ours blanc est inscrit comme espèce vulnérable sur la liste
rouge de l'UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature). Il
appartient à une espèce protégée et sa population est en diminution (20 à 25 000
individus). De fait, un quota est annoncé annuellement au Groenland. Du temps des
Eskimo, la peau servait à confectionner des vêtements hermétiques et chauds pour
les chasseurs (pantalons, bottes, parkas, mitaines) et la viande était entièrement
consommée sauf le foie hautement toxique. Aujourd'hui, la viande est toujours
cmée mais moins appréciée de la nouvelle génération qui se méfie de la
présence de contaminants chimiques que contient l'animal. La peau trouve plus
difficilement un acheteur même si quelques chasseurs possèdent des pantalons en
fourrure d'ours, mais cela devient plus rare.
Les mammifères marins sont les animaux les plus intéressants du point de
vue eskimo. Ils procuraient une nourriture riche qui permet, encore aujourd'hui, de
résister au froid. Les peaux permettaient aux Eskimo de confectionner des vêtements
chauds et des tentes. La graisse était utilisée pour les lampes à huile, et les os, les
tendons, les intestins, etc., servaient de matériaux pour construire les maisons, les
kayaks, les traîneaux, les armes et les outils.
L'animal le plus chassé par l'homme est le phoque. Six espèces de phoques
vivent le long des côtes du Groenland. Le phoque annelé (Phoca hispida ; 110-160
cm) pèse entre 50 et 100 kg. Il est présent le long des côtes groenlandaises de façon
annuelle, préférablement dans des zones de banquise constante, et, en raison de sa
grande population, il n'est pas inscrit sur la liste rouge de l'UICN comme une espèce
menacée. Il n'existe donc pas de quota sur le phoque annelé au Groenland. Il a la
capacité de pouvoir survivre en Arctique en hiver, même avec une banquise de 2 m
d'épaisseur, grâce à une série de trous de respiration qu'il sait garder ouverts, et à
plusieurs abris construits dans la banquise ou dans un iceberg lui permettant de se
protéger du froid et des prédateurs.
Le phoque barbu (Erignathus barbatus ; 200-300 cm) est un animal plus
imposant (200-350 kg) que le phoque annelé. Le chasseur, homme ou animal, le
retrouve sur toutes les côtes groenlandaises, mais en hiver, il quitte la banquise trop
épaisse car il ne peut entretenir des trous de respiration de plus de 20 cm d'épaisseur.
Il préfère donc les glaces flottantes des mers peu profondes comme la mer de Béring
et la mer de Barents. Espèce non vulnérable, aucun quota n'existe pour le phoque
barbu au Groenland.
Le phoque du Groenland (Phoca groenlandica ; 150-200 cm) est aussi une
espèce largement répandue sur les côtes. Non soumises à un quota, les trois espèces
citées ici sont les plus chassées au Groenland, de par leur présence annuelle et leur
population stable ou en augmentation, selon les observations de l'IUCN. Dans les
20années 1960, la chasse des blanchons (nom donné au phoque nouveau-né), autour de
Terre-Neuve et Jan Mayen, a déclenché de violentes protestations de la part des
amoureux des animaux. La chasse fut alors interrompue et les effectifs des phoques
du Groenland ont augmenté de façon spectaculaire.
D'autres phoques peuplent les eaux groenlandaises de façon partielle, dans le
temps ou dans l'espace. Il s'agit du phoque à capuchon (Cystophora cristata ;
180260 cm) qui migre jusqu'au nord du Groenland en partie vers les mois d'avril et mai
puis en partie de juillet à septembre, et du phoque veau-marin (Phoca vitulina ;
120200 cm), plus rare au Groenland. Le phoque veau-marin reste dans la partie sud et
habite les récifs et les fjords.
Le morse (Odobenus rosmarus ; 250-350 cm), de la famille des odobenidés,
vit principalement entre Sisimiut et Qaanaaq et, de façon sporadique, le long de la
côte est du Groenland, sur des glaces en dérive et en bordure de banquise où la mer
est peu profonde. Il se nourrit principalement de crustacés. Animal imposant
(5001000 kg), le chasseur s'en méfie car, d'apparence paisible, lente et lourde, il s'attaque
régulièrement aux embarcations.
La baleine est aussi un animal important pour l'homme. Seize espèces sont
présentes dans les eaux groenlandaises mais je ne citerai que les principales. Les
Thuléens, ancêtres des Inuit, les chassaient jusqu'à ce qu'ils se tournent vers le
phoque. La baleine du Groenland (Balaena mysticetus ; 14-18 m ; 60-100 tonnes),
présente sur les côtes est et ouest, a longtemps été chassée par les Inuit et les
Européens jusqu'à ce que la chasse intensive des Européens réduise la population au
point d'être en voie d'extinction. L'espèce est donc protégée depuis 1946. La baleine
à bosse (Megaptera novaeangliae ; 12-15 m ; 25-30 tonnes) revient sur la côte
sudouest entre les mois d'avril et de novembre et peut être vue, par grands groupes, à
l'embouchure des fjords. Le rorqual commun (Balaenoptera physalus ; 18-22 m ;
30-80 tonnes) parcourt les eaux groenlandaises de juin à septembre mais vit au large
et longe peu souvent les côtes. La baleine que les Inuit préfèrent est le narval
(Monodon monoceros ; 4-5 m ; 1-1,5 tonnes). La défense torsadée, portée presque
exclusivement par les mâles, peut atteindre 3 m. Le narval commence à être visible
au large du Groenland vers le mois d'avril jusqu'en octobre-novembre. Au Scoresby
Sund, il s'avance jusqu'au fond du fjord, pour la plus grande joie des chasseurs
8d'Ittoqqortoormiit postés à Kap Tobin , petit village à l'embouchure du fjord. La
peau de narval, le mataq, riche en vitamine C, est très appréciée des Inuit et la
chasse est toujours un moment d'excitation et de cohésion de groupe puisque
hommes, femmes et enfants, s'ils le peuvent, sont présents.
La CBI (Commission Baleinière Internationale) étudie l'évolution des
populations des baleines et met en place des quotas qui permettent la régulation de la
chasse. Ainsi, pour les années 2008 à 2012, au Groenland, la prise du petit rorqual
(Balaenoptera acutorostrata) était limitée à 12 baleines annuelles sur la côte est, et à
8 Kap Tobin et les anciens villages et lieux d'habitations du Nord-Est groenlandais (Kap
Hope, Kap Brewster, etc.) ont aussi un nom groenlandais en tunumiisut mais
contrairement à Ittoqqortoormiit anciennement Scoresbysund, les noms danois sont
toujours utilisés pour désigner ces localités, raison pour laquelle j'utilise les noms danois
dans cet écrit.
21178 sur la côte ouest. De plus, le quota non utilisé pouvait être reporté l'année
suivante à condition de ne pas dépasser 3 individus pour les Est-Groenlandais et 15
pour les Ouest-Groenlandais. Seules 2 baleines du Groenland pouvaient être
chassées durant la même période sur la côte ouest, la réutilisation du quota étant
soumise aux mêmes conditions. Ces quotas concernent toutes les espèces chassées
au Groenland, le rorqual commun, le narval, la baleine à bosse, etc.
La flore
La flore arctique n'exalte pas l'imaginaire en matière de couleurs et de
foisonnement, pourtant, le visiteur peut se retrouver face à une luxuriance qui
l'étonnerait, notamment dans la région sud de l'île. Éric le Rouge n'avait pas tout à
fait tort quand il a choisi le terme « Groenland » pour désigner cette terre nouvelle
aux Islandais. La couleur verte n'est évidemment pas la couleur dominante du pays,
le Groenland aurait pu être une Islande bis et même la devancer, cela dit, à l'arrivée
de l'été, dans le Sud, la terre se pare malgré tout d'un grand nombre de plantes
arctiques, permettant de donner quelques crédits à Éric le Viking. Les espèces
arctiques savent se contenter de peu. L'épilobe à feuilles larges (Chamaenerion
latifolium) pousse très bien dans le sable et produit une belle couleur rose, tandis que
le pavot arctique (Papaver radicatum), sous son apparence fragile, résiste aux sols
rocailleux et aux vents du Grand Nord. Par ailleurs, il est étonnant de voir des
espèces exotiques telles les orchidées (Amerorchis rotundifolia, Listera cordata,
Leucorchis albida, Platanthera hyperborea, Corallorhiza trifida) pousser au
Groenland.
Cependant, il n'est guère surprenant qu'une région arctique comme le
Groenland soit, malgré tout, relativement pauvre en termes de variétés d'espèces.
Environ 500 espèces de plantes vasculaires ont été découvertes, et 150 de ces 500
espèces sont des graminées ou des cypéracées, ce qui signifie que 350 espèces sont
des plantes à fleurs. Ce sont celles-ci qui enjouent le plus les visiteurs. D'un autre
côté, le Groenland est l'île des mousses et des lichens même s'ils sont moins visibles
ou moins attractifs. Plus de 500 espèces de mousses existent au Groenland et les
espèces de lichens sont encore plus nombreuses. Ajoutons à cela plusieurs centaines
d'espèces de champignons dont un bon nombre de variétés comestibles. Ainsi, le
Groenland offre un total de plus de 2 000 espèces qui égayent un paysage par
ailleurs plutôt sévère (Génsbøl, 2004).
Dans le monde des plantes, il est nécessaire de distinguer les espèces du
hautarctique et du bas-arctique, même si les frontières sont parfois floues en fonction des
conditions climatiques particulières, comme c'est le cas au fond du fjord de Scoresby
Sund, assez haut placé (70° de latitude nord) pour être une zone de haut-arctique et
pourtant assez protégé, des vents notamment, pour que se développe une flore d'un
climat bas-arctique.
Le Sud est une région plus chaude et humide que le reste du territoire. La
pluie est plus fréquente et permet à une flore subarctique de se développer. Les
22bouleaux peuvent ainsi atteindre 2 à 3 m dans la plupart des endroits où ils poussent,
mais comme toutes les plantes du Groenland, ces arbustes poussent lentement et la
flore arctique est extrêmement fragilisée et vulnérable.
Bien que la base de l'alimentation des Eskimo se concentrait sur la richesse
en fer et en vitamine A des mammifères marins qui aidait à résister au froid, les
plantes apportaient un complément qui permettait d'équilibrer les apports
énergétiques. Les Groenlandais consomment, encore aujourd'hui, différentes variétés
de baies, nombreuses au Groenland durant l'été. L'une des plus communes est
l'airelle des marécages (Vaccinium microphyllum) que l'on retrouve sur l'ensemble
des côtes groenlandaises. La camarine noire (Empetrum hermaphoditum) était, elle,
utilisée en tisane et servait à réduire les douleurs gastriques. Les feuilles du thé du
labrador (Ledum groenlandicum) utilisées comme épice pour la viande pouvaient
aussi soulager les brûlures d'estomac ou le rhume mais, en trop grandes quantités,
elles provoquaient des diarrhées et des crampes. Les algues marines étaient un
complément alimentaire non négligeable chez les Eskimo. Celles consommées au
Scoresby Sund étaient de la famille des algues brunes, notamment la Bory de
SaintVincent (Alaria pylaiei) et le fucus dentelé (Fucus serratus). Ces végétaux étaient
consommés cuits en soupe avec de la viande ou plus souvent crus, après avoir
dégorgé plusieurs heures dans l'eau douce. Les Eskimo trouvaient, dans les algues, la
moitié de l'acide ascorbique nécessaire journellement à l'homme, l'autre moitié était
trouvée dans les viscères des mammifères marins et surtout dans la peau du narval
(Tchernia, 1942).
L'homme
Histoire d'une démographie
La démographie groenlandaise a connu bien des rebondissements en fonction
des politiques développées par les Danois pour une meilleure prise en charge
médicale, puis, pour une limitation des naissances. Avec l'arrivée des Occidentaux,
les populations dites traditionnelles, telle la population groenlandaise, passent d'une
démographie caractérisée par une forte mortalité et une forte fécondité à une
démographie où ces deux variables sont nettement plus faibles ; c'est ce que l'on
e appelle la transition démographique. Effectivement, le Danemark, au milieu du XX
siècle, fit des efforts considérables pour réduire sensiblement la mortalité au sein de
la population autochtone, si bien qu'au début des années 1960, la population connut
une explosion démographique. Au début des années 1950, la tuberculose sévissait
encore (plus du tiers des décès en 1951-1952 était dû à la tuberculose), néanmoins,
les épidémies de grippe, rougeole, coqueluche, etc., subissaient une forte régression.
À ces changements démographiques s'est ajouté un allongement de la durée de vie
grâce aux soins médicaux de meilleure qualité. Au sortir de la guerre, l'espérance de
vie dépassait à peine les 30 ans pour les hommes et approchait les 40 ans pour les
femmes. Or, en 2008, les femmes avaient une espérance de vie de 71,6 ans et les
23hommes de 66,6 ans. Par ailleurs, la mortalité infantile a connu une baisse
considérable. Proche des 80‰ dans les années 1956-1960, elle était à hauteur de
e300‰ au XIX siècle sur la côte est (Robert-Lamblin, 1988). La mortalité infantile
est aujourd'hui réduite à 10‰ pour l'ensemble du territoire (Statistics Greenland,
2012b). Le boom démographique des années 1950 entraîne donc les autorités
danoises, à partir de 1968, à insister sur un ralentissement de la fécondité à travers
des campagnes en faveur de la contraception. Et, en l'espace de 5 ans, le taux de
natalité a été divisé par deux. Ce n'est qu'au cours des années 1980-1990 que la
transition démographique s'est achevée, se stabilisant et offrant un taux
ed'accroissement naturel de 1% au début du XXI siècle (Robert-Lamblin, 2005).
Joëlle Robert-Lamblin note que « dans la région isolée d'Ammassalik, sur la
côte orientale du Groenland, l'analyse de transition démographique nous fournit un
exemple tout à fait frappant du passage fulgurant d'une situation de type
traditionnel à un régime moderne, avec tous les bouleversements que cela implique
au niveau même des mentalités et des comportements dans des domaines aussi
fondamentaux que la famille ou la reproduction » (Robert-Lamblin, 1988 : 268). Ce
changement démographique a, en effet, provoqué une transformation complète des
modes de vie, modifiant le rapport chasseur-consommateur et augmentant les
besoins de la population en produits manufacturés qu'elle ne pouvait se procurer et
fabriquer elle-même. Une population trop importante en nombre ne peut plus vivre
du nomadisme et de la chasse.
erAu 1 janvier 2013, le Groenland abritait 56 370 habitants dont 29 838
hommes et 26 532 femmes. Les personnes appartenant à la tranche d'âge la plus
importante ont entre 45 et 49 ans. En 2011, le territoire a vu naître 800 bébés
groenlandais et a enterré 450 personnes. La grande majorité des habitants sont des
citoyens danois (98,3%) et parmi ceux-là, 88,70% sont nés sur le territoire
groenlandais mais une petite immigration, qui augmente année après année,
commence à diversifier la population groenlandaise. Les migrants proviennent
notamment de Suède ou encore d'Islande (Statistics Greenland, 2013).
La population groenlandaise partage un territoire grand comme quatre fois la
France. Elle est très peu nombreuse si bien que sa densité n'excède pas 0,14 habitant
2au km , loin derrière le Canada et l'Australie dont les densités sont les plus faibles au
2 niveau mondial avec 3 habitants au km ; la France, elle, a une densité de 114
2 habitants au km (INSEE, 2010). Ces chiffres situent le caractère « sauvage » de
cette terre arctique où la nature règne sur l'homme. Cette densité est, par ailleurs,
très inégale puisque, nous allons le voir, la population est concentrée dans la région
sud-ouest. Et puis, l'économie du Groenland n'étant pas très diversifiée aujourd'hui,
le territoire est en proie à une émigration constante, supérieure, pour l'instant, à
l'immigration.
24Répartition géographique et migrations
Illustration 2: Villes et découpage municipal depuis le 1er janvier
2009 (source : NunaGIS, 2013).
Les 56 370 Groenlandais sont répartis inégalement sur l'ensemble du
territoire car seulement 3 465 personnes (Statistics Greenland, 2013) vivent sur la
côte est sur deux localités : Ammassalik et Ittoqqortoormiit, tandis que le reste de la
population vit sur la côte sud-ouest entre Upernavik et Nanortalik. La ville de
Qaanaaq, comme la côte est, est elle aussi isolée au nord-ouest avec ses 801
habitants. Cette disparité s'explique par l'histoire des migrations et de la
colonisation, elle s'explique aussi par son relief, et surtout, par son économie. J'ai
parlé, précédemment, du courant du Gulf Stream qui contourne la pointe sud du
Groenland, et ce courant est primordial dans le développement économique
groenlandais puisqu'il permet à l'industrie de la pêche, première industrie du
territoire, d'être pratiquée une bonne partie de l'année en fonction des migrations
halieutiques. Par contre, cette répartition inégale pose des problèmes du point de vue
de la distribution des services éducatifs, sociaux et médicaux, nous le verrons plus
tard avec la description de la ville d'Ittoqqortoormiit, de son histoire et de son
fonctionnement.
25erDepuis le 1 janvier 2009, la population du Groenland est répartie en quatre
municipalités qui se partagent la totalité du territoire. Ces municipalités regroupent
différentes communes, villes et villages pour une meilleure gestion des lieux habités
et une prise en charge des petits villages sans grands moyens par des villes plus
conséquentes. La plus grande municipalité, Sermersooq (21 868 habitants en 2013),
comprend une partie de la région ouest dont la capitale Nuuk et ses 16 740 habitants
et les communes de la côte est, Ittoqqortoormiit, Tasiilaq avec ses villages
environnants. Cette intégration de la côte est dans une commune gérée sur la côte
ouest tente d'effacer les différences et les inégalités dues au faible nombre
d'habitants vivant à l'est mais ce découpage municipal n'est pas sans poser de
problèmes, problèmes que nous traiterons dans la troisième partie de ce travail.
Au sud, 7 151 personnes vivent dans la municipalité Kujalleq dont les
principales villes sont Nanortalik, Narsaq et Qaqortoq. Qaqortoq (3 413 habitants)
est une ville qui prend de l'importance, centre d'études, notamment en tourisme, elle
attire la jeunesse. Par ailleurs, elle a su développer des services en quantité et qualité
qui lui permettent d'accueillir des bateaux de croisière et des randonneurs pendant la
pleine saison touristique. La municipalité Qeqqata à l'ouest, compte 9 620 habitants
et le grand Nord-Ouest, représenté par la municipalité Qaasuitsup, compte 17 498
personnes. Au cœur de la municipalité Qaasuitsup se trouvent Ilulissat et la baie de
Disko, hauts lieux touristiques.
La totalité de la population groenlandaise est sédentarisée depuis le début du
eXX siècle et aujourd'hui, cette population vit à 85% dans des villes dont 56% dans
six agglomérations de la côte ouest (Statistics Greenland, 2012). Le concept de ville
au Groenland est à relativiser car les villes groenlandaises ne ressemblent pas aux
villes européennes. Nuuk est la plus danoise des villes groenlandaises. Abritant le
gouvernement, les institutions, les locaux télévisuels, la radio et les journaux, Nuuk
est la ville culturelle du Groenland où concerts, expositions et pièces de théâtre sont
fréquents. Le danois est parlé dans tous les lieux publics, des bus aux bureaux et
restaurants par des familles mixtes autant que par des familles groenlandaises.
Quelques barres d'immeubles poussent pour y faire vivre un nombre d'habitants
toujours croissant. Derrière elle, Sisimiut (6 332 habitants) et Ilulissat (4 925
habitants) sont considérées comme de grandes villes. Les villes possèdent des
écoles, des centres médicaux, des bureaux administratifs tandis que les villages n'ont
pas d'hôpital mais possèdent presque toujours une église et une école. Le Groenland,
d'un point de vue démographique, a connu des bouleversements dont les principaux
sont l'augmentation rapide du nombre d'habitants et la sédentarité jumelée à
l'« urbanisation ». Les Groenlandais ont ainsi complètement modifié leurs modes de
vie, et se sont adaptés, plus ou moins bien, à ce nouvel environnement social et
économique.
26Définitions : identité et culture
Identité
L'homme est homme parce qu'il est entouré de ses semblables, il se construit
à travers l'autre et le monde extérieur lui donne une identité. Les différences que
propose le monde, la diversité des lieux géographiques, l'histoire de chaque peuple
font des sociétés des entités à la fois distinctes et similaires mais l'environnement ne
suffit pas à construire une identité ; le regard que nous avons les uns sur les autres y
participe grandement. Il construit l'homme et son groupe autant qu'il nous construit
nous-même et notre groupe. « L'identité n'est jamais naturelle, elle est toujours un
construit qui résulte d'une activité incessante de différenciation » (Morel, 1995 :
132). Nous sommes « nous » car nous sommes différents d'« eux » et ce jeu de
l'identité, si important aujourd'hui dans un monde où les frontières se traversent des
milliers de fois chaque jour, est un jeu fascinant à questionner, à observer et à
comprendre. Dans son ouvrage Pour une anthropologie des mondes contemporains
(1994), Marc Augé constate qu'aujourd'hui l'identité l'emporte sur l'altérité et qu'il
faut sans cesse affirmer son identité dans une opposition constante, entre hommes et
femmes, entre nationaux et immigrés, entre touristes et autochtones, justement parce
que les frontières semblent s'effacer. Les sociétés, leurs cultures et leurs identités,
leurs interrogations et leurs complexités, voilà les fondements de l'ethnologie. Je ne
tenterai pas de répondre à la question : pourquoi l'Autre est autre ? Mais plutôt à :
comment est-il autre ? Comment reste-t-il autre ? Et dans un monde où les échanges
sont facilités par la technologie nouvelle, où les migrations favorisent la rencontre
des peuples et des cultures différentes à chaque coin de rue, où il ne suffit que de
quelques heures pour visiter l'Autre au bout du globe, comment ces cultures se
rencontrent-elles, que se racontent-elles ? Qui sont-ils, eux, les Autres ? Et quelles
influences avons-nous les uns sur les autres ?
L'identité est un phénomène complexe car l'homme, détenteur d'une identité,
souhaite s'identifier à un groupe et se démarquer d'un autre. L'identité a deux
caractères qui s'opposent et selon Edmond Marc Lipiansky, elle renvoie à ce qui est
identique et pourtant différent des autres. « Les groupes sociaux n'existent jamais de
façon totalement isolée : ils entretiennent toujours des rapports avec d'autres
groupes ; ce qui entraîne certes la prise de conscience de leur spécificité, mais aussi
des échanges, des emprunts et une constante transformation […]. Ainsi, chaque
identité culturelle se constitue à travers un processus d'assimilation et de
différenciation par rapport à d'autres identités » (Lipiansky, 1995 : 36). Phénomène
complexe donc, en constante transformation, en constante affirmation. Dans les
esociétés du XXI siècle, l'affirmation de l'identité prend une vigueur nouvelle.
Claude Lévi-Strauss notait les différences identitaires dues à l'éloignement mais il
ajoutait qu'il y a « celles, tout aussi importantes, dues à la proximité ; désir de
s'opposer, de se distinguer, d'être soi » (Lévi-Strauss, 1968 : 17). Les cultures,
entraînées par l'occidentalisation et l'universalisation, paraissent semblables à travers
le monde car les techniques et les artefacts sont sensiblement les mêmes. Ces
27cultures se différencient par la façon dont elles utilisent ces techniques mais, d'un
premier regard, elles se ressemblent, et en cela, chaque groupe travaille à se
différencier des autres. Le rôle du besoin de distinction dans la constitution des
identités culturelles et sociales a été mis en lumière par Pierre Bourdieu dans La
distinction. Critique sociale du jugement (1979).
Les relations interculturelles permettent de prendre conscience de soi-même
et de son identité, et de se construire. L'altérité donne un sens à l'identité (Lipiansky,
1995) et l'altérité est différente selon les époques, construisant une identité toujours
nouvelle. Cet écrit s'inscrit selon une perspective interculturelle où l'identité et
l'altérité sont « un rapport dynamique entre deux entités qui se donnent
mutuellement un sens » (Abdallah-Pretceille, 1985 : 31). Au Groenland, les habitants
souhaitent se démarquer des étrangers et de leurs concitoyens danois mais l'altérité
est aussi présente au sein du territoire, en différentes régions. Plus de 90% de la
population vit sur la côte ouest et le territoire groenlandais est géré par les instances
ouest-groenlandaises. L'Est et l'Ouest n'ayant pas la même histoire (tout comme les
habitants de Thulé, au nord-ouest du Groenland qui ont connu une évolution propre
à leur territoire et dont l'armée américaine marqua l'histoire), deux langues les
séparent et les problématiques actuelles font ressortir ces questions identitaires.
L'identité est donc loin d'être nationale. Elle est multiple, marquée par une
histoire, une géographie, des activités particulières, etc., et la culture participe à cette
identité mais elle ne fait pas tout. Le groupe ethnique décide des éléments culturels
constitutifs de son identité car définir une identité n'est pas énoncer et lister toutes
les caractéristiques qui composent sa culture mais plutôt celles qui sont mises en
avant, utilisées et affirmées par les membres du groupe afin de maintenir une
différence (Cuche, 2002).
Culture
Le mot « culture », issu du latin cultura, signifie « action de cultiver la terre »
(Rey, 2000 : 974). Le mot sera transposé à l'esprit, pour la première fois, par Cicéron
qui utilisa alors le mot « culture » comme métaphore, écrivant dans Tusculanes
(livre 1) que « l'esprit est comme un champ qui ne peut produire sans être
convenablement cultivé » (Cicéron, 45 av. J.C. in Amirou, 2000 : 14). La culture de
l'esprit sera reprise par les humanistes à la Renaissance et l'évolution du mot donnera
à la culture une dimension individuelle qui devient un privilège de quelques
e« hommes cultivés ». À la fin du XVIII siècle, nous dit Alain Rey, « la traduction
du terme allemand Kultur, chez Kant, introduit le sens de "civilisation envisagée
dans ses caractères intellectuels" qui va entrer en concurrence avec civilisation,
encore très marqué par son sens actif originel, "action de civiliser", qui implique
eune hiérarchie » (Rey, 2000 : 974). Au XX siècle, la culture devient, pour
l'anthropologie, un « ensemble de formes acquises de comportement dans les
sociétés humaines » (Mauss, 1923 in Ibid.). Cette nouvelle vision de la culture entre
en opposition avec l'idée de hiérarchie des civilisations. Ainsi, la culture a été
28appréhendée de plusieurs façons par différents regards. La culture n'est plus
seulement associée à l'accumulation de connaissances et à la réflexion qu'entraînent
ces mêmes connaissances sur la vie, les hommes, les choses, elle est aussi associée à
une société, à une reconnaissance sociale et à toutes ces caractéristiques communes
qui font qu'une société est société, distincte d'une autre.
La culture est dépendante de l'identité autant que l'identité dépend de la
culture. Elles sont interconnectées. Edward Sapir différencie la culture selon qu'elle
est considérée dans un sens académique ou ethnologique. Le sens ethnologique
rassemble « tous les éléments de vie humaine qui sont transmis par la société, qu'ils
soient matériels ou spirituels » (Sapir, 1967 : 134). Selon l'auteur, la culture est
transmise par « des processus d'imitation plus ou moins conscients groupés sous les
termes génériques de "tradition" et d'"héritage social". De ce point de vue, tous les
êtres humains, ou du moins tous les groupes humains ont une culture ». Il ajoute que
« la conception de la culture que nous cherchons à saisir se propose de comprendre,
sous un seul mot, l'ensemble des attitudes, des visions du monde et des traits
spécifiques de civilisation qui confèrent à un peuple particulier sa place originale
dans l'univers » (Ibid. : 134-135). L'accent est mis sur le rôle que jouent les actes et
les croyances dans la vie d'un peuple et quelles significations ce peuple leur donne.
Les peuples traditionnels ont une culture liée à la nature. Leur « mode d'être, de
penser et d'agir » (MEPA) illustre l'interdépendance de l'homme et de la nature dans
une homéostasie singulière et généralisée (Navet, 2002). Nous retrouverons ce mode
d'être, de penser et d'agir dans la société eskimo. La culture ainsi définie propose un
ensemble d'éléments qui ont chacun leurs raisons d'être et qui sont intimement liés.
Ces éléments donnent à ladite culture un équilibre et une vision du monde, à la fois
cohérents et différents d'une autre culture.
Une culture n'est pas rigide et intemporelle, elle se construit dans le temps et
dans l'espace, elle intègre de nouvelles logiques qui viennent donner un sens aux
nouveautés qui surviennent de l'environnement extérieur. La culture est-elle la
gardienne de la tradition ou se construit-elle au contact des autres cultures ? Il
semble que la culture est gardienne de la tradition quand la communauté à laquelle
elle appartient se reconnaît à travers cette tradition, en défend ses valeurs et la
distingue des façons de faire extérieures. Mais une culture est aussi faite
d'interactions qui lui permettent de construire des traditions nouvelles.
Denys Cuche résume la variabilité de la culture ainsi :
« Une culture est dorénavant comprise comme un ensemble
dynamique, plus ou moins (mais jamais parfaitement) cohérent. Les
éléments qui la composent, parce qu'ils proviennent de sources
diverses dans le temps et dans l'espace, ne sont jamais totalement
intégrés les uns aux autres. Autrement dit, il y a du « jeu » dans le
système. Ce jeu est l'interstice dans lequel se glisse la liberté des
groupes et des individus pour manipuler la culture. Aussi, plutôt que
de recourir à la notion trop statique de structure, comme le fait
C. Lévi-Strauss, pour analyser un système culturel, on peut préférer,
comme le suggère Roger Bastide, utiliser les notions de
« structuration », « déstructuration » et « restructuration », qui
29prennent en compte la dynamique du système. La culture est en effet
une construction qui s'élabore à tout instant à travers ce triple
mouvement » (Cuche, 2002 : 210).
Le tourisme, dont nous parlerons plus loin, n'intègre pas toujours cette
composante dynamique et évolutive de la culture. Il semblerait, d'après les études
faites sur le tourisme (Michel, 2000 ; Grenier, 2008 ; Schéou, 2009) dont mes
propres observations (Créquy, 2010), que la clientèle touristique fixe, dans son
imaginaire, une culture type, une culture traditionnelle qui aurait résisté au triple
mouvement de Roger Bastide. La définition de la culture que nous avons dans le
domaine anthropologique correspond-elle à la culture selon les pratiquants du
tourisme ? Quel est l'écart entre ces deux visions de la culture et qu'implique-t-il en
matière de rencontre interculturelle et de pratique touristique, notamment dans le
cadre d'un tourisme culturel ?
Simona Corlan-Ioan note que « quand l'Autre n'existe pas, il faut l'inventer ;
lorsque la réalité ne correspond pas à sa représentation, à son modèle ou intentions
formulés à son propos, l'imaginaire la complète ou la remplace » (Corlan-Ioan,
2001 : 39). Le tourisme, lui, rend l'imaginaire réel par un truchement de l'altérité, un
« faux-authentique » (Brown, 1999). Le regard de l'autre participe à l'identité et il
n'est jamais neutre. Dans le cadre du tourisme, le regard du voyageur pose une
interprétation de ce qu'il voit à travers sa propre grille de lecture, à travers sa propre
culture. Ainsi, le voyageur ne retient souvent que ce qui conforte ses idées et son
imaginaire. La question est posée : comment une culture se construit-elle et
s'affirme-t-elle pour ce qu'elle est selon ses détenteurs, quand une autre culture en
retient seulement les éléments qui lui semblent importants et les détourne de ce
qu'ils représentent pour la première culture ?
Monde polaire, entre fascination et interrogations
Les origines de la fascination polaire
Du mythe à la réalité, le Grand Nord est un territoire qui intimide souvent,
interroge parfois mais qui fascine, toujours. Ses terres sont lointaines et ne
ressemblent en rien à celles que nous connaissons et les hommes qui y vivent nous
rendent d'autant plus perplexes qu'ils paraissent (paraissaient) insouciants et gais
dans un milieu qui nous semble stérile et glacial. Le Groenland est une de ces terres
arctiques dont les légendes puis les rencontres avec les Eskimo ont alimenté
l'imaginaire des esprits européens. Le Grand Nord, l'Arctique, Septentrion,
l'Hyperborée, peu importe le terme par lequel sont désignées les régions polaires, ces
désignations renvoient, depuis la Grèce Antique, à des fantasmes de paradis, de
terres dont les richesses sont infinies mais qui seraient gardées par des bêtes
dangereuses. Il est des territoires auxquels notre imaginaire a plus travaillé que notre
savoir, des territoires aux confins du monde où l'on pensait que les hommes ne
30pouvaient être hommes et que ces terres étaient un paradis empli d'or et d'oliviers
(Plumet, 2004).
9Beaucoup d'hommes sont partis à la recherche de ces territoires mythiques ,
et par la suite, la conquête du pôle Nord est devenue le but ultime d'une poignée
e ed'aventuriers aux XIX et XX siècles, captivant la presse de l'époque qui inondait le
lecteur d'articles relatant le combat Peary-Cook dans leur course au pôle Nord. Le
Nord fascinait par sa nature saisissante et menaçante. Les aventuriers s'y sont
succédés, certains perdaient leur vie, d'autres étaient oubliés avant même leur départ
mais les chanceux revenaient en héros, et ces mêmes aventuriers ont créé un contact
avec l'Hyperboréen, cet homme du froid que l'explorateur confondait avec un animal
marin tant l'Eskimo se fondait dans le décor, pagayant dans son kayak fait de peaux
de phoque barbu.
De leurs vies dans le froid, les Eskimo avaient développé un ensemble de
croyances créant un équilibre entre le visible et l'invisible dont les rites et les tabous
en permettaient le maintien. Le climat polaire, rude s'il en est un, a aiguisé leur
inventivité pour survivre. Leurs techniques de chasse étaient adaptées à l'animal, aux
tempêtes, à la terre comme à la mer. Au-delà de la survie, leur inventivité leur a
10permis de vivre, de jouer, de chanter et de rire . Ce sont ces hommes que les
Européens ont croisé sur le chemin de la conquête : conquête de nouvelles terres,
conquête du pôle, conquête de la route vers la Chine. Les rencontres entre les
Européens et les Eskimo ont entraîné des interactions et des influences qui ont
modifié l'équilibre établi depuis des millénaires par les Eskimo. Qui étaient-ils ? Que
sont-ils devenus au contact des Blancs ? La question de l'identité est alors posée,
pour eux, comme pour nous : nous, scientifiques, ethnologues et anthropologues qui
nous intéressons à l'autre, ses modes d'être et de penser, pour améliorer nos
connaissances sur l'Homme ; eux, pour se situer par rapport à nous puisque la
société presque mondialisée dans laquelle nous vivons l'exige, puisque, pour ne pas
devenir schizophrènes, mieux vaut savoir d'où l'on vient et qui l'on est, l'affirmer et
se faire reconnaître en tant que tel. C'est la rencontre qui crée l'identité, c'est l'autre
qui nous interroge sur qui l'on est par rapport à lui. Que s'est-il passé après cette
rencontre ? Que reste-t-il de ces hommes rencontrés qui pagayaient en mer, harpon
prêt à l'emploi ?
Les Eskimo ont rencontré plus d'un personnage différent venant d'Europe.
Les Vikings d'abord, colonisateurs d'une terre à laquelle ils n'ont pas survécu ; puis
les missionnaires ensuite, colonisateurs d'un peuple et d'un territoire sur lequel ils se
sont installés, pour ne pas dire imposés. Ils ont évangélisé les hommes mais nous
pourrions tout aussi bien dire méprisé. Ils ont observé l'homme polaire et l'ont
« mesuré ». Les administrateurs danois, enfin, ont organisé, comptabilisé, profité de
cette nouvelle terre acquise autant que de ses habitants. Plus tard, les scientifiques de
9 Patrick Plumet, dans Des mythes à la préhistoire (2004a), avec des références détaillées,
fait le tour des récits, des voyages, des fantasmes et des mythes qui ont alimenté
l'imaginaire et la connaissance des régions nordiques.
10 Paul-Émile Victor et Joëlle Robert-Lamblin (1989) ont écrit un ouvrage sur les jeux, les
gestes et les techniques des Eskimo d'Ammassalik montrant à quel point les jeux et les
rires faisaient partie intégrante de leurs vies quotidiennes.
31toutes disciplines ont cartographié et étudié le Groenland. Au cours de ces
rencontres, les hommes polaires sont passés du statut d'Eskimo au statut d'Inuk aux
yeux des Européens. Cependant, les mythes autour des Inuit n'ont pas cessé d'exister,
même après maintes études scientifiques. Les mythes ont perduré parce que de
nouveaux explorateurs tels Knud Rasmussen et Paul-Émile Victor, continuaient à
faire rêver les gens, futurs touristes.
Fascination touristique et différences culturelles
Les nouveaux visiteurs de l'Arctique, dont l'imaginaire déborde d'envies et de
fantasmes, ont dorénavant la possibilité de fouler les régions polaires grâce aux
e nouvelles technologies qui garantissent à la fois l'aventure et le confort. Le XXI
siècle a médiatisé le réchauffement climatique et a permis à l'homme de prendre
conscience de son rôle dans ces modifications. Les régions arctiques, symbole de
l'état naturel de notre planète, sont devenues, paradoxalement, les régions à visiter
avant qu'elles ne se modifient complètement, emportant avec elles tout ce qu'il y a
de polaire dont son ours blanc comme emblème. Partir dans les régions polaires
devient alors la dernière chance de voir les pôles couverts de glace.
Visiteurs et visités, voilà une nouvelle rencontre qui a son importance. Les
fantasmes étant légion en Arctique, le visiteur ne déroge pas à la règle d'un
imaginaire qui touche les Inuit. Mais l'identité imaginée par les visiteurs
correspondelle à la réalité ? Est-elle eskimo ou inuit ? Quelle image est véhiculée lors d'un
circuit touristique ? Cette image est-elle contrôlée et par qui l'est-elle ? Ces
erencontres du XXI siècle sont courantes et journalières et ne laissent la population
visitée, son identité et sa culture, indifférentes. Ces questionnements m'ont
interpelée. Le tourisme est principalement géré par des entreprises occidentales,
même si les pays émergents comme la Chine envahissent le marché depuis quelques
années déjà. Les flux se déplacent dans un même sens et emportent des touristes
provenant majoritairement de l'Amérique du Nord et de l'Europe vers des pays en
voie de développement, jadis colonisés, jadis exploités. L'industrie touristique
provoque des millions de rencontres interculturelles et des rapports sociaux pas
toujours égalitaires, le sujet est donc inépuisable pour un ethnologue. Et quand,
aujourd'hui, le tourisme insiste sur son caractère durable, respectueux des sociétés
visitées et de son environnement, l'ethnologue peut s'interroger sur son réalisme et sa
mise en action. Un touriste est un consommateur qui attend de son voyage une liste
de services allant du confort de son hôtel aux paysages observés, en passant par la
rencontre avec l'autochtone. L'industrie du tourisme fonctionne selon les lois du
marché, elle répond à la demande et se lance dans un marketing vendant de
l'extraordinaire. Puis la population locale tente à son tour de profiter de la manne
touristique, des allées et venues des visiteurs, mais surtout des allées et venues de
leurs portefeuilles. Que font-ils pour répondre à la demande ? On assiste souvent à
une mise en scène, une folklorisation de la culture visitée, afin de correspondre à la
demande mais tous les pays visités ne s'y adonnent pas. Qu'en est-il du Groenland et
32des Groenlandais ? Leur culture est-elle mise sur le marché pour répondre à la
demande de ceux qui peuvent se permettre un voyage en région polaire ? Quand une
culture est mise sur le marché du tourisme, cela touche-t-il l'identité des populations
visitées et de quelles façons ?
Ces questionnements ont été développés dans ce travail d'étude et des
éléments de réponse offrent une vision des différentes facettes du tourisme, d'un
point de vue culturel et identitaire. Mais pour s'interroger sur la culture inuit
touristifiée, il faut d'abord définir ce qu'est l'identité et la culture inuit puis se
pencher sur la recherche en anthropologie aujourd'hui car la place de l'ethnologue
sur le terrain a changé, les rapports à la population étudiée ont évolué. L'ethnologie a
changé de visage en même temps que les siècles tournaient les pages et j'ai essayé,
edans cette étude, de faire une ethnologie qui interroge le monde du XXI siècle.
Ittoqqortoormiit, un terrain pour une anthropologie
contemporaine
Présentation
Le terrain choisi pour cette recherche en ethnologie a une histoire
eparticulière. Il se situe sur la côte est du Groenland, au 70 parallèle de latitude nord,
à l'embouchure du fjord de Scoresby Sund, le plus grand du monde. Le climat de la
région est un climat du haut-arctique qui fait osciller les températures entre -15°C en
hiver et 5°C en été. Il offre une banquise présente dix mois par an tandis que la nuit
polaire dure 53 jours, du 26 novembre au 17 janvier (Génsbøl, 2004). C'est ici que se
ersitue la ville d'Ittoqqortoormiit, qui, au 1 janvier 2013, comptait 457 habitants
(Statistics Greenland, 2013). La ville vit au rythme des saisons de chasse tout
comme elle vit au rythme de la modernité. Marc Augé (1994) annonce la fin du
grand partage entre le proche et le lointain. En effet, prendre la mesure de la
contemporanéité implique désormais de produire une anthropologie à l'échelle de la
planète. « Aujourd'hui, la planète a rétréci, l'information et les images circulent et,
du même coup, la dimension mythique des autres s'efface. […] Le rapport à l'autre
s'établit dans la proximité, réelle ou imaginaire » (Augé, 1994 : 26). En arrivant sur
le territoire groenlandais, le visiteur, en dehors des paysages, n'est guère déconcerté
par les intérieurs des maisons ou les loisirs des habitants. La culture observable d'un
premier coup d'œil est occidentalisée. Les codes de la quotidienneté paraissent les
mêmes. Pourtant, après quelques semaines à Ittoqqortoormiit, les différences sont
flagrantes. Les loisirs pratiqués ou les objets utilisés, comme le couteau par exemple,
recouvrent des réalités culturelles différentes car la gestuelle est différente. Faire de
l'anthropologie aujourd'hui, c'est aller chercher ce qui se cache derrière les
télévisions, les supermarchés, les terrains de football et les écoles, c'est observer les
façons d'utiliser ces objets et ces structures mondialisés et comprendre le sens que
les Groenlandais leur donnent. À Ittoqqortoormiit, l'important est souvent en dehors
de la ville, l'engouement des foules surgit lors d'une chasse ou lors d'un départ à la
33pêche par exemple. Comment étudier une modernité semblable à la nôtre ? En quoi
diffère-t-elle ? C'est l'objectif de l'anthropologie d'aujourd'hui que de permettre une
intelligibilité de ce monde semblable mais différent en s'interrogeant sur la logique
autochtone, sur la signification et l'utilisation de cette modernité.
Cette communauté, toujours tournée vers la chasse, connait des difficultés
économiques et démographiques. Alors qu'à l'Ouest ou au Sud, le Groenland
développe l'industrie de la pêche, le Nord-Est est une région pauvre en poissons avec
une terre rocailleuse et froide qui empêche toute exploitation agricole. Seules les
exploitations minières et pétrolières sont envisagées mais les explorations dans un
sol gelé et couvert de neige dix mois par an sont coûteuses et délicates. Cela dit, le
territoire est un très bon terrain de chasse, activité sociale et culturelle par
excellence. La chasse mobilise la communauté et la fait vivre, si ce n'est
économiquement, au moins culturellement et semble ainsi marquer une identité.
Les difficultés économiques inquiètent l'État. L'impasse économique due à la
perte de valeur de l'industrie cynégétique trouverait une issue dans la voie du
tourisme. Tant que les exploitations minières et pétrolières ne sont pas mises en
place, l'industrie du tourisme, aux yeux des habitants, paraît la seule capable de
procurer emplois et devises. Cependant, le développement d'une industrie touristique
à Ittoqqortoormiit n'est pas sans poser de questions. La ville d'Ittoqqortoormiit s'est
lancée bien malgré elle dans un virage incertain, cherchant comment se positionner
dans un monde extérieur qui impose ses règles. Nous sommes ici au carrefour de la
tradition et de la modernité, le but étant, pour les chasseurs, de trouver un moyen de
conserver leurs modes de vie, même si, pour cela, il est nécessaire de s'ouvrir au
tourisme.
Problématique
La culture inuit est fascinante, de par son histoire et de par les hommes
euxmêmes. Entendant parler de ce territoire gouverné pour et par les Inuit, dont
l'autonomie présage une indépendance, et de cette culture millénaire réussissant à
survivre aux froids arctiques là où d'autres ont échoué, une grande curiosité est née.
Comment ce peuple vit-il aujourd'hui ? Comment sa culture a-t-elle évolué au fil du
temps ? Et comment les Groenlandais la définissent-ils ? Voilà une première série de
questions qui a donné un fil conducteur à mes recherches mais les interrogations
concernant la culture et le mode de vie ne vont pas sans un autre thème à aborder :
l'interculturalité. Un autre type de questions a donc orienté mes recherches : que se
passe-t-il quand deux cultures se rencontrent ? Que se disent-elles ? Que
partagentelles ? Il me semble que l'anthropologie ne peut plus se faire sans s'interroger sur ces
phénomènes et la rencontre de deux cultures est un objet fascinant pour tout
anthropologue. Cette interculturalité est mise en œuvre dans le secteur du tourisme,
qui, en bon entremetteur, rend observable les cultures et leurs influences. Le
tourisme est un objet d'étude à lui seul, un fait social total comme dirait Marcel
Mauss.
34La culture inuit a connu beaucoup d'influences avant de se tourner vers le
tourisme, ces influences créent en partie l'identité. Toute ces démarches de prise de
conscience d'une culture et d'une identité sont à mettre en lumière, à étudier, avant
de saisir le rôle de l'occidentalisation dont le tourisme fait partie. L'identité des Inuit,
que l'environnement polaire a modelée, a connu un grand tournant à l'arrivée des
eDanois. Comment s'affirme-t-elle aujourd'hui ? Au XXI siècle, les apports
extérieurs sont nombreux. L'administration danoise a joué un grand rôle dans la
modification de l'identité inuit mais les Américains ont aussi eu leur part
d'influences. Et aujourd'hui, avec un Groenland touché par le réchauffement
climatique, les entreprises étrangères de tout horizon influencent aussi le devenir de
la population groenlandaise. Il faudra, au préalable, mettre à jour ces interculturalités
différentes. Qu'est-ce que la culture inuit, vue par les Groenlandais eux-mêmes et
vue par les étrangers, des colons aux touristes en passant par les missionnaires et les
administrateurs ?
Ma problématique se focalise sur le tourisme comme cadre de recherches,
comme producteur d'interculturalité, pour, avant tout, mettre en avant une identité
inuit en évolution et en questionnement. Si le tourisme est au cœur de mes
recherches, il n'est pas l'élément central mais le révélateur de mécanismes
identitaires et culturels. L'identité des Groenlandais d'Ittoqqortoormiit et leur culture
sont les éléments centraux de mes travaux, interrogeant l'avenir vers lequel elles se
tournent. Par là même, le tourisme se fait outil pour comprendre l'interculturalité en
milieu polaire. Il faudra, bien sûr, le définir, mettre à jour ses enjeux et ses pouvoirs
et surtout en faire une approche scientifique que les sciences sociales se sont
évertuées à donner depuis les années 1960.
Avec un tourisme grandissant dans la région de Scoresby Sund, ma première
hypothèse consiste à imaginer un impact, une influence sur la vie locale. Le tourisme
polaire se développant, comment s'insère-t-il dans la vie collective et individuelle
locale ? Quelles relations s'établissent entre les visiteurs et les visités ? Et surtout,
favorise-t-il la préservation, la valorisation, la perte et/ou la redécouverte de la
culture et de l'identité inuit ? Qu'attendent les visiteurs en parcourant la ville
d'Ittoqqortoormiit ? Que souhaitent partager les habitants ? Quels éléments culturels
peut-on mettre en tourisme ? La communauté d'Ittoqqortoormiit est en grande
difficulté économique et mise en partie sur le tourisme mais nous pouvons nous
demander s'il représente réellement la porte salvatrice d'une économique plongeante.
Ainsi ma problématique tournera autour du thème de l'identité, du tourisme et de
l'interculturalité et pose la question suivante : la culture de la communauté
d'Ittoqqortoormiit et le tourisme au Scoresby Sund sont-ils compatibles ?
Tout au long de ce livre, je présenterai la construction, au fil des siècles, de
l'identité inuit, à travers l'histoire des migrations, puis à travers le regard des
Européens, et les interactions produites par ces deux cultures. L'identité d'un groupe
se définit par une culture particulière, ainsi, je développerai les caractéristiques de la
« civilisation du phoque » dont Paul-Émile Victor et Joëlle Robert-Lamblin
produisirent un bel ouvrage en deux volumes (1989, 1993). Une fois les bases de
l'histoire et de la culture posées, je m'interrogerai sur le développement du
eGroenland au XXI siècle, l'impulsion que le gouvernement autonome donne à son
35territoire et les directions qu'il lui fait prendre, notamment le fait que le Groenland
mette l'accent sur l'exploitation de ses ressources naturelles mais aussi sur
l'accroissement de son tourisme. Je m'attarderai sur le tourisme vu par les sciences
sociales afin de mettre à jour ses mécanismes car le tourisme pose des
questionnements intéressants quant à l'identité véhiculée par l'industrie touristique.
Et les possibilités qu'il donne à une communauté en difficulté économique telle celle
d'Ittoqqortoormiit ne sont pas inintéressantes.
Méthodologie
Choix du terrain
Bien souvent, l'enquêteur n'est jamais véritablement maître de son terrain,
cela dépend des moyens, des autorisations, de la situation familiale, etc. Mes
enquêtes de terrain au Groenland ont été diachroniques. Elles se sont organisées en
un voyage par an durant quatre années dont trois années en un même lieu. Les
terrains s'étalaient de plusieurs semaines à plusieurs mois et ces différents séjours
m'ont permis d'appréhender mon sujet dans le temps. La temporalité de l'enquête
n'est pas toujours choisie mais morceler les visites au Groenland est une approche
intéressante car cela permet d'observer les changements et de voir évoluer des
projets, tout comme cela m'a permis de créer des relations durables avec un certain
nombre d'habitants.
Mon premier terrain, un peu particulier par rapport aux suivants, s'est déroulé
au sud du Groenland, à Qassiarsuk. Embauchée durant la saison touristique estivale
comme guide de randonnée pour une entreprise espagnole, j'ai mesuré l'importance
que prenait le tourisme polaire au Groenland et interrogé les implications d'un tel
tourisme pour la population locale. De la nature à la culture (2009), mémoire de
master, retrace l'historique du tourisme polaire, les souhaits de la population
touristique et la place de la culture, aussi bien dans l'offre touristique, qu'au
quotidien, lors des échanges interculturels.
Dans le cadre de mon doctorat, je me suis tournée vers la côte est du
Groenland, en partie par tradition française car les lectures de Paul-Émile Victor,
Robert Gessain, Pierre Robbe et Joëlle Robert-Lamblin m'ont vivement intéressée
mais aussi parce que cette région, très peu peuplée, a une histoire différente. Mes
deux terrains suivants, en 2010 et 2011, se sont déroulés pendant l'été, l'un à Tasiilaq
et Ittoqqortoormiit, l'autre uniquement à Ittoqqortoormiit. Ayant visité les deux villes
de la côte est, Tasiilaq et Ittoqqortoormiit, j'ai observé un tourisme développé à
Tasiilaq, avec des liaisons régulières provenant d'Islande, plusieurs entreprises
étrangères installées sur place offrant un tourisme d'aventure, une coopérative
d'artisanat, hôtels et restaurants et un office de tourisme fourni en propositions de
circuits d'aventure, séjours culturels et souvenirs. Je me suis tournée vers la localité
d'Ittoqqortoormiit pour mon étude car Ittoqqortoormiit est la seule localité habitée à
l'année dans la région de Scoresby Sund et mes recherches se sont relevées plus
36aisées. En effet, les relations entre les différentes structures et les différents acteurs
et groupes sociaux étaient facilement identifiables. Faire son terrain dans une petite
localité permet de connaître l'ensemble de la population et d'en interroger un grand
nombre. Par ailleurs, l'évidence de la chasse, même si elle ne s'est pas révélée
immédiatement, m'a fortement attirée car ce mode de vie était l'illustration de mes
lectures. La région de Scoresby Sund est un haut lieu de faune arctique et un des
meilleurs terrains de chasse. Le fait que la chasse soit encore pratiquée et valorisée
par l'ensemble de la population m'a paru intéressant. Et j'ai souhaité étudier ce trait
culturel si marqué au moment de la saison touristique.
La saison estivale est la période des croisières. Ce mode de tourisme apporte
un grand nombre de visiteurs en un laps de temps très court et le regard que visiteurs
et visités portent les uns sur les autres est révélateur. Mais à Ittoqqortoormiit, la vraie
saison touristique se passe au printemps, un printemps enneigé où la température
avoisine les -15°C. C'est au printemps, entre les mois d'avril et juin, qu'une partie
11des chasseurs vit du tourisme grâce aux circuits en chiens de traîneau . Les
Groenlandais d'Ittoqqortoormiit vivent au rythme de la neige, de la banquise et de la
glace qui sont présentes une grande partie de l'année. Durant ces mois d'hiver et de
printemps, la culture groenlandaise se révèle et s'observe. Nous le verrons plus loin
avec Marcel Mauss qui oppose la vie d'été et la vie d'hiver, les sociétés eskimo
développent deux cultures différentes associées à des rites, croyances et coutumes
edistinctes. Et dans une petite ville située au-delà du 70 parallèle nord, « l'hivernité »
(Hamelin, 2002) s'impose et impose aux habitants un rythme de vie que les touristes
souhaitent expérimenter. Ainsi, mon dernier terrain s'est déroulé de mars à juin 2012,
pour observer la vie hivernale, le retour du printemps, l'enthousiasme des chasseurs
à l'arrivée des animaux migrateurs et les activités touristiques qui s'intercalent entre
deux parties de chasse où le Groenlandais redevient nomade sur les traces des ours,
des phoques et des narvals.
Enquêteur/enquêté, une relation complexe
Selon les époques, l'histoire de l'ethnologie témoigne de différentes
conceptions de l'enquête de terrain, le statut de l'ethnologue évoluant en même
temps que la recherche en ethnologie. Aujourd'hui, le terrain est au centre de toute
recherche ethnologique et penser aux statuts, aux rôles et à l'identité de l'enquêteur et
de l'enquêté est une des étapes à la préparation du terrain. On oppose souvent ces
deux combinaisons : enquêteur/enquêté ; sujet/objet où « le chercheur serait celui
qui pense, et le cherché celui qui est pensé » (Morice, 2005 : 505), mais le cherché
pense, questionne, juge, oriente. Il accorde ou non de la valeur aux activités de
l'ethnologue et remet en cause un travail où la question « à quoi sert ce que vous
faites ? » ne trouve pas de réponse simple. Il est difficile d'étudier l'homme de façon
neutre car l'interviewé se fonde sur ce que l'enquêteur attend de lui et s'y adapte
11 « Chiens de traîneau » ou « traîneau à chiens », les deux formules sont possibles mais la
première est la plus utilisée et celle que j'ai le plus lue.
37(Blanchet et Gotman, 1992). L'enquête de terrain est un échange, et une discussion
doit apporter autant à l'enquêteur qu'à l'enquêté. « La réciprocité attendue n'est pas
un phénomène simple. […] Premièrement, les gens que l'on veut mettre en situation
d'enquête attendent que leur intérêt dans l'affaire soit défini ; deuxièmement, pour
eux la recherche sociologique s'inscrit dans une problématique de pouvoir »
(Morice, 2005 : 516).
Les intérêts des enquêtés peuvent être matériels et mettre ainsi l'ethnologue
face à une situation paradoxale. S'il monnaye ses informations, celles-ci s'adapteront
aux attentes de l'ethnologue, s'il ne les monnaye pas, tous les informateurs potentiels
n'ouvriront pas leur porte. Les relations de pouvoir peuvent aussi être
embarrassantes pour l'enquêteur. Quand un informateur introduit le chercheur dans
un groupe social particulier, ce dernier peut avoir des difficultés à entrer dans un
autre groupe. De plus, parce que l'informateur est écouté et respecté, le groupe
auquel il appartient ou sur lequel il exerce une influence répondra aux questions du
chercheur sans toujours le vouloir vraiment.
Bien qu'aucun ethnologue ne puisse échapper à l'adage « observer, c'est
transformer » dont Pierre Bourdieu disait que « seul l'astronome pouvait y
échapper » (Bourdieu, 1993), il convient cependant de mettre à jour ces
transformations potentielles et de les prendre en compte dans l'analyse des données.
Être ethnologue sur le terrain, c'est reconnaître tous ces éléments perturbant la
neutralité car l'homme n'est pas neutre par essence et le travail de terrain commence
bien en amont, par les relations tissées notamment à travers l'outil Internet. De
même, le chercheur doit ajuster son comportement vis-à-vis de la population. La
population groenlandaise est réservée de nature, traditionnellement calme et ne
montre ni ses sentiments, ni sa joie ou ses colères, réservés aux enfants ou aux
instants festifs alcoolisés. Les habitants expriment très peu leurs sentiments. C'est ce
que retient un Danois vivant à Ittoqqortoormiit depuis plus de 40 ans : « Quand il y
a un problème, ils ne le disent pas et un jour, tout sort, souvent avec l'aide de
l'alcool. L'alcool est l'expression de leur colère et de leurs sentiments » (mai 2012).
Les écoles, notamment sur la côte ouest, développent des cours sur la façon
d'exprimer les sentiments, d'après le postulat selon lequel la non-expression est
malsaine et l'aboutissement de la non-expression est le suicide. L'ethnologue doit
donc avoir conscience que les Inuit, sans faire de généralité, peuvent avoir des
difficultés à parler d'eux-mêmes.
Cependant, tel ou tel comportement de la part du chercheur, qu'il soit à
l'écoute, discret ou inquisiteur, n'explique pas sa présence, ce qu'il cherche, et ce
qu'il veut obtenir. La légitimité du chercheur est une question à laquelle il doit
pouvoir répondre sans équivoque pour obtenir ses informations. Peut-il étudier cette
partie du monde, cette société juste parce qu'il sent des affinités ? Doit-il être
mandaté par l'État, une association ou une entreprise pour justifier sa présence et les
questions qu'il pose ?
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