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L'assassinat de Robespierre

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15mn d'Histoire : une collection numérique de textes courts pour apprendre et comprendre l'Histoire en 15 minutes !
Le 28 juillet 1794, Robespierre est invité à venir poser sa tête sous le couperet de la machine infernale mise au point par le mécanicien Tobias Schmidt après que le député du tiers état Joseph Ignace Guillotin eut fait voter, en septembre 1791, un article du Code pénal stipulant que " tout condamné à mort aura la tête tranchée ". C'est ici que prend fin la vie du "tyran", en ces lieux où fut écourté la vie d'un bon millier de citoyens, et non des moindres – Louis XVI, Marie-Antoinette, Charlotte Corday, Philippe d'Orléans, Danton, Malesherbes...



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couverture

DU MÊME AUTEUR

Héros trahi par les Alliés : le général Mihailović, 1893-1946, Perrin, 1999 ; coll. « Tempus », 2011.

Prix Henri de Régnier de l’Académie française et Prix Auguste Gérard de l’Académie des sciences morales et politiques.

Le Goût de Belgrade, Mercure de France, 2001.

Il s’appelait Vlassov, JC Lattès, 2004.

Le Roman de Belgrade, éditions du Rocher, 2010 ; repris chez Perrin sous le titre Histoire de Belgrade, coll. « Tempus », 2013.

Prix Karić.

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Jean-Christophe Buisson

L'assassinat de Robespierre

images

A mon père, Jean-Louis Buisson, disparu en février 2012,
qui m’enseigna le goût de l’Histoire et des histoires.

A Pierre Schoendoerffer, disparu en mars 2012,
qui me donna l’envie de les transmettre.

Paris,
 28 juillet 1794

L’assassin assassiné

« J’ai tué un homme pour en sauver 100 000 »

Le 17 juillet 1793, Marie-Anne Charlotte de Corday d’Armont, dite Charlotte Corday, descendante directe de Pierre Corneille, est condamnée à la guillotine pour avoir assassiné d’un coup de poignard Jean-Paul Marat dans sa baignoire, quatre jours plus tôt. La phrase qu’elle a lancée au Tribunal révolutionnaire pour justifier son acte n’est pas anodine. Elle fait directement écho à une formule prononcée le 21 janvier précédent, quelques heures avant l’exécution de Louis XVI, par Maximilien de Robespierre.

L’insolence de Charlotte Corday, ajoutée à son acte, aurait dû décupler la rage et la tristesse de celui qui, à trente-cinq ans, va faire partie dans quelques jours des douze membres du Comité de salut public, l’organe institutionnel qui dirige la France depuis la chute de la royauté : Marat était un de ses amis proches. Pourtant, il n’en est rien. Au contraire. A ceux réclamant la panthéonisation de l’intraitable directeur du journal L’Ami du peuple, de l’infatigable artisan de la cause révolutionnaire, du chantre inlassable de la guerre à outrance aux ennemis de la France coalisés, Robespierre oppose une fin de non-recevoir. « Les honneurs du poignard me sont aussi réservés. La priorité n’a été déterminée que par le hasard », grince-t-il amèrement devant des proches médusés. Aucun doute : il est jaloux du martyre de Marat ! Et se rêve, lui aussi, tombant sous les coups des contre-révolutionnaires.

Un an plus tard, le 3 prairial de l’an II (22 mai 1794), Robespierre manque de peu l’occasion de voir son vœu exaucé. Depuis plusieurs jours, un certain Henri Admirat, cinquante ans, ancien domestique du chambellan de l’empereur d’Autriche, cherche à le tuer. Acoquiné avec une ci-devant, Marie-Suzanne de La Martinière, il traîne de tripot en débit de boissons, à proximité des Tuileries où siège l’Assemblée nationale, guettant le moment où il verra apparaître sa cible. Il a sur lui en permanence un pistolet et un peu de poudre – de mauvaise qualité. Ses motivations ne sont pas très claires : entre l’envie d’épater sa belle, le besoin de glaner un quart d’heure de célébrité, le vague sentiment qu’il débarrasserait la France d’un monstre – depuis plusieurs mois, Robespierre multiplie les initiatives plongeant le pays dans une spirale sanguinaire.

Ce soir-là, Admirat rentre une nouvelle fois bredouille de sa chasse à l’homme. Dans l’immeuble où il habite, rue Favart, vit Jean-Marie Collot d’Herbois. Comédien et dramaturge, l’homme s’est lui aussi fait élire à la Convention. Comme Robespierre, il siège à l’extrême gauche, du côté de la Montagne. A Lyon, quelques mois plus tôt, au côté du féroce Fouché, il a fait mitrailler des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants rétifs aux délices de la Révolution. Ivre, fatigué, frustré par plusieurs jours de vaine quête, Admirat décide de décharger son amertume sur son voisin. L’arme fait long feu, il est arrêté. A la Convention, on présente lyriquement la chose : un policier patriote dénommé Geoffroy serait passé par là au moment de l’attentat et, au péril de sa vie, aurait sauvé le représentant du peuple menacé par un complot contre-révolutionnaire dont Admirat ne serait qu’un des multiples sicaires. Dans les jours qui suivent, effectivement, plus de cinquante contre-révolutionnaires supposés sont jetés aux fers, jugés pour atteinte à la sûreté de la République et condamnés à mort. En juin, vêtus de la chemise rouge des assassins et des empoisonneurs, Admirat et les autres membres supposés du complot sont exécutés. Parmi eux, Cécile Renault. Cette jeune femme analphabète, fille d’un modeste papetier du quartier, savait que Robespierre habitait depuis l’été 1791 au 366, rue saint-Honoré, au-dessus de l’atelier d’un menuisier, Maurice Duplay, patriarche quinquagénaire d’une famille dévouée corps et âme à l’Incorruptible : lui-même, ancien citoyen actif de la redoutable section des Piques, Jacobin fervent et bientôt membre du Tribunal révolutionnaire, sa femme (qui appelle Maximilien « le sauveur »), son neveu, devenu le fidèle secrétaire de Robespierre après avoir perdu une jambe en 1792 à Valmy, son fils et ses quatre filles, Elisabeth, Sophie, Victoire et Eléonore, folle d’amour pour son prestigieux hôte. Chaque matin, Robespierre trouvait des fleurs du jardin sur son bureau, jabot et manchettes de chemise parfaitement repassés, petits plats savoureux à emporter pour ses longues séances à l’Assemblée… Par pure coïncidence, le lendemain du jour où Admirat avait tiré sur Collot d’Herbois, sans avoir nullement eu connaissance de cet attentat, Cécile Renault s’était, elle, rendue rue Saint-Honoré et avait demandé à rencontrer le grand homme. C’est une des filles Duplay qui lui avait ouvert la porte et exigé, méfiante, que l’inconnue ôtât le chiffon qui recouvrait son panier. A l’intérieur se trouvaient deux couteaux…

Si ce double événement a rehaussé, comme s’il en était besoin, le prestige de Robespierre auprès des Duplay, mais aussi de la Convention et d’une partie du peuple français, l’intéressé le vit, lui, avec accablement. Dans les jours qui suivent, il semble déboussolé. Déprimé, même. Il passe des heures entières dans sa petite chambre au plafond bas, couché dans son lit en noyer couvert d’un damas bleu à fleurs blanches cousu dans une robe de la mère Duplay ou assis sur une chaise de paille devant sa table sur laquelle s’entassent discours, décrets et condamnations à signer. Il ne prend même plus la peine d’enfiler son célèbre gilet clair, sa culotte noire, ses bas blancs, ses manches de dentelle et ses souliers vernis à boucles d’argent quand ses amis viennent le visiter. Ceux-ci le trouvent sans force, nerveux, fatigué, le corps secoué de gestes brusques, ses yeux atteints d’un clignotement « continuel et pénible ». Ils notent qu’il ne prend même plus la peine de ramener ses cheveux en arrière et de bomber le torse quand il se lève, habitude contractée à l’adolescence pour faire oublier sa petite taille. Aux uns et aux autres, il tient des discours morbides où il évoque sa prochaine disparition. Tout le monde veut sa peau, répète-t-il sans cesse : les royalistes, bien entendu, mais aussi les révolutionnaires de toutes tendances. Les modérés comme les maximalistes. Même dans ce cher club des Jacobins qu’il a fondé, présidé et nettoyé de ses éléments modérés et qui siège tout à côté, au 328 de la rue Saint-Honoré, il croit deviner la présence d’ennemis décidés à sa perte.

Le 26 mai, il sort enfin de sa retraite – et de sa déprime. Il a bien réfléchi. S’il veut échapper à la mort, il doit frapper le premier. Et fort. Devant la Convention, il montre un visage déterminé. « Je suis entouré d’assassins », lance-t-il aux élus, avant de réaffirmer sa confiance en la saine violence pour combattre les adversaires de la liberté. « Nous tracerons de notre sang la route de l’immortalité » sont les derniers mots de son intervention qui augure d’une nouvelle radicalisation de la Révolution.

Du sang, Dieu sait s’il en a déjà coulé et si lui-même en a fait couler depuis qu’il dirige, avec Saint-Just et Couthon, le Comité de salut public. Et pas seulement du sang bleu comme celui de Marie-Antoinette ou de Philippe Egalité, exécutés à l’automne précédent. Ces derniers mois, comme les Girondins un an plus tôt, des dizaines d’anciens compagnons de lutte ont aussi été victimes de sa folie meurtrière : les Enragés hébertistes en mars, Danton et ses partisans un mois plus tard, et même Desmoulins, l’ami d’enfance qui l’avait choisi pour être le parrain de son fils Horace et dont il avait signé l’acte de mariage. A chaque vague de massacres, Robespierre avait trouvé une justification incontestable : les premiers menaçaient, par leur extrémisme, de faire déraper la Révolution ; les deuxièmes, par leur modération, de la ralentir ; le troisième, par son vice, de la corrompre. Dans tous les cas, Robespierre ne cherchait qu’à conserver le pouvoir. Par la terreur : « Ce n’est pas assez d’étouffer une faction, il faut les écraser toutes, il faut attaquer celle qui existe encore avec la même fureur que nous avons montrée en écrasant l’autre. » Ivre d’action, Robespierre l’est tout autant de son verbe.