L'Histoire est une littérature contemporaine . Manifeste pour les sciences sociales

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L'histoire n'est pas fiction, la sociologie n'est pas roman, l'anthropologie n'est pas exotisme, et toutes trois obéissent à des exigences de méthode. À l'intérieur de ce cadre, rien n'empêche le chercheur d'écrire.


Concilier sciences sociales et création littéraire, c'est tenter d'écrire de manière plus libre, plus originale, plus juste, plus réflexive, non pour relâcher la scientificité de la recherche, mais au contraire pour la renforcer. L'histoire est d'autant plus scientifique qu'elle est littéraire.


Réciproquement, la littérature est compatible avec la démarche des sciences sociales. Les écrits du réel – enquête, reportage, journal, récit de vie, témoignage – concourent à l'intelligibilité du monde. Ils forment une littérature qui, au moyen d'un raisonnement, vise à comprendre le passé ou le présent.


Des sciences sociales qui émeuvent et captivent ? Une littérature qui produit de la connaissance ? Il y a là des perspectives nouvelles pour le siècle qui s'ouvre.



I. J.




Éditeur et écrivain, Ivan Jablonka est professeur d'histoire à l'université Paris 13. Ce livre fait suite à Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus, publié au Seuil dans " La Librairie du XXIe siècle " (2012), qui a reçu le prix du Sénat du livre d'histoire, le prix Guizot de l'Académie française et le prix Augustin-Thierry des Rendez-vous de l'histoire de Blois.


Publié le : jeudi 25 septembre 2014
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EAN13 : 9782021137217
Nombre de pages : 352
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e LA LIBRAIRIE DU XXI SIÈCLE
Collection dirigée par Maurice Olender
Ivan Jablonka
L’histoire est une littérature contemporaine
Manifeste pour les sciences sociales
Éditions du Seuil
 978-2-02-113720-0
© Éditions du Seuil, septembre 2014
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Peut-on imaginer des textes qui soient à la fois histoire et littérature ? Ce défi n’a de sens que s’il fait naître des formes nouvelles. L’histoire et la littérature peuvent être autre chose, l’une pour l’autre, qu’un cheval de Troie. Mon idée est la suivante : l’écriture de l’histoire n’est pas simplement une technique (annonce de plan, citations, notes en bas de page), mais un choix. Le chercheur est placé devant unepossibilité d’écriture. Réciproquement, une possibilité de connaissanceà l’écrivain : la littérature s’offre est douée d’une aptitude historique, sociologique, anthro-pologique. e Parce que, au  siècle, l’histoire et la sociologie se sont séparées des belles-lettres, le débat est habituellement sous-tendu par deux postulats : les sciences sociales n’ont pas de portée littéraire ; un écrivain ne produit pas de connaissances. Il faudrait choisir entre une histoire qui serait « scientifique », au détriment de l’écriture, et une histoire qui serait « littéraire », au détriment de la vérité. Cette alternative est un piège. En premier lieu, les sciences sociales peuvent être littéraires. L’histoire n’est pas fiction, la sociologie n’est pas roman, l’anthropologie n’est pas exotisme, et toutes trois obéissent à des exigences de méthode. À l’intérieur de ce cadre, rien n’empêche le chercheur d’écrire. Fuyant l’érudition qu’on jette dans un non-texte, il peut incarner un raisonnement 7
l’histoire est une littérature contemporaine
dans un texte, élaborer une forme au service de sa démons-tration. Concilier sciences sociales et création littéraire, c’est tenter d’écrire de manière plus libre, plus juste, plus originale, plus réflexive, non pour relâcher la scientificité de la recherche, mais au contraire pour la renforcer. Car, si l’écriture est une composante incontournable de l’histoire et des sciences sociales, c’est moins pour des raisons esthétiques que pour des raisons de méthode. L’écriture n’est pas le simple véhicule de « résultats », elle n’est pas l’emballage qu’on ficelle à la va-vite, une fois la recherche terminée ; elle est le déploiement de la recherche elle-même, le corps de l’enquête. Au plaisir intellectuel et à la capacité épistémologique s’ajoute la dimension civique. Les sciences sociales doivent être discutées entre spécialistes, mais il est fondamental qu’elles puissent aussi être lues, appréciées et critiquées par un public plus large. Contribuer, par l’écri-ture, à l’attrait des sciences sociales peut être une manière de conjurer le désamour qui les frappe à l’université comme dans les librairies. En deuxième lieu, je souhaite montrer en quoi la litté-rature est apte à rendre compte du réel. Tout comme le chercheur peut incarner une démonstration dans un texte, l’écrivain peut mettre en œuvre un raisonnement histo-rique, sociologique, anthropologique. La littérature n’est pas nécessairement le règne de la fiction. Elle adapte et parfois devance les modes d’enquête des sciences sociales. L’écrivain qui veut dire le monde se fait, à sa manière, chercheur. Parce qu’elles produisent de la connaissance sur le réel, parce qu’elles sont capables non seulement de le représenter (c’est la vieillemimesis) mais de l’expliquer, les sciences sociales sont déjà présentes dans la littérature – carnets de voyage, mémoires, autobiographies, correspondances, témoignages, journaux intimes, récits de vie, reportages, tous ces textes où quelqu’un observe, dépose, consigne, examine, transmet, raconte son enfance, évoque les absents, 8
l’histoire est une littérature contemporaine
rend compte d’une expérience, retrace l’itinéraire d’un indi-vidu, parcourt un pays en guerre ou une région en crise, enquête sur un fait divers, un système mafieux, un milieu professionnel. Toute cette littérature révèle une pensée historienne, sociologique et anthropologique, forte de cer-tains outils d’intelligibilité : une manière de comprendre le présent et le passé. Voici donc les questions auxquelles ce livre tente de répondre : – Comment renouveler l’écriture de l’histoire et des sciences sociales ? – Peut-on définir une littérature du réel, une écriture du monde ? Ces questions convergent vers une troisième, plus expé-rimentale : Peut-on concevoir des textes qui soient à la fois littérature et sciences sociales ? On réfléchit à la manière d’écrire l’histoire depuis que l’histoire existe. Il y a deux siècles et demi, Voltaireobser-vait qu’« on en a tant dit sur cette matière, qu’il faut ici 1 en dire très peu ». On s’est moins demandé ce que les sciences sociales apportaient à la littérature et ce que la littérature faisait aux sciences sociales. La raison en est que ces dernières sont relativement jeunes. Depuis le début du e  siècle, l’histoire et la sociologie forment une « troisième culture », entre les lettres et les sciences dites exactes. Les guerres mondiales et les crimes de masse ont aussi changé la donne : histoire, témoignage, littérature n’ont plus la même signification depuis 1945. Ce livre traite de la littérature perméable au monde, de l’histoire-science sociale, de la recherche en tant qu’elle est méthode et création,épistémologie dans une écriture. L’his-
1. Voltaire, « Histoire », in D’Alembert, Denis Diderot,Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers […], tome VIII, Neuchâtel, Faulche, 1765, p. 220-225. 9
l’histoire est une littérature contemporaine
toire est plus littéraire qu’elle le veut ; la littérature plus historienne qu’elle le croit. Chacune est plastique, riche d’extraordinaires potentialités. Depuis quelques années, les initiatives fleurissent de toutes parts, dans des revues, dans des livres, sur Internet et au sein de l’université. On sent un immense appétit, du côté des chercheurs, des écrivains, des journalistes, et une immense attente, du côté des lecteurs. Cela ne revient pas à dire que tout est dans tout. Il y a les sciences sociales, il y a la littérature : la ligne de démarca-tion existe. Si, comme le dit Philip Roth, l’écrivain « n’a de 1 responsabilité envers personne », le chercheur est au moins responsable de l’exactitude de ce qu’il affirme. Je souhaite simplement mener une réflexion sur les genres, pour voir si la ligne de démarcation ne pourrait pas devenir un front pionnier. Explorer une piste, non asséner une norme. « Nous pouvons » au lieu de « il faut ». Je voudrais suggérer un possible, indiquer un chemin où, parfois, l’on irait marcher.
Écrirelhistoire
Parler d’« écriture de l’histoire » au sens fort (l’écriture comme forme littéraire, l’histoire comme science sociale) oblige à s’intéresser aux rapports entre littérature et histoire. Or ces notions sont si polysémiques, si fluctuantes, si récentes à certains égards, que les rapprocher fait immanquablement naître des malentendus. Première méprise : la littérature et l’histoire seraient dans un rapport d’identité évident. Le roman historique n’en est-il pas la preuve ? En fait, ce genre littéraire adhère à une conception épico-mémorielle qui remonte à l’Antiquité : l’histoire, dit Cicéron, traite de faits « importants et dignes
1. Cité dans « Les carnets de route de François Busnel », France 5, 17 novembre 2011.
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