La Conversion d'Hermann le Juif. Autobiographie, histoire et fiction

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Vers le milieu du XIIe siècle, un juif originaire de Cologne, converti au christianisme et devenu prêtre à Cappenberg, en Westphalie, écrit en latin, sous le nom d'"Hermann l'ancien juif", le récit de sa conversion (Opusculum de conversione sua). Cette "autobiographie" est l'une des toutes premières en Occident depuis les célèbres Confessions de saint Augustin. Ce texte singulier divise les historiens, les uns y voyant le "récit vrai" d'un authentique juif converti, les autres une pure "fiction" forgée par des clercs chrétiens. Jean-Claude Schmitt montre que la question est mal posée: ce récit à la première personne est à la fois "vrai" et "fictif", et il est vain de lui chercher un auteur, fût-ce un juif converti. Hermann a bien pu exister et contribuer à la mise par écrit de sa propre histoire, mais l'Opusculum n'en est pas moins une oeuvre collective, peut-être destinée à illustrer le rayonnement de l'abbaye prémontrée de Cappenberg.


Plutôt que de se battre sur une question d'attribution, mieux vaut déplacer les questions et interroger le contenu du texte pour en comprendre les significations dans la société et la culture de l'époque. Qu'en est-il alors de l'autobiographie et de la subjectivité, de la fonction des rêves dans les cultures juive et chrétienne, de la légitimité des images religieuses dans un cadre monothéiste, de la conversion individuelle et collective, du nom et de l'identité? Simultanément, l'auteur saisit l'occasion des débats suscités par l'Opusculum pour s'interroger plus fondamentalement sur les manières dont les historiens pensent et écrivent l'histoire.


Ainsi, non seulement l'étude de cas est-elle guidée par une ample problématique, mais elle se double tout au long de la démonstration d'une mise en question critique du travail de l'historien, faisant de ce livre une leçon de méthode.


Publié le : samedi 25 octobre 2014
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EAN13 : 9782021114997
Nombre de pages : 384
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Jean-Claude Schmitt
La Conversion d’Hermann le Juif
Autobiographie, histoire et fiction
Éditions du Seuil
LA LIBRAIRIE DU XXIeSIÈCLE
Collection dirigée par Maurice Olender
Jean-Claude Schmitt
La Conversion d’Hermann le Juif
Autobiographie, histoire et fiction
Éditions du Seuil
ISBN978-2-02-111498-0
©ÉDITIONS DU SEUIL,JANVIER2003
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J’ai appris quelque chose d’essentiel pour mon travail, la différence entre fiction et réalité et comment la réalité a besoin d’être complétée par la fiction pour rendre la vie plus facile.
PEDROALMODOVARCABALLERO (Le Monde, 17 septembre 1999).
Introduction
Ce livre invite à un double dépaysement. Dans le temps, en faisant remonter les siècles jusqu’au début duXIIesiècle. Dans l’espace, en entraînant le lecteur vers une région dont il n’est peut-être pas familier, le nord-ouest de l’Allemagne, très exactement la région actuelle de Rhénanie-Westphalie, entre Cologne et, plus à l’est, Münster (voir carte, p. 23). L’occasion de ce voyage à rebours dans le temps, joint à un déplacement dans l’espace, est un texte – l’Opusculum de conversione sua, dû àHermannus quondam Judaeus, «Hermann l’ancien juif» – rédigé en latin auXIIesiècle. Ce texte nous a été transmis par deux manuscrits datés des envi-rons de 1200. Ses dimensions sont modestes: quelques dizaines de feuillets manuscrits, 58 pages exactement dans son édition critique moderne, publiée en 1963 par Gerlinde Niemeyer dans lesMonumenta Germaniae Historica. Le seul commentaire de l’éditrice comporte une bonne dizaine de pages de plus que le texte lui-même. Auparavant, trois éditions successives avaient vu le jour entre la fin duXVIIesiècle et le milieu duXIXesiècle, la troisième en 1854 dans le tome 170 de laPatrologia latinade l’abbé Jacques-Paul Migne, un des piliers, jusqu’à aujourd’hui, de la recherche historique. Les deux manuscrits les plus anciens (d’autres existent, mais pas avant leXVIIesiècle), ne proviennent pas de Rhénanie-Westphalie, mais des régions plus orientales de Saxe et de Bohême. Ils ont appartenu à des bibliothèques monastiques de l’ordre de Cîteaux, et non à des abbayes ou prieurés de l’ordre des chanoines réguliers de Prémontré, qui est pourtant directement concerné par le texte. La provenance lointaine de ces manuscrits atteste la diffusion rapide du texte grâce aux réseaux des établissements religieux. Le plus ancien manuscrit, aujourd’hui conservé à Rome, à la 9
LA CONVERSION D HERMANN LE JUIF Bibliothèque apostolique vaticane (ms. lat. 504, f. 71 v-93 r), date de la fin duXIIesiècle. Le volume dans lequel se trouve le texte contient en outre des écrits théologiques de saint Jérôme et une histoire de Troie. Le second manuscrit date du début du XIIIesiècle et se trouve aujourd’hui à la bibliothèque de l’université de Leipzig (ms. 200, f. 178 r-185 v). Des marques de possession indiquent que le manuscrit a appartenu à la bibliothèque du monastère cistercien d’Altzelle, près de Nossen, en Saxe. Outre l’Opusculum, ce manuscrit contient un commentaire d’Isaïe par saint Jérôme et d’autres textes de ce dernier, ainsi qu’une descrip-tion de la Jérusalem céleste et une lettre du pape Innocent III destinée aux participants de la croisade de 1204. À la fin du XVIIesiècle au plus tard, ce manuscrit se trouvait à la bibliothèque de l’Académie Paul de Leipzig où un érudit, Johann Benedikt Carpzov, le fit transcrire en vue de la première édition imprimée. On connaît d’autres copies plus tardives du texte. Elles provien-nent de sa région d’origine, la Westphalie, et plus précisément des établissements prémontrés de Cappenberg et Scheda. Elles datent duXVIIesiècle et renseignent, comme on le verra, sur la réputation tardive de l’auteur supposé du document: le juif converti Hermann. Rien ne justifierait jusque-là que nous nous arrêtions spéciale-ment à ce texte, s’il n’offrait, pour son époque, un contenu d’une rare originalité. Il se présente en effet sous la forme de ce que nous nommons aujourd’hui une autobiographie, qui plus est, l’auto-biographie d’un juif converti, «Hermann l’ancien juif».
C’est en réfléchissant aux problèmes de la représentation de soi auxXIe-XIIesiècles, en relation avec les questions du rêve et des images, que j’ai rencontré pour la première fois ce texte, il y a plus de quinze ans. Peu à peu, il m’est apparu que s’y croisaient des problèmes cruciaux pour une anthropologie historique de l’époque médiévale, ceux de la subjectivité et de «l’écriture de soi», du rêve et de l’image, en même temps que de la conversion, du statut de «l’autre», et de l’écriture historique confrontée à la question de la vérité. L’importance et la diversité de ces questions m’ont incité à ne pas enfermer l’interprétation de ce document dans un seul champ d’analyse, un seul domaine historiographique: ni dans la seule histoire de l’ordre de Prémontré (berceau originel de ce 10
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