La fuite en Égypte

De

Le domaine oriental est devenu peu à peu spécifique depuis le début du XIXe siècle. Ses misères lui appartiennent comme ses splendeurs, ses façons d'être hostile à l'étranger et violent vis-à-vis de l'ennemi comme d'accueillir le visiteur ou de recevoir l'hôte sont uniques. On n'y connaît point l'art de peindre mais celui de bâtir et d'enjoliver. Le roman y est moins pratiqué que le conte. Les hommes s'y montrent ombrageux et les femmes se cachent... Ainsi se sont élaborées les multiples catégories de la double différenciation : essentielle et fonctionnelle, avec son système du sérail, sa structure sultanale et son organisation hiérarchisée et communautaire... Dans ce contexte, il n'est pas extraordinaire que le voyage en Orient ait participé des mêmes visions. D'autant qu'à l'extériorité s'est ajouté l'exotisme. Avec des effets pervers, notamment de faire passer l'Orient du statut d'objectif à celui d'objet. Explorateurs, découvreurs, "traverseurs" ont d'abord ramené plans, notes, relations et récits, destinés à éclaircir ou amuser ceux qui n'avaient pu se déplacer. Aux transports, en vue de descriptions et d'études, ont ensuite succédé les déplacements, les croisières, les traversées, les visites de lieux où l'éloignement, le dépaysement, le délassement, tenaient une part grandissante. Le voyageur s'est plus préoccupé de satisfaire son plaisir et de préparer son trajet que des pays visités, des gens rencontrés. Carnets et souvenirs se sont fait plus légers. L'auteur du voyage préoccupé de lui-même plus que de ce qu'il trouvait sur son chemin, est devenu transitaire, passager, avant de s'imposer comme touriste. Voyager en Orient, à notre époque, n'est plus explorer pour découvrir, mais passer pour voir, avoir vu en réalité. Et passer vite : plus question de remonter le Nil à la voile, en dahabiyah ou en felouque, jusqu'à Assouan ; de là, Abu Simbel se visite entre deux avions, en une heure de temps. L'Orient, on s'y rend moins qu'on en revient.


Publié le : jeudi 20 décembre 2012
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EAN13 : 9782905838728
Nombre de pages : 351
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Couverture

La fuite en Égypte

Supplément aux voyages européens en Orient

Jean-Claude Vatin (dir.)
  • Éditeur : CEDEJ - Égypte/Soudan
  • Année d'édition : 1989
  • Date de mise en ligne : 20 décembre 2012
  • Collection : Recherches et témoignages
  • ISBN électronique : 9782905838728

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Référence électronique :

VATIN, Jean-Claude (dir.). La fuite en Égypte : Supplément aux voyages européens en Orient. Nouvelle édition [en ligne]. Le Caire : CEDEJ - Égypte/Soudan, 1989 (généré le 09 novembre 2013). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/cedej/205>. ISBN : 9782905838728.

Édition imprimée :
  • Date de publication : 1 janvier 1989
  • ISBN : 9782905838186
  • Nombre de pages : 351

© CEDEJ - Égypte/Soudan, 1989

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http://www.openedition.org/6540

Le domaine oriental est devenu peu à peu spécifique depuis le début du XIXe siècle. Ses misères lui appartiennent comme ses splendeurs, ses façons d'être hostile à l'étranger et violent vis-à-vis de l'ennemi comme d'accueillir le visiteur ou de recevoir l'hôte sont uniques. On n'y connaît point l'art de peindre mais celui de bâtir et d'enjoliver. Le roman y est moins pratiqué que le conte. Les hommes s'y montrent ombrageux et les femmes se cachent... Ainsi se sont élaborées les multiples catégories de la double différenciation : essentielle et fonctionnelle, avec son système du sérail, sa structure sultanale et son organisation hiérarchisée et communautaire...

Dans ce contexte, il n'est pas extraordinaire que le voyage en Orient ait participé des mêmes visions. D'autant qu'à l'extériorité s'est ajouté l'exotisme. Avec des effets pervers, notamment de faire passer l'Orient du statut d'objectif à celui d'objet. Explorateurs, découvreurs, "traverseurs" ont d'abord ramené plans, notes, relations et récits, destinés à éclaircir ou amuser ceux qui n'avaient pu se déplacer. Aux transports, en vue de descriptions et d'études, ont ensuite succédé les déplacements, les croisières, les traversées, les visites de lieux où l'éloignement, le dépaysement, le délassement, tenaient une part grandissante. Le voyageur s'est plus préoccupé de satisfaire son plaisir et de préparer son trajet que des pays visités, des gens rencontrés. Carnets et souvenirs se sont fait plus légers. L'auteur du voyage préoccupé de lui-même plus que de ce qu'il trouvait sur son chemin, est devenu transitaire, passager, avant de s'imposer comme touriste.

Voyager en Orient, à notre époque, n'est plus explorer pour découvrir, mais passer pour voir, avoir vu en réalité. Et passer vite : plus question de remonter le Nil à la voile, en dahabiyah ou en felouque, jusqu'à Assouan ; de là, Abu Simbel se visite entre deux avions, en une heure de temps. L'Orient, on s'y rend moins qu'on en revient.

Sommaire
  1. Présentation

    Jean-Claude Vatin
  2. Le voyage. Éléments pour une taxonomie

    Jean-Claude Vatin
    1. I – Le voyage en questions
    2. II – Le voyage en catégories
    3. III – Le voyage en Orient
  3. Voyage des œuvres, voyage dans l'œuvre

    1. Le long voyage de l’Apologie d’al-Kindî

      Carmela Ciaramella
    2. Lamekis. Un roman « égyptien » du xviiie siècle

    1. Jean Philippon
    2. L’Orient historique chez Voltaire

      Aziza Said
      1. Ouvrages consultés
    3. Candide ou le détour oriental de monsieur de Voltaire

      Abdel Aziz Djabali
      1. I – Contexte : les débats métaphysiques
      2. II – Texte : le voyage comme démonstration
      3. III – Prétexte : les raisons de l’Orient
    4. Aventures romanesques, périple immobile et croisière de propagande d’Alexandre Dumas Père

      Nefissa Hamel
      1. I – Les circonstances du moment : l’histoire et son actualité
      2. II – Les effets de mirage : l’illusion entretenue
      3. III – La division du domaine oriental : effet de la colonisation
      4. Conclusion
    5. Le conte oriental de Musset ou à quoi rêvent les poncifs

      Jean-Louis Backès
    6. Quelques notes sur l’Orient dans l’œuvre poétique de Victor Hugo

      Achira Kamel
      1. Sources
      2. Thèmes
  1. Voyageurs à l'œuvre

    1. Les avatars d’un « récit de voyage » : la relation de Granger

      Maurice Martin
    2. L’Égyptien de Nerval : la voix de l’autre dans le voyage en Orient

    1. Laïla Enan
    2. Une rupture dans la tradition du récit de voyage : Vivant Denon en Égypte

      Jean-Claude Vatin
      1. I – Trajet
      2. II – Notations
      3. III – Contribution
      4. Le voyage et le voyageur : rétrospective
    3. Rainer Maria Rilke et l’Égypte

      Jean Philippon
      1. ANNEXE
    4. Un architecte face à l’Orient : Antoine Lasciac (1856-1946)

      Mercedes Volait
    5. Perception de l’Orient par Panaït Istrati

      Hanna’ Fahmy
      1. L’Orient, cadre physique et géographique
      2. L’Orient et les Orientaux : contexte politique et socio-culturel
    6. « En retour »

      Philippe Cardinal
    7. Thomas-Ismayl Urbain, métis, saint-simonien et musulman : crise de personnalité et crise de civilisation (Égypte, 1835)

      Philippe Régnier
      1. Déterminations générales et déterminations individuelles
      2. L’orientalisation d’Urbain
      3. La conversion a l’islam
      4. Le retour
  1. En marge du voyage

    1. Autonomie et dépendance culturelle en Égypte au début du xixe siècle. À propos d’une lecture de Tahtawi

    1. Amina Rachid
    2. Au terme du voyage

      Jean-Claude Vatin
      1. Le voyage expédié : Orient Express
      2. Le voyageur égaré : désorientation.
      3. L’esprit vagabond : les perles d’un bel Orient
      4. Le voyage debite : l’Orient-marchandise
      5. Le paradigme du voyage en Orient : personnes déplacées
      6. Coda : la voyageuse oubliée

Présentation

Jean-Claude Vatin

1Supplément aux voyages européens en Orient, sous ce titre s’abrite la poursuite d’une quête déjà largement entamée. En 1984-1985, le Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (CEDEJ) et l’Institut français d’archéologie orientale (IFAO) organisaient un séminaire de recherche sur les perceptions réciproques, les interprétations savantes mutuelles, les relations entre l’Orient et l’Occident, à partir du cas (ou centre) égyptien.

2Le séminaire était clos par un colloque international de quatre journées, qui regroupa au Caire une centaine de participants. Les travaux remaniés à la suite de cette rencontre ont été rassemblés en deux volumes, sous le titre de D’un Orient l’autre. Ils permettent de dresser un état des connaissances relatives aux échanges de regards, mais aussi d’informations, aux visions, bilatérales et asymétriques, aux opinions et attitudes, qui n’ont cessé d’engager deux mondes tantôt fascinés l’un par l’autre, tantôt se détestant, mais s’ignorant plus rarement que l’histoire ne le prétend. Une quarantaine d’études ont été consacrées aux modes de traitement réservés par chacune des deux zones nord et sud de la Méditerranée à son homologue, aux discours, communs et savants, de l’un sur l’autre, du xviie au xxe siècle.

3Au cours du colloque, dont on trouvera ample trace au sein de l’ouvrage qui en est issu, ont été abordés les multiples aspects propres aux voyages et aux voyageurs, essentiellement à travers les récits rapportés par les Occidentaux partis à la découverte de l’Orient.

4Le sujet ne pouvait être épuisé, de nombreuses questions demeuraient en suspens. A propos des différentes catégories de voyage mais aussi quant à tel périple, telle région, telle époque, tel auteur, telle relation. En avril 1986, deux nouvelles journées ont permis de reprendre l’étude des relations de voyage : en choisissant d’abord de replacer le voyage oriental dans une typologie générale, puis de retenir quelques exemples, en privilégiant trois périodes et en retenant surtout des auteurs européens.

5Le dix-huitième siècle et Voltaire le premier ont eu la part belle. Vivant Denon a assuré, en quelque sorte, la jonction entre le siècle des Lumières et l’ère romantique sur laquelle on avait choisi de s’arrêter aussi. Avec cette particularité, qu’en dehors de Nerval, aucun des trois autres auteurs cités, Alexandre Dumas père, Victor Hugo et Alfred de Musset, n’a effectué le déplacement, n’a visité l’Orient. Le voyage de Dumas s’est fait par procuration et les notes publiées constituent un vol littéraire aussi aimable que flagrant. L’Orient d’Hugo est surtout espagnol ; celui de Musset, imaginaire. Ils ont été préférés à Chateaubriand, Lamartine, Gautier, Flaubert, Maxime du Camp, promeneurs célèbres en Égypte, Palestine, Turquie, Algérie et autres pays, largement étudiés par ailleurs.

6L’entre-deux-guerres, ou plus largement la première moitié du vingtième siècle, correspond à la troisième et dernière période retenue. Elle sert de toile de fond aux écrits et dessins laissés par trois hommes d’origines et d’inspirations différentes : Antoine Lasciac, architecte, Rainer Maria Rilke, poète, Panaït Istrati, romancier.

7Évidemment, l’Égypte est le lieu favori des évocations, le point focal des observations. Non qu’elle fût l’Orient à elle seule, même si elle est restée le centre géographique et culturel du Bassin méditerranéen du Sud. Mais l’Égypte fournissait un territoire idéal pour des chercheurs susceptibles d’observer, sur place (sur le terrain et dans les archives) les traces d’explorations, de traversées, de passages.

8Irène Fenoglio-Abd el Aal a eu la tâche ingrate de rassembler le manuscrit et de le préparer pour l’édition. Qu’elle trouve ici l’expression des remerciements de l’ensemble des auteurs.

Le voyage. Éléments pour une taxonomie

Jean-Claude Vatin

« Qu’on ne me reproche pas d’être prolixe sur les détails ; c’est la manière des voyageurs. Lorsqu’on part pour monter sur le Mont Blanc, lorsqu’on va visiter la large ouverture du tombeau d’Empédocle, on ne manque jamais de décrire exactement les moindres circonstances : le nombre de personnes, celui des mulets, la qualité des provisions, l’excellent appétit des voyageurs, tout enfin jusqu’au faux pas des montures, est soigneusement enregistré dans le journal pour l’instruction de l’univers sédentaire. »
Xavier de Maistre, Voyages autour de ma chambre.

1Parler de voyage en Orient voudrait, au préalable, que l’on se pose quelques questions élémentaires pour mieux esquisser une classification de ses différentes formes avant d’introduire brièvement la version proprement orientale.

I – Le voyage en questions

2Parmi les interrogations qui se présentent à l’esprit, les moindres ne sont pas : de quels voyages, à quelle époque, selon quel itinéraire, à travers quels espaces, par le biais de quels moyens de transport, effectués par quel voyageur, à quelles fins, avec quel produit à la clé, quel résultat, quelle publicité au bout ?

3Devant le document, ramené de déplacements effectués par une personne sur des territoires donnés, à des dates précises, on est effectivement en droit de s’interroger.

4À propos du type de voyage, s’agit-il d’exploration scientifique ou stratégique, d’aventure collective ou individuelle, de dépaysement, de quête, autrement dit de recherche d’individus ou de sensations, d’un lieu (la Terre promise), d’un objet mythique (le Graal), de Dieu, ou tout bonnement de soi-même ? Et le résultat constitue-t-il une réussite ou un échec, du point de vue de l’auteur mais aussi de celui du lecteur ?

5Sur l’itinéraire du voyage : a-t-il été fixé à l’avance ? Le but en est-il déterminé ou est-il suivi sans idée arrêtée, laissé pour partie au hasard ou à l’humeur ? Est-on devant un projet ou une « divagation », ce que Mary Godwin-Shelley nommait rambles (in Germany and Italy) en 1844 ? Mieux, est-ce un aller simple, menant le rédacteur d’un point d’origine à un point ultime ; tous deux repérés au préalable sur une carte ? Est-ce un aller retour et comment apprécier les différences entre les deux trajets ? Sommes-nous en présence d’un périple impliquant circularité, tour ou tournée, qu’il soit question de circumnavigation ou de circuit terrestre ? Dans les trois cas, il convient de retenir les pays visités, les individus rencontrés, de noter les accidents naturels ou accidentels du parcours, d’apprécier les distances... Et de tenter d’évaluer ce que représente une pérégrination par rapport à celles qui l’ont précédée, de situer les limites constamment repoussées. Jusqu’à ce que le temps des « mondes finis » arrive.

6Sur la personnalité, les mobiles, les qualités du voyageur, les interrogations pèsent d’autant de poids que celles formulées à l’endroit des lieux traversés et sociétés rencontrées par lui. Pour savoir qui écrit, qui parle. Est-ce un professionnel ou un amateur, un homme qui voyage pour découvrir ou pour le seul plaisir de se déplacer, un explorateur, un romancier, un touriste ? Pour connaître pourquoi et pour qui il a été écrit, et tenter d’apprécier la fiabilité des évènements et faits rapportés, des notations rassemblées, des propos tenus, et appréciations portées.

7Un cas pris entre mille démontre que le jugement est malaisé. Le marquis Astolphe de Custine, comme tous les romantiques, court l’Europe et consacre des pages à l’Espagne, l’Angleterre, la Suisse... L’impression première est qu’il a une maladie fort banale pour sa génération et pour sa classe nommée bougeotte et qu’il agit pour son propre délassement. De même écrit-il pour son plaisir. Pourquoi, soudain, attachons-nous tant de prix à son ouvrage La Russie en 1839, paru quatre ans plus tard, sinon parce que nous possédons là un document, en fait un témoignage, d’une exceptionnelle qualité, sur un pays mal connu ?

8Et si le voyageur court le monde, qu’est-ce qui l’y pousse ? Est-il porteur de quelque mission pour découvrir des voies inconnues Jusqu’alors, à l’image des grands navigateurs ? Cherche-t-il plutôt à s’instruire, comme le faisaient les hommes de la Renaissance, en acquérant, par le biais de la visite, de la « transportation », un savoir à vocation comparative ? Prétend-il commercer en ouvrant de nouvelles routes aux produits dont il tire profit, se prépare-t-il à créer des comptoirs, des marchés ? A-t-il pour but, simplement, de se désennuyer, d’échapper à son univers, de se fuir dirait Montaigne, ou d’aller soigner sous d’autres cieux une névrose d’enfermé, un désespoir profond, remplacer un spleen par un idéal. Veut-il jouir de nouvelles sources d’inspiration ou des sensations procurées par le dépaysement, comme Lamartine, Vigny, Gautier, Alexandre Dumas, Mérimée et nombre de leurs confrères européens ? Ou rêve-t-il simplement de grand air, de tourisme, d’exotisme, sous le vocable de croisière par exemple, entrant dès lors dans la catégorie du « voyage d’agrément », ou de « loisir » ? Le voyage est-il, avant tout, un départ vers ou pour ou un départ de, un engagement ou une fuite, une recherche ou une évasion, une volonté d’aller en reconnaissance ou de partir pour un exil ? Pour faire bref est-il imposé ou choisi ?

9Du contenu de la réponse dépendent les contacts établis lors du voyage. L’un va à la rencontre de qui se trouve hors de ses frontières habituelles ; Il ramènera un tout autre butin que celui recherchant l’Isolement de quelque Thébaïde et projetant de mener une vie érémitique à l’abri d’un désert pour une durée plus ou moins longue.

10Pour ce qui est du contenu et de la forme du voyage en tant que transcription, du journal ou récit qui en est tiré, ici encore plus que des nuances s’imposent. Entre ce qui est chronique, rédigé au Jour le jour par le voyageur, sans autre prétention que d’en conserver la trace, par le biais de courtes descriptions augmentées de remarques personnelles, entre ceci et la relation détaillée à vocation informative sinon scientifique, avec comme but avoué de la rendre publique et de la diffuser largement, l’éventail est large...

11N’oublions pas, dans le lot, la littérature. Le journal de voyage, est un genre reconnu et largement pratiqué de longue date, revivifié en quelque sorte à chaque siècle pour ne pas dire chaque génération. Les rayons des livres de voyage dans les bibliothèques accusent une surcharge annuelle. Tout grand éditeur aujourd’hui gère plus ou moins une collection se rattachant au voyage.

12Dans cette masse, le lecteur doit pouvoir prendre ce qu’il cherche. Pour les uns, c’est un récit véridique leur apportant les informations exactes qu’ils attendent. Ils se plongeront dans les récits des grands explorateurs qui ont fourni, en leur temps, sur des pays lointains et mal connus et sur les routes utilisées, des données scientifiquement utiles. La liste en est longue, en commençant par Colomb et poursuivant par Bougainville, Darwin et combien d’autres ? Pour qui s’intéresse à l’Afrique des xviiie et xixe siècles par exemple, le choix est ouvert, entre les récits de Bruce, Burckhardt, Burton, Caillé, Livingston, Lobo, Plowden, Stanley parmi une pléiade de découvreurs de savanes, d’aventuriers des déserts et de coureurs de brousse.

13D’autres retiendront le côté anecdotique, s’attacheront aux charmes exotiques des descriptions, aux représentations aimables et autres évocations plaisantes. Ce qu’ils veulent c’est être « transportés » ailleurs, déguisés en autres, pour mieux goûter l’étrangeté, l’original, l’inconnu, sortir de leur continent, quitter les civilisations d’Occident, à l’aide d’un minimum de scènes d’ambiance, de clinquant, d’indigènes, d’animaux...

14D’autres encore préfèreront rêver à partir de quelques pages hautes en couleurs, sans trop se préoccuper de vérité historique et de précision ethnographique. Marco Polo (Le Livre des merveilles et Le Livre de la Chine) est en quelque sorte l’ancêtre des raconteurs d’histoires lointaines et fantastiques, auxquelles l’Italo Calvino des Villesimaginaires a donné une splendide postérité. Plus proche de nous, le Cendrars affabulateur de la Prose du transsibérien et de fausses Histoires vraies est de la même veine. Et qui parcourt Les Secrets de la Mer Rouge d’Henry de Monfreid ne se préoccupe guère de démêler le réel de la fiction.

15Un groupe de lecteurs s’animera plutôt à l’évocation d’exploits ou de faits d’armes et des moments où la colonisation était encore belle... avant l’Empire. La grande geste de l’homme blanc transposant et imposant son ordre au-delà des mers, exportant ses valeurs, sa culture, sur les autres continents, pourra revivre ainsi, sans mélange. Du côté français, Denon, auteur d’un récit animé sur la campagne d’Égypte, peut prétendre ouvrir la lignée des chroniqueurs des conquêtes coloniales du xixe siècle dont le récent Fort Saganne de Louis Gardel est un succédané.

16Il reste encore les romanciers, dont les livres sont construits sur un déplacement, le long d’itinéraires. Que ce soit Conrad (Lord Jim, Le Cœur des Ténèbres, Typhon...), Verne (Cinq semaines en ballon, Voyage au centre de la terre. Vingt mille lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Michel Strogoff... et surtout cet archétype du voyage - exploit circulaire : Le Tour du Monde en 80 Jours où ce n’est pas seulement l’espace qui est vaincu mais aussi le temps), Melville (Moby Dick), bien sûr, les exemples sont multiples.

17Enfin – mais la liste n’est pas vraiment close – l’ère du tourisme propre à l’entre-deux-guerres a fait naître et se développer une littérature de voyage particulière parce qu’un tantinet affectée, précieuse. Depuis Stendhal, on sait que l’œil et l’impression du voyageur comptent presque autant que le sens de la description. On sait aussi que le voyage en lui-même peut devenir un art.

18Les romantiques, les explorateurs amateurs et les peintres du xixe siècle ont décidé de reproduire un modèle cher à la noblesse des siècles précédents, à savoir, d’exporter avec eux leur confort. Les guides spécialisés ne manqueront pas de tenir compte de cet aspect là en fournissant les listes d’objets réputés indispensables. Les aristocrates et riches bourgeois d’Europe qui empruntent l’Orient-Express et s’arrêtent dans les palaces célèbres, au lendemain de la première guerre mondiale, y retrouvent leurs aises et habitudes. Avec en plus, ce qui est propre au déplacement, aux climats, ainsi qu’aux rites sociaux, en commençant par une garde-robe et différents accessoires, contre la chaleur ou le froid, le soleil ou la pluie... Le cinéma a popularisé ces images d’Européens en tenues de toile fraîchement repassées et sablant le Champagne sous une tente pendant que feulent les tigres, barrissent les éléphants ou blatèrent les chameaux.

19Le récit de voyage devient à la limite un récit de la meilleure manière de voyager, luxueusement, avec ostentation, tel A.O. Barnabooth, le jeune milliardaire décrit par Valery Larbaud. Il suffit de relire les voyageurs « pauvres » de ce siècle, Céline, Istrati, par exemple, et de les opposer à leurs contemporains fortunés, tel Paul Morand expliquant comment aller d’un lieu à l’autre, disons de Paris à Tombouctou, sans froisser sa chemise de soie achetée dans Old Bond Street ni transpirer incongrument. Tel Biaise Cendrars – l’auteur de Bourlinguer, cet « Homère du transsibérien » comme le saluait Dos Passos – traversant les Andes au volant d’une voiture de grand sport, ou Jean Cocteau refaisant le coup du Tour du Monde en 80 Jours. La vitesse et le chic (dénommés alors élégance, style) vont de pair. Le voyageur compte moins par ce qu’il voit que par les bagages qu’il emporte, les vêtements que ceux-ci contiennent, la rapidité de certains déplacements où l’avion joue désormais sa part après que le chemin de fer ait rempli son rôle.

20Cette dérive du voyage aboutit à ce que l’on connaît désormais, sous la forme d’un tourisme de masse, ou populaire. Des vols dits charters, à faire retourner Morand dans sa tombe, déversent les voyageurs de la nouvelle ère par milliers. Ils suivent des parcours fléchés et marqués de stations imposées, encadrés de guides pressés et leur récitant des versions simplifiées et prémâchées, destinées à faire vite sous forme condensée. La Chine en trois semaine, l’Égypte en quatre jours I

21Pour fuir les hordes, et les circuits organisés, une génération tente de sortir des sentiers archibattus et des sites rabâchés, de retrouver le sens de l’aventure, le plaisir de la découverte, les signes et symboles, les pays, l’espace, les hommes, la vie. Mais les routards ont aussi leurs guides, qui leur indiquent où aller et que voir !

22Il y a donc voyage et voyage, voyageur et voyageur, récit et récit. Le genre n’a rien d’univoque. La correspondance elle-même, qui lie un trajet, un homme et un récit est, le plus souvent ambivalente. D’autant plus ambivalente que l’œuvre – le récit – change avec le temps, donc l’impression que l’on en peut avoir, au fur et à mesure où l’on s’en éloigne, prend de la distance par rapport à elle, et acquiert les éléments d’une meilleure appréciation.

23Pour rendre la tâche plus malaisée, il se trouve toujours d’habiles commentateurs pour réhabiliter un voyageur oublié, pour valoriser des propos jugés jusque là sans mérite, pour donner un sens nouveau à une expérience mésestimée par les contemporains comme par divers successeurs.

24Que penser aussi d’œuvres classées dans un genre et qui en cachent d’autres ? A l’exemple d’une Odyssée écrite par un grand poète aveugle et qui est la plus belle histoire de voyage retour jamais contée ? Et qui apparaît ensuite comme le premier ouvrage de géographie fondé sur des informations rassemblées par les Phéniciens. Que penser encore du Devisement du monde, rédigé par Marco Polo au xiiie siècle après quelques années de vagabondage en Orient, moyen et extrême, et dont certaines informations sont de pures inventions et d’autres de sûres estimations ?

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