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La mise en tourisme des territoires dans le monde arabe

De
338 pages
Les données de l'Organisation mondiale du tourisme font observer une activité touristique dans le monde arabe qui représente 6,2% du marché mondial, avec un accroissement prévu pour la période 2020-2030. S'interroger sur la place du tourisme et du loisir, et leur accessibilité dans les sociétés du monde arabe devient nécessaire d'autant que ces aspects sont abordés ici selon des perspectives principalement disciplinaires. A partir de divers cas d'études, les auteurs proposent une réflexion sur la mise en tourisme des territoires aux plans scientifique, géopolitique, historique, urbanistique, sociologique et politique.
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LA MISE EN TOURISME Peu d’ouvrages et de revues sur le monde arabe apportent une
observation liée au voyage et au tourisme. Ce monde est pourtant en
contact avec l’idée de déplacement et de voyage depuis fort longtemps : DES TERRITOIRES DANS LE MONDE ARABE
les voyages des scientifi ques et des commerçants à l’époque des
empires arabo-musulmans, le développement d’une activité touristique
e eorganisée durant la colonisation ( -) réservée aux classes
occupantes et élites métropolitaines, la création au plan régional de
l’organisation arabe du tourisme (OAT), au début 2000, et les objectifs
d’amélioration du tourisme régional et de consolidation de l’industrie
du tourisme. Aujourd’hui, les données de l’OMT (2015) font observer
une activité touristique dans cette région, qui représente 6,2% du
marché mondial, mais pour laquelle on prévoit un accroissement pour
la période 2020-2030. S’interroger sur la place du tourisme et du loisir,
et leur accessibilité dans les sociétés du monde arabe devient nécessaire
d’autant que ces aspects ont été abordés selon des perspectives
principalement disciplinaires. Quels sont les enjeux et les défi s de
la mise en tourisme des territoires ? À partir de divers cas d’études,
les auteurs proposent une réfl exion sur la mise en tourisme aux plans
scientifi que, géopolitique, historique et géographique, urbanistique,
sociologique et politique, projetant ainsi un regard nouveau sur les
territoires et les sociétés du monde arabe.
Boualem Kadri est professeur au Département d’études urbaines et touristiques
de l’École des sciences de la gestion, de l’Université du Québec à Montréal
(Québec). Ses activités de recherche portent sur les relations entre la ville et le
tourisme, les problématiques de métropolisation et de gouvernance dans les villes
du monde arabe, et l’épistémologie de la recherche en tourisme.
Djamal Benhacine, spécialisé en linguistique appliquée, a été professeur à la
Faculté de tourisme de l’Université des sciences appliquées de Munich jusqu’en
2015. Ses intérêts de recherche se concentrent sur le tourisme dans le monde arabe,
la théorie du tour guidé et la communication interculturelle.
Photographie de couverture © magharebia.
ISBN : 978-2-343-10396-9
34 €
Sous la direction de
LA MISE EN TOURISME
Boualem Kadri et Djamal Benhacine
DES TERRITOIRES DANS LE MONDE ARABE

















© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-10396-9
EAN : 9782343103969









La mise en tourisme
des territoires dans le monde arabe


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Gaït Gauhar ARCHAMBEAUD, Afghanistan, anthropologie de
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Mamduh NAYOUF, Vers le déclin de l'influence américaine au
Moyen-Orient?, 2014.
Sou us la directioon de
Boualem Kadri et Djamal Benhacine









LLa mise en toourismme
des territoires dans le monde ara abbe




















DU MÊME AUTEUR
Le tourisme métropolitain à l’ère des grandes métropoles et réseaux.
(Kadri Boualem et Danielle Pilette) ; Presses de l’Université du
Québec, 2016).
Dynamiques métropolitaines et développement touristique (sous la
direction de Kadri B.) ; Presses de l’Université du Québec, 2014).
Tourisme et mondialisation (sous la direction de Duhamel Philipe et
Boualem Kadri), Mondes du tourisme, Hors-Série, Éditions Espaces
tourisme & loisirs, 2011).
Le tourisme métropolitain. Le cas de Montréal. (Pilette Danielle et
Boualem Kadri) ; Presses de l’Université du Québec, 2005.
Réduction de la fracture numérique en tourisme. Le rôle des grandes
organisations internationales. (François Bédard et Boualem Kadri),
Presses de l’Université du Québec, 2003). REMERCIEMENTS
Le présent ouvrage découle de la deuxième édition du colloque
international sur le tourisme dans la région arabe, tenue en octobre 2014 à
l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Canada.
Cet événement scientifique et la publication du présent livre ont reçu le
soutien de Serge Martin, président des Grands Explorateurs, dont l’action
philanthropique vise à appuyer la création et la diffusion de connaissances
sur le tourisme dans le monde arabo-musulman. Depuis 2009, Serge Martin
contribue au rayonnement et au financement du programme de recherche sur
le tourisme dans le monde arabe, au moyen de dons versés à la Fondation de
l’UQAM ; nous lui en sommes reconnaissants.
Nos remerciements vont à René Côté, vice-recteur à la Vie académique
de l’UQAM, Amr Abdel Ghaffar, représentant de l’Organisation mondiale
du tourisme pour le Moyen-Orient, Jean-Marc Mignon, président de
l’Organisation internationale du tourisme social (OITS), Narjess Abdennebi,
représentante de l’Organisation de l’aviation civile internationale (Montréal),
Georges A. Tanguay, professeur et directeur du Centre de recherche en
tourisme et patrimoine de l’École des sciences de la gestion (ESG) de l’UQAM.
Nous remercions également les membres de l’équipe ayant permis le bon
déroulement et la réalisation du colloque : Réda Mohamed Khomsi,
professeur au Département d’études urbaines et touristiques (DEUT), ESG
UQAM, Anas Maaroufi et Lynda Chaoui, finissants du programme de
Maîtrise en développement du tourisme au même département.
Les professeurs qui ont contribué au processus scientifique du colloque et
du présent ouvrage sont : François Bédard, professeur et directeur du DEUT,
Réda Mohamed Khomsi, professeur au DEUT, Boualem Kadri, professeur
au DEUT, Djamal Benhacine, professeur, Faculté de tourisme de
l’Université des sciences appliquées de Munich, Romain Roult, professeur à
l’Université du Québec à Trois-Rivières, Yann Roche, professeur et
directeur du Département de géographie de l’UQAM, Marc-Antoine Vachon,
professeur au Département de marketing de l’ESG UQAM et co-titulaire de
la Chaire de tourisme Transat de l’UQAM, François Racine, professeur au
DEUT, Nour-Eddine Chiadmi, professeur à Sup de Co La Rochelle (France).
L’ouvrage a été dirigé par Boualem Kadri et Djamal Benhacine.

7 FOREWORD
Tourism, making a difference in the future of the MENA
region

As compared to 2014, some 50 million more tourists travelled around the
world last year. Hence, 2015 marked the sixth consecutive year of growth in
international tourism, with international tourist arrivals increasing by 4% and
reaching a total of 1,184 million.
The vigorous performance of the sector is reflected in its growing
socioeconomic impact. Tourism accounts for 10% of global (gross domestic
product) GDP and one in eleven jobs worldwide, as well as 6% of global
exports.
Yet these big numbers represent more than just economic strength—they
reflect tourism’s vast potential and increasing capacity to address some of
the world’s most pressing challenges, including socioeconomic growth,
inclusive development, environmental preservation, cultural understanding and
peace. Built around the millions of cross-cultural encounters happening
every day, tourism is a gateway to greater understanding of the world beyond
our borders, the first step in achieving peace between communities and
nations.
In spite of several external shocks, tourism in the Middle East and North
Africa region (MENA) has been a success story. International tourist arrivals
grew from a mere 32 million in 2000 to 54 million in 2015, while income
generated as exports from tourism jumped from US$21 billion to US$61
billion. Today, international tourism constitutes 5% of all exports in the
region and 60% of the services exports. These positive numbers remind us that
the opportunities of the sector in terms of jobs and development are huge.
Indeed, tourism has an extraordinary capacity to adapt, recover and, over
the longer term, bounce back stronger. The past three years were obviously
difficult for the region; yet the sector has shown, once more, its resilience.
International tourism is on the rise again and future prospects are positive
provided the region enjoys the necessary peace and stability. UNWTO
anticipates that by 2030, the MENA region will receive 195 million international
tourists, almost tripling its current volume. We trust that there is a strong
pent-up demand for tourism to the region from both intra- and inter-regional
generating markets, which will continue to be released as uncertainty fades
away and consumer confidence returns.
As a labour-intensive sector, tourism plays a particularly important role in
creating jobs in the region while supporting economic diversification and
9 regional cooperation. Tourism has been awarded a high priority in many
countries in the MENA region and this is clearly reflected in the advances
registered in terms of air transport and hotel capacity or in the hosting of
mega-events.
As tourism continues to grow, the MENA region has a tremendous
opportunity to position itself as one of the most competitive tourism regions in the
world, but also as a leader in sustainability. Responsible policies and
sustainable practices should be further developed and implemented to ensure
that tourism in the region translates into real benefits for host communities,
the safeguard of our common heritage, and the preservation of our natural
resources, so scarce in the region.





Taleb RIFAI, Secretary General of the
World Tourism Organization (UNWTO),
the United Nations Specialized Agency for Tourism
based in Madrid, Spain

10 PRÉFACE
Le tourisme, une contribution à l’avenir de la région
Moyen-Orient et Afrique du Nord
Par rapport à l’année 2014, quelque 50 millions de touristes supplémentaires
ont voyagé l’an dernier à travers le monde. Ainsi, 2015 a été la sixième
année consécutive de croissance du tourisme international avec des arrivées
de touristes internationaux en augmentation de 4 % pour atteindre un total de
1184 millions.
Les résultats solides du secteur s’accompagnent d’un impact
socioéconomique plus important. Le tourisme compte pour 10 % du PIB mondial et
représente un emploi sur onze dans le monde et 6 % des exportations totales.
Pourtant, ces chiffres ne reflètent pas que la seule force économique : ils
traduisent le vaste potentiel du tourisme et sa capacité croissante d’aider à
faire face à certains des défis mondiaux les plus pressants, entre autres la
croissance socioéconomique, le développement partagé, la préservation de
l’environnement, la compréhension culturelle et la paix. En raison des
millions d’échanges interculturels qu’il occasionne chaque jour, le tourisme
permet une ouverture sur le monde au-delà de nos frontières, première étape
dans la construction de la paix entre les communautés et les nations.
En dépit de plusieurs chocs externes, le tourisme dans la région
MoyenOrient et Afrique du Nord (MENA) est un exemple de succès. En effet, les
arrivées de touristes internationaux sont passées de 32 millions seulement en
2000 à 54 millions en 2015, tandis que les recettes générées par les
exportations du tourisme grimpaient de 21 milliards à 61 milliards de dollars des
États-Unis. Aujourd’hui, le tourisme international représente 5 % de toutes
les exportations dans la région et 60 % des exportations de services. Ces
chiffres positifs nous rappellent les possibilités immenses qu’offre le secteur
en termes d’emploi et de développement.
Le tourisme a une extraordinaire capacité à s’adapter, à se relever et à
rebondir avec encore plus de force à long terme. Les trois dernières années ont
de toute évidence été difficiles pour la région ; cependant, le secteur a
démontré une fois de plus sa résilience. Le tourisme international est de
nouveau en hausse et, à condition que la paix et la stabilité nécessaires soient
maintenues, les perspectives d’avenir pour la région sont favorables. L’OMT
prévoit que, d’ici 2030, la région MENA recevra 195 millions de touristes
11 internationaux, triplant presque son volume actuel. Nous comptons sur la
forte demande comprimée de tourisme à destination de la région dans les
marchés émetteurs intrarégionaux comme interrégionaux, qui se libérera à
mesure que les incertitudes diminuent et que l’on assiste à un retour de la
confiance des consommateurs.
Étant un secteur à forte intensité de main-d’œuvre, le tourisme joue un
rôle particulièrement important pour la création d’emplois dans la région
tout en soutenant la diversification économique et la coopération régionale.
De nombreux pays de la région MENA ont conféré au tourisme une priorité
élevée : on le voit clairement d’après les progrès enregistrés en termes de
capacité de transport aérien, de capacité hôtelière ou d’accueil de grands
événements.
La poursuite de l’essor du tourisme constitue, pour la région
MoyenOrient et Afrique du Nord, une occasion phénoménale de se positionner non
seulement comme une des régions touristiques les plus concurrentielles au
monde, mais aussi comme une région de pointe en matière de durabilité. Il
faudrait aller de l’avant dans l’élaboration et la mise en œuvre de politiques
responsables et de pratiques durables pour faire en sorte que le tourisme dans
la région assure de réels avantages aux communautés d’accueil, la
sauvegarde de notre patrimoine commun et la préservation des ressources
naturelles, si rares dans la région.





Taleb RIFAI, Secrétaire général
de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT),
institution spécialisée des Nations Unies pour le tourisme
Madrid, Espagne

12 INTRODUCTION
Le monde arabe : unité, diversité, complexité
Boualem Kadri et Djamal Benhacine
Au carrefour des grands espaces régionaux (Europe, Afrique, Asie), le
monde arabe, composé de 22 pays s’étalant du Maroc à l’Arabie saoudite, se
présente comme une entité proposant une unité non seulement par la
continuité territoriale, mais surtout à travers une appartenance à la langue, à
la culture et à l’identité arabe (Rodinson, 1985). Néanmoins, cette unité est
aussi au cœur d’une diversité et de contrastes importants : une population de
350 millions dont 60 % est en Méditerranée, les deux tiers du territoire sont
en Afrique, une richesse économique inégale entre les pays, une mosaïque
ethnique, une diversité religieuse, culturelle et patrimoniale, auxquels
s’ajoutent des systèmes politiques différents (république, monarchie). Ces
traits projettent une perception non uniforme : certains parlent « des mondes
arabes, faits de diversités et d’affrontements » (Bouchard, 2012 : 7) ou du
Moyen-Orient comme d’un concept « chausse-trapes » et « un produit de
l’imaginaire géopolitique » (élargissement à l’Afghanistan, par les cycles
historiques d’échanges et d’affrontements ; Bozarlan, 2011 : 7-10). À ces
diverses perceptions s’ajoute « une géographie perceptive » propre à la
culture arabe, dont l’étendue va du Golfe à l’Océan atlantique, et à laquelle
Mathieu Guidère préfère se référer pour comprendre un monde complexe
(2015 : 6).
Les événements qui secouent le monde arabe depuis plusieurs décennies
(guerres, soulèvements et révoltes populaires) présentent ce vaste ensemble
diversifié comme une complexité inquiétante et marginalisée, mais non une
potentialité d’insertion dans un monde de plus en plus internationalisé. Face
à un processus de mondialisation qui impose une déconstruction des
identités et une reconnaissance à partir de critères économiques et financiers
(réseaux métropolitains et financiers, flux de personnes et de biens,
développement urbain et touristique), le monde arabe se retrouve en marge et se
présente avec une image double : d’une part, un passé glorieux et une
contribution reconnue à « la première mondialisation » (commerce, sciences,
cule eture) durant la grande période des X -XVI siècles (Chaliand, 2011), d’autre
part, un présent mouvementé (révoltes populaires, affrontements
sociopolitiques). L’histoire de cette région et de sa civilisation est alors réduite « à
quelques clichés sortis des Mille et Une Nuits […] » (Reynaert, 2013 : 12).
Cette œuvre, ensemble de contes arabes, persans et indiens, est « le résultat
de cet esprit ouvert et curieux que manifeste la pensée arabe en interaction
13 avec la culture des autres civilisations voisines ou plus éloignées » (Corm,
2015 : 33). Cette même pensée, selon George Corm, si « complexe, variée et
vivante », a été réduite au conservatisme religieux, depuis les années 1970
(2015 : 13).
Cette situation révèle bien le développement d’une perception qui
souvent s’interpose entre le passé et le présent, et brouille toute vision du futur.
Si le terme de « choc » revient souvent dans les écrits sur le monde arabe,
certains observateurs refusent l’idée de choc des cultures ou des civilisations.
Ainsi Guidère (2011: 17), en révélant la perception déformée d’un monde
arabe, notamment en période de crises (révoltes), conclut au fait qu’il existe
« un choc des perceptions » mais certainement pas « un choc des
civilisations comme certains ont voulu le faire croire en invoquant toutes sortes de
faux-arguments et de faux-semblants ». Cela aboutit aussi à des
représentations réductrices de cet Autre du monde arabe, de sa culture, de sa
géographie, de son histoire, de ses richesses. Ainsi, pour l’historien Pierre
Vermeren (2012 : 12), le monde arabe est l’objet de nombreuses « idées
reçues [qui] se sont nourries de ces représentations tronquées […] » : par
exemple, la richesse du tourisme égyptien ne peut être réduite au legs
pharaonique (pyramides), car elle est beaucoup plus diversifiée (littoral
balnéaire, fonds marins, désert) (Marcou, 2012 : 16-21).
Les livres et les revues sur le monde arabe en présentent davantage les
fractures ou le montrent comme « complexe et inquiétant » (Mutin, 2012),
mais peu en apportent une observation liée au voyage et au tourisme, à
l’exception de recherches effectuées par des historiens, des géographes et
des sociologues.
Cette diversité-complexité, qui continue d’alimenter l’intérêt des médias
et des publics, pose aussi la problématique de l’intégration de la région
arabe, qui demeure souvent un objectif difficile à atteindre au vu de certains
échecs (exemple : l’Union du Maghreb arabe qui peine à se réaliser
concrètement). Les divers rapports arabes sur le développement produits par le
Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) depuis 2002
décortiquent la région et en montrent les points forts et les points faibles, et
notamment la nécessité de bâtir un développement basé sur des réformes
sociales, culturelles, politiques et économiques, afin de garantir un réel
objectif de coopération et d’intégration. Le dernier rapport des Nations Unies
(ONU, 2014), consacré à l’intégration arabe, est rédigé, comme les rapports
arabes du PNUD, par des experts de la région, lesquels observent que
l’intégration ne doit pas être seulement économique, mais réalisée selon des
ecomposantes vitales déjà perçues au XIV siècle par la sociologie arabe
naissante : « Comprehensive integration therefore goes well beyond economic
integration to include all components of human civilization as defined by the
Arab sociologist Ibn Khaldun: the economy and governance provide its
material basis while culture and education make up its moral dimension » (ONU,
2014 : 4). « Le rêve d’unité arabe » qu’est l’intégration ne se réduit donc pas
14 à l’échange commercial, qui reste néanmoins faible. De ce point de vue, le
tourisme, et notamment le tourisme régional comme l’indique le rapport de
l’ONU, peut contribuer à la réalisation de grands projets régionaux, comme
l’a déjà fait la culture par le passé (arts, littérature, cinéma, musique).
Plusieurs plans stratégiques pour l’intégration voient le jour depuis la fin de la
décennie 2000 (Koweït en 2009, Égypte en 2011, Arabie saoudite en 2013),
et seul celui de 2009 met l’accent sur le tourisme (amélioration du tourisme
infrarégional ; préservation et durabilité du patrimoine, consolidation d’une
industrie touristique). Certes, comme le mentionne le rapport, l’Organisation
arabe du tourisme est récente (elle a été créée en 2001, mais fonctionne
réellement depuis 2006), et le développement du tourisme intra-régional est un
de ses grands objectifs (ONU, 2015 : 282).
Si l’on souhaite que le développement du tourisme contribue activement
à une intégration locale et régionale, comme cela se passe dans les
économies avancées et émergentes, il ne doit pas rester à l’état d’objectif politique.
Le tourisme et le voyage sont-ils d’un intérêt scientifique et social pour
un monde arabe aussi secoué aujourd’hui ? La perception actuelle du monde
arabe pourrait provoquer la pertinence d’une telle question. Pourtant, ce
monde est en contact, d’une part, avec l’idée de déplacement et de voyage
depuis fort longtemps (époque des empires arabo-musulmans), et a une
relation de type « atavique » avec le voyage (Charles-Dominique, 1995 : XI) et,
d’autre part, avec l’activité touristique organisée durant la colonisation, et la
transformation de ses territoires qui s’en est suivie. Mais ce tourisme
moderne a servi les classes occupantes et les élites métropolitaines, et l’image
du pays conquis ainsi que ses cultures ont été réduites à une confrontation
entre deux modèles (européen moderne et oriental traditionnel). Le modèle
de transformation du territoire orienté vers les économies du Nord
(exportation des ressources) voit ses effets soutenus par le tourisme durant la période
coloniale, poursuivi par un tourisme international, plus reconnu que le
tourisme national, et ce, jusqu’aux années 1990.
Cette pertinence de la question du tourisme peut être abordée par la
production scientifique (revues francophones et anglophones), qui fait d’ailleurs
observer que la recherche sur le tourisme-loisir dans les pays arabes (voir le
chapitre 4 « La question du tourisme ») connaît un développement important
depuis 2000, et la période 2000-2014 identifie des sujets divers (patrimoine,
projets urbains, écotourisme, imaginaire, gestion, etc.). Certes, depuis
20102011 les conflits touchent plusieurs pays arabes et les sujets traités
concernent davantage les lieux très touristiques (comme Dubaï, Abou Dhabi,
Marrakech, Jordanie), ainsi que des sujets relatifs à l’histoire (imaginaire,
représentation), mais aussi en lien avec la situation politico-sociale
(perception du risque, insécurité).
Aujourd’hui, les données de l’OMT (2015) nous font observer une activité
touristique qui, certes, représente seulement 6,2 % du marché touristique
mondial en 2014, mais dont on prévoit un accroissement pour la période
15 2020-2030. Néanmoins, on constatera une situation contrastée dans le
développement de l’activité touristique dans la région :
 Un déséquilibre important dans la balance des voyages : en 2013 (OMT,
2014) peu de pays arabes peuvent prétendre engranger un excédent
(Maroc, Jordanie, Égypte), alors que l’Arabie saoudite et les Émirats
arabes unis présentent les plus fortes dépenses (17,7 milliards USD) par
rapport aux recettes (respectivement 7,7 et 11,6 milliards USD).
 Des effets économiques très faibles du tourisme international sur les pays
du Sud. Par exemple, pour un forfait acheté en Europe pour la région de
Marrakech (Maroc), cette dernière perçoit « au final moins de 5 % des
sommes versées par le voyageur » (Caire, 2012).
 Peu de destinations du monde arabe peuvent se hisser au rang mondial –
comme le font actuellement les Émirats arabes unis et le Qatar – pour
accueillir des visiteurs et des événements d’importance (par exemple :
Coupe du monde de football en 2022, au Qatar ; Exposition universelle à
Dubaï en 2020 ; les flottes civiles aériennes de ces pays sont les
premières au monde [Forbes, 2014], et leurs aéroports se classent parmi
les 40 premiers dans le monde [Skytrax, 2015]).
Mais il n’y a pas que le tourisme international. Le tourisme intérieur et
les pratiques du loisir mériteraient aussi une plus grande attention, au
moment où des investissements colossaux (projets urbains et touristiques) sont
engagés par certains pays (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Maroc,
Algérie). Ce processus de fabrication de la destination se réalise dans un
contexte complexe constitué de mouvements sociopolitiques, de risques
terroristes, d’un développement touristique inégal entre les pays (mais aussi
entre régions d’un même pays), et d’une reconnaissance sur les plans
politique, économique et culturel qui reste à préciser. L’Algérie, parmi les pays
ayant connu une période sociopolitique tragique durant la décennie 1990,
découvre l’importance du tourisme intérieur, lequel pourrait devenir un
vecteur de la reconstruction nationale (diverses régions du pays y voient un
intérêt à valoriser leur riche potentiel naturel, culturel et social).
Le besoin de s’interroger sur la place du tourisme et du loisir, et leur
accessibilité dans les sociétés du monde arabe, devient nécessaire, d’autant que
ces aspects ont été abordés selon des perspectives principalement
disciplinaires. Comment le tourisme est-il perçu et vécu dans le monde arabe ?
Comment s’organise le développement du tourisme et des loisirs dans le
monde arabe ? Quelles sont les formes de tourisme développées ? Quels sont
les acteurs impliqués dans le développement du tourisme et des loisirs, et
quels sont leurs rôles ? Quels sont les défis et les enjeux découlant de la mise
en tourisme des territoires ?
Ce sont quelques questions abordées lors du colloque « Tourisme et
loisirs dans le monde arabe – Aménagement, développement, gestion et mise
en valeur des territoires », qui s’est tenu à l’Université du Québec à Montréal
16 (Québec, Canada) les 17 et 18 octobre 2014, et qui a rassemblé divers
spécialistes du développement du tourisme dans les pays arabes. Cette rencontre
avait pour objectifs de questionner les rapports entre le tourisme, la société et
le développement, de mettre en évidence les diverses politiques et les
stratégies de mise en œuvre d’un développement touristique, et d’observer les
changements induits par le développement touristique.
Le présent ouvrage regroupe des contributions sur le tourisme et le loisir
dans le monde arabe, et réparties en trois parties.

La première partie, intitulée « Quelques questions géopolitiques et
scientifiques posées par le tourisme », est composée de quatre textes,
lesquels permettent d’engager une première réflexion sur l’activité touristique
dans les pays arabes.
L’importance d’une analyse selon une perspective géopolitique est mise
en évidence par Mimoun Hillali et Driss Boumeggouti, qui observent les
enjeux émergents dans les pays arabes de la Méditerranée en s’appuyant sur
le contexte de changement sociopolitique (1991-2011), et présentent le
tourisme comme le révélateur des tensions accumulées entre le passé (la
colonisation méprisée) et le présent (la mondialisation acceptée), et l’adaptation
des acteurs (politiques, religieux, etc.) à cette nouvelle donne.
Le temps des colonies demeure une période sensible, mais il est aussi un
sujet d’intérêt encore peu exploré (Kazdaghli et al., 2006). Eric Levet-Labry
analyse le processus de développement d’une destination touristique durant
la période coloniale, le Maroc, en analysant les matériaux promotionnels de
l’époque, permettant ainsi de rendre compte des transformations observées et
de la modélisation qui en émergera.
L’image est ainsi un outil important pour étudier ou construire une
destination, surtout lorsqu’elle est associée à l’expérience touristique. Larbi Safaa
et François Bédard analysent le processus d’élaboration de l’image d’une
ville touristique, Marrakech, et montrent comment les expériences des
touristes peuvent avoir une incidence au point de faire émerger une image
différenciée de la destination.
L’activité du tourisme et des loisirs dans les sociétés arabes
représente-telle un intérêt scientifique et académique ? Boualem Kadri se penche sur
cette question, d’une part selon une analyse historique de la représentation
du voyage dans la société arabe, d’autre part en observant les disciplines
engagées et les thématiques touristiques choisies, à travers la production
universitaire (thèses) et scientifique (revues) francophone et anglophone.
17 La seconde partie est composée de cinq textes, qui développent quelques
« Enjeux du développement touristique dans le monde arabe ». Le
tourisme est une activité convoitée sur les plans local et international, et
diverses stratégies sont exploitées pour assurer son développement et asseoir
l’attractivité de la destination. À ce titre, Asmae Bouaouinate et Mohamed
Lakhal analysent la dynamique de revitalisation d’un objet patrimonial, le
ksar, à travers un projet de tourisme social et communautaire (gîte) qui
implique des acteurs divers (propriétaires, habitants) et nécessite le suivi de
sa dynamique, dans le but d’assurer une durabilité et une pérennité de
l’action.
Les enjeux posés par la fragilité de certains objets patrimoniaux face au
tourisme touchent aussi des lieux reconnus comme le désert, dont celui du
Sahara, en Algérie. Bruno Lecoquierre soulève ici la problématique du
tourisme saharien dont l’activité se voit confrontée à des bouleversements
divers (migrations transsahariennes, conflits géopolitiques de la région
saharosahélienne), qui minent son existence en tant que produit touristique qui a un
apport économique pour les populations locales, notamment au niveau de
leur maintien dans les territoires.
Les divers aléas subis par l’activité touristique, qui peut être organisée
autour d’un produit unique, incitent les destinations à la diversification. Mais
la mise en œuvre d’une telle stratégie rencontre des obstacles, souvent
internes. Khaled Alzahrani étudie la possibilité d’un développement du
tourisme culturel comme diversification au tourisme cultuel (pèlerinage), très
dominant en Arabie saoudite, en avançant la perspective d’une coopération
entre les divers acteurs (État, voyagistes, agences), afin d’envisager un
changement de culture et de pratiques au sein des organisations.
L’aménagement des lieux pour le tourisme et les loisirs, et notamment du
littoral pour le tourisme balnéaire, a permis l’émergence de produits
nouveaux, réservés à une certaine catégorie sociale, tel le surf qui attire autant
les touristes internationaux que les adeptes locaux. Chadia Arab et
Christophe Guibert analysent le cas du Maroc, abordent la question de cette
pratique chez les femmes, et examinent comment cette pratique aux usages
occidentalisés (exposition des corps) est acceptée et pratiquée dans une
société arabo-musulmane.
Le tourisme international dans les pays arabes ne se limite pas seulement
à recevoir des touristes de l’étranger, il concerne aussi, et en grand nombre,
les résidents nationaux qui voyagent à l’étranger. De ce point de vue,
l’activité engendre une perte pour le pays émetteur, et un gain (souvent une
manne) pour le pays d’accueil. Amine Semaane analyse ici le cas du Liban,
une destination qui fait face à un contexte géopolitique perturbé et subit une
baisse des arrivées, et observe que les agences de voyage traditionnellement
tournées vers le réceptif délaissent le tourisme national et se consacrent
davantage au tourisme international des nationaux.
18 Ce flux des touristes arabes est convoité par divers pays, tant musulmans
(Afrique, Asie), que chrétiens (Europe). Pour Djamal Benhacine,
l’Allemagne est consciente de la concurrence exercée déjà par d’autres pays
récepteurs (Autriche, Suisse), et s’astreint à étudier davantage le marché et les
clientèles arabes, en vue d’organiser une meilleure attractivité et de répondre
aux besoins des touristes au fort pouvoir de dépense.
La troisième partie, composée de cinq textes, expose l’épineuse
problématique de la «mise en tourisme : opportunité ou menace ? » La
mise en tourisme est un processus lent, long et complexe, qui met en
interaction des acteurs, des pouvoirs, des représentations et des territoires, et
dont les implications sont de l’ordre autant de la valorisation que de la
mutation et de la déstructuration. Hassane Mazzine et Nassreddine Adouk
observent la réalité de la rencontre du tourisme international avec les
activités des médinas au Maroc, qui engendre des mutations dans l’espace et
les pratiques : la fonction de fabrication disparaît au profit de zones
commerciales, l’artisan produit pour les touristes, et le tout aboutit à une
désarticulation de l’espace de production.
Le tourisme est souvent appelé à la rescousse du patrimoine, tels les
centres historiques, mais son action sollicite l’intervention d’acteurs qui ont
des objectifs différents. Eugénie Crété observe à Damas, en Syrie (avant les
révoltes de 2011), comment le Vieux Damas a été transformé par la
gentrification commerciale (hôtels, restaurants, commerces) et le tourisme culturel,
et comment les divers acteurs (publics, privés) influent sur l’évolution du
lieu (architecture, usage) et consolident leur pouvoir respectif.
En Tunisie, et notamment sur l’île de Djerba, qui réunit diverses
communautés (Berbères, Juifs et Arabes), la rencontre entre le tourisme et la culture
peut être positive. Mourad Boussetta montre, au niveau de cette île, que les
lieux intimes et clos (lieux de cultes) insérés dans le circuit pour les touristes
(pèlerinage des Juifs), font néanmoins face à des résistances (fermetures des
mosquées), et mettent en péril le processus de production d’un produit
touristique.
Le projet de réalisation d’une zone touristique constitue un objet
privilégié pour l’observation de la mise en tourisme. Mohamed Hellal se penche
sur la réalisation d’une nouvelle zone touristique à Hammamet (Tunisie) et
analyse, à travers les pratiques des acteurs, les enjeux engendrés par la
rencontre entre les acteurs étatiques et les investisseurs privés (nationaux et
étrangers). Ainsi l’État, longtemps acteur principal de la planification et de la
mise en tourisme, se désengage peu à peu afin de faire davantage de place
aux acteurs locaux. Mais cette dynamique peut avoir des effets non prévus.
Youcef Icheboubene et Boualem Kadri observent le cas d’un aménagement
urbanistique et touristique d’une ville du littoral d’Algérie, Azeffoun, à l’est
d’Alger, et montrent que l’aménagement des territoires (littoral, urbain,
campagne) est soumis à une grande pression touristique, mais que le
processus de mise en tourisme résulte aussi bien d’interventions des pouvoirs
pu19 blics (lois d’aménagement, plans stratégiques, etc.) que de pratiques
informelles des acteurs privés.
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21







PARTIE I

QUELQUES QUESTIONS GÉOPOLITIQUES
ET SCIENTIFIQUES POSÉES PAR LE
TOURISME

CHAPITRE 1
Tourisme et géopolitique dans le Monde arabe :
Le cas des pays riverains de la Méditerranée
Mimoun Hillali et Driss Boumeggouti
À l’aube des indépendances, les pays arabes ont fait des choix
sociopolitiques conformes aux idéologies en vogue à l’époque : le libéralisme et
le socialisme. Cette allégeance, qui est aussi un gage de suivisme
économique, relève d’une géopolitique hégémonique déguisée en alliance.
Tous les pays affiliés ont respecté, à quelques exceptions près, les clauses de
ce tutorat. Mais en dépit de cet alignement induit par la guerre froide, les
pesanteurs religieuses, culturelles et ethniques ont continué à agir en
sourdine. Plus tard, les revers socioéconomiques exprimés par des grognes
sociales ont acculé les États parrainés à recourir aux pratiques d’antan pour
mater l’opposition. Alternant répression et ouverture, ils sèment la confusion
et récupèrent les arrivistes prêts à monnayer leur militantisme. Commence
alors, pour les opposants coriaces, la clandestinité ou l’exil.
C’est dans ce contexte de bipolarisme, jalonné de soumissions et de luttes,
que survient l’avènement du tourisme des années 1960. Les pays libéraux en
ont fait le moteur de leur développement tandis que les socialisants y ont vu
un secteur capitaliste capable de dévier ce courant idéologique naissant de
son idéal égalitaire. De fait, le tourisme et l’industrie entrent en concurrence
et servent de marqueurs économiques et territoriaux pour chaque pays. À
1titre d’exemple, les pays socialistes producteurs de pétrole n’ont jamais
accordé au tourisme un réel intérêt, malgré l’existence de potentialités
touristiques exceptionnelles. Pourtant, ces pays ont connu un début de mise en
tourisme du temps de la colonisation. À l’inverse, le Maroc, la Tunisie et le
Liban ont fait du tourisme le levier de leur économie. Ils seront rejoints, à la
suite des revirements politiques circonstanciés, par l’Égypte et la Syrie.
« Durant la décennie 1995-2004, certains pays méditerranéens ont connu une
croissance moyenne annuelle très forte des arrivées internationales, comme
la Croatie (20 % par an), la Syrie (15,7 %), l’Égypte (11,7 %), l’Algérie et la
Turquie (10,1 %). » (Bourse, 2012 : 5) Un revirement qui porte le sceau de
la mondialisation triomphante ? Car il est patent de constater que, du Maroc
à la Syrie, le tourisme a, avant 1990, joué à saute-mouton : il est promu dans

1 C’est le cas de l’Algérie et de la Libye.
25 un pays, mais pas dans le voisin, et ainsi de suite (Hillali, 2014 : 278). À la
chute du Mur de Berlin en 1989, les États arabes prosoviétiques décident
d’opérer un changement mesuré afin d’épouser les contours de la
nouvelle franchise libérale sans perdre la face ni le pouvoir. Libéraux et
socialistes confondus s’ouvrent au pluralisme et adoptent une autocratie
néolibérale qu’il convient d’appeler la démocrature. Dès lors, chaque régime
s’est employé, dans un souci de démarcation, à élaborer son patriotisme, son
arabisme et son islam politique ! Entre-temps, le tourisme triomphe et, peu à
peu, s’affranchit de l’image de facteur d’acculturation.
Par ailleurs, l’effondrement du communisme met fin au terrorisme de
gauche (Brigades rouges, Bande à Bader, Action directe…), favorisant la
montée d’autres formes d’extrémismes et de nationalismes. Se sentant
renforcés, les tenants de l’islam politique s’organisent et livrent une opposition
farouche aux régimes en place. À coups de discours populistes, ils dénoncent
la politique de « deux poids, deux mesures » (par exemple le conflit du
Proche-Orient) d’un Occident démocratique à l’intérieur de ses frontières,
mais dominateur ailleurs, comme le prouvent ses alliances avec les dictatures
de service. Puis survient le Printemps arabe, qui met à nu les régimes
totalitaires. Prenant le train en marche, les partis religieux habitués à faire vibrer
les masses par des prêches incendiaires profitent de l’euphorie populaire et
se positionnent en vue des élections à venir. Ironie du sort, en arrivant au
pouvoir en 2011, ils doivent affronter la réalité du terrain. Surgit alors la
première équation à résoudre : faut-il continuer à combattre le tourisme ou se
résoudre à le tolérer, voire à l’adapter ? Devant l’urgence économique, ils
optent pour le moindre mal et acceptent de mettre un peu d’eau dans leur…
boisson. C’est que le tourisme, activité indispensable à l’équilibre des
finances des États méditerranéens non producteurs de pétrole, s’impose et
impose sa loi : la stabilité. Une stabilité qui semble tirer sa légitimité d’un
certain passé !
Pour ou contre le tourisme dans le Monde arabe ? Ou la
preuve par le contraire
À la fin de l’année 2010, le monde arabe entre de plain-pied dans un cycle
de turbulences sociopolitiques et, par la même occasion, dans l’Histoire par
la grande porte. Après des décennies de platitude politique, les luttes et les
révolutions populaires ont réussi à produire des changements aux
conséquences inattendues. À la suite de la chute des dictatures, l’affaissement
économique est venu aggraver les effets collatéraux et latents des attentats
du 11 septembre 2001 et ceux, toujours en cours, de la crise de 2008.
Lourdement affecté par ces bouleversements, le tourisme conforte les thèses
et les critiques qui en font un facteur de dépendance dans les pays du Sud.
26 La rapidité de l’écroulement des régimes inamovibles, considérés jusqu’à
la veille de leur chute comme inébranlables, a surpris tout le monde (Hillali,
2014 : 278). Et c’est toute une structure politico-économique, mise en place
de longue date, qui craque, entraînant de graves difficultés pour les pays
touristiques. La panne subite du fameux « moteur de développement » a
perturbé une grande partie des économies arabes et cette nouvelle donne a
partiellement asséché la principale source de devises : le tourisme. Ce
dernier a donc révélé à quel point il était incontournable, y compris pour ceux
qui l’ont toujours combattu. Autre paradoxe, ce féru de l’équilibre
économique, de la stabilité politique et de la paix sociale, a fortement trébuché
sans choir. En toute logique, les flux touristiques destinés initialement aux
pays en difficulté sont réorientés par les grossistes du voyage et l’Internet
vers des pays plus sûrs ou plus calmes. En se comportant ainsi, le tourisme
confirme son rôle de porte-parole des pays stables.
Tableau 1 : Recettes touristiques des pays riverains de la Méditerranée
(en millions de $ US)
Variation
Pays/années 2010 2011 Perte ou gain 2012
2012/2011
Algérie 219 209 -10 - -
Égypte 12 528 8 707 -4 811 9 940 +21,1 %
5 106 5 305 +299 5 493 +1,2 % Israël
Jordanie 3 525 3 000 -525 3 460 +7,4 %
Liban 8 064 6 871 -1 193 - -
60 - - - - Libye
Maroc 6 703 7 281 +578 6 711 -7,83 %
Palestine 667 795 +128 - -
Syrie 6 190 - - - -
Tunisie 2 645 1 914 -731 2 183 +6,5 %
Turquie 22 585 25 054 +2 469 25 653 +5,6 %
Source : OMT, 2014, Faits saillants du tourisme de 2010 à 2013.
Ces chiffres reflètent bien la chute des recettes touristiques en 2011, année
du tsunami révolutionnaire arabe. Mais ils ne dévoilent pas la réalité
socioéconomique des populations privées subitement de leur source de revenus.
Dans les secteurs touristique et hôtelier, outre que les emplois sont
saisonniers, les salaires sont bas et ne permettent pas d’épargner. Au contraire,
ils poussent à l’endettement.
De plus, les touristes internes aisés, habitués à jouer les roues de secours
lors des grandes crises, préfèrent la discrétion, jugeant le moment inopportun
pour exhiber des signes extérieurs de richesse. En conséquence, le marasme
économique s’installe et empêche les acteurs du changement d’honorer leurs
promesses. Fraîchement plébiscités, ils sont rapidement confrontés à
l’héritage du passé et à la réalité contextuelle du pouvoir. Cette mauvaise
impasse est aggravée par l’inexpérience. De cette grande désillusion naîtra
une profonde déception : les nouveaux dirigeants qui ont espéré bénéficier
27 de l’effet d’euphorie générale, comme au lendemain des indépendances,
déchantent vite. Passé le moment de grâce, la montée des violences
commence à entamer les espoirs et les aspirations à un avenir meilleur. Et c’est
l’impasse !
Alors, que faire face à des populations avides de changement et de
retombées concrètes mais peu enclines à la démocratie telle qu’elle est
pratiquée en Occident ? Très attaché aux dogmes de l’islam et fortement séduit
par les convenances de la modernité, le monde arabo-musulman semble
tanguer entre le présent et le passé. Pour les inconditionnels du libre-échange,
cette tergiversation ne permet pas de saisir les nombreuses opportunités de
l’heure et modère l’effet multiplicateur des secteurs clés, dont le tourisme.
Évoluant en dent de scie, l’indice du développement général affiche l’éternel
espoir né au lendemain des indépendances. Ce constat, différemment
interprété par les gouvernants et les gouvernés, n’est plus du goût des jeunes,
fascinés par l’image séduisante et envahissante d’un monde qui progresse à
grands pas.
Le miroir aux alouettes : ou le tourisme au secours des
régimes en peine
On oublie souvent qu’en plus de son apport économique reconnu et vanté, le
tourisme joue un autre rôle en faveur des pays touristiques où la démocratie
peine à éclore. C’est que les touristes sont d’un secours insoupçonné pour les
régimes du Sud. De retour dans leur pays, les visiteurs, éblouis par des
séjours canalisés, louent les mérites du pays visité. Le bouche-à-oreille qui
en résulte contribue à l’amélioration de l’image de marque du pays concerné
et, par ricochet, à celle de son régime ! Parallèlement à ces « faux
témoignages », naïfs mais innocents, des écrivains et des journalistes
grassement rémunérés publient des chroniques sur commande. C’est à se
demander si l’imaginaire du touriste classique a pu évoluer depuis la période
coloniale. « Ces voyageurs ont eu un impact considérable sur le mouvement
touristique pendant et après la période coloniale. Selon un mécanisme
aujourd’hui bien repéré, au moment où se constituent les sociétés
industrielles et où le tourisme se met fondamentalement en place, ils ont créé
un véritable fonds imaginaire dans lequel, directement ou par déclinaisons,
on puise encore de nos jours. » (Boumeggouti, 2009 : 372)
Étant donné que la situation régionale est appréciée à travers le prisme
des propagandes officielles, dont l’un des canaux de diffusion est le tourisme,
l’observateur peu averti ignore l’envers du décor ! Envers ou travers que le
marketing a parfois déguisé en attrait fabuleux pour les uns (pays déjà
touristiques) et en potentiel formidable pour les autres (pays pétroliers). Faut-il
rappeler que l’étincelle ayant mis le feu aux poudres dans les pays arabes est
partie de la Tunisie en 2010, un pays hautement touristique et qualifié
28 d’exceptionnel sur les plans social et économique ? Preuve irréfutable que le
vécu des peuples et l’idéal véhiculé par les observateurs de passage sont aux
antipodes l’un de l’autre. Ce décalage est un leurre à double tranchant
puisqu’il semble induire en erreur tant les touristes que les populations
locales. Celles-ci voient dans l’Occident, mal aimé mais envié, un Eldorado où
l’alternance politique, pratique démocratique bien rodée, paraît couler de
source, donc est adaptable aux conditions du Sud. Une vision idéaliste que le
Printemps arabe a soumis à rude épreuve. Encore faut-il vouloir réellement
se démocratiser. Car abyssal est l’écart entre la théorie et la pratique en
matière de démocratie. Celle-ci ne se délocalise pas à l’instar d’une entreprise et
ne se décrète pas non plus : elle se cultive.
Faut-il rappeler qu’à la Renaissance européenne les nouvelles idées
prônant l’émancipation de l’Homme ont cherché à se projeter dans le futur ?
Elles ont accompagné, et parfois même devancé, les pionniers de la
Renaissance dans leur quête de liberté. Dans le cas des révolutions arabes, le besoin
de revanche a fini par l’emporter, semant le trouble. Est-ce là que réside la
2différence entre la révolution , qui impose le changement par la force, et
l’évolution négociée qui, elle, s’impose par la puissance de la raison et par
étapes ? Autre paradoxe d’un printemps qui peine à fleurir, c’est le
glissement imprévu vers un islam radical en déphasage, voire en rupture totale
avec la marche mondiale ou mondialisée. Ce qui fait dire aux observateurs
avertis que la tournure prise par les événements, après le Printemps arabe, se
trompe d’objectif comme d’époque. C’est pourquoi il serait judicieux de
soutenir les États démocratiques d’inspiration islamique, à l’instar de la
démocratie chrétienne, décriée en son temps par les partis progressistes.
D’ailleurs, des intellectuels clairvoyants pensent que « l’Occident doit se
libérer de certains de ses préjugés tenaces sur le monde arabe pour évaluer
avec justesse les processus démocratiques à l’œuvre dans les nouveaux
régimes. La présence de l’islamisme comme force politique ne signifie pas une
3mort annoncée de la démocratie arabe. » (Boniface , 2013)
Pour rappel, la stabilité chère au tourisme et chèrement payée par les
peuples, en termes de liberté, a fait penser un certain temps au syndrome de
4Stockholm . Et le démenti est venu de la base par un retour de manivelle en

2 À vrai dire, l’histoire des révolutions, de Robespierre (1758-1794) à Staline (1879-1953), est
jalonnée de meurtres, d’assassinats et de contre-révolutions. Tout le monde a entendu parler,
plus ou moins abondamment, de la Terreur de 1793, qui a suivi la Révolution de 1789 en
France. La Terreur se voulait, selon Robespierre, « terrible aux méchants mais favorable aux
bons ». Car la révolution a besoin de « la vertu sans laquelle la terreur est funeste, [de] la
terreur sans laquelle la vertu est impuissante ». Aujourd’hui le fond est le même, mais le
discours a changé (tiré du discours de Robespierre, 1794).
3 Pascal Boniface est directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS),
maître de conférences à l’Institut d’études européennes de l’université Paris VIII.
4 « Le syndrome de Stockholm décrit une situation, fondamentalement paradoxale, où les
agressés vont développer des sentiments de sympathie, d’affection, voire d’amour, de
fraternité, de grande compréhension vis-à-vis de leurs agresseurs. Il y a souvent adhésion à la
29 décembre 2010. Imprévue mais logique, la révolte a remis les pendules à
l’heure, en déréglant le mécanisme qui commande la temporalité. Baptisé
hâtivement « Printemps arabe », le soulèvement est salué par des peuples, à
leur tête les mouvements religieux, adversaires acharnés de l’ancien système
politique. Connus pour leur grand pouvoir d’adaptation, ces mouvements ont
su mettre à profit le fruit de plusieurs décennies de travail souterrain. Tout a
commencé à la chute du communisme par un prosélytisme efficace, soutenu
par un marquage systématique de l’espace et de la société (code
vestimentaire, prière dans la rue, plages différenciées, idiome codifié). À l’inverse, les
partis progressistes, ou dits de gauche, ont été déroutés dès 1990 par le
triomphe concomitant du matérialisme et de la spiritualité. En conséquence,
les progressistes se sont trouvés à l’étroit entre la mondialisation triomphante
et le fondamentalisme conquérant. Deux approches que tout sépare en
apparence, mais qui fonctionnent sur le même modèle : l’endoctrinement ou la
standardisation. Et c’est presque le même mode opératoire : le libre-échange
opère par des labels et l’islam radical par des fatwas.
À la même époque, le tourisme a gagné du terrain en ralliant à sa cause
les pays de l’Est et leurs satellites dans le monde. Mais il s’est heurté à de
nouveaux détracteurs qui en ont fait un moyen de propagande (qu’on pense
aux attentats surmédiatisés) et une source de financement occulte (par le
biais de rançons). Comment en est-on arrivé là ? Comme la nature a horreur
du vide ! les grandes puissances du monde libéral ont cru, avec un certain
opportunisme, trouver dans l’islam radical un nouvel ennemi en
remplacement du communisme. La peur du « péril vert » est brandie en lieu et place
du péril rouge. « Rien de plus simple, en effet, que de produire les images
fantasmagoriques de barbus déchaînés campant résolument du côté du mal,
de nourrir la crainte d’une nation par l’innombrable progéniture de femmes
musulmanes terriblement fécondes, par la multiplication des chaînes halal et
des femmes voilées, flottant comme des spectres menaçants » (Bowen, 2014 :
7). Décidément, au Sud comme au Nord, les gouvernants brandissent la peur
pour faire régner le calme dans le cadre du nouvel ordre économique et
social. La différence, toute la différence, est dans la subtilité des méthodes : la
psychologie du Nord suggère et la brutalité du Sud impose.
Moins surprenante est l’attitude des grandes puissances, soucieuses de la
sauvegarde de leurs intérêts au détriment des droits de l’Homme dont ils se
disent défenseurs inconditionnels. « Et tant pis pour la démocratie des
autres », semble dire la neutralité engagée du côté des intérêts et des alliés !
La preuve, c’est que ces puissances ont majoritairement éprouvé un grand
soulagement à la suite du trébuchement d’abord, puis de l’échec des
gouvernements islamistes issus des révolutions arabes (notamment la Tunisie et
l’Égypte). Reste à savoir comment les peuples perçoivent l’attitude des puis-

cause des agresseurs. » Source :
<http://www.lepsychologue.be/psychologie/syndrome-destockholm.php> (consulté le 2 avril 2015).
30 sances mondiales face à ces révolutions et contre-révolutions, en se
demandant qui est au gouvernail au milieu de cette tempête printanière. Pensent-ils
toujours, comme par le passé, que les grandes puissances ne voient dans la
majorité des dirigeants arabes que de « simples gardiens » de champs
pétroliers ou des contremaîtres locaux qui veillent à la bonne marche des affaires ?
Et, dans des cas moins humiliants, de fidèles partenaires au service des
profits mutuels ? Ce constat aide à comprendre le contexte des révoltes. Excédés,
mais mal préparés, les peuples arabes ont apprécié l’élan révolutionnaire
spontané de 2011. Dans l’allégresse de la liberté retrouvée, de la peur
évacuée et de la dictature répudiée, trois raisons d’espérer, les masses ont
déferlé sans se soucier de la suite des événements ! Animés par la soif de justice
mais aussi de vengeance, les révoltés ont tenu à s’exprimer en extériorisant
haut et fort leur rage par le cri : « Dégage ! ».
Pourtant, au-delà des slogans et des foules « en transe révolutionnaire »,
une impression, somme toute subjective, a fait croire que les manifestants,
habitués à subir, ont été manipulés et contents de l’être, pour la bonne cause.
Derrière cette impression se profile l’ombre de la théorie du complot ! Et
l’on comprend que la notion de conspiration, bien ancrée dans les esprits,
sert à la fois de justificatif et de consolation.
Le Monde arabe et l’éternelle théorie du complot :
hantise de l’humiliation et psychose de la conspiration !
S’il est difficile de comprendre le désordre que connaît le monde arabe, le
recours à l’approche historique de ses rapports à l’Occident, en particulier,
permet d’en saisir les grandes lignes. Au-delà des faits classiques Nord-Sud,
ces relations ont été de tout temps marquées par des sentiments ambigus,
allant de la considération à la haine et de la fascination au rejet… Le
tourisme, interface et reflet de ce paradoxe, s’inscrit dans le prolongement du
long processus qui lie les pays d’accueil aux pays émetteurs. Étant vaste et
polémique, le débat autour de ce thème « dominant/dominé » ne permet pas
de s’enliser dans les détails. L’espace et le contexte de cette analyse nous
obligent donc à axer notre réflexion sur la réalité géopolitique dans ses
relations ramifiées avec le tourisme international. Au regard de
l’impuissance des régimes arabes à surmonter leurs problèmes et face aux
perspectives limitées qui se profilent à l’horizon, la théorie du complot est
audible pour les peuples de la région. Mettons davantage l’accent sur les
fondements géopolitiques pour mieux appréhender la situation.
Il existe sûrement des pays lointains ou voisins du monde arabe qui
approuvent le désordre ou qui l’attisent même, y compris au sein de cet espace
géopolitique. Mais croire que le mauvais sort qui s’acharne depuis
longtemps sur des peuples qui ne demandent qu’à vivre dignement en paix est
l’œuvre de forces de l’ombre, de surcroît étrangères, nécessiterait une bonne
31 dose d’imagination. La conspiration est sur toutes les lèvres et les accusés
sont l’Occident et le sionisme. Ce même Occident, qui fournit à la région
arabe le gros de ses armes et de ses recettes en devises (tourisme et
hydrocarbures), et même l’essentiel de ses orientations politico-économiques.
Le complot étant souvent mis en avant pour justifier le cumul des échecs,
nombreux sont ceux qui pensent que le Printemps arabe est, lui aussi, le fruit
d’une machination machiavélique. Pour rendre crédible ce réquisitoire
populaire, la rumeur impute la faute à un troisième acteur : l’agent de
l’intérieur ou le traître national. En somme, tous les drames des Arabes sont
le résultat de conspirations ourdies ailleurs ! Rares sont les analystes qui
attribuent ces malheurs, presque planifiés, aux retards scientifique,
technologique et économique, donc de nature arabo-arabe. Profiteurs et
opportunistes, comme il en existe dans tous les pays du monde, n’ont
évidemment pas hésité à donner un coup de main aux facteurs maniables
pour les aiguiller sur la voie qui sert leurs intérêts. C’est là une face cachée
de la géopolitique. Pénibles à formuler, ces critiques le sont aussi à la lecture.
Mais n’est-il pas venu le temps de cesser de se lamenter en se voilant la face ?
De profiter de l’opportunité offerte par ces révolutions pour répudier à
jamais la dictature, l’injustice et la corruption ? Car de deux choses l’une :
ou, effectivement les complots existent bel et bien, et dans ce cas où sont
passés les stratèges, les politiques, les intellectuels et les forces vives du
monde arabe ? Là aussi la réponse est sans appel : « Ils sont tous
corrompus. » Soit. Alors, que font les oulémas qui parlent trop de l’au-delà
au point d’oublier les choses essentielles de la vie et du vivant ? Deuxième
réponse apprêtée : « Ils se sont écartés de l’islam pur. » Et l’on comprend
qu’il ne reste plus personne pour la défense de la grande cause : la bonne foi,
avant même la foi. Ou alors, le complot n’est qu’une vue d’esprit bien
incorporée à l’imaginaire collectif ! Dans ce cas, les drames et les régimes
arabes ont encore de « mauvais » jours devant eux.
Évidemment, à force de tout mettre sur le compte du complot, l’aliénation,
fille de « la servitude volontaire » (de la Boétie, 1993), apporte un soutien
avéré au régime populiste, quelle que soit sa nature ou sa couleur. « Tout ce
qui anesthésie les masses fait l’affaire des gouvernants », disait Jean
Du5tourd , écrivain français (1920-2011). Les psychologues diraient que le
recours à l’accusation basique a pour but de soulager le moral écorché des
masses arabes, à défaut de panser les blessures du temps par un
développement social et économique, engendré par une démocratisation due au réveil
des consciences.
Faut-il admettre que ni les partis politiques ni les intellectuels ne sont en
mesure de provoquer cet éveil, à l’heure actuelle, à cause de la pensée
unique que propagent le libéralisme vorace et l’islam idéologique ? Encore
moins l’école, dominée depuis la fin du siècle dernier par les mêmes cou-

5 Source : <http://citation-populaire.com/quote/jean-dutourd-73/> (consulté le 2 avril 2015).
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