La Piste indienne

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La Piste indienne Indian trail, est le récit de vingt années de rencontres chez les Amérindiens. On découvre l'envers du décor touristique avec la piste qui conduit chez les Havasupai, le « peuple de l'eau bleu-vert » caché au cœur du Grand Canyon du Colorado, et l'histoire tragique des Navajos avec leur Longue Marche. L'auteur révèle des pans méconnus de l'histoire américaine et livre un touchant hommage aux peuples Amérindiens et à leur culture. On parcourt les pistes indiennes du Nevada, de l'Arizona et on se perd dans le désert californien le plus chaud du monde avec les pionniers français qui ont mis en valeur la Vallée de la Mort. Le mythe de la piste a ouvert la voie au trekking qui rassemble des milliers de randonneurs vers des espaces où l'on apprend les secrets de la terre.
Publié le : vendredi 2 octobre 2015
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EAN13 : 9782332971326
Nombre de pages : 184
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© Edilivre, 2015
Avertissement
Voilà cinquante ans que j’ai choisi l’océan à la montagne. J’ai fui la neige, le verglas et l’ombrage des sapins du Haut-Jura pour les cocotiers et les lagons polynésiens. À 21 ans, on est plein de certitude, rien ne vous fait peur, avec le temps et des cheveux blancs on réfléchit et on fait le bilan. Vivre au ras de l’eau est aussi dur que d’habiter sur un haut sommet. On y gagne de beaux souvenirs mais aussi de nombreux maux physiques qui empirent avec l’âge. J’ai mal au dos, l’arthrose m’a envahi, je traîne douloureusement mon corps entre deux saisons des pluies. L’humidité ambiante m’accable chaque année, même le froid est humide au mois de juillet, en plein hiver austral. Les mers du Sud usent les corps et les organismes. Les consultations chez différents docteurs ont confirmé un diagnostic étrange, je dois « m’immerger », j’ai pensé, « normal pour un homme de la mer », mais c’était une image, dans un univers totalement différent, celui de la terre et de la sécheresse. – Un endroit où le taux d’humidité ne dépasse pas 30 %, m’ont-ils tous rappelé. Au milieu de l’océan Pacifique, à plus de 8 000 kilomètres du premier pays possédant un désert, l’avis médical est particulièrement difficile à appliquer. Je dois faire un choix et vivre différemment pour calmer mes rhumatismes et atténuer la douleur de mes lombaires. Alors quelle destination, cap vers l’est vers les États-Unis, pour les pistes du grand territoire indien avec ce qui est encore caché dans l’Arizona, l’Utah, le Nevada et la Californie, ou direction plein ouest, l’Australie, pour le désert rouge qui abrite Ayers Rock, “Uluru”, le monolithe de grès sacré des Aborigènes et vivre au centre d’une île continent. Le choix s’est fait naturellement, sur un constat pratique. J’appréhende la conduite à gauche des routes australiennes qui mènent au cœur de l’Outback, alors qu’il ne faut changer aucune habitude de conducteur pour se rendre vers les sites des plus beaux trails de l’Ouest américain. Je suis donc parti avec Lucie, mon épouse, véritable fille des îles, vers un horizon bien loin de ses habitudes. Elle m’a suivi avec courage sur un terrain fait de terre sèche, de falaises rocheuses, sous un soleil sans alizé, dans un monde différent pour des rencontres dont on se souvient toute sa vie. Nous avons parcouru pendant presque vingt ans les pistes de trois États, principalement dans des canyons, ce qui signifie qu’il faut d’abord descendre et remonter ensuite, à l’inverse d’une randonnée de montagne où l’on monte avant de redescendre. Descendre semble toujours très facile pour le randonneur non expérimenté qui attendra d’être fatigué, d’avoir faim ou soif, pour s’arrêter. Il faut se méfier de ce genre de facilité. De nombreux panneaux « danger de mort » sont affichés au début des descentes pour informer les marcheurs des périls qui les attendent et surtout pour les sensibiliser aux dangers des randonnées sans préparation. Aux États-Unis, “The Great Outdoor Adventures”, les grandes aventures de plein air, sont partagées par des millions de passionnés. Le classement des plus beaux sites de leur pays en National Parks, State Parks, National Recreation Area, National Forests et National Monument leur ont permis de découvrir un héritage fabuleux. Au centre de ce retour vers la nature, le respect des premiers habitants des lieux, les Amérindiens, totalement oubliés jadis, qui ont du mal à communiquer, comme si le passé pesait encore très fort sur les nouvelles relations humaines. Ils gèrent, sans les Blancs, leur immense patrimoine mais aussi de nombreux casinos fréquentés par ceux qui voulaient les exterminer. Aussi nous devons au hasard, à la chance, sûrement, le bonheur d’avoir rencontré au cours de nos voyages vers les États-Unis, Win et Olaf Barnard. Un couple, très âgé, de pionniers peu ordinaires, résidents à Las Vegas. Au début des années cinquante, ils ont vécu au milieu d’une tribu de 200 Amérindiens, les Havasupai, Win travaillant comme institutrice, et Olaf comme postier et agent spécial. – Nous étions très loin de la civilisation, nous ont-ils dit. La réserve des Havasupai est
située au fond d’un petit canyon écrasé par des falaises de 300 mètres de haut, en bordure du Grand Canyon du Colorado, et à proximité du Grand Canyon National Park, dans l’Arizona. Cette tribu n’est accessible que par une piste. On y accède à pied, à cheval ou, et dans les cas extrêmes, par hélicoptère. Mais cette piste n’est pas n’importe quel chemin anonyme tracé par l’homme dans des régions peu hospitalières. Elle fait partie du top five des plus belles randonnées sportives de montagne des États-Unis. C’est la piste, the trail, qui mène au paradis des marcheurs, trekkeurs et autres hikers. Ils viennent des cinq continents pour une contemplation et un bonheur extrême, découvrir les cascades de Havasu Creek et échanger quelques paroles avec les propriétaires des lieux. Leur renommée a traversé les continents et fait rêver sur Internet. On vient plonger, se baigner, calmer son mal aux pieds dans des piscines naturelles creusées par trois chutes d’eau classées parmi les plus belles du monde. Leur hauteur varie entre 15 et 65 mètres, la température de l’eau est constante, quel que soit le temps, entre 20 et 23 degrés. La création terrestre a été généreuse avec la rivière Havasu. Elle bénéficie d’un dépôt continu de minéraux qui ont créé au cours de milliers d’années un environnement spectaculaire. Malgré les intempéries qui frappent la réserve, le processus est toujours en cours, il lui donne ce reflet bleu ciel, cristal, vert clair, et bleu foncé que l’on ne rencontre nulle part au monde, sauf dans un lagon polynésien. Mes amis, Win et Olaf, sont à l’origine d’un succès qui les dépasse. Il y avait moins d’une centaine de visiteurs par an dans les années 1950-1960, quand ils ont lancé la mode du hiking dans une contrée perdue. Cinquante ans après, il faut réserver six mois à l’avance sa place dans le “campground” très sommaire des Havasupai pour espérer fouler la poussière ocre de la piste. La tribu reçoit maintenant plus de 30 000 « sacs à dos » chaque année. Ce n’est pas sans mal et surtout pas sans risque. L’isolement des Havasupai constitue une curiosité. Jusqu’à quand ? Rien n’a changé dans cette vallée étrange, tout vient par la piste, les randonneurs, la nourriture, les matériaux de construction, bref, tout, on réexpédie les déchets à l’extérieur par cette même voie. Le village, Supai, a la particularité d’être le dernier bureau postal des États-Unis où le courrier est acheminé par des mules. La tribu a pris le nom de son environnement, Havasupai se traduit ainsi, « Pai » : le peuple, et « Havasu » : l’eau bleu-vert, soit « le peuple de l’eau bleu-vert » (people of the blue-green water). Elle constitue l’une des cinq entités indiennes du Grand Canyon. Les Paiute, les Navajos, les Hopi, les Hualapai et les Havasupai se partagent un territoire plus grand que la France. « Le peuple de l’eau bleu-vert » en a la plus petite part, dans l’Arizona, il est le seul qui vit à l’intérieur même du Grand Canyon. C’est chez eux que j’ai rencontré Kit Carson, mon héros de bande dessinée. Il a bien existé et il a eu une existence encore plus incroyable que les histoires écrites pour la jeunesse que j’avais encore en mémoire. Curieux de nature, j’ai entraîné Lucie dans le Canyon de Chelly, dans l’Arizona, pour découvrir le peuple navajo qui a lutté jusqu’au dernier souffle pour être libre. La mémoire collective n’a pas oublié l’assaut de Kit Carson, la défaite et l’exil vers le Nouveau Mexique au cours d’une Longue Marche qui est devenue le ciment de tous les clans composant les Navajos modernes. Les pistes qu’avaient tracées les tribus indiennes au milieu du continent américain ont facilité la conquête de l’Ouest. Elles partent presque toutes du centre des États-Unis et portent le nom de Santa Fe Trail, d’Oregon Trail, d’Humbolt Emigrant Trail, de Spanish Trail, elles ont vu passer l’envahisseur blanc, des milliers de colons, des chercheurs d’or, les tuniques bleues, les mormons qui se sont établis dans l’Utah voisin, et les hikers, aujourd’hui, en quête d’émotions. La conclusion médicale « d’immersion dans la sécheresse » nous a plongés dans la région la plus chaude du monde, à Death Valley, la vallée de la Mort. Son climat me convenait, très
peu de pluie, un désert avec une moyenne de 12 % d’humidité, maximum de 7 % en juillet et 18 % en janvier, les conditions étaient réunies pour combattre mon arthrose. On fait des rencontres curieuses à Death Valley où des Français se sont illustrés dans la mise en valeur de cet étrange lieu de pénitence sans que leur pays natal n’en sache rien. Les mineurs ont épuisé les richesses du sous-sol, d’abord l’or, puis l’argent, ensuite le borax dans la vallée de la Mort, où nos deux compatriotes, Daunet et Aguerreberry, ont laissé leurs noms sur un pan d’histoire peu banal. L’extraction moderne du borax se fait à quelques centaines de kilomètres plus bas, dans le désert Mojave, et son usage est d’une importance stratégique. La vallée de la Mort est devenue en 1994 le plus grand parc national des États-Unis, c’est la région historique des expériences sportives et des règlements de compte. Nous avons besoin de beaucoup d’eau pour ces rencontres. Elles se font dans des contrées désertiques, où l’homme a écrit l’évolution de sa vie terrestre avec la signature de ses os. L’histoire de notre existence sur les pistes de l’Ouest commence à se dévoiler, mais à quel prix ! Il faut marcher patiemment vers elle et la séduire pour qu’elle révèle ses secrets. Et mes douleurs lombaires dans ces aventures pédestres. Je vais mieux, beaucoup mieux, comme si la sécheresse des canyons avait donné une seconde jeunesse à mes articulations.
À Win et Olaf Barnard, Les pionniers de l’Ouest.
Ladécouverte de l’Eldorado
Quitter le monde de la mer pour s’aventurer dans celui de la terre n’est pas sans risque. Avant de fouler les pistes du Grand Ouest américain et soulager des vertèbres douloureuses, nous avons fait un choix. Nous avons décidé de poser nos sacs et de prendre comme point de départ l’État du Nevada. Pourquoi le Nevada et Las Vegas ? D’abord pour le plaisir. Après l’effort, Las Vegas constitue le meilleur réconfort du randonneur. Sin City (la ville du péché) est synonyme d’excès et de consommation, on l’adore ou on la déteste, elle ne laisse personne sans réactions, c’est la ville de la démesure. Pour beaucoup, la laideur baroque est poussée jusqu’au point extrême où elle bascule dans le génie de la création. À Las Vegas vous ne pouvez qu’être pris, bousculés, engloutis par les lumières, le jeu et les attractions. Ce gros bijou scintillant et planté dans le désert a l’avantage de bénéficier d’un climat qui me convient parfaitement. Las Vegas est proche des plus belles pistes. Inutile d’aller bien loin, l’aventure est à moins d’une heure de voiture. Le Nevada a d’indéniables atouts pour affirmer sa première place dans le monde de la randonnée. Avec plus de 300 chaînes de monts, il est l’État de la montagne américaine : c’est le plus sec, le plus inhospitalier comparé aux vertes vallées de la Californie, très peu de précipitations, ce qui a créé une région unique, riche d’une flore, d’une faune et d’un écosystème très variés. Le Nevada est le quatrième État américain en biodiversité : il compte plus de 3 800 espèces de plantes et d’animaux, et, excepté l’Alaska, 87 % de son territoire est constitué de parcs publics, et d’étendues réservées à la protection de la nature. Le Nevada est aussi l’État de la grande cité, plus de 90 % de sa population vit à Las Vegas, près de trois millions d’habitants. C’est tout naturellement que nous nous y sommes installés. Là, des amis ont facilité la recherche de trails peu connus. Nous avons partagé avec eux nos premières sorties. Ce fut un choc. La marche est aussi naturelle à l’homme que sa façon de respirer. On découvre l’histoire du monde avec ses pieds, les légions romaines ont vaincu les peuples de l’Europe et d’Afrique en sandales de cuir. Je devais vaincre une arthrose permanente, c’est un ennemi plus sournois, et j’avais la foi du pasteur aux premiers jours de son ministère. Nous n’avons pas perdu de temps. Nous avons marché comme des pénitents, une façon d’expier nos fautes terrestres, un peu partout, autour de Las Vegas, avec Moana, un jeune Polynésien de notre île, marié avec une belle Américaine, et installé dans la capitale du jeu depuis des années. Il y travaille comme guide et il connaît l’envers du décor mieux que personne. Son beau-frère, ses beaux-parents sont à l’origine de la création de la plus belle rando dans l’Arizona. Ce parcours a acquis une réputation internationale. À Las Vegas, nous n’avons que l’embarras du choix, le petit guide du parfait randonneur décrit 107 sorties dans le sud du Nevada. On se laisse conduire vers la vallée de Feu (Valley of Fire), autour du Lake Mead, dans Red Rock Canyon, sur les pentes du mont Charleston, au milieu du désert de Mojave, presque les yeux fermés. Tout est beau, car pour nous c’est un monde nouveau. Loin des lumières des casinos, on ne rencontre plus personne. C’est le paradoxe de Sin City. Des millions de personnes passent, sans y jeter un regard, à côté de paysages inoubliables. Il suffit de s’y intéresser, d’y vivre, de gratter le sol pour en saisir les trésors naturels et dorés. Justement, l’or est partout, il est même difficile de l’ignorer, le Nevada est le premier producteur américain d’or, d’argent et de métaux précieux, et ce n’est un secret pour personne, le mineur comme le marcheur est un chercheur solitaire. En consultant la carte, à 50 kilomètres au sud de Las Vegas, je suis intrigué par le nom d’une chaîne de montagnes dont la prononciation est la même dans toutes les langues du monde, un mythe, Eldorado, le pays fabuleux d’Amérique du Sud dont rêvaient les
conquistadores. Et si c’était vrai ! Moana freine mon enthousiasme. – Eldorado Mountains a été l’une des régions minières les plus riches du sud du Nevada. Les Espagnols ont rapporté qu’ils y avaient découvert de l’or dans les années 1 700. C’est pour cela que le nom de la cité d’or inca est remonté jusqu’ici. Le sous-sol de la montagne était vraiment très riche. On y a extrait plus de 46 millions de dollars entre 1864 et 1941, de l’or, mais aussi de l’argent, du cuivre, du plomb et du zinc. Les mineurs de la montagne de l’Eldorado ont fait fortune, mais ils ont tout dépensé. Il en reste encore quelques-uns, perdus, qui continuent à chercher. Voilà pour la présentation, je voulais en connaître les détails. Il fallait un début. Nous sommes partis à l’assaut de l’Eldorado. Nous nous sommes équipés dans un surplus de vêtements militaires. Les tenues de la guerre en Irak sont aux couleurs du désert, on a que l’embarras du choix. Le matériel ne manque pas dans les magasins spécialisés : bâtons, tentes, GPS, cartes, trousses de secours, téléphone, miroir signalétique, le tourisme de randonnée est un marché en pleine expansion. Les Américains aiment leur immense pays et se donnent les moyens de le découvrir. Le meilleur trek choisi par notre ami pour découvrir les monts de l’Eldorado est classé de modéré. Nous avons pris le temps pour pénétrer dans nos premiers canyons et comprendre la vie de ces régions qui obéit aux dures lois de la nature. Moana nous expliqua lentement : – Il faut impérativement regarder le ciel quand on marche dans un canyon. Nous allons à Bridge Spring Arch, où, en octobre 1974, la vague d’eau générée par les intempéries a créé un flash flood, une inondation éclair, avec une vague de 9 mètres de haut, qui a tout balayé vers la rivière du Colorado située 18 kilomètres plus bas. Elle a détruit 31 maisons, les installations d’une marina au bord du Colorado et noya une dizaine de personnes. On ne marche jamais seul sur un trail. Il existe une étiquette que le visiteur se doit de respecter à la lettre. On doit presque l’apprendre par cœur. Il faut toujours marcher sur les pas des précédents marcheurs visibles sur la piste, camper sur une surface dure avec une protection sur la terre, respecter l’environnement, minimiser l’impact de son installation, ne laisser aucune trace derrière soi, en particulier ramasser ses déchets et les déposer dans les toilettes des refuges qui ont été installés quelque part sur la piste. La qualité de la découverte est à ce prix. Moana ajoute : – Éloignez-vous des animaux sauvages ou observez-les de loin. On dit dans le Nevada que si vous donnez à manger à un ours, ce sera un ours mort plus tard. La courtoisie est la règle numéro un des trekkeurs. C’est le domaine du partage : les quelques personnes rencontrées dans les monts de l’Eldorado nous ont donné des marques de respect que nous n’avons jamais oubliées ensuite. Heather, l’épouse de Moana, nous a laissés au bord de la route fédérale 165, dans un parking de terre, juste après le sommet de Rifle Pass, une petite gorge taillée dans une colline, avec pour mission de venir nous chercher dans quatre jours à Techatticup (prononcez « Tea-Chatty-Cup », qui signifie en paiute, avoir faim ou pain), qui est un camp de chercheurs d’or encore en activité. Le paysage est à l’opposé de la réputation du nom, il n’y a pas d’or sur le sol, c’est tout le contraire : issu d’une formation volcanique, l’environnement est noir, gris, repoussant, il faut toute l’imagination d’un poète pour baptiser un tel endroit Eldorado. C’est la désolation parfaite. On entre dans une chaîne montagneuse qui forme la partie ouest du Black Canyon du Colorado. Le fleuve dompté plus haut par le Hoover Dam (le barrage qui a formé le Lake Mead) est devenu un cours d’eau paisible recherché par les vacanciers pour sa fraîcheur
durant les chauds mois de juillet et d’août. Le Colorado est la frontière commune entre le Nevada et l’Arizona. À l’ouest, on joue, on boit beaucoup et on donne rendez-vous aux escorts girls. À l’est, il n’y a rien, on travaille dur la semaine, on attend patiemment le week-end pour aller se défouler à l’ouest, il n’y a que le cours d’eau à franchir. La piste qui conduit à Bridge Spring Arch est d’accès facile. Elle a été rabotée durant des années par les pluies orageuses qui se sont abattues sur les montagnes, les 35 kilomètres de randonnée du parking à Techatticup sont une bonne mise en jambes. On marche au milieu de roches qui affichent entre 10 et 15 millions d’années, le sol change de couleur sous les pieds, il passe de l’orange au brun, et au rose. Quant à la végétation, elle est rare mais elle offre une curiosité particulièrement piquante. Ne vous approchez pas trop près du “teddy bear cholla cacti” un magnifique petit cactus, vert pâle, un tronc terminé par des doigts velus, il est armé de milliers d’épines minuscules qui pénètrent partout. Les “cholla cacti” forment un parterre coloré, étrange dans cet environnement austère, beau à photographier et dangereux à frôler. On l’appelle le cactus sauteur dans le Nevada. Les doigts velus en forme de petits boudins sautent sur tout ce qui passe à leur portée. C’est leur moyen de défense en cas de danger, ils se détachent en effet des bras principaux qui constituent les tiges de ce végétal agressif. Vous ne me croyez pas ! Dans le bâtiment central de Techatticup on peut consulter le gros dossier du “cholla cacti” et en particulier les photos des victimes qui ne doutaient pas de ses redoutables capacités. Elles sont couvertes de la tête aux pieds d’une bonne cinquantaine de petits cactus sauteurs verts. On a fait appel au service des urgences de la plus proche localité, la petite ville de Boulder, pour permettre aux visiteurs malheureux de se débarrasser de leur couverture piquante. À côté du “cholla” (prononcez « Tcho-ya ») les arbres de Josué (Joshua Trees) font figure de géants, ils peuvent atteindre plus de 12 mètres de haut et ont une longévité proche de mille ans. L’arbre de Josué n’est pas un cactus, c’est une plante de la famille des yuccas, avec un tronc qui porte des branches tortueuses terminées par des bouquets de grosses aiguilles vertes. En traversant une partie du désert Mojave situé à quelques kilomètres plus bas, les e mormons, au début du XIX siècle, ont été frappés par ces arbres aux formes étranges. Ils le baptisèrent d’après le personnage biblique Josué (Joshua en anglais) en raison de son aspect qui évoque peut-être les grands bras ouverts du prophète. La grande forêt d’arbres de Josué dans le désert Mojave, près de la ville de Cima, est la plus grande concentration au monde de yucca brevifolia. Une piste conduit à Cima Dome qui révèle cette particularité. Malgré le peu de pluie qui tombe dans cet endroit, cet arbre à l’esthétique unique et aux vertus écologiques et nutritives reconnues grandit de 25 centimètres par an. Au milieu des montagnes, l’histoire des lieux rappelle qu’il y a moins de cent ans, deux des plus fameux renégats indiens vivaient dans un canyon. On découvre une plaque qui précise que le premier hors la loi, Arvote, a tué cinq personnes, et que le second, Queho, en a tué plus de vingt, sa dernière victime s’appelait Maud Douglas, une femme de mineur, elle a été abattue en 1919. Les deux renégats se cachaient dans les mines. Le shérif du coin mit fin à leur carrière de serial killer. Nous avons marché deux jours, sans nous presser, pour atteindre Techatticup. La piste se termine sur un surplomb qui domine la capitale de l’Eldorado américain. Cent cinquante ans après la découverte de la première veine aurifère, cet endroit existe encore parce qu’il ne ressemble à rien. Il attire pourtant 10 000 visiteurs par an qui viennent chercher les fantômes du passé. À croire tous ceux que nous avons rencontrés, il y a beaucoup d’âmes en attente de repos. Plus de 500 personnes ont vécu ici dans les plus belles années d’extraction. Plus d’une centaine d’Indiens, mineurs et pionniers, sont morts, victimes de meurtres, de bagarres d’ivrognes. Ils ont été enterrés et il n’y a aucune pierre tombale, étrange. Techatticup est un ensemble de vieilles baraques en bois, moins d’une dizaine, de détritus divers, sans nom, toutes les pièces métalliques du matériel des mines sont à terre. C’est un
camp très sommaire, ou plutôt ce qu’il en reste, avec trois repères, la pompe à essence à l’étoile rouge de Texaco et son inscription Techatticup 1861, l’enseigne sculptée de la porte en bois de l’Old Eldorado Mine 1881 et la citerne d’eau, en équilibre sur sa plate-forme en poutres pourries, qui alimente une vieille Ford entièrement rouillée à force d’attendre le plein de sa cuve. Ce qui fait le charme de ce coin paumé tient dans cet ensemble disparate. C’est un musée à ciel ouvert d’objets hétéroclites qui font partie du “Wild West”, (l’Ouest Sauvage). Il y a de tout à l’extérieur. Il faut non seulement faire attention aux esprits qui veillent, mais également vérifier où on pose ses pieds : de nombreux serpents à sonnettes se sont réfugiés dans le cimetière de voitures américaines. Le plus beau reptile capturé en 2013 mesurait 2 mètres 40 de long et pesait presque 50 kilogrammes. Sa photo est collée sur la porte du bâtiment principal, au centre du site. Quand on découvre la collection de véhicules abandonnés sous le soleil, c’est la surprise du chef, les Chevrolet, GMC, Ford, Dodge, Harvester Metro Van, carcasses aux couleurs délavées, des années 1920...
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