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couverture

Du même auteur

Les Dessus et les Dessous de la bourgeoisie

Une histoire du vêtement au XIXe siècle

Fayard, 1981 ; Complexe, 1984

 

Le Luxe. Une richesse entre faste et confort

XVIIIe-XIXe siècle

Seuil, 1995

CONTRIBUTIONS

Misérable et glorieuse, la femme du XIXe siècle

(sous la direction de Jean-Paul Aron)

Fayard, 1980 ; Complexe, 1984

 

Du luxe au confort

(sous la direction de Jean-Pierre Goubert)

Belin, 1988

Introduction


De notre musée imaginaire, il faudrait arpenter la galerie des corps féminins : leurs métamorphoses sont singulières. Stéatopygie des Vénus aurignaciennes ; androgynie des Aphrodites grecques ; épaules étroites, ventres bulbeux des Eves de Cranach ; majesté vigoureuse des Nymphes de Poussin ; gorges généreuses, extrémités minuscules des Baigneuses de Fragonard ; tailles « guêpées », hanches fécondes des Grâces de Carpeaux ; jambes fusiformes des Pin-up d’Aslan… Pourquoi ces formes fluctuantes à l’instar des vêtements qui les recouvrent ? Quelles sont les étapes de leurs changements ? En quoi témoignent-elles de l’époque et de la société qui les ont produites ? Et d’abord, que valent ces témoignages au regard des complexions réelles, des complexions vivantes, vibrantes, mais disparues ? Sur leurs présentations d’alors, que nous disent leurs représentations ?

On sait qu’en embaumant les corps l’image – comme l’écriture – les vide de leur substance : éternisés, les voilà transformés. De la matérialité des volumes et des statures, des poids et des postures, des mouvements et des cambrures ; de la richesse des carnations, de la consistance des chairs, de l’élasticité des tissus, du grain des épidermes ; de la coupe, de la texture, de la couleur des cheveux, de l’étendue des poils, de la découpe des ongles, de l’intensité des sécrétions, de la nature des odeurs ; bref, de toute cette présence physique, plus d’impressions directes, plus d’expériences sensibles, mais une démographie galopante de corps figurés, sculptés, décrits, romancés, poétisés, photographiés, c’est-à-dire transposés, interprétés, stylisés ou inventés, poursuivant dans les pages d’un livre ou sur les murs d’un salon une existence autonome et désincarnée.

Ce sont eux pourtant qui nous présentent l’essentiel : non pas la vérité de ce « qui a été » – les normes de la ressemblance varient selon les époques –, mais ce qui a été perçu et apprécié, un schème de perception et d’appréciation, une façon d’agir et de réagir sur le beau, le bien et le désirable, une manière de les voir et de les concevoir, un point de vue. Car, après tout, le portraitiste reprend son modèle, à coups de retouches et d’omissions, avec le même regard que celui du modèle se reprenant, à coups de fards et de feintes. Les corps et les visages s’exténuent d’ailleurs à ressembler aux mots et aux images qui, tout en prétendant les reproduire, les façonnent.

Travail incessant de la culture sur la nature, action continue du corps idéal sur le corps réel, conformation canonique poussant aux déformations les plus violentes (comme les constrictions du corset) ou aux réformations les plus insidieuses (comme l’ascèse du régime alimentaire) : il s’agit toujours d’arracher à l’humaine apparence sa trop humaine apparence, de la socialiser en la dénaturant, de la sublimer en la cultivant, de la pétrir afin d’en détourner le seul destin biologique, d’en faire, aussi, un instrument symbolique.

Processus dont l’hygiène, le vêtement, l’alimentation, le cosmétique, le parfum, la domestication du poil et du cheveu, les artifices, les postiches, les prothèses, les pédagogies du geste et de la tenue, l’exercice physique ou, maintenant, la chirurgie esthétique constituent quelques grandes médiations. Autant de biens et de services, d’outils et de techniques, d’usages et de modes, traduisant autant de goûts et de dégoûts, de désirs et de répulsions, de préceptes et d’interdits, par lesquels un produit génétique se transmute en produit social.

Transmutations lentes ou brutales selon les fins et les moyens, éphémères ou durables selon les régions investies et les modes d’intervention (une taille se modifie moins rapidement qu’une coiffure, un maquillage disparaît plus vite qu’un hâle), transmutations vitales cependant à l’identité corporelle et à l’incorporation sociale de l’individu. Les marques culturelles de la « féminité », par exemple, qui viennent redoubler en le prolongeant le simple attribut sexuel, se fabriquent patiemment et se « naturalisent » progressivement à travers cette « chaîne de montagne » changeante et permanente à la fois.

Et, de fait, la stupéfiante diversité des silhouettes – aux reliefs tantôt rebondis, tantôt graciles, tantôt saillants, tantôt émoussés – en témoigne : elles s’ordonnent bien moins selon la diversité anatomique d’une population donnée, que selon la diversité des références somatiques d’une société à l’autre, d’une époque à la suivante. Les signes d’appartenance et les clivages se lisent en revanche sur les corps d’une même formation sociale à un moment déterminé, sur des peaux plus ou moins traitées, sur des dents, des oreilles ou des yeux plus ou moins soignés, sur un maintien plus ou moins conforme, sur un ensemble plus ou moins construit, manipulé, maîtrisé, accordé au modèle à suivre. De plus, un idéal axiologique, esthétique et érotique, ne se diffuse pas sans distorsions, sans réaménagements, sans réinterprétations. Sous la tendance générale, il varie en effet selon les groupes d’une même société et les individus d’un même groupe. La beauté asexuée du mannequin n’est pas la beauté vigoureuse de la paysanne ni la beauté callipyge de la star hollywoodienne. Autant de propriétés, autant de variantes corporelles opposant leurs traits distinctifs à l’intérieur de relations sociales concrètes et s’ordonnant à l’intérieur d’un système de différences hiérarchisées. Car si la nature brouille les cartes en ne distribuant pas forcément ses « grâces » et ses « disgrâces » en fonction de la distribution de l’être et de l’avoir, si l’hérédité biologique ne recoupe pas toujours l’hérédité sociale, du moins sait-on que les moyens matériels et culturels permettent de corriger amplement les donnes de départ. De fortes corrélations statistiques établissent l’évolution conjointe de la taille et du niveau de vie, tout comme il est des temps et des lieux où, pour être beau, il faut être gros, et pour être gros, il faut être riche. Inversement, l’indigence, le labeur, les maternités, la maladie marquent, usent, tordent les corps, les plient, les voûtent, les rident précocement, là où l’aisance, l’oisiveté et la santé permettent de les entretenir, de les conserver plus frais, plus lisses et plus droits. Se dépose ou s’imprime ainsi dans les chairs – et jusqu’aux os – le texte de leur histoire : les stigmates de leur origine, les empreintes de leur trajectoire, voire les indices de leur destinée.

Réceptacle de signes et réservoir de valeurs, le corps est un capital dont la rentabilité procède à la fois des systèmes de classement en cours et de cette équivalence opérée entre le visible et l’invisible, entre le « physique » et le « moral », de cette physiognomonie spontanée qui fait qu’une « sale gueule » ne peut annoncer l’aménité et qu’une personne « charmante » ou « distinguée » doit le paraître pour l’être.

A cette histoire de la culture somatique, des présentations et des représentations successives de la beauté et du désirable, à cette géographie mouvante des zones soignées ou délaissées, intimes ou exhibées, à cette ethnographie des images et des usages, des produits et des techniques de la bonne apparence, de la « féminité » et de la séduction, fait écho bien sûr une histoire des sens et des perceptions, des pulsions et des répulsions, des fantasmes et des pudeurs, ne se dissociant pas non plus d’une histoire des conditions de vie, des comportements ritualisés, des sociabilités, des normes de propreté, des habitudes alimentaires, des codes vestimentaires, des modèles médicaux ou des disciplines corporelles.

Histoires qui se relaient, s’entrecroisent, s’interpénètrent et se disséminent. Histoires à plusieurs temps, où l’oscillation brève de la mode se résorbe à l’intérieur d’amples mouvements qui se coulent à leur tour dans de vastes conjonctures. Histoires à plusieurs espaces, géographiques et sociaux, où la diffusion des normes de conduite et de consommation s’accomplit à partir de pôles, à travers des circuits et selon des modalités chaque fois spécifiques aux moments et aux milieux.

Bref, une histoire trop foisonnante, trop plurielle, aux questions trop nombreuses, aux sources trop variées, aux approches trop multiples, pour ne pas être limitée par les limites d’un livre et d’un auteur… Aussi notre recherche sur l’apparence va-t-elle se restreindre aux femmes des deux siècles précédents, essentiellement aux Parisiennes de la société dominante. C’est-à-dire à l’épicentre des secousses les plus vives, des transformations les plus prégnantes, au lieu même où s’inaugurent et se rodent les nouveautés, mais sur une période assez large, néanmoins, pour les mettre en perspective, pour déceler entre le foisonnement précipité des changements superficiels et la masse presque immobile des inerties et des archaïsmes, les tendances en profondeur : l’émergence insensible ou la rupture décisive.

CHAPITRE I

Le retour de l’eau


Crasse et propreté se font la guerre mais l’une n’existe pas sans l’autre. Dans chaque culture, à chaque époque, ce sont les espaces et leurs limites qui les définissent. Est sale ce qui n’est pas approprié, ce qui n’est pas à sa place ; est propre ce qui est débarrassé d’une occupation indue, ce qui a fait place nette. La boue n’est pas « sale » tant qu’elle ne dépasse pas son territoire, tant qu’elle ne se déplace pas sur l’habit ou la chaussure. Topographique, l’inconvenance de la tache, de la macule, de l’éclaboussure procède d’abord d’une géographie physique et morale de la propreté dont les contours, infiniment variables, sont déterminés par les catégories du goût et du dégoût, du désir et de la répulsion, du pur et de l’impur, de la décence et de l’indécence, du péché et de la grâce, du sain et du malsain… Le nauséabond agissant comme la troisième dimension de la saleté – saleté invisible mais olfactive, voire tactile ou gustative –, à l’extension et à l’intensité variablement perçues elles aussi. Du côté du sale et du puant : la déjection, l’abjection, la matière ; du côté du propre et de l’inodore : le lisse, l’estimable, le spirituel. Vieille topologie du haut et du bas : du ciel et de la terre, de l’homme et de l’animal, du civilisé et du sauvage.

Suivre le cours historique de l’eau domestique amène à repérer, selon ce qu’elle élimine ou contourne à la surface des corps, les différentes perceptions du « convenable » et du « répugnant », les grandes fluctuations du « propre » et du « sale », leur nature et leur sens.

 

 

 

Ainsi le Moyen Age cultivait-t-il l’ablution complète et répétée. Surtout depuis que les croisés rapportèrent d’Orient sinon l’usage, du moins le goût accru des bains en étuve. Lieux mixtes de promiscuité ravie où les corps soignés, épilés, parfumés par la main diligente du barbier ou de son valet, s’entremêlaient hardiment dans la vapeur et l’eau chaude.

Cette eau pourtant le christianisme ne l’a jamais encouragée – pensons à la traditionnelle crasse monastique – et une certaine méfiance s’est même attachée à son usage. Par les pratiques qu’elle entraîne, ne rappelle-t-elle pas le rite islamique ? Par le plaisir qu’elle procure, ne réveille-t-elle pas le sensualisme païen des thermes antiques ? Au reste, dès le XVIe siècle, l’anathème de l’Église et de ses prêcheurs s’abat sur les étuves et leurs clients. Dans l’eau, par l’eau, autour de l’eau se déploient trop d’attitudes obscènes, se trament trop de conduites licencieuses. Pas de propreté sans eau, certes, mais pas d’eau sans nudité. Or, sur l’innocence médiévale, la pudeur moderne gagne du terrain. La honte frôle les corps dévêtus qui se rétractent et se recouvrent. En outre, le baigneur débauché s’expose au péril vénérien qui, lui aussi, rôde désormais auprès des cuves fumantes.

Mais la contrainte est également devenue matérielle : les villes, trop subitement grossies par l’afflux des paysans pauvres, ne parviennent plus à pourvoir leurs habitants des mêmes rations d’eau. Comme le bois qui le chauffe, le liquide se fait rare, donc cher, et les gestes séculaires liés à son usage se perdent peu à peu.

La crasse, du coup, se sédentarise, devient familière, comme incrustée dans le paysage quotidien. Et même dans celui des plus riches : de la netteté des mains, par exemple, avec lesquelles on se mouche et on mange (la médiation du mouchoir et de la fourchette ne se propagera en France qu’au tournant du XVIe siècle), on ne se soucie guère. « Voyez-les bien [ces belles mains] », écrit Marguerite de Valois, dans un dialogue amoureux où elle se met en scène, « et encore que je les aye point décrassées depuis huit jours, gageons qu’elles effacent les vostres »… Signes d’un temps résolument hydrophobe, la lutte menée au XVIe siècle contre une démographie galopante de puces et de poux, les nombreux ouvrages qui divulguent les moyens de se débarrasser du tourment de ces animaux, squatters intempestifs des têtes et des pubis les plus nobles, n’attestent pas une moindre supportation de leur nuisance, mais bien plutôt leur plus forte emprise. C’est aussi l’époque où s’installe une très lourde cosmétique – à base de fards gras, de pâtes épaisses et de parfums violents – qui ne contribue qu’à renforcer la crasse, mais en en modifiant l’odeur initiale. Mélange redoutable pour nos narines contemporaines, fait d’exhalaisons à la fois âcres et douceâtres, et à replacer dans un décor d’effluves plus brutaux encore. On sait que la rue fait alors office d’égout (et ce, jusqu’au XIXe siècle qui refoulera cette fonction en la réorganisant définitivement dans le sous-sol des villes) : mais peut-on imaginer l’odeur de ce cloaque à ciel ouvert où fermente le débris d’aliment, où croupit l’eau usée, où macère l’excrément ? l’odeur de ce déversoir universel du résidu putride, du reste immonde, du déchet méphitique ? Tout cela semble pourtant supporté sans répulsion aiguë, même si, parlant de Paris, Montaigne dénonce « l’aigre senteur […] de sa boue », « à faire croire », renchérit Evelyn un siècle plus tard, « qu’on y aurait mêlé du soufre ». La sensibilité olfactive s’émousserait-elle par trop de vibrations odorantes, par trop de violents stimuli ? Ou, a contrario, n’a-t-elle jamais pu s’affiner, faute de conditions propices ? Quoi qu’il en soit, pour se parfumer, pour embaumer les pièces, les salles de bal et de spectacle, on ne craint pas l’emploi des plus fortes senteurs, des arômes les plus corpulents. Ce sont l’ambre, le musc, la civette qui tentent de recouvrir le désagrément, relatif, de l’ignoble pestilence. A l’abbaye de Thélème, Rabelais imagine des parfumeurs au service des hommes allant visiter les dames : « Iceulx fournissaient par chascun matin les chambres des dames d’eaue de rose, d’eaue de naphe [fleur d’oranger] et d’eaue d’ange [myrte]. » Trois essences caractéristiques de la Renaissance et de l’Age classique, têtues et entêtantes ; à l’instar de la rose muscade, de la tubéreuse ou du jasmin, dont on fait un enduit pour les gants, ou une pommade pour les mains et le visage ; à l’instar de l’iris ou de la mousse de chêne, dont on fait une poudre pour les cheveux. Comme pour les couleurs, le ton est encore aux contrastes heurtés plutôt qu’aux nuances délicates. Le parfumeur, homme de secrets, proche de l’alchimiste et du médecin, est le grand armurier de cette lutte olfactive où, lors des épidémies surtout, la mauvaise odeur, associée au morbide, doit être étouffée par la bonne odeur, aromatique et désinfectante.

Mais cette parfumerie tapageuse va-t-elle seulement corriger les haleines empestées par une denture explorée par le seul cure-dent, garnie de tartre et de chicots ? Va-t-elle au moins masquer l’effet de ces flatuosités échappées à un contrôle sphinctérien encore peu rigoureux ? A peine. Nous sommes dans un contexte d’odeurs perçues comme banales, quotidiennes, qui se perpétuent au XVIIe siècle avec la même ignorance de l’eau, la même inaptitude au lavage, la même indifférence aux résultats de leur absence, voire la même complaisance aux senteurs d’humanité mutuelle. On pense, bien sûr, à la légendaire puanteur des châteaux de Fontainebleau, de Saint-Cloud et de Versailles, aux couloirs, aux escaliers maculés d’urine et de déjections, aux perruques vermineuses, aux sudations pénétrantes de leurs illustres habitants. C’est que l’eau, ici en profusion, n’a qu’une fonction symbolique : servir la gloire du Roi, exalter sa grandeur, éblouir les regards courtisans. Tout pour les yeux, rien pour l’épiderme de ces corps piégés au jeu harassant des signes et du spectacle. A la débauche aquatique du parc avec ses canaux, ses bassins et ses fontaines luxuriantes (alimentés par des pompes, des aqueducs, des machines élévatoires et toute une ingénieuse plomberie), s’oppose l’extrême pénurie sanitaire des palais. Ainsi, le Journal de la santé de Louis XIV, tenu de 1647 à 1711 par ses premiers-médecins, signale que le roi n’aurait pris – en dépit d’une bromidrose tenace – qu’un seul bain en chambre, en 1665, et pour raison de santé, se contentant pour le reste de se faire décrasser le visage une fois tous les deux jours par un coton trempé d’esprit-de-vin. Et si, d’autre part, le château de Versailles compte 274 chaises percées, avec leur lot de « linges de commodité » (« Les anitergia de Mme du Barry étaient en dentelle ; ceux de Mme de Maintenon, en mérinos, Richelieu s’était servi de chanvre ; Scarron affectionnait le son. Les pauvres faisaient comme les Grecs : ils se servaient d’herbes et de cailloux ; les classes bourgeoises utilisaient l’étoupe »), sous Louis XVI encore, les Souvenirs d’un page ne mentionneront la présence que d’un seul véritable cabinet d’aisances, « construit à l’anglaise, en marbre, porcelaine et acajou » et séparé des autres pièces. A Fontainebleau, la princesse Palatine décrit sans ambages une situation plus précaire encore : « Vous êtes bien heureuse d’aller chier quand vous voulez, chiez donc tout votre chien de saoul ! écrit-elle à l’électrice de Hanovre. Nous n’en sommes pas de même ici, où je suis obligée de garder mon étron pour le soir. Il n’y a pas de frottoir aux maisons du côté de la forêt. J’ai le malheur d’en habiter une, et par conséquent le chagrin d’aller chier dehors, ce qui me fâche, parce que j’aime à chier à mon aise quand mon cul ne porte sur rien. Item tout le monde nous voit chier ; il y passe des hommes, des femmes, des filles, des garçons, des abbés et des Suisses… » Quant aux bidets, ou aux meubles en tenant lieu, rien n’indique leur existence : pas la moindre allusion chez des mémorialistes aussi prolixes, aussi peu embarrassés que le duc de Saint-Simon ou la marquise de Sévigné. Pour évacuer ce que sécrète et expulse le corps, on ne conçoit pas l’usage de l’eau, ou on le désapprouve, à la ville comme à la cour. A preuve cette Civilité nouvelle de 1671 : « [les enfants] nettoyeront leur face et leurs yeux avec un linge blanc ; cela décrasse et laisse le teint et la couleur dans la constitution naturelle. Se laver avec de l’eau nuit à la vue, engendre des maux de dents et des catarrhes, appâlit le visage et le rend plus susceptible de froid en hyver et de hasle en été. »

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Au siècle suivant, dans ses fameuses Règles de la bienséance et de la civilité chrétienne, Jean-Baptiste de La Salle reprend l’injonction, avec une nuance pourtant qui laisse entrevoir un rapport moins lointain aux ablutions et une discipline plus stricte dans le rythme du nettoiement : « Il est de la propreté, dit-il, de se nettoyer tous les matins le visage avec un linge blanc pour le décrasser. Il est moins bien de le laver avec de l’eau : car cela rend le visage plus susceptible du froid en hiver et du hâle en été. » Cette façon de ne plus formellement déconseiller l’eau illustre l’amorce d’un mouvement révélateur, à replacer dans la perspective des deux siècles précédents, de ces deux siècles d’incurie et d’effroyable puanteur. Autour des corps, en effet, l’eau murmure à nouveau, sporadique, discrète, mais possible.

Le long de la Seine se multiplient les bains publics. Entourés d’une clôture, ils sont recouverts d’une vaste toile, comme l’exige la pudeur montante. Leurs prix modiques les mettent à la portée du grand nombre, alors que les « Bains chinois » du sieur Turquin, par exemple, installés vers 1781, recueilleront par leur modernité – une série de baignoires percées de trous, de manière à laisser le courant pénétrer et faire ses bouillons – la faveur d’un public plus riche. De bains chauds en revanche (sans parler de la plupart d’entre eux à la destination toujours luxurieuse), Paris ne compte encore au milieu du siècle qu’une dizaine seulement, de six à quinze cuves chacun, loués 5 à 6 livres tournois. Aux Bains du sieur Albert, que vante L.-S. Mercier, un vaste « réservoir de marbre » permet de nager très agréablement dans un volume de « trente muids d’eau, en tout temps claire et limpide. […] Là se trouve une douche curieuse, poursuit-il, unique en Europe, une douche ascendante, au moyen de laquelle on peut se passer d’une seringue, car un jet d’eau en tient lieu, et par sa force rapide et ascensionnelle, forme un clystère perpétuel. […] il ne faut que s’asseoir sur le siège percé et le jet d’eau irrésistible monte, s’insinue à quatre pouces de l’anus, et vous arrose les intestins doucement, sûrement, longtemps et abondamment »… On est loin déjà des bains « thérapeutiques » du début du siècle, dont le Dde Saint-Ursin fait la sinistre évocation : « Le malade (car en santé, on se gardait bien de subir cette épreuve par l’eau) descendait, en s’armant de courage, dans sa baignoire comme dans sa dernière demeure. La vapeur obscurcissait encore ce sinistre séjour et ruisselait le long de ses murs enfumés. Le patient y passait immobile une heure d’ennui, en sortait plus fatigué qu’en y entrant, grâce à la contrainte de la posture qu’exigeait son court et lugubre étui ; et, pendant un mois, la bonne compagnie du quartier répétait, en s’extasiant, que monsieur un tel avait pris un bain […]. » Mais si l’on estime en 1788 que « la moitié de la ville […] ne se lave jamais, et […] n’entrera dans aucun bain pendant tout le cours de sa vie », c’est maintenant pour s’en indigner.

L’eau revient donc bien, lentement, inégalement, cascader la pyramide sociale, s’agrégeant aux rites de la vie quotidienne : élément d’un plaisir retrouvé et d’une morale renouvelée. D’abord et surtout dans les élites, bien sûr, où nous voyons l’intimité domestique progresser et son espace se particulariser. Lent repli du corps dans la sphère de la honte et du narcissisme, qui amène le mobilier sanitaire privé à prendre quelques extensions. Extension bien significative du bidet par exemple qui devient un outil cardinal pour les soins intimes de la femme. « Dans tout appartement », constate en 1788 Arthur Young (généralement choqué par la saleté française), « il se trouve un bidet ; […] c’est un trait de propreté personnelle que je voudrais voir plus commun en Angleterre. » Cuvette d’étain ou de faïence chez les plus riches, montée sur pieds sculptés en bois de rose ou de merisier ; au luxe du nouvel instrument répond le perfectionnement technique : bidet de voyage, bidet à dossier, bidet à seringue. Par lui, l’eau réinvestit un bien crucial recoin du corps, surtout en ces temps libertins de souci contraceptif. Par les baignoires privées aussi, que certains louent à domicile avec leur contenu d’eau chaude ou que d’autres, plus riches, se font faire en forme de fauteuil, de canapé, de lit ou de chaise longue. Si ces bains « de précaution, de sensualité, de propreté, etc., ne s’administrent guère en hiver », même chauds, ils donnent toutefois l’occasion à degrands seigneurs, dès le milieu du siècle, d’aménager en leur hôtel une pièce entière pour cette pratique : « l’appartement de bain ». Espace nouveau d’un cérémonial hygiénique qui, ne se bornant plus à nettoyer la face, les yeux, les dents ou les mains, se rythme avec les jours. Tous les matins, écrit Mme Campan, chambrière de Marie-Antoinette, « la femme de garde-robe […] préparait l’eau pour laver les jambes de la reine, lorsqu’elle ne se baignait pas […] ». Certes, le savon dur, à la soude, reste rare (le savon liquide, à la potasse, servant au blanchissage), mais mille recettes lactées, carnées ou végétales y suppléent. Ainsi, « contre la puanteur des pieds et des aisselles », Buc’hoz indique une préparation commune : « […] Prenez vingt livres de lessive de cendre de Laurier, une poignée de Souchet, autant de Calamus aromatique et de Dictame de Crète. Faire bouillir le tout ensemble. Passez et ajoutez quatre livres de bon vin. Mettez tremper vos pieds dans cette décoction une heure tous les jours. Au bout de quelques temps, ils ne seront plus sujets à exhaler une mauvaise odeur. »

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Mauvaise odeur… De la « révolution perceptive » du XVIIIe siècle dont Alain Corbin a brillamment flairé les étapes ; de cette révolution dont Locke et les travaux de l’école anglaise, puis Condillac et le sensualisme, sont des symptômes ; de cette façon plus aiguë et plus inquiète de comprendre et d’analyser l’odeur ; de cette accentuation des sensibilités olfactives corrélée à l’abaissement du « seuil de tolérance », la nouvelle hygiène du corps, bien sûr, avec son mobilier sanitaire et ses pratiques, y participe pleinement. L’œil est aux aguets, le nez dilate ses narines pour « découvrir » des « négligences » corporelles jusque-là insoupçonnées. Plus on œuvre à s’en débarrasser, moins on les supporte. C’est que le spectacle de maintes saletés, l’émanation de maintes puanteurs deviennent de véritables agressions et les résultats d’une conduite fautive. A travers ses règles, ses formules et ses remèdes, la littérature cosmético-hygiénique dresse à cet égard toute une cartographie du dégoûtant et du désirable, s’arrêtant à tous les étages du corps, avertissant des lieux à haut risque :

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