Le Mystère de Marie la Boudeuse

De

De la Martinique à la Nouvelle Calédonie, Jim refait le périple et les escales de son maître à penser, Alain Gerbault.



Mais il a croisé le sillage d'une goélette maudite : Marie la Boudeuse. Echappera-t-il au mauvais sort ?


Enrobé de mystère, ce récit est avant tout un formidable carnet de voyage d’un navigateur solitaire, dans une Polynésie bien réelle.


Publié le : samedi 10 octobre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9784141283171
Nombre de pages : 250
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C o n t e n u
1. Prologue
2. Martinique
3. Le retour de Marie la Boudeuse
4. Cuba
5. De la Martinique à Panama
6. La traversée du Pacifique
7. Les îles Gambier
8. Les îles Marquises
9. Les îles Tuamotu
10. Tahiti et les Îles-sous-le-Vent
11. Deuxième séjour aux Marquises
12. De Tahiti à la Nouvelle-Calédonie
13. Le Journal de RobertISBN 9782841413614:
© Franck Martin — 2 015 — France
pour la présente édition.
Tous droits réservés.
Georges Dinthilac
Le mystère de Marie La Boudeuse
Editions l’Ancre de Marine
www.ancre-de-marine.comP r o l o g u e
Marie la Boudeuse est une goélette en bois de dix-huit mètres.
Elle a été construite en 1921 par les chantiers Gillan Creek dans l’Helford River en
Cornouailles.
D’après le témoignage du concierge du chantier, le 15 février à 18 heures, après le départ
du personnel, une violente dispute éclata entre le directeur et sa fille. Le concierge entendit
deux coups de feu. Il se précipita dans le hangar où Marie la Boudeuse était en
construction. Il y découvrit deux corps tués par une balle dans la tête.
L’enquête de la police conclut à un crime passionnel, suivi d’un suicide. Tout le monde
savait que la fille du directeur était amoureuse d’un jeune homme à la condition modeste.
Les corps furent retrouvés dans le fond du bateau. La construction du pont n’était pas
terminée.
Les charpentiers de marine eurent beau poncer et raboter, le sang avait pénétré le bois en
profondeur. Une épaisse couche de peinture résolut le problème.
Marie la Boudeuse devint un bateau damné, à l’instar du célèbre Great Eastern, un
paquebot à voiles et à vapeur lancé en 1858. Il mesurait deux cents onze mètres de long.  
Techniquement, comptait un demi-siècle d’avance sur son temps. Sa carrière fut jalonnée
d’incidents techniques, de morts tragiques, de mutineries et même de révoltes de
passagers.
Il fut livré aux ferrailleurs en 1889. Quand les démolisseurs atteignirent les fonds, ils y
découvrirent les squelettes du riveur et de son apprenti, disparus à la construction…
Tous les propriétaires de Marie la Boudeuse connurent des fins tragiques : faillites,
querelles, crimes, prisons.
Plus personne ne voulait de ce bateau hanté.
En 1983, Véronique Dutrain et Loïck Kerhoben furent heureux de l’acquérir à un prix
modique. Avec leur fils Jim, âgé de treize ans, ils se lancèrent dans la grande aventure du
charter aux Antilles.
Pendant un coup de mistral en Méditerranée, Loïck se révéla incompétent et peureux. Une
défaillance dans l’accastillage transforma la traversée de l’Atlantique en cauchemar. Aux
Caraïbes, les clients, au lieu d’admirer les couchers de soleil, faisaient des procès.
Puis vinrent, dans l’ordre : scènes de ménage, chantages au suicide, alcool, laisser-aller.
Marie la Boudeuse se retrouva dans le fond du port de commerce de Fort-de-France,
royaume des babas cools aigris, des moustiques et de la pollution.
Jim, l’enfant rêveur, était terriblement amoureux de Marie, trop belle, avec sa ligne pure.
Elle était une femme sensuelle. Il voulait vivre une grande histoire d’amour, seul avec sa
goélette. Après avoir éloigné sa mère du bateau, il tenta de noyer son père.
Véronique, de retour en France, continua ses chantages au suicide. Elle se jeta du
quatrième étage en pensant qu’elle était au rez-de-chaussée.Un soir, Loïck, complètement ivre, dégringola dans l’annexe. En plein coma éthylique, il
dériva vers l’horizon.
Fou d’amour et de haine, Jim sectionna les durits d’arrivée d’eau et Marie la Boudeuse
s’enfonça dans la vase. Elle fut renflouée par un trafiquant de drogue et saisie par les
douanes du Venezuela.
La malédiction de Marie le Boudeuse épargna-t-elle Jim ? L’enfant, devenu adolescent,
découvrit les paradis artificiels...PREMIÈRE PARTIE
JOURNAL DE JIM
Martinique
La zone de carénage du Marin a été construite sur une mangrove. Dès que le soleil se
lève, les moustiques, anéantis par la chaleur, cessent de nous tourmenter. Le bitume
emmagasine les calories. Une cinquantaine de voiliers, posés sur leur quille, cuisent à feu
doux. Par-ci, par-là, des containers rouillés ont été transformés en ateliers.
Les peintures sous-marines contiennent des produits toxiques. Protégé par une
combinaison blanche, je décape une coque en plastique.
La ponceuse ronronne. Un masque préserve ma bouche et mon nez. Je peux parler tout
seul en remuant les lèvres sans attirer l’attention. Depuis ce matin, je n’ai pas pensé au
grand amour de ma vie : Marie la Boudeuse. Un projet trotte dans ma tête : un tour du
monde en solitaire en refaisant l’itinéraire d’Alain Gerbault.
Coup d’œil vers le ciel ; pas de grain en vue, la transpiration sera intense. Heureusement,
dans quelques heures, viendront une douche glacée, une bière fraîche et la pause
déjeuner.
Le soleil frappe. La ponceuse tourbillonne. La monotonie m’entraine vers le maelström des
souvenirs heureux. Loïck, mon père, décrivait Alain Gerbault : grand marin des années
folles. Il défendait les Polynésiens, opprimés par les colons français.
Midi. J’arrête tout et me précipite sous la douche. Les murs sont crasseux mais l’eau
fraîche rend heureux.
Aujourd’hui, déjeuner avec Nathalie au snack de la zone de carénage. Je l’attends en
buvant une bière fraîche. Nathalie est toujours en retard. Elle surgit, affublée d’une longue
robe de tzigane. Un halo de bonne humeur l’entoure.
Mon problème est de ne pas boire une deuxième bière. Nathalie le sait. Elle commande
une bouteille d’eau pour accompagner les plats du jour.
Je lui parle de mon projet.
– Alain Gerbault ! dit Nathalie. Celui qui déchirait ses voiles. J’ai tous ses livres à la
maison… Mais pourquoi Alain Gerbault ?
– Il était amoureux se son bateau en bois, le Firecrest.
– Tu penses toujours à Marie la Boudeuse ?
– Oui !
Nous mastiquons notre nourriture.
Nathalie s’emballe :
– Alain Gerbault… La lutte contre la colonisation et la religion ; l’idée est géniale. Nous
allons trouver des sponsors et reconstruire le Firecrest.Une fois de plus, Nathalie et moi, nous élaborons un projet irréalisable car nous avons un
point commun : nos comptes bancaires sont complètement vides. Qu’importe, nous
écrirons un best-seller. Le film qui suivra fera des millions d’entrées. Nous écumerons les
plateaux de télévision, Paris Match nous mettra en couverture...
Le repas est terminé ; retour à la ponceuse et à la combinaison nauséabonde. Le parfum
de Nathalie est encore un peu là et je connecte ma souvenance sur elle.
***
1997 : je suis alcoolique, drogué, sale et teigneux. Mon Joseph, petit voilier en bois pourri,
fait de l’eau de partout. Il est amarré au quai du Commerce, au Marin, à côté du cimetière.
Pour le maintenir en vie, une pompe fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle
est alimentée par un long fil électrique branché chez un baba cool qui croupit dans un
ancien lolo transformé en taudis.
Fier de moi, je clame à qui veut m’entendre : « En cas de naufrage, comme il y a peu d’eau
sous mon bateau, j’aurai juste à surélever ma couchette ».
À chaque versement du RMI, je fais la tournée des bars avec des amis. Cette nuit là, le
mât de Joseph est moins haut que d’habitude. Mon champ de vision est inhabituel. Je me
déplace à quatre pattes. La pompe a cessé de fonctionner. Joseph est enfoncé dans la
vase et il y a vingt centimètres d’eau au dessus du rouf.
Je marche le long d’une route en titubant. Une voiture s’arrête, conduite par Nathalie.
J’ai connu Nathalie en 1984 quand Marie la Boudeuse était amarrée au quai Ouest à
Fortde-France. Nathalie était propriétaire du San Diégo, une goélette de dix-neuf mètres en
acier. Elle faisait du charter. Son bateau avait plein de problèmes techniques. Plus les
soucis s’accumulaient, plus son moral grimpait et en plus elle avait de l’humour.
Maintenant, elle vit dans une ancienne maison béké, grande, délabrée et entourée d’un
jardin en friche. Nathalie ne paie pas de loyer car elle a promis de retaper l’habitation. Elle
a acheté des pots de peinture qu’elle met en évidence à chaque visite du propriétaire. Elle
commencera les travaux le lendemain matin. Nathalie vend des livres de recettes de
cuisine.
Le San Diégo est ancré dans le trou à cyclone des Trois Îlets.
Nathalie a divorcé depuis longtemps. Ses deux enfants font leur vie en Métropole.
Elle me fait faire une cure de désintoxication et supprime toutes les boissons alcoolisées
de la maison.
Au début, je dors dans le salon mais les moustiques me dévorent. Il n’y a qu’un ventilateur,
seule arme efficace contre ces insectes et il est dans la chambre de Nathalie. Elle
m’autorise à coucher au pied de son lit, puis dans son lit, puis nous faisons l’amour. J’ai
vingt-sept ans et elle en a cinquante-trois. Grâce à l’amour, elle est beaucoup plus jeune.
– Bonjour, avez-vous une pompe à rivets ?
Retour en l’an 2000, arrêt de la ponceuse, l’homme doit être un plaisancier car son
teeshirt est propre.
– Bonjour, je n’ai pas de pompe à rivets. Demandez à Cochise.– Qui est Cochise ?
– Un Apache.
– Quoi ?
– Il ressemble vraiment à un Apache. Vous ne pouvez pas le louper. Il est dans le
container le plus rouillé… Seulement, il n’est visible que le matin.
– Pourquoi ?
– L’après-midi, il est complètement bourré !
– L’homme me lance un « merci » bougon. J’en profite pour changer le papier abrasif de
ma ponceuse et le ronronnement me ramène à mes souvenirs.
En cette année 1997, Nathalie me présente Lise. Elle a soixante-dix ans mais en fait
quarante grâce à la chirurgie esthétique. Elle a écrit un livre : Black Lifting. Elle explique,
dans son œuvre, le secret de l’éternelle jeunesse. Il suffit de vivre en Dominique, île
indépendante et pauvre, coincée entre la Martinique et la Guadeloupe. Une fois installée, la
mamie blanche doit s’envoyer en l’air avec un maximum d’adolescents noirs.
Lise se moque de Nathalie et de notre différence d’âge. Je suis trop vieux pour elle.
Lise vit de ses droits d’auteur et cela me donne une idée. Mon journal de bord des années
sombres sur Marie la Boudeuse a disparu avec le naufrage de Joseph mais je me
souviens de tout.
Le lendemain, je me mets au travail. Nathalie corrige mes fautes d’orthographe. Elle
néglige ses ventes de livres de recettes de cuisine. Nous n’avons plus d’argent.
Nathalie invite Francis Kercofar à dîner. Ils se connaissent depuis l’escale des Canaries
lors de leur traversée de l’Atlantique.
Francis Kercofar est un grand costaud doté de la petite bedaine du buveur de bière. Il
possède trois grands catamarans : les Vent Arrière I, II, et III. Il a créé une société :
«Kercofar Charter», qui gère sa flotte et vends des yachts d’occasion. «Radio Cocotiers»
prétend qu’il n’entretient pas ses bateaux. Il renvoie ses employés en les insultant et sans
les payer.
Dès l’apéritif, Francis critique les skippers :
- Tous des branleurs ! Incapables de résoudre le moindre problème technique ! Si je leur
confie un tournevis, ils ne sauront même pas où est le manche !
– Tu devrais prendre Jim, lance Nathalie. Il a son PPV, son carnet bleu et une grande
expérience.
Francis me dévisage. Il connaît ma réputation d’ancien drogué. Il me pose des questions
techniques. Je réponds sans hésiter.
Dans une semaine, Francis aura un groupe de cinquante passagers qui mobilisera ses
trois voiliers. Il lui manque un skipper.
Je me retrouve aux commandes du Vent Arrière II, catamaran en aluminium de
vingtquatre mètres de long, gréé en cotre. J’ai sous mes ordres un cuisinier, deux hôtesses etseize passagers.
Les trois bateaux naviguent de conserve. Francis conduit le Vent Arrière III.
Après quelques jours de croisière, les ennuis commencent. L’eau s’est infiltrée dans les
soutes à gasoil. Le catamaran est équipé de deux moteurs, un dans chaque coque et les
deux filtres décanteurs deviennent marron. Les filtres sont changés plusieurs fois par jour.
Les deux moteurs s’arrêtent quand même. Je parviens à joindre une baie abritée avec les
voiles. Francis mouille son Vent Arrière à côté du mien. Il hurle :
– Je t’ai confié un bateau et voilà le résultat… Tu es comme les autres skippers ; un
branleur !
Mes explications ne servent à rien.
– J’aurais résolu le problème en cinq minutes ! clame Francis.
Il me congédie mais j’ai de la chance, il me paie. Retour chez Nathalie pour écrire mon
livre.
Au bout d’un mois, Francis me téléphone. Le skipper qui m’a remplacé a rempli les cuves
de gasoil avec de l’eau et les cuves d’eau avec du gasoil. Les clients, quand ils se lavent
les dents, ont mauvaise haleine... Francis accepte de me reprendre si je résous le
problème.
***
– Tu vas finir par percer la coque à force de poncer au même endroit.
Le monde des souvenirs s’envole face au responsable de «Lagon Turquoise», la société
de location de bateaux qui a beaucoup hésité avant de me confier les carénages de leurs
voiliers.
– Pour que la peinture tienne, il faut que la coque soit bien poncée. J’attaquerai la
sousmarine demain comme prévu.
L’homme trouve ma réponse satisfaisante. Je me concentre un moment sur mon travail et
puis… Où en étais-je ?
***
Un cérémonial s’établit entre Francis et moi : petite panne, cris, licenciement, énorme
catastrophe, réembauchage, encore des engueulades et retour chez Nathalie.
Mon livre est terminé. Il s’appelle Marie la Boudeuse. J’envoie le manuscrit à vingt éditeurs
et reçois vingt lettres identiques m’expliquant que, malheureusement, le comité de lecture
n’a pas retenu mon œuvre.
Un ami me conseille un petit éditeur breton spécialisé dans les livres maritimes. Il accepte
le manuscrit et Marie la Boudeuse est publié. L’éditeur m’envoie vingt exemplaires et avec
Nathalie, nous faisons la fête. Les droits d’auteur vont me permettre d’acheter un voilier et
de faire un tour du monde. Nathalie fait semblant d’être une journaliste afin de me préparer
aux interviews.
– Je vais acheter une plus grande télé, plaisante-t-elle. Tu ne pourras jamais entrer danscelle-là.
Malgré une bonne critique dans la revue Bateaux, peu de lecteurs achètent Marie la
Boudeuse. Seulement mille exemplaires sont partis.
Nous avons dépensé beaucoup d’argent car j’étais censé devenir riche et célèbre. Francis
ne m’appelle plus. Au dernier charter sur les Vent Arrière, j’ai mal remonté l’hélice du
moteur de l’annexe. Elle est partie en tournoyant et a failli taillader un client. Je suis
content d’avoir trouvé cet emploi sur la zone de carénage.
***
– Tu fais des heures supes ?
La voix de Cochise me réveille. Après une douche glacée, je le retrouve au bar pour la
traditionnelle bière de fin de journée. Je dis bien une bière, pas deux. Cochise ne les
compte plus. Il nage dans la métaphysique.
– Sais-tu que la bière a été inventée par des moines ? Vive la religion ! Plus je bois, plus
j’ai des chances d’aller au paradis !
La vieille Opel me conduit jusqu’à l’habitation de Nathalie. Ma tête fabrique une phrase :
«Aujourd’hui, j’ai très peu pensé à la belle goélette Marie la Boudeuse».
Nathalie a préparé un bon repas et a acheté une bouteille de vin pour fêter notre grand
projet.
Nous passons la soirée à choisir le titre du futur best-seller : Sur les Traces d’Alain
Gerbault, Sur la Route d’Alain Gerbault, A la Recherche d’Alain Gerbault…Chapitre 2
Le retour de Marie la Boudeuse
Ce soir là, Nathalie et moi, enlacés sur le canapé, nous dégustons, grâce à la télévision,
un gros navet où une super-nana casse la gueule à tous les mecs. La sonnerie du
téléphone retentit.
– Allo.
– Bonjour Lord Jim.
Lord Jim : mon surnom sur les Vent Arrière. Je reconnais la voix de Francis Kercofar. Il a
bu et il a l’esprit taquin. Après un court silence, il annonce :
– Voudrais-tu skipper Marie la Boudeuse ?
Accélération cardiaque.
–Tu ne réponds pas ? s’inquiète Francis.
– Ben ! Heu !
Pour moi, Marie la Boudeuse, saisie par les douanes, est en train de pourrir au Venezuela.
Francis m’explique :
– La goélette a été achetée par un amoureux des voiliers en bois. Il l’a entièrement retapée
puis convoyée jusqu’en Martinique. Suite à une dispute avec son épouse, il a été emporté
par une crise cardiaque. Je suis chargé de vendre Marie la Boudeuse. J’ai un acheteur
belge. Il souhaite aller à Cuba pour faire du charter. Il préfère être accompagné d’un
skipper. J’ai pensé à toi car tu connais bien ce bateau.
Après un court silence, Francis commence à rire puis lance :
– Savais-tu que Marie la Boudeuse est hantée ?
Des frissons arrivent… Que dire ?
Comme s’il me racontait la dernière blague, Francis me narre une histoire de cadavres
pendant la construction avec du sang qui aurait imprégné le bois. Cette goélette est
damnée. Elle a la pouvoir de changer les marins en criminels.
Il conclut :
– Je tiens ce canular d’un pilier de bar. Heureusement, comme moi, tu ne crois pas aux
fantômes !
– Où est Marie ?
– Dans la marina du Marin au quai numéro deux.
– Comment est-elle ?
– En parfait état.– Demain à neuf heures.
Impossible de me concentrer sur la fin du film. Les heures de la nuit s’égrènent. Je tourne
et retourne dans le lit, bousculant Nathalie qui ronchonne. Je commençais à effacer Marie
de ma mémoire. Cette goélette a une âme. Je l’ai toujours su. J’apprends maintenant cette
histoire de bois imprégné de sang et de malédiction.
Pourquoi m’a-t-elle épargné alors que j’ai tenté de l’assassiner en sectionnant les durites
d’arrivée d’eau ? Parce qu’elle m’aime… Et moi aussi je l’aime !
Abruti par une nuit blanche et énervé par trois cafés, je suis au garde-à-vous sur le ponton.
Marie la Boudeuse, cul à quai, est à quelques mètres de moi. Elle a été parfaitement
restaurée. Les larmes montent à mes yeux. Elle est vraiment trop belle !
J’ai envie de tripoter la barre à roue, d’enlacer le grand mât, d’embrasser le pont en teck,
de chevaucher le beaupré.
Deux baba-cools, brandissant des outils, sortent du rouf. Je les connais : des spécialistes
du travail au noir, bâclé et sous-payé. La voix de Francis Kercofar retentit :
– Qu’est ce que tu attends pour monter à bord ?
Dans le cockpit, Francis explique :
– Le client a demandé d’ajouter un groupe électrogène et un congélateur. Il arrive cette
nuit et les travaux seront finis ce soir. Je ne serai pas là pour l’accueillir, car dans une
heure je pars en charter. Je compte sur toi. J’ai rencontré l’acheteur. Il est Belge et il n’y
connaît rien !
Francis s’en va. Je propose aux deux babas cools de leur donner un coup de main.
Le groupe électrogène n’est pas un ensemble insonorisé prévu pour les yachts mais une
petite machine de camping. Il a été placé dans le coffre arrière, sans mousse isolante.  Il
émet un bruit épouvantable.
Le congélateur est un bloc en contreplaqué installé dans le poste avant. Le compresseur
est un modèle prévu pour des réfrigérateurs.
Je demande à un baba cool :
– Tu es sûr qu’il va congeler ?
– Oui, grâce à l’isolation.
– Justement, elle est très mince.
– C’est Francis qui l’a achetée... Tout en rigolant : c’est une isolation spéciale pour Belges
!
Après avoir branché les différents câbles, nous faisons un premier essai : pas de froid mais
des fuites de fréon. Nous passons l’après-midi à bricoler. Je me répète souvent : « J’ai
retrouvé Marie ! »
Tard dans la nuit, tout fonctionne à peu près.
Un baba-cool conclut :– Le Belge a de la chance ; il aura deux réfrigérateurs !
Ils s’en vont.
Allongé sur la couchette tribord, je couche avec Marie. La rêverie nous prend dans ses
bras : Marie et moi sur l’océan… Nous dépassons l’horizon pour atteindre le royaume bleu.
Le pays des amours fous où tout est permis entre un marin et sa goélette.
Des bruits de pas, sur le pont, me réveillent. Deux hommes encombrent le cockpit.
Adrien est un grand blond musclé avec des yeux bleus. Une mèche de cheveux tombe
régulièrement sur son front.
Lucien est un chauve barbu. Un Fabien Barthez avec de la bedaine. Il est flasque !
Adrien est le nouveau propriétaire de Marie la Boudeuse. Ils sont arrivés cette nuit.
Comme il n’y avait personne à l’aéroport pour les accueillir, ils ont dormi à l’hôtel. Je me
dis que c’est bien fait pour eux car je les déteste déjà.
– Francis Kercofar est en mer et il rentre dans une semaine. Je suis le skipper que vous
avez demandé.
Ils pénètrent dans le carré où règne le capharnaüm habituel des fins de chantiers : copaux
de bois, poussière, outils…
– Nous avons terminé les travaux tard dans la nuit. Je vais nettoyer.
– Nous allons t’aider, lance Adrien.
– Excellente idée ! Je vous engage comme mousses.
Ils sourient. Auraient-ils le sens de l’humour ?
Marie est à nouveau proprette. Adrien nous invite au meilleur restaurant du Marin. Il boit du
vin et se raconte. Brillant chef d’entreprise, il a vendu son affaire afin de réaliser son rêve :
acheter un voilier et faire du charter aux Caraïbes. Adrien a épousé une Cubaine qui
travaille dans un hôtel à Trinidad. Il veut y amener Marie la Boudeuse afin de faire du
daycharter.
Il précise :
– Cette goélette est trop belle. Les clients vont l’adorer !
Lucien est timide. Adrien vante les qualités de son copain : un bricoleur génial, en terre
flamande, il est réparateur de télévisions. Lucien maîtrise mal la langue française.
Avec les cigares et les digestifs, le repas s’éternise. Adrien décrit Cuba : les femmes
faciles, la salsa, la joie de vivre…
Adrien me demande de mettre en route le groupe électrogène et le congélateur. Au lieu de
se mettre en colère, il sourit et me fait un discours sur l’incompétence des Français. Lucien
approuve en hochant la tête.
Je suggère de mettre Marie la Boudeuse au mouillage de St Anne pour qu’ils puissent se
baigner. Adrien préfère rester à quai afin d’être proche des bars et des restaurants.Adrien sort son ordinateur portable muni d’un logiciel de navigation. Lucien essaie de
brancher le GPS sur l’ordinateur. Après plusieurs bidouillages, le GPS cesse de
fonctionner.
Lucien brandit une petite machine à faire des étiquettes autocollantes. Sur le tableau
électrique, il masque les termes techniques en français par leur équivalent en flamand.
Je ne peux m’empêcher de prendre un accent belge :
– Ah ça, une fois ! Maintenant on comprend !
Les mots flamands sont articulés grossièrement.
Les deux compères se forcent à rire.
Je propose à Adrien de lui montrer le moteur et de lui expliquer la maintenance.
Il me répond :
– La mécanique, ce n’est pas mon problème !
Ils me proposent de les accompagner en boîte de nuit afin de draguer des femmes. Je
refuse poliment. Comment leur expliquer que je ne veux pas tromper ma fiancée Marie le
Boudeuse ?
Plus tard, je suggère de faire venir un frigoriste.
– Pas question, dit-il. J’attends le retour de Francis Kercofar et crois-moi ! Il va m’entendre !
J’ai acheté Marie la Boudeuse 1 600 000 francs. J’ai déjà versé 1 300 000. Je signerai le
chèque de 300 000 francs quand le groupe électrogène sera insonorisé et quand le
congélateur congèlera !
Le prix de Marie m’étonne. Elle a beau être belle, Adrien s’est fait arnaquer.
Lucien fait la cuisine, la vaisselle et le ménage. Adrien joue avec son ordinateur et fume
des cigares cubains.
Un matin, je croise Francis sur le ponton. Il me demande en souriant :
– Alors, comment ça se passe avec tes Belges ?
– Pas très bien.
– Ne t’inquiète pas. J’arrive !
À mon grand étonnement, Francis et Adrien se serrent chaleureusement la main, se
donnent des tapes dans le dos, décrivent les femmes de Cuba et éclatent de rire.
Ils quittent le bord et se dirigent vers les bureaux de Francis.
Adrien revient une heure après et annonce :
– Tout est arrangé. Nous partons immédiatement.
– Quoi ! Tu as signé le chèque ?
– Je te dis que tout est arrangé. On largue les amarres !Totalement perturbé par mon amour pour Marie, j’ai oublié le principal.
– Nous n’avons pas discuté de mon salaire.
Adrien prend un ton méprisant :
– Je t’invite sur mon yacht. Tu ne vas quand même pas me demander de l’argent !
Lucien, pour m’irriter, hoche la tête.
Je propose 12 000 francs par mois. Cette somme scandalise les deux Belges. Adrien décrit
les salaires cubains. Après des négociations, j’accepte 1000 dollars mensuels non
déclarés et le billet d’avion du retour. Je ne veux pas quitter Marie la Boudeuse.
– Ce problème étant résolu, je mets le moteur en route et on s’en va, lance Adrien.
– Je dois déposer ma voiture chez Nathalie, prendre quelques affaires puis elle me
ramènera. Nous devons aussi faire des approvisionnements.
Adrien se fâche :
– Tu manques totalement d’organisation ! Tu aurais du la faire avant !
J’ajoute calmement :
– Nous devons aussi faire la clairance de sortie. (Formalités de douane et d’émigration)
Adrien s’exaspère :
– Je possède le contrat de vente et la photocopie de l’acte de francisation. Comme Marie
la Boudeuse va devenir belge, les nouveaux papiers ne sont pas prêts. Francis me les
enverra à Saint-Martin où nous ferons escale. Il m’a expliqué que pour aller de la
Martinique, département français, à Saint-Martin, autre département français, il n’y a pas
besoin de clairance.
– Ce n’est pas tout à fait vrai mais ça devrait passer. Les fonctionnaires de Saint-Martin
sont coulants.
Je vais déposer ma voiture et Lucien fait des courses.
Nathalie serait bien venue avec nous mais elle a un nouveau métier. Elle vend des
portillons automatiques et elle va faire fortune.
Nous nous embrassons tendrement sur le ponton puis je bondis sur Marie la Boudeuse.
Comme je n’avais pas présenté Nathalie à mes compères, Adrien me lance :
– Tu aimes beaucoup ta mère !
Le 5 avril de l’an 2000, Marie la Boudeuse quitte le Marin en milieu d’après-midi.
Lucien me demande :
– Y aura-t-il des moustiques en pleine mer ?
Je décide de répondre aux questions idiotes par un silence et une moue méprisante.
Dans la baie de St Anne, les voiles sont hissées et Marie pointe son étrave vers le rocherdu Diamant, plein vent arrière.
Adrien borde les écoutes comme si nous étions vent de travers. Je lui explique que ses
réglages sont mauvais. Il me répond :
– J’ai gagné des régates ! Je sais ce que je fais !
Vient une rafale. Marie accélère. Adrien triomphe :
– Tu vois, j’ai raison !
– Le vent a forci.
– Tu n’y connais rien !
J’avais déjà entendu parler de ce genre de guignol : le propriétaire qui embarque un
professionnel pour vaincre sa peur du large. Le jeu consiste à contrarier le skipper pour se
donner du courage.
Marie roule un peu. Lucien vomit. Adrien le contemple avec mépris.
– Il ne tient pas le coup !
Puis il devient autoritaire :
– Je suis un passionné de vitesse ! Avec moi, pas question de réduire la toile !
Nous traversons la baie de Fort-de-France. Les rafales de vent sont plus fréquentes.
Marie, toujours mal réglée, part au lof. Elle fait des zigzags.
Adrien commente :
– Ce bateau a été mal conçu !
Plus loin, les Pitons du Carbet et la Montagne Pelée coupent l’alizé. Nous naviguons au
moteur le long de la côte. Le soleil se couche. Des milliers d’ampoules illuminent la
Martinique.
Adrien commence à s’inquiéter :
– La nuit, qu’est-ce qu’on fait ?
– On met le pilote automatique et on va se coucher !
– Hein ! Quoi !
– Je plaisantais. Nous allons tenir des quarts.
– Mais on n’y voit rien !
– Et alors !
– Nous pourrions rentrer dans quelque chose.
Je ne réponds pas. Je hausse les épaules en souriant afin de l’exaspérer.
Nous nous approchons du Prêcheur et après nous attaquerons le canal de la Dominique,réputé pour ses conditions météo musclées. J’ai hâte de contempler Adrien en train de
craquer.
Malheureusement, après la pointe nord, la mer est anormalement calme : vent de sud-est
faible, petites vagues, bébés moutons.
Toutes voiles dehors, nous nous dirigeons vers la Dominique.
Lucien n’a plus rien dans son estomac. Il crache de la bile. Il souffre. Tant mieux !
Je dis à Adrien :
– Je prends le premier quart. Tu peux aller te coucher.
– Inutile, je ne dormirai pas de la nuit !
– Alors, tu prends le quart. Tu me réveilleras quand tu seras fatigué.
Allongé sur ma couchette, je suis heureux de retrouver l’ambiance de Marie en mer : ses
mouvements doux, le bruit de l’eau le long de la coque, les craquements du bois. La
goélette me parle.
Je repense à cette histoire de hantise. Je hais Adrien. Il est bête et grotesque. Les
fantômes ne m’ont pas influencé.
Adrien n’est pas digne de Marie. Que faire ?
Le balancer par-dessus bord ne servira à rien. Le bateau sera à nouveau à vendre et je ne
pourrai pas l’acheter.
Par contre, je peux le faire souffrir : l’humilier, l’agacer, le taquiner… Le faire craquer !
Je me souviens d’un skipper pilier de bar qui me disait : « En mer, les mecs, plus ils
friment, moins ils ont de couilles ! »
Vers trois heures du matin, des cris me réveillent.
– Jim, viens vite, on va rentrer dans la côte !
À la barre, Adrien émet un regard terrorisé. J’observe la pointe sud de la Dominique.
– Nous sommes à sept milles de la côte.
– Tu es sûr ?
– Mais oui ! Quand tu auras de l’expérience, tu sauras évaluer les distances.
– J’ai de l’expérience !
– Ah bon !
Quand le soleil se lève, nous sommes déventés par les montagnes de la Dominique.
Adrien met le diesel en route et pousse la manette de gaz à fond. Voilà une occasion de le
contrarier.
– Il ne faut pas dépasser les deux mille tours. Le moteur risque de chauffer.– Il ne chauffera pas ! Je sais ce que je fais ! Ce voyage est beaucoup trop long et je
m’ennuie.
Après la Dominique, vient le canal des Saintes. Marie la Boudeuse file à sept nœuds,
poussée par un vent de trois quart arrière. Je peux régler convenablement les voiles.
Adrien, assommé par une nuit blanche, ne réagit plus. Je branche le pilote automatique.
Lucien a toujours la tête dans le seau. Il la relève pour crier :
─ Des requins ! Des requins !
– Mais non, ce sont des dauphins ! Ils viennent jouer avec Marie. Venez à l’avant, ils
sautent autour de l’étrave !
Mes deux sacs à frites ne bougent pas. Ils sont à point. Un soupçon de poésie va les
achever.
– Quel bonheur ! Nous sommes des privilégiés ! Nous avons des conditions météo idéales
! Admirez l’harmonie du gréement en goélette ! Marie la Blanche sillonne les dégradés de
bleu. Au dessus, les cumulus deviennent des anges gardiens. Ils nous protègent. En
dessous, nos amis dauphins nous guident. Imaginez le bonheur d’une traversée de
l’Atlantique ! Trente jours au pays des merveilles !
Plus tard, je m’installe confortablement dans le cockpit avec un livre.
– Un bon roman participe à la réussite d’une croisière. Adrien, tu devrais faire comme moi ;
prends un bouquin.
Il me regarde, hagard.
– Lire, ça ne sert à rien !
En milieu d’après-midi, nous sommes en face de l’anse de Deshayes, un mouillage bien
abrité au nord de la Guadeloupe. Quelques voiliers tirent sur leur ancre. Adrien veut y faire
escale, aller au restaurant et passer une bonne nuit.
Je mens :
– Nous ne pouvons nous arrêter car nous n’avons pas fait la clairance de sortie de la
Martinique. Je connais les douaniers de Deshayes, ils sont très pointilleux. Ils vont nous
prendre pour des trafiquants de drogue venant de la Dominique. Et puis vous devez vous
amariner. Des nuits en mer, nous en aurons beaucoup entre Saint-Martin et Cuba et nous
aurons peut-être une tempête !
– Lucien est très malade, répond Adrien.
– Tant qu’il ne vomit pas de sang, tout va bien !
– Je suis fatigué ! C’est ennuyeux ! C’est long, c’est lent, beaucoup trop lent !
– Tu as raison, il faudrait bétonner la mer. Avec une grosse bagnole, on serait déjà arrivés
depuis longtemps.
Adrien me lance un regard méchant.
Nous mettons le cap sur Saint-Martin, pour une deuxième nuit en mer qui j’espère, sera
cauchemardesque pour mes deux lascars.Le coucher de soleil est flamboyant. Je m’extasie sur l’incroyable beauté des lueurs rouges
et jaunes.
L’astre disparaît. Quelques étoiles brillent.
– Regarde, on voit Antarès et Deneb. Avant les GPS, les navigateurs devaient, grâce au
sextant, poser ces étoiles sur l’horizon tant qu’il était visible.
Plus tard, je m’émerveille :
– Oh, voici Betelgeuse ! Oh, admire Sirius ! Il ne faudra surtout pas louper le lever de lune
qui sera féerique !
– Ferme ta gueule ! lance Adrien.
Grâce à l’obscurité, il ne voit pas le sourire de satisfaction qui illumine mon visage. Adrien
mérite le record Guinness de la peur du large. Allongé sur une banquette du cockpit, il
somnole, se lève d’un coup, regarde partout et s’affale à nouveau.
– Je prends le premier quart. Tu peux dormir. Ne t’inquiète pas. Nous ne ferons pas
naufrage cette nuit.
Pas de réponse, son regard, chargé de fatigue, envoie des éclairs de haine.
J’oublie mes équipiers.
Vent arrière, force quatre, génois tangonné, pilote automatique branché, je joue à « Si
j’étais seul avec Marie. »
J’arpente le pont, caresse les mâts, admire les voiles … Est-ce possible d’aimer à ce point
un bateau ?
Le radar se rebiffe. Impossible de programmer le système anticollision avec alarme. Le
mode d’emploi est introuvable. Je décide de faire sonner mon réveil toutes les heures.
Marie la Boudeuse, bien réveillée, longe l’île de Saint-Barthélemy.
Adrien regarde la côte. Elle n’est pas loin. Il ressuscite.
– On va s’arrêter là !
– Le mouillage est houleux. Lucien sera encore plus malade. Dans deux heures, nous
serons à Saint-Martin.
– Trop long, le cauchemar doit s’arrêter !
– Quel cauchemar ? Nous avons eu une météo de rêve. Nous aurions pu avoir un alizé
musclé avec des grains. Imagine le bateau couché par les rafales ! Un peu de courage, on
y est presque !
En début d’après midi, nous pénétrons dans la baie de Filipsburg, la partie hollandaise de
Saint-Martin. Tandis que je prépare le mouillage, Adrien me lance :
– Nous sommes trop loin de la côte.
L’ancre est balancée avec un maximum de chaîne puis Adrien reçoit un sourire méprisant.– Quand tu seras amariné, tu me donneras des conseils !
Nous mettons l’annexe à l’eau et...

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