Le voleur de bonbons

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Une histoire telle que Gilbert Bordes aime en raconter, telle que ses lecteurs aiment en lire. Un moment d'émotion et de bonheur...





Mathieu a douze ans. Il n'est pas franchement beau: grandes oreilles, bouille ronde, gros yeux. Un sale môme de paysan, cancre et chapardeur. "On n'en fera jamais rien", se lamente sa grand-mère. Arrive dans le village une gamine de son âge, Marion: elle est leucémique et vient là pour reprendre des couleurs. Pour lui faire plaisir, Mathieu vole des bonbons, puis un stylo en or, puis un collier, et va jusqu'à dérober dans l'église le ciboire et des hosties consacrées. Émoi, scandale. Cinq années dans un centre d'éducation surveillée, et Mathieu est libre. Il n'a cessé de penser à Marion; il la retrouve. La leucémie connaît des phases de rémission, puis regagne du terrain... De près ou de loin, Mathieu veille toujours sur son amie, même si l'un et l'autre mènent une vie indépendante et tourmentée. Il finit par la retrouver à l'hôpital de Villejuif où elle suit un ultime traitement. Et c'est là que, à force d'attention et de tendresse, il parviendra à l'arracher à la mort, dans le temps même où elle l'aura ramené à une vie enfin apaisée.





– Je ne veux pas que tu sois malade! dit Mathieu. Je veux que tu vives. Elle haussa les épaules. Elle aussi voulait vivre, connaître tout de la vie, et des émois nouveaux que son jeune corps d'adolescente pressentait, oublier les salles d'hôpital, les traitements, toujours plus durs. Elle dit:– J'ai l'impression qu'un grand mur noir se dresse devant moi et que je cours me fracasser contre lui sans que rien ni personne ne puisse me retenir! – Je suis là! Matthieu courut jusqu'au fossé, déplaça des herbes sèches, puis revint, portant un objet plié dans du papier journal. – Regarde!Marion ouvrit de grands yeux, son visage prit une expression horrifiée: – Tu es fou? Tu veux aller en enfer et entraîner le malheur sur nous tous! – Mais non. Tu m'a dit que tu étais mieux quand tu avais communié, alors voilà...Elle regardait, fascinée, le ciboire et les hosties blanches qui avaient glissé sur le papier journal. Leur présence, là, à côté du vieux noyer, était tellement incroyable qu'elle mesurait la dimension du sacrilège. – Tu l'as trouvé où? – Le curé l'avait oublié dans la sacristie, alors je l'ai pris. Marion hésitait. Cette fois Matthieu avait dépassé les limites, pourtant ce vol témoignait d'un sentiment total qui lui faisait du bien. Son corps affaibli semblait revivre en regardant les hosties. – C'est mal! dit-elle. Tu comprends que c'est très mal! Tu portes là le corps de Jésus, plié dans du papier journal, comme tu porterais un paquet de haricots...– Tout ça c'est des foutaises! dit Mathieu en jouant les fortes têtes. Sans rien ajouter, Marion serra le garçon dans ses bras et lui murmura à l'oreille: – Sans toi, je serais déjà morte! Elle en était persuadée. La présence de Matthieu, son attention continuelle l'aidaient à lutter contre la pieuvre qui poussait ses tentacules dans chaque partie de son corps. Des douleurs terribles l'avaient tenue éveillée la nuit dernière, des crampes qui tordaient ses mollets. Et chaque jour, elle était plus faible; les forces lui manquaient pour monter l'escalier du perron. Une curieuse impression d'être très vieille, d'avoir vécu plusieurs siècles et d'arriver au bout de son chemin la terrorisait. – Voilà ce qu'on va faire, dit Mathieu. Tu en manges une ou deux ce soir, et si tu te sens mieux, tu continueras demain, sinon, je rapporte tout ça où je l'ai trouvé. Marion aurait voulu avoir la force de refuser, mais elle était trop lasse, elle en avait assez des médicaments, de la peur chevillée au ventre. Elle tendit la main, deux doigts écartés, comme une pince d'écrevisse, l'approcha des hosties puis recula, comme brûlée. Mathieu tenait toujours le journal. Il avait eu le courage énorme de braver tous les dangers humains et la menace divine pour apporter un peu d'apaisement à la fillette. Cette pensée lui donna le courage de prendre une hostie entre le pouce et l'index, de la soulever jusqu'à ses lèvres. Elle avait le sentiment de commettre un sacrilège terrible, le pire de tous les péchés, mais n'en avait pas de remords. Au fond, qui avait commencé? Dieu en lui envoyant la maladie ou elle en prenant cette hostie Elle la porta à ses lèvres. Elle s'attendait à une manifestation extraordinaire, coup de tonnerre, tempête soudaine et s'étonna qu'il ne se passât rien. Le merle qui chantait sur le vieux noyer ne fut pas terrassé. Les nuages continuèrent de courir dans le ciel... – Dieu est d'accord! conclut-elle, sinon il nous l'aurait dit. Le miracle se produisit: Marion se sentit bien dans la soirée et le lendemain. Elle était persuadée qu'elle le devait à l'hostie. Matthieu, qui passait ses après-midi à ramasser les pommes de terre, put s'échapper et la rejoindre à la tombée de la nuit. – Combien il en reste?– Je sais pas, mais je t'en trouverai d'autres. – C'est le meilleur des remèdes. Donne m'en deux ou trois. Regarde comme je vais bien. Matthieu déplia la feuille de journal, souleva le ciboire et tendit une première hostie à Marion. Elle souriait, retrouvait tout à coup le goût à la vieLa semaine se passa calmement. Les gendarmes revinrent une fois à Peyrolles puis à Lachaud pour rendre visite à Roger Flamant, ce qui ne manqua pas d'aviver les conversations et de stimuler l'imagination de beaucoup. Le dimanche, Mathieu se rendit à la messe avec sa grand-mère. Marion, trop fatiguée, n'avait pu faire le déplacement. L'effet des hosties de Matthieu s'était vite estompé: la jeune fille restait allongée une partie de la journée. De courts répits lui permettaient cependant d'aller prendre l'air, mais elle marchait courbée sous le poids de la maladie en s'aidant d'un bâton comme un vieillard. En arrivant sur la place de l'église, Pauline apprit la terrible nouvelle qui agitait l'assemblée des paroissiens: – On vous l'a pas dit? On a volé le ciboire plein d'hosties consacrées! Matthieu fit semblant de ne pas avoir entendu. Pauline ouvrit de grands yeux: un tel outrage à Dieu était-il possible? Elle regarda Matthieu malgré elle. Ils entrèrent dans l'église. La foule était plus dense que d'habitude: les curieux se pressaient dans la nef. Le curé commença la messe comme si rien ne s'était passé. Il avait cependant les traits tirés, les lèvres serrées et ses gestes étaient plus vifs sous l'effet d'une colère contenue. Arriva enfin le moment du sermon que tout le monde attendait. D'ordinaire, Brissac se contentait de commenter l'Évangile du jour et d'y ajouter ses conseils qu'il formulait en fonction des récentes confessions, mais comme les mêmes fautes revenaient invariablement, ses prêches étaient tellement ennuyeux que l'assistance en profitait pour échanger quelques mots à voix basse. Ce dimanche-là, tout le monde comprit qu'il allait faire des révélations graves. Son visage fermé et surtout sa manière raide, solennelle, de monter en chaire maintenaient l'assistance dans un silence de classe où le maître va distribuer des punitions. Tous ignoraient le nom du voleur, mais tous se sentaient coupables devant ce prêtre qui les dominait et Pauline, plus que les autres, baissait la tête. Matthieu pensait à Marion. Le voleur d'hosties ne regrettait pas son acte. Dieu lui-même avait commandé le vol par l'imperfection de sa création.






Publié le : jeudi 17 novembre 2011
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EAN13 : 9782221118252
Nombre de pages : 181
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