Les mécanismes énonciatifs dans les guides touristiques :

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Cet ouvrage se donne pour objectif d'étudier le fonctionnement du discours dans les guides touristiques. Cette étude se concentre essentiellement sur le Guide du routard et le Guide Gallimard. Elle tâche de les inscrire dans une double dynamique : d'abord dans la dynamique institutionnelle que constitue le genre. Ensuite, dans une dynamique individuelle : la recherche de positionnements énonciatifs différenciateurs. Ces deux dynamiques sont en constante interaction et révèlent la connexion entre prise en charge, texture énonciative et contexte.
Publié le : vendredi 1 mars 2013
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EAN13 : 9782296530782
Nombre de pages : 356
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Annabelle SEOANE
Les Sciences du Langage s’intéressent au Dit autant
qu’au Dire, ainsi, dans une perspective fondamentalement
d’analyse de discours, cet ouvrage se donne pour objectif Les mécanismes énonciatifs d’étudier le fonctionnement du discours dans les guides
touristiques. Au-delà d’un discours de description d’un dans les guides touristiques : référent donné, il s’avère un véritable système d’explicitation
de soi dans un contexte bien plus large d’énonciation.
entre genre et positionnements discursifs
Il s’agit de placer le discours des guides touristiques entre
textualité des guides et contextualité de la sphère touristique,
entre prise en charge énonciative et inscription dans le
champ social. Cette étude se concentre essentiellement sur
deux guides touristiques : le Guide du Routard et le Guide
Gallimard. Elle tâche de les inscrire dans une double
dynamique : d’abord dans la dynamique institutionnelle
que constitue le genre. Ensuite, dans une dynamique
individuelle : la recherche de positionnements énonciatifs
différenciateurs. Ces deux dynamiques sont en constante
interaction et révèlent la connexion entre prise en charge,
texture énonciative et contexte. Ce système de représentations
s’avère poreux aux pratiques communicationnelles et tisse
par là-même une passerelle entre le discursif et
extradiscursif, la clef de voûte de cette réfexion.
Annabelle SEOANE est docteur en Sciences du Langage, elle a
enseigné pendant dix ans dans le secondaire et enseigne à présent
les sciences du langage à l’université de Lyon 2.
36 €
I S B N : 978-2-296-99832-2
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Les mécanismes énonciatifs dans les guides touristiques :
Annabelle SEOANE
entre genre et positionnements discursifs



Les mécanismes énonciatifs dans les guides touristiques :
entre genre et positionnements discursifs





















































Annabelle SEOANE







Les mécanismes énonciatifs
dans les guides touristiques :

entre genre et positionnements discursifs

















L’Harmattan



























© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-99832-2
EAN : 9782296998322
« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas
à chercher de nouveaux paysages
mais à avoir de nouveaux yeux »

Marcel Proust








5





A tous ceux qui m’ont soutenue dans cette recherche,
Qu’ils soient présents ou disparus,
Merci.

6
Sommaire

INTRODUCTION ........................................................................................ 9
PARTIE I : SOUBASSEMENT (INFRA)ENONCIATIF ...................... 21
1.1. Phénomène touristique et guides de voyages ........................................ 21
1.2. Du voyage au tourisme .......................................................................... 22
1.3. Le guide touristique comme production située ...................................... 28
Chapitre 2. Une mise en discours de soi 35
2.1. Institution d’une scène de parole ........................................................... 35
2.2. Un ethos distinctif.................................................................................. 50
2.3. Mises en discours structurelle et iconique de soi ................................... 54
Chapitre 3. Un vecteur médiatique de production d’image(s) .. 99
3.1. L’adhésion comme réponse au système de contraintes ....................... 100
3.2. La visée de captation ........................................................................... 103
3.3. La visée d’information ........................................................................ 108
PARTIE II : PRISE EN CHARGE ET INSCRIPTION DANS LE
CHAMP SOCIAL ..................................................................................... 121
Chapitre 4. Construction d’un ethos ......................................... 122
4.1. L’appareil formel de l’énonciation ...................................................... 122
4.2. Textes homogènes : des prises en charge bien établies ....................... 125
4.3. Textes hybrides : des prises en charge moins bien assumées ? ........... 152
Chapitre 5. Construction d’un savoir partagé ......................... 187
5.1. Lecteur ambulant : la question de la spatialité ..................................... 189
5.2. Lecteur sédentaire : la question de la gastronomie .............................. 226
5.3. Entre communauté discursive et fait social ......................................... 252
PARTIE 3 : VERS DE NOUVELLES PRATIQUES DISCURSIVES 275
Chapitre 6. Un phénomène de dissémination ........................... 276
6.1. Dissémination aux nouveaux supports de communication .................. 276
6.2. Dissémination sur la presse papier ...................................................... 283
Chapitre 7. Un phénomène de contamination .......................... 299
7.1. Stabilité ou hybridation ....................................................................... 300
7.2. Contamination par les nouveaux médias ............................................. 302
7.3. Contamination par la presse magazine ................................................ 313
CONCLUSION GENERALE .................................................................. 329
BIBLIOGRAPHIE.................................................................................... 337
INDEX DES AUTEURS ........................................................................... 351


7










Introduction



eDepuis les voyageurs grecs du V siècle av. J.-C. jusqu’à
aujourd’hui, voyager et raconter ses voyages a toujours été ressenti
comme un besoin impérieux. Avec le Romantisme au XIXe siècle, la
littérature de voyage se met à foisonner (récits, lettres, poèmes…), en
réponse à une société en crise et d’autant plus avide d’évasion. Dans
ce voyage "par procuration", le lecteur s'identifie au narrateur et
s'enrichit de son expérience, à la recherche d’exotisme ; et en orientant
ainsi le regard du lecteur vers cet ailleurs littéraire, le récit de voyage
renouvelle le regard qu’il porte sur lui-même. Il s’emploie à la
construction d’un monde fictif, que le lecteur ne côtoiera a priori
jamais. En revanche, le guide touristique construit un monde différent
que le lecteur s’apprête à visiter et qui relève donc du potentiel.
Ainsi, le récit de voyage relate un voyage littéraire alors que le guide
tend à décrire un voyage virtuel, encore à accomplir ou en voie
d’accomplissement. L’un a essentiellement vocation à apporter de
l’imaginaire, l’autre organise la pratique. Cette divergence conduit à
des traitements différents du discours.

Lorsque l’Ailleurs est purement littéraire (imaginaire ou décrit selon
l’œil du narrateur), il n’appartient pas au lecteur, qui doit accepter le
cadre fixé par le locuteur et se l’approprier par sa seule lecture. En
revanche, lorsque le voyage devient réalisable, les enjeux sont tout
autres. De simple lecteur, le lecteur devient lecteur-touriste, acteur de
son propre voyage. Le guide touristique doit prendre en compte cette
interaction de l’allocutaire et pour cela, nous le verrons, pour un
discours relativement conventionnel et, à certains égards, stéréotypé.
Il en dépasse le contenu purement descriptif ou informatif car il ne
peut se contenter d’être une simple description d’un paysage à
découvrir, plus ou moins lointain, il doit aider à ouvrir de nouveaux
yeux sur cet Ailleurs, sans pour autant trop dépayser le destinataire.
En parlant de l’autre, il parle finalement de lui-même au lecteur.
Peutêtre plus qu’un autre texte, parce qu’il s’ancre dans une certaine
quotidienneté, il est une passerelle qui mène de l’autre vers soi.

9
Pour travailler cette problématique d’un point de vue discursif,
nous avons choisi de travailler sur un corpus constitué de deux guides
des plus connus, le Guide du Routard et le Guide Gallimard,
consacrés au Cambodge et à la Bretagne. Ces destinations ont été
choisies pour ce qu’elles évoquent d’emblée chez le lecteur. Le
premier guide, en situation extra-culturelle, notamment avec ses
Temples d’Angkor, est un pays dont la redécouverte va de pair avec
son passé commun avec la France et le deuxième est l’archétype
même des vacances au bord de mer pour les Français, plutôt en
situation intraculturelle donc.
Ces situations interculturelles placent le lecteur dans un univers
inconnu (ou méconnu) dans lequel nombre de ses repères s’estompent.
Le guide, dans son discours didactique, se doit alors à la fois de rendre
compte, de faire une sélection, de donner envie et de rassurer. Partant
d’un savoir partagé, il créé un nouveau cadre. Le guide, en tant que
voyageur, ethnologue et pédagogue voit et fait voir le référent
nouveau (un lieu le plus souvent) à travers le prisme de sa culture et
de ses connaissances.

A cet égard le « paysage » devient un enjeu primordial dans un guide
touristique. Il ne s’agit pas seulement du paysage visible, qui suppose
une position d’observateur, au sens étymologique du terme, mais du
paysage perçu, qui, lui, est de l’ordre de la représentation, « une vue
de l’esprit » et qui devient « parti pris » :
« Le paysage est une apparence et une représentation : un
arrangement d’objets visibles perçu par un sujet à travers ses propres
filtres, ses propres humeurs, ses propres fins. Il n’est de paysage que
perçu » (Brunet et Ferras 1992 : 374).
« Contrairement à une idée reçue, le paysage n’existe pas à l’état de
nature ». Il est « une vue de l’esprit [où] le caractère essentiel n’est
donc pas dans le regard porté sur le pays, mais dans l’ "assemblage",
d’éléments disjoints et informes que le regard, c’est-à dire en fait
l’esprit, réunit dans un ensemble signifiant à partir de présupposés
culturels et linguistiques […] Non seulement le paysage est une
construction mentale mais il est préconstruit avant même d’être vu »
(Chenet 1992 : 87, « Le paysage comme parti pris »).

10
ème 1En France, depuis Paul Vidal de La Blache à la fin du XIX siècle ,
les géographes ont ainsi associé la représentation territorialisée d’un
environnement situé géographiquement à des « valeurs » culturelles,
marquées par les groupes sociaux avec lesquelles elles interagissent.
« Le paysage n’est pas conçu comme un objet en soi, mais resitué
dans la réflexion sur les interrelations entre les sociétés et l’espace
qu’elles habitent, et je prends « habiter » au sens le plus riche du
terme. En effet, tout groupe social construit un ensemble de relations
avec son espace, relations à la fois matérielles […] et idéelles, voire
symboliques : dénomination des lieux, des itinéraires ou types
d’espaces, évaluations des lieux à partir de critères esthétiques,
affectifs, attribution de caractères sacrés, festifs ou encore conflictuels.
[…] Pour simplifier outrageusement, on peut dire que trois grands
types de valeurs sont attribués au paysage : la valeur marchande
(quand le paysage est évalué et monnayé par des professionnels du
tourisme ou ajouté à la valeur d’une maison), la valeur patrimoniale
(qui hausse le paysage au-dessus de ces considérations pécuniaires en
en faire un bien collectif à transmettre) et la valeur identitaire » (Sgard
1999 : 23-34).

Le paysage perçu et représenté s’avère alors un espace identitaire qui
se codifie selon les références culturelles qui le sous-tendent. En effet,
les paysages sont perçus pour leurs aspects naturels, leurs sites
naturels remarquables, mais aussi pour les aménagements humains, les
formes de mise en valeur (agriculture dans les espaces ruraux, mais
aussi urbains). Les choix qui sont faits sont fortement culturels si bien
qu’un paysage fonde l'unicité ou la spécificité d'un groupe. On se
représente un environnement comme étant constitutif d'un territoire,
c'est-à-dire un espace approprié par une société humaine, et aménagé
pour répondre aux besoins spécifiques de cette société. Cet
environnement finit donc par traduire les exigences de la société qui
occupe un territoire, et la maîtrise de ce territoire et de l'image donnée
d'un espace fait partie de l'aménagement.
Comme le souligne la géographe Françoise Chenet, il devient ainsi
« un espace de pouvoir » et d’autorité pour celui qui le définit ou le
délimite et l’inscrit dès lors dans ce système de références :


1
Paul Vidal de La Blache , La terre, géographie physique et économique, Paris,
Delagrave, 1883, 304 p.
11
« En inscrivant le paysage dans un système de références culturelles et
autres, il donne au lieu sa valeur et son sens et par le seul fait qu’il le
dit, l’énonce ou le représente, il le produit. Le paysage est
fondamentalement performatif […]. Dire l’espace, c’est le faire »
(Chenet 1992 : 91).

Ce rapport entre le Dire et le Faire, en particulier dans
l’appréhension de l’espace, révèle que le discours des guides
touristiques est « le réceptacle d’une stratégie discursive qui le met en
présence de deux instances extratextuelles : l’auteur et le lecteur » (De
Mulder, Schuerewegen, Tasmowski 1992 : 49). La spécificité de cette
stratégie est de se diviser en deux objectifs : "faire savoir" et "faire
faire" (Mourlhon-Dallies, 1995), autrement dit, donner du contenu
informatif tout en impulsant une action chez l’autre.
Ce système de références induit par l’autorité de celui qui énonce,
repose donc sur une dimension interlocutive à laquelle vient se
superposer une dimension plus centripète, en ce sens qu’elle se tourne
vers son centre : sa source énonciative.
« Une autre dialectique transcende également le discours, c’est la
dialectique du « sujet de conscience » (ou « focalisateur », ou encore
« énonciateur » pour Ducrot) à l’origine des perceptions et la
référenciation de ses perceptions [et, donc] il n’existe pas de
perception qui se limite à la saisie des objets sans rien nous dire du
sujet percevant, au niveau de l’expression linguistique »
(MourlhonDallies 1995 : 14).

C’est ce que Alain Rabatel appelle « l’effet-point de vue » (Rabatel
1998 : 9). Cet « effet-point de vue » est construit textuellement par
une « structure virtuelle du point de vue », un « faisceau de marques »
dont les critères reposent « dans un ensemble de traits qui concernent
les relations entre un sujet focalisateur à l’origine du procès de
perception et un objet focalisé ». Autrement dit, le mode de donation -
macrostructurel ou microstructurel - du référent (un paysage, une
recette, une digression historique etc.), les caractéristiques de sa
référenciation, sa progression textuelle, sont des indices qui
permettent de remonter au repérage de la source énonciative, en
pointant les marques d’inscription du locuteur dans le discours.
Précisons dès à présent ce que nous entendrons par « locuteur » et
« énonciateur ». Dans la continuité d’Oswald Ducrot, nous
reprendrons la catégorisation de Rabatel, selon laquelle le
locuteur est :
12
« l’instance à l’origine du discours […] qui profère un énoncé dans ses
dimensions phonétiques et phatiques ou scripturales, selon un repérage
déictique ou selon un repérage indépendant d’ego, hic et nunc [et qui]
prend en charge les contenus propositionnels qui émaillent son discours,
ou qui impute des points de vue à d’autres sources, qui sont soit des
locuteurs seconds, soit des énonciateurs seconds, qui sont source d’un
point de vue (PDV) sans l’avoir proféré ».

Ainsi, l’« énonciateur », a un statut intradiscursif spécifique, il est
l’instance
« à l’origine d’un point de vue, défini ici comme contenu propositionnel
dont le dit, comme le dire, dépendent des choix de référenciation pris en
charge par l’énonciateur. Proche du sujet modal de Bally, c’est l’instance
des actualisations modales, ce qui signifie qu’elle assume l’énoncé, en un
sens nettement moins abstrait que la prise en charge découlant de
l’ancrage déictique. […] Ainsi, un énoncé monologique est proféré et
assumé par un locuteur et un énonciateur en syncrétisme. Un énoncé
dialogique, en revanche, peut comporter plus d’énonciateurs que de
locuteurs. Bref, si tout locuteur est énonciateur, tout énonciateur n’est pas
nécessairement locuteur. (Rabatel 2004c : 8-10)

Nous nous fonderons sur cette distinction pour l’étude de ces
marques discursives d’inscription du locuteur qui nous servira à
comparer des textes dont le contenu référentiel est sensiblement le
même, et nous y aborderons les points de vue qui s’y investissent tour
à tour, les modes de prise en charge. De surcroît, nous tenterons
d’établir que cette source énonciative est loin d’être une donnée
constante et homogène, qu’elle varie au fil du discours. Il s’agira
alors de l’identifier dans chaque séquence pour analyser ensuite ses
modalités d’inscription dans l’énoncé et ses éventuelles «
modulations énonciatives », passage du discours "objectif" au
discours "subjectif" ou inversement, de telle forme à telle autre de
subjectivité discursive (Kerbrat-Orecchioni 1999 : 186).
Par cette subjectivité inhérente, l’énonciateur se pose en véritable
« garant » de l’énonciation, pas seulement un garant discursif,
mais un garant doté d’une « voix », d’un « corps » et qui finit par
prendre une dimension d’ethos fondamentale.
13
« L’instance subjective qui se manifeste à travers le discours ne s’y
laisse pas concevoir seulement comme statut ou rôle, mais comme
« voix » et au-delà, comme « corps énonçant » […] Tout discours
écrit, même s’il la dénie, possède une vocalité spécifique qui
permet de le rapporter à une source énonciative, à travers un ton
qui atteste ce qui est dit, le terme de "ton" présente l’avantage de
valoir aussi bien à l’écrit qu’à l’oral. Cette détermination de la
vocalité implique une détermination du corps de l’énonciateur »
(Maingueneau 1999 : 78 et 76).

Ces indices nous permettront de mettre en lumière l’image que le
locuteur projette dans son discours, ses enjeux et ses effets. Nous
verrons que, même s’il n’est pas foncièrement donné comme
argumentatif, le discours des guides de voyage s’inscrit pleinement
dans un rapport dynamique à l’autre et n’en reste donc pas moins
une extraordinaire mise en scène de la parole. Le point de vue,
considéré sous l’éclairage plus large de l’ethos pourra alors mettre à
jour les stratégies pragmatiques de chaque guide. En nous fondant sur
ce principe que l’énonciation n’est pas un acte solitaire, il nous faudra
par ce biais nous arrêter sur ce rapport au lecteur.

Or, si comme le suggère Umberto Eco, l’instance énonciatrice
apparaît presque comme une stratégie textuelle, elle construit dans et
par l’énonciation, une instance destinataire et interprétante, un Lecteur
Modèle.
« L’intervention d’un sujet locuteur est complémentaire à l’activation
d’un Lecteur Modèle dont le profil intellectuel n’est déterminé que par
le type d’opérations interprétatives qu’il est censé accomplir […] son
Lecteur Modèle, il se le construit en choisissant les degrés de
difficultés linguistiques, la richesse des références et en insérant dans
le texte des clefs, des renvois, des possibilités, même variables, de
lectures croisées. [Il] est cet opérateur capable de mettre en acte, dans
le temps, le plus grand nombre possible de lectures croisées » (Eco
1979 : 72).

Locuteur et lecteur se trouvent ainsi actants complémentaires d’un
système qui les pousse l’un vers l’autre. Le locuteur modèle son
lecteur mais se façonne aussi lui-même selon ce lecteur. Dans une
sorte de dialectique symbiotique.
Pour prendre en compte ce "lecteur modèle", le locuteur doit
prendre en compte des éléments infra-discursifs auxquels ils sont
14
tous deux soumis : d’un coté le contexte social et culturel, de
l’autre le genre textuel et la routine installée. Pour répondre ensuite
à ce "lecteur modèle", il doit tenir compte des conditions de lecture
et d’interprétation propres au discours des guides touristiques : soit
le lecteur est statique, il prépare son voyage (visée prospective) ou
il revient sur son voyage (visée rétroactive), actualisant ainsi le
discours uniquement par sa lecture ; soit il est dynamique, sur
place, sur le site dont il lit la description, voit ce qu’il lit,
actualisant le discours par sa lecture aussi bien que par ses actes.
Nous nommerons le premier lecteur, le lecteur statique, "lecteur
sédentaire" (au sens étymologique de sedeo : "je suis assis"), et le
deuxième, le lecteur à la dimension dynamique, "lecteur
ambulant". Cette dualité a bien-entendu des incidences sur le
discours, notamment sur la deixis, puisque le "lecteur sédentaire"
déclenchera un pan de discours désembrayé tandis que le "lecteur
ambulant" un embrayage plus marqué.

C’est cette configuration énonciative que nous nous proposons
d’étudier ici dans le discours du Guide du Routard et le Guide
Gallimard, produits dans des situations énonciatives similaires, ce qui
assure au corpus une homogénéité nécessaire à une approche
comparative. Nous nous proposons de faire la part des faits qui
relèvent du genre discursif, des faits qui sous-tendent une inscription
propre à l’instance énonciative et une appréhension particulière de
l’autre pour chacun des guides. Il s’agira par conséquent d’essayer de
discerner en quoi chaque énonciateur s’insère dans un contexte global
(re)connu en même temps qu’il met en œuvre sa spécificité, autrement
dit, en quoi il relève à la fois du général et du particulier.

Dans la première partie, il s’agira de mettre en évidence les
conditions de production, le soubassement de l'acte d'énonciation,
c'est-à-dire les fondations mêmes de l’ "architecture énonciative".
Nous mettrons en évidence les contraintes auxquelles se soumet la
matérialité textuelle du discours des guides touristiques, d’abord
comme une production située, évolutive, selon des perspectives
temporelles, sociales et discursives. Nous montrerons qu’une
approche discursive des textes se révèle le miroir d’un ancrage
énonciatif plus profond et plus diffus de la relation de soi au monde et
de soi à l’autre. Le discours sera considéré comme une "mise en
scène" de la parole, selon un cadre qu’il nous faudra préciser grâce à
15
un triple éclairage (celui de la scène englobante, celui de la scène
générique et enfin celui de la scénographie mise en place) qui procède
finalement à une "triple interpellation du lecteur" et qui le rapproche à
certains égards des discours médiatiques.

Dans la deuxième partie, nous verrons ensuite que cette "mise en
scène de la parole" s’avère plutôt une "mise en scène d’une parole",
celle d’un "être de discours", qui n’a d’autre réalité que celle du
discours qui le construit. A travers quelques textes choisis dans les
deux guides de voyage, classés selon une typologie des modes de prise
en charge énonciative -plan d’interaction, plan modal et plan
référentiel (Rabatel 2005) , il s’agira de mettre en évidence la
prégnance de certains éléments dans la construction discursive de
l’ethos de l’énonciateur et par là même l’image qu’il se forge de son
lecteur (l’identité interlocutive du « touriste » destinataire et identité
de nature stéréotypique de la « destination » décrite). La relation
énonciative locuteur/lecteur se fonde sur des représentations induites
et répond à une visée didactique dont l’ancrage est foncièrement
socioculturel. Comme le résume Patrick Charaudeau :
« on dira que la mécanique des représentations sociales engendrent, à
travers la production de discours, des savoirs qui se structurent
en savoirs de connaissance et savoirs de croyance, lesquels se
configurent à leur tour en types de savoirs. C’est à partir de ces types
de savoirs, et toujours par le biais de la production discursive que
s’organisent des systèmes de pensée selon des principes de cohérence
qui en font des théories, des doctrines ou des opinions. […] Ce
processus de construction du savoir de croyance donne lieu à deux
types de savoirs : le savoir de révélation, le savoir d’opinion »
(Charaudeau 2007 : p. 42 et suiv.).

Cette démarche inhérente au genre du discours touristique institue
alors un « savoir partagé » qui peut instituer dès lors une communauté
discursive ou de parole. La nécessité de transmettre du contenu
informatif tout en gardant l’attention du lecteur s’inscrit ainsi dans un
dispositif communicationnel spécifique. Au cœur de ce « savoir
partagé », les représentations socioculturelles infèrent dans le discours
et le font entrer dans la sphère du champ social dans lequel la question
des pratiques discursives environnantes joue un rôle clef. Nous
verrons que le discours des guides touristiques est fortement ritualisé,
par la situation même de sa production : les besoins et les contraintes
de son époque en font un discours très perméable aux pratiques
extra16
discursives. En effet, de nos jours, les moyens de communication
modernes ont fait de l’information à caractère touristique une
information pluricanale : elle se retrouve dans les guides, sur Internet,
dans la presse magazine ou à la télévision.
En fin de partie, le passage en revue des rubriques de tourisme de
quelques magazines révèlera ainsi le double mouvement à la fois de
dissémination et de contamination, tant du contenu que de
l’énonciation des discours des guides, ce qui nous permettra
d’esquisser le lien entre ces représentations et l’interdiscours des
guides touristiques, en mettant de ce fait l’accent sur la valeur
institutionnelle du genre.

Notre étude s’attachera à l’ancrage socioculturel qui marque le
discours et mettra en parallèle l’ethos, la représentation du lecteur et
les représentations communes, en rendant compte des constructions
identitaires du discours des guides touristiques, grâce à un système
complexe de représentations mutuelles. Au passage, nous tâcherons
d’approfondir le rôle de l’interdiscursivité dans le transfert
interculturel que ces discours supposent, bien souvent calée entre
stéréotypes et effets d’exotisme. Dans cette perspective, la
représentation et la création de l’espace touristique comme celles
d’une gastronomie typique feront particulièrement l’objet de notre
attention. A cet égard, en s’intéressant aux pratiques
communicationnelles exogènes, le troisième chapitre fera donc du
guide touristique un discours particulièrement propice à la connexion
entre production discursive et champ social. Or, cette démarche
constitue les fondements mêmes de l’Analyse du discours :
« appréhender le discours comme une intrication d’un texte et d’un
lieu social », comme la définit Dominique Maingueneau ; l’objet est,
finalement, « ce qui les noue à travers un dispositif d’énonciation
spécifique qui relève du verbal et de l’institutionnel » (Maingueneau
2005 : 66).
Il s’agira par conséquent d’établir comment ces discours peuvent
fonctionner non seulement comme systèmes d’explication d’un
référent mais également comme systèmes d’explicitation de soi, à
travers une énonciation qui s’appuie sur des finalités pragmatiques et
sur un environnement contextuel fortement imprégné de
représentations socioculturelles, qu’elle contribue en retour à conforter
ou à transformer. Cette approche d’ordre sociodiscursif ne se limitera
pas à l’étude de corpus mais prendra également en compte le terrain,
17
la configuration et divers éléments contextuels des énoncés puisque,
comme le fait remarquer Jacques Guilhaumou :
« l’activité langagière apparaît alors immédiatement sociale. A
l’isomorphisme langue / discours succède une unité dialectique entre
le linguistique et l’extralinguistique, un isomorphisme entre le
discours et les pratiques sociales » (Guilhaumou 2002).

Ainsi, à l’instar de l’Analyse du discours qui s’alimente de
disciplines connexes issues des Sciences Humaines, notre étude
s’appuiera sur une méthode d’analyse de la Linguistique textuelle
mais mobilisera également d’autres ressources comme celles de la
Sociologie, de la Géographie, de l’Anthropologie ou l’Histoire. Elle se
fixe pour objectif de placer le discours des guides touristiques entre
textualité des guides et contextualité de la sphère touristique. De ce
fait, il devient malaisé de parler de "discours touristique" tant cette
désignation recouvre des réalités (socio-)discursives différentes. Les
guides de voyage, les publicités pour le tourisme, les encarts
touristiques dans la presse, ou les brochures touristiques renvoient à
autant de pratiques sociales différentes et présentent donc une variété
de formats à laquelle correspondent des soubassements pragmatiques
distincts : accompagner et adopter un aspect d’usuel pour les guides,
promouvoir et inciter pour les autres. En ce qui nous concerne, nous
aurons pour cette raison plus volontiers recours à la désignation de
« discours dans les guides touristiques », et nous nous démarquerons
par ce biais de la littérature secondaire sur le discours touristique au
sens large étudié jusque là de manière cloisonnée selon les disciplines.

En effet, depuis plusieurs décennies, beaucoup d’analystes se sont
intéressés à la question du tourisme et ont proposé de nombreuses
analyses littéraires Jean-Marc Moura (Moura 1992 et 1998)
sociologiques, économiques, géographiques ou historiques, comme
Marc Boyer (Boyer 2007), par exemple qui permettent d’en évaluer la
richesse et la complexité. Mais leur intérêt se portait essentiellement
sur les pratiques touristiques. Or, depuis une dizaine d’années c’est la
communication touristique qui suscite une nouvelle attention car elle
soulève des questions plus profondes sur l'identité et de l'altérité
(notamment Baider, Burger, Goutsos 2004 : 133- 150). On s’attache à
en étudier les niveaux micro- et macrotextuels du discours, la
désignation (Guérin : 2001), l’acte définitoire (Rebeyrolles 2004 :
173-189), le stéréotypage (M. Margarito, J-P Honoré etc.) et leur
18
relation à l’autre : « la notion de stéréotype [est] incontournable dès
qu’on s’occupe d’identité et d’altérité » (Margarito 2004 : 118).

L’analyse du Dire touristique entre alors dans une démarche plus
large de la représentation et de l’inscription du discours dans le fait
social dont R. Barthes, M. Foucault ou P. Bourdieu ont été les
pionniers. A cette contextualisation vient se juxtaposer l’analyse sur
les formes et les enjeux de la médiation, que le discours soit
« médiatique », « de presse », « journalistique », « d’information », ou
même « publicitaire » (cf. J.-M. Adam, M. Burger, P. Charaudeau, S.
Moirand) il s’adresse au plus grand nombre, acquérant dès lors une
dimension pragmatique devenue cruciale.
Cette réflexion aura par conséquent pour objectif d’apporter un
éclairage qui puisse combiner ces différentes démarches
complémentaires au sein du discours des guides touristiques. Nous
proposons ici une approche discursive de l’identité et de l’altérité à
travers la mise en place d’un système de représentations, en particulier
de l’ethos. Par là, en tirant ce trait d’union entre le tourisme, l’agir
touristique, le genre qui va poser discursivement les rôles sociaux de
chacun, et la scène de parole, nous nous efforcerons de montrer sur
ces quatre guides touristiques (Guide du Routard Bretagne et Guide
du Routard Cambodge, Guide Gallimard Bretagne et
Gallimard Cambodge) la connexion entre discursif et infradiscursif,
entre environnement et textualité, entre énonciation, coénonciation et
pragmatique.


19



PARTIE I : Soubassement (infra)énonciatif



Avant d’étudier le dit, c’est le dire, voire l’avant-dire qui fera l’objet
de toute notre attention. En effet, aborder la nature même du discours
du guide touristique, ses objectifs, ses contraintes, ses interactants,
bref, tous les éléments qui entrent en jeu et interagissent, nous
permettra de mettre en exergue le dispositif énonciatif qui constitue la
clef de voûte du discours des guides touristiques et sous quelles
conditions il peut prendre forme. Ce soubassement constitue le cadre
préalable au dire et relève dans notre étude d’abord plutôt du domaine
infra-énonciatif car il s’agira d’explorer le conditionnement qui
soustend l’acte d’énonciation dans les guides touristiques, comme dans
tout autre discours.
Nous nous intéresserons en premier lieu au contexte socio-historique
du discours de ces guides. Il sera considéré comme la résultante d’un
phénomène touristique plus large et donc soumis à des enjeux et des
contraintes qui produisent une mise en discours spécifique. Cette mise
en discours répond à une recherche d’adaptation permanente qui finit
par interroger la question même du genre des guides touristiques. En
effet, nous verrons que le discours touristique est à la fois construit et
vecteur, reflet et média des représentations du locuteur aussi bien que
de la société. Enfin, la mise en discours du locuteur de chacun des
guides sera définie sous l’angle de la scène de parole dans le discours
des guides touristiques, à travers la notion essentielle de l’ethos.

1.1. Phénomène touristique et guides de voyages

Les mutations socio-historiques successives ont induit une variété de
formes de tourisme dont le discours dans les guides touristiques est
devenu le miroir, codifié selon le moment de son énonciation et de sa
réception. Culturellement et historiquement situé, il est donc évolutif,
comme l’affirment M. Avanza et G. Laferté :
« la perception touristique est bien socialement et historiquement
positionnée dans une histoire de styles discursifs sur les territoires et
les groupes sociaux, discours à la fois institués et évolutifs » (Avanza
et Laferté 2005 : 142).
21


Le voyageur/lecteur choisit en effet un guide en fonction de facteurs
externes et internes : la durée du séjour, ses capacités financières, son
milieu socioculturel, son tempérament. Par conséquent, si le tourisme
représente certes un dialogue entre les peuples, la découverte d’une
altérité, il n’en reste pas moins fermement ancré dans l’identité du
voyageur et lié à la perception de l’imaginaire collectif et à la
connaissance de ses valeurs identitaires.
Il s’agit ici d’esquisser une brève diachronie de la conception des
pratiques touristiques et de les relier à l’environnement
socioéconomique et culturel afin de pouvoir d’abord définir le
discours des guides touristiques comme une production profondément
située, ancrée dans une époque, voire dans un milieu.

1.2. Du voyage au tourisme
1.2.1. Une diachronie liée au non-travail

Les mutations historiques et économiques de la société sont des
facteurs d’évolution déterminants dans la conception du voyage et de
la notion même de tourisme. Si l’on se réfère à la diachronie proposée
par le géographe P. Cuvelier (1998 : 20-27), plusieurs étapes majeures
se distinguent, qui ont donné naissance à des écrits descriptifs, parfois
prescriptifs, sur les curiosités à voir selon la pensée et l’art de vivre de
l’époque.
Pendant l’Antiquité, seule l’élite romaine voyage pour son plaisir,
dégagée de toute contrainte de travail. Cette pratique de l'otium se
conçoit essentiellement dans des villégiatures au bord de mer, qui font
apparaitre de véritables stations balnéaires sur les bords du Latium et
de la Campanie à la fin de la République. La notion de plaisir
implique alors la variété et la diversité des moments (promenades,
lectures, bains, conversations…) qui donne d’ailleurs à Cicéron
l’occasion d’énoncé sa célèbre sentence : « c’est grâce à l’otium que la
vie vaut la peine d’être vécue ».
Sous l’Empire Romain, l’essor de l’urbanisation va encore favoriser
ces pratiques, et les plus riches commencent à se rendre en Grèce ou
en Egypte. Ils utilisent déjà des ouvrages, appelés "périégèses », qui
leurs indiquent et leur présentent les œuvres d’art et les sites
incontournables.
22

Plus tard, le Moyen-âge, mêle cette idée de déplacement à celle du
salut de l’homme ; au travers des croisades, des pèlerinages ou de la
traversée du désert. Le voyage gagne en profondeur spirituelle et
acquiert une dimension mystique.
A La Renaissance, il redevient culturel et mercantile. La découverte
du nouveau monde fait apparaître des écrits qui entretiennent à la fois
un rapport avec l'éclosion de la Renaissance et avec la mise en place
des politiques mercantilistes centrées sur la recherche de la puissance
politique. La pensée renaissantiste se veut humaniste et octroie à
chaque déplacement une forte dimension culturelle, de découverte de
l’Ailleurs, d’ouverture à l’Autre. L’Etranger est perçu comme une
possibilité d'enrichissement et d'ouverture (Montaigne etc.). Les
voyageurs les plus lettrés commencent à raconter leurs
déplacements dans des "relations de voyages", journaux et récits, où
paysages, peuples, coutumes sont décrits selon des tonalités plus ou
moins objectives. Cette littérature va contribuer à rendre célèbres
certains itinéraires et sites. "Les Artes Peregrinandi" vont alors se
diffuser, premiers guides qui proposent aux étrangers des éléments
linguistiques, des conseils pour emprunter certaines routes et des
précisions concernant les curiosités qu'il est possible d'aller admirer
dans les villes.
ème Au XVII siècle, les Anglais multiplient les itinéraires de
déplacement de ville en ville, d’abord réservés à des étudiants qui
cherchent à courir le monde pour mieux le comprendre, puis qui se
transforment en mode d'occupation du temps d'une aristocratie
internationale en quête de sens.
« A un objectif culturel visant à la construction harmonieuse de la
personne se substituent des motivations où le plaisir et la fièvre de
la mobilité deviennent les figures centrales. C'est l'univers du jeu et
la jouissance improductive du temps qui structurent le déplacement.
Le regard touristique s'est transformé et l'alliance
plaisir/mobilité apparaît » (Cuvelier 1998 : 40-41).

èmeDès la fin du XVII siècle se répand la mode du "Grand Tour". II
s'agit pour un jeune homme de l’aristocratie anglaise d’effectuer un
voyage initiatique sur le continent, le plus souvent accompagné d'un
précepteur. En règle générale, le périple dure de six mois à deux ans et
conduit le jeune aristocrate en France, en Italie, aux Pays-Bas et dans
les provinces rhénanes.
ème Si, jusqu'au XVIII siècle, pour la majorité de la population, le
temps est inévitablement lié à la Nature, aux cycles agricoles et au
23

calendrier rural des divertissements, la Révolution Industrielle marque
un tournant dans cette conception du quotidien puisque les hommes
cherchent à assujettir le temps, dans un souci de productivité et de
rentabilisation croissantes. De cyclique, le temps devient linéaire,
rationalisé, créant dès lors un nouveau modèle de vie structuré
autour d'un système dichotomique travail-loisirs et organisant la
société entre temps de travail et temps de non-travail. L’invention du
travail salarié et son corollaire, celle du temps de réalisation de soi
caractérise la modernité selon Pascal Cuvelier, et aboutit à
" èmel’émergence du concept de "touriste à la fin du XVIII siècle.
La "révolution touristique" se réalise alors pendant l’Epoque
Moderne : multiplication des déplacements et attrait nouveau
pour le monde sont les points d’orgue de cette mutation. Le
ème XX siècle se caractérise par la prise en compte du phénomène
touristique comme un enjeu économique majeur et un élément
structurant les rythmes de vue individuels et collectifs.
L’utilisation du temps libre s’effectue en fonction de plusieurs
paramètres :
- une technicité accrue
- un gain de temps dû aux nouvelles technologies
- une nouvelle image de l'évasion par le voyage.

L’exemple le plus frappant en est la popularisation de l’automobile
dans les années 1920 par Ford. Pour une grande partie de la
population s’évanouissent alors les contraintes liées au temps et à
l’argent (rappelons l’émergence emblématique des Congés Payés de
1936). Il s’établit un « nouvel ordre social structuré autour du travail »
a induit une démocratisation du "pouvoir voyager". Celle-ci donne peu
à peu naissance à une industrie touristique qui devient un secteur clef
du point de vue économique. Cette démocratisation finit par
transformer la notion même de voyage :
« Il nous semble en effet pertinent de scinder cette histoire en
envisageant la démocratisation d'une pratique longtemps réservée à
l'élite comme un moment de rupture, comme une mutation qui va faire
du tourisme à la fois un phénomène qui touche la société dans sa
globalité, et un secteur d'activité économique important » (Cuvelier
1998 : 39).

Le voyage va alors se charger d’autres valeurs, plus axées sur la
notion de loisir-divertissement :
24

« Si dans une première étape de leur développement les pratiques ,
touristiques sont soumises aux principes de justification et à
l'impératif de la moralité, progressivemen elles vont se dégager de la t
gangue morale qui les supportait pour ne se fonder que sur
ellesmêmes. La justification par l'hédonisme, la recherche du plaisir
personnel deviendra le principe de légitimité de ces pratiques » ,
(Cuvelier 1998 : 37-40).

Avec cette dynamique de « déclin historique de la prégnance
du travail sur les temps sociaux » (Cuvelier 1998 : 51) nait une
nouvelle forme de tourisme, le "tourisme de masse", qui entraîne
avec lui l’émergence de nouvelles notions, de " consommation", de
"pratiques touristiques". S’instaure alors un nouvel « univers de
l’individu », qui façonne la conception de l’identité de soi aussi bien
que celle de l’Ailleurs.
« On peut admettre qu'il convient d'accorder à "l'univers de
l’individu" une place primordiale dans le processus de
consommation. On peut définir "l'univers de l'individu" comme
une vision ou une représentation du monde composée de
connaissances, de valeurs, et de normes de comportements. Le
tourisme pourrait donc être perçu comme un support d'éléments
passionnels et personnels et à ce titre, il ferait rentrer dans les
choix de consommation et dans les processus de consommation
des facteurs et des éléments en rapport avec ce que nous
entendons par "univers de l'individu". […] Nous définirons le
concept de "pratique" comme l'ensemble des actes que l'individu
va vivre dans un espace de liberté en cherchant à y mettre du
sens et qui lui font sens. Dans cette optique, la consommation de
biens et de services, les relations interpersonnelles, les langages
symboliques, les valeurs sont autant d'éléments et de moyens mis
à sa disposition pour exprimer son identité » (Cuvelier 1998 : 89).

Cet historique succinct montre le parallèle entre la façon de voyager,
le rapport au travail et au temps, intrinsèquement liés, autant qu’il
révèle l’évolution de la conception de la notion de tourisme ; c’est la
raison pour laquelle, même s’il constitue une pratique ancienne, le
tourisme acquiert au fil des temps et des sociétés (rurales puis
urbaines et industrielles) une dimension caractéristique de la
modernité dont P. Cuvelier résume le bouleversement par la formule :
« De la mobilité élitaire aux vacances pour tous : une histoire de
l'émergence de la "moralité du divertissement"» (Cuvelier 1998 : 39).

25

1.2.2. Synchronie : diversité des façons de voyager

Ainsi, en tant que phénomène culturellement et historiquement situé,
le tourisme a développé des types de regards et de sensibilités
différentes qui « vont converger pour former un regard touristique,
codifié dans les guides du début du XXe siècle », comme le montrent
M. Avanza et G. Laferté (2005 : 142). Ils distinguent trois sortes de
regards : le regard contemplatif, le regard ethnographe et le regard
artistique.
le regard mondain, contemplatif :
« [Il est] marqué par une sociabilité bourgeoise vis-à-vis de la société
locale, disparaît à mesure de la séparation entre espace social
touristique et espace local faisant du regard touristique un regard
extérieur, étranger, contemplatif. »
le regard agronome-économiste, pré-ethnographe :
« [Il est] soucieux de l’étude des ressources du pays, décline face à
l’institutionnalisation de bureaucraties et de statistiques spécialisées
dans l’observation des données productives. […] Le regard touristique
gardera tout de même du voyage érudit un goût pré-ethnographique
pour le folklore, la cuisine, les costumes ou l’habitat. »
le regard artistique :
« Le voyage artistique façonne le mieux le regard touristique
contemporain privilégiant points de vue et spectacles naturels. »

L’époque conditionne des « regards » portés sur l’Ailleurs car elle
créé des façons de voyager et des modes de tourisme différents. Ces
approches du tourisme donnent également lieu à trois « portraits
types » de touristes, distingués dans une étude pour le secrétariat
d’Etat au tourisme en 2002 : « les explorateurs », « les bricoleurs » et
enfin « les résignés » (« Portraits types », article paru dans www.
lemonde.fr, édition du 15.03.02 citant « Tourisme, éthique et
mondialisation » de Josette Sicsic/Touriscopie, pour le secrétariat
d'Etat au tourisme, mars 2002).
Les « explorateurs » pratiquent « un tourisme exigeant » car ils sont
les plus expérimentés et autonomes, ils sont capables de se fixer des
objectifs pour réaliser le voyage de leurs rêves, qu’ils associent à
l’aventure. Ils bénéficient d’un pouvoir d’achat plutôt élevé et ne
représente qu’à peine 20 % des Français.
Les « bricoleurs », pratiquent, eux, « un tourisme opportuniste » car
ils construisent leur séjour au gré des opportunités. Plus nombreux (au
moins 60 % des Français), ils s'accommodent des offres bon marché
26

???
(« avions soldés, hôtels standardisés, folklore aseptisé ») et préfèrent
« un tourisme composite, associant établissements de chaînes, petits
troquets et auberges, rencontres avec les populations locales,
découvertes individuelles, consommant sur place un certain
pittoresque, en cherchant "le" resto typique, "le" guide local qui les
conduit à un site préservé, à l'objet unique à rapporter, "la" petite route
qui les emmènera, seuls, hors des sentiers battus. Ils adaptent à leur
façon le vrai et le toc, la sécurité et l'aventure. »
Enfin, les « résignés » qui pratiquent pour leur part « un tourisme
sans âme ». Ils représentent 20% des Français qui ont à leur portée des
moyens matériels et culturels plus réduits et se satisfont d’un tourisme
standardisé et plutôt bon marché « et qu'il assimile plutôt à un produit
qu'à du voyage ». Ils sont financièrement et culturellement les plus
démunis. Il existe donc diverses façons de voyager, liées bien souvent
à la position socio-économique du voyageur et à laquelle,
mécaniquement, vient répondre un large choix de modes de voyage.

27

1.3. Le guide touristique comme production située

C’est par conséquent au cœur de cet enchevêtrement si
culturellement et historiquement marqué que naît le discours des
guides touristiques, dont la conception évolue avec les sociétés (des
"périégèses" de l’Antiquité aux Guides du Routard ou Guides
Découvertes Gallimard, en passant par les Artes Peregrinandi
èmedu XVI siècle).
A cet égard, il apparaît à la fois comme le reflet d’une image sociale à
un moment et en un lieu donnés et le porteur de cette image :
« La construction d’une image sociale n’est bien que la production de
discours et de représentations, discours et représentations aux
possibles limités, inscrits dans les registres d’entendement d’une
époque » (Avanza et Laferté 2005 : 142)

Ainsi, ce discours des guides devient un média incontournable
entre les attentes (entendues comme "besoins") de ce tourisme de
masse et l’Ailleurs qu’il se propose de présenter. Mais cet Ailleurs
même, n’est finalement que le fruit d’une représentation imprégnée de
l’esprit de son époque.

1.3.1. Essor des guides de voyage

1Aujourd’hui, on estime que l’"industrie touristique" pèse 11,3 % du
PNB mondial avec plus de 700 millions de personnes, dont 400
millions d’Européens qui partent à la découverte d'un autre pays. De
surcroît, le nombre de touristes devrait presque tripler d'ici 2020
puisque l'Organisation Mondiale du Tourisme ne comptait que 592
millions de déplacements internationaux en 1996 et en prévoit 1
milliard en 2010, 1,6 milliard en 2020. Importante manne financière
donc, le développement du tourisme de masse a eu et aura encore de
nombreuses conséquences, car il est souvent une source décisive de
développement économique, dans les pays du sud et les pays
émergents notamment.


1
Selon l’Organisation Mondiale pour le Tourisme, dossier publié le 26.06.03 par Le
Monde, www.lemonde.fr
28

Il a favorisé l'émergence de nouveaux acteurs dans le tourisme
comme l'Asie du Sud-est, où 10 millions de Français se rendent
(chiffre en constante progression). Il a pourtant été décrié pour ses
aspects négatifs, sociaux et environnementaux, à partir des années
1970, d’où l'émergence d'un tourisme dit "éthique" ou "durable" (qui
représente actuellement moins de 5 % du marché mondial).
Ces nouvelles dispositions ont favorisé depuis les années 1960 la
création de collections de guides touristiques, de plus en plus
nombreux au fils des décennies qui répondent à des besoins toujours
plus variés, en s’adaptant à un panel de touristes qui ne cesse de
s’élargir. Ainsi, l’offre éditoriale se diversifie elle aussi en proposant
des ouvrages de plus en plus ciblés.
Trois grands éditeurs se partagent le marché des guides : Hachette
Tourisme (qui revendique 42 % du marché), Michelin et Gallimard -
représentant à eux seuls 80 % du secteur. En 1998, Hachette a vendu
en France, 3 175 000 exemplaires, toutes collections confondues, et
Michelin trois millions de Guides Vert, dont deux sur trois en France.

A cet essor touristique répond par conséquent un fort enjeu
commercial. Grâce à une large gamme de choix, les utilisateurs des
guides sont incités à acheter en moyenne 2,5 ouvrages par voyage et
68 % des 40 millions de Français partant en vacances au moins une
fois par an se procurent ces guides. A tel point qu’aujourd’hui,
l'édition touristique est devenue un secteur prépondérant qui a compté
près de 4000 ouvrages publiés en 2009. En France, il se vend 10
millions d'exemplaires chaque année, soit un marché de 127 millions
d’euros, 10% des ventes totales du rayon librairie. Presque 80% des
ventes sont assurées par cinq grandes maisons d’édition : Hachette (le
Guide du Routard représenterait un quart de ces ventes), Michelin,
Gallimard, Le Petit Futé. A titre d’illustration, les éditeurs estiment
que 79% des Français de plus de 15 ans ont lu au moins un guide
touristique au cours de l’année 2010.

Dans cette logique commerciale, rien n’est laissé au hasard. L’une
des clefs de la réussite est non seulement de coller au plus près aux
évolutions du tourisme, mais également aux attentes du - ou de son –
public, du « lecteur modèle ». La communication touristique a dû faire
face à de nouveaux enjeux et s’est adaptée à ce secteur en pleine
expansion et en évolution constante. Les maisons d’édition ont fini par
adopter une stratégie globale de communication, à l’instar de celles
29

menées par les marques de la grande consommation. Sur un marché
touristique de plus en plus concurrentiel, la mise en œuvre d’une
stratégie marketing permet aux destinations de “donner du sens” à leur
offre et de se démarquer durablement. Pour inscrire cette "stratégie de
marque" proche du discours publicitaire dans leur propre discours, les
guides touristiques doivent mettre en place un dispositif énonciatif
avant tout efficace.

1.3.2. Répondre aux enjeux de son époque

La logique commerciale contraint le discours du guide touristique à
sans cesse se renouveler et à évoluer plus rapidement que le réel qu’il
décrit, sinon il n’est plus économiquement viable. Comme les valeurs
de son époque marquent la représentation qu’il donne de ses référents,
il doit sans arrêt se réajuster aux perceptions de son temps, mettre en
avant certaines caractéristiques au détriment d’autres. A partir de
l’étude sur l’image de la Provence de Chamboredon et de Mejean
(1985 : 61-86), Martine Avanza et Gilles Laferté (2005 : 142 -143)
évoquent une « valorisation de la côte », « une exotisation de la
végétation devenue luxuriante », un « ensauvagement ethnique des
résidents des territoires touristiques » :
« Ce travail progressif des guides conduit à la délimitation d’un
espace à parcourir incluant les monuments phares et les paysages
typiques, avec une valorisation de la côte, une exotisation de la
végétation devenue luxuriante. Le paysage typique provençal ainsi
produit fait disparaître toute image industrielle au profit d’activités
comme la pêche et la cueillette. Cette conformité à l’exigence
touristique passe également par l’ensauvagement ethnique des
résidents des territoires touristiques en marge de l’espace urbain et
productif. Ces populations décrites comme pauvres au XVIIIe et XIXe
siècles, sont désormais célébrées comme originales, indigènes, riches
d’un folklore typique […] »

Ainsi, dans sa nécessité de s’adapter aux valeurs de son époque, du
tourisme de masse, de son corollaire de pratiques touristiques
hédonistes et de ses besoins sans cesse renouvelés, le guide touristique
s’adapte en apportant un éclairage nécessairement stéréotypé et normé
sur ce qu’il énonce. Cet éclairage passe par des catégorisations plus ou
moins artificielles autant que par une « exotisation » parfois un peu
artificielle du référent. Mais, c’est également d’un point de vue
30

pragmatique qu’il doit se plier à cette exotisation de l’Ailleurs, pour
justifier son existence même autant que le propre voyage du lecteur,
car si "l’ailleurs" ressemble trop à "ici", nul besoin de s’y rendre et,
par conséquent, c’est l’utilité même du guide qui peut être remise en
question.
Dans notre corpus, cette problématique sera soulevée par les guides
en situation intraculturelle, comme la Bretagne, puisque la gageure
consiste à transformer une région française en véritable objet de
voyage pour un Français. Il faut la rendre allogène. En fin de compte,
le discours touristique entre intrinsèquement dans une double logique
de description : une logique différenciatrice envers le référent, mais
intégratrice pour le lecteur.

1.3.3. Le guide comme "ailleurs-image"

Cette double démarche se retrouve dans la désignation même du
genre du guide touristique qui combine deux sphères : le guide et le
touristique. Intéressons-nous d’abord à la notion même de voyage,
clef de voûte de tout guide. "Voyager" suppose la découverte d’un
ailleurs, différent, réel ou fictif, ainsi que note Romuald Fonkoua dans
son ouvrage Les discours de voyages :
« Si le voyage a traditionnellement été perçu comme un itinéraire qui
conduit l’européen vers l'Ailleurs lui permettant d'élargir l'horizon de
ses connaissances et de son savoir (et de les modifier au besoin), il est
aussi celui par lequel le "voyageur à l'envers" construit un Ailleurs,
lointain et mythique » (Fonkoua 1961/1999 : 10).

A cet égard, Jean-Marc Moura, en évoquant les récits de voyage
tente une définition de l’Ailleurs, qu’il scinde entre « expérience » et
« apparence » :
« Ailleurs peut en effet désigner deux choses : un domaine
' 'dexpérience, effectif ou imaginaire, déjà habité par dautres et
dans lequel un personnage peut pénétrer ; un phénomène
'dhorizon, une apparence transcendantale selon laquelle la
' 'conscience qui séprouve limitée est vouée à projeter dans l espace
la récupération de cette absence de limites qu'elle sent en elle »
(Moura 1992 : 1).

31

A partir de cette définition, il amorce une imagologie dans laquelle
se construisent des « images » de cet Ailleurs, de cet « étranger » qui
« renvoient à la vérité de la société » :
« Les images de l'étranger comptent parmi les représentations les
plus anciennes de l'humanité, aussi vieilles probablement que la
constitution de sociétés humaines. Marquant la frontière de la
'société, létranger renvoie à la vérité de celle-ci, à ce qu'elle
exclut et donc à ce qu'elle tient pour fondamentalement sien.
' ’Aussi limagologie sera-t-elle de prime abord suspecte à l historien
'de la littérature. Appartenant à l’imaginaire dune culture ou d'une
société, les images de l’étranger excèdent de toute part le champ
' 'proprement littéraire et sont demblée un objet détude pour
' lanthropologie ou l’histoire » (Moura 1992 : 35-36).

Ainsi, la notion de "l’Ailleurs" aboutit à "l’Autre", l’ » image
'utopique de l étranger », qu’il subdivise en « alius » et en « alter »,
image idéologique et image utopique de l’étranger. Ces deux images
entrent dans une dialectique ambivalente du rapport à la culture et aux
valeurs du groupe (Moura 1992 : 53-54).

Cette « grille de lecture » repose sur une conception de l’altérité à la
fois (re)connue et étrangère et s’appuie sur une triple définition de
l’image, d’abord, l’image en soi, puis, l’image dans sa relation à
'limaginaire social, marqué historiquement, et enfin, l’image dans
sa dimension herméneutique, passerelle entre idéel et réalité :
' '« 1 / Limage est entendue comme un ensemble didées sur
'l étranger prises dans un processus de littérarisation mais aussi de
'socialisation. Lexemple limite en est le stéréotype, expression
'emblématique d une culture, qui, au sein même du texte littéraire,
renvoie à des significations idéologiques massives .
2 / Cette image est « partie d'un ensemble vaste et complexe :
'limaginaire. Plus précisément : "l'imaginaire social". Celui-ci est
' 'l’expression, à léchelle d'une société, dune collectivité, d'un
ensemble social et culturel, de [la] bipolarité [identité/altérité]. Il
a évidemment partie liée avec l'Histoire au sens événementiel,
politique, social. [...]
'3 / La méthode d analyse de l'image se fonde sur la relation entre
image et imaginaire social. Elle ne saurait être contraignante dans
la mesure où chaque problématique s'articule différemment sur les
cadres historiques » (Moura 1992 : 40-41).

32

L’imagologie se meut donc au sein d’une triple problématique :
'1- elle est l’image allogène de l étranger,
2- elle est l’image ancrée dans un univers socioculturel de
référence dont elle est issue et qu’elle alimente en retour,
'3- elle est image « créée par la sensibilité particulière d un auteur
» (Moura 1992 : 42).

C’est en ce sens que, à l’intérieur de cette imagologie, le guide
touristique adopte une démarche similaire de réception et de
production que le texte littéraire du récit de voyage. En effet, il est un
medium entre la réalité et les représentations du locuteur qu’elles
soient personnelles ou bien collectives, si bien que "l’imaginaire
social" infère toujours sur le discours même du guide.
« L’appréhension de la réalité étrangère par un écrivain (ou
'un lecteur) nest pas directe, mais médiatisée par les
représentations imaginaires du groupe ou de la société
'auxquels il appartient. Doù la nécessité de travailler sur
' 'limaginaire social environnant limage littéraire de
' 'létranger. A partir de son étude seulement, lon pourra
'vérifier si l auteur a reproduit (consciemment ou non) telle
' 'représentation globale ou sil sest radicalement éloigné de
tout schéma imaginaire collectif pour faire acte de création
et, partant, de critique du réel » (Moura 1992 : 45).
Le discours des guides touristiques devient donc le reflet d’une
« image sociale ». En tant que production discursive, le référent y est
évoqué à travers le prisme de représentations collectives (sociales,
culturelles, historiques) aussi bien que plus individuelles, liées à
l’effet d’ethos recherché (et de la ligne éditoriale) ou au lectorat visé.
Mais ce discours acquiert en même temps une dimension créatrice. En
tant que représentation médiatisée, cette image-double issue d’un
imaginaire collectif, plus diffus, devient nouvelle image
recréée dont la « force novatrice - sa littérarité - résidera dans
' 'lécart qui la sépare de l ensemble des représentations collectives
(donc conventionnelles), forgées par la société où elle naît »
(Moura 1992 : 47). A cet égard, nous verrons le cas particulier de
la spatialité dans le chapitre 5.

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Le discours des guides touristiques est par conséquent une
production en constante évolution, au gré de l’esprit des différentes
époques successives. Il est ainsi fortement situé dans son époque et
codifié selon le moment de son énonciation (et de sa réception) dans
lequel il s’ancre véritablement pour décrire -ou construire- un
"Ailleurs-image". Le contrat pragmatique sur lequel il repose façonne
cet "Ailleurs-image" pour répondre aux enjeux de son époque,
c’est-àdire aux attentes (entendues aujourd’hui comme "besoins" en termes
de communication de masse) de son public destinataire. En effet,
puisque le rapport au temps et au travail a changé au fil des siècles, les
représentations ont dû parallèlement évoluer, en même temps que les
pratiques que le guide est chargé de décrire. Ces représentations font
l’objet d’une mise en discours particulière selon l’énonciateur et
s’insèrent dans le contexte plus global du genre.


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