Les Noms de l'Histoire. Essai de poétique du savoir

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Une histoire, au sens ordinaire, c'est une série d'événements qui arrivent à des sujets généralement désignés par des noms propres. Or la révolution de la science historique a voulu révoquer le primat des événements et des noms propres au profit des longues durées et de la vie des anonymes. C'est ainsi qu'elle a revendiqué en même temps son appartenance à l'âge de la science et à l'âge de la démocratie.



Mais l'âge de la démocratie et de la science des grands nombres est aussi celui du trouble littéraire et révolutionnaire : de la multiplication des paroles, des récits séduisants et des mots excessifs. Des rois y perdent leur tête et la rationalité semble parfois s'y abîmer.



Les historiens veulent garder leur tête et connaître les choses en les dépouillant de leurs noms trompeurs. Mais les choses de l'histoire ont cette propriété déroutante de s'évanouir quand on veut les rendre à leur simple réalité. La limite de la croyance scientiste en histoire, c'est l'évanouissement de l'histoire elle-même, le nihilisme révisionniste et la rumeur désenchantée de la fin de l'histoire.



Il apparaît alors que l'histoire, pour devenir science sans se perdre elle-même, a besoin de quelques tours de littérature : une autre manière de raconter la mort des rois, un autre usage des temps du récit et l'invention de personnages d'un genre nouveau, les témoins muets. C'est seulement ainsi qu'elle peut articuler en un seul discours un triple contrat scientifique, narratif et politique.



Dans ce livre, Jacques Rancière propose une poétique du savoir : étude de l'ensemble des procédures littéraires par lesquelles un discours se soustrait à la littérature, se donne un statut de science et le signifie. La poétique du savoir s'intéresse aux règles selon lesquelles un savoir s'écrit et se lit comme discours spécifique. Elle cherche à définir le mode de vérité auquel il se voue.


Publié le : mercredi 27 août 2014
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EAN13 : 9782021190182
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du XXIe siècle

Sylviane Agacinski, Le Passeur de temps. Modernité et nostalgie.

Sylviane Agacinski, Métaphysique des sexes. Masculin/féminin aux sources du christianisme.

Sylviane Agacinski, Drame des sexes. Ibsen, Strindberg, Bergman.

Sylviane Agacinski, Femmes entre sexe et genre.

Giorgio Agamben, La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque.

Henri Atlan, Tout, non, peut-être. Éducation et vérité.

Henri Atlan, Les Étincelles de hasard I. Connaissance spermatique.

Henri Atlan, Les Étincelles de hasard II. Athéisme de l’Écriture.

Henri Atlan, L’Utérus artificiel.

Henri Atlan, L’Organisation biologique et la Théorie de l’information.

Henri Atlan, De la fraude. Le monde de l’onaa.

Marc Augé, Domaines et Châteaux.

Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité.

Marc Augé, La Guerre des rêves. Exercices d’ethnofiction.

Marc Augé, Casablanca.

Marc Augé, Le Métro revisité.

Marc Augé, Quelqu’un cherche à vous retrouver.

Marc Augé, Journal d’un SDE Ethnofiction.

Marc Augé, Une ethnologie de soi. Le temps sans âge

Jean-Christophe Bailly, Le Propre du langage. Voyages au pays des noms communs.

Jean-Christophe Bailly, Le Champ mimétique.

Marcel Bénabou, Jacob, Ménahem et Mimoun. Une épopée familiale.

Marcel Bénabou, Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres.

Julien Blanc, Au commencement de la Résistance. Du côté du musée de l’Homme 1940-1941.

R. Howard Bloch, Le Plagiaire de Dieu. La fabuleuse industrie de l’abbé Migne.

Remo Bodei, La Sensation de déjà vu.

Ginevra Bompiani, Le Portrait de Sarah Malcolm.

Julien Bonhomme, Les Voleurs de sexe. Anthropologie d’une rumeur africaine.

Yves Bonnefoy, Lieux et Destins de l’image. Un cours de poétique au Collège de France (1981-1993).

Yves Bonnefoy, L’Imaginaire métaphysique.

Yves Bonnefoy, Notre besoin de Rimbaud.

Yves Bonnefoy, L’Autre Langue à portée de voix.

Philippe Borgeaud, La Mère des Dieux. De Cybèle à la Vierge Marie.

Philippe Borgeaud, Aux origines de l’histoire des religions.

Jorge Luis Borges, Cours de littérature anglaise.

Claude Burgelin, Les Mal Nommés. Duras, Leiris, Calet, Bive, Perec, Gary et quelques autres.

Italo Calvino, Pourquoi lire les classiques.

Italo Calvino, La Machine littérature.

Paul Celan et Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance.

Paul Celan, Le Méridien & autres proses.

Paul Celan, Renverse du souffle.

Paul Celan et Ilana Shmueli, Correspondance.

Paul Celan, Partie de neige.

Paul Celan et Ingeborg Bachmann, Le Temps du cœur. Correspondance.

Michel Chodkiewicz, Un océan sans rivage. Ibn Arabî, le Livre et la Loi.

Antoine Compagnon, Chat en poche. Montaigne et l’allégorie.

Hubert Damisch, Un souvenir d’enfance par Piero della Francesca.

Hubert Damisch, CINÉ FIL.

Hubert Damisch, Le Messager des îles.

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Luc Dardenne, Sur l’affaire humaine.

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Daniele Del Giudice, Quand l’ombre se détache du sol.

Daniele Del Giudice, L’Oreille absolue.

Daniele Del Giudice, Dans le musée de Reims.

Daniele Del Giudice, Horizon mobile.

Daniele Del Giudice, Marchands de temps.

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Marcel Detienne, Comparer l’incomparable.

Marcel Detienne, Comment être autochtone. Du pur Athénien au Français raciné.

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Milad Doueihi, Le Paradis terrestre. Mythes et philosophies.

Milad Doueihi, La Grande Conversion numérique.

Milad Doueihi, Solitude de l’incomparable. Augustin et Spinoza.

Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique.

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Pascal Dusapin, Une musique en train de se faire.

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Uri Eisenzweig, Naissance littéraire du fascisme.

Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie.

Rachel Ertel, Dans la langue de personne. Poésie yiddish de l’anéantissement.

Arlette Farge, Le Goût de l’archive.

Arlette Farge, Dire et mal dire. L’opinion publique au XVIIIe siècle.

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Lydia Flem, La Reine Alice.

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Nadine Fresco, Fabrication d’un antisémite.

Nadine Fresco, La Mort des juifs.

Françoise Frontisi-Ducroux, Ouvrages de dames. Ariane, Hélène, Pénélope…

Marcel Gauchet, L’Inconscient cérébral.

Jack Goody, La Culture des fleurs.

Jack Goody, L’Orient en Occident.

Anthony Grafton, Les Origines tragiques de l’érudition. Une histoire de la note en bas de page.

Jean-Claude Grumberg, Mon père. Inventaire, suivi de Une leçon de savoir-vivre.

Jean-Claude Grumberg, Pleurnichard.

François Harrog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps.

Daniel Heller-Roazen, Écholalies. Essai sur l’oubli des langues.

Daniel Heller-Roazen, L’Ennemi de tous. Le pirate contre les nations.

Daniel Heller-Roazen, Une archéologie du toucher.

Daniel Heller-Roazen, Le Cinquième Marteau. Pythagore et la dysharmonie du monde.

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Nicole Loraux, Les Mères en deuil.

Nicole Loraux, Né de la Terre. Mythe et politique à Athènes.

Nicole Loraux, La Tragédie d’Athènes. La politique entre l’ombre et l’utopie.

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Sabina Loriga, Le Petit x. De la biographie à l’histoire.

Charles Malamoud, Le Jumeau solaire.

Charles Malamoud, La Danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne.

François Maspero, Des saisons au bord de la mer.

Marie Moscovici, L’Ombre de l’objet. Sur l’inactualité de la psychanalyse.

Michel Pastoureau, L’Étoffe du diable. Une histoire des rayures et des tissus rayés.

Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental.

Michel Pastoureau, L’Ours. Histoire d’un roi déchu.

Michel Pastoureau, Les Couleurs de nos souvenirs.

Vincent Peillon, Une religion pour la République. La foi laïque de Ferdinand Buisson.

Vincent Peillon, Éloge du politique. Une introduction au XXIe siècle.

Georges Perec, L’Infra-ordinaire.

Georges Perec, Vœux.

Georges Perec, Je suis né.

Georges Perec, Cantatrix sopranica L. et autres écrits scientifiques.

Georges Perec, L. G. Une aventure des années soixante.

Georges Perec, Le Voyage d’hiver.

Georges Perec, Un cabinet d’amateur.

Georges Perec, Beaux présents, belles absentes.

Georges Perec, Penser/Classer.

Georges Perec, Le Condottière.

Georges Perec/OuLiPo, Le Voyage d’hiver & ses suites.

Catherine Perret, L’Enseignement de la torture. Réflexions sur Jean Améry

Michelle Perrot, Histoire de chambres.

J.-B. Pontalis, La Force d’attraction.

Jean Pouillon, Le Cru et le Su.

Jérôme Prieur, Roman noir.

Jérôme Prieur, Rendez-vous dans une autre vie.

Jacques Rancière, Courts Voyages au pays du peuple.

Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire. Essai de poétique du savoir.

Jacques Rancière, La Fable cinématographique.

Jacques Rancière, Chroniques des temps consensuels.

Jean-Michel Rey, Paul Valéry. L’aventure d’une œuvre.

Jacqueline Risset, Puissances du sommeil.

Denis Roche, Dans la maison du Sphinx. Essais sur la matière littéraire.

Olivier Rolin, Suite à l’hôtel Crystal.

Olivier Rolin & Cie, Rooms.

Charles Rosen, Aux confins du sens. Propos sur la musique.

Israel Rosenfield, « La Mégalomanie » de Freud.

Pierre Rosenstiehl, Le Labyrinthe des jours ordinaires.

Jean-Frédéric Schaub, Oroonoko, prince et esclave. Roman colonial de l’incertitude.

Francis Schmidt, La Pensée du Temple. De Jérusalem à Qoumrân.

Jean-Claude Schmitt, La Conversion d’Hermann le Juif. Autobiographie, histoire et fiction.

Michel Schneider, La Tombée du jour. Schumann.

Michel Schneider, Baudelaire. Les années profondes.

David Shulman, Velcheru Narayana Rao et Sanjay Subrahmanyam, Textures du temps. Écrire l’histoire en Inde.

David Shulman, Ta’ayush. Journal d’un combat pour la paix. Israël-Palestine, 2002-2005.

Jean Starobinski, Action et Réaction. Vie et aventures d’un couple.

Jean Starobinski, Les Enchanteresses.

Jean Starobinski, L’Encre de la mélancolie.

Anne-Lise Stern, Le Savoir-déporté. Camps, histoire, psychanalyse.

Antonio Tabucchi, Les Trois Derniers jours de Fernando Pessoa. Un délire.

Antonio Tabucchi, La Nostalgie, l’Automobile et l’Infini. Lectures de Pessoa.

Antonio Tabucchi, Autobiographies d’autrui. Poétiques a posteriori.

Emmanuel Terray, La Politique dans la caverne.

Emmanuel Terray, Une passion allemande. Luther, Kant, Schiller, Hölderlin, Kleist.

Camille de Toledo, Le Hêtre et le bouleau. Essai sur la tristesse européenne, suivi de L’Utopie linguistique ou la pédagogie du vertige.

Camille de Toledo, Vies potentielles.

Camille de Toledo, Oublier, trahir, puis disparaître.

César Vallejo, Poèmes humains et Espagne, écarte de moi ce calice.

Jean-Pierre Vernant, Mythe et Religion en Grèce ancienne.

Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique I.

Jean-Pierre Vernant, L’Univers, les Dieux, les Hommes. Récits grecs des origines.

Jean-Pierre Vernant, La Traversée des frontières. Entre mythe et politique II.

Nathan Wachtel, Dieux et Vampires. Retour à Chipaya.

Nathan Wachtel, La Foi du souvenir. Labyrinthes marranes.

Nathan Wachtel, La Logique des bûchers.

Nathan Wachtel, Mémoires marranes. Itinéraires dans le sertâo du Nordeste brésilien.

Catherine Weinberger-Thomas, Cendres d’immortalité. La crémation des veuves en Inde.

Natalie Zemon Davis, Juive, Catholique, Protestante. Trois femmes en marge au XVIIe siècle.

Ce livre a pour origine un séminaire tenu en 1987-1988 au Collège international de philosophie. Une première systématisation de ses résultats avait été proposée en mai 1989 dans le cadre des Conférences du Perroquet. L’invitation du Western Societies Program et du département d’histoire de Cornell University m’a permis de reprendre le travail dans le cadre d’une série de conférences sur les politiques de l’écriture à l’automne 1990. Je remercie enfin les ami(e)s de Duke, Santa Cruz et Berkeley qui ont accueilli et discuté mon travail.

Une bataille séculaire


« Depuis plus d’un siècle, ceux qui s’intéressent à l’histoire, et ils sont nombreux, se sont battus avec le mot. »

Ainsi parle l’un des maîtres de la discipline. Et son propos semble d’abord facile à entendre. Les historiens qui ont voulu rompre avec la vieille chronique pour donner, autant que possible, à l’histoire la rigueur d’une science ont dû se battre avec les présupposés et les équivoques attachés au nom même d’histoire. Une histoire, au sens ordinaire, c’est une série d’événements qui arrivent à des sujets généralement désignés par des noms propres. Or la révolution de la science historique a justement voulu révoquer le primat des événements et des noms propres au profit des longues durées et de la vie des anonymes. C’est ainsi qu’elle a revendiqué en même temps son appartenance à l’âge de la science et à celui de la démocratie. Une histoire, c’est aussi, au second degré, le récit de ces séries d’événements attribuées à des noms propres. Et le récit se caractérise ordinairement par son incertitude quant à la vérité des événements relatés et à la réalité des sujets auxquels ils sont attribués. Les choses seraient trop simples si l’on pouvait dire de toute histoire, selon l’expression consacrée, qu’elle n’est qu’une histoire. Le propre d’une histoire est de pouvoir toujours aussi bien être ou ne pas être une histoire. Elles seraient trop simples aussi si la certitude des événements allait de pair avec celle des sujets. Mais précisément il est toujours possible d’attribuer des événements véridiques à des sujets de fiction ou de substitution et des événements incertains ou fictifs à des sujets réels. L’histoire amusante et le roman historique vivent des tours et des détours que cette indétermination autorise.

Apparemment, nous n’en sommes plus à ces problèmes. La science historique s’est constituée contre l’histoire amusante et le roman historique. C’est pour cela que les historiens de la vieille école prônaient l’inspection rigoureuse des sources et la critique des documents. C’est pour cela que les historiens de la nouvelle ont appris les leçons de la géographie, de la statistique et de la démographie. Ainsi les matériaux de la construction historienne devaient-ils être à l’abri des fables de l’opinion et des tours des littérateurs. Reste que les matériaux ne sont rien sans l’architecture. On le sait, au sens habituel de l’expression : savoir une chose, c’est n’avoir pas besoin d’y penser. Ce qu’on se dispense ainsi de considérer est simplement ceci : l’histoire n’est, en dernière instance, susceptible que d’une seule architecture, toujours la même : il est arrivé une série d’événements à tel ou tel sujet. On peut choisir d’autres sujets : la royauté au lieu des rois, les classes sociales, la Méditerranée ou l’Atlantique plutôt que les généraux et les capitaines. On n’en affrontera pas moins le saut dans le vide contre lequel les rigueurs d’aucune discipline auxiliaire n’apportent de garantie : il faut nommer des sujets, il faut leur attribuer des états, des affections, des événements. Et c’est là que les tenants de la vieille chronique attendaient déjà, il y a un siècle, les partisans d’une révolution de l’histoire, pour les prévenir de ceci : les objets et les méthodes qu’ils préconisaient pour mettre l’histoire à l’heure de la science et des masses ne faisaient que rendre plus indéterminables les règles de la référence et plus invérifiables celles de l’inférence. Avec les bonnes vieilles méthodes, régulièrement rajeunies, il était possible d’arriver à un degré suffisant de certitude sur les actes des princes, de leurs généraux et de leurs ambassadeurs, sur la pensée qui les avait animés, sur les conséquences de leur politique, les raisons de leur succès ou de leur échec. Avec les documents et leur critique, on peut séparer les séries d’événements sérieusement attribuables à Louis XIV ou à Napoléon des provocations qui nient l’existence de l’un ou des affabulations qui se font sur le frère jumeau de l’autre. Mais comment la rigueur des séries statistiques mettra-t-elle jamais l’historien à même de soutenir sans risque l’énoncé selon lequel la bourgeoisie a éprouvé tel état, le prolétariat connu telle évolution ou la Méditerranée vécu tel événement ? S’éloigner des sujets traditionnels de l’histoire et des moyens de vérification attachés à leur visibilité, c’est pénétrer sur un terrain où se troublent le sens même de ce qu’est un sujet ou un événement et la manière dont on peut faire référence au premier ou faire inférence du second. Comment entendre par exemple cette phrase typique de la nouvelle histoire : « Le désert conquérant est plus d’une fois entré en Méditerranée » ? Assurément, l’historien de l’âge scientifique veut se détourner de la visibilité commode et superficielle des grands événements et des grands personnages. Mais la science plus certaine qu’il revendique est aussi une histoire plus improbable, une histoire qui pousse à la limite l’indétermination du référent et de l’inférence propres à toute histoire.

Question de mots, dira-t-on. C’est une malheureuse homonymie propre à notre langue qui désigne d’un même nom l’expérience vécue, son récit fidèle, sa fiction menteuse et son explication savante. Exacts à pourchasser les pièges de l’homonymie, les Anglais distinguent story et history. Soucieux d’explorer dans leur spécificité l’épaisseur de l’expérience vécue et les conditions de construction du discours, les Allemands séparent Historie et Geschichte. Ces références convenues peuvent boucher quelques trous dans les exposés méthodologiques. Leur vertu s’arrête là. Les chasseurs d’homonymes font comme les autres : ils attribuent des séries d’événements à des sujets. C’est qu’il n’y a rien d’autre à faire, à moins précisément de ne plus faire d’histoire. Et les chasseurs d’homonymes se sont même généralement mis à l’école des victimes de l’homonymie, reconnaissant aux Annales la paternité de la révolution scientifique du discours historique. La raison en est aussi simple, en son fond, qu’elle est paradoxale en son apparence. Il fallait précisément la confusion de la langue pour mesurer en sa rigueur le dilemme : la science historique nouvelle ne devait plus être une histoire et elle devait encore en être une. La différence de l’histoire-science à l’histoire-récit devait être produite au sein du récit, avec ses mots et son usage des mots.

Car la bataille de la nouvelle histoire est d’emblée à double front. Face à la vieille école qui se targuait d’apporter à l’histoire toute la certitude dont elle était susceptible, se tenaient, penchés sur le berceau de l’histoire nouvelle, les bons et les mauvais apôtres de la science. Et ceux-ci, bien sûr, l’encourageaient à accomplir le pas décisif qui la mettrait sur le terrain de la certitude scientifique : abandonner les événements, leurs successions insignifiantes ou leurs causalités hasardeuses ; leur substituer les faits : ceux qui ne s’attribuent plus à aucun sujet particulier mais s’observent dans leur répétition, se laissent classer selon leurs propriétés et mettre en corrélation avec d’autres faits du même genre ou d’autres genres de faits. Et ils lui indiquaient tous les moyens pour trouver les sources et utiliser les méthodes appropriées à ses nouveaux objets. La nouvelle histoire s’honorera d’avoir suivi la leçon des statisticiens par le truchement des sociologues et des économistes. Elle reconnaîtra sa dette envers la provocation d’un Simiand pourfendant les trois idoles de la vieille histoire : les idoles politique, chronologique et individuelle. Mais, bien avant Simiand, un obscur philosophe, Louis Bourdeau, avait, dans un gros ouvrage publié en 1888, dessiné polémiquement le décor emblématique de la nouvelle histoire : la grande mer, à peine ridée par le vent, opposant le calme de ses profondeurs aux vaguelettes des individus et des événements. Quelle était, demandait-il, l’amplitude réelle des événements les plus fracassants ? La Révolution française n’avait pas existé pour quatre cents millions de Chinois et, en France même, « la voix des plus fougueux tribuns et le canon des plus retentissantes victoires » n’étaient pas parvenus jusqu’aux couches les plus profondes de la population. « Dans telle vallée écartée, dans maint village paisible, on n’entendit même pas parler de ces événements dont le bruit semblait remplir le monde. » Mais ne parlons pas même de vallées écartées. Au centre supposé du séisme, l’événement avait glissé sur la surface des choses : « Quels que soient les événements, chacun continue de faire son métier accoutumé. On sème, on récolte, on fabrique, on vend, on achète, on consomme selon le besoin et l’usage […] Aux jours les plus sombres de la Terreur, vingt-trois théâtres prospéraient à Paris. On jouait l’opéra de Corisandre “avec ses agréments”, des pièces sentimentales ou bouffonnes ; les cafés étaient pleins de monde, les promenades très fréquentées. » La conclusion s’imposait d’elle-même : « Pour qui contemple l’ordre général et la suite entière des faits, aucun accident particulier ne paraît digne d’étude. Ce sont sur l’océan des choses humaines des fluctuations de vagues qui s’effacent l’une l’autre. Le pêcheur dont elles soulèvent la barque croit voir autour de lui des montagnes et des abîmes ; mais l’observateur qui, du rivage, promène au loin ses regards n’aperçoit qu’une surface unie, à peine ridée par le flot et terminée à l’horizon par une immuable ligne de niveau. » Prendre en considération cette ligne de niveau de l’histoire immobile et pourtant mouvante, c’était étudier ces « phénomènes de fonction » — on dirait plus tard ces faits de « civilisation matérielle » et ces phénomènes de « mentalités » — attachés aux grandes constantes de l’activité humaine : celles qui touchent à la nécessité de se nourrir, de produire, d’échanger ou de transmettre mais aussi de rire et d’aimer, de connaître et de créer. La tâche de l’histoire était de suivre le mouvement à peine sensible qui arrachait ces activités à l’ordre de la routine pour les lancer dans l’univers de l’invention. Pour cela l’histoire devait, comme toute science, opérer sa révolution copernicienne. Il lui fallait se tourner vers « le personnage le plus important de l’histoire, le héros qu’il faut célébrer avant aucun […], la foule des inconnus ». Ce travail inaperçu des véritables héros et des inventeurs inconnus, il fallait le reconnaître là où il parlait sa langue propre, celle qui convient à l’activité des multitudes anonymes, la langue des chiffres et des fonctions. « La science des faits humains, si longtemps descriptive et littéraire, est destinée à devenir presque entièrement quantitative. Les phénomènes de fonction, objet essentiel de son étude, sont en effet mesurables par les deux modes, arithmétique et géométrique, de la détermination des grandeurs. On peut, d’une part, les traduire en nombres, de l’autre, les figurer aux yeux par des représentations graphiques (diagrammes et cartogrammes) où sont résumées en de frappantes images qui tiennent lieu d’une langue universelle de longues séries de faits dont les variations, les rapports et les lois apparaissent en pleine lumière. L’idéal de l’histoire élevée à la dignité de science serait d’exprimer ainsi toutes ses notions et de n’employer plus les mots que pour expliquer ou commenter ces formules. » Idéal d’une science historique débarrassée de l’indétermination des mots et des phrases des histoires, capable ainsi de transformer en connaissances réelles ce qui n’était encore que le « roman de la vie humaine ». Cette science ne serait nullement cantonnée dans les seules données de la population, de la production et du commerce. Elle voyait s’ouvrir au contraire une histoire intellectuelle établie sur une base plus significative, la statistique des diplômes, de la librairie ou des bibliothèques, ou une histoire des sentiments et des mœurs étudiée là où ils parlaient à nu : dans la statistique des mariages ou l’analyse des testaments.

N’était-ce pas la même révolution que Lucien Febvre allait proclamer en liant le primat scientifique de la démographie à la royauté politique nouvelle du démos ? N’était-ce pas le même discours que tiendrait plus tard Fernand Braudel sur les vagues ou les lueurs trompeuses de l’événement, ou Pierre Chaunu sur la capacité de l’histoire sérielle à tout intégrer de la réalité humaine dans le réseau de ses corrélations ? L’obscur Bourdeau aurait-il été un précurseur méconnu envers lequel l’histoire triomphante des Annales se serait montrée ingrate ? Il faut répondre négativement. Les historiens des Annales n’ont pas été ingrats mais lucides. Ils ont compris ce que leur proposaient, sous couleur de remèdes de jouvence, les médecins de l’âge scientiste : les moyens d’une euthanasie. Inviter la science historique à substituer au langage trompeur des histoires la langue universelle des mathématiques, c’était l’inviter à mourir sans douleur, sans s’en rendre compte. Ce que les statistiques de la longue durée fourniraient à l’avenir, ce serait les éléments d’une sociologie comparative. L’histoire ne serait plus que la dimension diachronique utile dans certains cas pour l’explication de phénomènes sociaux résiduels. L’histoire promue à la dignité scientifique était en fait une histoire évanouie dans la grande science du social qui lui donnait son objet et lui prescrivait les moyens de sa connaissance. Ainsi pensaient au fond non seulement ses ennemis sarcastiques mais aussi ses conseillers bienveillants, les économistes et les sociologues de l’école durkheimienne.

Le propre de la révolution historienne alors n’est pas simplement d’avoir su définir les objets nouveaux de la longue durée, de la civilisation matérielle et de la vie des masses et leur adapter les instruments nouveaux de la langue des chiffres. Il est d’avoir su reconnaître, dans le chant des sirènes de l’âge scientiste, la menace de sa perte, le dilemme caché sous les propositions de sa scientifisation : ou l’histoire ou la science. Il est d’avoir su, pour y répondre, maintenir le jeu de l’homonymie parce qu’il était seul susceptible de transformer la disjonction en conjonction : et la science et l’histoire, ce qui veut dire : la non-histoire et l’histoire, le pouvoir d’articulation des noms et des événements qui est lié à l’indétermination ontologique du récit mais qui est pourtant seul propre à préserver la spécificité d’une science historique en général. La révolution historienne, c’est l’aménagement d’un espace de la conjonction des contradictoires. On rend imparfaitement hommage à cette invention en admirant l’intitulé diplomatique des thèses de Lucien Febvre et de Fernand Braudel : Philippe II et la Franche-Comté, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. Ainsi, ont-ils pensé et laissé penser, accordaient-ils leur intérêt scientifique nouveau — l’histoire des grands espaces de vie formés par la longue durée — avec la révérence due à leurs vieux maîtres, attachés aux grands noms et à l’histoire diplomatique. Mais cet art de la conjonction ne ressortit pas aux simples règles de la prudence ou de la révérence académique. Le et qui rattache les intérêts et les investigations de la nouvelle histoire aux noms propres des rois n’est pas affaire de rhétorique. Il est la réponse spécifique à un ou bien… ou bien… Il n’est pas simple affaire de mots. Il appartient à une élaboration poétique de l’objet et de la langue du savoir. Le génie particulier de Lucien Febvre est d’avoir intuitivement compris ceci : l’histoire ne pouvait faire une révolution qui fût la sienne qu’à jouer de l’ambivalence de son nom, à récuser, dans la pratique de la langue, l’opposition de la science et de la littérature. Ce n’était pas simplement qu’on pouvait concilier les rigueurs de l’une avec les charmes de l’autre. C’était, bien plus profondément, que seule la langue des histoires était apte à marquer la scientificité propre de la science historique : affaire non de rhétorique, mettant la jeune science en accord avec les préjugés des vieux maîtres et les règles de l’institution, mais de poétique, constituant en langue de vérité la langue aussi bien vraie que fausse des histoires. La bataille séculaire des historiens avec le vieux mot d’histoire ne relève pas alors des comptes que toute jeune science doit, plus ou moins longtemps, régler avec sa préhistoire idéologique. Il est le principe même de sa dynamique propre : l’aménagement interminable et interminablement polémique du vocabulaire des nominations, de la grammaire des attributions et de la syntaxe des conjonctions et des subordinations qui permettent à la langue des histoires de jouer de son indétermination pour en opérer la suppression, de se nier elle-même pour promouvoir l’impossible adéquation de la science et du récit, l’équivalence du temps de l’événement et du temps de sa suppression.

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