Les Patriotes. La gauche républicaine et la Nation (1830-1870)

De
Publié par

La France reste un des rares pays à faire défiler son armée lors de sa fête nationale. Depuis la Révolution, la nation est de gauche, la République aime l'armée, conquiert des colonies, et les patriotes ne rêvent que d'émanciper les peuples sous les chaînes. A tout le moins jusqu'à la révolution de 1848 qui, s'exprimant par Lamartine, affirme son pacifisme. Pourtant, jusqu'à la Commune de Paris, la tradition "nationaliste" de la gauche reste vivace. La connaître, l'identifier, en saisir les affirmations et les paradoxes, aide à comprendre un des aspects majeurs de la singularité française.


Publié le : vendredi 31 janvier 2014
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021157697
Nombre de pages : 336
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

DANS LA COLLECTION
L’UNIVERS HISTORIQUE

derniers titres parus

La République des universitaires

1870-1940

par Christophe Charle

1994

 

Histoire des colonisations

Des conquêtes aux indépendances, XIIIe-XXe siècle

par Marc Ferro

1994

 

Histoire de l’industrie en France

du XVIe siècle à nos jours

par Denis Woronoff

1994

 

La France à l’heure allemande

1940-1944

par Philippe Burrin

1995

 

La Tragédie soviétique

Histoire du socialisme en Russie, 1917-1991

par Martin Malia

1995

 

Histoire de l’eugénisme en France

Les médecins et la procréation, XIXe-XXe siècle

par Anne Carol

1995

 

Une certaine idée de la Résistance

Défense de la France, 1940-1949

par Olivier Wieviorka

1995

 

L’Homme des Lumières

sous la direction de Michel Vovelle

1996

 

Machiavel et Guichardin

par Felix Gilbert

1996

 

Histoire des jeunes

1. De l’Antiquité à l’époque moderne

2. L’Époque contemporaine

sous la direction de Jean-Claude Schmitt et Giovanni Levi

1995

 

Les Intellectuels en Europe au XIXe siècle

par Christophe Charle

1996

 

Le Temps des Chemises vertes

Révoltes paysannes et fascisme rural, 1929-1939

par Robert O. Paxton

1996

 

Pour une histoire culturelle

sous la direction de

Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli

1997

 

Connaissez-vous Brunetière ?

Enquête sur un antidreyfusard et ses amis

par Antoine Compagnon

1997

 

Histoire de la lecture dans le monde occidental

sous la direction

de Roger Chartier et Guglielmo Cavallo

1997

 

Histoire culturelle de la France

sous la direction de

Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli

1. Le Moyen Âge

par Michel Sot, Jean-Patrice Boudet, Anita Guerreau-Jalabert

2. De la Renaissance à l’aube des Lumières

par Alain Croix, Jean Quéniart

1997

 

Histoire du viol

XVIe-XXe siècle

par Georges Vigarello

1998

 

Paris fin de siècle

Culture et politique

par Christophe Charle

1998

 

La Société allemande sous le IIIe Reich

1933-1945

par Pierre Ayçoberry

1998

 

Histoire de l’enfance en Occident, tomes 1 et 2

sous la direction de

par Egle Becchi et Dominique Julia

1998

 

Du Sentier à la 7e Avenue

La confection et les immigrés

Paris-New York 1880-1980

par Nancy Green

1998

 

La Société policée

Politique et politesse en France du XVIe au XXe siècle

par Robert Muchembled

1998

 

La Création des identités nationales

Europe XVIIIe-XXe siècle

par Anne-Marie Thiesse

1999

 

Napoléon, de la mythologie à l’histoire

par Natalie Petiteau

1999

 

Écrire à Sumer

L’invention du cunéiforme

par Jean-Jacques Glassner

2000

 

L’Abbé Grégoire

La politique et la vérité

par Rita Hermon-Belot

2000

 

Histoire de l’homosexualité en Europe

Berlin, Londres, Paris 1919-1939

par Florence Tamagne

2000

 

Islam et voyage au Moyen Âge

par Houari Touati

2000

 

série

HISTOIRE DE LA FRANCE POLITIQUE

 

La Monarchie entre Renaissance et Révolution

1515-1792

sous la direction de Joël Cornette

2000

 

La Hiérarchie des égaux

La noblesse russe d’Ancien Régime

XVIe-XVIIe siècle

par André Berelowitch

2001

 

La Crise des sociétés impériales

Allemagne, France, Grande-Bretagne, 1900-1940

Essai d’histoire sociale comparée

par Christophe Charle

2001

 

Les Orphelins de la République

Destinées des députés et sénateurs français

1940-1945

par Olivier Wieviorka

2001

Introduction


Qu’est-ce qu’un républicain ?

Malgré les apparences, il n’est pas simple d’apporter une réponse satisfaisante à cette question. La connotation très politique qu’a conservée cette caractérisation nous complique en effet sérieusement la tâche et, selon l’interlocuteur auquel nous nous adressons ou l’orateur que nous écoutons, il peut nous être proposé des définitions assez différentes. Au nom de ces divergences de vue, il n’est d’ailleurs pas rare de voir des responsables de la vie publique se reprocher mutuellement de ne pas être assez républicains. Ces lignes sont écrites au moment même où le Premier ministre, Lionel Jospin, et son ancien ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, viennent, à l’occasion du débat sur le statut de la Corse, de se livrer à cet exercice.

Pourtant, en cette fin de XXe siècle, la forme républicaine de nos institutions n’est plus en discussion dans la société française. Il ne viendrait à l’idée de personne, mis à part quelques rêveurs, de proposer un retour à la monarchie ou à l’empire. La France est une République et on imagine difficilement qu’il pourrait en être autrement.

S’il y a débat, c’est donc parce que le mot « républicain » peut désigner une réalité plus complexe que le simple refus de voir la direction de l’État confiée à un chef héréditaire et la reconnaissance de la toute-puissance de la souveraineté populaire exprimée par le suffrage universel. Ces deux principes fondamentaux sont toujours nécessaires mais rarement suffisants pour caractériser un militant, une opinion, un discours comme étant républicains.

Pour avancer dans cette réflexion, Maurice Agulhon a pu nous proposer une définition plus précise, faisant du vieux républicain un « homme de gauche » voulant incorporer dans les institutions de la République « quatre valeurs qui lui sont réputées conjointes : l’attachement respectueux à la Révolution, le patriotisme français, la méfiance extrême à l’égard de l’Église catholique et, enfin, un degré plus ou moins grand, mais jamais totalement absent, de sympathie pour les classes populaires ». Suffrage universel, référence aux Lumières, laïcité, intérêt pour les questions sociales et patriotisme seraient ainsi les principes fondateurs de l’opinion républicaine.

Ces principes ont évidemment une histoire. Ils sont nés dans des luttes politiques que leurs partisans ont menées à une époque où ils étaient encore minoritaires.

Avant 1830, il n’y a pas à proprement parler de parti républicain en France. Bien sûr on peut rencontrer des individus se réclamant plus ou moins ouvertement de la République, mais ils ne constituent pas encore un courant distinct du reste de l’opposition libérale à l’Empire et à la Restauration.

Après le 4 septembre 1870, malgré ses premières difficultés, la République accède au pouvoir et le conserve, à la notable exception du régime de Vichy, jusqu’à aujourd’hui.

C’est donc dans la période intermédiaire à ces deux dates clés que s’est constituée l’identité républicaine que nous venons de définir autour de cinq valeurs essentielles.

La recherche historique s’est depuis longtemps intéressée à ces notions et aux contenus qui ont pu leur être donnés.

Cependant, le patriotisme des premiers républicains a jusqu’à présent été relativement ignoré. Les historiens du nationalisme se sont assez peu attachés à ce qu’ils considèrent comme une préhistoire, des balbutiements d’un intérêt assez secondaire. Les nombreux travaux consacrés au parti républicain ont, quant à eux, toujours privilégié les autres aspects de la propagande démocratique, sans doute parce qu’ils permettent d’établir des continuités plus directes avec les orientations ultérieures de la gauche française.

Au moment où la réflexion sur le concept même de nation connaît d’importantes évolutions – notamment depuis la publication des travaux d’Ernest Gellner – et où les études sur les représentations de la politique sont en plein développement, il a semblé utile d’ouvrir ce dossier.

Lorsque, dans les toutes premières années de la monarchie de Juillet, le parti républicain se constitue autour de journaux et d’associations, il n’a pas encore de programme clairement établi. Les militants qui le composent se retrouvent autour d’un certain nombre d’idées fondamentales, ils n’adhèrent pas à un système politique et philosophique accompli.

L’identité républicaine doit donc se forger progressivement, définir ses contours dans l’action et s’adapter en permanence à l’environnement auquel elle est confrontée.

Les jeunes révolutionnaires de cette époque, profondément marqués par la tradition romantique, expriment plus une sensibilité – croyance dans les vertus du peuple, confiance dans l’avenir et dans le progrès… – qu’une doctrine achevée. C’est sans doute pour cela qu’ils emploient si rarement les mots nationalisme ou nationaliste qui existent pourtant déjà. La Nation appelle l’amour et le dévouement, vertus populaires par excellence, elle ne doit pas servir de base à une doctrine qui la figerait dans des limites trop étroites.

Les très rares fois où un démocrate parle de nationalisme, c’est d’ailleurs pour flétrir ce terme et dénoncer une vanité proche de la xénophobie. Le 4 février 1835, dans Le Réformateur, le patriote François-Vincent Raspail accuse les souverains d’abuser les peuples avec « de vaines idées de nationalisme égoïste ». Le tout aussi patriote Giuseppe Mazzini, quant à lui, dans une livraison de 1847 du Journal du peuple, s’inquiète du risque pour les nouvelles nations de « s’enfermer dans un sentiment de nationalisme étroit ».

Puisque le patriotisme révolutionnaire du premier XIXe siècle n’est pas vraiment une doctrine, il nous a semblé intéressant de commencer notre étude par une analyse des aspects les plus politiques et les moins théoriques de la question. Les républicains constitués en parti ont dû réagir avec leur sensibilité, mais aussi avec leur instinct, à un certain nombre d’événements qui engageaient la nation, son nom, sa gloire, sa mission. De cette confrontation au réel, ils ont bâti une idéologie que nous avons cru pertinent de n’étudier qu’ultérieurement, après avoir examiné le désir d’exporter les Trois Glorieuses au-delà des frontières – la propagande révolutionnaire – et la volonté de préserver le rang de la France – l’anglophobie républicaine – dans le monde.

La courte expérience d’exercice du pouvoir, au lendemain des journées de février 1848, a permis au parti républicain d’engager un certain nombre de mutations théoriques qui ne prendront vraiment forme que sous l’Empire. Plus que les nouveaux courants qui surgissent alors, et que nous connaissons mieux grâce à leur importance ultérieure, ce sont surtout ces évolutions qui nous ont intéressé.

Elles permettent, nous l’espérons, en retournant aux racines d’une pensée dont les contours pouvaient nous sembler parfois un peu flous, de mieux comprendre la perception que les premiers républicains avaient de la Nation. Et de compléter utilement l’histoire d’un parti qui, parce qu’il a joué un rôle déterminant dans la constitution de la France contemporaine, a laissé de profondes empreintes dans nos mentalités et dans notre vie politique.

PREMIÈRE PARTIE

La propagande révolutionnaire



Dans l’état actuel des choses, avant dix ans, toute l’Europe sera peut-être cosaque, ou toute en république.

Napoléon Bonaparte, d’après Las
Cases, Mémorial de Sainte-Hélène,
jeudi 18 avril 1816.

1

Guerre ou paix


Que s’est-il réellement passé à Paris les 27, 28 et 29 juillet 1830 ? Cette question peut sembler étrange, tant la réponse paraît évidente. Le peuple est descendu dans la rue pour renverser un pouvoir vieilli qui tentait, par l’intermédiaire de quatre ordonnances, un véritable coup d’État. En annonçant, le 25 juillet, le rétablissement de la censure, la réduction du corps électoral, la dissolution de la Chambre nouvellement élue et la limitation de ses pouvoirs, Charles X sonnait le glas du régime et le début de l’insurrection.

Certes, il nous est facile, comme il était facile aux contemporains, de décrire les faits qui agitèrent la capitale durant ces trois glorieuses journées. Pour autant, leur signification est, dès le 30 juillet, sujette à controverses. Rien de bien extraordinaire à cela d’ailleurs, c’est le lot de toutes les révolutions de mettre en mouvement des protagonistes dont les regards fixent des horizons différents, voire opposés.

Pour les uns, à droite – ceux qui vont gouverner le pays pendant dix-huit ans –, il s’agit de rétablir la constitutionnalité du régime remise en cause dès 1820 par la révision de la Charte organisant le double vote et menacée du coup de grâce par les ordonnances du 25 juillet. « C’est de la révision de la Charte que date la politique de la résistance », écrit une des principales figures de ce parti. L’objectif est donc – même s’ils évitent, au début tout du moins, de l’avouer crûment – de revenir peu ou prou à la situation de la première Restauration en 1814. Ni la royauté, ni le caractère censitaire du système électoral n’accordant le droit de vote qu’à une infime minorité fortunée, ni la pairie… ni la carte de l’Europe façonnée au congrès de Vienne de 1815, ne doivent être remis en cause.

Pour les autres, à gauche – ceux qui nous intéressent ici –, c’est la Révolution qui reprend son cours. Waterloo et le congrès de Vienne ont ouvert une parenthèse pénible dans l’histoire de France et d’Europe que les journées de juillet 1830 ferment. La Révolution, la gloire nationale, mises en sourdine par la Restauration et le régime des Bourbons apportés par « les baïonnettes de l’étranger », retrouvent leurs droits. L’élan ouvert le 14 juillet 1789, l’espoir qu’il représente pour les peuples d’Europe, se prolonge dans les Trois Glorieuses.

Pour ceux-là, il n’est pas pensable de revenir à la situation de 1814. Bien au contraire, il faut détruire, à l’intérieur comme à l’extérieur, ce qui fut instauré durant cette période.

Au sein de cette gauche plusieurs courants s’expriment. Certains pensent qu’une véritable monarchie républicaine, alliant les principes démocratiques au maintien de la royauté, peut remplir ce rôle. À l’image d’Armand Carrel, le directeur du National, ils soutiennent le premier gouvernement de la monarchie de Juillet présidé par Georges Lafayette. D’autres, comme Anthony Thouret et James Fazy, qui créent le journal La Révolution de 1830, tentent de regrouper un pôle bonapartiste. Le plus grand nombre cependant constitue les bases d’un parti républicain qui rallie rapidement à lui ces diverses composantes, surtout après la victoire définitive de la droite parlementaire et la constitution du gouvernement Casimir Perier le 13 mars 1831.

Mais tous s’affirment patriotes. C’est ce terme qui, pour l’heure, les unifie. Les patriotes veulent rétablir la gloire nationale, restituer à la France le rang que la Révolution lui a donné parmi les nations et les peuples d’Europe, ils se sentent solidaires des combattants de Valmy et de Fleurus, des soldats de l’an II et de la Grande Armée.

Ce ne sont pas eux qui ont émigré pendant la Révolution pour aller s’enrôler dans des armées étrangères contre leur propre pays et qui ont été installés au pouvoir par ces mêmes armées après qu’elles eurent défait les troupes françaises. Les patriotes, ce ne sont pas les Bourbons revenus « dans les fourgons de l’étranger » et mis sur le trône par les « baïonnettes de l’étranger », pour reprendre la terminologie couramment employée à cette époque.

Le patriotisme, on pourrait même parler d’exaltation patriotique, est ainsi le point commun de toutes les composantes de l’aile gauche du mouvement révolutionnaire de 1830.

Être patriote, c’est être de gauche et finalement républicain. Ainsi l’entendaient les contemporains.

L’usage même des termes « patriote » ou « national » est significatif.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.