Les Soeurs Robin

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Deux sœurs : Marie, quatre-vingt-un ans ; Aminthe, soixante-dix-neuf ans. Deux vieilles demoiselles qui réussissent à vivre dans une entente fragile entre le chat, le carillon et le piano de leur grande maison de famille. Mais voici leur paix menacée : pour cause de rénovation du quartier, leur maison doit être détruite. Elles refusent, elles se révoltent.
Déboussolées, elles se jettent dans des folies, dont une extravagante virée à bord de leur vieille 4L, à travers les marais, qui attire sur elles l'attention de tout le pays. Et les souvenirs qui les hantent depuis leur enfance explosent, leurs amours ratées, leurs mensonges. Pourtant, elles ne perdent pas pied : si elles doivent abandonner leur maison, ce sera comme elles l'entendent...
Cette histoire toute simple pourrait être dramatique. En réalité, parce que ces deux vieilles originales ont autant de caractère que d'humour, elle est à la fois émouvante et drôle. Elles sont irrésistibles, Marie et Aminthe : on les aime ; on voudrait les prendre par la main pour leur faire traverser les rues et ce qui leur reste de vie. On les accompagne pas à pas avec un sourire ravi qui vient du cœur.





Aminthe ralentit. Elles approchent de la route nationale. Les voitures filent à toute allure sur la longue ligne droite. Un camion frôle en rugissant le nez de la 4L et l'ébranle. Le trafic est presque ininterrompu. Les nouveaux phares blancs à l'éclat bleu des voitures aveuglent Aminthe.– Je ne me vois pas m'engager sur cette route avec cette circulation à cette heure!Un autre camion accentue l'émotion en donnant un retentissant coup de klaxon qui déchire la nuit.– Tu veux qu'on revienne sur nos pas? propose Marie.– On peut filer en face, s'entête Aminthe, on devrait y arriver pareil.Elle profite d'un trou dans le trafic et lève soudain le pied de la pédale d'embrayage. La 4L bondit sur la grand-route, manque de caler, s'engouffre sur la voie d'en face qui n'est plus qu'un chemin entre deux haies d'arbres. Une raie d'herbe a poussé au milieu. L'angoisse étreint d'autant plus Marie qu'elle sent sa sœur inquiète.– Tu ne crois pas qu'on aurait mieux agi en faisant demi-tour?– Tu es capable de retrouver la route par où nous sommes passées? Quelle heure est-il?Marie tente de voir l'heure, tâtonne vers le plafonnier. Sa sœur y joint nerveusement sa main. La lampe ne s'allume pas.– Il ne marche pas! Elles lisent à un croisement le nom d'un bourg qu'elles ne connaissent pas: Curzon. Elles ignoraient l'existence de cette commune. Les phares éclairent le portail d'une église romane. La pierre blanche des maisons a des miroitements ocre sous la pluie. Elles ont quitté les schistes et les granits du bocage et roulent sur le calcaire. Aminthe appuie résolument sur l'accélérateur et la 4L s'enfonce dans l'inconnu des ténèbres.Saint-Benoist-sur-Mer! Marie est frappée de stupeur, ses doigts s'agitent. Aminthe grommelle. Elles ont rejoint la mer alors qu'elles étaient parties pour le bocage de Saint-Flaive! Marie, soudain, guette le surgissement de l'océan dans leurs phares, elle imagine l'enlisement de la 4L dans le sable. L'épouvante lui brouille la tête. Le souffle lui manque. Elle cherche dans son sac la poire de ventoline. Aminthe donne un brusque coup de volant dans une rue à gauche du village désert. La lumière blême des rares lampadaires éclaire la chute de la pluie que le vent tord comme un torchon.– Mais pourquoi ne t'arrêtes-tu pas?Les mains de pianiste d'Aminthe restent sur le volant. Les phares sabrent les dernières modestes maisons rentrées en terre pour résister au vent. La chaussée se réduit à une double bande de cailloux bosselée, creusée de flaques. Les branches des haies qui se rejoignent en voûte noire lâchent sur le pare-brise des giclées d'eau.Marie pousse, tout d'un coup, un cri glacé d'horreur. Là, sur la droite, elle vient de voir dans le halo des phares une bête blanche qui les regardait. Aminthe freine et s'arrête. Le mouvement des essuie-glaces se ralentit. Elles scrutent l'agitation des branches dans le noir. C'est vrai que quelque chose bouge, ou quelqu'un. Et elles voient s'allonger la tête blanche d'une charolaise aux gros yeux éblouis qui tend le mufle sous la pluie. Ses pattes sont enfouies dans le miroir d'un large fossé plein d'eau.– Je t'avais dit qu'on arrivait dans les marais! clame Marie paralysée d'effroi.L'eau affleure en effet dans les canaux de chaque côté de la route. Des touffes de joncs les frangent, entre des frênes et des saules à l'écorce jaune dont le vent ploie les rameaux souples.– Tu voyais le marais au milieu du bocage! réplique Aminthe avec mauvaise foi.– Je voyais qu'on était perdues. C'est ta faute! insiste Marie qui éclate en sanglots.– Pas plus ma faute que la tienne. Tu n'as pas été capable de m'indiquer la route! Pourquoi n'as-tu pas pris le calendrier des PTT pour avoir une carte?– C'est toi qui as voulu passer par La Ferrière!– C'est peut-être moi qui ait décidé les travaux autour de La Roche?– Qu'est-ce qu'on fait? pleure Marie.– Tu veux qu'on fasse marche arrière? Et que la 4L tombe dans le canal?La vache tend toujours sa large tête aux cornes en lyre dans la lumière. Elle paraît bonne fille, sort la langue, meugle peut-être. Aminthe démarre lentement, les mains en haut du volant, la tête collée au pare-brise. Car avec la nuit et la pluie, la chaussée et les fossés se confondent. Des lentilles recouvrent l'eau, qu'on prendrait pour de l'herbe.Le chemin tourne. Des embranchements de canaux plus larges partent des bas-côtés. La voiture cahote sur le chemin du marais pendant des kilomètres interminables. Les deux sœurs ne respirent plus. Marie serre sa poire de ventoline entre ses doigts. Enfin la voie semble s'élargir. Les frênes, les saules, s'écartent. Les phares éclairent une vaste étendue d'herbe, une haie taillée avec soin. Elles roulent toujours aussi lentement. Et dans l'ouverture d'un passage, elles croient rêver en découvrant une tour carrée à échauguettes et mâchicoulis, dressée toute seule au milieu de la prairie.– Je la connais... murmure Aminthe.Le nom lui revient en même temps que les phares éclairent le panneau :– Moricq!






Publié le : mercredi 1 juin 2011
Lecture(s) : 199
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782221121825
Nombre de pages : 160
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