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Les Voyageuses d'Albert Kahn 1905-1930

De
388 pages
Entre 1905 et 1930, Albert Kahn, riche banquier autodidacte, crée en France, une bourse féminine Autour du monde, octroyée aux plus brillantes des jeunes femmes titulaires de l'agrégation. Les lauréates se nourrissent, durant une année, d'un quotidien nomade, se frottant aux traditions les plus anciennes et à la modernité la plus échevelée. Courriers, rapports et carnets de bords narrent les changements de paysage, du monde, de la société, de l'enseignement féminin et de la vie des femmes durant un quart de siècle.
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Yaelle ArasaLes Voyageuses d’Albert Kahn
Le monde ofert à ma curiosité, à ma fantaisie ? S’est-il vraiment
trouvé un créateur de joie vivante pour réaliser ce rêve ?
Les Voyageuses Entre 1905 et 1930, Albert Kahn, riche banquier autodidacte,
crée en France, une bourse féminine Autour du monde, octroyée aux
plus brillantes des jeunes femmes titulaires de l’agrégation. Suivant le
précepte de leur mécène, « Oubliez tout ce que vous avez appris, gardez d’Albert Kahn
les yeux ouverts », les lauréates se nourrissent, durant une année, d’un
quotidien nomade, se frottant aux traditions les plus anciennes et à la
modernité la plus échevelée.
1905-1930De ces voyages, naissent des tableaux planétaires, des rives du
Gange aux montagnes Rocheuses, récits de rencontres, de vie et Vingt-sept femmes à la découverte du monde
bilan des bienfaits qui en découlent. Courriers, rapports et carnets
de bords, parfois publiés ou objets de création littéraire, narrent les
changements des paysages, du monde, de la société, de l’enseignement
féminin et de la vie des femmes durant un quart de siècle.
Au terme du périple, prêtes à bouleverser, qui l’enseignement, qui
sa carrière ou sa vie, de la brillante Anna Amieux à la résistante
Marcelle Pardé, qu’elles soient professeures de sciences, de lettres
ou linguistes, femmes d¹artiste peintre, universitaires d’élite ou
reporters, les vingt-sept Albertines ramènent l’humanité vibrante
dans leur âme.
Yaelle Arasa est médiéviste, professeure agrégée et chargée de mission Histoire et
mémoire de la Délégation académique aux arts et à la culture de l’académie de Paris. En
préparation, Les Ibériques et Promenade de l’est, le Japon des voyageurs d’Albert
Kahn.
Illustration de couverture : De gauche à droite, la géographe
Anna Main (1918), la belle Marguerite Glotz (1918) et la
délicieuse Eileen Power (1926).
Portraits autochromes, voir p.366, réalisés par Auguste Léon.
Tous droits réservés Musée départemental Albert-Kahn.
ISBN : 978-2-343-04419-4
9 782343 044194
38 €
Yaelle Arasa
Les Voyageuses d’Albert Kahn




Les voyageuses d’Albert Kahn
1905-1930
Vingt-sept femmes à la découverte du monde

Yaelle Arasa









LES VOYAGEUSES D’ALBERT KAHN
1905-1930
Vingt-sept femmes à la découverte du monde















L’Harmattan

De la même auteure



L’Ecole des femmes, Victor-Hugo et Hélène-Boucher, deux lycées parisiens,
18951945. L’Harmattan, 2013.

En préparation :
Les Ibériques
Promenade de l’est, le Japon des voyageurs d’Albert Kahn







Avertissement aux lecteurs


Les voyageuses d’Albert Kahn est un récit incluant une édition
partielle de documents originaux.











A Albert Kahn,
A Rabelais
Et à Hélèna R.






I am a passenger
I stay under glass
I look through my window so bright
I see the stars come out tonight
I see the bright and hollow sky
Over the city's a rip in the sky
And everything looks good tonight
Singin' la la la la la-la-la la


The passenger
Iggy Pop

Appel à candidature pour les bourses féminines
Autour du monde , 1908.
AJ/16. Dossier Boursiers Autour du monde. Archives nationales.











Acte I


Les Albertines et le mécène



Oubliez tout ce que vous avez appris, gardez les yeux ouverts.
Albert Kahn
Page de garde du dossier personnel d’Anna Amieux Extrait.
Mention de son état civil, de ses titres et de son entrée à l’Ecole normale
supérieure de Sèvres. 1936 est la date de cessation d’activité.
F/17. Dossier Anna Amieux, Archives nationales.


Chapitre premier
Vingt-sept lauréates


Au bord du bassin japonais, le sentiment de plénitude emporte la
rosée.
Avril 1989, la France inaugure la pyramide du Louvre et fête la
Révolution. À Boulogne-sur-Seine, un vaste programme de
réaménagement du Musée Albert - Kahn s’achève. Le jardin du banquier
retrouve sa grâce au terme d’un long chantier quand, à quelques rues de
là, la dernière des lauréates de la bourse Autour du monde, créée par le
selfmade-man alsacien, s’éteint à cent trois ans.
9

Entre 1905 et 1930, vingt-sept femmes bénéficient des largesses
du banquier Albert Kahn, parcourant la planète, une année durant, grâce
à la bourse allouée par le généreux mécène. Cette immersion planétaire
est un univers de vies bouleversées.

UUn microcosme agrégatif


Les brillantes agrégées, lauréates de la manne outrageusement
généreuse, ont commencé leur voyage par un périple de l’esprit. Ces
femmes, ayant revenus et autonomie, sont les fruits de l’éducation
républicaine ouverte enfin aux femmes. Leurs cursus ont en commun
l’intelligence, l’agrégation, l’enseignement et des soutiens institutionnels
certains. De la doyenne Jeanne François, élève de l’école supérieure de
Lille, agrégée en 1888, à la benjamine Simone Téry, licenciée de
philosophie et d’anglais de l’Université, trente-et-un ans plus tard, toutes
sont des aventurières des premiers temps de l’enseignement public
secondaire féminin.
Les plus âgées, nées avant 1880, sont des Pionnières, leurs
collègues, nées entre 1880 et 1897, sont leurs Héritières. Les aînées sont
en âge d’être les mères des dernières lauréates, elles appartiennent à deux
générations de lycéennes devenues enseignantes.

La doyenne Jeanne François a treize ans, quand Jules Ferry
proclame qu’une minorité de jeunes filles aura accès à l’éducation
secondaire publique, laïque et non gratuite. La République entend, par
l’éducation féminine publique, créer une légion de citoyens élevés par de
bonnes citoyennes afin d’entamer l’influence des établissements religieux.
Dans le cadre des grandes batailles parlementaires sur
l’Instruction publique, Camille Sée, député de la Seine, jette de l’huile sur
les braises en réclamant la mise en place d’un enseignement secondaire
féminin. L’opposition au projet est telle que le texte est amendé, excluant
les jeunes filles de la préparation au baccalauréat et de l’Université, faute
d’enseignement de latin. Le 21 décembre 1880, la loi instituant
l’enseignement secondaire public féminin, non gratuit, est votée.
Afin d’offrir, malgré tout, des perspectives de carrières et surtout
d’assurer le recrutement d’enseignantes d’élite, le député fonde l’École
normale de Sèvres en juillet 1881. En quinze ans, la France compte
trente-deux établissements de jeunes filles pour 13 000 élèves.
10
Bouleversements majeurs de la société, les lycées peinent pourtant à
recruter un public.
Les Pionnières sont en âge de profiter de ces nouveautés
révolutionnaires et payantes. Les plus fortunées, les plus déterminées et
celles dont les parents perçoivent que les sacrifices financiers nécessaires
à l’éducation de leurs filles porteront leurs fruits, suivent les trois ans
d’études après l’obtention du brevet élémentaire supérieur, afin de
postuler à la certification ou au concours de l’Ecole de Sèvres.

La brillante et précoce Anna Amieux, née un mois après la fin de
la Commune de Paris, première boursière Autour du monde, obtient son
diplôme de fin d’études secondaires au lycée de Lyon. Elle intègre
l’École de Sèvres à dix-huit ans et en sort agrégée de sciences, à peine
majeure. Sa directrice ne tarit pas d’éloges à son égard.
Lyon, 1892. Vous savez quelle élève a été Anna Amieux. Monsieur le
Directeur doit savoir mieux que personne les notes de cette jeune fille, ce qu’elle a été
ecomme élève à Sèvres. Elle a toujours conservé son rang de première et si elle est 2 à
l’agrégation, c’est que Madame Collet a sur elle la supériorité de l’âge et l’habitude du
1professorat .
Angélique Collet, major de l’agrégation féminine de sciences, est
l’épouse du professeur Collet, futur doyen de l’Université de Grenoble,
et la mère d’une petite fille de deux ans, Paule, lauréate de la bourse
Autour du monde, vingt-deux ans après la brillante Anna Amieux.
Pionnières ou Héritières passent sous les fourches caudines d’au
moins deux concours féminins de l’Instruction publique avant de
prétendre bénéficier de la bourse Autour du monde.





Dix-neuf Albertines intègrent l’École de Sèvres.
Entrer dans le saint des saints, préparant l’élite des enseignantes à
la certification et à l’agrégation, est l’un des critères d’excellence pour
l’obtention de la bourse Autour du monde.
En 1885, la peinture de l’école supérieure, aménagée dans
l’ancienne manufacture de porcelaine de Marie Antoinette, est encore

1 En italique extraits de documents originaux
11
fraîche, quand la doyenne Jeanne François passe la porte. Elle vit,
mange, s’instruit et dort dans ces murs durant trois années.
Le concours d’entrée est un marathon où l’aptitude physique est,
avec la moralité de la candidate, la première des qualités requises.
La bonne santé des postulantes est garantie par la production de
certificats médicaux, en un temps où seul existe le vaccin contre la
variole. Paris 1890, je soussigné docteur en médecine déclare que Mademoiselle Sapy
Pierrette, âgée de vingt ans et demi, n’est atteinte d’aucune affection la rendant
impropre à l’exercice de l’enseignement, qu’elle porte sur les deux bras les cicatrices de
bonne et légitime vaccine et qu’elle a été revaccinée avec succès au mois de juillet
dernier.
Une enquête est diligentée sur la moralité des candidates auprès
des services de police ou de l’inspection. Rien de tel, pour garantir une
réputation, que les lettres de recommandation de membres de
l’Instruction publique. Mademoiselle François est élève de l’école primaire
supérieure de Lille depuis près de trois ans. Très énergique et intelligente, elle peut, et
doit, réussir dans un examen. Elle va devenir pour l’École normale de Sèvres un
excellent sujet. Elle est parfaitement élevée, à un caractère très heureux et une conduite
irréprochable. Le Recteur. La Voyageuse a dix-neuf ans.

La course à l’excellence, dans un milieu feutré de falbalas et de
corsets, est aussi féroce que dans les carrières masculines. Elle
s’accompagne de ses deux sœurs : Dévouement et Modestie. À sa
création, l’institution a pour vocation de créer un corps de professeures
dévouées à l’idéal républicain. Mais dépassant l’objectif pragmatique des
hommes politiques, l’École forme plus d’élèves brillantes, ambitieuses et
créatrices que Camille Sée n’avait pu l’imaginer.

L’École de Sèvres est un noviciat républicain dont les femmes
mariées sont exclues. Honorabilité, respectabilité… virginité ?
Les postulantes de la première heure se séparent de leur famille
pour Paris ou Lyon afin de préparer le concours de Sèvres dans les
meilleurs lycées. Ainsi en 1891, la chaleureuse Pierrette Sapy quitte
SaintEtienne, à dix-neuf ans, pour le lycée Fénelon. Mademoiselle Sapy vit chez
Mademoiselle Delpent, rue Saint-André-des-arts, dans une pension. Tout juste
majeure, la jeune exilée ponctue son quotidien de longues relations
épistolaires. Devenue sévrienne, elle ne peut rejoindre ses proches hors
les grandes vacances et n’est autorisée qu’à une sortie par semaine à
Paris, le retour à 19h30 est impératif.
Logées, nourries, blanchies et instruites aux frais de l’État ; elles
sont un investissement choisi avec discernement par un jury longtemps
12
exclusivement masculin. L’État exige un engagement écrit afin de ne pas
investir à perte. Ainsi leur réussite à peine proclamée, les Sévriennes
signent l’engagement solennel de servir l’Université pour dix ans. Ces
demoiselles contractent contre toute convenance une dette financière.
Je soussignée, Amieux, Anne, Léontine, Nicolas, née le 18 juin 1879, à
Lyon, département du Rhône, nommée élève de l’École Normale Secondaire à Sèvres,
par arrêté du 6 août 1889, m’engage, conformément à l’arrêté du 23 novembre 1885
art.4, à me vouer pendant dix ans au service de l’enseignement secondaire public.
Ne pouvant s’acquitter seules d’un engagement monétaire, un
homme de leur famille, père, frère ou tuteur, cautionne leur signature.
Je soussigné Amieux, Isidore, Antoine, chef de section de la voie PLM 1,
Quai Claude Bernard, Lyon Rhône, consens à ce que ma fille, Mademoiselle
Amieux Anne, Léontine, Nicolas, se voue pendant dix ans à l’enseignement
secondaire public et je m’oblige, dans le cas où elle romprait son engagement décennal,
à rembourser à l’État, une somme de mille francs pour chacune des années qu’elle
aura passées à l’École Normale de Sèvres.
Les élues entament alors une formation de trois années afin
Réfectoire de l’École Normale Supérieure de jeunes filles de Sèvres. vers 1910.
Collection particulière.

d’obtenir l’agrégation, Graal de l’élite enseignante. Elles obtiennent
auparavant, en deuxième année, la certification, de lettres ou de sciences,
étape obligée de leur quête.
13
Concurrentes de jeunes femmes qui souvent enseignent déjà,
privilégiées, car financées par l’État, les Sévriennes sont l’objet de
commentaires cinglants si les premières places leur échappent. En 1894,
la chaleureuse Pierrette Sapy est huitième des seize admises, parmi
soixante-dix-huit candidates. Faible aux épreuves écrites, où elle n’a obtenu
qu’une note élevée, en langue vivante. À l’oral, il a paru qu’elle manquait d’autorité
et de netteté. C’est un esprit qui n’est pas encore assez débrouillé, mais qui a parfois
de la justesse. Pierrette a vingt-deux ans.
Peu après leur réussite, les Sévriennes sont confrontées à la
réalité de l’enseignement lors d’un stage de deux semaines. En 1909,
l’ingénieuse Lucy Nicole, vingt-six ans, s’installe dans les salles de
sciences du prestigieux lycée Fénelon. J’ai été frappée de la nécessité qu’il y a à
rendre l’enseignement vivant, à faire non pas un cours, mais des causeries auxquelles
les élèves prennent part. Il est impressionnant de constater combien les élèves ont la
mémoire facile et formelle. Malgré toute l’inexpérience que je me sentais, j’ai éprouvé
du plaisir à être en contact avec ces enfants.

Enfin, les futures Voyageuses passent le dernier concours de leur
carrière, le troisième en quatre années, l’agrégation, sésame de l’entrée
dans l’élite des enseignantes et condition sine qua non pour être une
Albertine. Créée en 1882, l’agrégation féminine est différente du
concours masculin. La sélection est draconienne et le nombre de places
réduit, autant que celui des disciplines accessibles, deux pour les femmes,
lettres ou sciences, huit à dix pour les hommes.
Seules les candidates de langues vivantes concourent dans les
agrégations masculines. La suffragiste Marguerite Mespoulet, en 1905,
l’Ibérique Mathilde Pomès, en 1916, et la pragmatique Edmée Hitzel, en
1923, déclassent brillamment leurs concurrents. En 1905, douze
candidats se présentent à l’agrégation d’anglais, Marguerite Mespoulet est
major des trois admis. Le jury note : Esprit très vivant, très vigoureux : les
connaissances sont étendues et sûres, la candidate parle et écrit l’anglais avec aisance.
La parole est abondante, vivante, intéressante, fera un bon professeur. Rien de
particulier sur l’exploit. Mathilde, major elle aussi et première agrégée
d’espagnol, est une candidate d’un mérite exceptionnel.
Les Albertines représentent trente-cinq années d’agrégation
féminine, de 1888 avec la doyenne Jeanne François, à la pragmatique
Edmée Hitzel, en 1923. Les littéraires s’affrontent parfois la même année
dans les salles d’examen. En 1900, la patriote Rachel Allard est troisième,
devancée par la grande Gabrielle Nepveu. En 1908, les places sont
chères, la belle Marguerite Glotz et la géographe Anna Main, issues de la
même promotion à Sèvres, composent ensemble. Toutes deux échouent.
14
Marguerite sauve l’honneur l’année suivante, Anne quatre ans plus tard.
En 1909, Marguerite est la concurrente d’une autre sévrienne, la
edéterminée Louise Bard, future Madame Bourquin, lauréate au lointain 7
rang, à l’âge avancé de vingt-quatre ans.

Lors des épreuves, la régularité dans l’excellence est exigée, un
concours obtenu grâce à un oral brillant qui sauve in extremis comme
celui entaché d’un oral moyen, laissent un goût amer à l’aspirante. Les
appréciations soulignent douloureusement le moindre faux pas sur la
corde cirée où les candidates jouent les funambules. Pourtant, en dépit
des commentaires, elles se battent et gagnent, souvent brillamment, le
droit de poser leurs pieds à bottines lacées sur les marches de la réussite.
Marie Marfaing, à vingt-deux ans, onzième des douze
admissibles, réussit la prouesse d’être major,
par une remontée fulgurante lors de l’oral.
Aucun commentaire ne souligne ce hold-up.
C’est distinguée à l’oral. Parole élégante et aisée.
Marie a sans doute bénéficié des qualités,
que le rapport de certification soulignait
Signature de déjà une année plus tôt, candidate originale et
Marie Marfaing
fort intelligente. F/17. Dossier Marie Marfaing.
Archives nationales. Le jury masculin est sensible au
charme des candidates. Alice Lapotaire est
charmante, la dévouée Jeanne Darlu a une physionomie très avenante et
Gabrielle Nepveu est une grande personne, de physionomie intelligente,
d’excellente tenue et qui paraît plus âgée que ses 23 ans. Marie Marfaing est
distinguée d’allure et de tournure. La fougueuse Marguerite Clément a un esprit
vif, facile, distingué, beaucoup d’agrément, de charme et de bonne grâce.


Les Albertines sont brillantes et précoces. La plus jeune des
agrégées, la sportive Paule Collet, est mineure, scientifique et non
sévrienne. Fille d’un professeur d’université, elle détrône de peu, sur le
podium agrégatif, la Pionnière Anna Amieux, lauréate à vingt-et-un ans.
La quête de diplômes connaît, pour toutes et pour les Pionnières
plus encore, les détours liés à la condition féminine.
En 1890, la brillante Anna Amieux, déjà Sévrienne, se contente, à
dix-huit ans, d’un modeste certificat d’aptitude de couture, avant de
passer la certification de sciences l’année suivante et enfin l’agrégation en
1892. En trois ans, la Voyageuse passe du statut de cousette sévrienne à
celui de seconde agrégée de sciences de sa promotion.
15
Comme Anna et Paule, la patriote Rachel Allard, la fougueuse
Marguerite Clément et la dévouée Jeanne Darlu forment le rang des plus
jeunes lauréates des sommets éducatifs. Huit Albertines ont de
vingtdeux à vingt-trois ans révolus lors de leur triomphe académique. Elles
sont de juvéniles exploratrices du monde de l’esprit. Les autres agrégées
ont plus de vingt-cinq ans, leur doyenne, la pragmatique Edmée Hitzel, a
trente-et-un ans.
La précocité de l’obtention du concours contraste avec l’âge de
l’obtention de la bourse Albert Kahn. Une décennie, ou plus, s’écoule
entre les deux évènements. À deux exceptions près, les Voyageuses sont
trentenaires quand elles entament leur périple, entravées par des critères
de bien séance supposant qu’une femme ne se déplace pas seule de par le
monde et a fortiori une
jeune femme.

Hormis quatre
échecs, les Albertines
sont agrégées dès leur
première tentative. En
outre, l’obtention est
celle de l’excellence,
neuf des vingt-cinq
jeunes femmes sont
majors, six secondes et
trois sont troisièmes.
Dix-huit rangs
d’excellence pour
vingtcinq candidates. Le rang
le moins prestigieux est
celui de la doyenne
Jeanne François et de la
déterminée Louise Bard, Marie Curie assise au centre entourée de ses élèves
de la promotion 1901-1904 de l’École de Sèvres, modestes septièmes.
dont Anna Cartan débout à droite. Cependant, Louise ne
Archives familiales Cartan.
rompt pas le critère
d’excellence kahnien car elle n’est que l’épouse agrégée accompagnant
son époux lauréat masculin de la bourse.
La belle cavalière Marcelle Pardé a le parcours agrégatif le moins
ebrillant. Sévrienne, elle subit un premier échec et n’est lauréate que du 5
rang à sa troisième candidature. La géographe Anne Main aggrave le
epalmarès, recalée, elle n’arrache qu’un 6 rang au terme de sa réussite.
16
La règle veut que les Albertines soient coutumières des parcours
ed’exception. La dévouée Jeanne Darlu n’a certes qu’un 4 rang d’agrégée,
mais à vingt-et-un ans et sans être passée par l’Ecole de Sèvres. Jeanne
Renauld est titulaire de deux agrégations, la première, féminine, en lettres
en 1905, dont elle est major à vingt-deux ans, et la seconde, mixte, en
philosophie, en 1928, à quarante-cinq ans. Deux Voyageuses sont
docteures de l’Université ; l’Ibérique Mathilde Pomès soutient une thèse
rapprochant les littératures italienne, espagnole et française au XVe siècle
à travers l’œuvre du marquis de Santillana et la sportive Paule Collet est
nommée au rang de docteure en sciences physiques à trente-et-un ans.

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, École de Sèvres,
certification et agrégation sont les mamelles des carrières enseignantes
féminines et par ricochet des bourses Autour du monde. Le cursus
universitaire est pour les femmes une rareté jusqu’au lendemain de la
Première Guerre mondiale. Ignorantes des Humanités et dépendantes de
dérogations pour être bachelières, les licenciées sont rares. Seule la
sportive Paule Collet, fille du doyen de sciences de Grenoble et d’une
mère agrégée féminine de sciences, est licenciée de sciences à dix-neuf
ans et agrégée de mathématiques à vingt ans sans être majeure et sans
passer par de sérail sévrien de l’instruction féminine. Six ans plus tard,
l’Ibérique Mathilde est licenciée d’italien. Comme pour la belle
Marguerite Glotz, l’obtention de l’agrégation lui ouvre les portes de
l’Université. Enfin, après guerre, en 1919, la bachelière Simone Téry est
licenciée de philosophie et d’anglais à vingt-deux ans, un an avant
d’obtenir l’agrégation. Elle est de la génération qui se détourne de l’École
de Sèvres, jugée surannée par les élèves les plus brillantes. La mode est à
l’université enfin ouverte à toutes en 1924.
Parmi les Albertines, les agrégées de lettres-histoire dominent.
Leurs collègues scientifiques, mathématiciennes, physiciennes ou
biologistes sont deux fois moins nombreuses, loin de l’équilibre des
disciplines souhaité par le mécène. Trois linguistes les accompagnent ;
deux anglicistes, la suffragiste Marguerite Mespoulet et la pragmatique
Edmée Hitzel ainsi que l’hispanisante, Mathilde Pomès.

Cinq boursières sont atypiques. La géographe Anna Main et la
doyenne Jeanne François ne sont pas dans la norme de l’excellence
albertine ; Anna est distinguée pour sa grande activité pédagogique,
Jeanne par son opiniâtreté et peut-être grâce à ses soutiens. La troisième
n’est pas Française et brille au firmament albertin par son excellence. La
Britannique Eileen Power est enseignante au prestigieux Girton collège
17
d’Oxford, avant de diriger une chaire d’histoire médiévale à l’Université
de Cambridge. Polyglotte, elle a suivi les cours d’histoire de la Sorbonne,
et ceux du médiéviste Charles Victor Langlois, professeur de l’École des
chartes. Enfin deux d’entre elles accompagnent leur époux, la déterminée
Louise Bourquin et la fidèle Marguerite Rouja, épouse de l’artiste peintre,
céramiste et illustrateur, Mathurin Méheut.



Les Pionnières ont l’âge d’être les mères des Héritières.
La doyenne Jeanne François est née sous le Second Empire, la
Guerre de Sécession s’achève outre-Atlantique, les Poèmes saturniens de
Verlaine et Les lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet sont sous presse.
Elle a cinq ans de moins que son mécène. La benjamine Simone Téry
nait en 1897, trente-et-un ans plus tard, en plein cœur de l’affaire
Dreyfus.
L’écart d’âge au moment de l’obtention de la bourse est aussi
important. Lorsqu’elle ferme ses malles, Jeanne François a l’âge
vénérable de quarante-six ans quand ses collègues les plus jeunes, la belle
Marguerite Glotz et l’ambitieuse Marie Elichabé, embarquent à
vingtquatre ans à peine pour leurs périples.
De même, un quart de siècle sépare la première bourse féminine
Autour du monde attribuée en 1905, quand le capitaine Ferber installe un
moteur Peugeot de douze chevaux sur un planeur et le retour de la belle
cavalière Marcelle Pardé, ultime lauréate en 1930, quand Jean Mermoz
effectue la première liaison postale transatlantique. Pour sa part, le
mécène subit lui aussi la course du temps et vieillit au fil de leurs
voyages, âgé de quarante-cinq ans en 1905, il est un vieil homme de
soixante-et-onze ans en 1931.

La moyenne d’âge des Voyageuses constante est plus élevée que
celle leurs collègues masculins. Quand Anna Amieux et la chaleureuse
Pierrette Sapy se rendent au Havre, leurs passeports diplomatiques à la
main, elles sont âgées de trente-quatre ans. Leurs co-lauréats ont
vingtcinq et vingt-sept ans. La norme de la maturité féminine est le gage d’un
voyage lointain en sécurité. Les bourses albertines ne sont guère
aventureuses en la matière, octroyées à des enseignantes d’expérience et
vieillissantes. La trentaine est la norme kahnienne. Les deux bénéficiaires
les plus jeunes, la belle Marguerite Glotz et l’ambitieuse Marie Elichabé,
18
sont autant d’exceptions de vingt-quatre ans que les deux Albertines
quarantenaires, la belle cavalière Marcelle Pardé, trente-neuf ans et la
doyenne en toutes circonstances Jeanne François, quarante-six ans.
Les lauréates vieillissent avant la Première Guerre, car les bourses
continuent d’être attribuées quand le nombre d’enseignantes stagne faute
de création de nouveaux lycées féminins. La commission puise dans un
vivier qui peine à se renouveler. Seuls l’après-guerre, l’harmonisation des
programmes et l’ouverture à un même baccalauréat pour les deux sexes,
en 1924, entrainent une explosion du public secondaire féminin et, avec
elle, la création de nouveaux établissements suivie d’une nouvelle vague
de recrutement.

Les Voyageuses sont le reflet de l’enseignante de leur temps,
parcourant l’Hexagone, affrontant seules la vie publique et modifiant,
année après année, l’image des femmes non accompagnées. Elles
partagent aussi l’expérience des séjours dans le cadre de bourses d’études
en Europe, garantie de leur autonomie et leur maitrise d’une langue
étrangère. La bourse David-Weill, permettant de séjourner un an à
l’étranger dans un cadre universitaire, distingue la dévouée Jeanne Darlu,
la fougueuse Marguerite Clément, la géographe Anna Main et l’originale
Marie Marfaing parties une année en Grande-Bretagne. L’aventureuse
Madeleine Mignon, la charmante Alice Lapotaire et la sportive Jeanne
Collet découvrent l’Allemagne quand la benjamine Simone Téry séjourne
en Irlande. La méritocrate Eugénie Poulin est titulaire de deux bourses
plus courtes lors des congrès archéologiques d’Athènes, en 1904, et du
Caire, en 1909.

Les critères d’attribution de la bourse Autour du monde
rassemblent en apparences les Albertines ; formation, emploi,
occupations, polyglottisme, habitude précoce des déplacements solitaires
et de l’installation dans des villes inconnues au gré de leurs mutations.
Mais si les vingt-sept Voyageuses sont bien les représentantes d’un
microcosme institutionnel, leurs identités et leurs vies personnelles,
qu’elles soient celles de « vierges » de la république, de veuves, de
divorcées, de mère de familles nombreuses, d’épouses d’hommes de plus
de dix ans leurs cadets ou de reporters de guerre multiamoureuse, disent
leurs multiples compréhensions du monde.

19
Naître, vivre et mourir


Les vingt-sept Albertines naissent entre 1866 et 1897, Jeanne
François, la doyenne, avec la fin de la Guerre de Sécession et la
benjamine Simone Téry, quand les cendres de l’incendie du Bazar de la
Charité fument encore. Trente-et-un ans les séparent, une génération.
Les plus âgées Pionnières de l’enseignement secondaire féminin ont l’âge
d’être les mères de leurs Héritières. La décennie de 1880 est la plus
représentée avec plus de la moitié des Albertines. L’année 1883 voit
naître, à elle seule, quatre lauréates. Neuf d’entre elles naissent avant
1885. La décennie suivante ne compte que quatre Voyageuses. La
benjamine Simone Téry, née en 1897, est tout aussi isolée que la doyenne
Jeanne François, née en 1866.

Quand la brillante Anna Amieux sort de l’École de Sèvres en
1892, son père Isidore est depuis quarante-et-un ans au service de la Compagnie
des chemins de fer PLM, Paris-Lyon-Marseille, où il est chef de section de la voie. Il
est âgé trente-huit ans lors de la naissance de sa fille ainée. Sa femme,
Marie, a vingt-neuf ans. Le couple est le reflet des comportements
matrimoniaux du temps, où l’épousée retranche dix ans à son mari, ce
qui est aussi le cas des parents de la grande Gabrielle Nepveu, de la
déterminée Louise Bourquin, de l’aventureuse Madeleine Mignon et de
l’originale Marie Marfaing, leurs mères sont âgées de vingt-trois à
vingtneuf ans. Seul le père de la dévouée Jeanne Darlu, Alphonse, âgé de
vingt-quatre ans est le cadet, de quatre années, de son épouse.
Un cinquième des Voyageuses partage la caractéristique d’être né
de parents âgés, ou d’un père âgé. Les parents de la persévérante Marie
Rose Pairard sont les plus âgés. Elle naît lors du retour d’âge de sa mère,
âgée de quarante-et-un ans. Son père, Jean-Baptiste, a déjà cinquante-six
ans. La famille de la charmante Alice Lapotaire allie deux particularités,
un père d’âge mûr, Rémy, lieutenant de vaisseau, âgé de trente-neuf ans,
et une jeune mère, Hélène, vingt-cinq ans.

À l’opposé, près du tiers des Voyageuses a de jeunes parents.
La fougueuse Marguerite Clément a une mère à peine majeure le
jour de sa naissance. Son époux a vingt-sept. Ils sont les parents les plus
jeunes, avec ceux de la belle cavalière Marcelle Pardé, âgés
respectivement de vingt-deux et vingt-six ans. La famille de la belle
Marguerite Glotz est à la même aulne ; sa mère, la très courtisée Laure
Lévy, cousine d’Albert Kahn, a une vingtaine d’années et son jeune
20
époux, le brillant historien Gustave Glotz, vingt-quatre ans. Dès qu’il est
titulaire de l’agrégation, Gustave, comme Julien Darlu avant lui, peut
s’installer et convoler avec son aimée.

Quatre Albertines sont orphelines de l’un de leurs parents. La
suffragiste Marguerite Mespoulet, la pragmatique Edmée Hitzel et la
délicieuse Eileen Power perdent leur mère ; Marguerite a dix ans, Eileen
quatorze et Edmée un âge approchant. La persévérante Marie Rose
Pairard perd son père, âgé, et travaille pour subvenir à ses besoins et à
ceux de sa mère. Les deuils touchent indifféremment familles aisées ou
modestes.
La Britannique Eileen Power affronte une adversité sociale
antérieure à la disparition maternelle prématurée. Fille ainée d’un lord,
l’avenir s’annonce tout tracé pour la jolie Eileen, quand Philip Ernest Le
Poer Power est arrêté et emprisonné pour fraude en 1891, jetant
l’opprobre et la ruine sur son nom et sa famille. L’Albertine a deux ans.
Sa mère déménage avec ses filles en bas âge. Elle décède douze ans plus
tard, de tuberculose, laissant trois orphelines, recueillies par leur
grandpère qui vit à Oxford.

Les Voyageuses représentent un large panel de la réussite
républicaine, à la fois ascension par la méritocratie pour les plus humbles
et reconduction des élites de l’enseignement. Onze lauréates sont issues
de familles modestes pour qui l’éducation, progrès social offert par le
nouveau régime, sauve leurs enfants, mal dotées, mais sages et
méritantes, de l’indigence ou d’un mauvais mariage.
Filles d’artisans, de fonctionnaires, d’employés ou de
commerçants, elles gravissent l’échelle de la réussite. Leur tenue
impeccable fait d’elles les symboles d’une partie du peuple de France
intégrant les rouages de l’administration jacobine. Leur distinction est
louée et tient du miracle. L’ambitieuse Marie Elichabé, fille d’un
boulanger et d’une institutrice des Basses Pyrénées venus s’installer à
Paris, est boursière au tout nouveau lycée Victor Hugo, durant cinq ans,
avant de partir préparer son entrée à l’École de Sèvres au lycée Fénelon.
L’exotique Anna Cartan est la dernière fille d’un forgeron
maréchalferrant et d’une tisseuse. Jean Baptiste et Mélanie Pairard sont mouliniers
de soie. Eugène et Louise Main sont fabricants de cuivrerie. La
chaleureuse Pierrette Sapy est fille de limonadiers de Saint-Etienne. Le
père de la fougueuse Marguerite Clément est représentant et sa jeune
mère ouvrière typographe. La brillante Anna Amieux et la doyenne
Jeanne François sont les filles d’employés des voies à la Société de chemins
21
de fer, Paris-Lyon-Marseille. La pragmatique Edmée Hitzel, comme la
charmante Alice Lapotaire, est fille de militaire. Son père, enfant légitimé
et modeste officier, élève seul ses six enfants. L’ibérique Mathilde Pomès est
la seule a être fille de cultivateur.
Quatre Voyageuses sont issues de familles d’instituteurs. Marie
Elichabé, la double agrégée Jeanne Renauld, l’ingénieuse Lucy Nicole et
l’originale Marie Marfaing suivent ainsi la voie de la réussite éducative
institutionnelle ouverte par leurs parents. Trois jeunes femmes sont filles
de fonctionnaires d’un rang un peu supérieur. Le père de la déterminée
Louise Bourquin est inspecteur
primaire, celui de la patriote Rachel
Allard est directeur des contributions et
celui de la belle cavalière Marcelle Pardé
est inspecteur des eaux et forêts.
Signature de Jeanne Darlu, 1923.
Enfin, cinq d’entre elles sont F/17. Dossier Jeanne Darlu.
Archives nationales. les filles de professeurs agrégés,
parfois docteurs de l’Université,
reproduisant les cadres de l’élite enseignante.
La famille de la dévouée Jeanne Darlu vit une
success-story républicaine à l’échelle de l’Instruction
publique. Son grand-père, professeur de collège et
fervent républicain, est en disgrâce durant le Second
Empire. Son père, Alphonse, orphelin à dix-huit ans,
est le seul soutien de sa mère et de sa sœur. Il travaille,
prépare l’agrégation de
Alphonse Darlu, 1907. philosophie tout en
In Jubilé des lycées - collèges de jeunes rêvant d’épouser l’élue
filles et de l’École normale de Sèvres. de son cœur, la tendre
Librairie Félix Alcan.
Marguerite Quentin. En
1872, à vingt-trois ans,
le jeune homme est lauréat du concours dont il est major ex aequo.
Moins d’un an plus tard, en Dordogne, nait Jeanne. Alphonse est muté à
Paris au lycée Condorcet. L’Albertine a douze ans quand Marcel Proust
intègre la classe de son père. L’auteur de la Recherche du temps perdu écrit de
lui : Le grand philosophe dont la parole inspirée, plus sûre de durer qu’un écrit, a, en
moi comme en tant d’autres, engendré la pensée. L’élève admire, en son maître,
sa foi et sa confiance dans le progrès de l’esprit. Dix ans plus tard, Alphonse est
nommé professeur à l’École féminine de Sèvres. La même année, en
1894, Jeanne obtient l’agrégation de Lettres sans être passée par la
vénérable institution. Alphonse, décrit comme un homme d’honneur et de
22
conscience, est nommé inspecteur général en 1901. Sa fille enseigne alors au
lycée de Tours.
De moindre envergure, mais avec une aura certaine, François
Mespoulet, angliciste et père de la suffragiste Marguerite, est le collègue
d’Alphonse Darlu au lycée Condorcet. Venu de son Lot natal à Paris, il
reçoit Bergson, ami d’Albert Kahn, dans son salon.
La belle Marguerite Glotz et la sportive Paule Collet sont filles
d’universitaires. Le père de Marguerite, Gustave Glotz, est un brillant
professeur d’histoire antique à la Sorbonne. Celui de Paule, Jean Collet,
doyen de l’Université de Grenoble au début du siècle, est un brillant
astronome. Angélique, son épouse, est quant à elle professeure agrégée
de sciences. Paule, leur fille, est docteure en sciences physiques, sept ans
avant son tour du monde.
La grande Gabrielle Nepveu est la seule Albertine fille de
médecin, son père, Gustave, est un brillant professeur de médecine et le
découvreur du bacille d’érysipèle. Issu d’une vieille famille d’Arras, interne des
hôpitaux de Paris, parti un an à Berlin en 1868-1869, de retour en France
à la veille de la guerre, il soutient sa thèse de doctorat. Médecin au Val de
Grâce lors du Siège de Paris, il est chirurgien aux Magasins Réunis
pendant la Commune. Son épouse, Charlotte Sayons, est la fille de
l’écrivain André Sayons, et son oncle est l’un des professeurs d’histoire
de la Faculté de Besançon. Gabrielle a quatre frères et sœurs.
L’ascension sociale par le professorat est une réalité pour les filles
d’instituteurs s’élevant au-dessus de la condition de leurs pères, mais la
dévouée Jeanne, la belle Marguerite et la sportive Paule, font moins bien
que leurs pères, leurs frères ou leurs beaux-frères universitaires,
cantonnées toute leur carrière à l’enseignement secondaire. Leur statut de
femmes fait d’elles, dans la tradition du temps, les soutiens de leurs
pères, veufs vieillissants, comme elles furent les assistantes de leurs
travaux.

Cinq Albertines ont une mère exerçant une profession, quelle
que soit leur condition sociale. Eugénie Giron, limonadière, a trente ans
à la naissance de sa fille ainée la chaleureuse Pierrette Sapy. Mariée à
vingt-sept ans à Jean Sapy, son ainé de cinq ans, elle travaille avec son
époux à la prospérité de leur commerce.
Madeleine, mère de l’ambitieuse Marie Elichabé, est institutrice,
Hortense, mère de la fougueuse Marguerite Clément, typographe,
Andrée, mère de la benjamine Simone Téry, journaliste, Angélique, mère
de la sportive Paule Collet, enseignante de sciences, agrégée en 1892 la
même année que la brillante Anna Amieux, Sylvie, mère de Mathilde
23
Pomès, travaille sur l’exploitation familiale menée par François son
époux, un homme avec quelque instruction, beaucoup de finesse et l’esprit le plus
faux du monde. Toujours à la surface des choses, rêveur, abstrait au fond, un égoïste.

Les grands-pères de la charmante Alice Lapotaire et de la belle
cavalière Marcelle Pardé accèdent à des postes politiques et de haute
administration locale. Alice jouit de l’aisance familiale acquise depuis
plusieurs générations. Son grand-père maternel Charles Loiseau, maire
du IVe arrondissement, est médecin lors du siège de Paris et participe à
la répression de la Commune comme il avait participé, vingt-trois ans
plus tôt, à la répression des soulèvements de juin 1848. Le grand-père
maternel de Marcelle, Edmond Leboeuf, siège dans le fauteuil préfectoral
de Limoges, durant trois ans, à partir de 1883.

Les parents de Simone Téry sont les plus
atypiques, tout en étant des prototypes des
nouvelles élites issues des bouleversements
médiatiques de la fin du siècle, vivant de leurs
écrits journalistiques. Caroline Jacquet de la
Verryère, alias Andrée Viollis, de la génération
d’Anna Amieux, fille d’avocat, passe son
baccalauréat grâce à une dérogation, avant de
s’inscrire à l’université. Licenciée,
Seule en Russie, Andrée Viollis. elle rejoint la Fronde, journal de
1927, année où Simone Téry, sa fille, Marguerite Durand, exclusivement
est lauréate de la Bourse Autour du monde.
rédigé par des femmes. Elle se marie
à Gustave Téry qui a suivi une carrière d’agrégé de philosophie. Leur fille
Simone a deux ans quand Gustave postule, en vain, à la deuxième bourse
Autour du monde en 1899. En 1904, après avoir démissionné de
l’éducation nationale, Gustave fonde le journal l’Oeuvre. Simone a sept
ans. Le couple se sépare, et en 1905, Andrée se remarie au romancier
Jean Viollis dont elle a deux autres filles. Femme de gauche, Andrée
poursuit sa carrière dans le grand reportage à partir de 1914 et s’engage
dans l’entre-deux-guerres dans la lutte antifasciste. La benjamine Simone
Téry est la fille de deux parents brillants aux engagements sociaux et
politiques très marqués ; un père directeur d’un journal pacifiste à
l’antisémitisme croissant, rallié à Maurras et menant campagne contre
Marie Curie, et une mère militante féministe antifasciste. Fille de parents
divorcés, elle est membre d’une famille recomposée de quatre enfants,
cellule familiale atypique, fréquentant des réseaux sociaux et intellectuels
24
différents des autres Albertines. L’agrégation et quelques années
d’enseignements sont ses seuls points communs avec ses consœurs.

Les prénoms des Voyageuses révèlent la mode du temps, la
région qui les a vues naître ou une part de l’histoire familiale. La
méritocrate Eugénie Poulin, née en 1877, a pour prénom un vestige du
Second Empire, de la fidélité au bonapartisme ou de l’amour de ses
parents pour les violettes. Les prénoms en vogue sont courants. Quatre
d’entre eux, incontournables et indémodables, sont portés par les deux
générations kahniennes. Anna, devenue un plus urbain Anne, est portée
par trois Voyageuses issues de milieux modestes ; la brillante Anna
Amieux, fille d’un employé des voies, l’exotique Anna Cartan, fille de
forgeron et la géographe Anna Main, fille d’un fabriquant de cuivrerie.
Trois Marie, de tous milieux, voyagent autour du monde. Toutes trois
trouvent époux, parmi elles l’ambitieuse Marie Elichabé pousse
l’extravagance jusqu’au divorce.
Quatre Marguerite, des Héritières, suivant la mode de leur
génération, sont issues de milieux très différents ; les militantes pour le
suffrage des femmes, Marguerite Mespoulet et Marguerite Clément, la
belle Marguerite Glotz et l’épouse de peintre Marguerite Méheut.
La modernité, de la fin des années 1890, s’affirme avec Simone
Téry la benjamine et Marcelle Pardé la cavalière émérite.
Les Voyageuses aux prénoms uniques s’inscrivent dans des
traditions régionales ou dans l’histoire familiale telles Pierrette, Gabrielle,
Jeanne, Madeleine, Mathilde, Paule, Alice, Gabrielle et Louise. La
pragmatique Edmée Hitzel est la fille d’Edmond. L’ingénieuse Lucy
Nicole, fille d’instituteurs des Vosges a un prénom tout exotique fleurant
bon l’outre-Manche.

Les Voyageuses sont filles des villes, quelle que soit la modestie
des bourgs qui les voient naître ; Dolomieu, Bourgoin, Saint-Barthélemy,
Cerdon. Seules cinq d’entre elles sont originaires de petits villages des
marches de la République ; Lescury, Larrau, Saint-Jean d’Hérans,
Senones, Lassur. Véritables résumés de l’histoire de la population
française de 1850 à 1900, les Voyageuses viennent des régions les moins
industrialisées où la réussite passe par l’instruction et l’installation à Paris.
Parmi les Pionnières, une seule Parisienne, Gabrielle Nepveu, née
de parents venus de province. Le recrutement provincial de
l’enseignement secondaire féminin est à l’image des provinces
protestantes et des départements acquis de longue date à la république
dont les populations sont les premières à intégrer les lycées féminins
25
publics. La doyenne Jeanne François et la méritocrate Eugénie Poulin
sont Nivernaises, la brillante Anna Amieux arrive de Lyon, la chaleureuse
Pierrette Sapy de Saint-Etienne, la dévouée Jeanne Darlu d’Aquitaine,
l’aventureuse Anna Cartan et la patriote Rachel Allard de l’Isère comme
la belle cavalière Marcelle Pardé, une génération plus tard.
Les Héritières, contemporaines de Marcelle, sont plus
Parisiennes, reflet d’une ville drainant une foule de provinciaux et de
migrants cherchant fortune dans la capitale cosmopolite de la fin du
XIXe siècle, tels les parents de la benjamine Simone Téry, de la
suffragiste Marguerite Mespoulet et de la charmante Alice Lapotaire.
L’enseignement féminin, comme la Ville lumière, s’enrichissent d’une
population venue d’un grand sud-ouest et des provinces perdues. La
belle Marguerite Glotz et la pragmatique Edmée Hitzel viennent
d’Alsace. Le père d’Edmée a fui la conscription allemande en 1872. Les
régions de montagnes ou rurales sont très représentées. Faute de trouver
un emploi ou un mari, les jeunes gens désertant peu à peu les cantons,
les jeunes femmes intègrent l’enseignement. L’ingénieuse Lucy Nicole est
née dans les Vosges, la géographe Anna Main dans l’Ain, la persévérante
Marie Rose Pairard dans la Drôme, l’originale Marie Marfaing dans
l’Ariège, l’ibérique Mathilde Pomès dans les Pyrénées.

Venues des quatre coins de l’Hexagone, outre leur talent, les
Albertines bénéficient de l’aide de précieux alliés. La famille, puissant
faire-valoir, est le premier des soutiens. Lorsque les pères défaillent, les
frères font jouer leurs appuis.
En 1908, la grande Gabrielle Nepveu, trente-et-un ans, quelques
mois après son tour du monde entre dans la course aux postes parisiens.
Monsieur Bénari, chef de l’expédition arctique française, me recommande d’une façon
toute spéciale la sœur de l’un des officiers du « Jacques Cartier », Mademoiselle
Gabrielle Nepveu, professeur au lycée de Lyon qui sollicite sa nomination à Paris.
Mademoiselle Nepveu est la fille de Monsieur le Docteur Nepveu, ancien professeur à
la faculté de médecine de Marseille, aujourd’hui décédé, qui a attaché son nom à la
découverte du bacille de l’érysipèle. Recommandation arctique et filiation
projettent Gabrielle jusqu’aux treillages de la tour Eiffel.
L’exotique Anna Cartan bénéficie, elle aussi, des appuis de son
frère Élie, brillant professeur de mathématiques à l’université. La bourse de
recherche de mademoiselle Cartan lui a été attribuée à Nancy où son frère est
professeur à la faculté : son frère est un excellent mathématicien récemment marié qui
s’est toujours beaucoup occupé d’elle et qui s’en préoccupe à tous les points de vue. S’il
t’est possible de te passer d’elle, je crois donc que tu feras une bonne action en lui
26
faisant rendre sa bourse. Il va de soi que nous ne nous plaindrions pas si tu en faisais
autant pour Mademoiselle Feyris.
Aucune des deux postulantes ne voit sa bourse prolongée. Anna
part diffuser la bonne parole républicaine au collège de Poitiers, mal
lotie, au regard des mœurs du temps préférant savoir ces jeunes femmes
au plus proche de leurs familles. Les enseignantes ne manquent pas
d’utiliser l’argument à leur avantage pour obtenir les postes qu’elles
désirent.
La chaleureuse Pierrette Sapy travaille, entre 1895 et 1898, au
Puy, l’une des marches de la République. Elle demande à rejoindre
SaintEtienne où vit sa famille et où elle convoite un poste plus intéressant. En
cette fin du XIXe siècle, le recteur soutient la demande au nom des
bonnes mœurs. La réalisation du vœu formulé permettrait à Mademoiselle Sapy de
continuer sa carrière, tout en vivant dans sa famille, ce qui est l’idéal pour un
professeur-femme : j’exprime un avis favorable, malgré la proximité de Saint-Etienne,
parce qu’une jeune fille de 24 ans sera toujours mieux dans sa famille que vivant
seule. Pierrette est nommée au plus près de sa famille dès 1898 et rejoint
Paris en octobre 1900. La Stéphanoise fait partie des cinquante millions
de visiteurs de l’exposition universelle Bilan du siècle. Le pont Alexandre
III, flambant neuf, a six mois.

Faire-valoir, la parentèle des Voyageuses, qu’elles soient
célibataires ou mariées, vit aussi souvent à leurs dépens. Leurs sœurs,
frères, neveux, nièces et parents vieillissants bénéficient de leurs
largesses. Pionnières et Héritières ont à peine les ailes déployées qu’elles
sont chargées de famille.
En 1925, Jeanne Renauld, âgée de quarante-deux ans, célibataire,
professeure agrégée, assiste son père, ancien instituteur devenu aveugle.
La dévouée Jeanne Darlu et la belle Marguerite Glotz sont les assistantes,
jusqu’à la fin de leurs jours, de leurs pères. Marguerite est la fidèle confidente
des travaux de son père, quand sa jeune sœur est la compagne vigilante de ses voyages.
Ces responsabilités limitent leurs déplacements et leurs rêves de
promotion. L’exotique Anna Cartan, en 1923, à quarante-cinq ans, prend
son billet pour le voyage en Dauphiné où l’attend, à chaque fin de trimestre, sa vielle
mère. L’attachement filial aux mères vieillissantes est vif. Il est aussi le
gage d’un long célibat plus qu’à son tour définitif. La patriote Anna Main
en 1914, soutient sa mère par son travail. Elle a trente-et-un ans. La double
boursière Madeleine Mignon a, de 1914 à 1920, jusqu’à ses trente-huit
ans, un ascendant à charge. Cet ascendant à peine disparu l’aventureuse
Madeleine convole en justes noces avec André Alba, brillant professeur
de lettres de douze ans son cadet. Le décès du parent dont elles gèrent la
27
fin de vie est souvent le signal d’une rupture, fuite des souvenirs et, plus
qu’à son tour, véritable libération.
Même mariée, selon l’usage du temps, les Voyageuses accueillent,
chez elles, leurs parents vieillissants. En 1923, Rémy, Charles, Alexis
Lapotaire, né à Nantes en 1845, lieutenant de vaisseau, sur Le Requin, Le
Turenne, la Provence, officier de la Légion d’Honneur, meurt chez sa fille, la
charmante Alice, à soixante-dix-huit ans. La belle cavalière Marcelle
Pardé est très attachée à ses deux parents jusqu’à leur mort, en 1943, et
n’hésite pas à parcourir la distance entre Dijon et Beauvais le plus
souvent possible pour les rejoindre. Y compris pendant l’Occupation.

La famille large des Albertines est faite de neveux, dont les
célibataires ou les épouses sans enfants prennent en charge l’éducation,
auxquels elles s’attachent et dont elles sont souvent les marraines. Ils les
paient parfois de retour.
La chaleureuse Pierrette Sapy, libre
penseuse, est la marraine de sa nièce,
Germaine, qu’elle suit ainsi que les quatre
enfants de sa sœur cadette Catherine.
Témoin au mariage de sa filleule, en 1920,
elle décède chez ses petits-neveux. Pierrette
est le soutien constant de sa sœur, veuve en
1916, et de ses enfants.
L’exotique Anna Cartan est très
proche de son frère ainé Élie. Elle a une
véritable adoration pour ses quatre neveux.
Anna adresse quelques mots depuis les
États-Unis avant de partir à Cuba à Henri,
Anna Cartan
quatre ans, et Jean, trois ans. J’embrasse bien et sa nièce Hélène, 1920.
fort mon petit Kiki et mon petit Jean, je leur Archives familiales Cartan.
enverrai des cartes postales de mes nouveaux
bateaux, mais ces bateaux seront plus petits que le premier et peut-être jouirai-je cette
fois du mal de mer. Sa belle sœur est enceinte de Louis qui nait en 1909.
Henri, Louis et Hélène, leur sœur cadette née en 1917, sont tous trois de
brillants scientifiques comme leur père Élie et leur tante Anna. Jean est
musicien. Toute la famille se réunit pendant les vacances à Dolomieu
près de la mère d’Élie et d’Anna. L’Albertine assure durant la Première
Guerre une aide à ses nièces, filles d’un autre de ses frères. Charge de
famille, 1916-1917, deux nièces. 1917-1918, trois nièces.

28
La pragmatique Edmée Hitzel a cinq frères et sœurs. La brillante
Anna Amieux a deux frères cadets et une sœur, la suffragiste Marguerite
Mespoulet deux frères, l’aventureuse Anna Cartan est la benjamine d’une
fratrie de quatre enfants. Leurs familles sont fières de ces femmes, de
leur réussite, tout en les cantonnant aux marges sociales. En 1906, la
lettre que la chaleureuse Pierrette Sapy, inquiète d’une catastrophe
maritime éventuelle, écrit, depuis Halifax à sa sœur, en est l’écho.
J’ai pensé que vous ne vous consoleriez pas les uns ou les autres de la pensée
de m’avoir encouragée à ce voyage que j’entreprenais avec si peu d’enthousiasme. Et
c’est pour prévenir ces regrets, qu’aujourd’hui, je décide de t’écrire. Non, ma chère
Catherine, quoiqu’il m’arrive ne regrettez pas ce qui est fait. Ce voyage m’a donné
beaucoup de plaisir. Soyez bien certains que votre affection, exprimée ou non, m’a été
constamment un soutien et un réconfort, que les bonnes nouvelles, de Lorette ou de
Saint-Etienne, et le sentiment que vous vous aimez bien tous, que vous êtes unis, que
vous êtes heureux, ont été pour moi un fonds de perpétuelle confiance. Si vous me
perdiez, dites-vous que vous m’avez donné tous beaucoup de joie jusqu’à la fin et que
la pensée que vous verrez heureusement grandir vos beaux enfants est celle sur laquelle
j’aime le mieux à m’arrêter.
Seize des Albertines sont célibataires, onze se fiancent et dix se
marient à un âge tardif, seules cinq ont des enfants.




Etudes, enseignement secondaire, justes noces et maternités ne
font guère bon ménage entre 1882 et 1913. Si le mariage peut être
compréhensible pour les répétitrices, convenable pour les certifiées,
toléré à la rigueur pour les agrégées, la maternité est incongrue et sa
multiplicité est alors une aberration. Être mère est au mieux une faute, au
pire une trahison. Sur la plus haute marche de la hiérarchie de
l’Instruction publique, biberons et carrières sont incompatibles, ainsi les
Albertines devenues directrices sont toutes célibataires. À corps perdu,
enseignantes agrégées et directrices se dévouent à leur tâche, à leurs
parentèles, à leurs élèves et à l’Instruction publique.
Le célibat leur est si bien attaché, qu’à force de traversées
transatlantiques, la fougueuse Marguerite Clément, de retour en France,
annote Sélibataire, mixte du très anglo-saxon single et de l’hexagonal
célibataire. L’image surannée, vite caricaturée de vieilles filles sèches ou
acariâtres, a la vie dure. Le temps a tôt fait de juger celles qui vivent en
29
moniales de la République. Plus que le célibat, l’avancée en âge crée la
raideur que la société stigmatise plus aisément sur ses éléments isolés.

Deux Pionnières s’autorisent à convoler, la doyenne Jeanne
François et la grande Gabrielle Nepveu. Les Héritières trouvent pour
moitié des époux, les temps ont changé. Leurs noces ont lieu au tournant
de la trentaine.
Deux Héritières font des rencontres amoureuses, officialisées ou
non, qui n’aboutissent pas à des noces. La belle cavalière Marcelle Pardé
se lie, pendant la Première Guerre, à un soldat américain. Partie aux
États-Unis, l’Albertine voit son amour en épouser une autre. La
délicieuse Eileen Power se fiance un an, en 1931, avec le dandy Reginald
Fleming Johnston, précepteur de Puyi, fréquenté pour la première fois
lors de son voyage albertin en 1921. Elle rompt ses fiançailles et lui
refuse à nouveau sa main quand il vient la lui demander une seconde fois
en Angleterre dix ans plus tard. La Voyageuse convole, en 1937, à
quarante-huit ans, avec Michael Moissey Postan, né en Bessarabie, de dix
ans son cadet et son étudiant préféré.
Eileen est des dix boursières mariées auxquelles s’ajoutent la
déterminée Louise Bourquin et la fidèle Marguerite Méheut qui
bénéficient de la bourse Autour du monde en accompagnant leurs époux.

Célibataires ou
mariées, aux premières
heures de l’enseignement, la
moralité des enseignantes
doit être sans tache. Trouver
un époux, sans paraître à
l’affût, est un exercice Signature de Jeanne François-Antoine.
F/17. Dossier Jeanne Antoine. complexe, réussi, en 1900,
Archives nationales. par la doyenne Jeanne
François, malgré ses trente-huit ans. Mademoiselle François vient de se marier
avec un cultivateur aisé de Charleville, Monsieur Antoine fils.
Plus d’un tiers des Voyageuses se marie ce qui est au-dessus de la
moyenne des mariages pour leurs collègues agrégées. Parmi elles, deux
atypiques, l’aventureuse Madeleine Mignon, trente-huit ans, et la
délicieuse Eileen Power, quarante-huit ans, épousent des hommes de
plus de dix ans leurs cadets. Les Albertines se marient sur le tard, entre
trente-deux et trente-huit ans, exception faite de l’ambitieuse Marie
Elichabé mariée à vingt-six ans et de la délicieuse Eileen Power à près de
cinquante ans.
30
Leurs époux sont pour moitié enseignants, surtout à l’université
ou en classes préparatoires. Les autres heureux élus sont un médecin
humaniste fantasque, deux agriculteurs, un ingénieur-industriel et un
poète engagé.

L’âge tardif au mariage, pour une femme alors, explique que plus
de la moitié des épousées n’ait pas d’enfants. Cependant jeunesse
n’équivaut pas à maternité comme les mariages tardifs ne sont pas
toujours stériles. Les deux mariées les plus jeunes, l’ambitieuse Marie
Elichabée et la déterminée Louise Bourquin n’ont pas d’enfant ; la
première divorce après dix ans de mariage et la seconde est veuve à
trente-deux ans.
Quatre Voyageuses connaissent les joies de la maternité.
La grande Gabrielle Nepveu-Baulig a un fils, né un an après son
mariage, l’originale Marie Marfaing a deux fils, nés à deux ans
d’intervalle. Leurs collègues, la persévérante Marie Rose Pairard et la
charmante Alice Lapotaire, malgré leurs trente-deux ans, sont à la tête de
familles nombreuses de quatre et cinq enfants. Marie Rose, en six ans,
entre ses trente-quatre et ses quarante ans, a quatre enfants, dont trois
sont encore vivants en 1944. Sa co-lauréate en 1913, Alice, donne
naissance en six années à cinq enfants, entre ses trente-trois et ses
quarante ans.
Les Voyageuses mariées échappent à la mort en couches, mais
sont confrontées aux affres des fausses couches, à la perte d’enfants
mort-nés ou décédés en bas âge. En 1902, la doyenne Jeanne François
subit de violentes peines intimes, après deux ans de mariage, à trente-sept
ans. La déterminée Louise Bourquin est absente quelques mois en 1911,
peu après son mariage. La persévérante Marie Rose Pairard perd son
dernier bébé en Corée. Elle a quarante ans.

Les mariées sont presque toutes des femmes actives, ce qui
interpelle les plus conservateurs de leurs chefs pour qui mariage vaut
réclusion domestique. En 1900, lors des noces de Jeanne François, le
recteur note, elle paraît avoir l’intention de conserver ses fonctions. Seule la
charmante Alice Lapotaire mariée, en 1916, à Robert Cosnard, agriculteur à
la Prévière par Pouancé dans le Maine et Loire, maire de sa commune, exploitant par
métayage, prend un congé d’inactivité de dix-sept ans jusqu’en 1933.
Deux de ses collègues interrompent leur carrière le temps
d’obtenir une mutation près de leur époux. La persévérante Marie
Marfaing est un an sans activité après avoir épousé Jacques Languepin à
Paris en 1920, ingénieur et industriel. En poste depuis un an à Reims, elle
31
accumule les congés d’inactivité jusqu’à l’obtention d’une délégation au
ministère des Affaires étrangères au service d’Information et de Presse, dans la
Société d’Études de la Presse étrangère. Effectuant des travaux de traduction de presse
étrangère, notamment des bulletins de la presse américaine.
La charmante Gabrielle Nepveu devenue l’épouse d’Henri Baulig
prend, pour les mêmes raisons, un congé d’inactivité de sept ans après
son mariage en octobre 1910.
La persévérante Marie Rose
Pairard n’a pas fini son voyage
Autour du monde, qu’elle épouse
Edme-Henri Gallois
interprètechancelier à l’ambassade de France à
Tokyo. Mise en disposition de
son poste à Saint-Etienne,
l’Albertine est nommée
professeure au lycée de jeunes
filles nobles de Tokyo ; la
guerre est déclarée depuis une
semaine.
Un mariage contracté
sur le lieu de leur affectation
simplifie les désagréments
administratifs. Madame Antoine
vient de se marier de façon très
honorable à Charleville même.
Marie Rose Pairard et Edme Gallois L’ambitieuse Marie Elichabé fait
1920, sept ans après son tour du monde, une rencontre amoureuse dans
quinze jours avant la naissance le cadre de son établissement.
de son troisième enfant, Simone.
Souffrante en 1909, le docteur Marie Rose a trente-neuf ans.
du lycée Maurice Baigne, son Musée départemental Albert-Kahn.
ainé de treize ans, signe son arrêt
maladie de deux semaines. En 1914, à la veille de la guerre, Marie est
aujourd’hui mariée depuis quatre ans à un médecin de Besançon, le médecin du
lycée.

Un tiers des onze épousées connaissent un mariage court ; deux
sont veuves, une décède et deux divorcent. La doyenne Jeanne François
fête à peine ses noces de froment qu’elle porte le grand deuil. En 1904,
Jeanne est toujours vaillante, toujours active et dévouée, et Dieu sait si depuis quatre
ans les épreuves ne lui ont manqué ! Elle vient de perdre son mari et a cherché le peu
de consolation qu’elle pouvait trouver dans un redoublement de zèle.
32
À quarante-et-un ans, commence pour elle un veuvage de
quarante-quatre ans. Sa collègue, la déterminée
Louise Bourquin, est veuve a trente-deux ans,
après sept ans de mariage. Elle écrit jusqu’à sa mort
: Veuve. Profession de l’époux, ancien élève de l’École
normale Supérieure, agrégé de lettres, mort pour la France
en 1915. Deux ans après le décès de Louis,
l’inspecteur note : Veuve de guerre d’un mari qui avait
l’esprit aussi distingué que le sien, Madame Bourquin est
Louis Bourquin, demeurée vaillante. Son zèle et son influence sont à la hauteur
1915. L’illustration de sa conscience. J’ai pu observer l’union profonde de cœur et
In Tableau d’honneur. d’esprit qui existait entre Madame Bourquin et son époux.
Louise est veuve quarante-et-un
ans, jusqu’à son dernier souffle, comme
nombre d’autres veuves de guerre, par
amour sans doute, mais aussi parce que
les candidats au mariage sont rares après
Signature de la saignée de la Grande Guerre.
Louise Bourquin
F/17. Dossier Louise Bourquin.
Archives nationales.

L’ambitieuse Marie Elichabé est atypique avec un divorce au
terme de dix années de mariage, en un temps où la morale réprouve la
rupture de ces liens sacrés. Sa carrière n’est jamais entravée par sa
situation maritale dans une société si soucieuse de moralité et de rumeur.
Seules la violence ou l’installation d’une maitresse à domicile justifient,
en 1917, un divorce en faveur de l’épouse. Marie écrit depuis Besançon.
Le mois de septembre dernier, Mademoiselle Nicole vous avait mis au courant des
difficultés où je me débattais. Elles sont devenues si cruelles que je renonce à les
vaincre. Je vais demander le divorce. Je quitterai Besançon après la distribution des
prix avec l’espoir de n’y pas revenir. Puis-je espérer être nommée à Paris en octobre ?
C’est mon plus cher désir maintenant, car j’y retrouverai ma famille. Marie est
séparée du docteur Maurice Baigne en 1917. Elle note cependant, en
1921, une dernière fois, femme mariée, et enfin femme divorcée l’année
suivante lors de sa prise de fonctions au poste de directrice du lycée
d’Alger. Un quart de siècle plus tard, la benjamine Simone Téry se sépare
de son mari poète, à quarante-sept ans, après sept ans de mariage.
La délicieuse Eileen Power meurt brutalement, d’une crise
cardiaque, avant son troisième anniversaire de mariage, laissant Michael
veuf à quarante-et-un ans, qui convole peu après avec Lady Keppel dont
il a deux fils.
33
Les autres épousées connaissent de longs mariages qui ne
s’achèvent qu’avec la mort de l’un des conjoints dont celui de la grande
Gabrielle Nepveu et d’Henri Baulig, qui au terme de cinquante-deux ans
d’union, s’éteignent à deux mois d’intervalle.




La vie n’épargne aux Voyageuses ni accidents, ni maladies, ni
affections liées aux rigueurs de l’enseignement, de la recherche ou du
voyage.
La méritocrate Eugénie Poulin a trente-cinq ans, quand en 1907,
elle fait preuve tout l’hiver d’une rare énergie : souffrante au genou, elle s’est installée
au lycée même, chez l’économe, au même étage qu’une salle de classe, où elle se faisait
transporter chaque jour. Vingt ans plus tard, à cinquante-cinq ans, pareille à
elle-même, souffrant, d’une dermite theptococaïque de la face, justifiant de
nombreux arrêts, elle est toujours exacte et courageuse ; malgré une santé atteinte,
faisant son possible pour éviter de manquer. La conscience professionnelle
transporte les plus affaiblies jusque dans les salles de classe.
Chaque arrêt maladie remet en question leur salaire. Passé le
premier mois d’arrêt, la malade ne perçoit que la moitié de son salaire les
deux mois suivants et rien ensuite. Les directrices négocient, auprès de
l’administration, le maintien du traitement des personnels souffrants qui
doivent subvenir, en outre par eux-mêmes, à d’onéreux frais médicaux.
En 1920, la doyenne Jeanne François, cinquante-six ans, est
hospitalisée. Perdant la moitié de son traitement, elle demande une aide
pour la première fois en trente-trois ans de carrière. Retirée depuis trois
mois dans une maison de santé elle se plaint de dépenses particulièrement
onéreuses. Aucune aide ne lui est allouée. L’État est ingrat, dans un
contexte de ruine générale et d’inflation galopante liées à la guerre. Si les
professeures agrégées sont loin d’être les plus démunies, elles subissent
néanmoins les aléas économiques et financiers du premier choc mondial.
La hausse des prix entraine une chute vertigineuse de leur pouvoir
d’achat qu’un salaire annuel passé de 5 200 francs, en 1914, à 14 300
francs, en 1920, ne peut enrayer.
L’administration est, par ailleurs, vigilante aux caprices et aux
modes. En 1938, l’ambitieuse Marie Elichabé est remise à sa place par le
cabinet du recteur. Elle touche des émoluments de 58 000 francs par an,
soit l’un des plus importants salaires féminins de l’Éducation nationale.
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Comme suite à votre demande de gratuité des Eaux, je vous informe que
conformément aux instructions du ministre de la Santé publique, la gratuité du
traitement thermal est une faveur exclusivement réservée aux fonctionnaires que la
modicité de leurs traitements, de leur situation de fortune ou leurs charges de famille
tient dans l’impossibilité de supporter les dépenses nécessitées par le traitement thermal
et le séjour dans une ville d’eau. Elle est accordée aux seuls fonctionnaires dont
l’ensemble des émoluments, traitement du conjoint compris, n’excède pas 17 000
francs pour les fonctionnaires célibataires ou mariés sans enfants.

Les certificats de bonne santé de début de carrière ne préjugent
pas de l’usure due aux charges de travail des plus consciencieuses d’entre
elles. Après trois ans d’enseignement, la chaleureuse Pierrette Sapy a
professé d’abord au Puy, et depuis 1898, à Saint-Etienne, son lieu de naissance. Elle
a 28 ans et semble plus âgée : elle est visiblement fatiguée, sinon maladive. Six ans
plus tard, sa collègue, l’exotique Anna Cartan, vingt-six ans, est d’une santé
délicate, une année de bons soins physiques et de travail libre pourrait être aussi
profitable à sa santé qu’à ses connaissances scientifiques. L’argument sanitaire est
le plus usité afin d’obtenir une mutation qui tarde à venir.
La bourse Autour du monde, elle-même, ne ménage pas la santé des
Albertines. Croisant sous des latitudes inconnues et courant le globe sur
un rythme effréné, elles s’effondrent à leur retour. L’excitation constante
tombée, la dépression les gagne.
La fougueuse Marguerite Clément, trente ans, est de retour à
Bordeaux après l’année qui l’a menée de la Méditerranée aux États-Unis.
Elle souffre de troubles nerveux et stomacaux résultant d’un surmenage précédent.
L’angliciste bénéficie d’un second arrêt de deux mois avec traitement
complet, après trois mois d’arrêt, d’octobre à décembre 1909, pour
anémie et affaiblissement. Il lui est recommandé de se reposer dans un climat
plus chaud et plus sec. Les conditions financières de ce long arrêt
exceptionnel ne laissent de surprendre, d’autant que Marguerite ne peut
compter sur le soutien de sa directrice qui n’apprécie guère l’Albertine
désorganisant les services. Il serait à désirer que les bourses de voyage Autour du
monde ne fussent accordées qu’à des professeurs capables de résister à ces fatigues.
Mademoiselle Clément est rentrée en octobre très fatiguée de ses voyages. Les deux
femmes s’entendent si peu que Marguerite refuse sa mutation au lycée
Jules Ferry, dix ans plus tard. J’ai appris la nomination de Mademoiselle Caron
au lycée Jules Ferry. J’ai avec elle des discussions pénibles, c’est la dernière directrice
avec laquelle je voudrais travailler. Il y a des incompatibilités naturelles dont on fait
bien de tenir compte. Elle obtient, de façon surprenante, gain de cause et un
poste au lycée Victor Duruy.
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La pragmatique Edmée Hitzel et la belle cavalière Marcelle Pardé
sont elles aussi victimes des aléas sanitaires liés au voyage Autour du
monde. Edmée manque décéder de dysenterie en Chine et ne doit la vie
qu’à la médecine locale. L’année suivante, Marcelle s’arrête en Syrie où
elle est victime d’une violente attaque de paludisme l’immobilisant durant
un mois à l’hôpital d’Alep. Renonçant à la Yougoslavie, elle est si épuisée
qu’elle ne peut prendre ses fonctions de direction au lycée de Saint-
Quentin, mise d’office en congé sans traitement, elle est victime d’une
hépatite qui prend le relais du paludisme. Malgré sa grande volonté, son
affaiblissement est évident pour tous. Quatre ans plus tard, les séquelles
de ces deux attaques justifient un nouvel arrêt de deux mois, toujours
sans traitement. La Société Autour du monde est un havre de convalescence
pour les Albertines défaillantes. L’ibérique Mathilde Pomès est en arrêt
maladie d’avril à septembre 1924, sérieusement souffrante, séjour de convalescence
à la Société Autour du monde.

Le vieillissement précoce entraîne parfois l’exacerbation de traits
de caractère, de travers et d’agitations accentuées par les deuils, quand la
déficience physique est le lot commun.
Les maladies respiratoires sont le fléau du temps dans des villes
saturées de particules de charbon et de bois de chauffage. En 1926, la
déterminée Louise Bourquin, à cinquante-et-un ans, est épuisée
physiquement et nerveusement. Madame Bourquin, qui a manifesté les mêmes
manifestations pleuropulmonaires, en 1911 et 1918, est très affaiblie. Elle a perdu 8
kg en quelques mois, en même temps, elle est très asthénique, souffre d’insomnie, de
palpitations avec pertes de forces et de l’appétit. J’estime qu’elle a besoin d’un long
repos et de soins assidus pour rétablir sa santé. Au moins trois mois me semblent
indispensables.
Les épreuves familiales, dont le décès de son beau-frère et la
mort de l’une de ses nièces contraignent la chaleureuse Pierrette Sapy, à
quarante-huit ans, à près de trois mois d’arrêt. Le médecin note une santé
précaire, un grand état de fatigue ; dépression nerveuse. Son divorce et la mort de
son père affaiblissent l’ambitieuse Marie Elichabé, qui affiche un
absentéisme croissant dès ses trente-neuf ans, état subfébrile, avec asthénie
considérable.
La guerre accentue les maux, ébranlant les corps et les esprits. La
suffragiste Marguerite Mespoulet est très éprouvée par la perte de son
jeune frère mort au front. En janvier 1919, profondément malade,
prématurément neurasthéniée et déprimée par des épreuves de famille qui l’avaient
privée de ses moyens, elle s’était abandonnée, et jusque dans sa tenue sa grande détresse
se manifestait. C’est une nature extrêmement sensible et impressionnable, qui a besoin
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de sentir autour d’elle une atmosphère de sympathie et d’encouragement. Malgré sa
santé précaire, elle se dépense sans compter avec autant de méthode que d’ardeur.
L’ingénieuse Lucy Nicole est en arrêt, la même année, six semaines pour
une dépression nerveuse très notable. L’originale Marie Marfaing, frappée par
l’épidémie de grippe espagnole s’abattant sur le monde entre 1915 et
1920 et décimant les populations tout autant que la guerre, est arrêtée
une année.
Le temps accentue les faiblesses parfois apparues fort tôt. Les
inspecteurs écrivent les nervosités flagrantes, le vieillissement des corps
et de l’enseignement dispensé ; la doyenne Jeanne François, à
cinquantesix ans, leur parait un peu agitée et bizarre. Une année plus tard, je n’ai pas osé
encore pénétrer dans ses classes, ayant lieu de redouter que ma présence ne détermine
chez elle quelque exaltation, elle est toujours à ménager à ce point de vue. Le
certificat médical, qui l’envoie en maison de repos peu après, mentionne
en mauvais état physique et présente quelques symptômes d’excitation psychique.
Le retour d’âge accentue parfois les difficultés liées à un confort
de vie bouleversé par des affectations non souhaitées. Edme, l’époux
consulaire de la persévérante Marie Rose Pairard, de retour du Japon, est
muté au ministère des Affaires étrangères. Sa femme n’obtient qu’une
affectation à Auxerre où elle s’installe cinq années avec ses enfants tandis
qu’Edme est hébergé à Boulogne par Albert Kahn. L’argument médical
accélère une mutation qui tarde à venir, une ménopause difficile et une
dépression nerveuse sont mises en avant. Les Albertines n’échappent pas au
nouveau mal du temps, le cancer. L’originale Marie Marfaing, atteinte
d’affection néophasique à soixante ans, est soignée à l’institut Curie.

Morts prématurées et longévités exceptionnelles sont le lot des
Voyageuses. Six d’entre elles décèdent prématurément sans jamais
profiter de leur pension de retraite. La sportive Paule Collet, meurt à
quarante-deux ans, en 1932, et l’exotique Anna Cartan, en 1923, à l’âge
de quarante-cinq ans, d’un cancer fulgurant. En avril dernier, nous avons eu
la douleur de perdre Mademoiselle Cartan. Nous la croyions en vacances, elle avait
pris son billet pour le Dauphiné. Brusquement, à la rentrée de Pâques, nous
apprenions qu’elle n’avait pas quitté Paris où elle avait subi une grave opération,
qu’elle était passée par d’atroces souffrances et qu’elle était perdue ! C’est sur son lit de
mort que nous l’avons revue pour la dernière fois. Elle repose maintenant, loin de
nous, là bas, dans le petit cimetière de Dolomieu avec son père. La délicieuse
Eileen Power décède d’un arrêt cardiaque, à Oxford, le 8 août 1940, à
cinquante-et-un ans à peine. Sa mort brutale fut source d’une grande tristesse
pour tous. Paris est occupé. Il reste trois mois de vie à Albert Kahn.
Trois de ces morts sont des morts violentes.
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