Rendez-vous sur l'autre rive

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Trois personnages... et des loups.





À un moment dramatique de l'histoire de France, après Waterloo, les émigrés, de retour d'exil, font régner la "Terreur blanche" sur le pays. Face à eux, se dressent dans l'ombre les "carbonari" républicains... Gabriel Beaupérus, lieutenant dans la cavalerie impériale, rentre de cinq ans de captivité en Angleterre. Dépossédé par la famille d'Orgedeuil du château acquis par son père sous la Révolution, il jure de se venger. Mais quand il rencontre Irène d'Orgedeuil, il est subjugué par la beauté et la passion de son ennemie...La belle aristocrate l'entraîne dans de grandes chasses où il apprend l'art de la vénerie, art noble face à des nobles bêtes: il ne s'agit pas de tuer le loup mais de se surpasser en une traque à l'issue toujours douteuse. Jusqu'au jour où, au terme d'une longue poursuite, il voit le grand vieux loup qui leur a échappé sortir des bois: une gamine à l'air sauvage le prend dans ses bras, lui parle et l'emmène. Dès cet instant, le destin de Gabriel bascule. Avec la fantasque et insupportable Charlotte, il découvre le monde secret et merveilleux des loups, qu'ils rejoignent chaque nuit au fond des bois. Un temps d'exaltation, d'allégresse: le sentiment de pénétrer une part du monde refusé aux autres, une entente profonde avec le monde sauvage...Oubliée la terreur ancestrale, le loup est désormais une figure majeure de l'imaginaire contemporain. Il est le héros de cette superbe aventure romanesque.





Tout d'abord Gabriel ne vit rien. Il réalisa seulement que Charlotte avait lâché sa main. Et puis deux yeux apparurent dans les ténèbres. Deux yeux qui le fixaient, brillants, palpitants, deux trous d'une lumière boréale crevant la nuit. Gabriel soutint ce regard placé à hauteur de son visage dans la pente qui le surplombait, à une distance qu'il était incapable d'évaluer. D'autres yeux verts à reflets ambrés, tous différents, tous porteurs d'une attention impitoyable.- Ne reste pas debout, murmura Charlotte. Mets-toi à genoux.Le chevau-léger obéit. Mais son mouvement fut trop brusque et les yeux fondirent dans l'obscurité. Ou peut-être se confondirent-ils aux étoiles qui perçaient le ciel. Charlotte s'avança de quelques pas. Elle paraissait soudain inquiète. Faisant signe au jeune homme de demeurer immobile, elle se tourna dans la direction où s'étaient évanouis les regards. Gabriel la vit prendre sa respiration. La jeune fille poussa une longue plainte. C'était une modulation qui étreignait le cœur, le ventre, chavirait toutes les certitudes, bousculait tous les ordres. Gabriel sentit les poils de ses bras se dresser. Qu'il en avait entendu, pourtant, des plaintes de cette sorte ! Quelque part là-bas, vers l'est, sans jamais savoir de quelles poitrines un souffle si étrange pouvait monter au cœur des forêts d'Autriche, de Hongrie ou de Russie. Charlotte poussa une seconde fois cette plainte qui ressemblait davantage à un sanglot qu'à un cri. Et les yeux réapparurent.- Ne bouge pas et reste à genoux, commanda-t-elle.Elle s'avança vers les ténèbres où brasillaient les étoiles et leur fit face. Gabriel l'entendit prononcer des paroles dans une langue qu'il ne connaissait pas et qui n'avait certainement jamais existé sur terre qu'en des temps où hommes et animaux avaient encore le pouvoir de se parler. La voix se tut. Gabriel vit avec stupéfaction confluer vers lui trois, puis cinq, et enfin huit loups. Le premier, le chef de meute était une louve, puissante, le corsage roux et gris, d'une souplesse qui renvoyait à une image insaisissable, fruit d'un rêve. La louve se retourna pour vérifier que ses compagnons convergeaient en ordre vers cet homme à genoux. À trois mètres de Gabriel, les loups firent cercle. Deux louvarts en âge d'attraper leur vie, bêtes d'une trentaine de kilos, au corsage qui rappelait celui de la grande louve, montrèrent les dents. Leurs crocs brillèrent, si blancs, si grands, que la main de Gabriel se porta sur le manche du poignard anglais qui ne quittait jamais sa ceinture. Comme s'ils avaient deviné son geste, les autres loups, à l'exception de la grande louve, grondèrent. Gabriel jeta un regard dans les ténèbres, guettant le retour de Charlotte. L'idée de se relever lui traversa l'esprit avant de réaliser que la position dressée lui vaudrait à coup sûr une attaque. Alors, découvrant, comme d'habitude en des circonstances ultimes, qu'il ne restait d'autre issue que le don absolu de soi, il desserra les doigts qui tenaient le manche de sa dague anglais et avança lentement la main vers la grande louve.Les deux yeux ambrés le fixaient intensément, essayant de sonder la part de droiture qui pouvait subsister en cet homme. Gabriel soutint ce regard qui embrasait le sien. L'idée le gagna qu'il était infiniment proche du fauve, que ce loup disait une part de lui-même qu'il n'osait s'avouer, que la séparation qui les rejetait dans deux camps ennemis était ténue et terriblement injuste. Une telle grandeur brûlait au fond de ces pupilles, de cette lumière qui n'existe que chez ceux qui sont allés au-delà de la peur. La louve retroussa les babines. Ses crocs luisaient à quelques centimètres de la main. Gabriel avança encore. Un seul coup de mâchoire et il savait son poignet tranché. Dans son dos, le reste de la meute marquait les signes d'une agressivité qui montait. Les deux louvarts claquaient des dents. Un vieux loup grognait sourdement, le front baissé et les oreilles jetées en arrière. Gabriel oublia Charlotte, la forêt, cette nuit qui le trouvait à genoux aux pieds de huit loups. La louve soudain s'avança vers lui, négligeant sa main, son bras. Elle passa à côté, le bouscula d'un coup d'épaule et disparut dans les ténèbres, suivie des sept autres, au moment où Charlotte réapparaissait comme par enchantement.






Publié le : jeudi 3 mars 2011
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EAN13 : 9782221121580
Nombre de pages : 223
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