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Trois années dans la région
du Cap Gardafui (1984-1987)

© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-polytechnique, 75 005 Paris
http://www.harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-119-
EAN : 978234311

Laurent CHAZÉE
Avec les contributions de Benoit et Michèle Gérardin,
Philippe Chappé, Arno et Claude Lescure, Gérard Ventre,
Pascal Docteur, Jean-Marc Reynes, Luc Arnaud, Claire
Génova, Guillaume Tixier et Emile Casanova
Trois années dans la région
du Cap Gardafui (1984-1987)
Récit de voyage en Somalie
Volume 1 - Du même auteur -
- Valuation and management of forest ecosystem services: a skill well
exercised by the forest people of Upper Nam Theun, Lao PDR. Shifting
cultivation and environmental change - Indigenous People, Agriculture
and Forest conservation. Earthscan. 2015, pp 559-576.
- Say, femme Poussang - Peuple de la forêt, de la montagne à la plaine,
au Laos.Buchet-Chastel, 2012. 248 p.
- Plan de développement local - Wilaya de Jijel, commune Oudjana.
Projet Padsel-Nea. Algérie. 2008, 186 p.
- Plan de développement local - Wilaya de Mila, Daïra de Terrai Beinen,
commune de Terrain Beinen. Projet Padsel-Nea. Annaba. 2008, 184 p.
- Plan de développement local - Wilaya de Biskra, Daïra de Sidi Khaled,
commune de Besbes. Projet Padsel-Nea. Algérie. 2008, 162 p.
- The Mrabri in Laos – A world under the canopy – White Lotus,
Bangkok. 2001, 96 p.
- Rural development programme in Xayabury province: a situation
analysis and a programme for the strengthening of the rural
development office. Xayabury. 1999, 88 p.
- The Peoples of Laos - Ethnic and farming diversities - White Lotus,
Bangkok. 1999, 187 p.
- Evolution des systèmes de production ruraux en République
Démocratique Populaire Lao - 1975-1995 - L'Harmattan, Paris, 1998,
429 p.
- Atlas des ethnies et des sous-ethnies du Laos - Pakpassak, Vientiane.
1995, 220 p.
- Les oiseaux du Laos - Identification, distribution et chasse. Pakpassak,
Vientiane. 1994, 48 p + 1 annexe.
- Guide méthodologique pour le développement des communautés rurales
au Laos – Amélioration des systèmes de production basée sur
l’approche participative, l’aménagement des terroirs et la conservation
de la biodiversité. Pakpassak, Vientiane. 1994, 37 p.
-Les pratiques d'essartage au Laos, les systèmes actuels et leur avenir -
DEA Paris 5. 1993, 87 p.
- Les mammifères du Laos et leur chasse. Vientiane. 1991, 92 p.
4SOMMAIRE
UNE PREMIERE EXPERIENCE INTERNATIONALE 7
PARTICULIERE
Chapitre I 30 années après, récit de voyage en Somalie 9 tre II La Somalie en bref 15
Chapitre III En voulant éviter le service militaire 29
Chapitre IV Conditions de travail spartiates 53
VOYAGES ET AUTRES HISTOIRES 91
Chapitre V La capitale Mogadiscio : point de ralliement 93
et de départ pour le nord
Chapitre VI La route Chinoise 157
Chapitre VII Le Bari, pays Madjertine 185
Chapitre VIII De Gardho à Boosaaso 209tre IX Boosaaso 217
Chapitre X Galgala et ses environs 263tre XI Boosaaso - Caluula par le golfe d'Aden 291
Chapitre XII Vallée de Daroor -Iskushuban 297tre XIII La piste de dabara - Caluula par Qandala 309
Chapitre XIV La plaine côtière de Caluula 321
Chapitre XV La capitale de Caluula, lieu de perdition 367tre XVI Haafuun - Bargaal, le repère des pirates 377
Chapitre XVII Caluula par Bargaal 395
Chapitre XVIII Asser-Gardafui, corne de l'Afrique 399
SEJOUR A LA CORNE DE L'AFRIQUE, AU CAP 457
GARDAFUI
Chapitre XIX Vie et anecdotes 459tre XX Résultats d'études 485
L'INSECURITE ET LA FIN PRECIPITEE DU PROJET 521
EPILOGUE 531
541Table des matières
Acronymes 543
Alphabet somalien et glossaire des principaux termes 545
555Sources bibliographiques
5Taux de change : 1 shilling = 0,5 FF (0,08 euros et 0,06 USD) en 1983, 0,35 FF (0,065 euros
0,050 USD) en 1984, 0,12 FF (0,020 euros et 0,025 US$) en 1985, 0,06 FF (0,009 euros et
0,013 USD) en 1986 et 0,04 FF (0,006 euros et 0,009 USD) en 1987.
Photos : Toutes les photos sans source indiquée ont été prises par les auteurs ayant contribué à
ce livre : Laurent Chazée, Benoit et Michèle Gérardin, Pascal Docteur, Gérard Ventre, Claire
Génova, Jean-Marc Reynes et Emile Casanova.
6

UNE PREMIERE EXPERIENCE
INTERNATIONALE
PARTICULIERE
I.
30 ANNEES APRES, RECIT DE VOYAGE EN
SOMALIE
Pour la France, ce fut le dernier projet de développement rural sous la
République du président Siyad Barré. Nous étions une dizaine de Français
répartis à la corne de l'Afrique. Le projet Palmiers Dattiers se termina en
octobre 1989, en raison de l'insécurité et des consignes du gouvernement
français. Je faisais partie de la deuxième équipe française, entre le 6 octobre
1984 et le 12 novembre 1987.
Au regard des événements dramatiques qui se sont déroulés à cette
époque et qui continuent à ébranler le pays depuis ces 25 dernières années et
du peu de connaissances de terrain développées depuis cette période, il m'a
semblé utile de ressortir les données de cette époque et de les publier.
C'est aussi parce que, depuis longtemps, de nombreuses personnes de
mon entourage le demandaient. Ainsi, suite à mon retour en France en 2009,
après 25 années d'expatriation, j'ai progressivement retrouvé les huit
fascicules rédigés à cette période, les carnets de notes, lettres et photos. Elles
ont été collectées en grande partie dans le milieu rural du nord-est, pour
lequel peu de données existaient. Elles sont devenues historiques, car prises
à la fin de la dernière république, celle du Général Siyad Barré, environ un
siècle après les écrits de Guillain et Revoil sur cette région du monde.
Depuis, l'intervention française est surtout du domaine militaire et de
l'urgence.
Ce récit de voyage se décline en deux volumes. Le premier, plus
personnel, s'intéresse aux conditions de vie et de travail de l'équipe du projet
dans cet environnement aride, isolé et dénué d'infrastructures et de services
socio-économiques. Le cheminement nous fait partir de la France, passant
par la capitale Mogadiscio pour terminer au cap Gardafui. Le deuxième
volume décrit le patrimoine humain et naturel, basé sur nos observations et
9résultats des études et entretiens. L'essentiel des notes recensées dans les huit
fascicules écrits en 1987, dans les carnets de notes et les lettres de cette
époque y est inclus. Ces notes représentent la référence historique de cette
période, car basées sur des observations et discussions quasi-quotidiennes
sur le terrain, elles ne sont donc pas influencées par les aléas de la mémoire.
J'ai résolument pris le parti d'écrire ce récit en gardant les ressentis et
analyses de 1984-1987, c'est à dire à chaud. Depuis, le contexte mondial et la
Somalie ont changé, les discours également, mais l'écrire dans le
"politiquement correct" d'aujourd'hui rendrait ce récit beaucoup plus fade et
gommerait les ressentis des conditions du moment. Les lecteurs devront
donc tenir compte de ce choix et juger des analyses dans ce contexte
historique. J'ai conservé mes descriptions et analyses de certaines
communautés, qu'elles soient positives ou négatives. Celles des villes de
Haabo, Caluula, Haafuun-Hordio et surtout Bereeda ne seront pas épargnées,
elles m'en ont fait baver, comme pour ceux passés avant moi (pillages
d'épaves, assassinats d'équipages, contrebandes armées, violences tribales) et
après moi (pirates, captures de vaisseaux, demandes de rançons, etc.),
e comme en témoignent les auteurs qui ont croisé leur chemin au XIX siècle
comme Revoil, Guillain, Miles et Cruttenden et les équipages qui ont subi
les attaques de pirates entre 2006 et 2012.
Les informations contenues dans ce récit pourront servir à des étudiants,
aux historiens ou aux futurs agents de développement intéressés à connaitre
la situation de la région du Bari - maintenant nommée "Puntland" - à cette
époque, ou à analyser les changements jusqu'à nos jours. Elles pourront
également servir aux générations actuelles et futures du Bari soucieuses de
retrouver des références historiques sur leur région, documentées entre la fin
de la colonisation et celle de la proclamation du Puntland en 1998. A cette
période, il n'y avait pas vraiment d'autres projets internationaux de
développement rural dans cette région. On notait par contre quelques
journalistes, politologues, linguistes, anthropologues et autres chercheurs qui
allaient, jusqu'à ce jour, analyser les tournants de l'histoire somalienne et
mieux informer le monde de la spécificité historique, politique et sociale de
ce pays. Je ferai référence à certains d'entre-eux, mais ce livre se veut avant
tout un récit de voyage de trois années de terrain, avec le descriptif d'une
certaine réalité de la vie rurale ponctué d'analyses et d'anecdotes des auteurs,
alors agents français de développement.
Parmi ces acteurs de cette période en Somalie, certains avec qui j'étais
resté en contact ou que l'on a pu retrouver à travers différents réseaux, ont
contribué à cet ouvrage : Benoit et Michèle Gérardin, Philippe Chappé, Arno
10
et Claude Lescure, Gérard Ventre, Pascal Docteur, Jean-Marc Reynes, Luc
Arnaud, Claire Génova, Guillaume Tixier et Emile Casanova. Leurs textes et
photos sont intégrés dans ce récit. Leurs contributions sont précieuses, elles
apportent d'autres angles de vue, d'autres témoignages d'une expérience qui
nous a tous marqués. Pour la majorité d'entre nous, c'était la première
expérience professionnelle internationale. En concertation avec ces
contributeurs, j'ai décidé de garder, dans le récit, les vrais noms des acteurs.
Ce travail de rédaction a déjà permis d'atteindre un premier impact, celui de
nous remettre ensemble à échanger sur ce pays, comme nous le faisions il y a
30 ans.
Nous n'avons malheureusement pas retrouvé, malgré les recherches
régulières sur les pages jaunes, pages blanches, facebook et sites internet,
des personnes de la deuxième équipe du projet avec qui nous avions travaillé
à cette époque : Christine Barbier, Philippe Peyroutet et Pierre Nicola. Nous
n'étions plus en contact avec le premier chef de projet, Marc Rodriguez.
Nous n'avons pas non plus retrouvé certaines personnes connues à
Mogadiscio, comme Jean Dompierre, Yves Blandin et Thierry Dehé. Nous
n'avons pas non plus retrouvé les contacts de nos homologues somaliens de
cette période, en particulier Abderahman, Ibrahim et Cabderezak avec qui
certains étaient restés en contact jusque dans les années 2010.
Enfin, cet ouvrage n'aurait pas eu cette richesse et cette forme sans le
soutien et l'aide de personnes que je tiens particulièrement à remercier.
D'abord, ma famille et en particulier mes parents, qui ne n'ont pas mis
d'opposition à mon départ en Somalie alors qu'à cette époque, rien ne me
prédisposait, professionnellement, à un départ en Afrique. Malgré la
distance, le côté aléatoire des communications et le risque d'une expatriation
dans une zone reculée et peu connue, ils n'ont jamais questionné mon choix
ni fait ressentir le côté difficile de la séparation. Je souhaite aux jeunes
souhaitant découvrir d'autres horizons de partir dans d'aussi bonnes
conditions et de vivre l'aventure sans avoir à subir le poids de la culpabilité.
Le courrier régulier que l'on entretenait m'a permis de partager le vécu en
Somalie et leurs courriers en retour me permettaient de garder le lien familial
et de suivre l'évolution de chacun. Cet échange fut aussi bénéfique pour ma
"réintégration", car il avait permis de maintenir une ligne de continuité alors
que cette expérience m'avait lancé dans de nouvelles perspectives et dans de
nouveaux réseaux professionnels.
En relisant mes notes et mes lettres, je me rends compte que je mettais
aussi mes parents à contribution, sans doute de manière excessive pour les
11
tirages et envois de photos, l'achat de pellicules Kodachrome, Ektachrome,
Fuji et autres variétés à tester en terme de sensibilité et de rendu de couleur.
Ils recherchaient et m'envoyaient aussi les semences que je testais dans le
district de Caluula. Enfin, pendant ces trois années d'expatriation, et les 21
autres années qui ont suivi, maman a tenu la gestion et classification de tous
mes papiers administratifs, jusqu'aux tickets de métro et brouillons de lettres,
qu'elle me remettait progressivement entre 2010 et 2017. Je la remercie pour
ce travail, ingrat car invisible, mais très utile et qui a servi à retrouver de
nombreuses informations nécessaires à l'écriture de ce récit de voyage en
Somalie.
Je remercie aussi ma femme, Nabila, qui, lorsqu'elle a vu démarrer ce
travail de mise sous forme électronique de mes fascicules sur la Somalie en
début 2015, avait déjà deviné qu'il allait évoluer en livre. Il y eut de
nombreuses soirées tardives, avec des écritures et des relectures de sa part.
Elle eut la patience de me laisser réaliser ce travail sur cette période de vie
où l'on ne se connaissait pas. Ca lui a permis aussi de réaliser avec quel
énergumène elle passait maintenant sa vie...
Enfin, je tiens à remercier celles qui ont assuré la relecture minutieuse des
deux volumes de ce récit de voyage, Nabila Benmerabet, Geneviève Chazée
et Michèle Gérardin.
12
Carte 1 - Carte générale de la Somalie
Source : www.mapsofworld.com
13
II.
LA SOMALIE EN BREF
Nous ne donnerons ici que quelques éléments historiques, géographiques,
économiques et sociaux. D'autres auteurs ont déjà écrit sur ces sujets comme
Ioan Myrddin Lewis (1965), Jean-Pierre Gaillard (1988), Roger
JointDaguenet (1994).
Plus étendue que le territoire français, la République Démocratique de
2Somalie située à la corne orientale de l'Afrique, couvre 637 657 km avec
une façade maritime de 3 000 kilomètres. Le pays avec comme capitale
èmeMogadiscio, est situé entre l'équateur et le 12 degré de latitude nord.
Son relief consiste principalement en plaines et plateaux de basse et
moyenne altitude, disséqués par l'érosion éolienne ou par le ruissellement de
l'eau de pluie. La topographie divise le pays en six ensembles : les plaines
côtières, les monts Ogo au nord, le plateau Haud au sud et au centre, la
vallée du Nuugal au nord de la région du Mudugh, la région du Mudugh et la
plaine du Jubba (ministère de l'Information et de l'Orientation nationale,
1978). Les phénomènes de mousson d'été et mousson d'hiver ne sont en
général pas favorables à l'apport de précipitations. Les températures sont
élevées toute l’année, excepté en altitude au nord. Les précipitations sont peu
abondantes, variant de 30 à 200 millimètres par an selon les zones et le
climat est semi-désertique ou désertique dans la plus grande partie de la
frange nord. (Carte N°2 de végétation).
Au sud du Karkar se trouve un haut plateau parsemé de collines et de
montagnes, les monts Ogo. Son centre constitue la plaine du Mudugh.
L’ouest de l’Ogo est traversé par de nombreuses vallées étroites et sèches,
qui recueillent les eaux à la saison des pluies. Les précipitations y sont plus
abondantes qu’elles ne le sont à l’est et les terres sont cultivables. La
population y est semi-sédentaire et n’est nomade que pendant les pluies.
L’extrême sud-ouest, le Haud, abrite certains des meilleurs pâturages,
15



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malgré l’absence de précipitations pendant la majeure partie de l’année. Le
relief du Haud comporte des dépressions naturelles qui forment des lacs à la
saison des pluies.
Tableau 1 - La Somalie en quelques chiffres
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Source : Statistiques mondiales (statistiques-mondiales.com)
Le Sud de la Somalie est traversé par ses deux seuls fleuves permanents,
le Jubba et le Shabbele, qui prennent leurs sources dans les hauts plateaux
éthiopiens. Une végétation arbustive claire, à majorité d'acacias, recouvre le
territoire. Les arbres sont visibles au bord des fleuves comme les figuiers,
eucalyptus, manguiers, bananiers, orangers, pamplemoussiers, cocotiers,
papayers, etc. Quelques baobabs sont même visibles entre Kismaayo et
Brava. On y cultive la canne à sucre, le sorgho, le maïs, le millet, le sésame
et les cultures maraichères. L’altitude y est beaucoup plus basse, 180 mètres
en moyenne. Le Jubba se jette dans l’océan Indien à Kismaayo. Le Shabbele
n’est plus permanent et forme des zones marécageuses ou sèches avant de se
perdre dans les sables à l’est de Jilib, près du Jubba. Pendant les pluies, le
16
Shabbele remplit à nouveau son lit et peut même traverser le Jubba loin au
sud. La région est propice à l’agriculture grâce à des pluies relativement
abondantes et des terres de bonne qualité. Elle abrite la majorité de la
population sédentaire. Le Sud-est reçoit davantage de précipitations (300 à
600 millimètres) et ses deux fleuves, le Jubba et le Shabbele, permettent une
irrigation suffisante à l'agriculture vivrière et commerciale, en particulier
pour les bananes et les agrumes.
La zone côtière, s'étirant sur plus de 3 000 km, continue à favoriser les
échanges commerciaux avec l'Afrique, la péninsule arabique et l'Inde. La
pêche, développée avec l'appui soviétique, profite aussi de cette frange
benthique. L'économie marine somalienne a ceci de particulier qu'elle a
longtemps reposé sur un droit d'épave sur ses côtes des Madjertines et que
plus récemment, elle a développé l'art du piratage de rente.
e Islamisée à partir du I siècle, la région peuplée de Somalis est disputée
par l'Egypte, la Grande-Bretagne et l'Italie. Le somali et l'arabe sont les
langues officielles, mais en 1985-1987, on y parlait aussi l'anglais et l'italien.
La grande majorité de la population est de confession musulmane sunnite.
"Le sunnisme est une branche de l'islam qui se différencie du chi'isme
(présent en Iran, Turquie, Syrie, Irak), notamment par l'absence de
hiérarchie cléricale. Pas d'ayatollahs, de mollahs... Le sunnisme fait
référence à la sunna : la tradition (la manière de vivre du Prophète et de ses
compagnons). Les spécialistes notent cependant que le rite pratiqué par les
Somaliens est de type shafi'i, forme ascétique et médiatrice de l'islam. Mais
en fait rien ne permet de différencier les pratiques somaliennes des autres
pratiques musulmanes" (J.P. Gaillard, 1988).
La population résidant en Somalie est passée de 5 millions de personnes
lors de mon séjour à plus de 10 millions de personnes en 2015, mais une très
grande partie de la population vit en dehors du pays, en particulier au Kenya,
en Ethiopie, en Tanzanie, au Canada, en Europe et aux Etats Unis. Une
grande partie est réfugiée, en particulier au Kenya (camps de Dadaab,
Kakuma, etc.) et en Ethiopie (Camp de Liben). D'autres essayent de
rejoindre illégalement l'Europe par la Méditerranée.
En 1987, les éleveurs nomades constituaient encore plus de la moitié des
5 millions d'habitants du pays et conduisaient toujours les troupeaux ovins,
caprins, bovins et camelins, la première richesse du pays, à la recherche des
pluies et des précieux pâturages.
17Carte N°2 - Répartition des grands types de végétation en Somalie
Laurent Chazée, février 1988
18
Pourtant, les sécheresses successives provoquaient de plus en plus
d'exodes des populations nomades vers les centres comme Mogadiscio,
Kismaayo et Gardho. Plus des deux tiers du territoire étaient incultes et ne
renfermaient aucune richesse particulière, mais le gouvernement s'efforçait
de mettre en valeur toutes les possibilités productives, en particulier à travers
l'agriculture, la pêche et la gestion des produits naturels comme les gommes.
L'industrie, de faible technologie, progressait depuis le début des années
1970, en particulier la sucrerie (SNAI) à Jiohar, la Somaltex à Balcal, une
laiterie à Mogadiscio, une conserverie de viande à Kismaayo, des
conserveries à Laasqoray, Haabo et Qandala, une conserverie de fruits et
légumes à Afgoye et une usine de cigarettes et allumettes à Mogadiscio. La
prospection pétrolière démarrée dans les années 70 se poursuivait mais les
résultats semblaient peu prometteurs. Peu de minéraux à vocation
commerciale étaient identifiés à cette période : kaolin, gypse, quartz-piézo,
feldspath, sable siliceux, uranium, titane, étain. L'exportation de viandes et
de produits animaux représentait encore la plus forte part des exportations,
suivie par les bananes et les différentes gommes.
La majorité de la population nomade vivait de l’élevage dans les plateaux
intérieurs alors que les populations côtières du nord basaient leur économie
sur le commerce maritime, la migration économique, la pêche, la collecte
d'encens, le petit élevage et l'agriculture. La côte nord était longée par une
plaine semi-désertique, le guban, dont la largeur variait de 2 à 20 km. En
saison des pluies, les lits d'oueds se transformaient en rivières et la
végétation, composée surtout de buissons, se renouvelait rapidement,
fournissant pour un temps une nourriture aux troupeaux des nomades. La
frange sud du guban était stoppée par les monts Karkar, qui s’étiraient de la
frontière de l’Ethiopie jusqu’à la pointe de la corne de l’Afrique.
La brève revue historique suivante a été reprise de différents auteurs
référencés dans le texte, Wikipédia, dépêches de l'AFP, Jeune Afrique et
autres journeaux en ligne.
En 1887, le Somaliland est sous le protectorat britannique. La Somalie
italienne voit le jour en 1905. Puis en 1936, avec l'Ethiopie et l'Erythrée, la
Somalie est intégrée dans l'Afrique orientale de Mussolini. En 1940, la
Grande-Bretagne évacue son protectorat, le Somaliland, puis le réoccupe en
1941. Dans la foulée, les Britanniques s'emparent de la Somalie italienne et
de l'Ogaden (Ethiopie). Elle administrera cet ensemble pendant neuf ans.
En novembre 1949, l'ONU accorde l'indépendance à la Somalie italienne
sous condition d'une tutelle onusienne préalable d'une durée de dix ans. Le
19
er1 avril 1950, les Nations Unies placent la Somalie sous tutelle italienne.
Puis, conformément aux décisions de 1949, la Somalie accède à
erl'indépendance le 1 juillet 1960 et fusionne progressivement avec l'ancien
protectorat britannique du Somaliland, indépendant depuis le 26 juin 1960.
Le premier président du pays, Aden Abdullah Osman Daar, élu en 1960,
est battu en 1967 par l'ancien premier ministre Ali Shermake, qui sera
assassiné le 15 octobre 1969. Un groupe de militaires conduit par le général
Mohamed Siyad Barré prend le pouvoir et proclame la République
démocratique de Somalie. En 1970, Mohamed Siyad Barré, soutenu par
l'URSS, proclame le socialisme scientifique doctrine d'Etat. Dans les années
qui suivirent, il nationalise la plupart des secteurs économiques modernes du
pays. Il mène une campagne d'alphabétisation fondée sur la transcription du
somali en alphabet latin. Il tente également de réduire l'influence des clans.
La famine généralisée causée par la sécheresse de 1974 et 1975 pousse la
Somalie à adhérer à la Ligue arabe.
En 1977, les Somalis vivant dans la région de l'Ogaden en Ethiopie, sur la
frontière est de la Somalie, s'engagent, après la chute de l'empire éthiopien
d'Addis-Abeba, dans la guerre pour leur rattachement à la Somalie. Fin
1977, les Somalis contrôlent la majeure partie de l'Ogaden. Mais la guerre
fait 8 000 morts dans l'armée somalienne et jette sur les routes 150 000
réfugiés. La Somalie dénonce l'accord de juillet 1974 qui la lie pour vingt
ans à l'URSS et expulse les conseillers soviétiques présents sur son territoire.
En avril 1978, une tentative de coup d'Etat militaire avorte.
En 1978, l'Ethiopie, aidée par Cuba et l'URSS, lance une contre-attaque
et reprend le contrôle de la région en proposant son soutien aux mouvements
dissidents de Somalie, basés principalement dans le nord du pays. Les
conséquences pour la Somalie furent dramatiques : l'armée avait perdu 8 000
hommes et le reste était traumatisé par la défaite. Le général Siyad Barré
imposa aux fonctionnaires de quelque importance de passer cinq mois dans
un "Centre national d'orientation" et on compte un afflux régulier de réfugiés
en Somalie, estimé à 150 000 en mars 1978 (Joint-Daguenet R., 1994). Les
combats ultérieurs alimentent un flux de réfugiés (près de deux millions en
1981) en Somalie que le général Siyad Barré utilise comme masse de
manœuvre. En 1980, la Somalie signe un accord de coopération militaire,
pour dix ans, avec les Etats-Unis. En octobre 1980, l'état d'urgence est
déclaré du fait de l'afflux des réfugiés d'Ogaden.
La défaite de 1978 marque véritablement le début de la fin d'un état
central en Somalie, jusqu'à l'effondrement total en 1991 (M. Kern, 2013).
20
Nous vivions ce déclin lors de notre présence en Somalie, même si le
président, candidat unique, fut réélu à 99,93% des suffrages. La rébellion
entreprit une série d'actions offensives, enlevant notamment dix médecins
français de "Médecins sans frontières" en janvier 1987 et attaquant Hargeisa
en mai et Berbeera en juillet 1988. Ces actions déclenchèrent des vagues de
réfugiés vers l'Ethiopie et Djibouti (R. Joint-Daguenet, 1994).
Les Etats-Unis apportaient une aide à la fois humanitaire et militaire à la
Somalie en échange de l'utilisation de l'ancienne base navale soviétique de
Berbeera, sur la côte nord. Des hostilités sporadiques se poursuivirent avec
l'Ethiopie jusqu'au 3 avril 1988, année de la signature d'un accord de paix
entre les deux belligérants. Le général Barré fut réélu en 1986 mais
l'opposition (le Mouvement national somalien), très active dans l'ancien
Somaliland britannique, avait conquis des parties du nord de la Somalie. De
nouveaux mouvements d'opposition émergèrent également à la fin des
années 1980. La guerre civile s'intensifia. Siyad Barré s'enfuit de la capitale
en janvier 1991, le chaos social s'ensuivit. Ali Mahdi Mohamed Farah Aïdid,
membre du CSU (Congrès de la Somalie unifiée), remplaça le dictateur à la
tête de l'Etat. De novembre 1991 à mars 1992, 50 000 personnes furent tuées
lors de violents combats entre les factions rivales. L'économie s'effondra,
300 000 personnes moururent de faim.
Après la fin du projet, la situation du pays s'est rapidement dégradée,
avec son lot de violences, souffrances, migrations et flux de réfugiés. J'ai
recensé quelques évènements, jusqu'en avril 2016.
En décembre 1992, le président américain, George Bush, décida, dans le
cadre de l'opération "Restore Hope" ("Ramener l'espoir"), l'envoi des troupes
américaines. Un effectif de 28 000 Américains, relayés par la suite par
environ 10 000 hommes de la force internationale de maintien de la paix des
Nations unies (Onusom), débarquent à Mogadiscio. Mais les combats entre
clans continuaient et gênaient le travail des agences internationales
d'assistance humanitaire. La violence de certains casques bleus à l'égard de
la population somalienne attisa les haines. Forces de maintien de la paix et
civils furent victimes de ces luttes. Face à l'échec des négociations avec les
différentes factions, notamment avec celle du général Aïdid, et face aux
importantes pertes humaines tant internationales que somaliennes, les
Américains, puis les Français, se retirèrent. En mai 1993, les Nations unies
prirent le relais des Américains (Onusom II), limitant leur action à l'aide
humanitaire. Les derniers soldats américains quittèrent la Somalie en mars
1994, et les 8 000 derniers casques bleus s'en allèrent définitivement en mars
21
1995. Le pays fut divisé en plusieurs régions contrôlées par des factions
militaires qui se combattaient.
Le général Mohamed Farah Aïdid, mort au combat en août 1996, fut
remplacé par son fils Hussein Mohamed Aïdid, dont les troupes tenaient une
partie du centre et du sud du pays. Le Nord-Ouest, l'ancien Somaliland, était
solidement contrôlé par Mohamed Ibrahim Egal, élu par ses partisans
président de la République autoproclamée du Somaliland le 23 février 1997.
Les factions rivales contrôlaient chaque région du pays. A l'initiative de
l'Ethiopie et du Kenya, une réunion de conciliation entre les principales
factions à Sodere déboucha sur un accord de gouvernement, le 3 janvier
1997, sans régler le problème du désarmement des milices et de la
reconstruction de l'Etat.
En août 1998, le Puntland, situé au nord-est du pays), sur une superficie
de 212 510 kilomètres carrés, s'autoproclama région autonome, avec
Garoowe comme capitale administrative et Boosaaso comme capitale
économique. L’objectif du Puntland n’était pas l’indépendance vis-à-vis de
la Somalie, mais un système fédéral de gouvernements régionaux habilités,
seule solution politique considérée viable en cette période par les politiques
face à la crise politique du pays.
En 2000, la conférence d'Arta, sous l'égide de l'Onu, fut aussi dénuée de
résultat que les douze accords de paix précédents. Le 26 août 2000, le
Parlement de transition élit un nouveau président en la personne
d'Abdiqasim Salad Hassan, mais le pays resta aux prises de rivalités
claniques. En juillet 2003, la conférence de réconciliation aboutit à un projet
de charte nationale prévoyant le fédéralisme. Le 29 janvier 2004, un accord
entre les chefs de guerre permit la création d'un Parlement intérimaire. Le 22
août, le Parlement de transition fut inauguré à Nairobi, au Kenya, les
conditions de sécurité n'étant pas réunies pour qu'il siège en Somalie. Le 10
octobre, Abdullahi Yusuuf Ahmed, président de l'Etat régional du Puntland,
fut élu président de la Somalie par les parlementaires réunis à Nairobi. Le 3
novembre, le nouveau président nommait un premier ministre, Ali Mohamed
Geedi.
En mai 2006, les affrontements entre les fondamentalistes islamistes et
les membres de l'Alliance pour la restauration de la paix et contre le
terrorisme (réunissant les chefs de guerre), soutenue par Washington,
provoquaient la mort de dizaines de civils à Mogadiscio. Le 5 juin, les
Tribunaux islamiques prenaient la capitale somalienne, puis, le 14, le dernier
bastion de l'Alliance des chefs de guerre, Jiohar, à 90 km au nord. Le 9
22
octobre, les Tribunaux islamiques déclaraient "la guerre sainte" contre le
gouvernement et l'Ethiopie. Ils avaient déjà accusé, en juin, leur voisin
d'avoir pénétré dans le pays, ce qu'Addis-Abeba avait démenti. Un mois plus
tard, toutes relations entre les islamistes et les forces gouvernementales
furent rompues, et les négociations de paix reportées sine die. Ce qui poussa
les Nations Unies à autoriser, début décembre, le déploiement d'une force de
paix de 8 000 hommes sous mandat de l'Union Africaine. Le pays était au
plus haut niveau de sécurité dans le barème des Nations unies, au niveau 5
dans la plus grande partie du pays, au niveau 4 dans le Puntland et le
Somaliland. Les agences des Nations unies opéraient depuis Nairobi et
seules les ONGs nationales et internationales tentaient de travailler sur le
terrain, avec une mobilité très réduite. Mais le 20 décembre, les combats
reprirent sur plusieurs fronts près de Baïdoa. Après que l'Ethiopie ait
bombardé deux aéroports, les islamistes se replièrent puis quittèrent la
capitale, avant de perdre le contrôle des régions du sud. En 2007, une
conférence dite de "réconciliation nationale" s'ouvrit le 15 juillet devant un
millier de chefs de clans, représentants politiques et anciens chefs de guerre
à Mogadiscio. En refusant d'y participer, les islamistes, qui continuaient les
attaques, anéantissaient les chances d'un règlement global du conflit. C'est à
cette période que s'accentuèrent les actes de piratages, de captures de
bateaux et de demandes de rançons, qui se compteront par centaines jusqu'en
2012, avant qu'un meilleur contrôle maritime ne limite ces violences.
Le 29 décembre 2008, le président Abdullahi Yusuuf Ahmed annonça sa
démission, déclarant qu'il regrettait de n'avoir pas pu mettre fin au conflit
somalien. Le Parlement, réuni à Djibouti en raison du désordre en Somalie,
élit alors le cheikh Sharif Ahmed, ancien dirigeant de l'Union des tribunaux
islamiques, à la présidence de la République. Il l'emporta face à Maslah
Mohamed Siyad Barré, fils de l'ancien président Mohamed Siyad Barré, et
au Premier ministre sortant Nuur Hassan Hussein.
Dès février 2009, divers groupes islamistes fusionnèrent au sein du
Hizbul Islam et déclarèrent la guerre au gouvernement modéré de Sharif
Ahmed. Cette coalition incluait l'Alliance pour la nouvelle libération de la
Somalie, dirigée par Hassan Dahir Aweys, l'un des chefs radicaux de l'Union
des tribunaux islamiques, Hassan Abdullahi Hersi al-Turki, un autre
commandant de l'Union des tribunaux islamiques et leader des brigades de
Ras Kamboni et le groupe Muaskar Anole. Cette nouvelle coalition islamiste
fut, avec le groupe Al-shabbaab, la plus active dans le conflit. De plus, en
mars 2009, Ben Laden appelait dans un enregistrement au renversement de
Sharif Ahmed.
23
En 2011, la Somalie faisait face à la sécheresse et on recensait de
nombreux morts malgré l'accroissement de l'aide humanitaire. En octobre
2011, l'armée kenyane, appuyée par les troupes somaliennes, intervenait
dans le conflit, lançant l'opération Linda Nchi (« protéger le pays » en
swahili) contre les positions d'Al-shabbaab.
Le 10 septembre 2012, le Parlement élisait l'universitaire Hassan Cheikh
Mohamoud à la présidence, par 190 voix sur 271, contre 79 pour le chef de
l'État sortant Cheikh Cherif Ahmed. Les deux hommes appartenaient au
même clan des Hawiye. Hassan Cheikh Mohamoud, modéré, était proche du
parti islamique Al-Islah. La tenue de ce scrutin, le premier depuis le
lancement en 2000 du programme des Nations Unies pour la reconstruction
de la Somalie, illustrait l'amélioration de la sécurité dans le pays. Le 29
septembre, les troupes kenyanes intégrées à l'Amisom, la force de l'Union
africaine, prenaient d'assaut le port de Kismaayo, la deuxième ville du pays,
située dans le sud, dernier bastion des milices islamistes Al-shabbaab. Déjà
chassées de Mogadiscio en août 2011, celles-ci contrôlaient toutefois encore
de larges zones dans le sud et le centre du pays.
Dans la nuit du 11 au 12 janvier 2013, les forces spéciales françaises
lançaient une opération visant à libérer l'agent de la Direction générale des
services extérieurs Denis Allex, enlevé par les rebelles islamistes
d’Alshabbaab en juillet 2009. Le commando qui intervenait à Bulo-Marer, dans
la province du Geedo, rencontrèrent une forte résistance et durent se replier.
Deux soldats français furent tués lors de l'opération. Le 16, le mouvement
Al-shabbaab annonçait dans un communiqué sa décision d'exécuter Denis
Allex. Le 17, les ravisseurs déclaraient avoir tué l'otage français. Une attaque
terroriste était perpétrée du samedi 21 septembre 2013 au mardi 24
septembre 2013 dans le centre commercial Westgate à Nairobi, tuant 68
personnes, selon la Croix-Rouge kényane, et en blessant plus de 200 autres.
Le groupe islamiste Al-shabbaab revendiquait ces attaques.
En 2014, la pression de l’opération africaine multinationale (Amisom),
largement soutenue par les puissances occidentales, mit à mal l’emprise des
shabbaab sur le sol somalien. Les islamistes furent chassés de Mogadiscio,
puis de l’essentiel des localités qu’ils occupaient dans le centre et le sud du
pays, notamment le port stratégique de Kismaayo. En septembre 2014, le
chef Al shabbaab, Ahmed Abdi Godane, trouvait la mort suite à une frappe
américaine. Suite à cela, l'un des chefs des insurgés islamistes somaliens
shabbaab, leur responsable des renseignements Zakariya Ismail Ahmed
Hersi, se rendit au gouvernement et à la force de l'Union africaine. Sous
l’impulsion de leur nouveau chef, Oumar Abou Oubaïda, un proche de
24
Godane qui dirigeait la cellule de renseignement, les shabbaab avaient peu à
peu modifié leur modus operandi, tout en demeurant dans le giron
d’AlQaïda et de son leader, l’Égyptien Ayman al-Zawahiri. Des cellules furent
créées au Kenya, Tanzanie et Ouganda. Le Kenya était principalement visé
en représailles à l'implication de son armée en Somalie depuis 2011.
En 2015 et 2016, les violences et attentats redoublaient, le Kenya était
principalement ciblé. Pour avoir une idée de la violence continue, voici
quelques faits majeurs, pour 2015-2017, selon les dépêches de l'AFP, Jeune
Afrique, Monde diplomatique, Le Parisien, La Croix, Agence TAP, etc...
20 février 2015 - Un attentat revendiqué par les islamistes shabbaab a fait
au moins six morts à Mogadiscio, et de très nombreux blessés, dont le
vicePremier ministre et le ministre des Transports somaliens.
13 mars 2015 - Le sud de la Somalie fut la cible d’attaques perpétrées par
les islamistes shabbaab. La ville de Baïdoa abrite le siège du gouvernement
local représentant la présidence intérimaire qui dirige l'exécutif, l'aéroport, le
QG de la force de l'Union africaine et des bureaux de l'Onu.
27 mars 2015 - Des pirates ont pris d’assaut un bateau de pêche iranien
aux larges des côtes somaliennes, leur première prise en près de trois ans.
Alan Cole, de l’office des Nations unies contre la drogue et le crime
(ONUDC), craint que la piraterie ne reparte à son tour à la hausse.
2 Avril 2015 - Attaque des islamistes Al-shabbaab qui cible les étudiants
de l'université de Garissa au Kenya, qui fait 152 tués, dont 142 étudiants, 3
policiers, 3 militaires, et 4 terroristes.
20 avril 2015 - Au moins six employés de l’Onu en Somalie, dont quatre
étrangers, furent tués lundi 20 avril dans une attaque terroriste. Les
islamistes shabbaab auraient fait exploser un minibus de l’Onu dans la
localité septentrionale de Garoowe, capitale de la région autonome
somalienne du Puntland.
23 mai 2015 - Au moins 24 personnes ont été tuées dans le sud de la
Somalie à la suite de combats entre les islamistes shabbaab et les forces
gouvernementales.
25 26 mai 2015 - Les shabbaab ont pris le contrôle de Janaale, ville
stratégique du sud de la Somalie le 24 mai dernier après le départ des forces
gouvernementales.
1 juin 2015 - Au moins 35 personnes ont été tuées depuis le 29 mai
dernier en Somalie le long de la frontière avec l'Éthiopie, dans des
affrontements entre milices somaliennes et une unité des forces éthiopiennes.
2 juin 2015 - Des combattants islamistes shabbaab sont entrés dans un
village du Nord-est du Kenya, d’après certains de ses habitants, bien que
celui-ci soit situé à moins de 15 kilomètres d’une base militaire. Ce n’est que
la deuxième fois que le groupe terroriste prend temporairement le contrôle
d’un territoire au Kenya.
16 juin 2015 - Au moins 48 personnes ont été tuées dans l’attaque de la
ville de Mpeketoni (Kenya) par les islamistes shabbaab somaliens. La
fusillade a duré plusieurs heures. Les shabbaab ont justifié leur acte en
affirmant se venger de la présence de troupes kényanes en Somalie.
20 juin 2015 - Des hommes armés appartenant à l'organisation
d'Alshabbaab ont tué au moins huit policiers lors d'une opération menée contre
un commissariat proche de Mogadiscio.
21 juin 2015 - Selon des responsables de la sécurité, des combattants
islamistes shabbaab ont lancé une attaque suicide contre une base des
services de renseignement dans la capitale somalienne Mogadiscio, précisant
que l'assaut avait été repoussé. Selon le ministre de l'Intérieur somalien, les
trois assaillants ont été tués, tandis que les forces de sécurité n'ont pas subi
de pertes.
29 juin 2015 - Plusieurs soldats somaliens ont été tués par des islamistes
shabbaab dans la nuit lors de l'attaque d'une base de l'armée dans la région
de Kismaayo (sud). Les shabbaab ont affirmé avoir tué 80 soldats, et
emporté 60 corps. Des témoins ont indiqué avoir vu des dizaines de corps,
mais aucune confirmation officielle du nombre de morts n'avait encore été
faite.
10 juillet 2015 - Au moins six personnes, dont trois assaillants, ont été
tuées, vendredi 10 juillet, au cours de deux attaques simultanées de deux
hôtels dans la capitale somalienne, Mogadiscio.
26
26 juillet 2015 - Attaque à la voiture piégée contre l'hôtel Jazeera à
Mogadiscio, revendiquée par les islamistes somaliens Shabbaab, a fait treize
morts. Un diplomate chinois et un journaliste somalien figurent parmi les
victimes de cet attentat qui a visé l’hôtel Jazeera, fréquenté par des membres
du gouvernement somalien et des expatriés, et qui abrite plusieurs
représentations diplomatiques.
er 1 Novembre 2015 - Des inconnus ont attaqué, dimanche 1 novembre, un
grand hôtel de Mogadiscio, la capitale somalienne. Deux fortes explosions
ont retenti au matin aux alentours de l’hôtel Sahafi, fréquenté par des
fonctionnaires et des hommes d’affaires et lourdement fortifié, comme
d’autres hôtels de sa catégorie.
21 janvier 2016 - Une explosion suivie d’un intense échange de coups de
feu a eu lieu jeudi 21 janvier en fin de journée devant un restaurant du front
de mer de Mogadiscio, la capitale somalienne. L’attaque qui a fait 19 morts a
été revendiquée, sur leur station de radio, par les rebelles islamistes
shabbaab, liés à Al Qaida.
28 février 2016 - Au moins trente civils ont été tués et une soixantaine de
personnes blessées dans un double attentat à la bombe dimanche 28 février à
Baïdoa, dans le sud-ouest de la Somalie, revendiqué par les militants
Shabbaab. Une première voiture piégée a explosé devant un restaurant
populaire d’un quartier fréquenté de la capitale régionale, puis un kamikaze
a ensuite déclenché ses explosifs. Les déflagrations, d’une violence extrême
dans cette zone densément peuplée, ont détruit les toits des immeubles
avoisinants, pulvérisé les voitures alentour et dispersé des corps, des tables et
des chaises dans toute la rue.
16 mars 2016 - Somalie : 30 islamistes shabbaab sont tués dans le sud et
le nord-est du pays.
18 avril 2016 - 3 civils tués à Mogadiscio lors d'une attaque menée par les
shabbaab.
1 juin 2016 - Les islamistes somaliens shabbaab ont revendiqué, mercredi
er1 juin, un attentat à la voiture piégée suivie d’une attaque contre l’hôtel
Ambassador, dans le centre de la capitale Mogadiscio. Au moins seize
personnes sont mortes et 55 autres ont été blessées.
25 juin 2016 - Explosion et attaque armée à l'hôtel Naasa Hablood,
Mogadiscio, faisant au 11 morts et une dizaine de blessés.
27
30 juin 2016 - 18 passagers mort brûlés dans un bus par une bombe
commandée à distance, à Lafole, dans le sud-ouest du pays.
31 juillet 2016 - Au moins six personnes ont été tuées dans un double
attentat à la voiture piégée qui a visé, dimanche 31 juillet au matin, le
quartier général du département des enquêtes criminelles de la police en
Somalie, dans le centre de la capitale Mogadiscio.
11 décembre 2016 - Au moins 16 personnes ont été tuées et au moins 48
autres blessées, par l’explosion d’un camion piégé près du port de
Mogadiscio.
25 janvier 2017 - Vingt-huit personnes ont été tuées et 43 blessées dans
un double attentat à la voiture piégée contre un hôtel du centre de
Mogadiscio, suivi d'une attaque par des combattants shabbab armés.
19 février 2017 - Un kamikaze conduisant une voiture s’est fait exploser
au milieu du marché à la capitale, à une heure de grande fréquentation, tuant
au moins 20 personnes et faisant de nombreux blessés. L'attentat à eu lieu
une dizaine de jours après l’élection (8 février) du nouveau président du
pays, Mohamed Abdullahi Mohamed.
28

III.
EN VOULANT EVITER LE SERVICE
MILITAIRE
C'est en tentant d'éviter le service militaire que je me retrouvais
1volontaire du progrès en Somalie d'octobre 1984 à septembre 1987.
Punition ou opportunité ? En 1984, à 24 ans, je l'ai vécu au départ comme
une punition, la Somalie restant la seule option au calendrier après
l'annulation de mon poste en coopération technique de 16 mois prévu à partir
d'avril 1984 sur l'île de Sainte Lucie, aux Antilles (lettre du ministère,
document 1) en raison de l'engagement militaire et donc budgétaire de la
France dans la guerre soudaine du Tchad. Dommage, j'étais sélectionné par
le ministère de la Coopération et du Développement en tant que spécialiste
en énergies renouvelables suite à mon mémoire de fin d'étude de l'ISARA
1
L'Association française des volontaires du progrès (AFVP) a été créée en 1963 à l'initiative
du Général de Gaulle avec l'objectif principal de permettre aux jeunes français de manifester
leur solidarité envers les pays du sud. A cette période, elle était présente dans une quarantaine
de pays avec plus de 350 volontaires communément appelés VP (Volontaire du Progrès). En
2006, elle est devenue « Opérateur du ministère des Affaires étrangères » pour tout ce qui
concerne le Volontariat de Solidarité Internationale. Son organisation était basée sur une
délégation générale en France s'occupant du recrutement des volontaires et de leur formation
durant deux semaines, de Représentations régionales gérant le travail de l'AFVP, de
représentations nationales en appui et encadrement des volontaires sur le terrain. Le profil
type du VP : le (la) Volontaire du Progrès est diplômé(e) de l'enseignement supérieur, n'a pas
de charge de famille. Il/elle présente les qualités humaines exigées pour une expatriation dans
un environnement social et culturel différent : autonomie, ouverture d'esprit, curiosité,
capacité d'adaptation, d'animation et de communication, écoute. La mission des Volontaires,
pendant 24 mois, combine la découverte culturelle et le transfert de compétences
professionnelles. Dans un esprit de partage et d'échange, les Volontaires accompagnent,
appuient et forment des acteurs locaux engagés dans la mise en œuvre d'actions de
développement : associations, ONG, collectivités locales, petites entreprises... Ils contribuent
ainsi à leur professionnalisation (gestion de projets…) autant qu'à leur ouverture sur le monde
extérieur (travail en réseaux).
29

(Institut Supérieur d'Agriculture Rhône-Alpes), sur le test des capteurs
solaires pour sécher le fourrage en Haute Savoie. Sur cette île des Antilles,
le travail consistait à tester des capteurs solaires pour le séchage de la
banane, en clair, à coincer la bulle.
Document 1: candidature pour Sainte Lucie - Novembre 1983
En 2017, avec le recul de près de 30 années, je penche pour l'opportunité.
Au delà du fait que cette première expérience à l'étranger m'a lancé dans 22
302années supplémentaires d'expatriation en Asie et en Afrique dans le cadre
de projets de développement international, ce premier pays a fixé des
références qui m'ont fait apprécier tous les autres pays : je n'ai pas connu
conditions de vie aussi spartiates et isolées. Comparativement, tous les autres
postes furent des cures de jouvence, malgré les paludismes et les trafiquants
d'opium au Laos, l'insurrection du mouvement maoïste au Népal, l'insécurité
à Dar es Salaam, les sangsues et les moustiques à Madagascar, l'ambiance
d'après la décennie noire en Algérie. Néanmoins, la Somalie, par ses espaces
et son authenticité, m'a procuré des émotions, des ressentis et des souvenirs
qu'aucun des autres pays m'a apportés avec tant d'intensité. La preuve,
j'écrivai 114 lettres à ma famille, chose étrange et non encore résolue, vu le
désert épistolaire qui me caractérisait avant le départ en Somalie. Dans les
autres pays d'expatriation qui ont suivi, c'était plutôt une lettre tous les trois
mois et ce malgré l'adoption forcée d'internet au début des années 90, à
Oudomxay au Laos.
Pascal Docteur, notre premier mécanicien, nous informe aussi du
contexte de sa venue en Somalie entre avril 1984 et avril 1986. Pour lui
aussi, le service militaire était dans la balance. A croire que ce service a
poussé de nombreux jeunes en Afrique, dans un domaine autre que militaire,
cherchez l'erreur...
"J'ai connu l'AFVP différemment de la plupart des autres volontaires ;
j'habitais à moins de 2 kilomètres du siège de l'AFVP, où les salariés de
l'association faisaient entretenir leurs véhicules au garage que tenait mon
père. Dans mon enfance, je côtoyais donc régulièrement les salariés,
volontaires au départ ou au retour, et me délectais des histoires africaines,
ce qui a influencé la suite. En effet, à cette période, comme tout garçon sain
de corps et d'esprit, j'arrivais à l'âge du service militaire et fus envoyé à
Blois pour les fameux "trois jours". La première journée était consacrée à
des tests spécifiques pour les candidats à la coopération. A l'issue des
entretiens avec l'officier recruteur, on m'avait fait comprendre que mon
dossier coopération n'était pas adéquat, sans assez de diplômes et avec un
niveau intellectuel assez faible. Je me suis donc rendu à l'AFVP, deuxième
chance, pour m'inscrire pour un éventuel départ dans le cadre de mon
service militaire. J'étais convoqué environ deux mois plus tard. L'association
cherchait un mécanicien "toutes mains" dans le cadre de la mise en place
d'un projet de développement dans le Nord-est de la Somalie, mais personne
n'avait vraiment d'idées de la Somalie et du projet. Quelques semaines plus
2 Laos, Philippine, Népal, Cambodge, Fidji, Tanzanie, Madagascar, Namibie, Ghana, Algérie,
Maroc.
31tard, je rencontrais Marc Rodriguez, futur chef de projet, qui souhaitait
s'assurer de la fiabilité de ma candidature. D'après lui, il fallait partir le
plus tôt sur place pour préparer les véhicules et le matériel avant l'arrivée
du gros de l'équipe du projet.
Je partais donc en avril 1984, accueilli à l'aéroport de Mogadiscio par
Marc, son homologue Abderahman et Claire Génova, qui effectuait une
mission dans le cadre de ses études. On m'installa dans une maison avec
jardin dans un quartier calme de la capitale, que je partageais avec un
coopérant français, Henri Vannière, qui travaillait dans un projet arboricole
dans le district de Merka au sud de Mogadiscio. Je faisais face à mon
premier problème, on ne parlait pas français et ma connaissance de
l'anglais laissait à désirer. A la capitale, en dehors de la langue nationale,
les anciens parlaient souvent l'Italien alors que les jeunes se tournaient le
plus souvent vers l'anglais. Je remettais ensuite en cause l'urgence de mon
arrivée, le projet étant en attente du budget et le parc matériel se résumant à
une vieille Toyota déglinguée, une Peugeot 504 Dangel roulant, une autre
Peugeot en panne et un camion Renault Berliet en panne. En réalité, le
projet démarrait à peine, après le changement de la première équipe. Avec
quelques outils de fortune, je bricolais la Toyota mais n'avais pas de
solution pour les Peugeot et le camion, faute de pièces détachées en
Somalie. En effet, le parc automobile national était dominé par Fiat et les
marques japonaises avec quelques camions de marque soviétique à bout de
souffle.
Mon premier travail, finalement, fut d'établir une liste des besoins en
équipements, pièces détachées, outils, véhicules et autres matériaux qui
devaient faire partie d'un appel d'offre auprès du FED, privilégiant
largement les productions européennes. Cela se révéla un vrai handicap, les
véhicules Land Rover, seuls vrais 4x4 de la zone, étant moins adaptés que
les Toyota beaucoup plus robustes pour la réalité du rural nord somalien.
Une fois l'appel d'offre bouclé, je disposais d'un temps libre conséquent, qui
me permettait de séjourner plusieurs fois à Merka en compagnie de mon
colocataire, et de visiter son projet pamplemousse. Les nombreuses cultures
irriguées au bord du fleuve rendaient cette région verdoyante, dont des
bananeraies commerciales tenues par des vieux italiens rouillés."
Claire Génova, elle, semblait s'être rendue en Somalie dans la suite
logique d'une émotion africaine antérieure et de son orientation
professionnelle :
32 "Georges Toutain m’avait affirmé : « tu verras, la Somalie c’est le
Sahara en 1945! ». C’était durant le premier trimestre 1983, j’étais à la
recherche d’un point de chute pour faire une thèse sur les grands nomades,
lorsque j’aurai fini mes études d’ingénieur agronome en juin de la même
année. Je suis sûre de ces paroles qui m’ont profondément marquée, et
pourtant, je doute que Georges ait connu le Sahara à cette date….
Ma spécialisation à l’Institut National Agronomique Paris Grignon
s’intitulait « agriculture comparée et développement agricole ». Marcel
Mazoyer avait pris le relai de René Dumont à la tête de cette chaire.
Aujourd’hui, Marc Dufumier la dirige, il était assistant à l’époque. Tous ont
défendu depuis longtemps l’agro-écologie, avant même que cette notion soit
précisée. Ils m’ont transmis un sens aigu de l’humilité et de la curiosité, au
service de l’analyse de la dynamique des systèmes agraires. Le grand
principe réside dans l’écoute, en tout premier lieu. Il faut avant tout tenter
de comprendre le fonctionnement d’une société en tenant compte de son
histoire pour percevoir le mouvement qui l’anime, avant d’imaginer la
moindre intervention. Il s’agit finalement d’une enquête policière : tout
indice permettant de comprendre le présent doit être capitalisé, quel que soit
son domaine de référence. Histoire, sociologie, linguistique, botanique,
etc… peuvent être mises à contribution. Mon éventuel départ en Somalie
était plein de cette grande idée, même si je me doutais bien que la réalité
serait sans doute différente…
Dans ce contexte, les paroles de Georges avaient aussi un autre écho
pour moi. Je suis née en Algérie en 1958, dans une famille qui y était
installée depuis 1817, bien avant la colonisation. En 1962, nous avons
atterri à Marseille, d’où mes parents ne sont jamais partis. La blessure de la
guerre d’Algérie ne s’est pas refermée pour eux. Je suis retournée là-bas en
1979, pas du tout dans la région de mes ancêtres, du côté de d’Annaba, mais
principalement au Sahara. Mes parents n’ont jamais voulu savoir ce que
j’avais vu ou ressenti lors de ce voyage. J’ai pourtant un souvenir précis de
l’accueil du douanier du port d’Alger me rendant mon passeport avec un
grand sourire accompagné d’un chaleureux : « Bienvenue au pays ».
L’image de la Somalie évoquée par Georges, en lien avec une Algérie
plus ancienne, a pris toute sa dimension, pour moi, en route pour la corne de
l’Afrique. Les différents déserts, les oasis, les voiles des femmes, les
troupeaux…. J’avais tous les sens en éveil… Aujourd’hui encore ces
sensations sont vivantes. Il est probable que le tout premier pays étranger
qui nous accueille, en jeune adulte, provoque un sentiment d’imprégnation
fort. Je pense que la Somalie a eu, pour moi, d’autant plus, un effet
33
catalyseur essentiel : besoin d’Afrique, besoin d’horizons dégagés, besoin
de relations humaines différentes.
J’avais fait un deuxième séjour africain durant l’été 1980, avec
un périple organisé pour une ONG dans les périmètres irrigués rizicoles
de Saint Louis, au Sénégal, jusqu’à Kayes, au Mali. De là dataient
mes premières impressions de lien avec ce continent. Je n’avais qu’une
envie, voir plus loin. Pourquoi pas en Somalie ? Côté déserts et grands
nomades, j’allais probablement être servie.
En 1983, j’ai donc effectué une première mission de reconnaissance dans le
Nord Est de la Somalie, avec Christine Barbier, spécialiste de l’encens,
durant le dernier trimestre. Mon domaine d’étude était la gestion des
troupeaux de petits ruminants, gérés par les femmes dans la société
traditionnelle somalienne. La route était longue entre Mogadiscio et Karin
Boosaaso. Le goudron, quand il existait, flirtait avec la frontière de
l’Ethiopie. La guerre de l’Ogaden était encore en filigrane et les trous
d’obus bien réels. J’ai retenu de ce premier séjour des images et des odeurs
fortes que j’avais envie de retrouver. Il y avait aussi un personnage
extraordinaire : Abderahman, dit « Di Gaulle ». Chef de projet somalien
originaire du Bari, ce petit bonhomme plein d’énergie et d’humour parlait
couramment un français parfait. Il avait fait ses études dans l’hexagone,
d’où son surnom. C’était le passeur indispensable pour apprécier ce pays au
caractère trempé. Des Somaliens voyageurs, j’en ai rencontré plusieurs,
dans des lieux surprenants, parlant plusieurs langues, héritages de voyages au
long cours. Ce peuple a retenu de son histoire ancienne et de son mode de vie
traditionnel, le goût des migrations."
En parlant de Georges Toutain, il est utile de rappeler que cet expert en
palmiers-dattiers, ayant passé de nombreuses années au Maroc avant
d'appuyer le projet en Somalie, continuait à faire du terrain au Maroc en
mars-avril 2016, à plus de 80 ans. Khaled Amrani, membre actif du
3GRIDDAO avec qui je suis en contact, nous informa qu'il était alité dans
une clinique de Marrakech, chambre 224. Il s'était fracturé des côtes suite à
une chute. Ce fut l'occasion de reprendre contact avec lui, .... depuis 1987.
On lui dédicacera ce livre.
3 GRIDDAO : Groupe de Recherche de d'Information pour un Développement Durable de
l'Agriculture d'Oasis. Ce groupe fait suite au premier réseau GRIDAO créé dans les années
80. Georges Toutain en est le président d'honneur, Vincent Dollé le président, Michel Ferry le
Trésorier, Laurent Chazée le Gestionnaire secrétaire général et Khaled Amrani le chargé de
Mission. Nous devons reconnaitre que Khaled est aujourd'hui le membre largement le plus
actif du réseau.
34 En Somalie, dans cette période de 1984-1987, nous étions une équipe
4d'environ 20 nationaux et autant d'internationaux. La majorité des
internationaux avait un statut de volontaire, dans le cadre du projet "Palmiers
Dattiers", impliquant le ministère de l'Agriculture somalien, le GRET (ONG
internationale "Professionnels du développement solidaire" créée en 1976),
l'AFVP (Agence Française des Volontaires du Progrès, devenue France
Volontaire depuis 2009) et l'INRA (Institut National de Recherche
Agronomique), financé par l'Europe (Fond Européen pour le
Développement) et le ministère des Affaires étrangères français. Ce projet
intégré basé dans la région du Bari au Nord-est de la Somalie, région des
Madjertines et faisant vraisemblablement partie du pays de Pount (Puntland),
allait appuyer l'agriculture oasienne, l'irrigation, l'élevage, les groupements
villageois et les soins de santé primaires dans une trentaine de localités des
districts de Boosaaso, Caluula, Iskushuban, puis Gardho. En 1985, de cette
équipe, j'avais réalisé une rapide bande dessinée avec une certaine dérision.
Pascal Docteur l'avait récupérée à son départ en 1986 et l'a conservée jusqu'à
maintenant. J'en ai fait quelques extraits scannés, présentés ci-après.
4 L'équipe nationale comprenait Abderahman Mohamed Ali, chef somalien de projet, l'un des
rares à avoir fait des études supérieures (socio-économie) en France et à qui on donna un
surnom à son retour au pays : De Gaulle. Il y eu Abdullahi Salah, Abderezak Abdisalem,
Abdelkarim Abdi, Ibrahim Abdi, Bachir Salah, Abderachid Mohamed, Ali Mahmed et bien
d'autres que je n'ai pas connus. Chez les internationaux, la première équipe permanente était
composée de Maurice Blinot (1980-1982), Philippe Charlier (1980-1982), Jean-Marie
Mortaud (1980-1983) et Jacques Regard (1983-1985). Les deuxième et troisième équipes,
entre 1984 et 1989, étaient composées de Marc Rodriguez puis Jacques Godet (chefs de
projet), Arno Lescure (administrateur), Bernard Cottier (Agronome, 1984-1986, remplacé par
Philippe Leblanc), Claire Génova (Agronome, 1985-1987, remplacée par Corinne Hugon),
Gérard Ventre (Zootechnicien puis conseiller technique et chef de projet), Guillaume Tixier
(forestier, 1984-1986), Jean-Marc Reynes (Vétérinaire, 1986-1987, remplacé par Philippe
Durant en 1988), Laurent Baumont (Agronome principal, 1984-1987), Laurent Chazée
(Agronome, 1984-1987), Luc Arnaud (Irrigation, 1986-1988), Michèle et Benoit Gérardin
(Médecins, 1985-1987, remplacés par Jean Nicolas et Claire Ledoux), Pascal Chastin
(Zootechnicien 1986-1988, remplacé en 1988 par Alban Bellinguez), Pascal Docteur
(mécanicien, 1984-1985, remplacé par Philippe Peyroutet puis Philippe Tual), Philippe
Chappé (Irrigation, 1986-1988), Pierre Nicola (institutions rurales, 1984-1985), Thomas
Sanoner (1987-1989), Edith Bouille (Secrétaire, 1986-1988, remplacée en 1988 part Lydie
Bazin), avec des intervenants temporaires: Michel Ferry (Agronome, spécialiste du Palmier
dattier), Georges Toutain (spécialiste des palmiers dattiers), André Marty (Elevage), Christine
Barbier (Doctorante sur la question de l'encens). Parmi les réseaux famille et amis proches du
projet, Claude Lescure, Jacques Conforti et sa copine Brigitte, Gilles Nicolet, Olivier
Levignat, Jean Dompierre, Alice Veisblat, Alain et Safia Millot, Claude et Georges Picard,
Emile Casanova, Yves Blandin, Michel Colleau, Philippe Lamé, Roberto Ansaldi, etc.
35Bande dessinée entière du projet - fin 1985
La direction du projet, tout baigne...
36Pascal Docteur et les véhicules
Les éoliennes Dello : Luc ne lâche rien...
37Bernard et la ferme expérimentale de Karin
Gérard : la traction animale, tout un art...
38Guillaume et le tire fort - courage, plus que 80 hectares à Geesaley !
Laurent et ses études infernales
39Un somalien impliqué dans le projet en pleine méditation sur le sens de
la coopération
Ce projet trouvait son origine dans la volonté du pays, avec un premier
projet entre 1950 et 1952 puis une relance en 1974, d'investir dans le
développement des palmeraies pour réduire les importations de dattes
achetées principalement en Irak. En effet, avant même le déclin de l'activité
phoenicicole depuis les années 1960, la Somalie exportait déjà des dattes,
comme l'attestaient les statistiques du commerce extérieur du pays (Dowson,
51963) . Face aux échecs, le gouvernement avait demandé, en 1978, une
expertise technique à la France puis un appui permanent depuis 1980 (Marc
Levy, 1986). Entre 1980 et 1983, un important travail d'analyse du nord-est
somalien avait été mené avec la rédaction d'un projet proposé au
financement de la CEE. En 1980, Michel Ferry avait été affecté comme
agronome et avait entrepris un constat de situation en utilisant les méthodes
d'approche systémique des problèmes de développement mises au point par
Georges Toutain (INRA) dans les oasis sahariennes.
Ce travail avait été réalisé avec l'appui de plusieurs missions scientifiques
et techniques intéressant l'agronomie des zones arides, l'élevage pastoral
(Theriez, INRA), l'irrigation (Gay, Dello), la phoeniciculture (Toutain,
INRA) et les arbres à gomme (Barbier, Institut de Botanique, Montpellier).
Ces acquis avaient été incorporés en 1984 dans le rapport qui allait servir de
base du montage de projet (Toutain (Georges) et Ferry (Michel), 1984 -
Opération agro-sylvo-pastorale du nord-est somalien). Pour la majorité
d'entre nous, c'était la première expérience internationale, nous étions plein
d'énergie, de curiosité mais aussi d'illusions. Peu préparés socialement, nous
5 Foreign trade statistics : 1957 : importation de 5163 tonnes de dattes valant 2895 millions de
shillings ; 1958 : importation de 7840 tonnes de dattes valant 3408 millions de shillings; 1959
: 18561 tonnes valant 5877 millions de shillings ; 1960 : 4487 tonnes valant 2605 millions de
shillings ; 1961 : 4822 tonnes valant 3022 millions de shillings ; 1962 : 6334 tonnes valant
3389 millions de shillings.
40avons sans doute commis de nombreuses erreurs, sans pour autant le savoir,
ou après coup.
L'histoire de la Somalie est ancienne. Au moment de mon départ, je
consultais le numéro spécial du monde diplomatique sur "L'état du monde"
et constatais que j'allais dans le premier pays exportateur de camelins. Ca
sentait l'exotisme, ça changeait de nos races bovines montbéliarde,
normande et tarine. En 2016, j'ouvrais le site internet sur les statistiques
mondiales pour m'informer de l'évolution du pays et constatais que le pays
sauvait l'honneur en détenant encore une première place mondiale, celle du
pays le plus corrompu sur les 167 pays étudiés, avec un indice de 8
(Transparency International, 2016). Avions-nous contribué à changer le
curseur de la première place, j'ose espérer que non ?
En France, au vingtième siècle, nous avons les récits de Henry de
Monfreid, comme "Les secrets de la Mer rouge" et "Aventures en Mer
Rouge". Aventurier, contrebandier puis écrivain, il partit en 1911 à Djibouti
et resta dans la corne de l'Afrique jusqu'en 1947. Nous avons aussi les récits
de François Balsan, ayant traversé cette région en 1962 et en 1964. On se
souvient également de la guerre de l'Ogaden (1977-1978), de la guerre civile
de la fin des années 80 menant à la fuite du Général Siyad Barré en 1991, de
l'action américaine "restauration de l'espoir" en 1992, puis plus récemment
des actes de piraterie dans l'Océan Indien, de prises d'otages dont Marie
Dedieu en 2011, du développement depuis 2006 du mouvement Al shabbaab
-groupe islamiste somali issu de la fraction la plus dure de l'Union des
tribunaux islamistes, de l'opération militaire en janvier 2013 visant à libérer
Denis Allex de la DGSE. A cette période, de la Somalie, côté glamour, on ne
connaissait que la mannequin Iman (Imam Mohamed Abdulmajid), qui fut
proclamée, en 1985, "Femme de ses rêves" par Yves Saint Laurent. Elle
partagea ensuite pendant 24 années la vie de la star britannique de la pop
David Bowie, décédé en janvier 2016.
en.wikipedia.org blackkudos.tumblr.com thelovelyplanet.net pinterest.com
41 Nous arrivions en Somalie après la guerre de l'Ogaden (1977), dans cette
tranche de l'histoire de la guerre froide où les Etats-Unis apportaient une aide
à la fois humanitaire et militaire à la Somalie en échange de l'utilisation de
l'ancienne base navale soviétique de Berbeera, sur la côte nord. Des
hostilités sporadiques se poursuivaient avec l'Ethiopie jusqu'au 3 avril 1988,
année de la signature d'un accord de paix entre les deux belligérants. Le
général Siyad Barré était réélu en 1986 mais l'opposition, le Mouvement
national somalien, très actif dans l'ancien Somaliland britannique,
commençait à conquérir les parties du nord de la Somalie à partir de la zone
d'Hargeisa et de Berbeera. De nouveaux mouvements d'opposition
émergaient également à la fin des années 1980. L'insurrection des Issaq
d'Hargeisa qui luttèrent pour leur survie fut sévèrement réprimée par l'état,
qui organisa des agents de l'ordre issus d'alliance de la confédération Darot,
comprenant des Marehan, Dolbahante et Ogaden. La guerre civile s'intensifia
à partir de 1987, l'insécurité touchait la région du Bari, le projet se termina
l'année suivante. Aux différents mouvements et fronts créés dans les années
60 et 80, dont les principaux étaient le Western Somali Liberation Front
(1963), Somali Salvation Front (1979), Somali National Movement (1981) et
Somali Salvation Democratic Front (1981), s'ajoutaient l'Ogaden National
Liberation Front (1984), le Somali Patriotic Movement (1989), le Somali
Democratic Alliance (1989), l'United Somali Front (1989), l'United Somali
Party (1989) (Pérouse de Montclos, 2001). En 1990, l'opposition au
président du pays s'accentua, le quartier Hawiye de Mogadiscio fut
bombardé et le président Siyad Barré dût fuir la capitale en janvier 1991
pour se réfugier au Nigéria. Le chaos social s'ensuivit, jusqu'à ce jour.
D'autres mouvements furent créés entre 1991 et aujourd'hui comme le
Somali National Front, le parti islamiste al-Itehad, Somali National
Alliance, Somali Salvation Alliance. L'effondrement de l'état, la crise
économique, la réduction des secteurs comme l'éducation, la santé et des
mécanismes étatiques d'aide sociale ont largement contribué au repli de la
population sur les fonctionnements lignagers et donc les forces sociales de
fonctionnement.
Economiquement, lors de notre séjour, la Somalie se trouvait déjà en bas
de classement des pays (tableau 2). Selon un bulletin d'information de
l'Ambassade de France (Mai 1987), dans le chapitre sur la situation générale
de la Somalie, on pouvait lire "Vue de l'extérieur et considérée sous un angle
"comptable", la Somalie est bien évidemment un pays qui connait une
situation très mauvaise, voire désespérée. Tous les indicateurs économiques
sont au rouge vif depuis longtemps et ils le resteront encore pendant de
nombreuses années : endettement croissant, déficit budgétaire, baisse
accélérée de la valeur du shilling somalien, inflation variant de 30 à 85%
42
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par an, corruption "structurelle" à tous les niveaux, etc.. La situation
peutelle s'améliorer ? Il y faudra beaucoup de temps car le pays n'a pour le
moment pas grand chose à exporter (environ 120 millions de dollars par
an), alors que les besoins d'importation dépassent les 400 millions de
dollars par an."
Tableau 2 - Principaux indicateurs économiques de la Somalie
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Source : Banque mondiale, 1987
L'aide extérieure de dons, variant entre 150 et 200 millions par an,
représentait donc de loin la première source de revenu du pays. La Somalie
était l'un des pays le plus aidé par habitant. En 1985, il arrivait en deuxième
position de l'aide américaine en Afrique après le Soudan. L''aide bilatérale
américaine (USAID), la Banque Mondiale, la Banque Africaine de
Développement, le Programme des Nations Unies pour le Développement
(PNUD), l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et
43
l'Agriculture (FAO), l'Organisation Mondiale pour la Santé (OMS), les aides
bilatérales italienne, allemande, française, japonaise et anglaise apportaient
leur soutien financier.
Dans ce projet rural intégré situé au nord-est du pays, je faisais office
d'agronome, spécialiste du palmier dattier. Il est vrai que pour Bernard
Cottier et moi, tous les deux agronomes, voir pour la première fois cette
espèce de palmiers sur l'île de Porquerolles, la semaine précédant notre
départ en Somalie, accompagnés par Georges Toutain et Michel Ferry,
grands spécialistes des systèmes phoenicicoles, nous avait subitement élevés
à ce statut d'expert. Sur l'île, j'observais alors la morphologie de ces
plantations au cordeau et sa culture in vitro financée par le groupe Total, en
vue de remplacer les palmiers d'Afrique du nord attaqués par une nouvelle
maladie, le Bayoud, une sorte de fusariose. Inutile de dire que quelques
semaines plus tard dans les oasis du nord de la Somalie, je découvrais un
autre monde phoenicicole avec des palmiers au dessin de "grand huit",
d'autres penchant dangereusement car plantés en direction de la Mecque,
d'autres inaccessibles en raison des dizaines de rejets qui les entouraient.
Pour nous préparer à ce qui nous attendait, nous avions aussi tous suivi
une "préparation au départ", avec des journées maçonnerie, soudure, forge,
traction animale et montage d'éolienne Dello. Le message qui m'avait le plus
préoccupé lors de cette préparation, ce fut quand la direction de l'AFVP nous
dit : "vous passerez également quelques jours à Montlhéry, notre centre, non
pas pour vous adapter à votre nouvelle vie, mais pour vous préparer à la
réintégration à votre retour : après plusieurs années dans ces pays, vous
allez changer vite et certains ne pourront plus se réintégrer". Cela s'est
avéré vrai, d'ailleurs, par la suite...
Guillaume Tixier, forestier, avait également eu des recommandations
techniques et des formations à son départ, qu'il avait largement adaptées sur
le terrain :
"Ce séjour en Somalie a été pour moi une expérience particulièrement
riche, émouvante et formatrice, même si les désillusions et surprises plus ou
moins désagréables n’y ont pas manqué. En effet, les objectifs initiaux de ce
« projet Palmiers Dattiers » et de ma participation dans celui-ci, sont restés
bien loin de la réalité rencontrée sur ce terrain imprévisible et chaotique,
mais ce que j’y ai appris et partagé avec les Somaliens, continue de nourrir
mon quotidien, et j’ose espérer qu’il en est un peu de même pour la
population somalienne que j’ai côtoyée.
44 A mon départ, on m’avait annoncé, que dans cette région du nord-est
somalien, la population essentiellement nomade n’avait pas de véritable
tradition agricole et que la culture du palmier-dattier y était donc plutôt
rudimentaire : palmeraies trop denses, processus de sélection des palmiers
très limité, compte tenu d’un mode de reproduction par graines plus que par
rejets, ratio mâle/femelle avoisinant les 50 %, (alors qu’avec la pollinisation
artificielle, conserver 2 à 3 % de mâles peut suffire, ce qui permet
d’économiser de l’espace et de l’eau)... En tant que forestier, « spécialiste
des arbres », mon rôle concernait principalement l’éclaircissage des
palmeraies, à travers une sélection des arbres les plus productifs, le
développement de la reproduction par rejets, afin d’améliorer la sélection,
et surtout de réduire le nombre de palmiers mâles. Je devais aussi
m’occuper du développement de la culture d’arbustes fourragers qui
permettraient de compléter l’alimentation des troupeaux dans les périodes
les plus sèches. Pour pouvoir mettre en œuvre une telle rationalisation des
productions, et puisque je devais m’occuper à la fois de vulgarisation
technique et d’organiser avec la population locale des chantiers d’abattage
ou de plantation, on m’avait demandé, de façon à compléter ma toute
fraîche formation de forestier, d’effectuer avant de partir en Somalie un
stage dans une pépinière forestière, et un stage dans une entreprise
d’exploitation forestière (pour me familiariser avec l’utilisation des
tronçonneuses)."
En octobre 1984, il y avait beaucoup de premières fois : je quittais
l'Europe, prenais l'avion, ne parlais plus ma langue, roulais au milieu des
zébus, ânes et dromadaires, oubliais électricité, eau courante et téléphone,
mangeais du riz charançonné et buvais du lait caillé acide sorti des outres en
peau de chèvre. Le premier contact donnait la mesure de ce qui m'attendait.
Je quittais également ma copine, Dorothée, une allemande connue deux
années plus tôt lorsque j'étais moniteur de ski aux Deux Alpes. Elle vint me
rendre visite entre novembre 1985 et avril 1986, y compris dans le Bari. Elle
participa à la randonnée Gardafui du 18 et 19 décembre 1985, en compagnie
de Bernard, Guillaume, Jacques Conforti et sa compagne Brigitte. Elle
connut aussi la traversée en barque entre Haabo et Boosaaso le 22 et 23
décembre de la même année, organisée par le directeur de la conserverie de
poisson, Abderahman Farah Cali.
Lors de notre premier trajet en Somalie, nous étions deux "blancs" dans
l'avion entre le Caire et Mogadiscio, Bernard Cottier et moi, volontaires du
Progrès. Partis de Paris le 5 octobre 1984, après 1h45 de retard, nous avions
fait escale à Rome puis au Caire. Nous atterrissions à l'aéroport de
Mogadiscio le 6 octobre 1984 à 7h30, l'avion évitant les dromadaires sur la
45piste. Pour passer la douane, il convenait de payer une taxe en shilling, alors
qu'aucun guichet n'existait pour faire le change. Nous avons pu éviter de
précieuses minutes de négociation grâce à un passager somalien qui nous a
tendu spontanément un billet. Néanmoins, mes bagages accompagnés furent
fouillés en détail et l'exercice dura longtemps lorsqu'ils tombèrent sur la
lampe à pile plate - inconnue en Somalie - qu'ils assimilèrent d'abord à un
possible engin explosif et qui, après vérification de sa nature inoffensive,
demanda un examen détaillé du fonctionnement. Les bagages en fret, qui
devaient prendre en principe le même avion, arrivèrent finalement le 28
octobre.
Voyage entre Seyn Weyn et le cap Paysage vu d'avion avant l'arrivée à
Gardafui : Dorothée Jacques, Mogadiscio - Parcelles délimitant les
Brigitte, Laurent, Ahmed - 18-19 propriétés de pâturage
décembre 1985
Jean Louis Gaillard (1988), nous informe également de son ressenti lors
de son arrivée dans le pays : "L'arrivée à Moqdishu International Airport
surprend les habitudes occidentales. Après le survol de la ville mosaïque
verte et blanche quadrillée par de rares rues goudronnées, puis un
atterrissage au ras des dunes rouges qui bordent l'océan Indien, il faut
affronter dès la passerelle une atmosphère singulière. La chaleur, l'inconfort
et l'exiguïté des lieux rendent le premier contact avec la Somalie pour le
moins décourageant. S'armer de patience (deux ou trois heures) et préparer
son plus beau sourire pour affronter les contrôles successifs des douaniers et
policiers suspicieux semble être le meilleur remède. Après avoir passé les
différents contrôles, et réglé les différentes taxes, il faut trouver un taxi qui
puisse vous conduire vers le centre de la ville et quitter la zone de l'aéroport,
située au sud de la ville. Le taxi emprunte par la suite la route qui longe le
port, puis les vieux murs gris constitués de blocs de corail mort taillés dans
la falaise qui cerne Xamarweyne, la médina construite le dos à l'océan
Indien. Ici, l'air est frais et humide, et mes premiers souvenirs de cette ville
se situent dans ce quartier aux senteurs indéterminées".
46

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