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Venise

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Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Jean Lorrain. "Le poison de Venise ! C'est la féerie d'une architecture de songe dans la douceur d'une atmosphère de soie; ce sont les trésors des siècles amassés là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de l'Orient et de l'ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de l'art italien; les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement rosé du palais ducal. Le poison de Venise, c'est la solitude de tant de palais déserts, le rêve des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles, le grandiose de tant de ruines, et, dans des colorations de perles, perles roses à l'aurore et noires au crépuscule, le charme de tristesse et de splendeur de tant de gloires irrémédiablement disparues, et, dans le plus lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur d'une pourriture sublime."


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JEAN LORRAIN
Venise
La République des Lettres
VENISE
"Venise ondoyante. Venise magique. Venise en or !... Un conte fabuleux d'amour et de sang, de vin rose et de fleuve enchanté qui entraîne au fond de ses eaux toute une succession de siècles légendaires..."
Ainsi s'exprime dans un roman, dont le titre est trop scabreux pour l'écrire ici, une femme assez blasée pourtant sur la vie et ses ivresses, puisque cet écrivain se trouve être en même temps une de nos plus célèbres courtisanes.
"C'est le crépuscule, écrit-elle plus loin,le soleil disparaît lentement et semble une grosse boule de flamme qui s'enfonce sous les flots, la mer s'empourpre, un incendie s'allume à l'horizon, inondant de splendeurs des mondes inattendus et inaccessibles... Ensuite plus rien ! je détourne la tête et c'est l'obscurité... le clapotement des rames dans l'eau, le chant lointain des gondoliers, des cris d'appel partis des hautes vergues et tout cela sans écho... Alors je ne sais plus si je vis, si je songe, j'ai peur, je veux de la lumière, de la clarté, j'ai soif de foule, j'éprouve un impérieux besoin de presser une main, d'entendre une voix connue qui me dégage de cette impression morbide !"
Cette ivresse opprimante, ressentie par la courtisane, cette délicieuse et meurtrière intoxication des nerfs et du cerveau, c'est la volupté et c'est le Poison de Venise.
Le Poison de Venise ! Nul plus profondément que M. Maurice Barrès n'en a
senti et rendu le charme délétère et le trouble puissant. "Une fièvre est dans Venise" a-t-il écrit dansAmori et Dolori Sacrum, et, de ses heures fiévreuses, de l'agonie de la ville dans l'agonie des crépuscules de l'Adriatique il a tiré le plus
beau livre qui ait peut-être été publié sur la Cité des Doges depuis Lord Byron.
Le poison de Venise ! C'est la féerie d'une architecture de songe dans la
douceur d'une atmosphère de soie; ce sont les trésors des siècles amassés là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de l'Orient et de l'ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de l'art italien; les mosaïques de Saint-
Marc et le revêtement rosé du palais ducal. Le poison de Venise, c'est la solitude
de tant de palais déserts, le rêve des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles,
le grandiose de tant de ruines, et, dans des colorations de perles, perles roses à
l'aurore et noires au crépuscule, le charme de tristesse et de splendeur de tant de gloires irrémédiablement disparues, et, dans le plus lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur d'une pourriture sublime.
"Dans cette ville d'inquiétude je connus toutes les délices sensuelles. Jamais pourtant, oserai-je dire ? je n'oubliai de sentir couler lentement les heures; et aux meilleurs détours de cette Venise si variée, et dans une telle surabondance d'imprévu, toujours j'attendais quelque chose." (Maurice Barrès.)
C'est cette attente perpétuelle d'une aventure irréalisable dans un décor
romanesque et caduc, que dis-je ? d'une aventure, de la résurrection impossible
d'un passé à jamais enfoui, qui étreint au cœur et retient dans une angoisse et une espérance enivrée tous les sensitifs échoués dans la Ville, car Venise est la Ville par excellence.
Silhouettée d'innombrables églises et de plus innombrables palais, toute bossuée de coupoles et fleurie de frêles campaniles, ajourée de colonnades, ennoblie de portiques, de terrasses, de loggias et de vertigineux envols de statues,
Venise, avec sa basilique unique de Saint-Marc, son prestigieux palais des Doges et ses admirables Procuraties, est par excellence la ville historique et idéale, préservée qu'elle a été dans ses mœurs et dans son architecture par la barrière
isolatrice de sa lagune et de ses canaux. C'est Venise Vénus, surgie, comme la
déesse de la pâleur azurée de l'Adriatique et s'érigeant au-dessus d'elle en
immense madrépore de marbres et de métal orfévri, Venise gardée, défendue
contre les atteintes du temps et de la civilisation par la mer partout ailleurs
dévastatrice, la mer envahissante et démolisseuse de digues et de remparts, la mer engloutisseuse des villas de Baïes, des temples de Pouzzoles et des cathédrales d'Ys, et qui pour Venise a eu depuis des siècles des attentions, que
dis-je ? des tendresses de mère et d'amante.
Venise flotte au loin, immense gemme éclose
Dans la splendeur d'un soir d'azur mauve et d'or rose, Venise, ô perle blonde, ô fabuleux décor !
Mais Venise est encore plus qu'un décor fastueux de rêve et de mélancolie, Venise, c'est de l'histoire, ce sont des conquêtes, des batailles, des luttes, des triomphes et des agonies; Venise, c'est la République, c'est-à-dire le livre d'or de la première noblesse marchande et guerrière du Moyen Âge et de la Renaissance; Venise, c'est le conseil des Dix, la ville livrée aux meurtrières ambitions des
familles patriciennes comme aux basses vengeances des époux jaloux, la ville des
sbires et des amours violentes, tragiques et fastueuses aussi des dogaresses et des courtisanes; c'est le pays de la terreur, des dénonciations, des arrestations arbitraires et des morts subites, la cité des gondoles, du silence et du mystère, des enlèvements nocturnes et des inexplicables disparitions; mais ce sont aussi des
siècles de guerre contre le Turc, les victoires de la République érigée en sentinelle de la chrétienté, ses résistances héroïques contre la levée en masse de l'Orient, et
ce sont les Mocenigo et les Dandolo, Zara et Lépante, les intrigues autour du trône
et de la main de la reine...
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