memento des vivants et des morts

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Au delà du continuum apparent, nos vies sont faites d’infimes épiphanies, dont l’avènement nous échappe. Quelque part en nous, imperceptiblement les choses se déplacent. A notre insu, des ruptures se créent, des failles naissent, puis se comblent, puis s’ouvrent à nouveau, ailleurs, en autant de minuscules catastrophes dont nos sens n’ont de cesse d' assurer le lien. C’est à cela que tient l’ordre du monde, le règne du temps continu : dans l’oubli des catastrophes et leur recyclage incessant se construisent les destins. Le canevas de nos jours est fait d’une succession d’instants uniques que notre esprit relie d’un fil de mots. Il s'agit ici de retrouver ces tremblements intérieurs, ces brusques effondrements qui façonnent nos mémoire.
Publié le : lundi 13 juin 2011
Lecture(s) : 162
EAN13 : 9782748148060
Nombre de pages : 200
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Memento
des vivants et des morts
JP Casal
Memento
des vivants et des morts















Collection « Premier roman »

Le Manuscrit
www.manuscrit.com












 Éditions Le Manuscrit, 2005.
20, rue des Petits-Champs - 75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
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contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-4807-X (Fichier numérique)
IS-4806-1 (Livre imprimé)
… Ces fragments épars, dont à la fin peut-être,
il ne restera rien.

MEMENTO DES VIVANTS ET DES MORTS







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Prologue / Portrait



« Mars 2000, à Saas, le 3.


Voici deux jours à peine que j'ai reçu votre lettre, qu'elle
m'accompagne dans mes promenades.

Ici il fait très froid. Depuis l'aube jusqu'au soir, le jardin est
rempli de silence et de givre. Le jour s'achève dés cinq
heures ; qu'importe pour la peinture, j'ai tant de goût pour
l'ombre. Pour l'inconnu, l'ailleurs. De là naît le désir.

Voilà deux mois à présent que je peins sans interruption des
visages. Je crois pour moi que cette nécessité tient d'abord à
ma lenteur (il y a parfois tant de jours écoulé entre le début
et l'achèvement d'un tableau, que la répétition du motif elle-
même ne suffit pas toujours je le crains à me préserver des
errements.) ; ainsi chaque toile se donne-t-elle à moi comme
un élément d'une histoire à déchiffrer. L'écriture d'un désir
de peindre. En miroir du désir de la vie.
Désir de corps de femmes, de chairs douces, de parcelles de
peau recueillant la lumière. Dans la pénombre d'un après-
midi d'été aux persiennes closes, dans la nuit d'un feu
d'hiver.
Corps serrés, blottis, à la limite de la clarté, entre l'obscurité
glacée du couloir et la fournaise du foyer.

Le peintre lui n'existe que dans le désir de l'autre, il est une
fiction, un être de spectacle. Dont l'existence n'a pour sens
que de montrer ce qu'il y a à imaginer d'une peinture, d'en
assurer la représentation et la rendre visible. Comme un
acteur interprète la vie.
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Quel lien existe-t-il entre celui qui peint et celui qui ici vous
adresse ces mots, dont le sang coule à flots, dont le corps
embrasse le jour, grince et pleure parfois, hors un nom posé
là sur le bas d'un tableau, qui à lui seul fait Signe ?
Pourquoi s'acharne-t-on à les rendre identiques, à faire
coïncider les traces de la vie à la vie elle-même; celui qui
donne à voir, à ce qu'il donne à voir?

La peinture n'est rien d'autre que la marque d'un passage ;
celui qui peint est toujours ailleurs, en quête d'autres
preuves, jusqu'au jour impensable où rien ne reste à prouver.

Je le dis aujourd'hui. Mais sans doute à l'origine tout n'était
qu'un nœud serré de fascination, d'amours et de haines
inexprimées. Duquel tout a surgi. Il n'y a pas eu de choix.
Juste un enchaînement d'instants portés par la volonté de
rendre compte d'un regard, que par moi se fassent des
choses qui me dépassent.
Le désir de peindre doit toujours s'exercer sur le plus petit
possible. Il ne faut vouloir exprimer que le presque-rien. Lui
seul donne un sens.
Car une peinture n'est grande que lorsqu'elle dépasse ce
qu'elle a voulu exprimer.
Lorsqu’au delà de toute vision, elle appelle le regard.

La vision recherche l'identique, absorbe l’être. Le regard lui,
ne contient rien, mène au-delà. En lui autrui nous est livré,
nu, pauvre, désarmé. Sans besoin de savoir. Il est
l'imperceptible, ce qu'on ne peut tuer ; ce qui échappe à
toute pose, à tout masque, nous porte à la rencontre.

Peindre un visage je crois, c'est dire de l'intérieur ce qu'on
perçoit de soi, exprimer à la fois le crâne et la peau, le regard
et la vie. C'est une façon de saluer autrui, lui répondre
d'abord puis répondre de lui.

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Voilà pour aujourd’hui.
Une chose encore : avec Mathilde nous attendons un enfant.
Ceci sans doute changera-t-il notre vie. »

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MEMENTO



1

« Le 22 septembre 1909

On ouvrit le cercueil devant l’Evêque, le maire de la ville,
son premier adjoint, plusieurs chanoines et nous. Nous ne
perçûmes aucune odeur. Le corps était recouvert des habits
de son Ordre qui étaient humides. La face, les mains, les
avants-bras étaient seul découverts. »

… Hier, j’ai commencé à transcrire les fac-similés des
rapports d’exhumations de la Sainte.
Et dans le même temps, je décidai d’entreprendre un autre
travail : rassembler également tout ce qui fait ma vie,
fragments de journal, lettres inachevées, articles de
presse…ici même, noter tout, noter, sans souci d’ordre ni de
perspective; maladroit, ignorant d’une vérité qui pourtant
presse, encore qu’il s’agisse probablement d’abord de désir
d’expression, d’un besoin d’exercice de la main et du corps
sur les mots.

J’ai rêvé une histoire :

« C’est la guerre. Depuis longtemps j’avais rêvé cela : un
temps d’urgence, où aucun lendemain n’aurait désormais
plus de sens.
Et puis voilà, c’est arrivé.
J’ai mis longtemps à faire coïncider mon désir d’écrire ou de
peindre avec ma vie –peut être car toute trace alors se
dissolvait dans les conventions. Et voici qu’enfin je vais
pouvoir vivre libre, sans contrainte. Respirant l’air du large.
Ah la belle utopie !
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Avec Mathilde nous nous sommes réfugiés à Saas dans
l’attente de jours meilleurs, à l’abri de la terreur et des
bombes. Mais peut-on réellement échapper à la guerre ? A
son cortège de misères : la pénurie, la faim, le manque de
tout, la dévaluation de l’argent et nos économies réduites à
néant.
Malgré cela pourtant, nous vivons des temps paisibles : rien
ne peut nous atteindre. Nos vies sont comme suspendues,
elles s’écoulent au rythme des saisons. Au printemps j’aide
Paul L. notre voisin, à cultiver la terre ; durant l’automne je
pars des journées entières me perdre en forêt. Et puis je
peins. Des portraits, des paysages, pour oublier la guerre.
Je lis aussi. Je dévore des montagnes de livres, je me nourris
de mots.
Il aura fallu que la guerre arrive, que s’ouvre ce gouffre dans
le quotidien, pour me permettre enfin d’affronter l’écriture :
je n’ai plus rien à perdre.

Après quelques mois de cette vie de reclus, Mathilde est
enceinte. Son ventre s’arrondit, ses seins gonflent.
Puis un midi, au milieu de l’été, l’enfant naît. Une fille de
lumière, qui vient en plein soleil. Nous l’appelons Clara.
C’est à elle d’abord que s’adressent ces mots, témoins de
notre vie en ces temps de misère. »




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2

Rentrer à présent dans le vif du sujet : voici aujourd’hui une
semaine, alors qu’il me proposait d’utiliser son bureau, mon
père avait laissé bien en évidence ces quelques mots :
« Anne-Marie, voilà 30 ans déjà que tu nous as quittés… Et
la douleur en moi est toujours aussi vive quand je pense au
bonheur qu’avec toi j’ai goûté, avant que cet affreux malheur
ne nous arrive. Papa »
Malgré les conseils des gendarmes, mon père n’a jamais
porté plainte contre le chauffard ivre qui tua AM. « A quoi
bon, puisqu’elle était morte et que cela ne la rendrait pas à la
vie ? »
Dans le fond je crois, cela tenait simplement à son manque
de foi dans la justice et son souci de préserver ce peu de paix
qu’il lui restait.
Comment apaiser la souffrance d’un deuil qui s’est fait de
travers ; cette douleur qui nous lie, comment s’en détacher ?
Cette souffrance ne vient pas tant de la mort, que de la
trahison des mots : de tout ce qui a été dit pour taire
l’essentiel. Durant des années, le non-dit ne fut-il pas pour
nous un mode de salut ?
Cela valait pour la mort de ma mère (en 1969), celle d’Anne-
Marie (en 1972), mais également pour tout ce qui, de près
ou de loin, touchait aux choses du corps et du sexe : de tout
cela il n’y avait rien à dire, il ne fallait pas en parler. -La
sexualité et la mort ne sont-elles pas également fatales ? Elles
nous saisissent toujours par surprise, et nous terrassent. Le
seul recours dès lors ne réside-t-il pas dans une affirmation
violente et brutale de la vie ?-

*

Retour au gisant, comme on revient malgré soi à une image
qui nous hante ; reprendre la transcription :
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« La tête était penchée à gauche, la face était d’un blanc mat ;
la peau adhérente aux muscles, et les muscles collés sur les
os. Les paupières excavées couvraient les yeux. Les sourcils
étaient collés aux arcades sourcilières et adhérents à la peau,
ainsi que les cils de la paupière supérieure droite. Le nez était
parcheminé et effilé. La bouche légèrement entrouverte
laissait voir les dents encore adhérentes. Les mains, croisées
sur la poitrine, parfaitement conservées avec leurs ongles,
portaient encore un chapelet rongé par la rouille. On pouvait
voir sur les avant-bras le relief des veines.
Les pieds étaient comme les mains, parcheminés, et
portaient leurs ongles (l’un d’eux a été arraché en lavant le
corps). »

*

Il y a plus de trente ans que ma mère est morte. Je me
souviens son absence, autour de quoi tout gravite.
Ma mère, disparue, m’a laissé démuni, presque sans
souvenirs, avec si peu de photos. Et ma vie, longtemps, s’est
construite au présent, souvent par « inadvertance ».
Le plus terrible dans sa disparition, et plus tard celle d’Anne-
Marie, fut je crois le poids de la « malédiction », des choses
tues ou mal dites.
Durant longtemps j’ai vécu dans la fascination d’un deuil
impossible.
J’ai creusé dans ma chair une prison intime. J’ai installé en
moi un tabernacle obscur pour y cacher mes secrets :
déposer à l’abri des regards les mots de la honte et du corps,
les y entasser là pour qu’ils cessent de me blesser.
Depuis la mort de ma mère la honte n’a cessé de m’assaillir,
de battre en moi comme un sang noir qui cherche la lumière.
C’est de cette maladie de misère, qui m’a tenu si souvent
éloigné de moi-même dont il s’agit aussi de témoigner ici, de
cette lente guérison qui a permis à ma langue d’échapper à la
prison du manque, à cette gangue de chair, de honte et
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d’orgueil où elle était enterrée.

Voilà vingt ans, aux commencements de cette entreprise de
mise en forme de ma vie à travers la peinture et la langue, le
besoin d’en finir avec le deuil et la mortification me guidait,
qui se confondait avec l’obsession du mot juste, de la parole
habitée : retrouver les mots de l’enfance, les gestes de
tendresse enfouie, renouer avec l’avant de tous ces drames.
Perdu dans le dédale des livres lus, impuissant, maladroit, ne
parvenant jamais à fixer sur le papier la soif qui me tenaillait,
il m’a fallu tout ce temps pour que ces pages naissent, que le
désir d’écriture prenne corps en moi. Tant de phrases
entamées, interrompues, oubliées, puis reprises encore. A
rebâtir la trame de toutes ces années, à me poser enfin : au fil
des mots, l’encre se libère.

… Lorsque tous les recours habituels pour rechercher des
preuves de notre destinée ont été épuisés, intervient
l’écriture, comme une grâce ultime que l’on invoque alors.
Mais souvent le silence vaut pour seule réponse : ce n’est que
lorsqu’on s’est presque résolu à n’avoir pas de preuve de nos
gestes, que les choses peuvent advenir. Car lentement se
forgent les outils de la langue.
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3


Je me souviens : dès le début, pour écrire, il m’avait fallu
inventer un double. Et aujourd’hui encore ce frère de songes
prend place à mes côtés, comme un détour nécessaire pour
aborder ma propre histoire.
J’ai retrouvé il y a peu ce texte écrit voilà dix ans, première
tentative de mémento, remplie de maladresses, quelques
passages seul méritant d’être absous.

« On lui avait dit qu’il faudrait penser à vendre la
maison, mais jamais jusqu’alors il n’avait pu s’y
résoudre. Il y avait encore tant de choses à ranger, de
papier à classer. Oui, tellement à faire avant…
Il a repoussé le cahier, éteint la lampe et son
regard à présent scrute la pénombre.
Lentement ses yeux s’habituent à l’obscurité. Les
pans de ténèbres s’estompent. Bientôt la chambre tout
entière s’offrira à sa vue : la fenêtre de laquelle tombe
une pâle lumière nocturne, le lavabo où trempe une
chemise, le sac ouvert, les habits chiffonnés, un paquet
de cigarettes vide, abandonné sur le sol, près du
cendrier, les couvertures jaunes du lit à demi-défait.
Il se tourne vers le miroir surplombant le lavabo,
s’arrête un instant sur le reflet de son visage, croise son
regard. Puis s’approche du lit sur lequel il s’allonge.
Contemplant le gris du plafond. Il reste là dans
l’ombre, immobile, les bras repliés derrière sa tête,
désespérant de trouver le sommeil. »

Sur celui qui écrit ou lit, le temps n’a pas de prise. Partout il
demeure.
Il parcourt les chemins de la mémoire et rejoint l’enfant qu’il
porte en lui, qui découvrait chaque chose, en les voyant pour
la première fois, les oubliait, les retrouvait à nouveau
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toujours étonné, avec la même intensité : le reflet de son
visage, l’ombre de son corps, l’envol d’un oiseau, l’eau qui
s’écoule entre les doigts, le soleil sur la mer, le vent sur la
peau. Mais aussi plus tard, les phrases qu’on surprend, les
indices de la vie des parents, de cette vie cachée sous les
draps, dans l’obscur. Indices de mort et de vie sexuelle,
oubliés d’abord, ensevelis sous le flux des images.
La soif de lumière et la peur des ténèbres de cet enfant qu’il
fut l’accompagnent tout au long de sa vie.
Un seul désir l’anime : laisser venir au jour cette frange
miraculeuse ; dans le silence, la nuit, guetter le murmure des
voix entendues dans le ventre de sa mère, au plus secret de
sa vie.

… Je le sais aujourd’hui, je n’obtiendrai la paix qu’au terme
de ces fouilles, lorsque chaque vestige aura trouvé sa place.
Car qu’est donc mon présent hors cette exploration du
temps : le temps de l’écriture n’est-il pas le seul présent de la
page écrite ?

*

Au delà du continuum apparent, nos vies sont faites
d’infimes épiphanies, dont l’avènement nous échappe.
Quelque part en nous, imperceptiblement les choses se
déplacent. A notre insu, des ruptures se créent, des failles
naissent, puis se comblent, puis s’ouvrent à nouveau, ailleurs,
en autant de minuscules catastrophes dont nos sens n’ont de
cesse d’en assurer le lien.
C’est à cela que tient l’ordre du monde, le règne du temps
continu : dans l’oubli des catastrophes et leur recyclage
incessant se construisent les destins. Le canevas de nos
jours est fait d’une succession d’instants uniques que notre
esprit relie d’un fil de mots.
Retrouver ici ces tremblements intérieurs, ces brusques
effondrements et ces surgissements successifs, qui
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façonnent notre mémoire : la tectonique des plaques
appliquée aux souvenirs. Enfermé dans mon bureau, je
voudrais me porter au chevet des brûlures de l’enfance avec
comme unique exigence de me tenir au plus près de la vérité.
Le reste importe peu.
Face au chaos de l’univers, et à l’insondable ronde de la
nature –la course des étoiles, le retour des saisons, la
puissance des éléments-, n’avons-nous pas inventé le temps
pour nous donner une chance d’exister vraiment ?
Partout des éclats d’éternité peuvent nous surprendre : dans
l’ombre noire d’un cyprès en plein midi en Toscane, dans le
silence sonore d’une église romane ou d’un temple coréen,
sur un fronton de pelote basque au crépuscule l’été, quand le
claquement de la balle, le souffle des joueurs se mêlent aux
cris des hirondelles.
Puis, au gré des voyages, vient la découverte, que le temps
est sans fin : on se lève à Séoul quand on se couche à Paris et
qu’il est midi à New-York, il gèle ici, tandis qu’ailleurs il
pleut ou que le soleil brille. Partout le temps se prolonge et
dans sa chaîne infinie se nouent les évènements.
... i Ya basta ! Ma mère ne m’a jamais appris à accueillir
l’inconnu qui s’agite en moi.



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