Moi, Je

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Dans ce récit, construit autour de la vie d'un enfant abandonné par ses parents puis de l'adulte qu'il devient, sont confrontés les deux impératifs antagonistes de la jouissance et de la réalité. L'idée centrale, expérimentée et éprouvée par le personnage, est de vérifier que les deux démarches déterminent chacune des représentations du monde pleinement valides, tout en restant définitivement irréconciliables, sans pour autant pouvoir s'exclure mutuellement. Ceci malgré tous les efforts d'un troisième discours, celui de la collectivité, lui aussi impuissant à décrire tant le réel (l'objet) que l'individu (le sujet) Reste le discours de ces trois discours impossibles, qui fonde l'humain…
Publié le : lundi 20 juin 2011
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EAN13 : 9782304001143
Nombre de pages : 539
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2
Moi, Je

3Frédéric Kahef
Moi, Je
Tome 3
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00114-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304001143 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00115-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304001150 (livre numérique)

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Ou la question de l’objet et du sujet :
Moi, qui suis l’objet.
Je, qui est sujet. .

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Diogène se promenait dans la cité en plein
jour avec une lanterne, répétant à qui voulait
l’entendre qu’il cherchait un homme. Malgré la lu-
mière du soleil et malgré l’aide de sa lanterne,
dissipant les dernières ombres résiduelles, il er-
rait parmi les autres sans les trouver.
Qu’espérait-il en « cherchant un homme, » s’il
savait déjà qu’il ne le trouverait pas ?
Je suis bien certain, encore que rien ne le
prouve, que les autres ne sont pas que de sim-
ples objets mécaniques. Qu’ils sont aussi bien
sujets que je le suis moi-même. Mais dans ce
cas, où sont-ils donc ? Le plus commode, c’est
de ne pas contraindre ce sujet qui ne se révèle
pas. N’être plus en demande, ni en espoir, évite
la souffrance du vide. Au risque de résumer
l’univers entier au seul sujet possible, soi-même.
Après tout, pourquoi pas ? Cette représentation
à l’avantage d’être universellement cohérente,
même si elle ne s’explique pas. Pourquoi suis-je,
alors que rien, ni moi-même, ne devrait être ?
Où sont les autres ? Ou plutôt, où est
l’autre ? Je n’ai pas de réponse à cette question,
probablement parce qu’il n’y en a pas. S’il n’y a
pas de réponse, c’est donc qu’il n’y a pas de
9 Moi, Je
question. Je ne me la pose donc pas. Je me
contente juste de rester en éveil d’un signe qui
ferait preuve. Mais preuve de quoi ? Les preu-
ves sont par essence issue de l’observation ob-
jective, donc de l’objet. Quelle preuve le sujet
pourrait-il donner de lui-même sans passer par
l’objet ?
Pas facile… Et de toute manière sans solu-
tion, le véritable mystère étant moins la ques-
tion que l’ensemble des raisons qui m’ont
conduit à me la poser. Les autres n’en font gé-
néralement pas grand cas. Ou bien, à la manière
du philosophe, il ne s’agit pour eux que d’un
exercice intellectuel purement théorique sans
grandes conséquences. L’autre est-il sujet ? On
dirait un devoir d’examen de fin d’étude ou de
baccalauréat. Ca fatigue les méninges le temps
d’y penser, on transpire sur la feuille dans
l’espoir de ne pas écrire trop de bêtises, on
cherche à deviner ce que sera la lecture du cor-
recteur, on évite les engagements définitifs en
usant d’une prudente dialectique (thèse, anti-
thèse et synthèse) et on quitte la salle de torture
avec l’angoisse de la note éliminatoire. Puis on
oublie…
Moi, je n’ai rien connu de tout cela. Je n’ai
pas mon bac. Je ne suis même pas allé jusqu’en
terminale. Alors, qu’est ce qui a bien pu me
pousser à naviguer dans ces eaux désertées par
les autres ? Peut-être parce que précisément, se-
10 Moi, Je
lon une déduction par trop facile, je suis seul
sujet au monde. Mais cela ne résiste pas à la cri-
tique. Ce n’est pas moi qui ai inventé la philo-
sophie. Apparemment, même si je n’ai rien fait
pour la rejoindre, me contentant de simplement
la trouver parfois sur mon chemin, elle me pré-
cède de beaucoup. Ce qui, dans ce cas, signifie-
rait que la pensée est produite par l’objet. Après
tout, l’acte de penser n’est qu’un assemblage
mécanique qui ne témoigne en rien du fait
d’être. Le je pense donc je suis de Descartes n’a
pour seule conséquence que de constater que je
suis. Il ne dit rien sur la pensée elle-même. Des
affirmations telles que je ressens donc je suis, ou
j’agis donc je suis auraient pu faire l’affaire aussi
bien. Sans compter qu’elles ne valent que pour
moi. Rien ne prouve que l’autre est, en raison
de ce qu’il pense, ressent ou agit. Les machines
aussi sont capables de penser, ressentir ou agir,
pour peu que les algorithmes qui les animent
fassent illusion. Peut-on pour autant dire que
ces machines soient ? Ou les animaux ? Ou les
plantes ?
Pourquoi donc ce trajet particulier qui s’est
imposé à moi, à ce qui me semble depuis ma
naissance ou, tout du moins, mes plus lointains
souvenirs ?
11






Je n’ai pas connu mes parents. Ou plutôt, je
n’ai aucun souvenir d’eux. J’ai été élevé par ma
tante, la sœur aînée de ma mère, qui m’a recueil-
li à l’âge de six ans. Je n’ai rien gardé en mé-
moire de ce qui précède. Tout ce que je sais, je
le tiens de ce qu’elle m’a raconté, c’est à dire
fort peu de chose. A l’époque, elle ne vivait plus
chez ses parents. Elle avait mis une distance
respectable entre elle et eux. De son côté, ma
mère a rencontré mon père très jeune et a quitté
le domicile familial dans la foulée, en terme plu-
tôt houleux. Probablement parce qu’elle était
enceinte de moi, bien que ma tante douta que
ce fut la seule raison. L’union du jeune couple
se révéla rapidement désastreuse. Ma naissance
sembla aggraver les tensions, mais étais-je cause
ou prétexte ? Le couple tint malgré tout encore
quelques années, puis mon père disparut de la
circulation. Il quitta ma mère un matin, laissant
toutes ses affaires, mais emportant tout l’argent
disponible. Ce qu’il est devenu, personne ne le
sait, il n’a plus jamais donné aucune nouvelle.
Ma mère s’est rapidement trouvée dans une
situation catastrophique. Elle n’avait plus de
13 Moi, Je
père depuis longtemps et sa mère, ma grand-
mère, était morte quelque temps auparavant,
sans laisser d’héritage. Elle se retrouvait donc
seule et, après avoir tenté de faire face pendant
quelques mois, elle lâcha prise.
Une nuit, ma tante reçut un coup de télé-
phone d’elle. Ma mère était en larmes. Elle dé-
balla pendant près d’une heure tout ce qu’elle
avait sur le cœur, dans un désordre indescripti-
ble, tenant des propos confus à la limite de la
cohérence, oscillant entre chuchotements
mouillés inaudibles et cris de désespoir. Dans ce
brouillard verbal, la seule chose que ma tante
parvint à vraiment comprendre, c’est que sa
sœur n’était plus chez elle, qu’elle m’avait laissé
seul et qu’elle ne savait pas quand elle revien-
drait. Ma tante habitait trop loin pour se dépla-
cer elle-même. Elle n’avait pas de voiture et, à
cette heure-ci, il n’y avait plus de trains. Elle fit
donc la seule chose possible, elle téléphona au
commissariat de police du quartier où j’étais.
Les policiers sont entrés dans l’appartement
vers trois heures du matin. Comme je ne répon-
dais pas aux coups de sonnette, ils ont dû réqui-
sitionner un serrurier pour forcer la porte, ce qui
leur a pris du temps. Il paraît qu’ils m’ont trouvé
assis sur mon lit, dans le noir, les yeux grands
ouverts, totalement silencieux et immobile. Ils
ont un instant cru à un état de choc. Les urgen-
tistes auprès de qui ils ont demandé examen
14 Moi, Je
n’ont cependant décelé aucune trace de coups
ou de violence. J’ai ensuite été emmené dans les
locaux de la police où j’ai fini ma nuit couché
dans une civière de fortune.
Le lendemain, ma tante est arrivée tôt dans la
matinée. Je savais qui elle était, mais je ne le
l’avais jamais vu et je n’ai pas pu confirmer que
c’était bien elle. Il lui a fallu décliner son identi-
té et nous sommes passés ensemble dans plu-
sieurs bureaux pour rencontrer des gens à cha-
que fois différents, manipulant quantité de pa-
piers et de crayons. Ma tante et ces personnes
semblaient parfaitement savoir ce qu’il fallait
dire et faire. Il n’y avait pas de tension, pas de
cris, pas de pleurs ni de menaces. Chacun par-
lait à son tour, sans se couper la parole. C’était
calme et reposant, même s’il fallait souvent
changer d’endroits, quitte à revenir dans ceux
que nous avions laissé quelques minutes aupa-
ravant. Je me laissais faire et mon esprit
s’évadait ailleurs.
A midi, ma tante est partie acheter des sand-
wiches. Des policiers nous ont proposés de ve-
nir à leur table et ont gentiment voulu partager
leur repas avec nous. Mais je n’avais pas faim et,
en dehors du jambon beurre de ma tante, je ne
me souviens pas d’avoir mangé grand-chose.
Ensuite, les policiers nous ont emmenés en voi-
ture dans un autre endroit de la ville. Il faisait
très beau ce jour là. Je me souviens d’un grand
15 Moi, Je
bâtiment blanc, éclatant de lumière. Dans
l’immeuble, tout était également blanc et lumi-
neux, ainsi que les personnes que nous croi-
sions, toutes habillées de blanc. Les longs cou-
loirs résonnaient aux claquements des chaussu-
res des gens qui les traversaient, mais malgré
cela, l’impression de silence était la plus forte.
Pour se faire entendre, il n’était pas nécessaire
de crier, pas même de parler fort. Un simple
chuchotement suffisait et cela paraissait parfai-
tement naturel. On nous a fait entrer dans une
grande pièce où il y avait des sièges d’enfant et
des jouets par terre, de toutes les couleurs, de
toutes les formes et en désordre. Ce n’était ce-
pendant pas un vrai désordre. Il semblait nor-
mal qu’ils soient là, dans cet état. Une grande
baie vitrée donnait sur un petit parc ombragé
d’arbres majestueux, avec des balançoires et des
tourniquets. Je me mis à envier les enfants qui
vivaient ici et qui pouvaient s’amuser comme ils
le voulaient. Mais il n’y avait pas d’autres en-
fants que moi. Où étaient-ils ? Je n’osais pas
bouger. Tout ceci n’était pas à moi et je n’étais
pas chez moi. Et puis, pour la plupart de ces
jouets, je n’avais plus l’âge. J’étais un grand, et je
me voyais mal prendre dans mes bras un clown
de chiffon ou essayer d’empiler des anneaux sur
un bâton.
On est venu chercher ma tante et je suis resté
seul. Dans mes souvenirs, cela a duré long-
16 Moi, Je
temps, mais je doute que ma mémoire soit très
fiable. Ce que je sais en revanche, c’est que
j’aurai volontiers accepté d’attendre encore da-
vantage. J’étais bien ici. Au-delà de la vitre, une
feuille morte tombait doucement sur le gazon.
Un oiseau vint se poser sur la balançoire im-
mobile. Il en fut chassé par un autre, et tous les
deux disparurent dans les buissons. Un chariot
à roulette se fit entendre dans le couloir. Il y eut
le bruit d’une porte à battants qui s’ouvre et qui
se referme. Des gens parlaient, mais je ne com-
prenais pas ce qu’ils disaient. Puis à nouveau le
silence. Un nuage passa, voilant le petit parc et
la pièce. Quelque chose de métallique tomba,
quelque part. A nouveau des pas. A nouveau le
silence…
Quelqu’un finit par venir. On ne m’avait
malgré tout pas oublié. J’entrais dans un bureau
où une dame me fit asseoir sur une chaise et me
posa quantité de questions. Quand elle parlait,
elle souriait. Ensuite, elle écoutait mes réponses
sans rien dire, ni pendant, ni après. Je me de-
mandais parfois si j’avais bien répondu, mais
elle semblait s’en moquer. Elle se contentait
juste parfois d’un hochement de tête…
Bref, à la fin de cette journée partagée entre
les constats de polices, les services sociaux et la
psychologue, il fut décidé que je resterai provi-
soirement à la charge de ma tante, le temps que
ma mère réapparaisse. A ce moment, ni moi ni
17 Moi, Je
ma tante, ni personne d’autre, ne savait qu’elle
ne donnerait plus jamais signe de vie, et que le
temporaire deviendrait définitif. Qu’est-elle de-
venue ? Aujourd’hui encore, je n’en ai aucune
idée. Je suppose que, si elle était restée sur le
territoire national, j’aurais fini par avoir un
contact, même indirect. Ou bien, peut-être que
cette idée me permettait de croire que c’était la
distance qui l’avait empêché de se demander ce
que j’étais devenu. Ou bien encore, était-ce un
moyen de ne pas souhaiter la possibilité de son
retour. Elle était loin, qu’elle y reste…
Ma tante me raccompagna dans le hall et me
plaça sous la protection d’une hôtesse d’accueil.
Elle me dit qu’elle allait faire un saut chez sa
sœur pour récupérer mes affaires et qu’elle ne
serait pas longue. A son retour, nous sommes
allés à la gare et nous avons pris le train. J’étais
épuisé et j’ai dormi pendant presque tout le tra-
jet. Quand nous sommes arrivé, il faisait nuit. Il
nous a fallut encore marcher un bon bout de
temps jusque chez elle. Elle m’a demandé si
j’avais faim, je lui répondis que non, elle m’a
alors allongé sur le canapé du salon en me di-
sant que demain nous nous organiserions
mieux, et je me suis presque immédiatement
plongé dans un profond sommeil.
18






Je me souviens très bien de l’une des premiè-
res choses que ma tante m’a dite à mon arrivée.
– Tu verras, tu seras bien, ici. Tu ne manque-
ras de rien. Enfin, en tout cas tu auras l’essentiel.
Tu seras en sécurité. Je ne suis pas très riche,
mais on se débrouillera. De toute manière, on
mangera toujours à notre faim. Et puis, en prin-
cipe je devrais avoir une petite aide des services
sociaux. Donc, tu n’as pas à t’inquiéter. Seule-
ment, moi, les enfants, je n’y connais pas grand-
chose. Et puis, je ne suis pas ta mère. Alors, si ça
ne va pas, si un souci te tracasse, je ne pourrais
pas forcément le deviner toute seule. Il faudra
que tu me le dises. Il faudra que tu trouves toi-
même les mots. Tu comprends ce que je veux
dire ?
Je lui dis que oui, même si je n’en étais pas
bien sûr. En fait, tout ce que je voyais, c’est
qu’elle essayait de faire de son mieux, et je
n’avais pas envie de la décevoir.
Le lendemain de mon arrivée, nous nous
sommes organisés. Ou plutôt, elle s’est organi-
sée, car c’est elle qui a tout fait, pendant que je
la regardais en silence. L’appartement était sous
19 Moi, Je
les toits, au cinquième étage d’un vieil immeu-
ble. Ce n’était pas très grand, mais comme il y
avait peu de meubles, on n’avait pas trop
l’impression d’être à l’étroit. De toute manière,
je m’en moquais. Pour me ménager un coin à
moi, elle vida une petite pièce qui lui servait de
débarras, entassa toutes les affaires qui s’y trou-
vaient dans sa propre chambre et installa un
matelas sur le sol. « Je t’achèterai un lit, mais en
attendant, ce devrait aller. » C’était étroit, à
peine du double de la largeur du matelas, mais il
y avait une fenêtre et cela suffisait. Pour le reste,
il y avait une petite cuisine, toute en longueur,
une pièce d’eau, et le salon où j’avais dormi la
première nuit, qui servait aussi de salle à man-
ger.
Quand ce fut fini, elle alla ranger sa chambre.
Je m’assis sur le matelas et j’attendis. Je ne sa-
vais pas quoi faire. J’avais envie de pleurer. Mais
je me retins, parce que je ne voulais pas être
obligé d’expliquer pourquoi. Je n’aurai pas su le
dire, je n’en savais rien moi-même.
De cette période, j’ai gardé en mémoire une
impression de vide et de silence, comme d’un
monde déserté. Il n’est évidement pas très diffi-
cile d’en comprendre la raison. La chaleur ma-
ternelle devait me manquer, même si cette pré-
sence avait probablement été lacunaire, caren-
cée, comme disent les psychologues.
20 Moi, Je
Ce qui est curieux, c’est que malgré le vide,
l’ennui et l’absence de sens, j’en ai gardé un
souvenir très précis, alors que j’ai évacué tout ce
qui précédait. Je me suis souvent interrogé sur
cette totale amnésie. Non pas qu’elle soit telle-
ment mystérieuse, elle s’explique en fait assez
bien, mais sur ses mécanismes. Je n’ai rien
conservé de mes parents, aucune image mentale
ni aucun son. Plus tard, plusieurs années après,
ma tante m’a montré quelques rares photos
qu’elle possédait d’eux. Je ne les ai pas recon-
nus, pas davantage que s’il s’agissait d’étrangers
rencontrés dans la rue. Je les ai regardés en es-
sayant d’y trouver quelque chose qui me parle-
rait, une émotion, un sentiment. Mais rien n’est
venu. Pire même, je devais constater que cela ne
m’intéressait pas, et il m’était désagréable d’être
obligé de le reconnaître. C’était un peu comme
s’il y avait inversion du plein et du vide. Le vide
qui avait suivi mon arrivée chez ma tante s’était
progressivement peuplé et le plein qui précédait
s’était vidé, définitivement.
Pour l’instant, au tout début de ma nouvelle
vie, ce travail restait encore à faire et je n’avais
aucune idée de la manière dont il fallait s’y
prendre. J’étais malheureux, j’avais conscience
que je n’avais pas de raison de l’être, puisque
ma tante s’occupait bien de moi et cela ne fai-
sait qu’accroître mon malaise. Je ne mangeais
pas beaucoup, même si je me forçais afin de lui
21 Moi, Je
faire plaisir. Souvent, il m’arrivait d’avoir mal au
ventre et de tout vomir. Ma tante ne s’affolait
pas, me disait que ce n’était pas grave, puis elle
nettoyait en silence. Mais le plus angoissant,
c’était la nuit. J’avais peur de pisser au lit. La
première fois que cela m’arriva, j’étais terrorisé.
Mon pyjama était trempé, j’ai dû le retirer et, au
petit matin, il m’a bien fallu, en larmes, avouer
ce qui m’était arrivé.
Je me souviens très bien de la réaction de ma
tante. Elle a eu un curieux petit sourire en coin,
comme si cela l’amusait, et m’a dit, comme elle
le fera souvent par la suite quand quelque chose
n’allait pas, que ce n’était pas grave.
– T’inquiète pas bonhomme. Un lit, ça ne
sert pas seulement à dormir. Ca sert aussi à se
faire plaisir. Tu verras ça plus tard. En attendant,
on va aller réparer les dégâts.
Cette phrase m’a surpris. Je ne pouvais pas
comprendre ce qu’elle voulait dire. Je protestais
en bredouillant dans mes pleurs que je ne trou-
vais pas que cela fasse plaisir. « Mais si, me ré-
pondit-elle, c’est chaud. Ca fait du bien d’avoir
chaud. » Moi, je ne trouvais pas ça chaud.
C’était plutôt froid et désagréable. Et puis,
j’avais tout sali.
– Mais non. Ce n’est pas un pipi d’enfant qui
peut salir quelque chose. Ce n’est qu’un peu
d’eau salée, comme tes larmes. Il y a bien
d’autres choses, bien plus sales dans le monde…
22 Moi, Je
En attendant, tu peux pisser tout ce que tu veux
dans ton lit si ça te fais du bien. Ca ne me dé-
range pas. Simplement, si ça doit durer, il faudra
que je trouve une protection pour le matelas.
La seule chose que je percevais, c’est qu’elle
n’était pas fâchée. Mais la crainte que cela ne se
reproduise n’avait pas disparue pour autant,
même si la honte s’en trouvât atténuée. A cha-
que fois que cela arriva par la suite, c’était en
larmes que j’allais la trouver. Simplement, c’était
moins dramatique et terrorisant que la première
fois. C’était devenu comme une sorte de rituel
apaisant. Au matin, je pleurais, elle comprenait
et allait changer les draps. Cela dura quelques
mois, puis s’espaça et je cessais de mouiller mon
lit.
23






Avoir un petit garçon de six ans chez soi
lorsqu’on est célibataire et que l’on travaille
demande un minimum d’organisation. Ma tante
avait pris quelques jours de congés pour
m’accueillir, mais elle ne pouvait pas se permet-
tre de perdre son emploi. Il lui fallut trouver
quelqu’un pour me garder dans la journée, le
temps que j’entre en classe. La personne à qui
elle me confia était une vieille dame qui vivait
seule dans un pavillon proche de ma future
école. En présence de ma tante, elle s’affairait et
parlait beaucoup. Elle prétendait qu’elle aimait
beaucoup les enfants et que me garder était un
vrai bonheur. Mais dés que nous étions seuls,
son attitude changeait. Elle se refermait sur elle-
même et ne s’intéressait plus à moi. Au début,
elle fit bien quelques efforts pour trouver à
m’occuper, mais manifestement, elle n’avait pas
la méthode. Il lui sembla étonnant que je ne
veuille pas jouer au scrabble, ne se souvenant
probablement pas qu’à mon âge, il était rare
qu’on sache déjà lire. Incrédule, elle pensa pro-
bablement que je me défaussais et elle se rabat-
tit sur un vieux jeu de Monopoly. Mais, comme
25 Moi, Je
je ne savais pas non plus compter, elle n’eut pas
davantage de succès. Je crois qu’elle était un peu
gâteuse, parce qu’elle mit du temps à assimiler
mes refus, et ses propositions revinrent plu-
sieurs fois à quelques jours d’intervalle. Elle se
renfrognait un peu plus à chaque fois comme si
décidément je n’étais pas quelqu’un de sociale-
ment fréquentable et je craignis qu’elle me
prenne en grippe. Finalement, il s’établit entre
nous une sorte de statu quo implicite selon le-
quel je pouvais faire à peu près ce que je voulais
pourvu que je ne la dérange pas. Elle se laissait
alors tomber dans un fauteuil et allumait la ra-
dio. Elle n’avait pas la télévision. A l’époque,
c’était encore un objet onéreux qui, sans être
rare, ne s’était pas généralisé comme au-
jourd’hui. Mais j’imagine assez bien que, si elle
avait eu un poste, elle aurait été capable de re-
garder les émissions sur l’éducation des enfants
en hochant la tête pour approuver les interven-
tions, sans plus se soucier du gamin dont elle
avait la charge…
Cependant, cette situation m’allait assez bien.
Après quelques temps, J’ai compris que je
n’étais pas obligé de rester sagement assis sur
ma chaise à attendre que l’horloge tourne et je
trouvais dans la foulée la porte à l’arrière de la
maison menant au jardin. Il n’était pas très
grand mais, malgré le potager dans les allées
duquel il m’était interdit de m’aventurer, il me
26 Moi, Je
suffisait largement. C’est là que je passais le plus
clair de mon temps, seul, sans autre surveillance
que les premières recommandations concernant
le carré de légumes.
De ces moments passés chez la vieille, comme
je l’avais renommée en moi-même, j’ai surtout
conservé des images de ciels gris passant lour-
dement au-dessus des fruitiers décharnés du
jardin. Même quand il faisait beau, il me sem-
blait qu’il faisait gris. J’ai plus tard souvent re-
trouvé cette impression dans les aquarelles ou
les gouaches des peintres amateurs. Ils ont beau
mettre des teintes chaudes, des rouges, du jaune
et des ocres. Malgré cela, il n’y avait rien à faire.
L’impression générale est celle d’une distance
froide, délavée et terne, aux endroits même où
un Van Gogh ou un Gauguin brûlaient leur toi-
les avec des verts, des bleus ou des noirs pro-
fonds. Le jardin de la vieille me faisait le même
effet, et je préférais de loin les tristes horizons
sans couleur aux bleus azurés, probablement
parce que cela me paraissait plus conforme à la
réalité. Pour moi, ce n’était pas triste. C’était
tranquille. Et puis, dans l’expression couverture
nuageuse, il y avait le mot couverture. Une couver-
ture, c’est chaud et ça protège.
Pour cette même raison, j’aimais bien la tran-
quillité du soir tombant, lorsque rentré à la mai-
son, les ombres envahissaient le salon alors que
ma tante était occupée à la cuisine pour prépa-
27 Moi, Je
rer le dîner. N’aurait été la crainte de la nuit et
de mes énurésies, et plus tard celle de l’école du
lendemain, mon bonheur eut été parfait. Mais
d’un autre côté, sans ces craintes, en aurais-je
été pleinement conscient ?
Car l’école fut une nouvelle épreuve pour
moi. Le jour de la rentrée, ma tante n’alla pas
travailler pour m’accompagner. Je ne compris
pas tout de suite ce que cela signifiait. Ne
m’avait-elle rien expliqué, ou bien n’avais-je pas
compris, incapable d’associer ce que cela repré-
sentait avec quelque chose que j’aurai pu
connaître ? C’est difficile à dire. Je suis pourtant
presque certain d’avoir connu l’école, même de
manière fragmentaire, du temps de ma mère.
J’ai conservé quelques images de ce qu’avait dû
être la maternelle de ma petite enfance. Je n’ai
plus mémoire d’aucun visage, ni des maîtresses
ni des enfants, en dehors de silhouettes mou-
vantes de masses indifférenciées, étrangement
silencieuses. En revanche, je revois très bien les
bancs, les murs blancs et jaune pâle, les fenêtres
à stores et même, assez curieusement, les gros
radiateurs en fonte. À l’extérieur, il y avait la
cour, avec un bac à sable rond, des bordures en
pelouse et les grosses grilles qui nous séparaient
de la rue.
L’impression que me fit la grande école fut
toute différente. Imaginer, comme dans mes
souvenirs, une cour de communale silencieuse
28 Moi, Je
tient du plus pur fantasme. Une fois que ma
tante m’eut poussé derrière le grand portail
d’entrée, j’ai eu le sentiment d’avoir été projeté
dans une arène de cirque romain. Cela criait,
cela bougeait dans tout les sens, sans qu’il soit
possible de rien maîtriser, dans une espèce de
maelstrom où je ne pouvais me raccrocher à
rien. J’eu une terrible envie de pleurer qui me
brouilla les yeux et m’empêcha de discerner ma
tante, elle même noyée dans les remous des mè-
res agglutinées aux grilles du portail. De toute
manière, je ne voulais pas qu’elle me voit pleu-
rer et je m’interdis de tourner la tête. Au grès
des turbulences, je finis par échouer au milieu
de la cour, de temps à autre bousculé par
l’écume bruyante des bras et des jambes, aussi
solitaire qu’un naufragé.
Plus tard, une fois devenu adulte, j’ai ren-
contré beaucoup de personnes qui m’ont avoué
avoir vécu la même chose. Je suppose donc que
je n’étais pas le seul dans cette situation et que
nous devions être nombreux à être, comme
moi, naufragés solitaires dans cet espace à cet
instant même. Pourquoi ne les ai-je pas vus ?
Pourquoi les individus, même nombreux, ne se
retrouvent-ils, ne se reconnaissent-ils pas dans
une foule ? Comment peut-on être nombreux
ensemble à être seuls ? C’est antinomique,
contradictoire et paradoxal. Cette question m’a
poursuivi toute ma vie et, aujourd’hui encore,
29 Moi, Je
elle continue à me travailler. Il y a bien sûr cette
explication donnée par l’observateur externe,
qui ferait remarquer que j’étais à ce moment là
dans une bulle individuelle plus ou moins fra-
gile qui, probablement en raison de cette fragili-
té, m’interdisait de rencontrer les autres. C’est
possible. Mais cela ne répond à rien. Cela ne fait
que déplacer le problème en le faisant intégra-
lement reposer sur le seul individu, en abstrac-
tion de toute notion de masse. Où se trouvent
les individus dans une masse ? Une collection
d’individus, même nombreux, doit-elle néces-
sairement constituer une masse ? Que l’on soit
fort ou faible, reste-t-on toujours seul dans la
foule ? Et puis, comment ce si perspicace ob-
servateur externe se situerait-il lui-même, en re-
gard ? C’est facile d’être à l’extérieur. Il est
beaucoup plus difficile d’être à l’intérieur…
Au son de la cloche, la masse s’est solidifiée,
ou plutôt gélifiée. Il y eut l’appel des noms, les
classes se sont formées en groupes compacts, et
les escaliers se sont chargés du flot des enfants
vers les salles.
– Silence ! fut le premier mot prononcé par
l’instituteur.
Et le silence se fit. Je retrouvais la paix, dans
le même temps que je faisais ma première expé-
rience de ce sentiment qui allait m’accompagner
toute ma scolarité. Une sensation diffuse où se
mêlait l’ennui, une discrète mais persistante an-
30 Moi, Je
xiété et son antidote, à savoir une toute aussi
discrète et persistante tendance à la rêverie.
Avec le temps, l’ensemble finit par être accep-
table, voire même parfois curieusement agréa-
ble, mais jamais au point de me faire oublier
qu’il s’agissait d’un travail imposé par une né-
cessité abstraite et dogmatique dont je ne per-
cevais pas le sens. Quel était le lien entre l’école
et moi ?
Objectivement, c’était évident. L’école est
l’instrument qui permet à chacun d’acquérir les
connaissances nécessaires à trouver sa place
dans la société. Subjectivement, ça l’était beau-
coup moins, surtout pour un enfant de six ou
sept ans. Et même au-delà, ainsi que j’ai pu
m’en rendre compte plus tard, une fois devenu
adulte. Ce ne sont pas les études qui détermi-
nent les niches sociales. Ce sont à l’inverse, les
niches sociales qui se servent des études pour se
confirmer. Il y a bien sûr nombre de francs-
tireurs qui semblent faire exception. Mais ils ne
parviennent malgré tout pas à infirmer la règle
dont ils sont les alibis.
Je ne doute pas que mon observateur externe
aurait également trouvé quantité d’arguments à
opposer à cette idée. Mais, encore une fois, sa
position externe le rend incapable de percevoir
les immédiates nécessités des jeux internes. Cela
dit, je ne mets pas nécessairement l’école en
cause. Sa volonté égalitaire, neutre et objective
31 Moi, Je
est certainement le meilleur compromis possi-
ble, voire le seul acceptable en l’état. Malheu-
reusement, c’est précisément cette obligation
d’objectivité qui lui fait évacuer le sujet, en
presque totale cécité. Tous les enseignants sont
sincèrement convaincus d’avoir en face d’eux
des enfants sujets, dont ils ont la mission sacrée
d’en faire des hommes et des femmes, citoyens
sujets. Je suis certain que, si quelqu’un leur di-
sait qu’en réalité ils ne font qu’effleurer la sur-
face de chacun, sans réellement n’en pénétrer
aucun, et ce d’autant plus qu’ils veillent à ex-
clure tout favoritisme individuel en raison du
principe d’égalité, ils seraient incrédules, cho-
qués, voire scandalisés. Et pourtant, s’il y a une
chose dont je suis bien convaincu, c’est que la
transmission de la connaissance ne peut se faire
qu’au travers d’une relation unique, personnelle
non transposable et non reproductible, d’un in-
dividu à l’autre. Les matières sont standardisa-
bles, mais pas leur enseignement, sauf à perdre
une partie non négligeable de leur substance,
peut-être même à la vider de tout contenu, jus-
qu’à en devenir un rituel vide, ou les mots pour
l’exprimer n’auraient plus aucun sens. En gros,
une mécanique qui tient davantage du religieux
que de la connaissance. Pas étonnant dans ces
conditions, que laïcs et religieux s’affrontent en
conflits récurrents. Il ne s’agit pas de contradic-
tion, mais de concurrence. Une somme
32 Moi, Je
d’individus fait-elle une collectivité sans que ces
individus fassent masse ? Mystère…
Bien sûr, j’aurai pu avoir la chance de ren-
contrer dans l’un de mes professeurs un tuteur
privilégié, un support d’autant plus désiré que je
n’avais plus de père. Ce ne fut pas le cas. Cer-
tains, cependant assez rares et de manière irré-
gulière, m’ont témoigné une petite affection
particulière. C’était en général lié à un bref suc-
cès. D’autres, tout aussi rares, m’avaient en
aversion sans que je n’en comprenne la raison.
Si j’avais pu choisir, j’aurai certainement préféré
l’inverse, c’est à dire comprendre pourquoi
j’étais rejeté, et me savoir apprécié (peut-être
même aimé…) sans autre motif que pour moi-
même. Mais pour la plus grande majorité
d’entre eux, ils m’étaient indifférents, à peu près
autant que la vieille chez qui je continuais à aller
le soir après la classe. Je n’aimais pas l’école et
elle me le rendait en m’ignorant.
J’aurais également pu aussi trouver de l’aide
auprès de ma tante. Mais il semblait bien que
pour elle aussi l’école n’avait pas l’importance
qu’elle affectait de me le dire. Lorsque je ren-
trais le soir, elle me demandait si j’avais des de-
voirs et elle m’aidait parfois. Je devinais malgré
tout que cela ne la passionnait pas. Elle avait
toujours quelque chose d’autre à faire en même
temps. Je ne me souviens pas qu’elle ne m’ait
jamais réprimandé pour mes carnets plus que
33 Moi, Je
moyens, même si elle s’appliquait à me féliciter
lorsque je rapportais une bonne note.
Une ou deux fois par an, mes instituteurs
demandaient à la rencontrer. Nous y allions,
moi avec l’inquiétude vague de ce qu’on allait
dire sur mon compte, et elle indifférente
comme lors d’une obligation de routine admi-
nistrative. Il nous fallait attendre notre tour
longtemps debout dans les couloirs. C’est fou
ce que les parents peuvent être bavards dés qu’il
s’agit de leur progéniture. En étais-je envieux ?
C’est assez douteux. Lorsque je voyais l’un de
mes camarades sortir de la classe, la tête basse,
parfois même les yeux humides, sous la menace
du doigt paternel, je me disais que, quelque part,
je n’étais pas si mal loti. Et quand plus rarement
c’était l’inverse, que le gamin surgissait radieux
sous le regard admiratif et discrètement
conquérant de ses parents, j’avais quelque part
l’impression d’une duperie. Laquelle ? Je n’en
savais trop rien. Je m’estimais simplement heu-
reux de n’avoir pas à tricher, à feindre ou à me
défendre.
Lorsque notre tour arrivait, ma tante
s’asseyait toute droite devant mon maître ou ma
maîtresse qui, dans la foulée, entrait dans le vif
du sujet, c’est à dire moi. En dehors des parents
d’élèves, il n’y a rien de plus bavard au monde
qu’un enseignant. Ca parle tout le temps, toute
la journée pendant les cours, pendant les récréa-
34 Moi, Je
tions avec les collègues, et même après l’école,
comme en ce moment. Etre fils d’instituteur, ça
doit être épuisant. Pire encore s’il a à subir,
comme parfois, un couple. Continuent-ils en-
core ainsi, sans répit, la nuit au lit ? Cette idée
saugrenue me fit sourire en moi-même, en me
gardant bien de ne rien exprimer sur mon vi-
sage. Car j’avais aussi appris qu’en dehors de
cette logorrhée, véritable maladie profession-
nelle, les enseignants étaient également affublés
d’une autre tare liée à la fonction, celle de la
susceptibilité. Ils ne sont sensibles qu’à une
seule sorte d’humour. Le leur. Et encore, à la
condition expresse qu’il soit admis comme tel,
même si ce n’est pas drôle, et que cela ne leur
revienne pas à la figure.
De toute évidence, ma tante ne l’ignorait pas.
Elle écoutait en silence, parfois avec un petit
hochement de tête discret qui était la plupart du
temps ignoré, attendant patiemment de repérer
le moment où l’entretien prendrait fin. Pour le
reste, il semblait bien que les propos débités ré-
pondaient toujours à la même trame, selon cette
troisième caractéristique du corps enseignant, à
savoir le manque d’imagination. D’une année
sur l’autre, ce que j’entendais restait désespéré-
ment identique. J’étais très sage, mais je ne par-
ticipais pas assez (en fait, pas du tout), j’avais
certainement des capacités, mais je rêvais trop
en classe. Il me fallait faire des efforts, même si
35 Moi, Je
ma situation d’enfant délaissé, ou déplacé (de
toute évidence, ils n’aimaient pas le mot aban-
donné, ou orphelin) était naturellement une diffi-
culté qu’il me faudrait surmonter, etc., etc. À la
suite de quoi, on me demandait de promettre,
alors je promettais, ma tante aussi, tout le
monde promettait, et on se séparait avec de
grands sourires, tout content les uns des autres.
Finalement, le monde de l’éducation est un
univers merveilleux. Quelque chose de clair,
simple et limpide, baigné par les lumières de
Voltaire et Rousseau évangélisant Candide dans
un débat sans limite, guidé par une certitude bi-
naire infaillible. Celui qui parle, c’est celui qui
sait. Celui qui se tait, c’est celui que l’on doit
éduquer, parce qu’il ne sait pas. Quant aux icô-
nes du sage silencieux ou du bavard ignorant,
sans être totalement évacuées, elles sont relé-
guées au rang du mythe ou du conte de fée. Le
symbole est joli, mais il n’est qu’un symbole,
sans réalité aucune…
Dès que nous avions le dos tourné, à peine la
porte franchie, les sourires s’effaçaient. Nous
rentrions alors à la maison, sans dire un mot,
tacitement soulagés sans pouvoir l’avouer, que
la corvée prit fin. Une fois, une seule fois, j’ai
entendu ma tante faire un commentaire, plus
pour elle-même que pour moi : « Qu’est ce
qu’ils sont cons, tes profs… » Cela m’a surpris,
parce que d’ordinaire, elle ne jurait pas. J’ai
36 Moi, Je
même un instant supposé qu’elle ne s’était pas
rendu compte qu’elle pensait tout haut en ma
présence.
Je me suis souvent demandé par la suite, ce
que je serai devenu si ma tante avait montré un
peu plus d’intérêt à mes études. Il n’est pas fa-
cile de répondre à cette question. Le seul désir
de réussite des enfants ne suffit pas. Il faut aussi
que cela s’inscrive dans une cohérence générale.
Peut-être serais-je entré en rébellion. Ou bien
au contraire aurais-je renoncé à moi-même, par
dette ou pire, pour faire plaisir. Il y a bien sûr
les exemples de ces orphelins ou enfants perdus
qui ont su trouver en l’école l’instrument par
lequel ils ont pu devenir des hommes. Mais,
dans ces cas, il s’agit toujours d’une démarche
affirmant une différenciation, y compris dans la
réalisation des espoirs d’une éventuelle com-
munauté d’appartenance. Je ne vois d’ailleurs
pas comment on pourrait, volontairement,
choisir l’indifférenciation comme perspective
d’accomplissement de soi. Sauf à être grave-
ment suicidaire, cela n’a pas de sens.
Même si à l’époque je n’aurais pas su trouver
les mots pour l’exprimer, j’avais déjà conscience
que ma tante me donnait ce qu’elle avait, sans
chercher davantage au regard de ce qui ne lui
avait pas été donné à elle-même, de ce qu’elle
aurait pu avoir ou dû avoir, selon des rêves qui
n’étaient ni à ma portée ni à la sienne. Elle était
37 Moi, Je
ma seule famille, elle-même n’avait que moi
comme parenté, elle n’avait pas fait d’études,
elle savait que son emploi était quasiment son
seul bien tangible et que ses collègues de travail
étaient probablement son principal ancrage so-
cial, en dehors de quelques rares relations péri-
phériques. La barque était petite. Elle flottait
bien, mais il n’était pas question de la déstabili-
ser avec des espérances mal maîtrisées. On fai-
sait avec ce qu’on avait, en évitant les doulou-
reux écueils des si qui transforment le monde.
Si la vie était plus facile, si la société était plus
juste, si les discours égalitaires n’était pas que
des mots, si je n’étais pas orphelin de fait… Les
grands idéaux, c’est bien, mais ce n’est que pour
les riches, pour ceux qui peuvent prendre le
luxueux risque intellectuel de se tromper sans
courir à leur ruine ou leur perte.
Ou bien, c’est pour les très pauvres, ceux qui
n’ont plus rien, pas même leur liberté, et donc
qui n’ont plus rien à perdre. Mais, dans ce cas,
c’est le monde entier qui risque la destruction.
Ma tante n’était pas riche, elle me l’avait dit
clairement dés le premier jour. Mais je ne me
souviens pas d’en avoir jamais souffert. En fait,
c’est une question qui par la suite n’a plus ja-
mais été évoquée et qui pour moi, n’a jamais
fait de différence. Il y avait le nécessaire, l’utile
et de temps en temps, un petit supplément qui
fonctionnait comme un cadeau tombé du ciel.
38 Moi, Je
Je savais parfaitement que derrière cette appa-
rente providence il y avait un prix. Mais il n’en
était jamais question. L’école fonctionnait de la
même manière. Si elle pouvait m’apporter quel-
que chose, c’était tant mieux. Sinon, cela n’avait
pas d’importance.
Paradoxalement, je pense aujourd’hui que
c’est grâce à cette perception un peu particulière
des choses, que j’ai pu me maintenir à niveau et
obtenir les notes moyennes suffisantes pour ne
pas redoubler, malgré un évident manque
d’adhésion.
39






Après l’école, je retournais directement chez
la vieille. La cloche sonnait, les élèves sortaient
brusquement de la léthargie de fin de journée et
les classes se vidaient en brouhahas dans les
couloirs, se déversaient dans les escaliers, avant
d’inonder la cour pour finir par s’écouler, après
le goulot d’étranglement de la grille d’entrée, en
vagues tumultueuses sur les trottoirs. Je n’avais
qu’à traverser la rue, pour me sentir enfin en
liberté. Quelques pas plus loin, je poussais la
porte de sa maison.
Il faisait toujours sombre chez elle. Elle
n’allumait pas la lumière avant qu’il ne fasse
presque complètement nuit. Je n’ai jamais su si
c’était par avarice ou par habitude d’une époque
plus ancienne où l’électricité n’était pas encore
chose courante. Probablement un peu des deux.
J’ai cru comprendre qu’elle venait de la campa-
gne et que, dans sa jeunesse, on s’éclairait en-
core à la lampe à pétrole. Ce n’est qu’assez tar-
divement, en tout cas après la guerre, que son
mari est venu travailler en ville, à l’usine, et
qu’ils ont pu économiser un peu d’argent pour
acheter le pavillon. A l’époque, il n’y avait pres-
41 Moi, Je
que que des champs aux alentours. Les rues
étaient encore des chemins de terre, plus rare-
ment couvertes de pavés. C’est en tout cas ce
qu’elle m’a raconté quand elle était en veine de
confidences, ce qui n’était pas très fréquent. Je
n’aimais pas trop ces moments, parce qu’elle
entendait que je l’écoute du début à la fin sans
que je l’interrompe. Cela sonnait comme une
leçon de morale, par laquelle je devais com-
prendre que j’étais privilégié de vivre à mon
époque, sans pourtant qu’elle la tienne en
grande estime. Avant, c’était plus dur, mais pa-
radoxalement, aujourd’hui, ce n’était pas mieux.
On se demandait bien ce qui lui aurait convenu.
Je ne crois pas que c’était une méchante
femme. Elle poursuivait simplement une sorte
de monologue dans lequel elle ne savait pas très
bien quoi faire de moi. De mon côté, je
n’essayais pas de m’y faire une place. Je la lais-
sais finir et j’attendais l’instant où elle tournerait
la tête vers son poste de radio, signifiant ainsi
que l’entretien était clos. Alors je filais à l’arrière
de la maison et je retrouvais le jardin, au fond
duquel se trouvais une petite cabane à outils
dont j’avais fais mon refuge. J’y avais trouvé
une vieille couverture que j’avais repliée entre
quelques planches, de telle manière que cela pu
ressembler à un fauteuil d’enfant, ou plutôt, à
un cocon. C’était tellement petit, que même
lorsqu’il faisait froid dehors, il faisant rapide-
42 Moi, Je
ment chaud dedans. Peut-être était-ce égale-
ment dû au tas de paille, d’herbes coupées et de
déchets du potager qui s’amoncelait contre la
cloison de derrière et dont la vieille, en bonne
campagnarde, devait faire son compost. De là, à
travers la porte que je laissais entrouverte, je re-
gardais les enfilades des jardins avoisinants, et je
laissais mes pensées s’évader en bricolant des
bouts de bois entre mes doigts, ou n’importe
quoi d’autre, ou parfois même rien du tout.
Ce que je préférais, c’était les jours ou de gros
nuages noirs assombrissaient tout, au point qu’on
ne pouvait discerner la venue de la nuit. Je voyais
bientôt les fenêtres des maisons s’allumer aux
alentours, et je savourais alors cet étrange plaisir
d’être étranger à tout, hors d’atteinte, totalement
invisible au milieu même de l’humanité. J’étais
seul sans être seul, puisqu’il y avait tout ces autres
autour de moi, mais sans qu’ils puissent seule-
ment se douter de ma présence. Je n’existais plus
pour eux, je n’avais même jamais existé, mais
moi, je savais pourtant que j’étais là, et j’en savais
plus qu’eux, puisque je savais qu’ils existaient. Je
savais des choses que les autres ne savaient pas,
parce qu’ils ne pouvaient pas les voir. Un peu
comme mes professeurs qui, parce qu’ils pen-
saient savoir tout dire et tout nommer, croyaient
qu’ils savaient tout, alors que moi, dans mon si-
lence, je savais bien qu’ils ne voyaient rien et ne
savaient rien.
43 Moi, Je
Un autre instant délicieux, c’était quand il se
mettait à pleuvoir. Les autres n’aiment pas la
pluie. Avec eux, il faudrait qu’il fasse toujours
beau, avec un soleil éclatant. D’ailleurs, les seu-
les vacances réussies sont celles d’où l’on peut
revenir la peau brulée, avec des images de mer
bleue, de sable chaud, de ciel d’azur sans nuage,
pas même un tout petit morceau de coton tout
blanc et naturellement, un soleil omniprésent.
Moi, des vacances au bord de la mer, je n’en ai
pas souvent connues. Mais je crois bien que ce-
la ne m’a jamais manqué. Ou alors, il eut fallu
que ce soit en Bretagne, lors des tempêtes
d’équinoxe, même à se faire mouiller de la tête
aux pieds.
D’où me vient ce goût pour la pluie ? Diffi-
cile à dire, même si aujourd’hui, devenu adulte,
j’en ai bien une petite idée, que je me garde soi-
gneusement de partager. Internes ou externes,
les eaux sont unifiées… Evidement, à cette
époque, je n’en avais naturellement aucunement
conscience, et c’était bien mieux ainsi. Je savais
simplement que, lorsque commençait le léger
clapot de la pluie sur le toit de mon abri, j’étais
heureux. C’était comme si l’eau qui tombait par-
fois en rideau, nettoyait la ville, dissolvait le
monde, ne me laissant plus que moi seul avec
moi-même, en état de pure nature, comme aux
origines des temps. J’étais Noé dans son arche,
avec tous les couples d’animaux possibles, en
44 Moi, Je
parfaite harmonie, expurgée de la brûlante vio-
lence des hommes, définitivement noyée dans
les flots…
Et puis, arrivait l’heure où ma tante venait me
chercher. Elle m’appelait depuis la maison, je me
dépêchais de me dégager de mon antre, et je
courrais la rejoindre. Dire qu’elle était enchantée
de me savoir seul ainsi au fond du jardin serait
exagéré. Mais je ne souviens pas qu’elle ne m’ait
jamais réprimandé. En fait, au début, elle
s’inquiétait plutôt de la manière dont la vieille me
traitait. Elle devait s’imaginer que je la fuyais et
elle me posa des questions pour savoir si elle me
tapait ou si elle était méchante avec moi.
– Non, elle n’est pas méchante, répondais-je.
Elle est grognon, mais elle n’est pas mé-
chante. Elle ne me crie pas dessus. Ca lui est égal
que j’aille au fond du jardin. De toute manière,
elle n’y va jamais.
Ma tante n’était qu’à moitié satisfaite. Elle lui
donnait de l’argent pour me garder. Probable-
ment pas beaucoup, mais ce n’était pas une rai-
son. Et puis, une partie de cet argent aurait du
être consacrée à mon goûter. Or, de ce goûter,
je n’en verrai jamais la couleur. Ma tante ne dit
rien à la vieille, craignant de ne pas trouver de
solution de rechange pour moi. Puis finalement,
comme je ne semblais pas malheureux, elle en
prit son parti.
45 Moi, Je
Cette situation dura ainsi près de deux ans.
Puis un soir, je trouvais la vieille morte. Je ne
m’en rendis pas tout de suite compte. Je la crus
endormie. Mais je dus probablement me douter
de quelque chose, car ce jour là, je n’allais pas
dans le jardin. Je ne savais pas quoi faire. Alors
je m’assis et je la regardais. Elle avait la tête
curieusement penchée, la bouche ouverte, et sa
peau était toute blanche. La nuit envahit pro-
gressivement la pièce. Je ne savais pas s’il fallait
que j’allume. Je me levais et je fis le tour des au-
tres pièces de la maison. Ce qui se résumait en
fait à la chambre à coucher, à laquelle je n’avais
jamais eu accès, et à la salle d’eau qui se trouvait
en prolongement. Il n’y avait pas grand chose à
voir. Juste un lit défait, une vieille armoire et
une commode massive sur laquelle s’entassait
une montagne de bibelots et de vieilles photos.
Je fermais la porte et allais dans la cuisine. Si la
vieille était morte, elle n’avait plus besoin de
manger. Si je trouvais des gâteaux, du chocolat
ou des bonbons, elle ne viendrait certainement
pas se plaindre. Mais dans les placards, il n’y
avait rien. Seulement des boîtes de conserves,
des sardines à l’huile et des légumes un peu fa-
nés. Je dénichais bien des pots de confitures et
des fruits au sirop qu’elle avait dû faire elle-
même, mais ils étaient pleins de poussière et la
matière noirâtre qu’ils contenaient ne faisait pas
franchement envie. Dans un coin, je finis par
46 Moi, Je
découvrir un paquet de biscuits. Ils n’étaient pas
beaucoup plus appétissants. Ils étaient tous
mous et certains se désagrégeaient. Je retournais
dans la salle à manger. C’est là que je m’aperçus
que quelque chose commençait à sentir. Je ne
savais toujours pas quoi faire, alors je revins
m’asseoir comme tout à l’heure et j’attendis.
Lorsque ma tante arriva et que je lui eus ex-
pliqué, il lui a fallu sonner chez les voisins pour
qu’ils préviennent les pompiers. La vieille
n’avait pas le téléphone. Mais ils ont dû se
tromper, car c’est la police qui est arrivée. Ils
ont vérifié si elle était bien morte, regardé par-
tout, et ont commencé à nous poser des ques-
tions, ma tante et moi. Le sérieux avec lequel ils
s’y prenaient sembla l’amuser.
– Hé bien, on peut dire que vous ne perdez
jamais vos réflexes professionnels. On dirait un
interrogatoire d’enquête criminelle !
Le policier ne se formalisa pas de la remarque.
– Ce n’est pas tout à fait ça, madame. Bien
sûr, toutes les hypothèses sont toujours possi-
bles. Mais notre première fonction, avant même
celle de l’ordre, c’est celle d’être des témoins of-
ficiels. Nous ne savons pas si cette personne à de
la famille. Mais si c’est le cas, elle sera peut-être
contente de connaître les faits. Ca peut aider à se
sentir moins coupable de ne pas avoir été là. Les
pompiers, eux, ne font pas toujours ça.
47 Moi, Je
Sur le coup, les propos de cet homme m’ont
frappé, parce que je trouvais que ce qu’il disait
était très vrai. Il faut savoir témoigner. Je déci-
dais que, plus tard, je serai policier. Ce vœu
d’enfant n’a pas tenu très longtemps et je ne
suis pas devenu policier. Mais encore au-
jourd’hui, je conserve une sorte de confiance et
de respect pour ces gens, dont la première mis-
sion au quotidien est de stabiliser les dérives par
lesquelles la réalité s’échappe sans contrôle.
Après quoi, une ambulance est venue pren-
dre le corps, et nous sommes partis. Maintenant
qu’il n’y avait plus personne pour me garder, il
fut décidé que le soir, je rentrerai directement à
l’appartement. Ma tante me donna un double
des clés, en me faisant toutes sortes de recom-
mandations. Je n’étais pas encore bien vieux, et
elle craignait que je ne sache pas me débrouiller
tout seul. Surtout, il ne s’agissait pas que je
perde le trousseau.
Je n’eus plus jamais l’occasion de remettre les
pieds dans la maison de la vieille. En revenant
de l’école, je passais devant et parfois je jetais
un œil à travers les grilles. Elle restât longtemps
vide, presque à l’abandon. Le potager disparut
rapidement sous les herbes folles et je me de-
mandais ce que devenait mon petit abri. De
temps en temps, je projetais de m’échapper la
nuit et d’y retourner. Ce devait être encore
mieux, maintenant que le jardin était redevenu
48 Moi, Je
sauvage. Ce devait être comme s’enfoncer dans
une jungle. Plus personne ne me retrouverait.
En été et en automne, je me nourrirais des
fruits et des légumes qui y pousseraient, et du-
rant les autres saisons, je pourrais me glisser
dans les caves du voisinage, pour trouver des
conserves ou des charcuteries pendues au pla-
fond. Je serais aussi invisible et silencieux qu’un
chat sauvage et personne ne soupçonnerait la
vérité.
Bien entendu, je ne réalisais jamais cette ex-
pédition, me contentant des douces rêveries
qu’elle me procurait. Puis un jour, les volets se
sont rouverts, et la maison est sortie de sa lé-
thargie. Les murs au ciment délabré ont été re-
couverts d’un crépi clair, les fenêtres repeintes
en blanc, et les volets piqués de rouille ont été
décapés. Peu de temps après, ce fut le deuil des
mauvaises herbes, mais aussi des arbres. Les
nouveaux propriétaires avaient tout nettoyé
pour mettre du gazon. Même le grillage de clô-
ture fut remplacé. C’était propre, c’était net,
aseptisé et parfaitement impersonnel, jusqu’à la
nausée. Pendant qu’ils y étaient, ils auraient dû
tout bétonner. C’est sale, la terre, quand on ren-
tre dans une maison. C’aurait été plus facile à
lessiver. Et puis ça aurait fait des économies
d’arrosage…
En y repensant, je suppose que c’est ce
qu’avait voulu me faire comprendre la vieille,
49 Moi, Je
avec ses idées sur un passé qui n’était pas bien,
et un présent meilleur qui était pire. Parfois, je
m’en veux un peu de mes jugements sur elle.
Certes, ce n’était pas une rigolote. N’empêche
que, même en ne me donnant rien, elle m’avait
malgré tout transmis involontairement quelque
chose. Après tout, la cabane à outils au fond du
jardin, c’était elle qui l’avait laissée en l’état, et
peut-être même construite. Bien sûr, jamais elle
n’aurait pu imaginer à quoi je l’avais destinée.
Elle avait malgré tout eu le mérite d’exister,
avec tout ce qu’elle comportait d’utilitaire expli-
cite et d’imaginaire implicite.
Tout ceci était perdu maintenant, alors que je
n’y avais pas attaché d’importance, croyant que
ce serait eternel. C’est probablement là que se
situent les ressorts de la nostalgie. Quelque
chose de différent du remord. Le remord impli-
que une culpabilité suite à un mauvais choix, un
conflit dans lequel on est acteur à part égale
avec l’adversaire. La nostalgie est plus insi-
dieuse, parce qu’elle suppose une ignorance qui
exonère de la responsabilité individuelle. La
souffrance liée au plaisir perdu, contrairement
aux remord, n’a pas d’origine claire, parce qu’il
n’est pas possible de désigner une faute, un
coupable, ni soi-même ni quelqu’un d’autre. Ce
qui explique peut-être pourquoi il est plus facile
de faire face aux remords, qui sonnent comme
une sentence punitive méritée, une sorte de re-
50 Moi, Je
pentance. La nostalgie elle, renvoie à un paradis
perdu sans raison, sans cause. On ne parvient
pas à se résoudre à ce qu’il soit devenu définiti-
vement inaccessible. Elle ne peut se dénouer
que de deux manières possibles, soit en accep-
tant l’idée d’une faute rétroactive, même vir-
tuelle, soit en transposant le bonheur évanoui
vers d’autres supports. Peut-être est-ce là que se
trouve le sens du péché originel, si cher aux
croyants. Pour ma part, je n’étais pas croyant.
Toute notion religieuse m’était parfaitement
étrangère. Il ne me restait donc que la transposi-
tion. Mon petit Eden avait disparu, mais ce
dont il était constitué, l’eau du ciel, les couver-
tures nuageuses, le cocon sauvage, tout ceci
était encore présent en moi, en latence sous
d’autres formes qui viendraient plus tard.
Quelques jours après la mort de la vieille,
nous avons eu la visite de l’assistante sociale.
Nous y avions droit une ou deux fois par an. Je
n’ai pas su s’il s’agissait d’une tournée de rou-
tine ou si elle avait été motivée par le décès de
ma gardienne, événement peut-être supposé
traumatique pour un enfant. J’étais toujours un
peu inquiet lorsqu’il fallait rencontrer les per-
sonnes de l’assistance, que ce soit à la maison
ou dans leur bureau. J’avais toujours
l’impression que mon sort était en suspens. Ma
tante, pour sa part, se comportait à peu près
comme avec mes instituteurs. Elle écoutait, elle
51 Moi, Je
acquiesçait et elle laissait parler. Alors je faisais
de même, m’appliquant à répondre le plus sim-
plement possible aux questions. Oui, tout allait
bien. Oui à l’école, ça allait aussi. Oui, je n’avais
pas de très bonnes notes. Oui, je faisais mes de-
voirs à la maison. Non, ma maman ne me man-
quait pas. Enfin, pas trop (quand je sentais que
l’assistante insistait pour être sûre) Un peu, mais
pas trop. Non, je n’avais pas envie de revoir
mon papa (là, je sentais, sans vraiment savoir
pourquoi, que je pouvais être plus ferme) En
gros, je donnais les réponses attendues. Et si
ces réponses étaient attendues, c’est aussi
qu’elles étaient connues de celle qui posait les
questions. Plus tard, en y repensant, je crus
pouvoir en déduire que les services sociaux
avaient été alertés sur ma situation bien avant le
naufrage définitif du couple de mes parents. Au
travers de ces échanges, transperçait quelque
part la dangerosité de mon père et
l’irresponsabilité de ma mère, probablement
plus grande que je n’étais en mesure de le sup-
poser. Pourquoi dans ces conditions, n’avais-je
pas été retiré à leur garde plus tôt, je ne saurai
jamais vraiment. Carence de service ? Lourdeur
administrative ? A cette époque, je n’avais pas
envie d’en savoir plus. La période de ma petite
enfance était trop récente et je l’avais clôturée
avec trop de brutalité, par une totale amnésie,
pour prendre le risque d’y retourner.
52 Moi, Je
Plus tard, il m’arriva de temps en temps
d’interroger ma tante, mais ses réponses étaient
assez vagues. Peut-être voulait-elle protéger le
souvenir de sa sœur, quelles qu’en puissent être
les formes, réelles ou reconstruites. Mais je crois
sincèrement qu’elle n’était vraiment sûre de
rien. Elle-même avait rompu avec sa famille de
telle manière qu’elle lui était devenue étrangère.
Je sentais bien qu’elle n’aimait pas trop en par-
ler, probablement moins en raison de souvenirs
pénibles que de la volonté de ne pas les réacti-
ver en récit mythologique. Les seuls témoigna-
ges que j’ai pu obtenir étaient composés
d’éléments factuels et fragmentaires, exprimés
sans émotion, un peu comme un constat de po-
lice. Son père était ouvrier, fils d’ouvrier et pe-
tit-fils de paysan. Il avait connu les tranchées de
la première guerre mondiale alors qu’il n’avait
pas dix-huit ans. Il s’était marié tard, passé qua-
rante ans. Ce n’était pas un homme très com-
mode. Il est mort alors qu’elle était encore ado-
lescente. Sa mère n’était pas non plus une
femme facile. Il y avait de nombreux conflits à
la maison, dont il lui fallait se protéger en évi-
tant les désordres créés par sa sœur, plus insta-
ble. Elle la sentait malheureuse, mais elle ne
pouvait pas faire grand-chose sans empirer la
situation. Il n’y avait pas de solidarité entre elles.
Elle comprit rapidement que la seule solution
était de trouver du travail et de partir vite. Heu-
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