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"Mon cher collègue je ne serai pas recteur"

De
236 pages
Ce livre est l'histoire d'un chercheur et de ses luttes pour faire accepter ses théories. Il retrace un parcours scientifique acharné confronté au monde universitaire suisse, réfractaire à une découverte majeure en biologie cellulaire parce qu'elle ne cadrait pas avec le dogme touchant à l'évolution. De fait, l'auteur, Maurice Stroun a eu une carrière universitaire mouvementée.
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recteur 5:Mise en page 1 30.10.11 19:06 Page1recteur 5:Mise en page 1 30.10.11 19:06 Page2recteur 5:Mise en page 1 30.10.11 19:06 Page3
«MON CHER COLLÈGUE, JE NE SERAI PAS RECTEUR»
Une aventure dans le monde de l’Université
et de la recherche scientifique suisseGraveurs de mémoire

Pascale TOURÉ-LEROUX, Drôle de jeunesse, 2011.
Emile HERLIC, « Vent printanier », nom de code pour la
rafle du Vél’ d’hiv’. Récit, 2011.
Dominique POULACHON, René, maquisard. Sur les
sentiers de la Résistance en Saône-et-Loire, 2011.
Shanda TONME, Les chemins de l’immigration : la France
ou rien ! (vol. 3 d’une autobiographie en 6 volumes), 2011.
Claude-Alain CHRISTOPHE, Jazz à Limoges, 2011.
Claude MILON, Pierre Deloger (1890-1985). De la
boulange à l’opéra, 2011.
Jean-Philippe GOUDET, Les sentes de l’espoir. Une famille
auvergnate durant la Seconde Guerre mondiale, 2011.
Armand BENACERRAF, Trois passeports pour un seul
homme, Itinéraire d’un cardiologue, 2011.
Vincent JEANTET, Je suis mort un mardi, 2011.
Pierre PELOU, L’arbre et le paysage. L’itinéraire d’un
postier rouergat (1907-1981), 2011.
François DENIS et Michèle DENIS-DELCEY, Les
Araignées Rouges, Un agronome en Ethiopie (1965-1975),
2011.
Djalil et Marie HAKEM, Le Livre de Djalil, 2011.
Chantal MEYER, La Chrétienne en terre d’Islam, 2011.
Danielle BARCELO-GUEZ, Racines tunisiennes
Paul SECHTER, En 1936 j’avais quinze ans, 2011.
Roland BAUCHOT, Mémoires d’un biologiste. De la rue des
Ecoles à la rue d’Ulm, 2011.
Eric de ROSNY, L’Afrique, sur le vif. Récits et péripéties, 2011.
Eliane LIRAUD, L’aventure guinéenne, 2011.
Louis GIVELET, L’Écolo, le pollueur et le paysan, 2011.
Yves JEGOUZO, Madeleine dite Betty, déportée résistante à
Auschwitz-Birkenau, 2011.
Lucien LEYSSIEUX, Parcours d’un Français libre ou le récit
d’un sauvageon des montagnes du Dauphiné, combattant sur le
front tunisien avec les Forces françaises libres en 1943, 2011. MAURICE STROUN
Dr ès sciences




«MON CHER COLLÈGUE,
JE NE SERAI PAS RECTEUR»

Une aventure dans le monde de l’Université
et de la recherche scientifique suisse






































© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56629-3
EAN : 9782296566293 recteur 5:Mise en page 1 30.10.11 19:06 Page7
En hommage au Professeur Fernand Chodat,
Directeur du Département de Botanique,
qui a préféré la vérité aux honneurs.recteur 5:Mise en page 1 30.10.11 19:06 Page6
Du même auteur
LIVRES SCIENTIFIQUES
Les blés branchus. Ed. La Terre, Paris, 1954.
Contribution à l’étude du développement des céréales, coll. L’encyclopédie
biologique, en collaboration avec C.C. Mathon, Paul Leche-
valier, édit., Paris, 1956.
Lumière et Floraison. Presses Universitaires de France, Paris, 1960.
Température et Floraison. Presses Universitaires de France, Paris,
1962.
LIVRES HISTORIQUES
The Political Status of Austria: A model for coexistence between Israel and a
Palestinian State, The International Center for Peace in the
Middle East, en collaboration avec Michèle Finger-Stroun,
Yeda-Sela Ltd., Tel-Aviv, 1984.
Le refus d’assumer son passé historique ou l’imbroglio israélo-palestinien. En
collaboration avec Michaël Harsgor. Ed. Métropolis, Genève,
1991. Publié en italien, Ed. Baldini & Castoldi, Milan, 1992.
Publié en hébreu, Ed. Kinnereth, Tel-Aviv, 1991.
Israël / Palestine. L’histoire au-delà des Mythes (une réflexion sur deux légiti -
mités). En collaboration avec Michaël Harsgor. Ed. Métropo-
lis. 1996. Publié en hébreu. Ed. Centre judéo arabe pour la
paix, Givat Aviva, 1997. Publié en arabe avec une préface
de l’Ambassadeur d’Égypte en Israël. Ed. Mashael for Jour-
nalism Studies, Ramallah, 2000.recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page9
Il est une forme de fraude, bien plus insidieuse, et
plus dangereuse encore, rarement dénoncée, celle
qui consiste, pour les milieux autorisés, à occulter
délibérément les faits susceptibles de mettre en
cause les «vérités établies» […]. La science ne peut
en effet progresser que si les faits qui contredisent
les théories considérées comme établies ne sont
pas délibérément occultés.
Maurice Allais, prix Nobel d’économie
INTRODUCTION
Je raconte l’histoire d’une découverte scientifique et de la
difficulté de la faire accepter. C’est l’histoire de ma vie de
chercheur. C’est aussi une description du monde universitaire.
C’est l’illustration de ce combat pour la liberté de la recherche
et de la découverte, et son expression. Mon expérience per-
sonnelle peut apparaître comme mineure, mais elle est révéla-
trice.
À la base de toute recherche fondamentale, il y a la curio-
sité et l’ambition d’apporter une réponse. Le dictionnaire Le
Petit Robert donne cette définition de l’ambition: «Désir ardent
d’obtenir les biens qui peuvent flatter l’amour-propre (pou-
voir, honneurs, réussite sociale). Désir ardent de réussite dans
l’ordre intellectuel, moral.» Naturellement, à la base de l’ambi-
tion, il y a aussi l’ego. Ce terme est défini ainsi dans Le Petit
Robert: «Le sujet, l’unité transcendantale du moi. Voir: je, moi.»
Il est évident que toute ambition n’est pas négative, loin de là.
Sans celle-ci, rien de valable ne serait entrepris. Il est aussi
désespérant de voir un jeune homme ou une jeune femme
sans ambition, qui n’a aucun but dans la vie, que de se trou-
ver en face d’un homme ou d’une femme qui a une ambition
démesurée, qui est prêt(e) à laisser toute morale de côté pour
satisfaire son ego.
9recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page10
Dans le domaine de la productivité, par exemple dans l’in-
dustrie, la finance ou le commerce, l’ambition est fortement
contrôlée par l’argent. En fait, l’argent (le profit) est à la fois le
but de l’ambition et son élément régulateur. Des décisions mal-
heureuses peuvent entraîner des conséquences graves menant
à la faillite. Dans le domaine universitaire, ce n’est pas l’argent
qui régule l’ambition mais l’ego. L’Université est, en principe,
une institution dédiée à l’enseignement et à la recherche.
En Suisse, comme dans beaucoup d’États européens, c’est
un établissement public. Tous ceux qui travaillent à l’Univer-
sité de Genève sont les employés du département de l’Instruc-
tion publique du canton de Genève.
Or, l’Université est un petit monde qui a une structure aris-
tocratique, avec ses princes – professeurs ordinaires –, ses
comtes – professeurs extraordinaires –, ses chevaliers – char-
gés de cours – et son peuple d’étudiants, d’assistants et de
simples chercheurs. Elle est régie par les professeurs dans le
cadre des différentes facultés. En principe, l’Université est
autonome, et contrôlée après coup par l’État à travers les
autorités cantonales ou fédérales. Mais dans la pratique, ce
contrôle, à part l’exception du budget, n’est pas appliqué.
Il semble que les autorités politiques, impressionnées par
ce que représentent les princes de l’Université, évitent la
confrontation. L’Université a l’obligation, en principe, de favo-
riser la recherche et sa finalité, qui est la découverte. Or, l’oli-
garchie professorale détient le pouvoir absolu dans le
domaine universitaire et au Fonds national suisse de la
recherche scientifique (FNSRS), organisme officiellement indé-
pendant mais qui dépend financièrement totalement de l’État
fédéral. Toute atteinte menaçant ce pouvoir est considérée par
cette oligarchie comme intolérable. Il n’est pas rare que cer-
tains professeurs, poussés par leur ego et sachant ne courir
aucun risque, abusent de leur pouvoir pour bloquer des tra-
vaux qui pourraient leur faire de l’ombre ou remettre en ques-
tion le dogme scientifique sur lequel ils ont fondé leurs
propres recherches.
Ce livre n’est pas un essai mais un compte rendu de ma
vie de chercheur. Il me donne l’occasion de parler également
10recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page11
des pratiques frauduleuses commises à mon égard par l’esta-
blishment scientifique et universitaire suisse. Maintenant que
la découverte, fruit de notre travail poursuivi pendant cin-
quante-six ans, est enfin reconnue – un symposium internatio-
nal se tient tous les deux ans sur ce sujet –, il est temps
d’utiliser cette histoire comme matériel de réflexion sur la vie
universitaire.
Ce récit se passe en Suisse, mais il serait illusoire d’en
déduire que le monde universitaire d’autres pays est immu-
nisé contre de telles dérives.
N.B.
Pour les prénoms des scientifiques, je me suis contenté
que de citer les initiales, sauf dans le cas de ceux avec qui j’ai
eu un rapport constant.
Les explications scientifiques que l’on peut sauter dans le
texte, sans perdre le fil de l’histoire, sont imprimées en plus
petits caractères.
11recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page12
12recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page13
The purpose of education is to tell rot when you hear it.
Winston Churchill
MES PREMIERS PAS
En 1947, j’ai obtenu de l’École de commerce de Genève
une maturité commerciale. Je voulais faire des études d’his-
toire, sujet qui était et restera ma seule grande passion intellec-
tuelle. Mais mon père, ayant constaté que j’étais très peu doué
pour apprendre une langue étrangère, s’y opposa. Il me dit
– nous étions juifs – que si je devenais historien et devais fuir
un jour devant un nouveau Hitler, je serais incapable d’ensei-
gner dans une autre langue et de gagner ma vie. Je n’étais pas
intéressé par les sciences en général. Mais comme je portais un
intérêt philosophique à l’évolution du genre humain, une autre
forme d’histoire, j’ai décidé de faire des études de biologie
avec l’intention de régler le problème de l’évolution! En effet,
à l’époque, il y avait un grand débat entre les généticiens occi-
dentaux et les généticiens soviétiques de l’école de Trofim Lys-
senko sur l’influence du milieu sur l’hérédité (voir absolument,
en annexe, le chapitre «L’évolution»).
Pour simplifier, en un mot, le débat peut se résumer au
cou de la girafe. L’évolution résulte de la capacité d’adapta-
tion des espèces aux changements du milieu. Selon les généti-
ciens occidentaux, du fait qu’il n’y a pas de relations entre le
1 2soma et le germen , c’est la girafe qui naît avec le plus long
1 Soma: toutes les cellules non reproductibles des êtres vivants.
2 Germen: lignées – cellules – des éléments reproducteurs d’un être
vivant.
13recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page14
cou qui aura le plus de facilité à se nourrir – elle trouvera
plus de feuilles en haut des arbres – et à assurer sa pérennité
par sélection naturelle dans une descendance qui se perpé-
tuera plus facilement que celle d’une girafe naissant avec un
cou plus court. Selon l’école de Lyssenko, si le cou de la
girafe s’allonge au cours de sa vie par l’effort qu’elle fait pour
saisir les feuilles en haut d’un arbre, les modifications pro-
duites au niveau des cellules du cou peuvent influencer les
cellules des organes sexuels. En effet, pour les généticiens de
l’école de Lyssenko il n’y a pas de coupure entre le soma et le
germen. Ainsi, peu à peu, les girafes acquirent un cou long.
Heureusement, pour passer de l’École de commerce à la
Faculté de sciences, on demandait un examen d’histoire et un
examen de littérature, mes deux sujets favoris. Si on avait
demandé un examen de sciences, je ne serais pas ici à racon-
ter cette histoire! Je fis deux licences, une de biologie et une
de chimie. Au cours de ces cinq années d’études, j’eus la
chance d’avoir en botanique le professeur Fernand Chodat
qui, je pense, appréciait un étudiant ayant, dès le début ses
études, une curiosité pour l’évolution, l’un des grands sujets
de la biologie. Il m’a beaucoup encouragé.
Je suis parti à Paris en 1952, afin de préparer mon doctorat
au Conservatoire des arts et métiers, chez le professeur
P. Chouard, grand spécialiste de la physiologie végétale.
Apprenant mon intérêt pour l’évolution, il me donna comme
mentor le Dr Claude Mathon, un de ses assistants. Celui-ci
était le secrétaire de l’association des Amis de Mitchourine, un
horticulteur autodidacte qui avait fait des travaux sur lesquels
s’appuyaient Lyssenko et son école.
Cette période parisienne fut très enrichissante du point de
vue intellectuel. On suivait le débat entre Sartre et Aron et on
s’y impliquait. Le marxisme imprégnait tous les débats, une
partie importante des intellectuels étant communistes. Moi-
même, j’avais rejoint, pour une courte période, le parti com-
muniste. Mais en 1953, mon père s’était rendu en Russie pour
voir des membres de sa famille. À son retour, il m’avait
raconté combien le régime était odieux, combien les gens
souffraient de misère, combien la notion de liberté était
14recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page15
absente. Ses impressions m’ont beaucoup influencé car mon
père était politiquement très à gauche. Trois ans plus tard, le
rapport Khrouchtchev venait confirmer que l’Union soviétique
était un régime totalitaire de la pire espèce. En faire porter la
responsabilité uniquement à Staline était trop simple. Trente
millions de victimes ne pouvaient s’expliquer par la folie
d’un seul homme. Si l’on avait compris quelque chose au
marxisme, il fallait en chercher la cause dans l’infrastructure,
c’est-à-dire dans le système économique sur lequel reposait le
régime. C’est le grand économiste français Paul Fabra qui, en
expliquant d’une manière magistrale l’origine du profit dans
son livre L’Anticapitalisme, Essai de réhabilitation de l’économie politique
(Arthaud, 1974), allait montrer l’erreur fondamentale de la
théorie économique de Karl Marx. Mon admiration pour Fabra
s’est transformée depuis en une amitié très proche.
J’allais travailler tous les jours dans les serres et les terrains
agricoles du Conservatoire des arts et métiers, à Colombes,
près de Paris. Mes recherches portaient sur la physiologie du
3développement et sur l’hybridation végétative, la transmission
des caractères héréditaires non pas par la voie des organes
reproducteurs, sexuels, mais par la voie de contact entre tissus
végétaux de variétés différentes. Ce sujet, l’hybridation végéta-
tive, était très controversé à l’époque.
3 Chez une plante, le développement est l’ensemble des processus qui
la mènent de la semence à la graine mûre. Ces processus successifs,
quali tativement différents les uns des autres, s’enchaînent dans un ordre
déterminé et constituent les stades de développement. Ces stades sont
caractérisés avant tout par de brusques modifications dans les exigences
des plantes à l’égard des conditions du milieu. L’influence de la tempéra-
ture (thermostade) et celle de la lumière (photostade) sur la formation des
organes reproducteurs des plantes formaient, en l’état des connaissances
de l’époque, deux chapitres majeurs de la physiologie du développement
végétal. Si le facteur déterminant du thermostade est la température, c’est
la durée du jour qui caractérise le photostade. Le phénomène du photo-
périodisme est l’alternance du jour et de la nuit. Par exemple, les plantes
des régions proches de l’équateur ne fleurissent normalement qu’en jours
courts alors que celles qui sont éloignées des tropiques n’accomplissent
leur développement qu’en jours longs. Il faut savoir que dans une plante,
seules les feuilles sont le siège des réactions photopériodiques.
15recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page16
Dans le cadre de la physiologie du développement, j’ai
entrepris des recherches sur l’effet du traitement photopério-
dique donné à différents moments du développement sur la
formation des organes reproducteurs.
J’ai ainsi montré qu’au cours du photostade, se succèdent deux
phases qui diffèrent par leurs exigences de durée et de qualité de la
lumière (premier sous-stade, le photopério dostade; second sous-
stade, le spectrostade); que chez les céréales de jour long, le photo-
périostade s’étend de la fin du thermostade au début de la
différentiation des épillets dans les cônes de croissance (futur blé);
et que dès le début de la différentiation des épillets, le facteur déter-
minant est la qualité du spectre lumineux, le spectrostade.
La seconde partie de mon travail portait sur des expériences
d’hybridations végétatives réalisées par la technique de trans-
plantation de l’embryon d’une variété de blé sur l’albumen
d’autres variétés de blés. À la suite d’une telle greffe, la spécifi-
cité de la durée du développement de la variété de l’embryon
était ébranlée pendant parfois plusieurs générations.
Cette recherche n’était qu’un travail d’approche générale
du problème de l’hybridation végétative. Il est évident qu’il
n’apportait pas, en l’état, une réponse claire et nette au pro-
blème. Comme on le verra, il me faudra encore de nom-
breuses années pour obtenir une réponse indiscutable. Il est
intéressant de noter que le problème des rapports entre l’al-
bumen et l’embryon avait déjà intéressé Darwin lui-même. Je
tenais le professeur Chodat au courant de mon travail et écou-
tais ses remarques lors de mes retours réguliers dans ma
famille à Genève.
Sur les conseils de mon directeur de thèse, Claude Mathon,
j’ai commencé à écrire deux livres couvrant une grande partie
de la physiologie végétale enseignée à l’époque à l’Université.
Lumière et floraison et Température et floraison parurent dans la collec-
tion «Que sais-je?» (Presses universitaires de France) en 1960
et 1962. Les noms des auteurs sur la couverture étaient Claude
Mathon et Maurice Stroun. Ma thèse de doctorat en prépara-
tion s’inscrivait implicitement dans une controverse qui oppo-
sait les biologistes occidentaux à la génétique soviétique.
Pendant cette période, j’avais eu l’occasion de rencontrer
16recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page17
l’une ou l’autre délégation de scientifiques soviétiques de
l’école de Trofim Lyssenko, le biologiste qui avait réintroduit
une forme de néolamarckisme, impliquant que le milieu pou-
vait avoir une influence directe sur l’hérédité.
Quand une délégation de biologistes russes arrivait à Paris,
elle était reçue à bras ouverts par les collègues français qui
voulaient se rendre compte de quoi il retournait. Je me sou-
viens d’un déjeuner en 1955 chez M. A. de Vilmorin, de vieille
noblesse française, propriétaire de la firme Vilmorin, spéciali-
sée dans la vente de graines, mais aussi descendant d’une
grande lignée de botanistes distingués et lui-même président
d’une importante société scientifique. À ce déjeuner,
M. de Vilmorin me donna une belle leçon de savoir-vivre. On
avait servi du poulet. À mon grand étonnement, je vois M. de
Vilmorin et sa femme portant du bout des doigts une cuisse
de poulet à leur bouche. Étonné, je jette un regard vers les
convives étrangers et je remarque que tous les membres de la
délégation soviétique mangent le poulet avec leurs doigts.
Suprême délicatesse des époux Vilmorin qui, pour mettre
leurs invités à l’aise, les avaient imités.
Lorsque le professeur Chouard a quitté le Conservatoire
des arts et métiers pour la Sorbonne, il a été remplacé par le
professeur J. Dufrenoy.
Le Conservatoire des arts et métiers permet la poursuite
d’études supérieures à des jeunes gens qui n’ont pas eu le pri-
vilège d’obtenir le baccalauréat et qui doivent travailler. Les
cours du Conservatoire étaient, à l’époque, donnés à partir de
17 heures et se prolongeaient souvent le soir. Le samedi était
jour de travail. On peut y acquérir, après un certain nombre
d’années, un diplôme d’ingénieur en agronomie, en horticul-
ture, en arboriculture, etc. Le Conservatoire décerne aussi des
titres honorifiques, mais en y ajoutant le mot «autodidacte», à
des personnes qui, par leur activité ou leur production scienti-
fique, montrent qu’elles en sont dignes.
Un jour, le professeur Dufrenoy m’annonça qu’à la pro-
chaine session, il ferait le nécessaire pour que je reçoive le
titre honorifique d’ingénieur agronome autodidacte. Cela me
plaisait beaucoup, car cela impliquait que l’agriculture ne
17recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page18
m’était pas étrangère, ce qui était d’ailleurs la réalité. Mon
plaisir fut de courte durée car, peu après, le professeur Dufre-
noy mourut d’une attaque cardiaque avant d’avoir pu me pro-
poser pour cette distinction.
En 1956, j’ai passé à Genève ma thèse Contribution à l’étude du
développement des céréales, qui a été publiée à Paris aux Éditions Paul
Lechevalier. Le professeur Chodat me fit l’honneur d’écrire une
préface. Les sujets traités couvraient ma recherche sur la pho-
tobiologie des céréales et mon travail sur l’hybridation végéta-
tive concernant l’effet de la greffe de l’embryon d’une certaine
variété de céréales sur l’albumen d’une autre variété.
Une fois ma thèse terminée, je suis parti à Moscou puis à
Leningrad, aujourd’hui Saint-Pétersbourg, pour rencontrer les
scientifiques de la mouvance Lyssenko. J’ai été très bien
accueilli par le professeur I. Gloutchenko. Pendant quinze
jours, j’ai eu l’occasion d’examiner dans le détail différentes
expériences sur lesquelles l’école de Lyssenko basait sa théo-
rie des caractères acquis sous l’influence du milieu. J’en ai
parlé avec l’académicien Lyssenko lui-même.
L’expérience qui me semblait le plus démonstrative était
celle qui concernait l’hybridation végétative faite sur les sola-
nacées par le professeur Gloutchenko et son équipe. Celle-ci
avait démontré qu’en greffant une variété de tomate sur une
4autre, et en suivant une certaine technique , on pouvait faire
acquérir à la variété pupille (celle que l’on voulait modifier)
les caractéristiques de la variété mentor (celle qui devait trans-
mettre ses caractères) sans passer par un croisement sexuel
entre les deux variétés.
4 La variété pupille, par exemple le greffon qui se développait sans
feuilles (que l’on coupait régulièrement) ne vivait que grâce aux pro-
duits synthétisés par le porte-greffe (variété mentor). Au moment où les
fleurs apparaissaient, on coupait les fleurs de la variété mentor et on
laissait les rares fleurs de la variété pupille se développer en fruits. Une
partie des graines des fruits étaient semées pour voir si des caractéris-
tiques de la variété mentor apparaissaient dans la descendance de la
variété pupille. L’autre partie des graines servait, si nécessaire, à une
seconde génération d’hétérogreffes.
18recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page19
Un phénomène particulier se produisait à la descendance
5de la plante pupille modifiée, qui montrait une ségrégation
anarchique et très différente d’une ségrégation résultant d’un
croisement sexuel. Souvent, des caractères dominants deve-
naient récessifs et vice versa. Cela démontrait d’une manière
indubitable que la descendance n’était pas la résultante d’un
croisement sexuel.
On m’a invité à parler, dans le cadre d’une série de confé-
rences pour les étudiants en biologie, sur le milieu et l’évolu-
tion. J’ai bien préparé mon intervention, évoquant les travaux
du scientifique français L. Daniel, qui avait greffé la vigne
comme l’avait fait Mitchourine avec les arbres fruitiers. Cela
m’a donné l’occasion de parler du vin, de l’amour et de la jeu-
nesse. Les étudiants russes n’étant pas habitués à ce qu’on
traite de ces sujets avec une telle liberté, j’ai obtenu un
triomphe.
C’est pendant mon séjour que la révolte hongroise de 1956
a éclaté. À Moscou, il n’était pas possible de recevoir des nou-
velles fiables des événements. Mais j’avais réussi à en avoir
par le correspondant à Moscou de L’Unità, le journal commu-
niste italien, qui me racontait ce qui se passait. Je connaissais
ce journaliste car ses parents avaient un hôtel en Italie où mes
parents, mon frère et moi avions passé des vacances.
L’avant-dernier jour avant mon départ, le responsable
soviétique des délégations des pays étrangers qui venaient à
Moscou m’a invité à dîner. C’était intéressant de constater que
cet homme, malgré ses responsabilités avec l’étranger, n’avait
pas été informé véritablement de ce qui se passait à Budapest
et pensait que quelques fascistes hongrois s’étaient soulevés
contre leur gouvernement. Aussi, il ne comprenait pas pour-
quoi la plupart des délégations étrangères s’étaient décom-
mandées. C’est moi qui l’ai l’informé qu’il y avait une véritable
révolte populaire contre l’occupation soviétique!
5 Ségrégation: à la suite d’un croisement sexuel, répartition dans la des-
cendance des caractères dominants et récessifs.
19recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page20
20recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page21
Notre ignorance est infinie…
Entamons-la d’un millimètre cube.
Bertolt Brecht
BIOLOGISTE CHERCHEUR
Au début de ma carrière, j’avais rencontré, à Londres, le
professeur F. Gregory, un des grands spécialistes mondiaux
de la physiologie végétale, qui m’avait dit: «D’un vieux cher-
cheur à un jeune chercheur, permettez-moi de vous donner
un conseil: Ayez conscience que quand un phénomène est
parfaitement expliqué, très souvent une partie est de la littéra-
ture cachant l’ignorance. C’est là qu’il faut creuser.»
Il y a deux manières de se lancer dans la recherche. Soit
vous faites de la recherche fondamentale: vous émettez une
hypothèse à partir de laquelle vous travaillez pour expliquer
les mécanismes inconnus d’un phénomène naturel connu. En
effet, une partie non négligeable des phénomènes de la
nature n’ont pas encore trouvé d’explication qui puisse pas-
ser le critère de l’expérience. Si votre hypothèse est fausse,
vous n’obtiendrez, après des années de travail, aucun résul-
tat, sinon des conséquences néfastes pour votre carrière et
surtout le sentiment de n’avoir rien apporté à votre profes-
sion. Ce type de recherche peut être passionnant mais aussi
très risqué. De plus, une recherche qui ne produit pas de
résultats rapidement trouvera peu de soutien financier auprès
des fondations scientifiques. Dans ce cas, vous devrez l’aban-
donner.
Soit vous vous mettez dans la peau d’un arpenteur. Celui-ci
a comme tâche de mesurer la hauteur d’une montagne, la lar-
geur d’une rivière, la surface d’un champ, etc. En science, cela
21recteur 6:Mise en page 1 05.11.11 13:43 Page22
signifie travailler sur un sujet bien établi et chercher à faire un
apport dans le domaine déjà largement étudié des méca-
nismes d’un phénomène. Dans ce cas, vous avez beaucoup
plus de chances d’obtenir rapidement des résultats car vous
travaillez dans un champ déjà déblayé.
Le professeur Paul Émile Pilet, détenteur de la chaire de
physiologie végétale à l’Université de Lausanne, qui travaillait
sur les auxines oxydases (hormones) des plantes, me disait:
«Quand j’élabore une expérience, je l’envisage de telle
1manière qu’à la fin, je puisse toujours faire une publication.»
Ces différentes conceptions de la recherche, j’en ai
entendu disserter en 1968, alors que j’étais un chercheur invité
à l’Institut Weizmann, centre de recherche scientifique de
grande renommée à Rehovot, en Israël.
À l’époque, en effet, si vous étiez engagé à l’Institut Weiz-
mann, vous aviez cinq ans pour vous faire nommer profes-
seur associé. Ceux qui vous jugeaient alors prenaient en
compte le nombre de communications scientifiques que vous
aviez publiées, le nombre de citations de vos travaux par
d’autres chercheurs, et les recommandations des principaux
spécialistes du sujet que vous traitiez. Ainsi, afin de pouvoir
obtenir très vite des résultats, il est évident que vous aviez
intérêt à travailler dans un domaine déjà bien déblayé, où
vous pourriez certainement produire rapidement un apport,
une précision. Ensuite, si vous vouliez être cité de nom-
breuses fois par des collègues, il était logique de choisir un
sujet sur lequel de nombreux chercheurs travaillaient ou de
développer une technique utilisée par tout le monde. Une
recherche fondamentale aurait été trop risquée si votre ambi-
1 À la suite de mon travail sur l’influence de l’albumen sur l’embryon, le
professeur Pilet me proposa de mesurer le taux d’auxines oxydases dans
les tiges des plantules sorties d’une greffe entre un embryon de la
variété X greffée sur l’albumen de la variété Y. Naturellement, le témoin
était l’embryon de la variété X greffée sur son propre albumen X. Si on
décelait une différence dans les plantules hétrérogreffées par rapport à
celles autogreffées, c’était intéressant. Mais si on ne modifiait pas le taux
d’auxines de la tige, cela valait aussi la peine de le signaler. À ma satis-
faction, les résultats furent positifs.
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tion était de rester à l’Institut en obtenant le titre de profes-
seur associé. Cela dit, je pense qu’il n’y a pas de secret ou de
recette pour faire une grande découverte. Au cours d’une
recherche, vous pouvez rencontrer un phénomène aberrant
qui vous amènera, si vous avez l’esprit ouvert, au contact
d’un nouveau mécanisme jusque-là inconnu et important.
Ma thèse en poche, je suis venu en 1956 occuper le poste
d’assistant à l’Institut de botanique de l’Université de Genève.
En accord avec le professeur Chodat, j’entrepris de poursuivre
mes recherches sur le photopériodisme et je commençai des
travaux sur l’hybridation végétative des solanacées (tomate et
aubergine). Il faut souligner qu’en dehors du monde sovié-
tique, seul un scientifique anglais avait fait pendant une sai-
son un essai, infructueux, pour reproduire sur les tomates un
hybride de greffe. Il avait aussitôt été considéré comme un
scientifique sérieux. Aussi, on considérait comme très peu
vraisemblables les travaux russes sur ce sujet. Les résultats
que j’avais obtenus de mon côté sur l’embryon pouvaient à la
limite s’expliquer par d’autres phénomènes que la transmis-
sion d’un caractère héréditaire acquis.
Une autre expérience, proche de l’hybride de greffe,
consistait à examiner la curieuse fécondation d’une plante
femelle avec plusieurs spermatozoïdes de deux variétés diffé-
rentes. Cela contredisait totalement la connaissance que l’on
avait de la fécondation, dans laquelle un seul sperme inter-
vient pour féconder l’ovule. À la suite d’une pollinisation
effectuée simultanément par deux variétés différentes de
plantes, on a parfois retrouvé, selon des publications scienti-
fiques soviétiques, les caractères des deux pères dans la des-
cendance de la plante. Là encore, la loi de ségrégation était
bouleversée. C’est un peu comme si une femme faisant
l’amour en même temps avec deux hommes devenait enceinte
d’un enfant portant des caractères de ses deux amants.
Il est amusant, à ce propos, de se référer au phénomène
d’interdépendance chez certaines plantes, décrit par Darwin
et Naudin (De la variation des animaux et des plantes sous l’action de la
domestication, Reinwald, Paris, 1868), entre, d’une part la quan-
tité de grains de pollen pénétrant dans le pistil et d’autre part
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