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MORT TERMINUS OU CORRESPONDANCE

158 pages
***
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SOMMAIRE
ÉDITORIAL : De l’extase à l’épectase - Thierry Goguel d’Allondans
SI TU T’IMAGINES… L’“Hystère”, un universel. Cas DSK, chambre 2806, Hôtel Sofi tel, New York
Roger Dadoun
ENTRETIEN AVEC… Jean Oury
LA CHRONIQUE de David Le Breton : Qu’est-ce qu’un cadavre ?
ÉCHO DU TERRAIN : Témoignage de vie intercommunautaire. Ma quête du renoncement
Cassandre
Manuel Boucher
LE DOSSIER DU TRIMESTRE : MORT : TERMINUS OU CORRESPONDANCE ? sous la direction d’ Olivier Robert et
Michel Hugli TURBULENCES
- La mort dans tous ses états - Olivier Robert
- Enfances, histoires de nuits, histoires de morts - Michel Hugli
- Parole de l’ombre - Jean-Christophe Contini
- De l’autre côté des récits de vie. Dialogues de l’instant et du mouvement - Martine Lani-Bayle
e e- Évolution des pratiques funéraires du XIX au XXI siècle - Olivier Robert
- Cafés mortels - Bernard Crettaz
- Le deuil du monde - Jacques Roman N° 26 N° 26 - Avril 2013
- La mort est notre métier. Accompagner les familles en deuil : nouvelles exigences, nouvelles
compétences - Edmond Pittet
- La mort ! Et après ? - Claude Ducarroz
- La vie, la mort et au-delà - François Garaï
- Pour faire fl eurir un arbre… - Danielle Beck
- Transfi guration - Danielle Beck
- Approche de la mort, diffi cultés aussi pour les soignants - Patrice Guex
Dossier coordonné par Olivier Robert
HORS CHAMPS : Lila Gnawi, une fête entre les Hommes et l’outre-monde - Mustapha Ameur Djeradi et Michel Hugli /
INITIATIQUES : Enfance, vieillesse et partage des sons : ethnographier les paysages sonores, des
écoles primaires aux maisons de retraite - Martine Leveau-Sibre Mort : terminus ou correspondance ?
[RE]DECOUVRIR… Marc Millar - Loïc Andrien
LU & VU
LE BILLET DE L’association des amis de Cultures & Sociétés
photo de couverture : © sof75 - Fotolia.com
ISBN 978-2-336-00022-0Téraèdre Prix :16 € Téraèdre
Mort : terminus ou correspondance ?
Cutures & SociétésN° 26 - avril 2013
CS26 v0.indd 1 18/03/2013 15:02:43Comité scientifique
Michel Autès (Lille), Georges Balandier (Paris), Cai Hua (Pékin), Boris
Cyrulnik (La-Seyne-sur-Mer), Christine Delory-Momberger
(Paris13), Pierre-André Dupuis (Nancy), Jean Duvignaud (1921-2007), Paul
Fustier (Lyon), Remi Hess (Paris-8), Françoise Hurstel (Strasbourg),
Martine Lani-Bayle (Nantes), François Laplantine (Lyon-2), Guy
Ménard (Montréal), Jean Oury (La Borde), André Rauch (Strasbourg),
Claude Rivière (Paris-V), Christoph Wulf (Berlin)
Comité de rédaction
Rédacteur en chef : Thierry Goguel d’Allondans
Directeur de publication : Jean Ferreux
Président de l’association des Amis de la revue : J.-François Gomez
Comité de rédaction : Roger Dadoun, Sylvestre Ganter (Pin
Sylvestre), Philippe Hameau, David Le Breton, Yolande Touati, Renaud
Tschudy
Collaborateurs : Yan Godart, Pascal Hintermeyer, Jocelyn
Lachance, Nancy Midol
Couverture : LGStudioGraphique
Mise en pages : Jean Ferreux
Corrections ortho- et typographiques : Isabelle Le Quinio
CS26 v0.indd 2 18/03/2013 15:02:43Sommaire
ÉDITORIAL De l’extase à l’épectase
Thierry Goguel d’Allondans 5
SI TU T’IMAGINES... L’« Hystère », un universel. Cas dsk,
chambre 2806, Hôtel Sofitel, New York
Roger Dadoun 9
ENTRETIEN AvEc... j EAN OURY 15
LA c RONI UE de David Le Breton
Qu’est-ce qu’un cadavre ? 35
Éc O DU TERRAIN Témoignage de vie intercommunautaire.
Ma quête du renoncement
Cassandre 37

LE DOSSIER DU TRIMESTRE MORT : TERMINUS OU cORRESpONDANc E ?
sous la direction d’Olivier Robert & Michel Hugli 45
La mort dans tous ses états
Olivier Robert 45
Enfances, histoires de nuits, histoires de morts
Michel Hugli 48
Parole de l’ombre
Jean-Christophe Contini 51
De l’autre côté des récits de vie.
Dialogues de l’instant et du mouvement
Martine Lani-Bayle 58
e eÉvolution des pratiques funéraires du xix au xxi siècle
Olivier Robert 65
Cafés mortels
Bernard Crettaz 75
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hqh4 n°26 – a vril 2013
Le deuil du monde
Jacques Roman 81
La mort est notre métier. Accompagner les familles en deuil :
nouvelles exigences, nouvelles compétences
Edmond Pittet 87
La mort ! Et après ?
Claude Ducarroz 92
La vie, la mort, et au-delà
François Garaï 96
Pour faire fleurir un arbre
Danielle Beck 101
Transfiguration
Danielle Beck 103
Approche de la mort , difficultés aussi pour les soignants
Patice Guex 106
ORS c AMpS Lila Gnawi, une fête
entre les Hommes et l’outre-monde
Mustapha Ameur Djeradi 115
INITIATI UES Enfance, vieillesse et partage des sons :
ethographier les paysages sonores, des écoles primaires
aux maisons de retraite
Martine Leveau-Sibre 125
[RE]DÉcOUvRIR... MARc M ILLAR
133Loïc Andrien
LU & vU 136
LE b ILLET DE L’ASSOc IATION DES AMIS DE LA REvUE 152
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hhqDe l’extase à l’épectase
Thierry Goguel d’Allondans
Il y a, of course, quelque chose d’inéluctable dans l’idée même de
mourir ! Pourtant, chacun d’entre nous, « pauvre mortel », se raccroche à
quelques autres idées pour supporter, entre autres, les nombreux deuils
qui jalonneront notre humaine existence, du générique annonciateur (les
fées, en principe, se penchent alors sur le berceau) au tombé – forcément
brutal – du rideau, ou plus précisément du dais noir. « The show must
go on » chantait Freddie Mercury qui, atteint du sida, se savait
irrémédiablement, lui, condamné. Lacan avait peut-être raison lorsqu’il lança,
lors de sa fameuse conférence à Louvain (1972) : « La mort… est du
domaine de la foi. Vous avez bien raison de croire que vous allez mourir,
bien sûr. Ça vous soutient ! Si vous n’y croyez pas, est-ce que vous
pourriez supporter la vie que vous avez ? Si on n’était pas solidement appuyé
sur cette certitude que ça finira… est-ce que vous pourriez supporter
cette histoire ? Néanmoins, ce n’est qu’un acte de foi. Le comble du
comble, c’est que vous n’en êtes pas sûr ! Pourquoi il n’y en aurait pas un
ou une qui vivrait jusqu’à cent cinquante ans. Mais, enfin quand même,
c’est là que la foi reprend sa force. » On se plairait alors à envier la foi du
charbonnier, mais ce n’est pas si simple. Et Lacan de poursuivre : « Il y a
une de mes patientes, il y a très longtemps, de sorte qu’on n’en entendra
plus parler, sans ça, je ne raconterais pas son histoire. Elle a rêvé un
jour, comme ça, que ‘‘l’existence rejaillirait toujours d’elle-même” ! Le
rêve pascalien d’une infinité de vies se succédant à elles-mêmes sans fin
possible. Elle s’est réveillée presque folle ! Elle m’a raconté ça, bien sûr
que je ne trouvais pas ça drôle. Seulement voilà, la vie, ça c’est solide.
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É DIT ORIAL6 n°26 – a vril 2013
C’est sur quoi nous vivons, justement. La vie alors, dès qu’on commence
à en parler comme telle. Bien sûr, nous vivons, ça ce n’est pas douteux,
on s’en aperçoit même à chaque instant. Il s’agit de la pensée, prendre
la vie comme concept. »
Les amis suisses qui coordonnent le dossier de ce trimestre
(Michel Hugli et Olivier Robert), dans ce registre, m’en ont « fait une
bien bonne », et même deux ! Ils m’ont d’abord invité, en tant
qu’anthropologue, avec Bernard Crettaz (l’inventeur des Cafés mortels que vous
découvrirez aussi dans ce dossier), à causer de la mort, à la Toussaint
cash, dans la chapelle d’un château… forcément hanté ! J’ai pu
constater, à cette occasion, que nos voisins helvètes vont beaucoup plus loin
que nous, à la fois dans le débat et les actes, dans l’abord de toutes les
fins de vie et leurs fort divers accompagnements. Ce moment, je ne suis
pas prêt de l’oublier (« souvenir, souvenir… ») mais ce qui survint le
lendemain restera un événement de vie.
Le lendemain donc, Michel Hugli et ses collègues de l’institution
médico-sociale de Lavigny m’ont fait une proposition. Je devais
animer, l’après-midi, un temps de formation pour les professionnels, mais
ma matinée était libre. Ils m’ont demandé si j’accepterais de
rencontrer les grands adolescents, diversement porteurs de handicaps, qu’ils
prennent en charge dans une mission d’insertion professionnelle. C’est
ainsi que je me suis retrouvé devant une douzaine de jeunes, garçons et
filles, grosso modo entre seize et dix-huit ans. L’accueil, merveilleux,
avait été soigné. Jean-Marie, le chef de service, leur avait devant moi
souhaité la bienvenue en leur lançant : « Je suis heureux de vous offrir
cette belle rencontre. Je connais Thierry et vous avez la chance de
pouvoir débattre avec lui ce matin. Profitez-en, soyez impertinents – ça ne
le dérangera pas – osez toutes vos questions. » Magique !
L’assemblée était disparate : des petits loulous forts en gueule, des
midinettes un peu timides, une jeune fille au désarroi visible… mais,
au bout du compte, des symptômes qui s’effacent devant un incroyable
respect des uns pour les autres. On se présente, tout d’abord (« T’es qui
toi ? »). « Moi, mon père est dealer, mais il ne fume pas, lance Mario,
CS26 v0.indd 6 18/03/2013 15:02:43Mor t : t erminus ou corr espondance ? 7
mais moi je serai plutôt astronaute. » Une autre manière de planer…
« Si j’étais président, je m’occuperais des espaces, y’en a pas assez… »,
promet Francis qui cherche sa propre place. Détour : Rémy parle de ses
origines vietnamiennes… Maintenant, on se connaît un petit peu, on
peut aborder d’autres sujets. J’ose : « À quoi vous rêvez, les jeunes ? »
Je vois les yeux qui s’illuminent et les rêves qui prennent consistance
dans leurs paroles. Faire une liste au Père Noël. Mais Stefan, originaire
de Serbie, n’en est pas là : « Moi, monsieur, je ne rêve jamais, je fais
que des cauchemars. » Je risque : « Oh ! C’est des films fantastiques,
tes cauchemars ? – Ah non Monsieur, c’est des vrais cauchemars, même
que des fois, à la fin, je fais l’amour avec une fille ! – Mais, ce n’est pas
un cauchemar, ça ! – Ça dépend de la fille ! », lance son copain Mario
sous les éclats de rire de l’assemblée. Je reprends la main : « On vous
entend beaucoup, les garçons, et vous, les filles, qu’est-ce que vous en
pensez ? » Les filles rigolent et disent qu’elles rêvent aussi aux garçons.
Jessica précise : « Je rêve souvent à des garçons, mais dans mes rêves,
ils sont mieux que les vrais ! » Garçons penauds et ennuyés ! Stefan
n’en a pas fini avec sa question : « Monsieur, on peut mourir en faisant
l’amour ? – Oui, ça s’appelle l’épectase. » Explications et petites leçons
d’histoire… Durant toute cette rencontre, Teouta, une jeune
adolescente très perturbée, apprivoise l’espace, tout en étant contenue par la
gentillesse du groupe. Elle pleure un peu sur l’épaule de son éducatrice,
elle se lève, marche, sort, revient, se rassoit, finit par s’asseoir à mes
côtés, un peu derrière moi (distance respectueuse), puis elle rejoint son
éducatrice. J’essaie : « Et toi, qu’est-ce que tu penses ? ». Les autres font
silence pour accueillir sa réponse bredouillante : « Y’a des gentils, y’a
des méchants », sa porte entrouverte se referme doucement… C’est le
temps de l’au revoir…
Avant de vous laisser au plaisir de la lecture, il me revient celui de
deux annonces.
1. Le Conseil régional d’Alsace – à l’initiative de quelques-uns
d’entre nous – récompensera chaque année les trois meilleurs
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É DIT ORIAL8 n°26 – a vril 2013
vaux d’étudiants en travail social. Ce prix porte le nom de notre ami
Armand Touati sans qui Cultures & Sociétés n’existerait pas. Le
premier prix Armand-Touati a été attribué, en présence de Yolande Touati,
le 4 décembre 2012, à Julie Bellot (assistante de service social) pour
« L’alcoolisme chez les personnes âgées, si on en parlait ? Réflexion
sur ce phénomène social et sur l’accompagnement global proposé aux
aînés dépendants à l’alcool » ; à Laurent Berger (éducateur spécialisé),
pour « L’éducateur spécialisé dans la relation éducative interculturelle :
entre normes et ouverture à l’autre » ; et à Nathalie Ginder (éducatrice
spécialisée) « La relation éducative : une mise en œuvre qui serait faire
ce qui se réfère ? ». Nous publierons prochainement des articles sur
leurs travaux. Pour en savoir plus : www.praf-alsace.org
2. L’Association des Amis de Cultures & Sociétés a mis au point
nos prochaines rencontres annuelles, à Chartres. Vous trouverez le
programme et le bulletin d’inscription dans les dernières pages de ce
numéro. Nous espérons vous y retrouver nombreux pour échanger et
réfléchir ensemble à l’avenir de notre revue.
CS26 v0.indd 8 18/03/2013 15:02:44L’« Hystère », un universel
Cas DSK, chambre 2806, Hôtel Sofitel, New York
Roger Dadoun
« On ne saura jamais… », disent-ils. Cette bonne blague ! À peine le
chèque signé, qui donna lieu à élucubrations, enchères, calculs et
mystères de toutes sortes, le chiffre tombe, après quelques jours
d’investigations et de confidences : un million de dollars d’indemnités accordés
meà M Diallo (30 % – au moins – iront à ses deux avocats), pour que
tombe, clôture définitive exigée, l’accusation d’agression sexuelle portée
par la femme de chambre de l’Hôtel Sofitel, New York, contre dsk. Le
rideau est-il tombé, avec le chèque et l’accusation, sur cette « ténébreuse
affaire » ? Ce serait oublier que celle-ci ne tient, si l’on ose dire, qu’à
un fil, à une proposition sexuelle qui demeure, en quelque façon et en
dépit des marées et marécages de commentaires, le point aveugle de
toute la construction juridique et médiatique. On imagine aisément que
les fouilleurs de sexe médiatique ne lâcheront pas de sitôt une si bonne
occase, et d’aussi succulentes proies.
Une « incidence » sexuelle
Il s’agit pourtant de si peu de chose – de la « chose ». Rien n’est plus
concret et plus précis que ce qui s’est passé dans la chambre 2806 de
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S I TU T ' IMA GINES . . .10 n°26 – a vril 2013
l’Hôtel Sofitel de New York : un acte de fellation accompli vite fait entre
meun client, dsk, et une femme de chambre, M Diallo. Les deux
protagonistes n’ont livré là-dessus que peu de détails – suffisants cependant,
vues la brièveté et l’économie du geste, pour « imaginer-réaliser » ce
que fut cette « rencontre » ou « circonstance » inattendue, qui appelle la
qualification d’« incidence ». Fellation incidente, à la sauvette : le client
sort en nudité d’humeur légère de sa douche, à effet peu ou prou
érotisant ; l’employée pénètre à ce même moment (maladresse, erreur, X ?)
dans la chambre ; deux corps (plutôt que deux personnes) se retrouvent
face à face ; [ici, suspens, laps de temps X, le seul susceptible d’être
qualifié du gros mot de « mystère », noué en version contradictoire : elle
vient à lui ou lui à elle ?] ; la femme suce le sexe de l’homme ; gouttes
de sperme s’éparpillent ; les deux corps se séparent, s’éloignent
immédiatement. L’incidence n’a duré qu’à peine quelques minutes : 12 h 06
à 12 h 13, samedi 14 mai 2011. Soit, à quelques secondes près, le même
temps qu’il aura fallu au juge civil pour articuler sa décision d’un accord
financier et de confidentialité entre les deux parties, qui met fin à toute
ultérieure investigation ou reconstitution (motion pulsionnelle forclose
et bouche cousue !).
L’occultation généralisée de l’« incidence » (ce qui s’est réellement
passé entre deux personnes réelles) au bénéfice de l’« affaire »
(brouillage et placage de jugements, approximations, mensonges,
interprétations, projections-identifications, envies-frustrations de toutes sortes)
est patente et persistante. Que n’aurait-on appris, imaginons-le, si l’on
avait pu procéder à une reconstitution judiciaire de ce moment-clé,
qui se distingue comme l’unique temps fort et incontournable de toute
l’« affaire » ? Se seraient dégagées, jusqu’à la caricature, les positions
exactes des protagonistes et leurs congruentes motivations : regards,
parcours et évolution des corps, gestes des mains, jambes et têtes,
polarisation sur le sexe, bouches et paroles éventuelles – bref, sur les sujets
et objets en relief, passe quelque chose comme une lumière rasante, à
ras de réel, sur ce qui se fait là. On tiendra compte, d’emblée, du cadre,
en dur, de l’Hôtel Sofitel, et, en mou, de tous les personnels concernés
me(hiérarchie allant du directeur à M Diallo). La chambre 2806 a livré
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des traces d’adn de plusieurs personnes différentes. Un hôtel est un lieu
où l’on ne fait que passer : c’est le royaume, tous sens confondus, de la
« passe », ici exactement nommée (à distinguer, donc, de la « passe »
lacanienne didactique). Faut-il rappeler qu’à l’échelle de la planète, ce
sont des torrents de sperme et autres sécrétions que l’hôtellerie envoie
dans bidets, lavabos et laveries ? Qu’un certain personnel, féminin et
masculin, en contact charnel constant indirect avec le client, ait quelque
chose à y voir, et plus qu’y voir, il ne saurait en aller autrement. [Dans
un court texte inédit de 1930, que m’avait remis Youki Desnos et que
j’avais publié dans la revue Simoun, Robert Desnos rapporte quelques
scènes piquantes qui se déroulent, précise-t-il, « dans un palace des
erenvirons de la place Vendôme », Paris 1 – livrées et vécues par un des
« garçons d’étage » de sa connaissance.]
« Passionné » contre « Apathique » EAS vs nEnAS
L’acte de fellation chambre 2806 associe deux personnes. L’accent a été
mis, quasi unanimement, sur leur statut social : un homme, parmi les
puissants du jour, riche, quasi « invulnérable » et s’appréciant tel, se voit
confronté à une « faible » femme, peut-être illettrée, taillable et
corvéable à merci. Ce contraste exemplaire, cette spectaculaire opposition
ont retenu la curiosité publique, et suscité des manifestations ad hoc. Or,
dans le bref moment X du déroulé de l’acte, ce sont avant tout, au premier
chef, deux structures caractérielles, dans leurs projections corporelles,
qui sont en présence et se jaugent et se heurtent. Elles s’opposent
radicalement. Recourons ici, avec toutes les réserves d’usage, à la
classification du philosophe Le Senne (Traité de caractérologie, 1945). dsk
apparaît comme étant du genre dit « Passionné » :
Émotif-Actif-Secondaire (eas) – fonceur, impérieux, impatient, Moi « surdimensionné », à
meconscience « étroite » et avidité libidinale. Tout au contraire, M Diallo
se range aisément dans la catégorie dite « Apathique » (le choix des
appellations par Le Senne est discutable, chargé de connotations
moralisatrices) : non-Émotive, non-Active, Secondaire (nenas), caractère
plutôt passif, à conscience « large » et mollesse libidinale, se pliant aux
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S I TU T ' IMA GINES . . .12 n°26 – a vril 2013
ordres et volontés d’autrui, facile à exploiter, manipuler, séduire, abuser
(il faut voir comme son avocat la pilote, la commande, la traite – il
est du type contraire : « Sanguin », non-Émotif-Actif-Primaire (neap),
généralement caractérisé par une impatiente voracité et peu soucieux
d’exigences éthiques.
C’est sur le type « Apathique » que s’exercent le plus souvent les
abus d’autorité et délits d’influence. Caractérologiquement parlant, dsk
n’aurait pas eu besoin d’en venir aux mains (comme le prétend
l’accusation d’« agression sexuelle » – l’unique délit dont il eut à répondre)
mepour obtenir de M Diallo un consentement qui correspondrait
plutôt à une forme quasi socioprofessionnelle de soumission (spontanée
ou commanditée ?). Il suffit en effet d’un moment de surprise, éruptif,
pressant, quasi mécanique, pour qu’un passage à l’acte, un acting out
advienne. Le client aurait-il eu recours, par-delà la dimension
caracmetérielle, à une agression caractérisée – M Diallo aurait été,
croyonsnous, en mesure d’y résister et de la repousser par sa seule et opaque
présence physique (a-t-on évalué son poids ?) : femme forte et placide
habituée aux travaux de force (à quelle heure a-t-elle pris son
service ?), face à un homme massif certes (quel poids ?), qu’encombrent
et son propre poids et sa nudité (la chambre 2806 n’est pas le Jardin
d’Éden) et la précipitation même de l’incidence, inévitable dans un lieu
à risque. En pareille occurrence, seule une reconstitution bien ordonnée
aurait permis d’apprécier la vraisemblance et l’adéquation des versions,
« vécus » et « ressentis » des deux sujets.
Miettes d’hystérie : les Hystères
La mécanique caractérologique, combinaison de facteurs élémentaires
(Émotion, Action, vivacité ou lenteur des réactions), reçoit sa
consistance concrète et charnelle des viscosités libidinales et tissus sociaux
qui l’enveloppent. C’est pourquoi il convient de se tourner, en
l’occurrence, vers une modalité psychologique aussi originale
qu’apparemment « dépassée », celle qui fut à l’origine de la psychanalyse (Études
sur l’hystérie, de Freud et Breuer, 1895) et qui, depuis, plus ou moins
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b analisée et tombée en désuétude, tend de plus en plus, du fait
notamment des frénétiques pressions médiatiques, à occuper une place
privilégiée dans l’analyse tant individuelle que collective : l’hystérie. Freud
avait souligné, contre la dogmatique médicale, qu’elle concerne autant
les hommes que les femmes – nous dirions aujourd’hui, au vu de
l’évolution sociale : plus les hommes que les femmes (qui fournirent cependant,
à son époque, avec l’emblématique cas Dora, l’essentiel de ses matériaux
– traités non sans maladresse et confusion). L’hystérisation aujourd’hui
des réactions, discours et comportements est patente, effare. Comment,
pour rester au plus près, au ras des expressions, ne pas prendre en compte
ces brèves et moléculaires motions hystériques (mimiques, gestuelles,
lapsus, dérapages, « petites phrases », mots excessifs, mensonges, éclats,
tons, dénis, etc.), dont nous sommes tous les cibles, les patients et agents
quotidiens, et qui sont comme les précipités, portés à terme ou avortés,
d’une « libido flottante », « nomade », sur-sollicitée, déroutée ? Ces
motions, bouffées asthmatiques d’énergie libidinale, aussi imprévisibles
et passagères qu’ordinaires et omniprésentes, peuvent être nommées
– ramenées à de plus modestes dimensions (petits « faits divers » de la
libido), et pour préserver une continuité psychique, anthropologique et
lexicale – « hystères ».
Aussi truffée soit-elle de rumeurs, mensonges, calomnies, haines,
manipulations politiques et infiltrats idéologiques en tous genres,
l’« affaire » du Sofitel ne tient donc qu’à un fil, qu’à un unique point
de capiton : le simple et fugitif hystère de l’homme dsk, c’est-à-dire
un accès de brusque frasque libidinale qui s’empare du sujet et
s’engouffre dans la voie fantasmée, qui prend soudain corps, d’une
gratification inattendue, immédiate et rapide, et qui aurait pu (qui aurait
dû – une simple petite semonce de conscience suffisait), à peine
profilée, s’évanouir. L’accablement dont a fait montre dsk dans les
premiers moments de l’« affaire » prend sa source, probablement, dans
l’intuition ravageante de cet hystère qui a subitement « pris » – alors
même que le moindre ressac de réalisme l’aurait réduit à néant, comme
cela nous arrive à tous et à tout moment. Serait-il légitime de porter
ainsi ce cas d’espèce à l’échelle de l’universel, et d’avancer, « Malaise
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S I TU T ' IMA GINES . . .14 n°26 – a vril 2013
dans la civilisation », que nous sommes tous des hystériques ? Il serait
plus exact et plus commun de dire que, dans nos sociétés
d’actionnaires, nous sommes tous porteurs ou bardés d’hystères, constitués
(sous institutions) d’actions et réserves affectives, réactionnelles,
fantasmatiques, fluctuant inévitablement au gré des finances, pouvoirs,
modes et modèles – hystères dont les médias font leurs choux gras,
leur « graille », faisant profession de les exhiber, exploiter, exacerber,
eux-mêmes les pratiquant et trafiquant à outrance, dans une confusion
généralisée, universelle. Chercher l’hystère – avant que d’évoquer on
ne sait quels ténébreux mystères, ou autres pompants ou prothétiques
clystères du sexe.
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