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Reflet moderne

De
177 pages
Jovani Dephade est l'incarnation même de l'individu que nos sociétés modernes ont positionné à leur sommet. Beau, fort, riche, talentueux, il use sans limite de ses atouts qu'il s'est construit autant que son environnement lui a cédé et ceci dans un désir profond de domination et de puissance parmi les autres. Le souci se situe en ce qu'il fait preuve d'une clairvoyance affirmée du monde qui l'entoure, de ses règles, de ses enjeux, de ses vices...une intelligence qui aura de quoi remettre activement en question les fondements de son existence.
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2 Titre
Reflet Moderne

3Titre
Damien Neron de Verville
Reflet Moderne

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01944-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304019445 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01945-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304019452 (livre numérique)

6





Né à Corbeil-Essonnes en 1985, Damien Neron de
Verville réalise son premier ouvrage, Reflet Moderne, en
2007
.
8 Vivre un rêve rend les réveils douloureux

VIVRE UN RÊVE REND LES RÉVEILS
DOULOUREUX
19 mai 2010, rich’in, un des clubs les plus se-
lect du tout Paris, l’aristocratie de la capitale y a
fait son QG, mais la tendance méritocratique
est revenue à la mode et de rares audacieux sé-
lectionnés pour rendre compte de la possible
ascension sociale en ces lieux d’élite servent de
suppositoire pour l’accès à la conscience de ces
gens du milieu rassurés de voir qu’ils ne sont
pas si select que ça. Car, aux pauvres, ils en ont
des choses à montrer de leur prétendu talent, et
ça leur ferait mal de s’en passer. Mais moi, je ne
me définirai pas comme un suppo, je serai plu-
tôt du genre piquouze ; le premier contact bru-
tal étant passé, je m’infiltre ensuite sans bruit,
jusqu’à ce qu’on oublie même ma présence et
mes effets innombrables et non quantifiables.
Quoiqu’il en soit, piquouze ou suppo, je passe
par la porte de derrière, réservée en général aux
VIP (vraiment n’intéressant personne) grâce à
mon ami videur ou VPI (vraiment pas incorrup-
tible). Parce que ça, c’est mon trip, je n’en ai
9 Reflet moderne
vraiment rien à foutre de leur soirée et en plus
ça m’a coûté super cher d’entrer, mais voilà, je
suis parmi eux, 1m90, large d’épaules, brun et le
teint légèrement mat, les cheveux soigneuse-
ment ébouriffés pour donner l’impression que
je fais croire que je viens de me lever, une légère
barbe de quelques jours, le sourire taquin, des
mâchoires toniques mastiquant un petit Holly-
wood fraîcheur bien évidemment accessoire
puisque mon haleine est fraîche du soir au ma-
tin, un costard bleu nuit acheté le matin à 500 E
dont je ne me souviens plus la marque, une
chemise blanche Pierre Cardin à peine entrée
dans le pantalon laissant entrevoir la boucle ar-
gentée de ma ceinture Hugo Boss, les pompes
en cuir noir à talonnette, en pointe, et enfin les
lunettes de soleil Gucci, tout d’abord sur les
yeux, puis peu à peu descendues sur la pointe
de mon nez (parce que sinon je ne vois rien du
tout), pour entrevoir de mes yeux verts clairs la
qualité de la marchandise de ce soir ; et là vous
l’avouerez, ça pique ! Ma démarche est souple,
ma posture droite et mon menton relevé, il ne
doit pas flancher durant cette apparition, les
adolescentes bavent, forcément, les jeunes filles
cherchent mon regard et les femmes non dis-
ponibles observent du coin de l’œil cet inconnu
venu des cieux. Voilà, je me la pète, mais parce
que je suis en mode je me la pète, tous ces con-
nards n’ont besoin que de ça pour attirer leur
10 Vivre un rêve rend les réveils douloureux
attention ; alors je garde le cap durant quelque
minute, je croise un groupe de branleurs, les
cheveux longs et raides, la mèche de devant leur
tombant devant les yeux, des convers au pied,
un slim sur le cul et une veste de costume ; de
vraies pédales ! Mais ils ont l’air d’être les stars
de la soirée ; ils ont fait la tournée de la boîte
pour saluer tout le monde, taillent maintenant la
causette avec le gérant et repartent avec une
bouteille de champ’, deux de Vodka et trois
pack de jus de pomme. Je les ai repéré, j’en fixe
un du regard, il a l’air bien con celui-là, je
prends mon air interrogatif, je l’intrigue et je
m’esclaffe en lui tapant dans le dos : « Ho,
comment ça va mon pote, ça fait un baille ! », il
me répond chaleureusement en me serrant la
main « Super, et toi ? T’as vu l’ambiance ? », Un
signe de la tête suffit, tout est prêt. Je suis alors
mon groupe, carré VIP, de quoi boire à l’œil,
des gens pas très intéressants autour de moi,
mais j’ai atteint le sommet de la soirée, tout ça
en dix minutes chrono, un petit billet de 50 E
pour le videur et le reste, c’est de la classe et ça
c’est dans les gènes, aucun porte-monnaie ne
pourra se l’acheter. Ici, on est coupé du reste de
la boite, on est en hauteur, une vingtaine de
personnes, la moitié déjà bourrée, les autres en-
core nets mais au même niveau intellectuel.
Personne ne s’entend dans ce genre d’endroit,
mais on parle quand même, on gueule plutôt et
11 Reflet moderne
on finit nos phrases par un éclatement de rire
sur-joué pour montrer que l’on faisait une bla-
gue et alors que personne n’a rien compris, tout
le monde se marre, enfin c’est la fête quoi. On
peut voir la piste, toute la piste, et chaque per-
sonne qui y est présente, la vue est formidable-
ment panoramique, je scrute l’horizon, les bas-
ses techno me secouent les tempes, mon front
est moite, mon corps s’affaiblit peu à peu, mais
mon regard est perçant. Une chevelure blonde
au loin qui voltige, je ne vois pas son visage,
juste ses reflets jaunes qui attire ma curiosité, un
haut manches longues rayé vert/noir, un jean
bleu marine et des escarpins noirs. Elle est pe-
tite, ni fine, ni ronde, de belles formes, mais
surtout une façon de bouger son corps à la fois
gracieuse et dynamique, un mélange surprenant
et agréable, elle est dans son monde, en sym-
biose complète avec la musique, avec les per-
cussions et les sons électroniques du nouveau
morceau house qui se lance. A côté d’elle, une
brune aux pointes cuivrées, un visage blanc, pur
et fermé, des yeux bleus et sombres et des lè-
vres à croquer. Ses grandes boucles d’oreilles
rondes tombent sur ses épaules nues et fragiles,
elle porte un débardeur noir laissant deviner
une poitrine sans excès mais de parfaite consis-
tance, une mini jupe en jean marque le début de
longues et fines jambes couvertes de bas noirs
légers et se finissant avec des bottes noires en
12 Vivre un rêve rend les réveils douloureux
daim à talon aiguille montant jusqu’à mi mollet :
un corps de rêve, une beauté glaciale. Les deux
jeunes filles semblent très proches, la brune se
trouve derrière la blonde et la prend par la taille,
la blonde toujours immergée dans son monde
rythmique poursuit sa débauche d’énergie. La
brune joint alors ses mains sur l’abdomen de sa
compagne de danse et dans un élan de ten-
dresse pose sa joue sur le haut de sa tête, son
visage triste semble apaisé, ses yeux abandon-
nent leur froideur et s’emplissent d’une quié-
tude bouleversante. Son amie s’est calmée elle
aussi, ses déhanchements sont moins violents,
permettant ainsi à la brune d’accompagner ses
mouvements, elle relève alors la tête, et je dé-
couvre son visage : un teint bronzé et de grands
yeux verts l’éclairent, elle sourit largement
quand elle prend une main de la brune qui était
posé sur son ventre, la porte à sa bouche et y
dépose un subtil baiser, le rythme ralentit, la
musique se coupe, transition. Je me secoue la
tête, me tapote les joues et me retourne vers un
des branleurs : « j’ai le caleçon en ébullition
mec », un verre de trente trois centilitres de
vodka-pomme cul sec et je me dirige sur le
dance-floor. Ma veste reste sur mon fauteuil,
mes lunettes dans la pochette de ma chemise,
celle-ci maintenant sortie du pantalon et large-
ment ouverte au col, j’avance à petites foulées,
je dégage une décontraction insolente, je snobe
13 Reflet moderne
toutes les petites pétasses qui se tournent vers
moi, je me fraie un chemin vers le centre, je
dois encore m’imprégner du moov, quelques
pas de danse, les épaules qui se relâchent peu à
peu mais surtout pas d’excès, je reste sobre,
classe mais stylé. Devant moi une bombe ato-
mique se trémousse, un décolleté affolant, un
visage pornographique, elle m’évite du regard.
Je sais pourtant que tout ce cinéma est pour
moi, je m’approche, elle est sur mon chemin, ce
serait dommage de ne pas en profiter un peu. A
cinquante centimètres d’elle, ses yeux ne se sont
toujours pas posés sur moi, je la dépasse alors,
dépose ma main sur elle afin de la décaler pour
poursuivre mon chemin, sa tête ne bouge pas
mais elle me fixe du coin des yeux, pose sa main
sur la mienne et se rapproche pour danser, je
m’exécute et effectue quelques pas avec elle. Je
lâche ensuite une de ses mains et prend l’autre
du bout des doigts, je la fais alors tourner sur
elle-même, et tend mon bras pour la repousser.
Comme tout bon salcero qui se respecterait, ce
ne serait que la faire s’éloigner pour qu’elle se
rapproche de plus belle, mais moi sur le coup,
j’ai envi de la relâcher, je desserre les doigts.
Elle perd l’équilibre et c’est fou comme une
belle femme parait complètement ridicule
quand elle perd l’équilibre, elle se rattrape tout
de même, in extremis. Suit alors une superbe
rotation de ma part, vive et pleine de grâce, ef-
14 Vivre un rêve rend les réveils douloureux
fectuée sur la pointe de mes pieds, souples et
dynamiques pour l’occasion, je me retrouve ain-
si après ce magnifique mouvement dos à elle, je
laisse alors deux secondes d’attente pour per-
mettre à la foule d’apprécier le geste. L’espace
temps est suspendu, le morceau house est dans
sa phase stabilisatrice, celle qui permet au corps
de se régénérer et surtout d’accumuler un
maximum d’excitation pour la suite qui
s’annonce ravageuse, j’avance. Les deux bijoux
de la soirée sont là, devant moi, un voile trouble
se pose sur mes yeux ne laissant qu’un espace
net autour de leur silhouette, il me semble aper-
cevoir trois hommes près d’elles, mais elles sont
imperturbables, dans leur monde à elles deux,
dans une bulle flottant au dessus de la piste.
Mais les jeunes affamés ont l’air d’avoir envie
de les ramener sur terre ou encore plus bas, je
reconnais deux d’entre eux, ils habitent près de
chez moi, des types sympathiques mais timides
à ma connaissance, ils ont quelque chose de
changé, des yeux de bêtes et des mains de pré-
dateurs. L’un d’eux tente une première appro-
che en posant sa main sur l’épaule de la brune,
celle-ci se retourne et avec la même expression
qui l’habite depuis le début de la soirée, elle le
fixe durant plusieurs secondes tout en écartant
sa main de son épaule, un geste dissuasif pour
tout homme censé ; il est bourré, il insiste. Les
deux autres entourent maintenant la blonde et
15 Reflet moderne
dansent avec elle puis se mettent à l’enlacer. Les
deux, séparées, semblent maintenant lassées de
ce petit jeu et avec beaucoup de classe parvien-
nent à s’échapper de ce guet-apens. Sans doute
rodées par ce genre de situation, elles font les
gestes qu’il faut, sans trop de brutalité avec une
petite touche de sympathie qui aurait du rem-
barrer gentiment les prétendants, mais ces de-
moiselles avaient sous-estimé la ténacité de ces
mâles en rut. Les codes en vigueur de ces en-
droits ne suffisent donc plus, les individus issus
d’autres milieux ne répondent pas aux mêmes
références, ils sont au même endroit mais se
trouvent dans un monde différent, animés par
des forces étrangères. Les filles s’extirpent alors
du piège de leurs admirateurs, la brune attrape
la main de la blonde puis elles partent dans ma
direction, les trois jeunes hommes se mettent à
leur poursuite. Me trouvant alors entre les deux
groupes, j’interpelle les deux mecs que je
connais : « Salut les gars, qu’est-ce que vous
foutez là ? », le premier me sert la main très
brièvement, le deuxième tente d’en faire de
même mais je le retiens. « Attendez, je vous paie
un verre, allons parler des embrouilles de notre
coin ! » Les trois ont l’air partant, on se dirige
vers le bar. Ils sont maintenant calmés, mais
semblent froids à mon égard. « C’est quoi cette
dégaine ? Me demande l’un avec un sourire mê-
16 Vivre un rêve rend les réveils douloureux
lant étrangement dédain et reconnaissance
d’une apparente réussite.
– J’m’habille pour l’occasion tu devrais en
faire de même. »
Un Levis classique, taille droite, posé sur des
Stan Smith noires et blanches, un tee-shirt va-
seux, les cheveux en pics sans doute bétonnés
avec un demi pot de Vivelle-Dop fixation ex-
trême, je savais que ma répartie était limite, sur-
tout qu’elle concernait aussi les deux autres,
tous enchaînés au même univers, alors soit je
les blessais au plus profond de leur identité, soit
je permettais à la discussion de mettre de côté
cette donnée.
« T’as raison, on est vraiment des pouilleux, me
répond-il en se marrant, il l’avait semble t-il
bien pris. D’ailleurs j’te raconte même pas
comment on vient de se faire remballer par
deux meufs avant qu’on te croise, c’était violent.
– Faut pas désespérer, y a tout ce qu’il faut
pour vous ce soir. »
La discussion reprit alors, nous étions affalés
tous les quatre sur des fauteuils molletonnés
rouge/bordeaux dans un coin de la boîte, en
cercle, autour d’une table où sont posés nos
verres, mes manières de beau gosse parisien
d’origine modeste aspirant à la classe dominante
sont tombés, je suis maintenant un mec du
quartier habillé comme une pédale, dès lors, ce
sont les caïds des cités que nous copions. Le
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