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A l'Est, du nouveau

De
128 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 83
EAN13 : 9782296323551
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VOYAGES EN MAURITANIE

à mes fils Baudouin, Arnaud, Gauthier

@ L'Hannattan, 1997 ISBN: 2-7384-4506-3

VOYAGES EN MAURITANIE

De sable et de vent

Editions L'Harmattan 5-7, me de l'Ecole-Polytechnique 75005Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

Imaginez un cube de banco, une entrée, trois salles: une pour les examens, une pour les accouchements et le bureau de l'infirmier. Pas d'électricité bien sûr, on s'éclaire ici à la bougie,. pas d'eau, elle est au puits, là-bas. Le sol est en terre battue, une espèce ck lit cabossé, sans doute laqué blanc, il Y a long temps, dérive dnns un coin, deux bof tes vides de lait condensé roulent à terre... C'est là, dnns les cas difficiles, que l'infirmier met au 11Wl1de vie! Tous les jours je la verrai, se pressant à la porte du bureau, des malades de toutes sortes
- surtout des paludéens chroniques grelottant de fièvre. Une jeune

femme au dernier degré d'avitaminose et d'anémie, a fail soixante-dix kilomètres à dos de chameau pour venir me consulter. C'est trop, c'est
trop fort et je voudrais pouvoir me permettre d'éclater en sanglots. Mohammed fait face,. il est infirmier d'État, nommé là par le gouvernement, à 1 100 km de sa famille,. il griffonne une ordonnance sur un bout de papier que le malade s'il a un peu d'argent - emporte à la pharmLlcie où on lui délivre le médicament prescrit. N'importe qui peut ouvrir une pharmacie, ach£ter les médicaments et les revendre. Je sors du dispensaire.. on se précipite sur moi pour me toucher, me prendre les mains et je me sens dépossédée de moi. Mais qu'est-ce que je fais ici? Le maire du pays est venu me rendre ses civilités,. la conversation a lieu dans un français paifait et je
déguste la culture classique française assise sous la tente, seule femme

admise dans les réunions d' hommes.

C'est un régal. Mais lui, Mohammed, désire que je sois journaliste et, à ce titre, très honoré de ma présence sur le territoire qu'il administre, décide qu£

je l'accompagne partout, pour qu'il me montre l'étendue des manques, et que je puisse en rendre compte dans mon pays, à mon retour.

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Je parcours donc le territoire communal au milieu d'un grand concours de gens, et je vois, je touche, je sens le désert qui avance inexorablement. Déjà il a fallu quitter les prelnières maisons du village. Maintenant sans toit ni porte, ouvertes sur le sable qui seul les meuble, elles ne sont plus que les fantômes hallucinants de ce qui était vivant il y a peu. Leurs habitants soumis n'ont pas lutté, ils ont construit plus loin, reculant d'environ trois cent mètres, protégés des dunes sournoises pour combien de temps? Je vois les essais œ fixation du sable, une goutte dans la mer. Mais a-t-on le droit de douter de l'efficacité de ces entrelacs de branches épineuses? Je vois quelques tentatives de jardinage,. les nouveaux villageois, nomades, avant la grande sécheresse des années soixante-dix, tentent œ faire pousser quelques légumes.
J'ai vu des plants de cucurbitacées et de tomates. uNaus n'avons pu

planter les oignons, nous n'avions pas de graines" . Je vois les écoles, celle des garçons, celle des filles, celle qui vient de s'écrouler car les briques de banco séchées au soleUn' ont pas résisté à une petite pluie. Les enfants sont assis sur des cubes de bois dans une petite pièce. Ils n'ont rien, aucun matériel scolaire, aucun tableau, seulement un crayon. un bout de papier. Le m£lirene cesse de me dire: - Il faut témoigner. Il faut nous aider. J'ai confiance en toi. Voilà, il y a un an de cela. Chez moi le ruisseau chante, je ferme les yeux et vois les puits pollués,. les voix du maire et de l'infirmier me poursuivent: 1111 nous aider." faut Janvier 1993,je repars en Mauritanie.

Avant-Propos

J'étais bien consciente que la ville de Nouakchott n'était pas la Mauritanie à elle seule et je voulais connaître le pays profond. J'ai eu l'occasion, en 1992, de me rendre à Aouïnet Zbil au bout de la transmauritanienne, route de l'Espoir, à l'extrême Est du pays. Cette route porte ce nom car elle a désenclavé tout l'anière-pays ; rien n'existait auparavant et il fallait deux journées au oloins pour parcourir les cent quatrevingt kilomètres séparant Nouackchott de Boutilimit. Lorsqu'après deux jours de voyage, en 4x4, où il nous a, parfois, fallu quitter l'asphalte trop abîmé, pour rouler sur la piste, le chauffeur du véhicule est reparti vers Nouakchott, je me suis sentie si abandonnée dans ce village où je venais d'arriver, que j'ai dû mobiliser toutes mes forces de courtoisie pour ne pas rajouter 48 heures de tout-terrain aux 48 heures déjà passées et rebrousser chemin. J'avais l'impression d'être dans un bidonville, au milieu de la pauvreté et de la détresse absolues, avec à côté de moi des mouches attroupées sur l'escarre qu'une petite fille de 6 mois portait à la fesse depuis sa naissance, des gens qui crachaient partout, les ventres gonflés de certains enfants et une vache infinne qui mâchonnait un carton. Je ne savais pas, à l'instant où le chauffeur s'est incliné pour prendre congé, si j'allais pouvoir éviter de sauter dans le 4x4 et m'enfuir. Fuir ces regards, fuir ce dénuement, trouver de l'eau, m'y plonger... Je suis restée. Essalam aleïkoum Aleikoum Bissalam.

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Les mots chantent à mes oreilles et le ballet des boubous, que, d'un geste vif, les hommes rejettent sur l'épaule, rythme la conversation. Étrangère à la langue hassania, je comprends toutefois très vite qu'ici je suis la Nazaréenne, avec une nuance qui n'a rien d'un rejet. Il y a quinze minutes que je suis arrivée et viens de prendre le dernier thé, quand on amène devant la maison où je serai hébergée un homme malade, que la Nazaréenne forcément médecin puisqu'elle est française et femme doit voir d'urgence. J'ai beau dire que je ne suis que moi, et pas médecin, on me prend les mains pour que je sente, pour que je palpe ce vieux corps squelettique. Et je laisse aller mes doigts. Est-ce une caresse, est-ce un geste propitiatoire? Il me semble que je doive - puisque que je suis privée du pouvoir de guérir - au moins dans ce geste faire passer un peu de ma force, de fi1a santé, de mon sentiment d'être humain, communiquant avec un autre humain, sans le biais des mots... Lorsque je passe dans le village, on sort de la tente ou de la maison de banco et on me tire, on vient me chercher, pour que j'aille soigner et guérir un enfant, une jeune fille, un vieillard. Lorsque je rentre chez mon hôte, l'infinnier du village est là qui m'attend pour présenter ses respects à la tabibal : . Bonjour, docteur. On m'a dit qu'une femme médecin venait d'arriver, je suis vite venu. J'explique: non je ne suis pas ll1édecin mais bien sûr la santé des gens fi 'intéresse, etc. Mohamn1ed fi1e dresse le tableau de la situation sanitaire dans ce coin du Hodh. Il voit environ 70 malades par jour dans ce qu'on appelle le dispensaire. Il faut impérativement, pendant mon séjour ici, que j'aille là-bas le matin et il tennine cette longue conversation par un chaleureux "bonsoir docteur". Le lendemain et durant les 8 jours passés dans ce village, je suis allée au dispensaire.

1. Féminin de Tabib : médecin en arabe. 8

Préface

Vue de ciel, la Mauritanie n'offre au regard du visiteur qu'une impondérable promesse de désolation et de monotonie. La mer de dunes de sable, entrecoupée d'étendues caillouteuses est à peine troublée par la géométrie maladroite de quelque ville ou village qu'une main d'enfant sen1ble avoir esquissé là pour un instant très éphémère. Il a beau errer, chercher, interroger, le jaune et l'ocre du sable, les zébrures anthracites des falaises ne recèlent aucune halte pour l'imagination la plus humble. Ici rien ne parle à notre besoin de vie et de contradiction. Tout paraît solide et mortellement harmonieux. Vue de terre, la Mauritanie reste tout aussi calme et sûre, nonchalante et aride, mais sous chaque évidence sommeillent mille subtilités. C'est un pays où les exceptions accouchent la règlee Terre croyante et si peu spirituelle, société hospitalière, presque xénophile et pourtant obnubilée par le complot judéo-chrétien, terre de contrastes où la diversité des gens confine parfois à une foire de faciès, la Mauritanie est sans doute un miracle surgi des cogitations mélancoliques de fonctionnaires coloniaux, mais elle demeure surtout une singulière aventure humaine. Le travail n'y excède pas le stade de la nécessité; le code d 'honneur, les contraintes de statut et de naissance sont maintenus en dépit de leur désuétude et toujours transgressés. .. Avec discrétion. A la faveur des servitudes d'un geste d'assistance humanitaire, Paule Valette relate ici chaque incident, chaque petite victoire remportée sur le temps et la distance, la paresse et le fatalisme. Ce faisant, elle dénude une parcelle du 9

désarroi qui tenaille l'âme du peuple maure. Elle débusque sur le ton de la confidence fortuite et morcelée les incertitudes et la souffrance, contenues, d'un monde de nomades condamnés à une éternelle adolescence sédentaire. C'est ce pays pauvre, patrie des faux-semblants, de l'indolence et du thé, havre de chaleur communautaire où l'individu compte peu, dont Paule Valette effleure le tempérament, les inquiétudes et les impasses, avec tout le bonheur d'une plume vigilante qui s'interdit les travers si commodes de l'exotisme. Abdel Nasser QuId Ethman

Des mains amies nous ont aidés, mon fils et moi, à transporter, dans l'aéroport, les colis... variés que nous emportons en Mauritanie: deux cardans de voiture, des amortisseurs dont le poids m'effraie, les graines, des parfums, des livres... Un inventaire à la Prévert. Ma précieuse valise n'ira pas dans les soutes, je ne m'en sépare pas: matériel médical. Elle abrite scalpel et appareil d'oto-rhino. Nous décollons avec une heure et demie de retard et au bout d'un court moment l'avion ressemble déjà à une place de marché animé: des tas de gens palabrent, des Négro-Africaines aux tresses serrées auxquelles se cramponnent des petits enfants sangsues, un groupe de parlementaires mauritaniens, des pèlerins retour de La Mecque, peu d'Européens. Mon voisin togolais est professeur de faculté à Lille, manifeste une grande bienveillance, sous un brin de cynisme et beaucoup d'allure, malgré son costume européen... Au bout de quelques heures, nous survolons le territoire mauritanien, assise près du hublot, le sable me saute au coeur, et c'est avec émotion que, l'avion perdant de l'altitude, je vois monter vers moi ces minuscules cubes-maisons construits n'importe où, n'importe comment. Le long ruban de la transmauritanienne se perd vite dans l'infini des dunes... Une secousse, nous sommes arrivés. Cette fois je ne suis pas en Mauritanie pour moi seule mais pour faire palVenir à l'autre bout du pays trois mètres cubes de matériel médical et hospitalier, des médicaments, de l'argent pour la construction d'une école, des graines potagères et fourragères pour tenter une expérience de diversification de légumes. Je descends... Et reconnais in1médiatement derrière la vitre, au milieu des signes de bienvenue, des figures amies venues pour m'accueillir. Mais il faut passer par les fonnalités. D'abord déclaration d'entrée de devises. Je prends ma feuille verte et commence à la remplir, j'écris le 30janvier 1992 me trompant d'une année! Curieux! ! Quelqu'un me touche l'épaule "Paule, viens", je reconnais cet homme de la police. Papiers à la main nous suivons. Je passe par un couloir très étroit devant l'agent qui contrôle les passeports. fi prend le mien; mon policier le lui reprend aussitôt. Je ne comprends que Moktar dans la phrase. Un autre anive, reprend le passeport que je ne quitte pas du regard, mais je Il

suis tranquille car cet homme maigre m'a déjà dirigée l'an passé. "Viens", il me tire, il me hèle et je me retrouve dans la . salle des bagages. Salutations aux amis, suivant le degré étreint et est étreint, la tête alternativement posée sur l'une ou l'autre épaule... Nous récupérons les bagages et nous nous dirigeons vers la sortie où une autre volée d'amis nous attend. C'est chaleureux. Tout à fait dehors, un troisième groupe est de faction près des voitures. Là, se tient Moktar qui n'aime pas la foule... D'autres amis venus nous accueillir ont dû repartir à cause du retard de l'avion. Nous roulons vers la maison des parents de Moktar.

d'intimité, poignée de mains, inclinaisons de la tête, mon fils

Sa mère nous attend dans le grand salon. Je me déchausse; ô la douceur du tapis! Et m'avance. Nous nous serrons la main et COD1mencela salutation, comme une belle litanie: - Essalamou aleikoum Paix sur vous - Aleikoum Bissalam que la paix revienne sur vous - Eyak Koum el Khaire il n'y a que du bien j'espère? - Ekal Khaire alharndoulillah que du bien! Allah soit loué - Eyak Mayow ja'e chi rien ne fait de mal j'espère - Mayow ja'e chi alhamdoulillah rien ne fait de mal Allah soit loué - Alhamdoulillah Alhamdoulillah Alhamdoulillah - Ewe chtari ? et quoi de nouveau? Aussitôt Zeina commande les rafraîchissements et, à l'esclave appelé, elle jette les clefs des placards sur le tapis 0 Ù il doit les ramasser. Je retrouve avec bonheur le zrig que l'on sert dans une grande calebasse. C'est une sorte de yaourt de lait de chamelle étendu d'eau; c'est un peu acide et désaltérant. J'aime. - Nous avons des chaussures pour vous, dit Moktar, et il fait apporter une paire de nu-pieds colorés. Une bande sur le coup de pied, un anneau pour le gros orteil. Ces chaussures

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