Action et domination dans les relations de travail

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Revaloriser le travail, augmenter le taux d'activité, réenchanter le travail, développer des relations éthiques dans le champ de la production... Les dernières années ont donné lieu à une série d'incantations. Cet affolement politico-médiatique témoigne d'une incompréhension profonde de ce qui se passe au travail : à la fois de ce qui s'y produit et de ce qui s'y échange entre acteurs dans ce lieu particulier qu'est l'entreprise capitaliste hiérarchique. Cette relation de domination hiérarchique n'exclut en effet pas l'action : le travailleur prend des initiatives dans tous les domaines et participe à la marche de l'entreprise (ou à son blocage).
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782296413849
Nombre de pages : 191
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ACTION ET DOMINATION DANS LES RELATIONS DE TRAVAIL

Revue semestrielle publiée par la Faculté des sciences économiques et sociales de l'Université de Lille I

COMITÉ DE RÉDACTION
D. AKAGÜL, B. CONVERT, L. CORDONNIER, , V. DELDRÈVE, B. DUPONT, B. DURIEZ, A. FERRAND, F. HÉRAN, M. MEBARKl, S. PRYEN, J. RODRIGUEZ, F. VAN DE VELDE

RESPONSABLES

DE LA RÉDACTION
F. HÉRAN

B. CONVERT,

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION
CI. WAGNON, Doyen de la Faculté des sciences économiques et sociales

***

ABONNEMENTS

Abonnement annuel,(2 numéros) : 27,44 euros franco de port. Etranger: 33,54 euros Le numéro: 13,72 euros plus 2,90 euros de port Les demandes d'abonnement sont à adresser à : Éditions de l'Harmattan, 5-7 rue de l'École poJytechnique, 75005 PARIS Le paiement est à effectuer à l'ordre de : Editions de l'Harmattan Rédaction de la revue: Cahiers lillois d'économie et de sociologie, Faculté des sciences économiques et sociales, Université de Lille I, 59655 Villeneuve d'Ascq cedex. Maquette de la couverture: Denis Cordonnier Composition: Véronique Testelin

Nicolas

Coordonné par POSTEL et Richard

SOBEL

ACTION ET DOMINATION

DANS LES RELATIONS DE TRAVAIL

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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site: www.librairieharmattan.com e.mail: harmattan1@wanadoo.fr
2005 ISBN: 2-7475-9247-2 EAN : 9782747592475 @ L'Harmattan,

Sommaire

Nicolas Postel et Richard Sobel, L'acteur au travail? Présentation Hervé Defalvard, Martine Lura! et Évelyne Po1zhuber, Rapports virils de domination dans deux cas d'accords 35 heures par mandatement syndical: entre effets de trajectoires et nouvelles dynamiques Emmanuel Lazega, Les disciplines sociales de l'acteur au travail dans la société organisationnelle Corinne Gabin, L'Union européenne: où est passé l'acteur? Lionel Jacquot, Penser la dialectique du travail: l'action sous l'hégémonie managériale Danilo Martuccelli, Les logiques des capacités au travail (qualification, compétences, qualités). Notes sur l'exploitation Nicole Gadrey, Florence Jany-Catrice, Martine Pemod-Lemattre, Nouvelles modalités de domination économique sur le marché du travail. Le cas des employés non qualifiés Lise Demailly, Pour une représentation politique de l'acteur au travail. Les mutations des métiers relationnels Gérard Gayot, Les gestes, les mots et la philosophie de la manufacture de draps au XVIIr siècle

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REMERCIEMENTS

Les responsables de ce numéro tiennent en premier lieu à remercier les membres du comité scientifique et éditorial: Arnaud Berthoud (Université de Lille 1) ; Alain Caillé (Paris X) ; Ève Chiapello (HEC); Laurent Cordonnier (Université de Lille 1); Annette Disselkamp (Université de Lille 1); Olivier Favereau (Paris X) ; Renaud Fillieule (Université de Lille 1); Bernard Friot (Paris X); Nicole Gadrey (Université de Lille 1) ; Jean Gadrey (Université de Lille 1); Corinne Gobin (Université Libre de Bruxelles) ; Florence Jany-Catrice (Université de Lille 1); Alexandre Léné (Université de Lille 1); Henri Philipson (Université de Lille 1) ; Patrick Mardellat (lEP Lille) ; Danilo Martucelli (CNRS); Yves Schwartz (Université de Provence); Philippe Steiner (Lille 3) ; Christian du Tertre (Université de Lille 1) ; Philippe Zarifian (Université de Marne la Vallée). Leur aide et leur soutien sans faille ont été indispensables à l' organisation du colloque puis à la sélection des articles ici publiés. Le colloque «la représentation économique de l'acteur au travail» n'aurait par ailleurs pas pu se tenir sans le soutien des équipes de recherche du Clersé et de l'Ifrési, de la cellule recherches de l'Université de Lille 1, de la Faculté des Sciences économiques et sociales. Au sein du Clersé, nous tenons plus particulièrement à remercier le directeur, Dominique Duprez qui a activement soutenu ce projet ainsi que le personnel technique composé de Sophie Goyat, Dominique Mosbah et Michel Sueur dont la disponibilité fut permanente et précieuse. Au sein de l'Ifrési, nous remercions Gérard Gayot, directeur, pour son implication financière et scientifique et Hubert Bataille qui a assuré la reproduction des actes. Enfin, nous tenons à remercier Gweltaz Le Maguer pour son travail de retranscription intégrale des interventions et débats du colloque. Enfin ce numéro est largement dû au travail éditorial assuré par Frédéric Héran, codirecteur des Cahiers lillois d'économie et de sociologie, et Véronique Testelin qui en assure brillamment le secrétariat.

L'ACTEUR AU TRAVAIL ?
Nicolas POSTEL et Richard SOBEL*
Dans La Condition de l 'Homme Moderne, Hannah Arendt1 oppose trois figures de l'activité humaine: l' œuvre, le travail et l'action. Selon elle, l'action seule signe la spécificité de la condition humaine, tandis que le travail renvoie l'homme au règne de la nécessité vitale, naturelle, animale. Il faut travailler pour vivre, mais on ne devient homme qu'en agissant. Dès lors, pourquoi chercher à rapprocher ces deux notions - travail et action - comme on a tenté de le faire durant deux jours au sein du Clersé dans le cadre du colloque «la représentation économique de l'acteur au travail »2? LA RÉAPPARITION RÉCENTE DE L'ACTEUR DANSL'APPROCHE ÉCONOMIQUE DU TRAVAIL La réponse se trouve paradoxalement dans la disparition progressive du concept d'action dans la théorie économique et dans les problèmes que cette technicisation de la raison économique pose désormais pour comprendre les activités de travail. La représentation économique de l'activité de travail, élément fondamental de la représentation du système économique lui-même, a connu principalement deux formes de simplification: par le principe marxiste du rapport salarial et par le principe néoclassique de la maximisation de l'utilité. Il ne s'agit pas simplement de renvoyer dos à dos ces deux figures, en les mettant sur un même plan de pertinence analytique, et en oubliant par là-même tout ce qu'a pu nous révéler d'essentiel et de décapant l'approche marxiste du capitalisme. Pour autant, il n'en reste pas moins que, poussées à l'extrême, ces deux figures, l'une presque oubliée tandis que l'autre est actuellement dominante, constituent
Maîtres de conférences en économie à l'Université de Lille 1 et chercheurs au * Clersé (centre lillois d'études et de recherches en sociologie et en économie), coordinateurs du colloque. Courriel : Nicolas.Postel@ifresi.univ-lillel.fr, Richard.Sobel@univ-lillel.fr 1 Calmann-Lévy, Paris, 1983. 2 Le présent volume des Cahiers lillois d'économie et de sociologie publie une partie des communications les plus marquantes de ce colloque qui s'est tenu à l'Université de Lille 1 les 24 et 25 novembre 2003. Cahiers lillois d'économie et de sociologie, n° 45, 1ersemestre 2005

Nicolas Postel et Richard Sobel

finalement deux façons emblématiques de se passer du concept d'action pour se représenter l'activité des hommes et femmes au travail. La figure marxiste du rapport salarial a pu être utilisée, après Marx3, comme un cadre d'analyse excluant toute capacité d'action du travailleur écrasé sous le rapport salarial et réduit à n'être que l'élément d'une classe, seule catégorie réellement existante. Cette forme d'analyse mécanique, loin d'être fidèle au texte de Marx, s'est trouvée confrontée à la réalité du mouvement social, de la négociation formelle et informelle, et plus généralement de ce que Jean-Daniel Reynaud a pu appeler «la régulation autonome »4.Elle ne règle plus désormais les modalités de notre représentation de l'activité au travail. La figure de l'agent maximisateur, chère à la théorie néoclassique, a eu tendance à l'inverse à s'imposer comme la figure quadratique de la représentation de l'individu au travail en sciences économiques. Cette fois, c'est à travers une spécification exclusivement en terme de rationalité instrumentale que l'individu est saisi. Or, la rationalité instrumentale désigne normalement l'utilisation par l'individu d'objets (éventuellement de sa fabrication) en vue d'atteindre une fin donnée de la manière la plus efficace possible. Sous l'angle de la rationalité instrumentale, le comportement n'est qu'un moyen efficace, à l'exclusion de toute autre dimension éthique ou politique, d'atteindre une fm donnée: ici la maximisation de l'utilité. On saura gré à la théorie néoclassique d'avoir simplifié la représentation des objectifs de l'agent: celui-ci cherche à produire l'effort le plus faible et à en obtenir le bénéfice le plus grand. En ce sens, «être payé à ne rien faire» est l'idéal de l'homo oeconomicus «au travail» ! Dès lors, le travail devient le lieu de relation d'une infinie complexité entre le «principal », visant à obtenir quelque chose des travailleurs, et « l'agent» au travail, cherchant le plus possible à duper le principal. Il y a donc bien des individus au travail, des individus rationnels, mais des individus tout à fait incapables de supposer même l'existence d'un autre: pour l'individu rationnel, l'autre représente une série de contraintes objectivables et qu'il s'agit de gérer au mieux. Pas de pluralité humaine dans l'univers néoclassique issu de la théorie waIrassienne, pas de conception éthique donc, et pas d'action. Le comportement de l'individu au travail est rendu objectivable et prévisible par le caractère stratégique de son action.

3 Et sans doute contre Marx, dont la philosophie du travail, pierre angulaire de sa pensée sociale, est une exigence constante à ne pas penser l'économie de façon mécanique. 4 Les règles du jeu, Armand Colin, Paris, 1989. 10

Présentation

Mais cette représentation souffre, elle aussi, face à la nécessité de se représenter le réel de manière appropriée. L'abstraction néoclassique passe en effet sous silence ce qui explique la dynamique du collectif de travail, la résolution des crises, le fait que, dans la réalité, les relations entre acteurs soient beaucoup plus simples que dans le modèles. Elle ne se donne pas les moyens, enfm, d'expliquer précisément la situation d'interaction caractérisée par une relation d'autorité, formalisée par Simon6, mais dont la genèse reste évidemment toujours à produire. Ces limites de la représentation standard du comportement de l'agent au travail ont conduit la théorie à se saisir du rôle des institutions, des règles et normes, de la dimension éthique du comportement, sans qu'à aucun moment la question de la cohérence d'une représentation instrumentale de l'individu et d'un environnement institutionnel ne soit posée à l'intérieur même de la théorie7. En réaction critique, on a pu voir se développer depuis plusieurs années des travaux économiques hétérodoxes, qu'ils soient philosophiques (herméneutique), théoriques (école des conventions et de la régulation8) et empiriques (socioéconomie des services ou de l'emploi), qui substituent au concept réducteur d'agent la notion plus riche d'acteur économique. Face à ce bourgeonnement critique, et au relatif flou qui en découle nécessairement quant à la représentation de l'activité de travail en sciences économiques, ce colloque a été l'occasion de clarifier quelques enjeux théoriques en testant la proposition suivante: pour être mieux saisie, l'activité de travail requiert d'avancer vers une prise en compte de l'action individuelle et collective. Cette proposition suppose évidemment d'élargir la représentation traditionnelle de l'individu propre à la théorie économique standard. Elle suppose également de se tourner vers les autres sciences sociales pour enrichir à leur contact son propre modèle. Dès lors, ce colloque, et le présent ouvrage qui en est tiré, n'ont pu qu'affirmer leur caractère transdisciplinaire.

5 Comme le souligne Arrow dans Pratt et Zeckhauser (ed), 1985, Principal and agent: the structure of the business, Harvard Business School Press., pp. 37-54. 6 « Formal theory of employment relationship », Econometrica, vol. 19, pp. 293305, 1951. 7 Nicolas Postel, Les règles en économie, CNRS éditions, 2003. 8 Nicolas Postel, Sobel Richard, « L'impensé de l'hétérodoxie économique française », Les Tenlps Modernes, n° 615-616, septembre-octobre-novembre 2001, pp. 321-346.

Il

Nicolas Postel et Richard Sobel

INTERDISCIPLINAIRE OU TRANSDISCIPLINAIRE ? Nous préférons d'emblée employer le terme de «transdisciplinaire » plutôt que celui d'« interdisciplinaire» pour des raisons que Louis Althusser avait déjà par boutade fort bien repérées. «Le mythe [de l'interdisciplinarité] joue à plein emploi dans les sciences humaines et à ciel ouvert. La sociologie, l'économie politique, la psychologie, la linguistique, l'histoire littéraire, etc., ne cessent d'emprunter des notions, des méthodes, des procédés et des procédures à des disciplines déjà existantes, qu'elles soient littéraires ou scientifiques. C'est la pratique éclectique des « tables rondes» interdisciplinaires. On invite ses voisins, au petit bonheur la chance, pour n'oublier personne, sait-on jamais. Quand on invite tout le monde, pour n'oublier personne, cela signifie qu'on ne sait pas qui inviter au juste, qu'on ne sait pas où on est, qu'on ne sait pas où on va. Cette pratique des « tables rondes» se double nécessairement d'une idéologie des vertus de l'interdisciplinarité, qui est le contrepoint et la messe. Cette idéologie tient dans une formule: quand on ignore quelque chose que tout le monde ignore, il suffit de rassembler tous les ignorants: la science sortira du rassemblement des ignorants »9. Au-delà de la boutade, il faut reconnaître que le terme d'interdisciplinarité est pour le moins ambigu car il peut désigner une sorte de méta discipline... sans objet propre. Or, il ne s'agit pas de créer une discipline nouvelle, mais de travailler avec l'existant: les disciplines constituées et instituées. De quelle façon? Par « transdisciplinaires », nous suggérons de désigner des collaborations disciplinaires de deux types1o: celles qui concernent les objets ou plus précisément les domaines de recherche, et celles qui concernent les questions. Dans le premier cas, l'échange entre les disciplines peut venir du fait que des disciplines peuvent avoir « des airs de famille », comme c'est le cas des sciences sociales du travail (sociologie du travail, droit social, ergonomie, économie du travail, philosophie du travail, théories des organisations). Il ne s'agit bien évidemment pas de quitter sa propre discipline et de procéder à une synthèse composite sans critère scientifique, mais simplement de compléter les apports de sa discipline par celle d'autres disciplines. Cela permet à la fois de saisir la complexité de l'objet étudié et de suggérer des pistes de recherche. Rien de plus, mais c'est déjà beaucoup. Le second cas de transdisciplinarité a sans doute une portée heuristique plus grande. Contrairement à ce qui précède, il ne s'agit pas d'aller vers l'autre discipline en partant de la périphérie, mais...

9 Philosophie et philosophie spontanée des savants, Maspero, 1967, p. 46. 10 Nous suivons ici de près ce que propose Olivier Favereau dans« Quels enjeux pour la socio-économie ? Table ronde », in L'inscription sociale du marché, sous la direction de A. Jacob et de H. Vérin, L'Harmattan, 1995. 12

Présentation

en restant au cœur de sa discipline, au plus près du noyau dur de ses questionnements constitutifs. Cette démarche est, selon Favereau, particulièrement recommandée lorsqu'on se heurte à une impasse théorique profonde, qui mobilise les postulats fondateurs de la discipline et dont on ne peut espérer par magie différer le règlement. Alors la confrontation à d'autres formes de problématisation peut constituer le point d'appui nécessaire pour procéder à une reconfiguration interne. Les économistes auront reconnu la façon de procéder du dynamique courant conventionnaliste, notamment à l'occasion de l'analyse de la coordination économique dans les relations de travaipl. L'enjeu d'une démarche transdisciplinaire est de bien comprendre ceci: «les grandes disciplines ne communiquent pas par leurs frontières ou leur marge ou leur périphérie, elles communiquent par leur centre »12.Le centre de notre représentation du travail est l'action. C'est à travers les réflexions sur sa théorisation que les sciences sociales du travail ont à mieux communiquer.
TRAVAIL OU RELATION DE TRAVAIL?

En cherchant à améliorer notre représentation de l'activité de travail et en s'attaquant à des abstractions théoriques qui, après avoir longtemps été heuristiques nous semblent aujourd'hui contre-productives, on retrouve, au cœur du travail, le concept d'action. Cela semble alors aller à l'encontre de ce qu' affImle Hannah Arendt; reste maintenant à comprendre pourquoi. L'action au travail ne se trouve certes pas dans l'acte même de travail, qui répond à une finalité extérieure à l'acteur qui l'accomplit, mais dans les relations qui encadrent l'acte de travail. Cependant, est-il si aisé de distinguer l'acte individuel de travail des relations collectives dans lesquels il s'insère? À quel moment l'acte individuel est isolable, repérable, séparable de l'action collective qui consiste à produire? Et si cette séparation ne fait empiriquement pas sens dans un univers de la production de plus en plus dominé par la dimension relationnelle, peut-elle encore faire sens sur le plan épistémologique? Le travail professionnel est de fait devenu, avec l'avènement d'une société où domine le mode de production capitaliste, le lieu de socialisation et d'élaboration des règles de vie commune par excellence. Mais, audelà, les transformations aétuelles du capitalisme font ressortir le caractère essentiellement relationnel des processus de travail. L'activité de travail passe par un travail en relation avec un collègue ou un « réseau de
Il «L'économie des conventions », numéro spécial de la Revue économique, mars 1989. 12 Olivier Favereau, opus cité, p. 294. 13

Nicolas Postel et Richard Sobel

collègues» ou bien encore par une relation directe avec un « client» ou un « donneur d'ordre». On assiste ainsi à une forme de généralisation de la relation de service à une large part des activités autrefois considérées comme «industrielles» (évolution qui s'accompagne également du mouvement inverse d'une forme de standardisation et de taylorisation des relations de service dont il sera aussi rendu compte). Dans ces conditions il devient bien difficile de cerner le moment où l'acteur devient « travailleur» de celui durant lequel, autour de son activité de travail, il est pleinement (même sous domination) acteur de sa relation avec les autres. Ainsi l'individu au travail est-il encore et toujours un acteur, malgré le rapport salarial, malgré la prescription taylorienne des tâches, malgré les multiples dispositifs de surveillance qui permettent à l'entrepreneur de s'assurer de la bonne exécution des « tâches». À la lecture des actes du colloque, c'est cette dimension «relationnelle » de l'activité de travail qui émerge et nous impose de retravailler, à partir de notre terrain et de nos concepts propres aux sciences sociales, l'opposition classique que nous rappelle Arendt. Comme toujours en sciences sociales, la mise en évidence d'une difficulté théorique dans le repérage de la réalité observée fait émerger un débat philosophique essentiel et souterrain: se représenter l'acteur au travail, c'est aussi se poser la question de la manière dont on définit le travail relativement à l'action.
ACTEURS AU TRAVAIL ET FIGURES DE LA DOMINATION

De cette problématisation découle bien sûr une méthodologie appropriée. Car l'approche par l'acteur ne peut souffrire les dichotomies épistémologiques courantes et les effets de pouvoir qu'elles induisent dans le champ de la recherche: philosophie/science; théorie/empirie; théorie générale/théorie appliquée; sciences économiques/sciences sociales; connaissances savantes/idéologies pratiques, etc. Du coup, les exigences, qui en résultent pour l'activité même du chercheur confronté aux transformations des situations de travail, ne peuvent se démontrer en déployant une théorie générale de l'acteur qui aurait vocation à faire pièce aux théories pures de l'agent, peu pertinentes. Ces exigences se prouvent en s'éprouvant sur des thématiques précises. Dans la matière riche qui fût celle du colloque, nous avons fmalement distingué deux thématiques principales pour la publication: la question de la domination, qui fait l'objet du présent numéro des Cahiers lillois d'économie et de sociologie, et celle de la mobilisation, qui fera l'objet de la prochaine parution. Ce numéro collectif porte donc sur la question de la domination dans les relations de travail. Les transformations actuelles du capitalisme n'ont pas fait disparaître les dominations dans le travail, mais simplement en

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Présentation

ont changé les formes. L'espace de travail reste le lieu d'une tension, et parfois d'un conflit ou d'une forme de violence physique ou symbolique que l'économiste a bien du mal à appréhender avec ses outils traditionnels. C'est ce qui ressort des huit contributions rassemblées dans cet ouvrage. Il ne peut être question de les unifier en un discours totalisant, homogénéisant et surplombant, chacune d'elles se déployant suivant sa dynamique propre. Nous faisons toutefois le pari que le lecteur attentif à l'ensemble que forment ces différentes études percevra qu'elles communiquent toutes par la question de l'acteur, et qu'en ce sens, elles ne sont pas qu'une preuve de l'éclectisme du colloque dont elles sont issues, mais aussi de la pertinence d'une interrogation sur le concept d'action en sciences économique et sociales, même lorsqu'il s'agit d'envisager la question de la domination. Un premier ensemble d'articles propose d'analyser la place, la représentation et les capacités d'action des acteurs dans les institutions du rapport salarial qui, dans le mode de production capitalisme actuel, spécifie la domination économique sur le travail et dans le travail. Hervé Defalvard, Martine Lurol et Évelyne Po1zhuber reviennent sur la forme « classique» du rapport salarial et montre, grâce à l'étude approfondie de deux cas d'accords 35 heures par mandatement syndical, que ce rapport de subordination est aussi, quoique de manière plus invisible, un rapport de domination virile, intégrant donc fortement la dimension du geme. Les rapports de domination dans l'économique ne sont pas qu'économiques. La prise en compte de cette dimension amène alors à renouveler les termes de l'étude de la négociation d'entreprise, ses enjeux et ses perspectives du point de vue des acteurs. Emmanuel Lazega montre tout l'intérêt du contraste idéal-typique entre deux formes organisationnelles, la forme bureaucratique et la forme collégiale, pour une théorie de l'acteur au travail. L'action collective dans l'une et l'autre forme organisationnelle repose sur des «disciplines sociales » différentes. Après voir identifié ces formes organisationnelles et défIni cette notion de discipline sociale, l'article propose une première réflexion sur son utilité dans l'étude des relations entre organisation et stratification sociale, en particulier à l'heure de la généralisation de formes diverses de « flexibilité» du travail, de l'éclatement des statuts d'emploi, des inégalités plus fortes du rapport salarial et de la diffusion de l'idéologie de la gestion individualisée des risques contractuels. Corinne Gobin analyse, à l'aide de méthodes de statistiques textuelles, les grandes orientations de politique économique adoptées par le Conseil de l'Union européenne. Il s'agit de mettre en évidence la façon dont ce système politique particulier parle des acteurs socio-politiques à travers le vocabulaire qu'il utilise. Les références aux acteurs politiques sont très

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Nicolas Postel et Richard Sobel

peu mobilisées en termes de fréquence ou en tant que sujets des décisions prises, les acteurs socioprofessionnels ne sont que des «partenaires» qui exécutent les orientations fixées, les travailleurs des catégories à problème dans un cadre où le travail est principalement appréhendé sous l'angle de relations de marché à réformer. Lionel Jacquot revient sur les enseignements que la sociologie nous livre sur l'activité de travail en s'arrêtant sur la pente théorique empruntée aujourd'hui par de nombreux auteurs qui consiste à célébrer le travail comme une réalité fondamentalement créative. Il traite ensuite des problématiques de la domination en esquissant une définition de l'hégémonie managériale contemporaine et des nouvelles formes de domination qui lui sont inhérentes pour voir comment est affectée l'expérience du travail. Il conclut sur la nécessité de dépasser l'unilatéralisme des approches qui ne pensent pas dialectiquement le travail, qui ne le saisissent pas dans sa double vérité: objective et subjective. Le second ensemble d'articles ne se situe pas au niveau macro ou méso social du contexte institutionnel de l'action, mais davantage du point de vue même de l'acteur et du vécu de la domination. Dans les ressources de l'action, les compétences politiques ne doivent pourtant pas être occultées. Danilo Martuccelli, en partant de l'existence de trois grandes capacités de l'acteur au travail (qualification, compétences et qualités), explore les nouvelles dimensions de l'exploitation spécifiques aux qualités individuelles. Au regard de ses différentes formes actuelles du « salarié avec qualités », se dessinent les contours subjectifs de cette expérience d'exploitation. Pour lui, une telle perspective doit mobiliser une notion de justice susceptible d'en rendre compte. Nicole Gadrey, Florence Jany-Catrice et Martine Pemod-Lemattre montrent que la double mutation du salariat (tertiarisation et progression de la non qualification) n'a pas fait disparaître les phénomènes de domination économique dans le travail, mais elle en a profondément changé la nature. L'enjeu est donc de repérer les nouvelles modalités de domination, notamment en comparant la situation des ouvriers non qualifiés et celle des employés non qualifiés. Ces auteures le font à partir de l'analyse du travail quotidien et par le biais de quatre dimensions principales que prend dans cette situation l'acteur au travail: la non reconnaissance des compétences, la difficulté des conditions de travail, les conflits et tensions, et enfm le degré de non reconnaissance sociale de la catégorie analysée. Lise Demailly nous rappelle que la notion d'action contient une dimension éthique et politique qui la distingue du simple souci d'efficacité technique. Dans les métiers de la relation, les conduites politiques ren16

Présentation

voient à plusieurs régimes de légitimité et de rationalité: axiologique, communicationnelle, instrumentale. Ces métiers sont aujourd'hui le lieu d'une forte extension de la rationalité instrumentale, comme le montrent une étude sur les systèmes scolaires secondaires européens et une autre sur le champ professionnel de la prise en charge du trouble psychique: standardisation des pratiques, formalisation de l'expérience, outillage de l'activité, évaluation, contractualisation. Cependant le sociologue bute sur des éléments aux marges de la rationalité: il rencontre, au niveau des individus au travail, des conduites affectives, émotionnelles, passionnelles, et, au niveau des organisations, la production de fictions. Gérard Gayot, historien, clôt ce volume constitué essentiellement d'études contemporaines par une mise en perspective historique. Son étude fait apparaître à quel point les rapports de domination, de prescription, d'aliénation sont antérieurs au taylorisme et même à la révolution industrielle. Il souligne avec le souci de la précision historique et iconographique l'extrême encadrement de l'activité de travail dans les manufactures royales chères à Colbert et démontre aussi, là encore, que l'acteur se manifeste toujours au travail dans la lutte contre la prescription et pour plus de liberté d'action.

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RAPPORTS VIRILS DE DOMINATION DANS DEUX CAS D'ACCORDS 35 HEURES PAR MANDATEMENT SYNDICAL: ENTRE EFFETS DE TRAJECTOIRES ET NOUVELLES DYNAMIQUES
Hervé DEF ALVARD, Martine LUROL, Évelyne POLZHUBER*

Classiquement, le rapport salarial est défini comme un rapport de subordination qui renvoie à la construction sociale du contrat de travail tel qu1il est institué à partir de lafin du XIX siècle. L1étude approfondie de deux cas d1accords 35 heures par mandatement syndical nous a permis de montrer que ce rapport de subordination est aussi, quoique de manière plus invisible, un rapport de domination virile, intégrant donc fortement la dimension du genre. La prise en compte de cette dimension amène alors à renouveler les termes de Pétude de la négociation d'entreprise, ses enjeux et ses perspectives. Les lois Aubry I et II de juin 1998 et de janvier 2000 sur la réduction du temps de travail ont entraîné une forte augmentation de la négociation collective d'entreprise avec, dès 1999, 35 000 accords d'entreprise déposés, soit une multiplication par trois du nombre de ces accords1. Cette augmentation des accords s'est aussi et surtout traduite par une modification de leur structure puisque, comme l'ont montré Barrat et Daniel (2001), ces accords ont alors largement dépassé le cadre habituel de la négociation collective qui est celui des grandes entreprises industrielles et de service. C'est la procédure du mandatement syndical qui a été le vecteur de cette diffusion de la négociation collective aux petites et moyennes entreprises en représentant 50 % des accords conventionnés Aubry I,
* Respectivement, économiste, Université de Marne-la-Vallée et Centre d'études de l'emploi (Herve.Defalvard@univ-mlv.fr) ; socio-politologue, Centre d'études de l'emploi (Martine.Lurol@cee.enpc.fr) ; linguiste, Agence régionale pour l'amélioration des conditions de travail, Île-de-France (e.polzhuber@aractidf.com). 1 Cf Dares (2000).
Cahiers lillois d'économie et de sociologie, Jer semestre 2005 n° 45,

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