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Adam Smith et la division du travail

De
274 pages
Au XVIIIe siècle, Adam Smith étudie la division du travail comme source d'immenses gains de productivité. L'auteur montre cependant que cette théorie est fausse et que l'expression "division du travail" désigne mal une affectation des ouvriers à des postes, définis par des outils et des machines. On travaillait à l'époque de façon plus variable et polyvalente. Aucune étude ultérieure sur le travail industriel n'a jamais montré cette loi à l'oeuvre.
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ADAM SMITH ET LA DIVISION DU TRAVAIL

Collection « L'esprit économique»
fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996 dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis Si l'apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L'esprit économique» soulève le débat, textes et images à l'appui, sur la face cachée économique des faits sociaux: rapports de pouvoir, de production et d'échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement... Ces ouvrages s'adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu'aux experts d'entreprise et d'administration des institutions. La collection est divisée en cinq séries: Economie et Innovation, Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux. Le

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d'économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l'étude des ressorts fondamentaux de l'économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux et/ou spécialisés qui s'adressent aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

Jean-Louis PEAU CELLE

ADAM SMITH ET LA DIVISION DU TRAVAIL
La naissance d'une idée fausse

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.IT harmattan l@wanadoo.IT

ISBN: 978-2-296-03549-2 EAN:9782296035492

INTRODUCTION

Adam Smith commence son ouv a e le plus célèbre An Inquiry into the Nature and Causes ojthe Wealth .0 Nattons (1776) par l'exposé . de sa théorie sur la division du trav {;! A partir de l'exemple ae la fabrication d'épingles, il généralise à toutes les industries. Pour lui, la division du travail- est la cause d'une forte productivité.
"To take an example, therefore,from a very trifling manufacture; but one in which the division of labour has been very often taken notice of, the trade of the pin-maker; a workman not educated to this business (which the division of labour has rendered a distinct trade), nor acquainted with the use of the machinery employed in it (to the invention of which the same division of labour has probably given occasion), could scarce, perhaps, with his utmost industry, make one pin in a day, and certainly could not make twenty. But in the way in which this business is now carried on, not only the whole work is a peculiar trade, but it is divided into a number of branches, of which the greater part are likewise peculiar trades. One man draws out the wire, another straights it, a third cuts it, a fourth points it, a fifth grinds it at the top for receiving the head; to make the head requires two or three distinct operations; to put it on, is a peculiar business, to whiten the pins is another; it is even a trade by itself to put them into the paper; and the important business of making a pin is, in this manner, divided into about eighteen distinct operations, which, in some manufactories, are all performed by distinct hands, though in others the same man will sometimes perform two or three of them. I have seen a small manufactory of this kind where ten men only were employed, and where some of them consequently performed two or three distinct operations. But though they were very poor, and therefore but indifferently accommodated with the necessary machinery, they could, when they exerted themselves, make among them about twelve pounds of pins in a day. There are in a pound upwards of four thousand pins of a middling size. Those ten persons, therefore, could make among them upwards of fortyeight thousand pins in a day. Each person, therefore, making a tenth part of forty-eight thousand pins, might be considered as making four thousand eight hundred pins in a day. But if they had all wrought separately and independently, and without any of them having been educated to this peculiar business, they certainly could not each of them have made twenty, perhaps not one pin in a day; that is, certainly, not the two hundred and fortieth, perhaps not the four thousand eight hundredth part of what they are at present capable of performing, in consequence of a proper division and combination of their different operations.

In every other art and manufacture, the effects of the division of labour are similar to what they are in this very trifling one; though, in many of them, the labour can neither be so much subdivided, nor reduced to so great a simplicity of operation. The division oflabour, however, so far as it can be introduced, occasions, in every art, a proportionable increase of the productive powers of labour. The separation of different trades and employments from one another, seems to have taken place, in consequence of this advantage. This separation too is generally carried furthest in those countries which enjoy the highest degree of industry and improvement [...j This great increase of the quantity of work which, in consequence of the division of labour, the same number of people are capable of performing, is owing to three different circumstances; first to the increase of dexterity in every particular workman; [...j Secondly, the advantage which is gained by saving the time commonly lost in passing from one sort of work to another, is much greater than we should at first view be apt to imagine it. It is impossible to pass very quickly from one kind of work to another; that is carried on in a different place, and with quite different tools. [...j Thirdly, and lasdy, every body must be sensible how much labour is facilitated and abridged by the application of proper machinery. It is unnecessary to give any example. I shall only observe, therefore, that the invention of all those machines by which labour is so much facilitated and abridged, seems to have been originally owing to the division of labour"!.

Le texte de Adam Smith se résume ainsi: la production d'épingles a changé son organisation en spécialisant les ouvriers. La productivité a alors augmenté de maniere considérable. En divisant le travail en 18 postes, la productivité a été multipliée par 240. Cette observation sur une industrie particulière est valable pour toutes les industries. La division du travail entraîne une productivité élevée, elle-même cause de l'opulence des Nations. Depuis cette publication, ce thème a eu un succès considérable. Tout d abord l'expression division du travail a été acceptée par tous comme une Donne manière de décrire la différenciation aes tâches, la spécialisation au travail. La loi a été largement acceptée et enseignée par les économistes. Il y eut cependant des réticences, parmi les sociologues et les économistes eux-mêmes, notamment en ce qui concerne les conséquences pour les ouvriers et pour la société. La loi est le plus souvent considérée comme exacte, aans sa généralité, ~oique elle soit parfois contestée, notamment par les ingénieurs. Elle constitue encore une référence dans les aébats actuels sur le travail et son organisation. Cet ouvrage se place au moment où la loi a été énoncée par Adam Smith sur l'exemple des épingles. On y éprouve sa validité sur l'exemple choisi comme étant le pfus démonstratif, avant même la généralisation à d'autres industries. On s'y interroge sur la contribution de l'exemple au raisonnement concernant la théorie et sur l'exactitude de ce qui est rapporté sur cette fabrication. La guestion centrale est la suivante. Est-il vrai que, dans la fabrication des épingles, la productivité a été multipliée par 240 à cause de la division du travail en 18 Ji>0stes ? Il est dal! que cette question est cruciale, car si l'exemple n est pas conforme àla théorie, celle-ci perd de sa vrai-

1. Smith, 1776, [197],

Book I, Chapter

1.

8

semblance. Il serait curieux que l'exemple fondateur de l'induction inf1!me la loi proposée comme générale. Cette question sur la vérac1té de l'exemple de la fabrication d'épingles se décline de deux manières différentes. Une première question concerne les faits. Comment fonctionnait cette activité au XVIIIe siècle? Y voyait-on une division du travail? Cette division était-elle facteur de productivité? Cette question occupe les premiers chapitres de cet ouvra~e qui relatent comment les épingles etaient produites en France à I époque. Une deuxième maruère de comprendre la question se reporte au moment où Adam Smith écrivait son texte. De quelles informations disposait-il? Comment les a-t-il exploitées? Pouvait-il en conclure de manière valide que s'étaient accrues à la fois la division du travail et la productivité? Il s'agit alors de la rigueur du raisonnement d'un savant au moment où sa pensée s'élabore. Cette reconstitution est particulièrement délicate mais aussi passionnante sur les méthodes de travail des économistes à cette époque. Pour aborder cette dernière question sur le processus intellectuel suivi par Adam Smith, il a fallu identifier les diverses publications sur la fabrication des épingles au XVIIIe siècle2. Elles sont essentiellement françaises. Diderot s'était intéressé aux Arts & Métiers. Dans son EnryclopMie, il a placé deux articles sur la fabrication des épingles. L'Académie des Sciences a aussi publié un fort cahier sur le sujet. De nombreux écrits périphériques abordent le même thème. Tous ces textes sont insp1!és les uns des autres. Notamment le premier texte publié est une synthèse de manuscrits antérieurs qui ont paru ulténeuremen~. Tous les auteurs de l'époque se cO,Piaient mutuellement sans signaler leurs emprunts. On n'avait d autant moins de scrupules que les manuscrits risquaient peu d'émerger, en dehors du texte imprimé qui en était tiré. Adam Smith a consulté les principaux textes français. D'après une analyse précise de leur concordance avec les diverses verS10ns de la théorie qu'il exposait dès ses leçons à l'Université de Glasgow; il a utilisé quatre sources4. Sont ains1 identifiées les bases du travail d'élaboration de sa théorie. Mais 'pourquoi les épingles? Dans ses leçons, Adam Smith évoque d autres productions, clous, boutons, tuiles. Il se focalise sur une seule. La raison est bien sûr l'accessibilité et la complétude de la documentation. Il disposait de ces textes français qui indiquent les cadences de travail, rarement présentes dans la description d'autres productions. La question se deplace sur la production intellectuelle en France. Pourquoi cette production d'épingles, tout à fait mineure, a-t-elle été le sujet d'autant de textes et pourquoi les cadences y sontelles présentes? L'analyse des manuscrits montre qu'il y a eu une interrogation collective sur le lien entre le technique et l'économique. Dès 1700, à partir d'enquêtes antérieures, où sont rapportées les cadences des opérations de la production d'épingles, un Académicien des Sciences a cherché une cohérence entre les divers aspects de l'atelier d'épingles: les cadences, les salaires, les prix d'achat et de vente. Il échoue car ses informations sont disparates. Cet échec l'empêche de publier,mais il le motive pour provoquer d'autres enquêtes sur place. A la suite de ces incitatlOns, il y eut deux
2. Voir chapitre VII. 3. Voir chapitre VIII. 4. Voir chapitre IX.

9

nouvelles observations. Elles ont nourri les publications du XVIIIe siècle. Les auteurs français n'ont pas construit le concept de productivité. Ils en ont proposé d'autres de nature plus «gesttonna.1te» : le prix de revient d.,'unepart et d'autre part la valeur ajoutée, par jour et par personne. A la différence de Adam Smith, les auteurs Français n'ont pas identifié une évolution historique vers une division du travail accrue et ils n'ont pas généralisé à toute l'économie. Dans ces textes sur l'epinglerie, Adam Smith a repéré l'esprit de sa loi, où aspects techniques et économiques sont abordés simultanément. Y sont reliées la technologie et sa valeur économique, les diverses opérations de production et les rythmes qui conduisent à la notion de « force proauctive du travail» (productivité). Il a bien choisi son exemI?le. Ses informations témo~naient d'une fabrication d'épingles tres productive. Il lui a semble qu'il y avait une forte division du travail. Mais il a voulu introduire une comparaison. Comment pouvait-on fabriquer des épingles sans division du travail ? Adam Smith a pris une situation de référence fictive. Il a masqué cet artifice par une habile présentation rhétorique. On est poussé à le croire mais son raisonnement n'est pas rigoureux. Tl relate comment 18 ouvriers produisaient 4800 épingles par jour et par personne, mais il n'expose aucune information précise sur la production réelle d'un ouvrier polyvalent. L'accroissement extraordinaire de 240 fois est une construction littéraire. Il n'a pas de valeur démonstrative. Les informations mobilisées par Adam Smith ne permettent pas de conclure de cette manière. L'exemple n'a aucun caractère probants. Cette erreur de logique est évidemment délicate pour la validité de la loi. Mais il se pourrait que la fabrication des epingles ait été cependant une activité avec une forte productivité parce que la division du travail y était poussée. En spécialisant les ouvriers en 18 postes différents, la productivité a-t-elle cru de 240 fois? C'est la question signalée plus haut sur la fabrication réelle des épingles. Pour y répondre, il faut abandonner une démarche centrée sur l'histoire des idées et se préoccuper de l'histoire des techniques et de l'histoire des faits économiques. Cette recherche part éviaemment des textes du XVIIIe siècle mais elle exige de collecter d'autres informations. Voici ce qui émerge de cette production d'épingles, fort

mé~onnue.

A

A partir du Moyen Age, les épingles, produit de luxe pour les dames de la Cour, étaient fabriquées par Tes épingliers, reunis en corporation dans les plus grandes villes6. La production était localisée à proximité immédiate des consommateurs. Au XVIe siècle, ce mode de production fut remplacé progressivement par une production spécialisée, dans un lieu unique, qui approvisionnait les marchés français, italien et espagnol. Il s'agit d'une petite zone normande, au sud de Rouen, aux alentours de Laigle. Pendant 4 siècles, on y a fabriqué des épingles, dans les villages et dans les mais~ns per~ues dan~ la forêt. La matière prem~ère, je fil de .laiton, venait de Suede ou d Allemagne. Cette production etait flot1ssante au XVIIIe siècle et elle a attiré rattention de l'administration locale de Louis XIV puis celle des encyclopédistes parisiens. Cette localisation de la production dans une zone n'ayant aucun minerai de cuivre est étrange. Depuis les Gaulois, cette région
5. Voir chapitre X. 6. Voir chapitre 1.

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boisée au sud de Rouen était consacrée à une eXploitation du minerai de fer, bien repérée par les historiens 7. Cette activité a subsisté durant 15 siècles, avec une structure sociale très forte. L'introduction du haut-fourneau a bouleversé l'orEanisation de la production. Pour une petite partie des ouvriers du fer, la fabrication aes épingles a été une opportunité de reconversion vers une autre production, également metallurgique. L'organisation de cette production n'a pas presque pas évolué entre son introduction au XVIe siècle, sa description au XVIIIe siècle et sa continuation au XIXe siècle. Des sources multiples en donnent une image assez complète. Au premier rang, flg)1rent les textes de l'Enryclopédie8qui s'efforcent de donner une description du métier, la plus precise possible, en 18 opérations. Le nombre d'opérations varie de 11 à 18, selon les auteurs, qui commencent à aécrire le proces~us plus ou moins en amont et qui fusionnent ou distinguent aes operations successives. Les flgures font partie des publications techniques du XVIIIe siècle. Les rlanches concernant les épingliers sont extrêmement instructives. Elles détaillent l'outillage et montrent les ouvriers «en attitude» à chaque opération. Ces figures ont un but pédagogique. Elles ne représentent pas les ateliers. Elles laissent crotte à une division du travail. Chaque opération est représentée par une ou plusieurs vignettes avec l'ouvrier l œuvrant. Il est possible d'en conclure que ce sont des ouvriers différents qui accomplissent les tâches. De plus, les auteurs des textes ont inventé des noms pour les ouvriers travaillant à chaque opération. Ces textes et ces planches, sans le dire explicitement, laissent croire à une spécialisation. La description de l'épinglerie dans ces publications paraît un bon exemple de division du travail. Les archives et les autres sources, souvent locales apportent des précisions par rapport à cette description quasi officielle. Il existe aes nuances par rapport à ce que disent les encyclopédistes. La production était réalisée selon un processus toujours identique, mais les 300 ateliers employaient de 3 à 20 personnes. La coexistence de ces ateliers de diverses tailles infume la loi de Adam Smith. S'il avait raison, les grands ateliers (avec division du travail) auraient eu des avantages sur les petits ateliers (sans division du travail) et ceux-ci auraient disparu. La production d'épingles, telle qu'elle etait organisée à cette épogue, contredit la loi liant productivité et division du travaillO. De plus, on considère habituellement que la spécialisation intervient quand tous les ouvriers sont réunis dans un atelier. Or EOur les épingles, les ouvriers spécialisés travaillaient dans d.es lieux separés. Certames opérations etaient accomplies à domicile. Les négociants en épingles avaient un rôle d'importateurs, de régulateurs et de distril:5uteurs. Ils étaient environ une dizaine en Normandie. De Hollande, d'Allemagne ou de Suède, ils importaient le fil de laiton tréfilé et le distril:5uaient aux épingliers en leur donnant des ordres de production. Ils ramassaient les épingles et les expédiaient à leurs clients, français, espagnpls ou italiens. Ils avaient donc un rôle pivot de démarchage de la clientèle, d'approvisionne7 . Voir chapitre II. 8. Voir chapitre III. 9. Voir chapitre IV. 10. Voir chapitre V.

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ment en matières premières, d'organisation de la production. Le commerce des épingles mettait en jeu les transports sur longue distance depuis l'Europe du Nord jusqu'aux pays du Sud. Le trans1?ort se faisait surtout par route, parce ~ue la vâleur des épingles était elevée, si on la rapporte à leur poids. Bien sût, pour certaines destinations, on utiliSait les navires. Le port de Rouen était le point de pa~sage d'une grande part des matières premières et des produits Ems. Dans cette profession, on avait défini des tailles d'épingles comme repères pour les clients. Les diverses normalisations des épingles qui subs1stent montrent que les épingles du même numéro perdaient réKulièrement de leur poids11. Cette diminution est le signe d'une Torte concurrence entre marchands. Cette activité commerçante au XVIIIe siècle présentait des aspects très similaires au commerce moderne. La fabrication des épingles au XVIIIe siècle est conforme à la description de le l'EnryclOPédiemais la production, souvent dispersée à dOmlcile, se faisait selon des organisations variées. Les opérations techniques utilisaient des outils adaptés. Mais selon les cas, les ouvriers effectuaient une ou plusieurs opérations. Ils étaient plus ou moins spécialisés selon les ateliers. Les plus grands établissements n'avaient aucun avantage économique. La proauctivité n'au~entait pas avec la division du travail. Ces taits récusent la théorie sur la division du travail. La loi de Adam Smith est infirmée par l'organisation de la production à un moment donné. Elle exprime aussi une évolution. Sa validité se situe peut -être sur une longue période. Même si la division du travail var1e un peu, elle a éventuellement donné des avantages compétitifs aux épingliers normands par rapport à des productions faites dans le cadl:e des corporations. Cette vision plus large conduit à considérer l'histoire de la production des épingles en Europe. La première étape est celle de la production dans les corporations urbalnes. Dans une deuxième étape, la production se fit avec un outillage spécialisé et une certaine spécialisation par opération. C'est ce que aécrivent les encyclopédistes. Cette étape technique semble avoir commencé au début au XVIe siècle dans la région de Namur qui possédait le laiton nécessaire. Au milieu du siècle, à la suite des troubles, la fabrication fut transférée en Normandie. Les Hollandais apportaient leur f1l de laiton et commercialisaient les ép'ingles, principalement en Angleterre. Cette situation dura un s1ècle. Les guerres de Louis XIV contre la Hollande ruinèrent ce commerce. Des marchands normands prirent le contrôle de la filière, approvisionnement et débouchés commerciaux. Ils réorientèrent les ventes vers Paris, toute la France, ~'Espagne et l'Italie. Les Hollandais ayant perdu le contrôle de l'industne normande des épingles, l'Angleterre n'était plus approvisionnée de l'extérieur et la fabr1cation locale, dans la région de -:Bristol? a pu prendre son essor au XVIIe siècle, avec la même organisation industrielle. La troisième étape est celle ae la mécanisation. Au XIXe siècle, fut inventée la machine à faire les épingles. Elle assura l'essentiel des étapes. Elle constitue une réfutation d'un autre aspect de la théorie de Adam Smith. Celui-ci écrit que la division du travail prépare la mécanisation. Pour un travail pol}'Yalent, il est difficile a'inventer une machine, pour un travail parcellaire, cela est plus facile. L'argu11. Voir chapitre VI.

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ment semble évident. Les faits le récusent. Pour les épingles, une machine exécute un grand nombre d'o)?érations qui étaient séparées antérieurement. Elle recompose les taches. La aivision du travail n'anticipe pas la mécanisation12. Ainsi donc, la théorie de Adam Smith sur la division du travail et son impact sur la productivité ne parait validée aucunement sur l'exemple de la proauction d'épingles. Cette investigation est décevante. Et pourtant, il est vrai qu'il y a des opérations et que certains ouvriers sont spécialisés sur ces opérations. Quelles sont les raisons cette spécialisation? Les opérations sont défInies par l'outillage mis en œuvre. La spécialisatlOn par opération est pertinente si les machines sont onéreuses, afin d'assurer leur plein emploi. D'un côté, la technologie est adoptée pour accroitre la Qroductivité, de l'autre elle pousse à une spécialisation pour utiliser le plus possible leur investissement. Adam Smith considère <;luela divislOn au travail est la cause de la capacité à mécaniser. L 1ndustrie des épingles montre une dépendance inverse où l'invention des moyens tecIiniques induit une spécialisation. Est avancée ici la thèse, observable dans le cas des ép1!lgles, que la technologie fIxe un niveau maximal de spécialisation aes ouvners. La spécialisation ne peut dépasser un seuil où chaque ouvrier manipule un outillage spécifIque, en une seule opération. L'exemple des épingles réfute donc les idées de Adam Smith. Mais celles-ci conservent leur force au travers de la question qu'il pose. La théorie sur la division du travail a été féconde en ce sens qu'elle pose implicitement deux questions essentielles sur les processus productifs. Dans les termes des sciences de gestion, elles s'expriment de la manière suivante. Qu'est-ce que la performance d'un processus productif? Comment les facte,-\!s organisationnels et tec1miques inl1uent-ils cette performance? A la première 9-uestion, Adam Smith répond: la «Torce productive du travail» , c est à dire la productivité mesurée en volume, le nombre d'unités par 'ournée de travail. Pour la deuxième, il propose une accentuation de a division du travail. Ces questions restent essentielles dans nos sociétés industrielles. Ce sont les hommes d'entreprise, les in~énieurs et les gestionnaires gui s'en sont emparées. Ils ont cherche des réponses pour ~der leurs actions concrètes. Le concept de performance a été étendu en intégrant la flexibilité et les délais, la qualité du produit et du travail. De nouveaux moyens ont été proposés, d'une formalisation taylorienne des postes de travail à une motivation des p,ersonnes voire une polyvafence accentuée. L'action concrète a amelioré la productivite mais elle a aussi réfuté la théorie de Adam Smith. Les tayloriens définissent des cadences de travail maximales. La productivité ne p~ut dépasser ce maximum, même en accentuant la division du travail. Les sciences de gestion et les pratiques ont ainsi renouvelé l'ensemble des réponses à la question de Adam Smith en montrant qu'il n'y avait pas, en la matière, de théorie générale, valable en tous temps et en tous lieux13.

l

12. Voit: chapitre 13. Voit: chapitre

XI. XII.

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CHAPITRE I LES CORPORATIONS D'ÉPINGLIERS EN EUROPE

Animal vêtu, l'homme se couvre de peaux ou de tissus. Il faut les attacher. Plusieurs solutions à ce problème: le nœud du vêtement lui-même comme le turban ou le drapé indien, le lacet passé dans des trous comme pour les chaussures, la couture avec une aiguille et du ftl, la corde nouée puis la ceinture avec une boucle. Toute une série de solutions mettent en œuvre de petits objets durs, souvent en métal: le bouton/l'agrafe (crochet), le bouton pression, l'épingle. L'éRingle n'est que I une des techniques d'ajustement des vêtements sur le corps. Elie a aussi été utilisée pour faire tenir les cheveux en c~ons.-Plus récemment, la fermeture éclair et la bande velcro ont été tnventées dans le même but. Les épingles comptent parmi les objets les Rlus anciens que les hommes ont fabriques. Elles sont utilisees depuis plus de 4500 ans. D'abord en bois et en os, elles ont été faites en bronze dès le moment où l'homme a maîtrisé la technologie de ce métal. Ces premières épingles de bronze mesuraient de ro à 30 cm 1. Progressivement les methodes de fabrication ont permis d'en diminuer les dimensions. Parallèlement les usages ont évolués et les efforts demand.és à ces éRingfes ont été réauits. Des épingles de plus en plus petites ont satisfait les besotns. Dans l'Empire Romain, on attachait la toge avec des fibules analogues à des broches2. Elles étaient fabriquées en fer puis en c.uivre. Ces fibules étaient étamées pour ne pas s'oxyder ni salir les tis sus. Au Moyen-Âge, les épingles étaient faites Rar des artisans installés dans les villes. Protéges par les remparts et le se~eur local, ils étaient proches du marche pour lequel iTstravaillaient. Leur activité se faisait à la commande pour les nobles dont ils dépendaient. Les épingles utilisées par les aames de la cour royale étaient ainsi fabriquées ~ P~s. Chaque corporation urbaine avait le monopole sur son territo1te.
1. Audouze, 1972, r4], Blanchet, 1984, rI6], Gaucher, 2. Fauduet, 1999, [62], Lemt, 1956, [109]. 1993, [75].

Figure 1.1 : Fibule romaine de rypeAVCISSA, 1ersiècleAP JC, 5 cm À partir du XVIe siècle, malgré la protection que leur accordait leur statut corporatif, ces épingliers uroains furent concurrencés par les épingles faites à Laigle en Normandie. Leur nombre décrut régulièrement. Ils avaient presque tous disparu au XVIIIe siècle, alors que le commerce des épingles était florissant. Les salaires provinciaux étaient inférieurs et le procédé de fabrication y était plus performant. Les réglementations drastiques de l'Ancien Régime garantissant le monopole des épingliers parisiens n'ont pas pu les protéger. En Angleterre, les épingliers de Londres furent d'abord protégés par le ROi pour limiter les importations. Puis au début du XVIIe siècle, le monopole des épingles à Londres fut l'objet d'une âpre lutte d'influence dans les spheres du p,ouvoir. Ce fut le libéralisme qui gagna, probablement à cause de I émergence d'une production d'épmgles compétitive dans la région de Bristol. Auparavant, not0!1-s la place o<;cupée par le mot « épingle» dans la langue, tant française que anglaise ou allemande.
~

LA PLACE SYMBOLIQUE DES ÉPINGLES DANS LA LANGUE
Les épingles sont de tout petits objets mais leur nom entre dans de nomoreuses expressions idiomatiques. Cette fréquence dans le langage montre à quel point leur usage était répanau. Toutes les langues européennes ont ces locutions presque proverbiales. Le mot « épingle» et ses dérivés apparaissent en vieux français sou.s div~rses fC?rm~s : « e~pinglei, espinley, espingle~te, espingle~, espmglerie, espmglier, espmgruer, espmgmer, espmgier, espmgnier »3. La normalisation du vocabulaire a tardé puisque Savary au début du XVIIIe siècle parlait encore d'« espingIes ». Mais la graphie « épingle» existait déjà. Dans un dictionnaire frança,is de la tm du XVIIe siècle; on donne la définition suivante. « Epingle: Petit morceau de léton fort délié avec tête et pointe, qui sert aux hommes et principalement aux femmes pour attacher sur elles ce qu'il leur plait »4. On les utilisait notamment pour relever les jupes et robes longues afm qu'elles ne traînent pas par terre. « Les plus grosses &
3. Godefroy 1938, [77J. 4. RicheIet, 1679-1680, [178].

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les plus longues qu'on nomme du housseau [...] servaient sur-tout à tentt les roDes des Dames troussées; lorsqu'il n'était pas de mode de les porter longu,es »5. Au travail, les jupes étaient un peu relevées par ces épingles. Il était loisible de les retirer pour redonner sa longueur au vetement. Au XVIe siècle, des bijoux étaient fixés aux épingles. Elles servaient à les tenir en posinon pour les mettre en valeur. De là vient la locution, « monter quelque dîose en épingle» qui signifie « mettre en relief », «mettre l'accent sur ». « Les épingles» étaient un cadeau? un cadeau 9,u'on donnait à l'épouse du vendeur en anticipation d un contrat. :cacceptation de ce cadeau signifiait un engagement à conclure formellement le contrat. Moliere a utilisé ce terme de manière comique dans Le dépit amoureux, de 1656. Pour la séduire, Gros René a donné à Marinette cinquante épingles. Il avait ainsi acheté son cœur. Marinette le rfPop~sa mats slle était bien embarrassée de rendre les épingles. Elle s y resig!!a et de clara :
« Et toi, pour te montrer que tu m'es à mépris Voilà ton demi-cent d'épingles de Paris Que tu me donnas hier avec tant de fanfare »6

Et puisque début
«Vous

cette pièce est épinglière,

Mascarille

y déclare au

tirez sagement

votre épingle du jeu »7.

Les « ép'ingles » devinrent. ensuite une métaphore pour désigner les pourbottes et autres grat1ficanons accomp'agnant une transaction commerciale, ce n'étaient pas des «pots de vin» illégaux. Les épingles se donnaient en argent. "Pin-money" a le même sens en anglats. -Une locution du XVIIe siècle exprimait que les épingles étaient devenues bon marché: « cela ne vaut pas une éping1e ». « Cela ne vaut p'as un clou », dit-on encore. Or une épingle vaut moins qu'un clou. Il n'y a pas vraiment d'incohérence avec le sens p,récéaent. Quand on donnait des épingles, on les donnait en grand nombre, 5ào ou mille. Nombreuses, elles avaient une valeur. Chacune ne valait pas grand chose. L'usage de l'épingle dans la vêture, tant masculine que féminine, a été attestée par 1'expression« être tiré à quatre épingles », présente déjà à la fin au XVIIe siècle. Cela voulait aire de manière positive « être vêtu avec soin ». On y a ensuite ajouté une valeur péjorative. Mais si chacun était ainsi équipé d épingles, il pouvait s'y piquer ou s'en servir contre autrui, donner des «coups d'épingle» qui à la fin du.XV~IIe siècle avaient la valeur figurée de «pente offense» ou « taqU11lene ». I:'ép'ingle occupe une place lin~stique souvent interchangeable avec l'aigùille. « Clîercher une épingle dans une botte de foin» se dit indifféremment avec l'aiguille. Malgré sa petitesse, l'épingle a occupé une place non négligeable dans les expressions idiomanques des siècles passés.

5.RéaumurinDuhamel, 1761,r46] p.ll. 6. Molière, Le dfpit amoureux, 1656, Acte N scène IV, vers 1427 à 1429. 7. Molière, Le dépitamoureux, 1656, Acte l scène IV, vers 256. 17

LE SYSTÈME ÉCONOMIQUE

DES CORPORATIONS

Sous l'Ancien Régime, les communautés d'Arts & Métiers8 constituaient un système économique très ~articulier qui a été aboli au moment de la Révolution Française. Elles avaieJ}t des statuts reconnus par l'Administration Royale. Au Moyen-Age, cela leur donnait une personnalité juridique et les protégeait contre les Seigneurs féodaux. Ces statuts reconnaissaient un monopole d'activite dans la ville. Le Roi utilisait la communauté pour prélever des impôts. La..communauté pouvait s'endetter pour payer ce que le Roi eXigeait. A la fin de l'Ancien Régime, toutes les communautés avaient des dettes. Les corporations formaient leurs nouveaux membres par apprentissage des adolescents et délivraient aux adultes le droit d'exercer après avoir passé le chef-d'œuvre. Toute l'éducation technique passait par les corporations et aucun système extérieur n'avait le droit de donner de diplôme dans ces domaines spécialisés. Ceux qui avaient obtenu le chef-d'œuvre devenaient compagnons, c'est à dire salariés pour un maître, ou ils s'établissaient eux-memes comme maîtres, s'ils en avaient les moyens financiers. Les enfants du maître devenaient plus facilement maîtres eux-mêmes. Les métiers tendaient à etre héréditaires., Quand le maître mourait, sa veuve pouvait continuer l'activité. Epouser une veuve de maître ou une fille de maître facilitait la promotion professionnelle. Au sein de chaque atelier, le maître avait toute autorité sur les apprentis et sur les compagnons 10.Les apprentis étaient liés par des contrats d'apprentissage de lon~e durée, 8 ans pour les épingliers. Les parents payaient le maître. 1.:appren ti ne pouvait pas partir avant d'avoir passe le chef-d'œuvre. Il était rémunéré faiblement ]?our tout le travail qu'il faisait. Son salaire augtp.entait au moment ou il devenait compagnon. Les compagnons n'avaient pas la liberté de passer d'un maitre à l'autre sans leur accord. Le statut des épingliers de Paris le précisait. « Les Maistres ne peuvent prendre les ~ompagnons qui sont chez les autres Maîtres, & qui 1eur doivent Service ou Argent »11. Seuls les membres de la corporation pouvaient « œuvrer au métier », c'est à dire fabriquer et vendre le ,Produit concerné. Les relations entre membres de 1a corporation n'etaient pas des relations de concurrence. En cas de différent, l'autorité interne (les jurés, les bailes, les gardes, etc.) tranchait et faisait payer des amendes. Il existait de nombreuses règles empêchant un membre de la communauté de prendre l'ascendant sur les autres, notamment en limitant le nombre d'apprentis et de compagnons.
8. Ou c0z,0rations mais ce te=e n'a été utilisé qu'à partir du moment où elles avaient

9. Il subsift~~jourd'hui pour un petit nombre de professions, notamment pour les notaires. 10. Certaines corporations laissaient aux compagnons une petite part dans la gestion de la communauté, par exemple les epingliers de Bordeaux selon leurs statuts de 1584 (Gallinato, 1992, l72], pp. 249-250). Mais le plus souvent, tout le pOUVOir et31t aux m31tres. 11. Secousse, 1734, [193], Tome N, Article 16, page 124.

18

Le prix de vente était le même ,Pour tous les membres de la c01J'oration. C'était le « juste prix » c est à dire celui qui couvrait les frals mais ne laissait pas trop de bénéfice12. Les maîtres s'entraidaient dans l'approvislonnement en matière première. Si l'un était en rupture de stock, les autres lui en fournissaient. De Rlus, ils étaient solidaires vis-à-vis des créanciers. Si l'un ne parvenait pas à payer, les autres se réunissaient pour s'y substituer. Comme le remarque Hilton Root, cette « mise en commun des réputations de solvabilité signifiait pour chacun la possibilité de bénéficier de la capacité de crédit de l'ensemble »13. Vendre aux membres d'une communauté d'Arts & Métiers était peu risqué. Ce système corporatif paraît cohérent mais il donnait lieu à de nombreux conflits sur le respect des monopoles. La frontière entre c01J'orations n'était pas touJours nette. Tous les métiers parisiens étaient concurrencés par les merciers qui introduisaient dans la ville des marchandises venues de l'extérieur. La communauté des merciers était très puissante. « Faiseurs de rien, vendeurs de tout », ils assuraient le commerce en gros, import-export, et le commerce de détail. Avec les pelletiers, les bonnetiers, les chapeliers, les orfèvres et les épiciers, ils formaient les « six corps », groupe de pression efficace auprès des autorités royales. « Les merciers provoquaient la colère de toutes les autres corporations »14. Ils constituaient une concurrence interne dans le système corporatif. Ils avaient obtenu des lettres patentes de Charles VI (1380-1422) les autorisant« à recevoir toutes sortes de marchandises, sans la visite des jurés particuliers ». Cette autorisation fut confirmée régulièrement par la justice15. Les merciers usaient de ce droit. « Les inventaires du moyen âge attestent l'usage fréquent des épingles: outre la fabrication parislenne qui avait de l'importance, les merciers en faisaient venir du dehors la plus grande partie )}16.Cette concurrence était si vive qu'il a fallu réglementer les relations entre les merciers et les épin~liers. En 1630, le Rarlement rendit un arrêt sur le commerce des epingle~ indiquant les droits respectifs des deux corporations. Tous les aiftérents entre corporations étaient réglés par la Justice Royale. La production des corporations était rigide en termes de volume. Si la demande augmentait, on ne pOUVait pas faire croître la capacité de production dans le court terme. Il fallait attirer plus d'apprentis et les former. Cela prenait du temps, environ une dizaine d'années. Le délai de réponse des artisans à une sollicitation de la demande était donc très long. Le système n'était Ras adapté à des évolutions rapides. Le prix restait constant même s'il y avait pénurie17. Il n y avait pas de bénéfices élevés ou des salaires plus forts pour attirer la main-d'œuvre et justifier l'investissement de l'apprentissage. c;ependant, les métiers paris~ens du XVIIIe siècle avaient une certa1fie souplesse par la sous-traitance aux chambre12. 13. 14. 15. 16. 17. O'Brien 1920, r138]. Root, 1994, rI 8'21 p. 125. Kaplan, 200!/, r97 p. 353. Lespinasse, 11\92, 'nI], pp. 255-256. Lespinasse, 1892, 1 Ill], p. 564. Ce n'étai! pas le cas des produits agricoles dont le prix variait avec l'abondance des recoltes.

19

lans18 et par la concurrence des artisans du Faubourg Saint Antoine qui avaient le droit de n'adhérer à aucune communauté19.

LES CORPORATIONS

D'ÉPINGLIERS

EN PROVINCE

À la Renaissance, il existait des corporations d'épingliers dans les grandes villes françaises. Certaines villes avaient aonné un statut à leurs épingliers et d'autresles laissaient travailler en dehors de toute communauté. Au XVIe siècle, des petites communautés ont été signalées à Toulouse, au Puy, à Troyes, à Limoges, à Rouen, à Bordeaux. Tout d'abord à Toulouse, à la fin du XVIe siècle, les épingliers étaient peu nombreux et cependant ils eurent un statut. « Un an après l'assassinat de Henri les épingliers (ils n'étaient què huit) aemandèrent aux capitouls III" statuts ». Ces statuts leur furent des octroyés l'année suivante en 15902°. Souvent, les é{'ingliers étaient si peu nombreux qu'on les laissait en marge du systeme corporatif, comme métier reconnu mais sans statut. « Au Puy, un état des arts et métiers dressé en 1691 fait connaître que Cinq métiers seulement avaient des statuts autorisés par lettres patentes ». S'y ajoutèrent vingt métiers autorisés, sans statuts, dont les épingliers21. Ailleurs, les épingliers furent seu~ement identifiés. Ils n'avaient aucune existence communautaire. Emile Levasseur en signale à Troyes vers 170022, mais c'étaient sans doute des revendeurs. Il en signale aussi, sans aucune indication de date, à Moulins-la-Marche23, à Nogent-le-Roi24, à Orléans25. Ces épingliers disséminés dans le royaume avaient souvent disparu au XVIIIe siècle. « La ville de Limoges étoit autrefois célèbre pour la fabrique des épingles: on n'y trouve présentement que quelques pauvres fabriquants »26. Ces épingliers restant étaient devenus des revendeurs spécialisés, acnetant leur marchandise en Normandie27. Au XVIIIe siècle, les commerçants de Laigle avaient beaucoup de clients à Limoges. Dans une grande ville comme Lyon, on ne comptait plus aucun epinglier au XVIIIe siècle28. En revanche, on en achetait oeaucoup en Normandie, notamment pour l'exportation vers l'Italie. La ville de Rouen ne faisait pas exception. Après avoir été reconnus dans la ville, les épingIiers y disparurent peu à peu. « Rouen occupait un grand nombre d'ouvriers aiguilliers et épingliers
19. Thillay, 2002 2051. 20. Levasseur, 19 0, n4 21. 22. 23. 24. 25. 26. 27. 28. 18. Ouvriers hors corporation

pp. 100-101. Levasseur, 1900, 114, p. 224. Levasseur 1900 f 114 p.320. A 18 km de Laigie en Thormandie, unique lieu de production , siècle. A 80 km de Laigle. Levasseur, 1900; [114], p. 676. Duhamel, 1761, [~6] p. 44. Dès 1570, un marcliand de Lim()ges achetait 550 douzains à un épinglier de RugIes (Le Maréchal, [107], p. 68). Garden, 197Œ, [74].

J

travaillant

à domicile.

française

au XVIIIe

de 12 000 épingles

20

[...J Les épingliers formaient d'abord un co!1Js séparé des aiguilliers, mais le petit nombre des maîtres les obligea ensuite à se réunir, jusqu'à ce que les vicissitudes du négoce les eurent fait les uns et les autres disparaître de la ville de Rouen »29. Cette décroissance co~mença à la f111du XVIe siècle. A Bordeaux, la corporation des épingliers a résisté plus longtemps. Elle fut érigée en 1584. Ses statuts furent complétés en 16723°. En 1762, on trouvait encore 6 maîtres, soit 0,4% des maîtres des métiers jurés de la ville. Mais, on ne sait pas s'ils achetaient leur marchandise ou s'ils fabriquaient encore31. Ces quelques indications confIrment un mouvement général. Les épingliers de la Renaissancè étaient présents dans de nombreux endroits.~Parfois ils étaient assez forts pour obtenir des statuts. Puis ils périclitèrent. Certains ont subsisté avec une activité de négoce, attestée par les documents des négociants qui les fournissaient en épingles. La concurrence des épingliers normands a ruiné les artisans épingliers urbains, et d'abord ceux de Paris.

LA CORPORATION

DES ÉPINGLIERS À PARIS

Les épingliers étaient installés dans la capitale parce que leur marché était celui du luxe, des nobles, de la haute société. Les épingles étaient achetées principalement par les dames de la cour et par Ta~eine au premier rang, pour la couture et pour ajuster toilettes et c01ffures. Les épingliers parisiens formaient une corporation mineure. « Il existait à-Paris en 1292 dix ateliers d'espinguiers, et il y en avait vingt cinq en 1300 »32. Leurs statuts33 informent un peu sur la manière dont ils œuvraient. Ils reçurent ces statuts en 126834, à l'occasion de la ré?rganisation d.es corporations par Saint Louis (1226-1270). Ils contiennent 21 articles sur: - Les périodes d'interdiction du travail (articles 1, 6, 10),
-

16, 17,21), - Le monopole de fabrication (articles 14, 15, 19), - Les contrôles et les sanctions (articles 7,8,9, Il, 18,20). Comme dans les autres statuts, de nombreux articles traitent de l'autorité du maître, de son pouvoir sur l'apprenti, des cas de rupture entre eux. Le monopole accordé aux épingliers portait sur la fabrication du fIl. « Il n'y aura que ceux du mestier qU1puissent tirer le f1l de Leton ou de Fer ». Ils aevaient s'accorder la préférence pour en acheter et en vendre. Comme toujours, une instance de contrôle
29.0uin-Lacroix 1850, [141], pp. 197-199. 30. Sav~, 1723, T1901. article « Espinglier ». 31. Galliriato, 1992, r72], p. 179. 32. Franklin, 1906, [i571 p. 308 « Fabricants d'épingles ». 33. Les orfèvres furent Tes premiers artisans parisiens à disposer de statuts, en 864, statuts donnés par Charlem~e. 34. Secouss~)734, [193], Tome IV, pp. 124-128. Et Boileau, 1980, [17], PI? 124127. r figurent trois dates, 1323, 1336, 1353. Ils pourraient remonter à 1300 ou encore plus tôt. Les originaux ont disparu dans l'incendie des registres du Châtelet.

Les relations entre lesmaîtres et les apprentis (articles2, 3, 4, 5, 12, 13,

21

rapproché était créée: les « preudes-hommes »35,gens du métier gui visitaient les ateliers de leurs confrères. Ils faisaient payer cfes amendes. Le travail était interdit de nuit (après l'heure de complies). Les fêtes étaient chômées, les dimanches aussi naturellement. Le texte parle des Maistresses et des Apprentisses sur le même Elan que les Maistres et le" Apprentis. Le métier était donc féminise en cette fill du Moyen Age. A cette époque, tous les métiers urbains accueillaient des femmes au même titre que les hommes. Ceci a été observé dans toute l'Europe. Cette marque spécifique du féminin disparaît des statuts de 1602. Au XVIe siècle, res hommes reprirent le contrôle des métiers urbains et en éliminèrent les femmes. Les luttes furent parfois très dures. Les femmes furent exclues des corporations urbaines, même en tant que membres de la famille du maitre. Cet ostracisme est confIrmé par le droit. En 1688, Adrian Beier en rend compte en exposant les règles juridiques de l'artisanat européen. « ConfOrmément à la règle, aucune personne de sexe féminin ne doit exercer d'activité artisanale, même si elle s'y: entend aussi bien qu'une personne de sexe masculin »36. Cependant, en France, « la plus part des communautés autorisaient les veuves à continuer d'exercer la profession de leur époux »37. Les historiens constatent cette éviction mais ils n'apportent aucune hypothèse permettant de l'~xp~9.uer. Tout au plus, notent-ils que le travajf des femmes a contillue a la campagne, en dehors des corporations, notamment pour le f1lage à domicile. La fabrication des épinBles demandait une grande dextérité etpeu de force. C'était un metier que les femmes pouvaient facilement exercer. Il n'y avait pas de raison technique ae les exclure. Les quelques dizaines d'épingliers pa;:isiens du XIVe siècle, trouvèrent la prospérité à la fill au Moyen-Age et à la Renaissance. Au XVIIIe siècle, on avait une vue rétrospective de ce déclin, commencé à la fill du XVIe siècle. On parlait de cet âge d'or avec nostalgie. « La

Communauté des Maîtres Espingliers de~aris

[...1 y

étoit autre-fois

très considérable; on y a souvent compté plus de deux cens Maîtres, qui travailloient eux-mêmes, & qui occuyoient au de-là de six cens Compagnons. » Ce chiffre de 800 maitres semble dater du XVe siècle. Certains d'entre eux avaient 30 ouvriers. Puis la fabrication parisienne périclita. « Depuis que la plûpart des Maîtres se sont contentez d'être Marchands, & ont cessé d'être Ouvriers, & sur tout depuis que de forts Marchands Merciers se sont mêlez de ce Negoce,1a fabrique des épingles est entièrement tombée à Paris; à peine vers l'an 1680, y avoit-il cinquante Maîtres & dix-huit veuves, encore n'y avoit-il de ces Maîtres que cinq qui travaillassent euxmêmes, ou qui fIssent travailler [...J La Communauté ayant continué de dépérir, & aucun Ouvrier de Paris ne travaillant plus en épingle, on parla en 1690 de l'unir à une autre Communauté »38. Cette disparition du métier ne signifIait nullement qu'on manquait d'épingles.

35. Ou« gardes & vallès jurés du mestÏer de l'espinglerie ». 36. Cité p. 317 par Claudia Opitz, « Contraintes et libertés (1250-1500) et Perrot 1991 [44l. 37. Kaplan, 2001, r971. p. f93. 38. Savary, 1723, [190], article « Espinglier ».

», in Duby

22

Au contraire le maxché était florissant, mais les épingles venaient de Normandie.

LA PROVINCE CONCURRENCE SIENS

LES ÉPINGLIERS PARI-

Les parisiens achetaient des épingles venues de Normandie. Les merciers et les « forains» s'approvisionnaient sur les marchés normands et revendaient à Parts. Les réglementations et interdictions les concernant indiquent la vitalité de ce commerce. En 1601 les épingliers parisiens se èlotèrent de nouveaux statuts39. Sur trente et un articles, onze Rortent le monopole et sept autres concernent les marchandises « foraines ». Les epingles venues de l'extérieur devaient être visitées et marquées, contre versement d'une taxe. Enf111, elles étaient importées, « à risques et fortunes », c'est à dire ~ans garantie. La vente au domicile èles clients (colportage) était 111terdite. L'axticle 19 interdit les épingles en fer, blanchies à l'étain. Ces épingles en fer venaient de Normandie. Pour proscrire ces épingles ae fer, on avançait des raisons sanitaires. Elles auraient suscité èles maladies. « Leur piqufue passe pour venimeuse; c'est cependant à tort, elle le doit etre moins que celle des épingles de laiton; le fer

n'est pas un métal aussi à cra111dreque le cuivre

[...1 mais

ce qui les

fait reJetter avec raison, c'est qu'elles sont moins pOlles que celles de laiton; il leur reste souvent aes iné~lités qui peuvent accrocher & déchirer le lin~e & les étoffes f111es. -:Elles ont néanmoins pour elles un avantage, c est leur dureté »40. Ce prétexte de dangeroslté cachait naturellement la ~erre commerciale. L'article 13 prohibe la sous-traitance en province organisée pax les épingliers parisiens. Ceux-ci envoyaient des paRiers à leurs empreintes pour les faire garnir d'épingles en Normanèlie. On avait ainsi une véritable épingle de Paxis, Taite ailleurs. Les épingliers paxisiens organisaient a111si a contre-façon de leur propre production. « 1 Les ouvrages de Paxis, ou gui Rassent pour en être, sont ordinairement marquez des armes de la Reine reg1)ante, ou de quelque Princesse: mats toujours cette enseigne est fausse; les Ouvriers & les Marchands, quoique contre les Statuts & Règlements de l'Espinglerie, envoyant leurs papiers tout imprimez aux espingliers de Province »41. Cette fraude est confirmée pax les taxiEs.« Les épingles normandes étaient livrées moyennant deux sols supplémentaires [...] sous des étiquettes portant la marque « Epingles de Paris» »42. L'axticle 15limite la sous-traitance aux chambrelans parisiens qui devaient fabriquer seulement les épingles brutes, sans leur blancru39. 1601, [225]. 40. Réaumur in Duhamel, 1761, [46], p. 48. Ces raisons sanitaires ne sont pas très crédibles, d'autant plus qu'étalent autorisées les épingles en fer dès qu'elles étaient en noir. « il n'est pas néanmoins défendu ae fabriquer des espingles de fer, vernies de noir pour le deuil» (Savary, 1723, [190], article « Espingle »). 41. Savary, 1723, [190], article « Espingle ». 42. Dronne, 1953, [43], p. 158.

23

~ent. La plus lon~e partie du travail pouvait donc être fait à l'exténeur de la corporation. Ces statuts n'ont pas suffi. Tout au lonz du XVIIe siècle, les juges furent amenés à faire respecter leur application. Savary évogue la saisie à Paris de plusieurs milliers d'éping1es de fer, le 26 Juillet 1695. Ces épingles fautives furent brûlées f Cette épreuve par le feu paraît étrange. En fait, épingles de fer et épingles de laiton étaient toutes deux recouvertes d'étain. Il était difficile de les distinguer. Par la chaleur, l'étain fondait sur le fer et restait sur le laiton, car il s'était composé au cuivre pour faire un bronze. L'épreuve du feu distinguait bien les deux productions. Le 14 août 1699, de nouveau fut saisi un paquet de quatre cents épingles43. Rigueur judiciaire mais petites quantités. Le commerce ne devait pas vraiment faiblir. Vers 1735, un article fut ajouté aux statuts des épingliers portant la taxe de visite des épingles foraines à 10 Livres pour chacun des 'urés faisant visite et 2D Livres pour le clerc44. Par le biais d'une taxe, a lutte contre la concurrence de la province continuait, alors même que toute la production venait de Normandie. Les épingliers pariSiens. ne firent bientôt que vendre. Aux environs de 1690, il n'y avait plus que 100 épingliers à Paris45. En 1695, ils furent fusionnés avec les ai~ers alêmers. En 1760, il restait 10 pauvres maîtres46. En 1762, ils rejoiznirent les aiguille tiers et les ferreurs d'aiguillettes47. Au moment du rétablissement des corporations, en 1776, ils furent réunis aux ferrailleurs et cloutiers. Ces épingliers restants furent encore attaqués par les merciers. Dans les années 1780, les six corps « demandèrent aux autorités d'interdire aux artisans des communautés parisiennes d'importer de province, pour les revendre, des produits finis qu'elles auraient dû Fabriquer elles-mêmes, car ce ~enre de commerce était depuis toujours réservé aux six corps» 8. Les corporations étaient moribon4es,. mais l'esprit de délimitation des activités économiques subsistait. Les épingliers parisiens disparurent au XVIIIe siècle en tant que fabricants. Le marché avait été complètement capté par les épingliers normands, malgré la réglementation protectrice des corporations, avec plus ou moins de complicité de 1a part des artisans euxmêmes. La cause principale de cette disparition était évidemment le bas prix des épingles venant de la proVince. L'écart de prix permettait de payer le transport, les frais commerciaux, les taxes locales et le risque de saisie par la police.

l

43. Lespinasse, 1892, [1111. pp. 564-575. 44. CARAN F12 750, article 6 des nouveaux statuts. 45. Mémoire de Préel, BN Joly de Fleury 1728 fol 31, cité par Thillay, 2002, [205], p.394. 46. CARAN F12 750. 47. L'aUruillette est un cordon ferré aux deux bouts faisant partie de certains unit'ormes militaires, co=e la fourragère. 48. Kaplan, 2001, [97], p. 357.

24

LA CORPORATION

DES ÉPINGLIERS DE LONDRES

Le besoin d'épingles en Angleterre est venu de la mode féminine à la Cour de LonClres, pour imiter la Cour française. On en importait et on en fabriquait sur place. De manière répétée, le Roi a soutenu

l'industrie locale.

,

Sous règne de Edouard III (1327-1377), en 1356, les é~ingliers ge Londres (pinners) obtinrent leurs statuts (ordinances)4 . :Ce roi Edouard IV (1461-1483) renforça leurs droits. Il a interdit l'importation des épingles étrangères. Des épingliers étrangers furent arrêtés. Ils faisaient des epingles à Cheapside qu'on a dit très mauvaises50. Ces épingles furent brûlées51. Le roi protégeait ainsi le monopole de la faorication à Londres, par la corporation. Mais les épingliers londoniens n'arnvaientpas à satisfaire toute la demande. On 1mportait des épingles de Hollande, malgré l'interdiction. En 1540, la reine Catherine Howard, ~ouse de Benri VUI (1509-1547), recevait ses épingles de France5 . Au cas par cas, les importations étaient ainsi autorisées53. Pour conforter la production londonienne, en 1543, Henri VIII donna de nouveaux statuts aux épingliers de Londres où le mode de fabrication fut précisé. "No person shall put to sale any pinnes but only such as snail be double headed, and have the heads soldered fast to the shank of the pinnes, well smoothed, the shank well shapen, the points well and round filed, canted and sharpened"54. Le nombre d'épin~liers s'accrut jusqu'à 2000 ou 3000 au début du XYIIe siècle. Mais lilidustrie locale ne suffisait pas encore à satisfaire le marché. En 1559, on importa pour £3 297 d'épingles, en 1565 pour £4 274. En y incluant 1es aiiUilles, on comptait des montants beaucoup plus importants, £40 0'00 en 1597 et /:.,60 000 en 160955. Cette disproportion durable entre l'offre et la demande était significative deJa ngidité de la capacité de production dans le système des corporations. Pionnier de l'histoire industrielle, George Unwin a raconté par le menu les avatars de cette corporation d'épingliers londonienne. Il considérait que les débats et les décisions prises étaient un excellent exemple de la politique économique de l'epoque. "From the end of Elisaoeth's reign to the beginning of the reign of William III, the pinmakers of London were engaged in a constant attempt to make their monopoly a reality by securiong a prohibition on foreingn pins. The controversy between the London industry and the Dutch 1mporters, the arragements and re-arrangements of pinmakers with the haberdashers and with the wire-workers, of one monopolist with another monopolist, and filially of all these parties witn the filiancier who leased from the King the privilege of reducing this economic chaos to a profit-making cosmos, forms perhaps the
Ynwin, 1908, [2IJ], p. 88. ObnoXious pms . Unwin, 1908 [2111 pp. 163 Franklin, 1906, r67], p. 308, Root, 1994, rI82 J). 162. 31], article 54. Chambers,)728 55. Thirsk, 19/8, [2 Ô ], pp. 184 49. 50. 51. 52. 53.

et 186. « Fabricants "pin". et79.

d'épingles

».

t

25

moste instructive record that could be found of the continuous application of the 'mercantile system' "56. Cette histoire mit aux prises plusieurs acteurs ayant un rôle politiqpe et économique: le pouvoir royal, intéressé à prélever des prebendes, le parlement ou les divers llitérêts économ1ques étaient représentés, la corporation des épingliers londoniens, celle des merciers qui importaient des épingles et en assuraient la distribution, le monopole des tréflleurs,les exportateurs hollandais, certains capitalistes anglais qui ont pensé trouver du profit dans cette affaire. Les consommateurs n'eurent pas leur mot à dire. Ils ne sont jamais intervenus, sauf pour privilég1er les solutions qui leur donnaient le prix le plus bas. Leurs llitérêts furent représentes indirectement par les merciers qui assuraient la distribution au d~tail. Ce grand jeu commença sous le règne d'Elisabeth 1ère (15581603). En 1563 l'importation des épingles fut interdite, un an plus tard elle était autor1sée, puis interaite en 1571. Les règles diangeaient au gré des influences. De 1567 à 1598, les épingliers londoniens en?;;agèrent des procès contre les merciers importateurs d'épin,gles 7. Mais ils n'avaient ias la faveur du public. La qualité de leurs epingles laissait à désirer5 . Pour les tissus fllis, il fallait utiliser les éplligles hollandaises. L'opinion générale était favorable à la liberté au commerce et les éplligliers ne purent pas faire respecter leur monopole.

Lorsque Jacques 1er devint Roi (1603-1625), les épingliers renou-

velèrent leur tentative. Comme ils n'avaient pas les fonds nécessaires pour les démarches de justice, ils chargèrent un intermédiaire de aéfendre leurs intérêts et d'obtenir confirmation de leur monopole. En cas de succès, ils lui auraient payé 6 pence pour 12 000 épingles vendues, et ce pendant 40 ans. Les merciers importateurs répliquèrent en justice que la ,Production londonienne ne pouvait satisfaire qu'un tiers du marche et qu'ils seraient assez protegés par une taxe de 6 pence pour 12 000 épingles importées. Cette ]?OsitlOn prévalut. Les epingles hollandaises étaient 3D % moins cheres59 et en 1608 l'importation des épingles fut ainsi officialisée par la taxe, alors qu'elle n'avait pas cessé, mais dans l'illégalité. En 1614, la quête du monopole légal revint par l'intermédiaire d'un riche personnage, Sir Thomas Bartlett60. Il reprit l'idée à son profit. Il avait convenu avec les épingliers londoniens de les fournir en fll de laiton61 et de leur acheter leurs épingles à prix fixe. Pour concrétiser ce monopole, il lui fallait aUSS1contrôler les importations. Après avoir versé de grosses sommes au secrétaire du Roi il obtint en 1618le monopole de la vente des épingles, donc aussi des épingles étrangères62.
Unwin, 1904, 21O p. 176 et aussi Levy, 1911, [116], pp. 31-52. Unwin, 1904, 210, ' p. 259. Tlillsk, 1978, 206, p. 81. Thirsk, 1978, t206, ï p. 81. Il portait le titre honorifique de "Carver-in-ordinary ta the Queen". Pour "brass wire" ce texte anglais parlait de "Iattin wyre", emprunté à l'arabe « latun » signifiant « cuivre» et venant du turc « altin » désIgnant dans cette langue l'or et arfois le cuivre. En français le mot « laiton» a1a même racine. 62. Unwin, 1908, [2 1], p. 315. 56. 57. 58. 59. 60. 61.

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Immédiatement, Bartlett fit condamner des importateurs d'épingles en 'ustice mais le gouvernement invalida fe jugement pour garantir es bonnes relations avec la Hollande d'où venaient les epingles. Il semble qu'un autre argument plus complexe ait été avancé. En fermant les portes du commerce hollandais des épingles, les Anglais se seraient privés de ce débouché pour leurs propres produits. Dix mille ouvriers anglais se seraient retrouvés au chômagé3. Bartlett mourut, incarcéré dans la tour de Londres et désesp~ré6.4. La prise ~~ m0!10pol~ n'a été empêchée que pour des considerations de politique etrangere. Le monopole ootenu par Bart1ett en 1618 était limité à Londres et à ses env1tons. La production d'épingles ailleurs en GrandeBretagne devait être insignifiante. Cependant, cette limitation territoriale était une brèche aans le monopole et cette brèche fut utilisée par un entrepreneur qui créa l'industrie des épingles de Gloucester, qui devint florissante au XVIIIe sièclé5. Une troisième tentative d'instituer le monopole des épingles londoniennes revint en 1635. Un certain James Lydsey acneta les droits de Bartlett à ses héritiers. Il était mieux place que son prédécesseur parce qu'il possédait des parts de la Royal Battery Works qui avait le monopole de la fourniture du ftl de laiton anglais. Mais il s'aperçut qu'il n'avait pas vraiment les moyens juridiques de faire respecter son monopole. Il eut alors l'idée de proposer ce monopole au Roi Charles 1er (f625-1649). Il monta un contrat tri-,Partite entre le Roi, les épingliers et lui-meme. Ce contrat fut signe en 1640. Il aurait dû durer 10 ans. Les épingliers s'engageaient à s'approvisionner en fil de laiton exclusivement auprès du Roi à prix fixé et à lui vendre toute leur production. Ils s'interdisaient de fabriquer des épingles en fer66. Le Roi se proposait d'acheter toutes ces epingles et de fournir tout le ftl de laiton nécessaire. Lydser intervenait en t~t que fournisseur privilégié de ce ftl, sous faute d une indemnisation. Ce contrat donnait le monopole des épingles au Roi. Il était le mieux placé pour en garantir les droits. Ly:dsey était celui qui en profitait le plus. Le Roi devait avancer £10 000 pour faire marcher raffaire et il devait être remboursé de £1000 par an. Il dis1?osait en outre des bénéfices de l'affaire sur lesquels il s'engageait a indemniser Lydsey pour les sommes qu'il avait antérieurement déboursées pour acguérir le monopole auprès des héritiers Bartlett, soit j}OOO. Le Roi ne s'occupa évidemment pas de l'affaire lui-meme. Il l'afferma à un certain Halstead qui avança les fonds, moyennant le remboursement de ses frais de gestion et une rémunération de 8% pour son capital. Derrière le Roi industriel monopoleur, se ca~haient deux détenteurs de capitaux, Lydsey et Halstead, qui espéraient en profiter largement67. Cet accord date de 1640. Mais la guerre civile survint peu après et elle empêcha de réaliser cet accord. Après la restauration, Charles

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1978, 061 p. 115. 64. Unw1Il, 1904, 210], pP.16S-167. 65. Voir chapitre 1. 66. Cette interdiction était destinée à favoriser les ventes de fil de laiton par Lydsey, mais elle révèle en creux qu'on en fabriguait en Angleterre. 67. Unwin, 1904, [210], pp. 168-170 etpp. 236-240.

63. Thir~k,

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II (1660-1685). accepta un contrat similaire. Mais à cette époque, l'approbation du parlement était obligatoire. Celui-ci refusa en 1664. La proposition revint en 1675. On proposait une rente de [4000 par an pour le trésor public. Nouveau refus. La Pinmakers' 'Company tenta à nouveau en 1690, sans succès. En effet, il existait alors des épingli<;:rs po~r dire que ~ette production, n'avait pas }~eso~n de protection, qu elle exportait beaucoup, et qu elle ne s ameliorait que par l'exercice libre du métier. Ces épillgliers anti-monopole étaient probablement ceux de Gloucester ~ui s'étaient développés en aehors de Londres, avec le cuivre des Cornouailles68. Cette histoire compliquée de projets de monopole et d'échecs est instructive, comme unwin le pense. On y voit les jeux politiques pour capter un marché où les cuents ne sont pas excessivement sensibles au prix. Une rente était alors probable en imposant des prix de vente élevés. Par rapport à la situation française, les Anglais eurent beaucoup de débats, à la Cour et au Parlement. Mals le résultat fut le meme. La libre concurrence s'imposa. Dans les deux pays, elle a pr.ofité à la pro~uction provinclale. La campagne, prodwsant mOillS cher, pouvaient toujours apporter ses mardianaises, malgré les interdictions. Les épingliers urbains ont cessé progressivement de fabriquer puis d'exlster. CONCLUSION En dépit des protections royales, les artisans urbains étaient soumis à la concurrence des fabrications rurales. Le statut des communautés d'Arts & Métiers les protégeait mal contre les marchandises moins chères qui arrivaient aux portes de la ville. Les épingliers parisiens eurent une période de gloire à la Renaissance. Mais, dès la fill du XVIe siècle, ils furent menacés par les épingles normandes. Au XVIIe siècle, ils tentèrent de résister en renforçant leurs réglementations contre les produits provinciaux ~es épingles en fer) et contre les marchands s'approvisionnant en province (forains). Ils fIrent souvent appel à la Justice royale qui leur donnait régulièrement raison. Mais cela ne décourageait pas re commerce de ces épingles qui était profItable. Les épingIiers parisiens contribuèrent a ce déclin en organisant eux-mêmes l'importation illégale. Ils envoyaient leurs papiers en province afIn d'y mettre les épini'\"les et qu'on croie que ces épingles venaient de leurs ateliers. ils etaient fabricants et détaillants. Ils abandonnèrent le premier métier et ne conservèrent que le second. Cette résistance des épingliers parisiens face à la concurrence provinciale a donc utilisé res moyens classiques du protectionnisme : la réglementation, qui ne marcha pas, puis la coopération en abandonnant la partie du processus concurrencée, ici la ,Production. Cette stratégie de court terme n'a pas eu de succès. N lmporte qui put vendre aes épingles au détail, notamment les merciers. La concurrence aes merciers, autorisée par leurs statuts, constituait un danger pour les métiers urbains. C'etait une dose de libéra68. Vott chapitre XI.

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lisme dans le système corporatif Cette instillation devint mortelle pour les métiers dont la production existait en province, à moindre coût, pour des produits standard facilement transportables. Les épingles répondaient à ces conditions. La communauté parisienne aes e'pingliers disparut. Les é}?ingliers de Normandie eurent l'exclusivite de la fabncation des epingles pour toute la France. Cette domination industrielle spéciàlisée sur ce petit créneau commença au XVIIe siècle et eut son apogée au XVIIIe siècle. Le chapitre suivant montre par quels cheminements une toute petite région boisée normande a pu devenir ce grand centre de production spécialisée.

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