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Approche comparative des entreprises en France et en Allemagne

De
200 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 247
EAN13 : 9782296340664
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APPROCHE COMPARATIVE DES ENTREPRISES EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE Le déclin de l'empire des aiguilles

DU MEME AUTEUR

Soziologie der franzosischen Argument -Verlag 1986.

Arbeiterbewegung,

Berlin:

Gemeinschaft und Modernisierung
Gedankenführung,

- Entwurf einer soziologischen Berlin: Verlag Walter de Gruyter 1990.
und

1'f.ationale Identitiit - zwischen gesundem Menschenverstand Uberwindung, Campus-Verlag, FrankfurtlNew York 1997.

L'élan de Naville (en collaboration avec C.Célérier et M. Burnier), L'Harmattan, Paris 1997.

@. L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5415-1

sous la direction de Jan SPURK

APPROCHE COMPARATIVE DES ENTREPRISES EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE Le déclin de l'empire des aiguilles

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Dynamiques d'Entreprises
Dernières parutions:
BOUTILLIER Sophie. UZUNIDIS DilllitrL Entrepreneurs et inI10\'llt;on ell Grèce. L'entrepreneur révolutionnaire. 1994. PIGANIOL-JACQUET Claude. Gestion des ressources hUl1llLÎnes: allal\'ses et controverses, 1994. REGNAULT Gérard, Anil11er Ulle équipe dans les PlvlE aujourd'hui. 1994. LOUCHART Jean-Claude d'entreprises, 1995. MARCON (ed.), Nouvelles approches des gestions du cOluité entre con-

Michel, SIMONY
'

Nadia, Les transfornlations François, L'entreprise

d'entreprise, 1995.

DOL Y Jean-Pierre, MONCONDUIT trainte et liberté, 1995.

MESSIKA Liliane, Les dircoms, un nzétier ell voie deprofessiollllalisation, 1995. CASTEL François (du), La révolution conlmunicationllelle, du 111ultimédia, 1995. les enjeux

COY A Bernard, Au-delà du 111arché: quand le lien inlporte plus que le bien, 1995. REGNAULT 1995. Gérard, Réussir son plan de fOrl11atiOlldans une P.M.E..

LES CAHIERS DU CARGÈSE, Sciences sociales et entreprises. Histoire de partenariats, 1995. LELEU Pascal, Le développet11ent du potentiel des 111allagers. La dynamique du coaching, 1995 RIFAI Nabil"L'analyse des organisations. Dél11arches et outils sociologiques et psychologiques d'intervention, 1996. SIWEK J., Le syndicalisl11e des cols blancs, 1996. MARTIN D., Modernisation années 80, 1996. des entreprises ell France et en Pologne: les

REGNAUL TGérard, La cOl1zmullicatioll interne dans une P.M.E. Outils èt C0l11portements pour travailler ellsel11ble, 1996. MARQUIS François Xavier, La technologie aux portes des PME, 1996. HENRIOT Christian, La réforme des entreprises en Chine. Les industries shanghaiennes entre Etat et 111arché, 1996. LACHA T Salomé & LAC HA T Daniel, Stratégies de rupture et innovation. de l'ntreprise, 1996. PONSSARD Jean-Pierre (ed.), Concurrence sance. et el11ploi, 1997. BAUER lVlichel et BERTIN-MOURûT business school? 1997. illte rrllatiollale. crois-

Bénédicte~ L'ENA : est~elle une

ALET Dominique, Les enjeux actuels du nlClnagel11ellt. 1997.

Ouvrage publié avec le concours des Amis du Musée de la Chemiserie et de l'élégance masculine Argenton-sur-Creuse

INTRODUCTION

Nous. avons réuni dans ce livre des réflexions sur les entreprises, dans une période de rupture avec l'ancien lien social et productif, sans que pour autant l'émergence d'un nouveau lien se dessine à l'horizon des bouleversements économiques et sociaux que nous vivons en Europe. Ceci se vérifie aussi bien dans les pays traditionnellement capitalistes que dans les pays dits "en transition", c'est-à-dire lesPECO, les anciens pays de l'Est. Les contributions des auteurs de ce livre se réfèrent de près ou de loin à un projet de recherche sur les entreprises de la confection dans le Berry et dans le sud de la Saxe en Allemagne de l'Est qui s'est terminé - en ce qui concerne les recherches sociologiques et économiques - par le colloque L'avenir de la confection en Europe à Argenton-sur-Creuse fin 1995. Les auteurs qui ont contribué à ce livre se sont penchés sur les grandes questions qui ont été relevées au cours du projet de recherche mais aussi pendant le colloque de 1995 ou encore au cours des innombrables discussions entre les auteurs qui ont eu lieu un peu partout: au cours des congrès et colloques, des discussions "ad hoc" ou des soirées au bistrot. De cette manière se dégagent trois axes qui structurent le présent livre. Premièrement, on s'interroge sur le sens ou le non-sens des comparaisons internationales. Ensuite, on se penche, à l'exemple d'un certain nombre d'entreprises du Berry, sur la constitution de ces entreprises dans le passé. Enfin, on met l'état actuel de rupture-émergence au centre de nos réflexions. Le projet de recherche à l'origine de ce livre était un projet interdisciplinaire comme le colloque de 1995. C'est pour cela que l'on trouve dans ce livre des contributions d'historiens, d'économistes et de sociologues, leurs disciplines étant - au moins à mon avis - très proches. Néanmoins, chacune dispose d'un profil scientifique et d'un "schème d'intelligibilité" (Berthelot) particulier que l'on doit respecter. C'est l'échange entre différentes approches et non la bouillie volontariste où tout vaut tout (ou rien) qui rend le travail interdisciplinaire intéressant et productif pour que le lecteur puisse saisir la constitution des entreprises, leur état actuel mais aussi les avenirs possibles pour les entreprises, les salariés et les régions au sein desquels elles existent. L'ambition de ce livre n'est pas de présenter des solutions "prêtes à l'emploi", parce qu'elles n'existent pas, mais d'interpeller le lecteur pour l'exhorter à se mêler à la discussion, car c'est dans l'interaction entre l'auteur et le lecteur qu'un texte prend son sens. Les auteurs ne veulent;.ni ne peuvent prescrire les actions à 7

mener. Notre tâche est de participer à rendre intelligibles les entreprises qui font l'objet de nos recherches et de soumettre nos résultats au débat public. C'est aux acteurs du champ concerné de développer leurs avenirs, car "le jardinier peut décider de ce qui convient aux carottes, mais nul ne peut choisir le bien des autres" (Sartre). Enfin, je remercie chaleureusement tous les collègues qui ont bien voulu participer à nos discussions et à nos travaux. En Allemagne de l'Est, nous n'aurions pas pu réaliser nos recherches sans le soutien du Docteur Frank Bardelle (Zwonitz, Saxe). Dans le Berry, le Musée de la Chemiserie à Argenton-sur-Creuse nous a toujours servi de "Quartier Général". Au risque d'en oublier quelques-uns, j'aimerais souligner l'aide de Nathalie Gaillard, de Virginie Kollmann, de Gérard Coulon et de Jean-Robert Guichard à Argentonsur-Creuse ainsi que de Geneviève Terrière, ancienne Déléguée Régionale à la Recherche et à la Technologie, qui ont rendu possible le projet de recherche à l'origine de ce livre. Merci aussi à tous ceux qui nous ont aidés d'une manière ou d'une autre et qui nous ont consacré du temps pour des interviews, des renseignements ou des discussions.

Jan SPURK Centre Pierre Naville Université d'Evry

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PREMIERE

PARTIE

A QUOI SERVENT LES COMPARAISONS INTERNATIONALES?

PRESENT ATI ON

Les recherches comparatives se présentent comme une manière "d'ouvrir les fenêtres" pour rendre intelligible l'objet de la recherche par la confrontation avec autrui. Autrui, cela peut être un autre Etat-nation, un autre ensemble culturel, une autre structure technologico-organisationnelle etc. Bref, ce n'est pas l'objet qui détermine la comparaison et la comparaison mobilise un grand nombre d'a priori et d'hypothèses qu'on n'explicite que rarement. Derrière l'étiquette "approches comparatives" se cachent les positions théoriques les plus diverses qui sont peut-être même incompatibles. Ce sont moins les spécificités des différentes disciplines scientifiques qui créent des approches comparatives différentes que les conceptions des chercheurs qui se lancent dans ces aventures intellectuelles qui "préforment" les recherches comparatives au-delà des disciplines en question. Dans ce chapitre, on trouve cinq approches de la recherche comparative en sociologie du travail et de l'entreprise. Joseph Reindl s'interroge sur les perspectives théoriques des recherches comparatives internationales après un sévère examen des travaux allemands portant sur les entreprises. Daniel Chave présente, sur la base de différentes études menées en France, en Allemagne et en Hongrie, mais aussi en Russie et en Biélorussie, une conception de la recherche comparative axée sur l'observation croisée de "faits collectifs primordiaux" (Chave) des différents acteurs qui interviennent dans la recherche. Claude Durand plaide pour une méthode monographique, développée au cours de multiples recherches, qui prend son véritable sens dans le cadre d'une analyse "macro" : l'économie, la situation politique mais aussi la culture des pays au sein desquels se trouvent les entreprises qui font l'objet de la recherche sont à thématiser. Jean-Louis Le Goff développe, à partir des recherches comparatives sur les pays en voie de développement, une conception théorique de la comparaison qui concerne et l'objet de la comparaison et la théorie. La recherche comparative vise une théorie "où l'intersubjectivité permet de transcender les différences observées sans nier leur spécificité" (Le Goft).

Il

Jan Spurk part de la constitution de la sociologie de l'entreprise en France pour s'interroger sur une sociologie comparative de l'entreprise. A l'exemple des études comparatives "Est-Ouest", il esquisse une méthode qui saisit une entreprise donnée comme phénomène constitué dans un processus de rupturecontinuité-émergence. Ce sont les notions d'époque, de situation et d'action qui se trouvent au centre de ses analyses.

12

A TOUTS
COMPARATIVES

ET LIMITES DES ETUDES INTERNATIONALES SUR LES ENTREPRISES

Introduction Depuis quelques années, les études comparatives internationales sur les entreprises et les économies bénéficient d'une conjoncture très favorable et, qui plus est, elles portent leurs fruits. L'étude de l'Institut de Technologie du Massachusetts (M.I.T.) sur les industries automobiles japonaise, américaine et européenne, extrêmement controversée sur le plan méthodique, a pu alarmer les managers et les syndicats aux Etats-Unis et en Europe; enfin, elle a livré le matériel "scientifique" (on devrait dire idéologique) pour déclarer une guerre de productivité entre espaces économiques, entre toutes les nations et les grandes entreprises. Les constatations faites dans telle ou telle étude sur le modèle de production japonais sont manipulées comme une boîte à outils dont le management prend les instruments pour augmenter un taux de bénéfice et pour se battre à l'intérieur d'une économie globale. Dans le village planétaire et dans le monde Internet, on ne doute manifestement ni du sérieux de ces comparaisons, ni de la transmissibilité de modèles d'organisation étrangers. Le succès de grands konzerns allemands du moins - je connais peu le cas de la France - semble donner raison au management à tendance "internationaliste" en dépit de toutes les relativisations et objections culturalistes. 1- La recherche comparative en Allemagne: la tradition déterministe La recherche en sciences sociales sur les entreprises et les industries se montre aujourd'hui un peu déconcertée devant la naIveté et la légèreté avec lesquelles les sciences économiques et les sciences du management s'adonnent à l'exercice de la comparaison. Elle invoque contre le nouveau "one best way" qualifié de toyotisme, de production à flux tendus (Leanproduction) ou de justeà-temps (just in time) - des spécificités nationales, des faits historiques et institutionnels, des systèmes de valeurs et de normes propres à chaque pays, des cultures nationales de travail etc. Ce n'est pas sur le contenu mais sur la méthode qu'elle émet des réserves. Elle doute que le modèle japonais soit transférable dans des contextes sociaux et culturels européens, mais elle ne critique aucunement les fins et les moyens du nouveau paradigme de rationalisation. A l'inverse des sciences du management qui dominent le débat, la sociologie industrielle et de l'entreprise est tourmentée de scrupules méthodiques et méthodologiques; aussiparle-t-elle du paradoxe qu'il y a à 13

"comparer l'incomparable". Ce que les sciences du management entreprennent aujourd'hui, notamment concevoir et analyser le changement des organisations indépendamment du contexte culturel, doit apparaître à la sociologie comme une grave rechute dans son propre passé qui, bien entendu, n'est jamais totalement révolu. Le théorème de la modernisation domina très nettement pendant toute la phase initiale des comparaisons internationales des organisations et du travail. On acceptait l'autorité d'une rationalité universelle des organisations dont le triomphe ne pouvait qu'être tardif à cause des traditions nationales, mais qui en principe était inéluctable. La perspective était diachronique, évolutionniste et issue de la théorie des convergences; les approches étaient cross national (fonctionnalistes), voire transnational (socîétales). Le déterminisme technologique et l'universalisation du taylorisme, proclamés par Harry Bravermann comme la forme de soumission réelle du travail au capital, ainsi que le primat de l'économique étaient les principaux schémas de pensée que l'on retrouve dans ce discours. Bravermann ne pouvait s'expliquer les différences entre les entreprises des pays capitalistes développés que comme des déviations irrationnelles d'une évolution essentiellement unilinéaire. Aujourd'hui où les termes de "différence", "discontinuité", "effets sociétaux", "totalité sociale", "relativisme", "culturalisme" sont d'usage, la discipline se croit guérie de ses dernières "maladies infantiles". A vrai dire, je doute que les deux "péchés capitaux" du théorème de la modernisation - l'ethnocentrisme implicite et le causalisme/déterminisme - soient à jamais surmontés. Au moins en ce qui concerne la recherche comparative en Allemagne, je défends l'hypothèse qu'elle est aujourd'hui explicitement ethnocentrique et qu'elle a échangé son déterminisme technologique et économique contre un déterminisme social et culturel. Je vais tenter d'expliciter cette hypothèse en m'appuyant sur l'exemple d'une comparaison franco-allemande de l'industrie textile.

2- L'exemple de J'industrie textile
Notre groupe de recherche a comparé les concepts de marché et de production dans des entreprises allemandes et françaises pour expliquer par la suite les différences mises en évidence en se basant sur les contextes sociaux. Ainsi, il a découvert des divergences dans les politiques des entreprises que l'on pourrait appeler politiques différentes de flexibilisation. En France, les grandes entreprises délèguent la flexibilité aux petits sous-traitants et aux travailleurs à domicile (sweating system). Les grandes entreprises produisent pour un marché calculable et maîtrisable en préservant des structures de travail tayloristes toutefois modernisées par le biais de la technologie des organisations. En Allemagne en revanche, les moyennes et grandes entreprises maîtrisent une plus grande insécurité du marché par une politique d'internationalisation de la production ainsi que par la flexibilisation du personnel au sein de l'entreprise. Les entreprises délocalisent leur fabrication de masse dans les pays intermédiaires et les pays en voie de développelnent. Sur le territoire national, il 14

ne reste que la production de grande qualité (Restmarktfertigung). Dans une plus large mesure que les entreprises françaises, les entreprises allemandes mobilisent en R.F.A. la qualification et la capacité de travail des travailleurs qui, dans l'entreprise, sont les ressources clés de la flexibilité. Les chercheurs expliquent ces différentes stratégies de valorisation du capital en s'appuyant sur les spécificités nationales du système éducatif et du système des relations industrielles. Ils sautent du niveau micro de l'entreprise au niveau macro des sociétés où la solution de l'énigme est prétendument cachée. En résumé, ils concluent que les entrepreneurs allemands peuvent "globaliser" et flexibiliser le personnel à l'intérieur de l'entreprise parce que le système allemand de relations industrielles est prédisposé à créer des relations de confiance dans l'entreprise et parce que le système allemand de formation professionnelle produit les conditions techniques et normatives qui permettent une utilisation plus vaste et plus qualifiée des capacités de travail; les entrepreneurs français en seraient incapables car les relations de travail dans l'entreprise sont empreintes de méfiance et leur système de formation professionnelle ne produit pas les qualifications nécessaires. A mon avis, les chercheurs que je viens de citer poussent trop loin l'approche des "effets sociétaux". En s'appuyant sur cette approche, ils expliquent les stratégies de rationalisation; en d'autres termes, ils interprètent les stratégies d'organisation du travail et les stratégies économiques du capital individuel par les structures macrosociales. Ils idéalisent donc presque inévitablement le modèle allemand et ils blâment le modèle français. Il est évident que, dans le cas de l'industrie textile, le système allemand de formation professionnelle n'a rien à voir avec le fait que les travailleurs acceptent la flexibilité au travail. Dans les entreprises textiles allemandes aussi, il existe un taylorisme "pur et dur" et les travailleurs sont en majorité des ouvriers formés sur le tas ou sans qualification. En outre, le travail flexibilisé reste un travail non qualifié. Bien entendu, les syndicats et les comités d'entreprise allemands n'acceptent la politique d'internationalisation qu'avec des grincements de dents et à contrecoeur; ils se plient à une contrainte économique apparemment inévitable. Et évidemment, la stratégie qui consiste à distribuer du travail à des soustraitants afin de ne maintenir qu'une production en grande série dans les grandes entreprises est aussi très répandue en Allemagne. Ce que les chercheurs ont observé avec justesse et qui coïncide avec nos propres études sur l'industrie textile, c'est le fait que les employés des entreprises allemandes sont extrêmement disposés à produire, qu'il n'y.a aucun freinage et que, dans la plupart des cas, l'entreprise et sa politique de production ne sont pas un terrain de contestation. Pour trouver ce qui est à l'origine de ce fort consensus et de cette confiance, les chercheurs n'auraient pas dû quitter si rapidement le niveau micro de l'entreprise pour se réfugier au niveau macro des grands "faits sociaux". Ils auraient dû pratiquer une sociologie de l'action et étudier les mécanismes de l'intégration, voire de la désintégration sociale, les états d'esprit et les 15

comportements des acteurs dans les entreprises. D'après nos propres résultats de recherche, l'atmosphère paisible qui règne dans l'organisation de maintes entreprises textiles (et même dans celles où, comme dans les entreprises de sous-traitance, on opère dans les conditions les plus dures) s'explique par le fait que ces entreprises sont plus que des lieux de valorisation du capital, des organisations bureaucratiques ou des systèmes anonymes, et qu'elles incarnent, aux yeux de l'entrepreneur et de ses employés, une "communauté morale" (moral community), une "communauté" qui doit sans cesse être confirmée par une action concrète du management et de la main-d'oeuvre, c'est-à-dire de manière empirique. Cette notion d'entreprise est sans aucun doute enracinée dans l'histoire sociale de l'Allemagne, dans la modernisation tardive de la société, dans la tradition du paternalisme et de l'autoritarisme qui entretient une étrange relation avec l'idée de cogestion. Toutefois, ce capital historique et culturel ne marque pas en tant que tel les comportements des acteurs dans les entreprises. Il doit être activé, utilisé et se frayer un chemin dans l'entreprise par l'intermédiaire des régions, des orientations et des manières d'agir des acteurs. L'entrepreneur est libre; il peut créer une "communauté" mais il peut aussi ne pas le fa~re. Les travailleurs sont libres de participer à la création d'une "communauté" ou de la refuser. A la question de savoir pourquoi ils choisissent la "communauté" plus fréquemment, semble-t-il, que leurs collègues français, on ne peut répondre qu'empiriquement en s'appuyant sur chaque cas et non en ouvrant un nouveau champ de recherche. 3- Repères théoriques Les problèmes inhérents aux études comparatives internationales résultent essentiellement de deux erreurs théoriques. La première erreur est la sociologisation d'objets de l' "économie politique". A chaque fois que la sociologie de l'entreprise tente de ramener les stratégies de valorisation du capital à des accords, des normes, des traditions etc., elle "bagatellise" la dynamique propre à l'économie, déclenchée par le capitalisme. Le social aide à comprendre la forme spécifique, de la valorisation du capital dans chaque entreprise, l'appropriation de structures formelles par les individus et les collectifs, mais il n'est pas la clé pour comprendre la politique d'entreprise en tant que telle. Le fait qu'en ce moment le toyotisme s'étende au-delà des barrières culturelles souligne l'autonomie de la valorisation du capital et le réalisme des universalistes. La sociologie de l'entreprise ne doit certes pas craindre de perdre son emploi à cause de la reconnaissance due à l"'économie politique". L' "économie politique" présente des lacunes importantes: le commentde l'exploitation et le pourquoi de son fonctionnement. C'est ici que s'ouvre tout un monde du social où autre chose joue un plus grand rôle que seuls la capacité d'action et le jeu du pouvoir stratégique autour de zones d'incertitude. C'est surtout dans l'étude de la "microphysique du pouvoir" et de la, pratique d'intégration des entreprises que la richesse des comparaisons internationales peut se révéler. Les différences dans la mise en forme sociale du 16

processus de valorisation d'une entreprise indiquent le chemin qui mène à la subjectivité et à la sociaIité des acteurs. De cette manière, on comprend aussi l'influence de la région et de la nation sur l'espace social "entreprise". La société ainsi que la culture régionale et nationale ne sont pas extérieures à-l'entreprise, c'est-à-dire dans l'environnement de l'entreprise, elles sont insérées dans l'entreprise et ses acteurs. On doit faire ressortir les "effets sociaux et culturels" du microcosme de l'entreprise et l'on ne doit pas - c'est la seconde erreur théorique de maintes études - séparer le niveau macro des événements de l'entreprise et expliquer de façon tautologique la différence du niveau macro par la différence du niveau micro. Cette généralisation de spécificités nationales peut aboutir à un résultat dans les études comparatives internationales parce que l'autre, l'inconnu, bouleverse et invite à faire une interprétation comparative. Cependant, on doit rester prudent car l'entreprise n'est pas le reflet de la société, il n'y a aucun isomorphisme. Dans l'entreprise, la "matière première sociale" est travaillée puis utilisée. Il n'y a pas de détermination sociale. Conclusion Dans les études comparatives internationales, nous n'avons pas besoin de chercher le secret du social qui se déroberait à nous et que nous devrions décrypter à l'aide de formes empiriques compliquées. Le social est manifeste. Nous pouvons le percevoir et en faire l'expérience à condition de le laisser s'exprimer et d'aller au-delà de notre perception traditionnelle, prisonnière des illusions de la modernité, notamment du déterminisme et du rationalisme, ainsi que des catégories de notre propre culture. Je plaide en faveur d'une curiosité naïve et pour un oubli de soi-même, mais avant tout pour un grand respect de l'autre qui doit tout d'abord s'épanouir dans sa qualité d'être différent, sans être immédiatement mis à l'écart à l'aide d'une simple explication. Il s'agit d'explorer et non d'expliquer, de comprendre et d'analyser et non de déduire le particulier des conditions générales. Cela peut paraître bien peu à ceux qui veulent imposer à la sociologie de l'entreprise le projet de l' "économie politique". Toutefois, cela est ambitieux si l'on considère la sociologie de l'entreprise comme l'étude de la constitution sociale et la reproduction du pouvoir au sein de l'entreprise. N'oublions pas de mentionner un autre avantage: à travers l'étranger et l'autre, nous apprenons à mieux nous comprendre nous-mêmes. Cependant, personne ne doit être happé par le destin de nombreux comparatistes allemands qui, à force d'observer ce vaste monde, ont abandonné leur ancienne critique de la situation allemande pour exalter le modèle allemand. Josef REINDL ISO-Institut, Saarbrücken (R.F.A.) (traduit de l'allemand par Hélène Landmann et Jan Spurk)

17

UNE SYMETRIE IMPOSSIBLE? QUESTIONS DE METHODE POSEES PAR LES RECHERCHES MENEES EN RUSSIE

Introduction A l'occasion d'une recherche menée en coopération avec des chercheurs russes dans plusieurs entreprises de ce pays, on est amené à réfléchir aux conditions bien particulières que ces recherches, pour être simplement possibles, imposent aux méthodes des sociologues du travail. Il nous paraît que nos propres inte'rrogations résonnent avec nombre de questions qui ont été évoquées lors du colloque et qui concernaient, notamment, les conditions dans lesquelles les recherches impliquant les Nouveaux Lander de l'Allemagne étaient possibles et fructueuses. On présentera dans ce texte ce qui nous paraît nouveau dans le champ des méthodes et comment une contrainte méthodologique plus rigoureuse peut constituer une opportunité quand elle permet de saisir un certain nombre de faits qui auraient peut être échappé à une observation plus routinière. Comparer l'incomparable, un tel intitulé semble éveiller l'écho de débats anciens, ceux qui avaient lieu autour, notamment, des thèses avancées par Marc Maurice et d'autres chercheurs du LEST à l'occasion d'une recherche comparative franco-allemande, autour de ce qu'ils appelaient l'effet sociétal. Sans retourner aux termes de ce débat, on peut évoquer en passant l'effet quelque peu frustrant des conceptions des chercheurs du LEST, qui, d'un même mouvement, nous ouvraient tout un continent nouveau, en mettant en évidence les structures particulières des salaires, des qualifications et des systèmes de formation allemands, et en même temps produisaient, avec l'effet sociétal, un concept qui, référé à une cohérence nationale affirmée comme particulière, limitait dramatiquement les possibilités de généralisation des résultats. Mais, d'une certaine manière, la question de la difficulté de la comparaison internationale, voire même de sa propre possibilité, constitue une sorte de serpent de mer de la recherche sociologique, c'est-à-dire quelque chose qui disparaît, puis revient, avec un air de déjà-vu et que, pourtant, on ne peut régler une fois pour toutes.
1.. L'expérience franco-allemande

On s'est plusieurs fois trouvé, à l'occasion de recherches mettant en relation des données d'enquête provenant de plusieurs pays, confronté à ces questions, et 19

tout d'abord d'une manière prudente, à l'époque d'un travail mené en collaboration avec une équipe de recherche allemande, pour une recherche de la Fondation Européenne de Dublin. Cette recherche, d'ailleurs, avait elle-même un objectif méthodologique, qui était de voir si les grilles d'analyse formalisées conçues par la Fondation Européenne pour analyser les entreprises étaient effectivement aptes à saisir les situations des différentes entreprises dans des pays différents. On s'est aussi trouvé dans cette situation plus tard, et encore avec cette équipe allemande, au cours d'une recherche sur l'industrie de l'électronique grand public, une enquête qui se déroulait tout entière au sein d'une entreprise multinationale. Pendant cette période, les enquêtes comparatives auxquelles .on participait concernaient des pays voisins, disposant d'une organisation économique proche de la nôtre. Il y avait donc, dans la définition même du cadre de l'enquête, une prise en considération, en forme de postulat, du fait que les deux pays qu'étaient dans ce cas la France et l'Allemagne, participaient d'un même système, capitaliste, d'une définition comme Etats-nations assez proches, etc. Dans ces recherches, on visait, en se donnant des variables "dures" (comparer l'organisation du travail dans des usines à technologie identique), à "neutraliser" des variables jugées plus "molles" et qui tenaient aux discours. Enfin, on s'appuyait sur un certain nombre d'effets induits par la dimension multinationale de la firme dans laquelle nous menions l'enquête. A l'issue de cette recherche, nous avons écrit un article1 qui portait sur les questions méthodologiques rencontrées à cette occasion. Nous y soutenions que le fait de mener une recherche à l'intérieur d'une entreprise multinationale consistait un facteur de lissage de certaines variables, puisque la stratégie de la firme était unique, et que cela nous permettait, à nous, de ne pas préjuger de ce qui était ou non structurel, ou stratégique, parmi les données que nous recueillions, mais de le constater.
2... L'expérience hongroise

Ensuite, on a étendu ces recherches à la Hongrie, au cours de deux enquêtes successives, ce qui était déjà bien plus périlleux, puisqu'il s'agissait alors de comparer diverses dimensions d'organisation industrielle, d'organisation du travail, de performances, entre deux usines dont l'une, située en Hongrie, appartenait à un pays qui n'était pas capitaliste. Ceci constituait bien entendu une difficulté, puisque les firmes n'étaient pas vouées au même fonctionnement: est-ce que les firmes hongroises étaient de vraies firmes, c'està-dire des unités capables de décisions d'ordre stratégique, comme je pensais, ou le "canada dry" des firmes occidentales, comme le pensaient des auteurs comme Xavier Richet? Même au sein de notre équipe de recherche, nous n'étions pas toujours d'accord à ce sujet.
1 Cha ve D., Düll. K, "Espaces Nationaux, espaces stratégiques" , Comparaisons Internationales n05 -4ème trimestre 1989, numéro spécial, fRESCO, Paris, 1989. 20