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APPROCHES ÉVOLUTIONNISTES DE LA FIRME ET DE L'INDUSTRIE

De
416 pages
Depuis le milieu des années quatre-vingt, un nouveau courant d'analyse économique, l'évolutionnisme, a connu un développement considérable. Les contributions rassemblées dans cet ouvrage font le point des représentations et des conceptions nouvelles de l'entreprise et de l'industrie que ces travaux proposent. Les points de vue présentés expliquent et justifient l'approche évolutionniste de l'entreprise. Ils en soulignent les apports tout en gardant une certaine distance critique à l'égard de certains aspects.
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APPROCHES EVOLUTIONNISTES DE LA FIRME ET DE L'INDUSTRIE
Théories et analyses empiriques

Collection Dynamiques d'Entreprises
Dernières parutions
LELEU Pascal, Le développement du potentiel des managers. La dynamique du coaching, 1995. RIFAI Nabil, L'analyse des organisations. Démarches et outils sociologiques et psychologiques d'intervention, 1996. SIWEK J., Le syndicalisme des cols blancs, 1996. . MARTIN D., Moderni.fation des entreprises en France et en Pologne: les 00née.f 80, 1996. REGNAULT Gérard, La communication interne dans une PM.E. Outils et comportements pour travailler ensemble, 1996. MARQUIS F. Xavier, lA technologie aux portes des PME, 1996. HENRIOT Christian, La réforme des entreprises en Chine. Les industries shooghaiennes entre Etat et marché, 1996. LACHAT Salomé & LACHAT Daniel, Stratégies de rupture et innovation.f de l'entreprise, 1996. PONSSARD Jean-Pierre (00.), Concurrence internationale, croissance et emploi, 1997. BAUER Michel et BERTIN-MOUROT Bénédicte, L'ENA: est-elle une business .fchool ?, 1997. ALET Dominique, Les enjeux actuels du management, 1997. REGNAULT Gérard, Les relations .wciales dan.f le.f PM.E., 1997. VIALE Thierry, lA communication d'entreprise. Pour une histoire des métier.f et des écoles, 1997. FROIS Pierre, Entreprises et écologie, 1997. ALTERSOHN Claude, lA .wu.f-traitance à l'aube du XXlè siècle, 1997. FÀBRE Claude, Les conséquences des restructurations, 1997. BADOT Olivier, L'entreprise agile, 1997. BOIRY A. Philippe, L'entreprise humaniste, 1998. MAVOUNGOU Jean Kernaïse, Privatisations, management et financements internationaux desfinnes en Afrique, 1998. MILLlOT Eric, Le Marketing symbiotique. lA coopération au service des organisation.f, 1998. LAURIOL Jacques, lA décÎ.fion stratégique en action, 1998. BELET Daniel, Education managériale, 1998. LE PERLIER Daniel, EntreprÜes: les hommes de la qualité, 1998. PASCAIL Laurent, L'effet joueur, 1998. REGNAULT Gérard ,Les relations cadres-entreprises, 1998. ELDIN François, Le management de la commUnication, 1998. GUILLET de MONTHOUX Pierre, Efthétique du management, 1998. Les acteur.f de l'innovation et l'entreprise, France - Europe - Japon, 1998.
@ L'Harmattan, ISBN:

1999 2-7384-7774-7

Sous la direction de

Maurice BASLE, Robert DELORME Jean-Louis LEMOIGNE et Bernard PAULRE

APPROCHES EVOLUTIONNISTES DE LA FIRME ET DE L'INDUSTRIE
Théories et analyses empiriques

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

SOMMAIRE
Présentation de l'ouvrage. IX

B. PAULRE, Introduction - La théorie évolutionniste de la firme comme programme de recherche XI PREMIERE PARTIE: L'entreprise évolutionniste 1 3 27 45 77 95 97 115 137

B. CORIA T et O. WEINSTEIN, Sur la théorie évolutionniste de la firme A. RALLET, Ombres et lumières de la théorie évolutionniste R. DURAND et B. QUELIN, Contribution de la théorie des ressources à une théorie évolutionniste de la firme F. MUNIER, L'entreprise fondée sur les compétences! Définitions et axiomatique. DEUXIEME PARTIE: organisationnelles Evolutionnisme et structures

Y. LERAY, Théories de la contingence et évolution des structures d'entreprises. P. BOUVIER-PATRON, Coordination et réduction d'incertitude TROISIEME PARTIE: L'apprentissage

B. GUILHON et P. HUARD, La firme évolutionniste comme espace cognitif. 139 N. LAZARIC, Routines et apprentissage dans la théorie évolutionniste.. 165 C. TANGUY, La modification des routines organisationnelles 189 B. JULLIEN, Relativiser le statut de la rupture dans la théorie évolutionniste 207

VII

QUATRIE ME PARTIE: Approche évolutionniste du secteur et de l'espace

229

L. LE DORTZ, Enigmes schumpetériennes et dynamique évolutionniste des industries. 231 O. BOUBA-OLGA, Dynamiques industrielles et dynamiques spatiales. 259 P. MOATI, Méthodologie d'analyse de secteur 279
CINQUIEME PARTIE: néo-institutionnalisme Evolutionnisme et 303

F. LOTTER, Eléments de dynamique transactionnelle 305 C. DEFEUILLEY et M. VAHABI, Coûts de transaction et théorie évolutionniste de la firme 327 A. HAMDOUCH, Les frontières fonctionnelles de l'entreprise. 347

VIII

PRESENTATION

DE L'OUVRAGE

Les contributions rassemblées dans cet ouvrage sont toutes issues d'un colloque sur l'Evolutionnisme contemporain qui s'est tenu à la Sorbonne, en septembre 1996, organisé par l'U.R.A. M.E.T.I.S: de l'Université de Paris 1. Il accompagne ainsi deux autres publications tirées du même colloque: le numéro spécial d'Economie appliquée (nO 3 de 1997) rassemblant les contributions consacrées à l'évolutionnis~ me globalement, et un numéro hors-série de la revue Economies et sociétés (nO 1 de 1999) dans lequel on trouve les contribu~ tions de caractère plus épistémologique ou d'histoire de la pensée Les textes originaux ont tous fait l'objet de révisions. Ce travail postérieur au colloque explique pour une part l'unité et la cohérence de cet ouvrage. Nous regrettons cependant que certains participants au colloque n'aient pu, pour des raisons matérielles, participer à cet ouvrage collectif. Nous remercions vivement l'ensemble des auteurs qui ont accepté de revoir leur texte d'origine et le délai de publication qui en résultait. Nous remercions également le Conseil scienti~
fique de l'Université de Paris I

- Panthéon

Sorbonne

qui, par

son soutien financier, a rendu possible cette opération.
Maurice BASLE, Robert DELORME Jean~Louis LEMOIGNE et Bernard PAULRE

.

Devenue depuis l'U.M.R. du C.N.R.S. n° 8595, M.A.T.I.S.S.E.

(Modélisations Appliquées, Trajectoires Institutionnelles, Stratégies SocioEconomiques)

IX

LA THEORIE EVOLUTIONNISTE DE LA FIRME COMME PROGRAMME DE RECHERCHE
Introduction et présentation de l'ouvrage
Bernard PAULRE LSY.S. - MATISSE U.M.R. n° 8595, Université de Paris I

- C.N.R.S.

INTRODUCTION L'ouvrage que le lecteur découvre présente une double originalité. D'abord celle d'être entièrement consacré à ce que nous pouvons appeler, pour faire court, l'approche évolutionniste de l'économie industrielle. Ensuite, celle d'apporter un éclairage assez ample qui consiste, d'un côté, à introduire des éléments de critiques et, de l'autre, à mettre en relation l'approche évolutionniste avec d'autres démarches (la théorie des ressources, l'approche néo-institutionnaliste). C'est dire que la théorie évolutionniste de la firme et de l'industrie est ici considérée, globalement, ni comme pleinement s~tisfaisante, ni comme totalement achevée. Il s'agit donc d'un ouvrage dans lequel on discute de la nature, de la portée et de l'intérêt de celle-ci en même temps qu'on en suggère un certain nombre de perfectionnements ou de compléments. Conformément au projet évolutionniste pris dans son ensemble, qui est de construire une théorie du changement technoéconomique dans les sociétés contemporaines, l'entreprise est ici abordée essentiellement dans sa fonction cognitive et d'apprentissage. Selon les évolutionnistes, l'entreprise est ainsi une organisation qui accumule et retient des connaissances, qui apprend, qui décide en majeure partie de façon routinière mais qui s'engage aussi dans des activités d'imitation et dans des dépenses de R&D dont les résultats sont foncièrement aléatoires, qui soumet ses produits à l'activité sélective de l'environnement à laquelle elle contribue d'ailleurs en partie. Pour présenter cet ouvrage et les contributions qui le composent, nous allons aborder successivement deux questions. La XI

première concerne la théorie évolutionniste de la firme telle qu'elle est présentée et traitée dans l'ouvrage: En quoi consistet-elle ? Quelles en sont les limites? La seconde consiste à s'interroger sur le point de vue à partir duquel nous pouvons porter un jugement et évaluer l'approche évolutionniste de l'entreprise: Pourquoi une théorie évolutionniste de la firme? Pour quoi faire? Pour répondre à quelles questions?
I - LA THEORIE EVOLUTIONNISTE PROJET OU REALITE ACTUELLE? DE LA FIRME:

L'approche évolutionniste de la firme, comme l'évolutionnisme contemporain dans son ensemble, est plus facile à caractériser "négativement", c'est-à-dire par ses oppositions au paradigme dominant que positivement, c'est-à-dire par ses traits distinctifs ou constitutifs, et la nature de la représentation de la firme à laquelle elle conduit. C'est pour cette raison qu'il peut paraître préférable de raisonner en terme d'approche et d'utiliser avec prudence l'expression de "théorie de la firme" sauf, bien sûr, à convenir que par théorie nous désignons un style de recherche ou une orientation, et non un ensemble bien délimité et cohérent de propositions. Nous allons revenir sur la conception de l'entreprise- présente dans les deux ouvrages pionniers de l'approche évolutionniste afin d'en souligner l'ambiguité originelle. Puis nous rendrons compte de la façon dont l'entreprise "évolutionniste" est abordée ou caractérisée dans les articles composant cet ouvrage avant de recenser les limites de l'approche évolutionniste de la firme et d'en souligner le caractère fragmentaire ou inachevé. L1 L'ambiguïté initiale de l'approche évolutionniste de la firme Les relations entre la théorie évolutionniste et la théorie de la firme peuvent être considérées comme ambiguës. En effet, si l'on s'en tient aux deux ouvrages pionniers, celui de R. Nelson et S. Winter (1982), et celui de G. Dosi (1984), il n'est pas certain que nous disposions d'une construction correspondant à ce qu'on appelle le plus souvent "théorie de la firme" et à ce que l'on en attend. On peut en effet considérer que R. Nelson et S. Winter referment en quelque sorte la boite noire que les behavoristes avaient eu tant de peine à entrouvrir: - contrairement aux béhavioristes, Nelson et Winter ne s'intéressent absolument pas aux processus de décision. Ils se préoccupent seulement du caractère adaptatif des décisions,

XII

c'est-à-dire au fait de savoir en quoi et pourquoi la décision à venir sera ou non identique à la décision passée. La mise en relation des contenus importe plus que le processus de décision. Leur univers relève d'une vision cybernétique du type de celle développée par Ashby (1952) plus que d'une vision systémique à la Simon ou à la Cyert et March, même s'il existe une filiation entre ces derniers et leur approche. R. Nelson et S. Winter n'ont pas une conception délibérative de la décision (sur ce point cf. Mangolte, 1998). Ils ne simulent pas des systèmes de décision comme le firent R. Cyert et J. G. March. Faisant l'hypothèse d'une "trêve" organisationnelle, ils ne prennent aucunement en compte les processus politiques internes aux organisations et les négociations entre membres de l'organisation ou entre coalitions. La rationalité "évolutionniste" est impliquée davantage par l'histoire) que par les processus décisionnels. La rationalité des décisions en leur contenu importe plus que le fait de savoir comment fonctionne l'entreprise et quels sont les comportements intra-organisationnels. Certes, R. Nelson et S. Winter ont insisté sur la notion de routine, mais outre le fait qu'il ne s'agit pas là de quelque chose d'original, on ne peut justifier l'existence d'une théorie de la firme sur cette seule base. En fait, si on en reste là, il n'y a pas de véritable théorie. du comportement de la firme (sauf à considérer que la référence à l'histoire passée de l'entreprise constitue par elle même une explication théorique). On ne peut imputer la nature des décisions (leur contenu) à des facteurs internes. Il y a seulement une théorie de la firme comme système adaptatif. Il n'y a pas de théorie du fonctionnement de l'entreprise, hormis une certaine représentation des types de routines ou de procédures (comme les heuristiques par exemple) à l'oeuvre dans les organisations. Certes, dans les chapitres où sont présentés des modèles2, nous trouvons une représentation théorique de la firme. Mais il s'agit là en quelque sorte de formes réduites dans lesquelles nous perdons de vue la représentation occupant les chapitres du début de l'ouvrage, et qui nous ramènent à des voies de modélisation relativement traditionnelles à quelques facteurs de comportement près3.

I

L'histoiredont il s'agitest celle des expériencespassées et de la trajectoirede

l'entreprise. Il ne s'agit ni de l'histoire "sociale" de l'entreprise ou de l'histoire économique et sociale du secteur ou du pays dans lequel elle se trouve. 2 Dans les chapitres 12 à 14 de l'ouvrage de R. Nelson et S. Winter (1982).
3

En substance: recherchedu profit mais sans maximisation; fonctionsproba-

bilistes pour représenter les résultats de la R&D ; une fonction d'investissement qui lie le niveau d'investissement au taux de marge de l'entreprise. XIII

- R. Nelson et S. Winter en reviennent à une théorie selon laquelle l'entreprise recherche le profit. Aucune autre motivation n'est suggérée ou évoquée. Dans cet ouvrage au moins, la firme n'a pas de stratégie, elle ne recherche pas un pouvoir de marché et, ce qui est commun avec le béhavioriste, la quête semble provoquée par les problèmes. Autrement dit, la firme est plus réactive que pro-active. Si l'on se reporte au modèle de simulation développé dans le chapitre 12 de leur ouvrage, l'entreprise "représentative,,4 est animée par la recherche de profit et se comporte sommairement comme une firme oligopolistique à la Cournot. Si l'on retient l'idée de l'existence d'une certaine "théorie" de l'entreprise dans l'ouvrage de R. Nelson et S. Winter, cela ne peut désigner en fait qu'un ensemble de propositions décrivant la façon dont on doit se représenter l'origine du comportement de la firme, la façon dont son système de décision évolue, complété par quelques modèles simples traduisant sous forme d'équations certaines conséquences de cette vision pour une analyse de la co-évolution de la structure d'une industrie et des techniques. Pour l'essentiel, les éléments de la vision évolutionniste explicitement présents dans les modèles présentés sont ceux relatifs au changement de procédés (c'est-à-dire aux gains de productivité) et représentés par des fonctions probabilistes (cf. par exemple, le texte de O. Bouba-Olga dans cet ouvrage). La conception de l'entreprise qu'utilise G. Dosi dans son ouvrage de 1984 n'est pas néo-classique et celui-ci souligne avec insistance l'existence de degrés de libertés qui font qu'ont ne peut déterminer les choix qu'opère la firme uniquement à partir d'une certaine définition de son environnement et une fonctionobjectif. Il manifeste cependant une certaine réticence à recourir il une conception béhavioriste et ne semble pas se satisfaire de la représentation utilisée par R. Nelson et S. Winter. En effet, concevoir l'entreprise comme un système adaptatif dont le comportement présent est le résultat de l'ensemble de son histoire passée ne permet de faire aucune prédiction (sauf à reconstituer ou à simuler toute l'histoire i. C'est pourquoi il s'engage dans une approche consistant à proposer un "modèle structurel faible". Celle-ci repose sur l'idée que "la connaissance jointe de conditions structurelles et de quelques règles fondamentales de
4 Le mot "représentatif' n'est pas pris ici dans son sens Marshallien mais dans le sens de modèle générique. S cf. le chapitre 3 de G. Dosi (1984). Celui-ci observe que pour connaître la relation entre les variables d'état et les performances "on doit, dans les modèles à la Nelson-Winter, connaître toute l'histoire du comportement de l'industrie". XIV

comportement (non déduites des premières) permet d'analyser de façon approximative les performances et les lignes directrices du changement" (1984, p. 109). La représentation retenue consiste à associer quelques règles de comportement basées sur la théorie du prix limite, un comportement d'imitation, une courbe d'expérience de type B.C.G. et un ensemble d'hypothèses sur les comportements d'innovation.... La théorie présentée permet alors de lier le changement technique, le rythme d'innovation et les changements dans les positions asymétriques des firmes, compte tenu d'un ensemble de paramètres. Là encore, on doit observer un certain décalage entre l'ensemble des hypothèses ou des principes de représentation de l'entreprise qui fondent la théorie (exposés dans le chapitre 1 de l'ouvrage de 1984), et la nature du modèle (in chapitre 3) qui, pour des raisons d'opérationalité évidentes et naturelles, doit composer avec un mode de représentation privilégiant les variables micro-économiques habituelles (les fonctions de coût, les élasticités de la demande, les fonctions de prix, les élasticités d'apprentissage...) et la nécessité de spécifier les comportements en termes d'équations. Les premiers travaux évolutionnistes sont ainsi essentiellement de nature méso-économique et cela a manifestement, pour ce courant, les mêmes conséquences que pour l'approche standard. Autrement dit, la conception de la firme utilisée semble avoir un caractère foncièrement instrumental à l'égard d'une réflexion qui vise surtout, au moins dans ces ouvrages pionniers, à spécifier les conditions d'évolution du secteur et de la co-évolution de la technologie et des structures industrielles. On trouve dans la quatrième partie de cet ouvrage quelques contributions qui prolongent ou mettent en perspective, de faç-ons très différentes, cette approche, et privilégient le niveau d'analyse sectoriel. L. Le Dortz s'interroge sur la filiation schumpéterienne de l'approche évolutionniste de la dynamique sectorielle. O. Bouba-Olga traite de l'extension spatiale de l'approche évolutionniste sectorielle (essentiellement celle de R. Nelson et S. Winter). Quant à P. Moati, il se place en posture d'analyste de secteur et identifie les perfectionnements ou le renouvellement méthodologique que l'approche évolutionniste permet, dans un domaine de l'économie appliquée largement dominé par le fameux paradigme S-C-P. Si l'on peut parler d'une théorie évolutionniste de la firme, c'est par conséquent, selon nous, davantage en référence aux analyses postérieures aux ouvrages du début des années quatrevingt, que pour viser les approches de l'entreprise développées dans ceux-ci. Nous faisons plus précisément allusion: (i) aux

xv

analyses que l'on trouve dans l'ouvrage édité par G. Dosi et alii en 1988, (ii) à l'ouvrage collectif édité par D. J. Teece en 1987 et dans lequel on trouve, entre autres, un article de S. Winter qui réhabilite le point de vue stratégique fortement minoré dans l'ouvrage de 1982, (iii) à l'ouvrage édité par Coombs, Saviotti et Walsh en 1992 qui, sans être spécifiquement évolutionniste constitue une très intéressante mise en relation des courants contemporains d'analyse de la firme, (iv) à la série d'articles publiés par G. Dosi, D. Teece, S. Winter et alii sur la cohérence et les stratégies de la firme, (v) à l'article de 1992 dans lequel A. Chandler se rallie à l'approche évolutionniste et, (vi) à un ensemble de contributions variées publiées pour la plupart sous forme d'articles et traitant de l'entreprise comme lieu ou comme système d'apprentissage ou, plus généralement, comme organisation cognitive (par exemple: E. Zuscovitch, 1993 ; M. Willinger et E. Zuscovitch, 1996 ; N. Lazaric et C. Divry, 1998 ; B. Guilhon, 1993). C'est à partir de cette deuxième vague d'écrits, pour la plupart publiés entre 1988 et 1993, que les économistes évolutionnistes semblent manifester véritablement le souci de construire une représentation de l'entreprise qui permette de mettre en relation une théorie de son comportement avec une analyse de ses structures ou de ses modes de fonctionnement, et avec la sélection ou la concurrence externe. C'est en effet dans la perspective d'une compréhension de la relation entre fonctionnement interne, comportement et environnement de sélection qu'il faut se situer afin de progresser dans la voie de la constitution d'une théorie de l'entreprise d'inspiration évolutionniste. L'intérêt des contributions à ce volume est, d'une part, de reprendre et nourrir la réflexion sur ces différents thèmes et, d'autre part, de suggérer quelques lignes de critiques. 1.2 - Comment caractérise-t-on l'approche évolutionniste de la firme? Il est intéressant de se pencher sur les contributions composant ce volume afin de relever ce qui, selon les auteurs, constitue la caractéristique spécifique de l'entreprise dans l'approche évolutionniste. Nous aborderons ensuite la question de la définition de la notion de théorie évolutionniste de la firme.

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Les traits caractéristiques de la firme "évolutionniste". Première revue des contributions à ce volume. B. Coriat et O. Weinstein observent que la théorie évolutionniste de la firme se structure essentiellement autour de deux dimensions (cf. p. 15) : (i) la dimension cognitive et résolutoire d'une part (c'est-à-dire les processus d'apprentissage, d'accumulation de compétences individuelles et collectives), (ii) l'hétérogénéité ou la variété des comportements et des formes d'entreprises d'autre part. Selon eux, la firme évolutionniste est essentiellement analysable comme un "nœud de compétences" (p. 7), ce qui résume bien, au fond, la nature de l'entreprise telle que l'abordent les évolutionnistes. Il n'est donc pas étonnant d'observer que dans la majorité des contributions ici rassemblées, les compétences sont considérées comme le concept clé ou comme l'élément unificateur de la représentation de l'entreprise. Ainsi, la place centrale des compétences est soulignée par R. Durand et B. Quelin qui, à partir de là, considèrent comme nécessaire d'associer l'approche évolutionniste et la théorie des ressources (cf. ci-dessous). Selon F. Munier, la nature de la firme évolutionniste se définit par les compétences et "son existence est expliquée par le fait qu'elle apporte des solutions à des problèmes. Elle se substitue au marché dans la mesure où celuici ne peut apporter des procédures de résolution adaptées" (p. 87). C. Tanguy retient aussi l'idée que l'approche évolutionniste définit l'entreprise "comme un ensemble de routines organisationnelles" (p. 191). et "se caractérise ainsi par l'importance qu'elle accorde au processus d'élaboration des compétences" (p. 191). Selon C. Defeuilley et M. Vahabi, " les unités de base [de la théorie évolutionniste de la firme] sont les compétences et les routines organisationnelles... La firme est considérée comme un ensemble de compétences et de qualifications" (p. 338). P. Moati est encore plus direct en écrivant que "les compétences définissent un espace de stratégies possibles, duquel sont issus les comportements effectifs de l'entreprise" (p. 289). L. Le Dortz observe à propos de l'approche évolutionniste que, "Au niveau de la firme, l'accent est porté sur les compétences, ce qui donne à la fois des fondements micro-économiques aux situations de renforcement des positions au cours du temps, mais aussi d'inertie organisationnelle, versant positif et négatif des phénomènes de dépendance du sentier" (p. 247). Ce qui revient à dire que les compétences assurent et portent en quelque sorte la continuité de l'identité et des capacités productives de l'entreprise. Elles sont le trait d'union entre le passé et

XVII

l'évolution future de la firme. Nous rejoignons ici la discussion engagée par S. Winter sur les connaissances et les compétences comme variable d'état de l'entreprise (au sens strict de la théorie des systèmes dynamiques) (cf. S. Winter in D. J. Teece ed., 1987). .. Dans son article consacré à ce que nous pouvons considérer comme une approche évolutionnaire de l'économie des coûts de transaction (cf. ci-dessous) et dans une perspective plutôt critique, F. Lotter semble privilégier elle aussi "l'approche plus 'technologique' de la firme comme ensemble de compétences". En fait, si l'on reconnaît que l'une des caractéristiques majeures de l'approche évolutionniste de la firme est de proposer une approche dynamique, il n'est pas étonnant de constater que d'autres auteurs préfèrent mettre en avant l'apprentissafie qui est la dimension ou la part dynamique des compétences. Ainsi, B. Gulhon et P. Huard écrivent que la firme évolutionniste est un "espace cognitif" et, surtout, un dispositif d'apprentissage (p. 144). Le phénomène d'apprentissage est également au centre de la contribution de C. Tanguy mais c'est la question originale du déclenchement de l'apprentissage qui est privilégiée. A la suite de la présentation de B. Coriat et O. Weinstein de 1995, Y. Leray présente la "firme évolutionniste [comme un] lieu d'apprentissage et de routines" (p. 98). Même s'ils lui reconnaissent un rôle clé dans ce contexte, quelques autres contributeurs ne privilégient pas particulièrement l'apprentissage, et soulignent plus globalement la dynamisation de la théorie de l'entreprise que vise l'approche évolutionniste. Pour C. Defeuilley et M. Vahabi, "la théorie évolutionniste de la firme traite de l'incertitude structurelle et non paramétrique ; elle intègre les phénomènes d'apprentissage, de n-ouveauté et d'innovation dans une acception élargie" (p. 333). A. Hamdouch souligne aussi cet aspect dynamique et "une conception de la firme et des phénomènes économiques en général dans laquelle l'histoire, les institutions et les interdépendances temporelles jouent un rôle fondamental" (p. 349). La dimension dynamique est peut-être soulignée plus fortement encore lorsque l'on insiste, implicitement ou explicitement, sur les phénomènes de dépendance au sentier et sur l'idée d'une histoire "pleine" ou encore de ce que G. Gaston-Granger présentait comme les "temporalités historiques". Ainsi, à pro-

6

Les évolutionnistes distinguent d'ailleurs les compétences statiques et les
dynamiques (compétences à apprendre par exemple).

compétences

XVIII

pos de la théorie évolutionniste, et dans un texte qui porte essentiellement sur la question de l'analyse économique du changement, A. Rallet observe "qu'on ne peut comprendre les structures technologiques ou organisationnelles en dehors du mouvement qui les a formées et les déforme. On se dégage ainsi de tout fonctionnalisme... " (p. 32). B. lullien insiste également sur cette dimension dynamique mais en privilégiant les temporalités stochastiques: "... le cadre d'analyse évolutionniste fait de la technologie, telle qu'elle apparaît 'au bout du chemin', le produit d'un processus interactif non déterministe" (p. 210). Bref, on retrouve en plusieurs occasions dans cet ouvrage, des illustrations de l'une des idées directrices centrales de l'évolutionnisme contemporain qui consiste à tenir compte du rôle de l'histoire. "L'histoire compte" soulignent les évolutionnistes. Encore s'agit-il de s'entendre sur ce qu'on appelle "histoire" dans cet aphorisme... La deuxième dimension de l'approche évolutionniste de la firme soulignée par B. Coriat et O. Weinstein concerne l'hétérogénéité. Là encore, il n'y a rien d'étonnant à ce que cet aspect soit mis en avant et privilégié par certains auteurs. Par P. Moati d'abord, qui écrit que "la spécificité de l'approche évolutionniste nous semble résider dans l'accent qui est mis sur la dynamique qui naît de la confrontation d'agents hétérogènes aux pressions de leur environnement" (p. 286). Par ailleurs, selon O. BoubaOlga, c'est sur la notion d'hétérogénéité que "l'approche évolutionniste fonde l'analyse des dynamiques globales" (p. 259). A. Rallet estime que "plus novatrice est l'hypothèse d'hétérogénéité qui est à mettre au compte de la référence biologique. Elle constitue un apport singulier de l'évolutionnisme car l'hypothèse d'hétérogénéité y est poussée très loin". Si bien que "l'on peut parler d'hétérogénéité radicale", formulation qu'A. Rallet juge préférable à celle d'ultra-individualisme introduite par B. Coriat et O. Weinstein dans leur ouvrage de 1995 (p. 33). Le caractère hétérogène des comportements peut cependant être considéré comme un trait dual du principe de rationalité limitée et de non-maximisation. L'existence de comportements hétérogènes s'explique par la relative flexibilité de l'environnement et l'absence d'une rationalité complète. "Le processus de sélection n'aboutit pas forcément à l'adoption d'un comportement maximisateur. Deux mécanismes peuvent conduire à des résultats différents: l'environnement n'est pas statique [et] l'histoire doit être prise en compte... Il y a peu de chances que les différents comportements et les multiples anticipations convergent pour sélectionner un comportement unique (et quasi-

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optimal). les agents font face à l'incertitude et à la nouveauté" écrivent C. Defeuilley et M. Vahabi (pp. 330-331). La rationalité limitée ou, plus généralement, la nonmaximisation constitue donc également l'un des éléments clés de l'approche évolutionniste que privilégient certains auteurs. Ainsi N. Lazaric rapproche la conception évolutionniste de l'apprentissage des approches plus formelles telles que la conception bayesienne pour en souligner la spécificité. Elle note que" Cet apprentissage évolutionniste exploite pleinement les conséquences de la rationalité limitée... "(p. 171). Finalement, les quatre concepts clés évoqués: les compétences, l'apprentissage, l'hétérogénéité et la rationalité limitée ont un certain caractère implicatif mutuel et forment système. Dans un environnement en changement quasi-permanent, les agents ne sont pas contraints à adopter des comportements ultra-rationnels instantanément, leurs comportements sont donc naturellement différenciés, ils agissent sur la base de leurs habitudes c'est-à-dire de leurs compétences, connaissances ou savoirs acquis, s'adaptant à des situations nouvelles par apprentissage, imitation ou R&D.
L'inachèvement de la théorie évolutionniste

On ne peut manquer de s'interroger sur la possibilité d'une définition ou d'une caractérisation synthétique de l'entreprise telle que la conçoivent les évolutionnistes. Il nous semble cependant que la synthèse est encore compromise car l'approche évolutionniste (en général ou à propos de l'entreprise) n'a pas fait son unité ou, du moins, ne fait pas encore ressortir une conception dominante susceptible de rallier au moins une partie de la communauté. De façon globale, selon A. Rallet, la théorie évolutionniste est une "idéologie scientifique ouvrant la voie à un objet de connaissance permanent -le changement- mais de laquelle émergent des propositions théoriques fécondes mais encore inabouties" (p. 27). Il regrette l'usage des métaphores biologiques (p. 30). Il compare la "maison évolutionniste à un vaste chantier, productif. .. mais à la géométrie encore incertaine" (p. 41). Le thème de l'inachèvement ou de la l'hétérogénéité du courant est abordé par plusieurs autres auteurs. R. Durand et B. Quelin observent que, "à la différence du paradigme dominant, [l'approche évolutionniste] ne dispose pas encore d'une théorie robuste de la firme" (p. 52). Ils notent que "l'objet d'étude est plus volontiers le niveau du marché" (p. 53), et que le paradigme évolutionniste n'est pas encore stabilisé (p. 54). F. Munier

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reprend l'affirmation de P. Cohendet : "la théorie évolutionniste de la firme est en devenir" (p. 88). P. Bouvier-Patron observe que "la théorie évolutionniste est inachevée ce qui, loin d'être un handicap, est aussi et surtout le signe qu'il s'agit du lieu où l'on peut se poser des questions" (p. 117). Pour N. Lazaric, "la théorie évolutionniste n'est pas, en fait, un ensemble homogène et chaque auteur explore une voie particulière" (p. 175). P. Moati s'inscrit dans une perspective différente mais sa conclusion est analogue: "Dans l'état actuel de son développement, l'approche évolutionniste n'est pas encore en mesure de proposer une méthodologie complète pour l'analyse de secteur. Les concepts proposés souffrent parfois d'un manque de précision et d'un faible caractère opératoire (notion de compétence)..." (p. 299).
La théorie évolutionniste recherche de la firme comme programme de

Nous proposons de retenir que l'expression "théorie évolutionniste de la firme" désigne un ensemble de propositions analytiques relatives au comportement et/ou au mode de fonctionnement de l'entreprise destinées à améliorer la représentation ou la compréhension des processus d'évolution technoéconomique soit au niveau micro-économique, soit aux niveaux méso et macro-économique. La particularité de ce champ est de retenir une vision plutôt adaptative des comportements ou des décisions, de privilégier un principe de rationalité limitée et non substantive, de mettre l'accent sur la dimension cognitive, les phénomènes de sélection, sur la production de nouveaux comportements (phénomènes d'apprentissage..) et sur leur hétérogénéité foncière. L'orientation générale consiste à articuler une représentation de l'entreprise comme système cognitif (c'est-à-dire comme ensemble de programmes et d'actifs) avec une conception de la structure industrielle comme un ensemble d'agents adaptatifs capables d'innover et soumis à une pression sélective à laquelle ils contribuent en partie. Il n'y a pas véritablement de théorie évolutionniste spécifiée et intégrée de la firme. L'état de l'art est plutôt fragmenté avec des articulations partielles. Il n'existe pas même de voie de modélisation reconnue comme spécifique. On dispose de modèles simulés (R. Nelson et S. Winter, 1982 ; cf. le texte de O. Bouba-Olga), d'approches plus analytiques (G. Dosi, 1984 p.e.), d'approfondissements conceptuels ou empiriques, systématiques ou partiels... Sans doute peut-on, comme B. Coriat et O.

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Weinstein, suggérer l'existence d'un noyau central de propositions (le "cœur de la conception évolutionniste" écrivent-ils dans leur ouvrage de 1995\ Mais nous voyons pour notre part, dans les concepts ou notions mis en avant, davantage des thèmes ou des orientations de recherche que des concepts constitutifs d'une représentation de l'entreprise qui aurait vocation ou capacité à structurer une théorie. Autrement dit, les notions évoquées n'ont ni la précision, ni le caractère d'opérationalité suffisants pour que la notion de théorie évolutionniste de la firme soit, en son contenu, suffisamment engagée. On discerne bien à ce jour les contours de cette notion mais celle-ci reste encore un peu floue. Nous pensons que la réalisation du potentiel fourni par l'approche évolutionniste de l'économie industrielle va se jouer (i) sur les analyses empiriques et, (ii) sur les modèles spécifiques permettant à la fois d'opérationaliser et de souligner la portée des notions qu'elle privilégie. Pour cette raison, l'approche évolutionniste de la firme doit être explicitement conçue et présentée comme un programme de recherche c'est-à-dire comme une théorie en devenir. Il ne faut pas "verrouiller" ce domaine et laisser entendre qu'en quelque sorte tout serait joué. Chacun des thèmes mis en avant par l'approche évolutionniste offre encore suffisamment de possibilités d'infléchissement, de modalités d'application ou d'interprétation et de nuances pour que cette "théorie" progresse et évolue ellemême sensiblement. Il faut de toutes façons reconnaître que la nature du programme de recherche et son degré de structuration sont tels que l'on ne peut que se féliciter du progrès considérable accompli en une quinzaine d'années. La théorie économique de l'entreprise8 était un peu éteinte depuis les modèles de croissance des années soixante. Le courant évolutionniste l'a re-dynamisée et lui a fait découvrir (ou re-découvrir) des enjeux et des thèmes sur lesquels les efforts peuvent se concentrer.

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Ils attribuentune fonction référentiellecentrale à l'article de Dosi, Teece et

Winter de 1990. 8 Selon nous, une théorie économique de l'entreprise doit se présenter, en premier lieu, comme une théorie de son comportement économique. Elle doit donc se distinguer par sa capacité à expliquer ses décisions économiques majeures: investissement, stratégie, prix, croissance...

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1.3 - Les limites et les difficultés de l'approche évolutionniste de la firme Les diverses contributions ici rassemblées présentent l'intérêt de formuler et de s'appuyer, pour fonder leur propre développement, sur l'énoncé d'un certain nombre de critiques de l'approche évolutionniste de la firme (c'est-à-dire des notions et des orientations proposées par les auteurs les plus représentatifs). Elles permettent donc de confectionner un inventaire des limites qu'un certain nombre d'auteurs, accueillant de façon plutôt favorable l'évolutionnisme, jugent significatives. Ainsi, dans un article sans concessions et, pour cette raison, très instructif, A. Rallet commence par observer que toute théorie du changement doit en articuler deux modalités: les processus cumulatifs ou d'auto-renforcement, de verrouillage qui transcendent les agents d'un côté, les mutations et réorientations radicales de l'autre qui procèdent de la capacité innovatrice et cognitive des agents de l'autre (p. 39). Or cette articulation lui semble insuffisamment réalisée par l'approche évolutionniste. Par ailleurs, la prise en compte du hasard comme élément explicatif gène A. Rallet qui, sur ce point, semble re~oindre le groupe de chercheurs que l'appel au hasard dérange. D'autre part, l'apprentissage lui semble survalorisé (p. 39). La conception évolutionniste de l'apprentissage est également remise en cause par B. Jullien, mais pour un tout autre motif: parce qu'elle consiste à considérer "que ce phénomène crée une contrainte de plus en plus précise qui restreint inéluctablement le champ des opportunités offertes aux firme" (p. 210). En d'autres termes, l'apprentissage "est par nature un phénomène localisé qui interdit l'exploration de l'ensemble des possibilités techniques" (p. 211). Plus globalement, la distinction innovation majeure versus innovation mineure "conduit à ne considérer que l'activité innovatrice à l'intérieur des différents paradigmes... [si bien] que l'approche évolutionniste ne peut appréhender que la restriction du champ des possibles, non son ouverture" (p. 212)10. Les distinctions competence enhancing versus competence destroying ainsi que lock in versus lock

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C'est dans la revue Le Débat qu'eut lieu, en 1980, une polémique fameuse qui mit aux prises R. Thom et I. Prigogine. Les textes d'origine et des contributions nouvelIes ont été éditées dans un ouvrage colIectif (La querelle du déterminisme, 1990). 10 Sur ce point, on peut aussi consulter Paulré (1993) qui développe le même argument quoique sur des bases très différentes.

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out sont également critiquées. La vision évolutionniste en terme de paradigme et de potentiel est remise en cause (p. 226). B. Guilhon et P. Huard observent que la portée de la modélisation cognitive de l'entreprise est en partie "déséquilibrée" c'est-à-dire que les diverses dimensions cognitives ne sont pas prises en compte au même niveau ce qui affecte, selon eux, la structure d'incitations de la firme (p. 157) : (i) la connaissance instrumentale est privilégiée, (ii) les acteurs ont des comportements stratégiques or "pouvoir et connaissance ne sont pas étrangers l'un à l'autre", (Hi) les changements de routines modifient le positionnement stratégique des agents au sein de l'entreprise et peuvent accroître "les inégalités vécues" (p. 159). Plus généralement, les connaissances interprétatives semblent sousestimées (p. 159). La notion de routine est plus particulièrement étudiée par N. Lazaric qui en souligne certaines limites: (i) la conceptualisation des supports de la mémoire "en tant que mécanisme influençant la nature des connaissances", (ii) l'absence de prise en compte des "interactions sociales concourant à la création des routines" (p. 182) ou plus généralement, (iii) l'absence de la dimension politique qui "ne peut être envisagée comme un seul élément contextuel" (p. 183). L'absence de toute dimension conflictuelle est soulignée par la majorité des auteurs ayant contribué à ce volume. Par B. Coriat et O. Weinstein d'abord, qui observent que le contexte dans le cadre duquel la notion de conflit est définie est, chez les évolutionnistes comme chez les béhavioristes, le déroulement du decision-making process (p. 10). Leur démarche, soulignentils, conduit les évolutionnistes "à mettre les conflits entre parenthèses" pour ne les traiter que comme des "dissonances cognitives" (p. 16). Le problème de la trêve (R. Nelson et S. Winter, 1982) est souligné par différents auteurs comme, par exemple, F. Munier (p. 90) qui observe "qu'une approche de la firme fondée sur la compétence doit intégrer la double dimension: cognitive et sociale". De façon analogue, P. Bouvier-Patron écrit que "la théorie évolutionniste semble (pour l'instant) laisser de côté la question des conflits, celle des interactions stratégiques et celle du libre arbitre", ainsi que l'idée d'équilibre (p. 122). Une ligne de critique importante sert de point de départ à la contribution de R. Durand et B. Quelin. Tout en n'en partageant pas la présentation et l'argumentaire, nous pensons qu'ils soulèvent un point qui mérite d'être débattu et est peut être une source d'ambiguïté. Ils observent en effet que l'appel à la sélection externe semble attribuer totalement à l'environnement la définition ou l'émergence des normes de sélection. Or, souli-

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gnent-its, l'approche stratégique suggère que l'entreprise peut modifier les règles du jeu et déplacer les "facteurs clés de succès" (p. 55). Ainsi, "Pour la théorie des ressources, la stratégie est orientée vers des objectifs propres à la firme, alors que pour le courant évolutionniste, le marché est source de sélection" (p. 65). Cela est exact mais doit être nuancé car, comme le souligne à juste titre P. Moati par exemplel\ la pression sélective exercée (en intensité et en contenu) est la conséquence de l'ensemble des comportements des agents (p. 292). Cela avait déjà été relevé par Darwin, mais it faut reconnaître que l'on a souvent tendance à négliger cet effet de feedback entre les comportements et la sélection qu'its contribuent, en partie au moins, à constituer et qui n'est rien d'autre que la notion de concurrence en économie. On oublie souvent que la sélection opérée par "l'environnement" d'une entreprise recouvre, en fait, la pression sélective opérée par l'ensemble de tous les agents dont celle-ci fait partie. Les agents sont à la fois sélectionnés et, d'une certaine façon, "sélectionneurs". Certes, cela ouvre sur la question de la malléabilité de l'environnement, sur le problème de l'évaluation de la capacité d'une firme, par l'innovation technologique ou stratégique à "changer les règles du jeu", et il n'existe pas de réponse générale à cette question. Mais le principe reste admis et au cœur de l'approche évolutonniste, même si cela est parfois oublié. F. Munier regrette également le fait que, selon lui, l'approche évolutionniste "reste indexée à l'existence d'un mécanisme de sélection constitué par l'environnement" (p. 107) L'évolution des structures organisationnelles doit être abordée comme "le résultat d'un jeu de forces entre l'interne et l'externe" d'où la nécessité d'associer une approche centrée sur les "pressions exogènes" et une "perspective mutationniste orientée sur les pression endogènes" (p. 108). Le reproche est ici un peu différent du précédent même s'il en est proche. Cela soulève en effet la question de l'origine des mutations dans une conception darwinienne de la sélectionl2. Il s'agit d'une ambiguïté que l'auteur a raison de souligner, mais qui vise essentiellement les auteurs qui restent proches d'une conception "sélectionniste" et darwinienne de l'évolution industrielle (à commencer par R. Nelson et S. Winter, 1982), et ne peut être imputée à tous les auteurs inspirés par l'évolutionnisme.

" Rappelons l'apport de P. Allen sur ce point (cf. G. Dosi et alii, ]988). 12 Sur ce point cf. B. Paulré (l997a). xxv

On notera au passage que, pour O. Bouba-Olga, "le rapport à l'espace des modèles évolutionnistes semble insatisfaisant pour l'économie régionale" (p. 275). Mais cette critique amène à introduire dans le champ ce que nous avons appelé le troisième "paradigme" de l'évolutionnisme contemporain (B. Paulré, 1995) à savoir celui représenté par P. David et B. Arthur qui traite essentiellement de processus cumulatifs fondés sur des feedbacks positifs. Enfin, une dernière limite importante est soulignée par B. Coriat et O. Weinstein qui relèvent l'incapacité (provisoire ou définitive ?) de l'approche évolutionniste à expliquer la prééminence de la firme capitaliste (pp. 13 et 17). Cette insuffisance semble s'expliquer plus particulièrement par l'absence de la dimension institutionnelle, l'influence de l'approche organisationnelle et le centrage sur les aspects cognitifs (pp. 14-15). On ne peut, selon les auteurs, y remédier simplement en rajoutant des règles d'autorité ou hiérarchiques car "ce sont les mêmes routines qui structurent les dynamiques d'apprentissage et les processus de gestion des conflits" (p. 18). La critique de l'approche évolutionniste peut ainsi, on le constate, se développer à des degrés, à des niveaux ou à partir de types d'exigences multiples. Normalement, la critique suppose que l'on se réfère à un certain nombre d'exigences que la théorie critiquée semble ne pas remplir ou remplir de façon incomplète. Ainsi, une partie des limites peut être identifiée et définie en référence aux réponses normalement attendues d'une théorie de l'entreprise ou d'une théorie du changement. C'est ainsi que procède A. Rallet lorsqu'il commence par identifier ce que doit être une théorie du changement. C'est également la démarche adoptée par B. Coriat et O. Weinstein. Ils partent en effet du principe que toute théorie "complète" de la firme doit fournir des réponses à deux séries de questions: l'une sur sa "constitution interne" en tant que système d'actions coordonnées (d'informations, de savoir-faire et de conflits), et l'autre sur la dynamique d'évolution de l'organisation. Plus généralement, la question posée est celle de savoir ce que l'on attend d'une théorie de l'entreprise, quel en est l'usage ou la fonction attendue. Si l'on veut bien aller encore plus loin, la question qui se pose est celle de savoir si l'on a vraiment besoin d'une théorie de l'entreprise. Nous reviendrons sur ce point important ci-dessous.

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1.4 - Les apports des analyses présentées. Seconde revue des contributions.

Au delà du positionnement et de la critique de l'approche évolutionniste de l'entreprise, les contributions rassemblées dans cet ouvrage se distinguent évidemment par un certain nombre d'approfondissements destinés à enrichir la représentation évolutionniste de la firme et/ou à "corriger" ou pallier certaines de ses insuffisances. Ainsi, par exemple, B. Coriat et O. Weinstein insistent sur la distinction entre information et connaissance, soulignant la différence entre la coordination des informations et celle des connaissances (pp. 8-9). Ils analysent aussi les termes dans lesquels se pose le problème des conflits au sein de l'entreprise pour conclure que dans l'approche évolutionniste les conflits ont pour origine "des incohérences et des désaccords entre les représentations du monde des différents acteurs (p. 10). F. Munier analyse finement les différences entre les notions d'information, de savoir, de savoir-faire ou de connaissance et de compétence. Il discute la définition des compétences proposée par B. Guilhon (p. 80). Il souligne les diffférences entre compétences, compétences foncières ou distinctives et la notion de core capabilities (pp. 82-84). Il en vient à proposer une axiomatique de la compétence (p. 84). Il suggère aussi une revalorisation de la fonction d'entrepreneur sur une base originale (p. 91). P. Bouvier-Patron insiste sur la fonction de réduction d'incertitude qu'ont les dispositifs institutionnels (dont les organisations font partie). Les organisations permettent de stabiliser ou de rationaliser les stratégies individuelles. Ce propos s'inscrit, non délibérément, dans le cadre de l'agenda posé par B. Coriat et O. Weinstein et consistant à souligner la fonction coordinatrice de l'organisation. B. Guilhon et P. Huard proposent une conception de la firme comme learning organization. Si bien que "la firme constitue un environnement de sélection interne [et] doit être considérée comme une institution expérimentale autant que comme un dispositif d'allocation de ressources" (p. 143). A la suite de Blacker, ils énumèrent les cinq lieux dans lesquels se localise la connaissance dans l'entreprise (p. 141). Ils développent une analyse précise des processus d'apprentissage (pp. 144-145). Ils soulignent, dans leur conclusion, le fait que "la firme représente un niveau particulier de phénomènes et d'activités cognitifs qui s'organisent verticalement en systèmes de connaissances instru-

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mentales.. et en systèmes de représentations et d'interprétations" (pp. 160-161). La question du désapprentissage en tant que processus concomitant au changement de l'interprétation des évènements est abordée dans la contribution de C. Tanguy. On peut se demander si le mot est bien choisi car il ne désigne pas "l'oubli de savoirs ou de savoir-faire non pratiqués" mais plutôt (au contraire serions nous tenté d'écrire) le "processus qui permet à un individu ou un groupe d'individus de modifier l'interprétation des évènements" (p. 196). Il désigne donc une re-structuration ou une ré-organisation des connaissances. Si nous comprenons bien C. Tanguy, il y a désapprentissage dans la mesure où l'on s'éloigne du "paradigme" d'interprétation actuel. Il nous semble que l'aspect "majorant" de cette activité (au sens de J. Piaget) est mal rendu par un mot qui a un sens négatif et qui connote l'idée d'effacement. Le rôle de ce désapprentissage dans l'innovation et le changement sont soulignés. Cette contribution peut être rapprochée de celles de A. Rallet et de B. Jullien. C'est en effet un thème voisin qu'étudie B. Jullien quoique se situant dans une perspective très différente. C'est le statut de la rupture qui est questionné et l'auteur établit lui-même le lien avec la distinction introduite par A. Rallet lors du colloque entre le changement-évolution et le changement-mutation. Il cherche à proposer un cadre d'analyse permettant cette intégration et qui, par conséquent, "ne postule pas l'existence de discontinuités ou ruptures" c'est-à-dire ne présume pas "l'ampleur des modifications" (p. 209). C'est pourquoi l'auteur développe une critique de l'apprentissage. S'inspirant autant des analyses de Saviotti que de l'approche auto-organisationnelle, l'auteur retient l'idée que "les organisations sont comme des lieux d'interprétation où des faits sont dotés de significations investies dans des processus de construction collective" (p. 221). Dès lors, la rationalité de l'organisation doit être comprise comme l'expression de la façon dont des conflits d'interprétation ou des dissonances cognitives se résolvent. La fabrication des savoirs révèle davantage les quêtes engendrées ou impulsées par des conflits et des négociations en cours, que comme un résultat d'apprentissage issu de la pratique. "Reconnaître le caractère insoluble des conflits amène à considérer que les conflits d'interprétation qu'ils font naître sont à l'origine de la création d'information et de nouveauté" (p. 224). Au travers de l'apprentissage, les agents ne se limitent pas à améliorer leurs pratiques ou leurs catégories cognitives; ils "créent aussi de nouvelles catégories au gré d'un processus de redéfinition de leur environnement" (p. 226).

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Plus globalement, le groupe de ces trois articles (A. Rallet, B. Jullien et C. Tanguy) constitue une incitation forte à approfondir la réflexion sur ce que nous pourrions appeler "la continuité dans le changement" et sur une conception des innovations comme des transformations cognitivement majoratrices consistant à intégrer les savoirs anciens dans des savoirs nouveaux plus efficaces, plus complexes ou mieux intégrés. Cette orientation peut être mise en relation avec une vision autoorganisatrice (mais dans un sens différent de celui prôné par H. Atlan et dont B. Jullien critique l'usage). La contribution de N. Lazaric est également consacrée à l'apprentissage mais s'inscrit globalement dans une logique très différente de celles que nous venons d'évoquer. D'abord parce qu'elle livre une analyse approfondie de la notion de routine. Ensuite parce qu'elle rapproche la conception évolutionniste de l'apprentissage de la conception bayésienne. Sur le premier point, nous retiendrons son souci d'articuler les mécanismes sociaux et politiques avec les processus de genèse et d'évolution des routines. Elle observe ainsi que "la confiance joue un rôle clé pour cristalliser des anticipations croisées sur des partenaires en transformant progressivement des croyances individuelles en procédures organisationnelles..." (p. 182). Sur le second, nous observerons tout l'intérêt qu'il y a, ne serait-ce que pour des raisons épistémologiques, à procéder à ce type de mise en relation. On doit pouvoir aller plus loin dans cette direction. Un certain nombre de psychologues français, souvent dans la mouvance de J. Piaget, ont en effet étudié l'apprentissage individuel à partir de schémas probabilistes et, souvent, de schémas d'urnes (l'ume de Polya entre autres). Lorsque l'on sait que l'école piagétienne s'inscrit dans une perspective dynamique et constructiviste analogue, dans son domaine, a ce que tentent, selon nous, de faire les évolutionnistes contemporains en économie, ce type de rapprochement ne peut être qu'instructif. L'analyse sectorielle d'inspiration évolutionniste est égaIement abordée dans ce volume, comme cela a déjà été relevé, dans trois contributions. La première, signée par L. Le Dortz, vise à interpréter la dynamique d'une industrie sur une base schumpéterienne et à s'interroger, en quelque sorte, sur la légitimité de la filiation schumpéterienne du courant évolutionniste contemporain.. L'auteur explicite ainsi trois conjectures et trois énigmes que l'application du cadre d'analyse schumpétérien fait ressortir. Il est conduit à situer précisément l'approche évolutionniste des industries par rapport au cadre d'analyse schumpétérien, et à préciser la nature des réponses que le cadre évolutionniste permet de fournir aux énigmes précédemment

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recensées. Il observe que le concept de compétence permet de "donner des fondements micro-économiques aux processus de création, diffusion, sélection des innovations. O. Bouba-Olga présente l'originalité de développer une analyse évolutionniste spatiale. Il présente une typologie des modèles évolutionnistes spatialisés: Arthur, Moati, Dalle et Axelrod par exemple (p. 261). Il éclaire cette analyse à partir de la distinction des hypothèses relatives à l'homogénéité des règles de comportement et des préférences. Il distingue ensuite deux formes de spatialisation: une spatialisation géonomique (consistant à poser l'existence de zones distinctes) et une spatialisation économique. Il conclut au caractère insatisfaisant du rapport à l'espace des modèles évolutionnistes (p. 275). P. Moati propose une méthodologie d'analyse sectorielle inspirée par l'approche évolutionniste. Tout en rappelant les critiques énoncées à l'encontre de ce qu'on appelle couramment le paradigme S-C-P, il observe que celui-ci "demeure d'une grande utilité pratique comme cadre pour la réalisation d'études de secteur" (p. 282). Il faut retenir, avec Moati, que, "en mettant en œuvre des comportements d'adaptation, les entreprises font évoluer la configuration du système: la hiérarchie des positions compétitives se modifie et le régime de concurrence est altéré. .." (p. 291). Ce point est à rapprocher des analyses stratégiques de la firme et de certains aspects de la contribution de R. Durand et B. Quelin. 1.5 - Les relations de l'approche évolutionniste avec les courants voisins. Suite de la seconde revue. Très globalement, la démarche mise en œuvre par le courant évolutionniste, comme par d'autres courants d'analyse, consiste à associer dialectiquement différenciation des problèmes et mises en relation. La différenciation se manifeste dans l'approfondissement du comportement ou de l'évolution d'une catégorie d'agent, d'un aspect ou d'un type de problème. Les mises en relation consistent à étudier l'apport de l'approche évolutionniste en la rapprochant de courants d'analyse ou de théories poursuivant des objectifs similaires. Elles peuvent consister aussi à tenter des hybridations, c'est-à-dire à intégrer par exemple dans l'approche évolutionniste des éléments d'analyse extérieurs à moins qu'il ne s'agisse de faire l'inverse. Ces associations sont pour partie internes à l'approche évolutionniste lorsqu'il s'agit d'articuler ou de mettre en relation tel "modèle" évolutionniste de la firme avec d'autres aspects de l'approche évolutionniste. Elles sont pour partie transversales ou inter-dis-

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ciplinaires lorsqu'il s'agit de mettre en relation le modèle évolutionniste de la firme avec des approches issues d'autres courants de l'analyse économique ou de disciplines proches: sciences de gestion, sociologie des organisations etc. Se pose alors la question de savoir s'il s'agit de concilier des approches ou si l'une d'entre elles ne va pas assimiler l'autre. Un exemple d'hybridation développé dans cet ouvrage est fourni par la contribution de R. Durand et de B. Quelin. Il s'agit de la mise en relation de la théorie des ressources et de l'approche évolutionniste de la firme. La théorie des ressources est issue pour l'essentiel de la théorie de la stratégie des firmes. Or on sait que les relations entre l'analyse stratégique et l'approche évolutionniste se sont beaucoup transformées au fil des années. Au départ l'approche évolutionniste de la firme ignore et ne souhaite pas intégrer la dimension stratégique. Puis l'on observe un certain revirement13 avant que, de façon répétée, une série d'articles associant G. Dosi, D. Teece, S. Winter, P. Rumelt... traite précisément de l'éclairage que peut fournir l'approche évolutionniste en terme de compétence à l'analyse stratégique de la firme. Il est alors intéressant d'observer la convergence entre, d'un côté, la théorie des ressources et, de l'autre, l'approche évolutionniste au travers de l'accent mis sur les compétences. Nombreux sont ceux qui y voient la conséquence d'une inspiration commune issue de l'ouvrage fondamental d'Edith Penrose. Il n'est donc pas étonnant de relier théorie des ressources et approche évolutionniste de la firme comme le font R. Durand et B. Quelin qui voient dans la théorie des ressources "les moyens de pallier les limites de sa conception de la firme et d'enrichir sa vision de l'avantage concurrentiel" (p. 64). Nous aurions pour notre part tendance a faire preuve d'une certaine prudence. La notion de compétence est en effet polysémique et nous ne sommes pas sûrs que par delà des concepts apparemment voisins les cadres d'analyses soient aussi aisément rapprochables. Nous pensons que R. Durand et B. Quelin ont raison d'aborder ce thème. Mais il serait souhaitable qu'après avoir souligné les ressemblances justifiant un tel rapprochement, les auteurs traitent aussi d'un certain nombre de différences.

La contribution de Y. Leray est aussi à ranger, selon nous, au chapitre des relations transversales ou des hybridations. C'est la pensée de la complexité et certaines analyses issues des

IJ L'article notable en la matière est celui de S. Winter dans l'ouvrage édité par D. Teece (1987).

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sciences de gestion ou de l'analyse des organisations (théories de la contingence) qui sont ici mises en relation avec l'approche évolutionniste à propos de l'analyse des structures organisationnelles. Mais la théorie de la contingence est critiquée, au même titre que l'approche évolutionniste, à partir de l'idée que "le fait de s'intéresser au fonctionnement de la 'boite noire' et d'envisager une évolution :&oitdes intentions des individus et de leurs interactions permet une vision plus réaliste de l'évolution des structures" (p. 106). Ce qui, en fait, conduit l'auteur à aborder l'entreprise comme un système. L'étude de son évolution doit par conséquent articuler deux perspectives: "(i) une perspective évolutionniste orientée sur les pressions exogènes; (ii) une perspective mutationniste orientée sur les pressions endogènes" (p. 108). Nous retrouvons ainsi un thème déjà abordé par ailleurs dans l'ouvrage (contribution d'A. Rallet). C'est au rapprochement de l'approche évolutionniste et de l'économie des coûts de transaction (E.C.T.) qu'est consacrée la dernière partie de cet ouvrage. Les stratégies ou points de vue développés par les auteurs des articles rassemblés sont sensiblement différents. Ce qui, en soi, présente déjà l'intérêt d'observer à quel point une même question peut être abordée sous des angles ou avec des orientations différentes. F. Lotter veut montrer, en quelque sorte, qu'il y a de l'évolutionnisme dans l'E.C.T. : "Il s'agit d'explorer les possibilités dynamiques de l'Economie des Coûts de Transaction et de porter un diagnostic sur son caractère évolutionnaire" (p. 305). A la limite, l'approche évolutionniste et l'E.C.T. pourraient ainsi apparaître, pour l'étude de certains problèmes, comme des approches concurrentes. C. Defeuilley et M. Vahabi constatent pour leur part que les deux théories "partagent un intérêt commun pour l'analyse des phénomènes d'adaptation, d'évolution et de changement dynamique" (p. 331). Ce qui, au passage vient soutenir le propos développé par F. Lotter. Ils notent cependant que les deux théories font un traitement très différent de la dynamique puisque "l'approche transactionnelle ne donne pas de place à l'apprentissage, l'innovation et les comportements collectifs (routines), alors que ces facteurs constituent les éléments de base de l'analyse évolutionniste de la firme" (p. 331). Ce qui suggère bien que la question est moins celle de la dynamisation en soi que celle du type de dynamisation et des éléments centraux à partir desquels caractériser ou rendre compte de la dynamique. Ils traitent plutôt de la question du rapprochement entre les deux courants et leur propos est de montrer "qu'il existe des obstacles importants à la réalisation [du] programme de recherche consistant à proposer une syn-

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thèse des deux approches" (p. 327). Les deux théories sont considérées comme incompatibles (p. 335) et, de toute façon, "les éléments de base sont eux aussi dissemblables: les transactions d'un côté, les compétences de l'autre... [ainsi que] les méthodes" (p. 335). Mais, plutôt que de raisonner en terme de complémentarité voire d'unité, ils suggèrent un schéma "d'enveloppement" visant à "réinterpréter les analyses proposées par la théorie des coûts de transaction dans une perspective évolutionniste" (p. 327). Pour les auteurs, suivant R. Nelson et S. Winter, "il existe une possibilité de réinterpréter l'un des éléments centraux de la théorie des coûts de transaction dans le cadre de la théorie évolutionniste" (p. 339). Ils s'engagent donc dans la voie d'une ré interprétation évolutionniste (et non évolutionnaire pourrionsnous dire) de l'E.C.T. Le point de vue développé par A. Hamdouch est différent, dès le départ, parce que celui-ci se centre sur un problème particulier qui est celui des frontières "fonctionnelles" des entreprises et, plus précisément, sur la question de l'externalisation c'est-à-dire ce que l'auteur appelle les "choix de configuration" des services productifs. Si nous reprenons nos catégories précédentes, la démarche proposée est donc à la fois de différenciation (étude d'un problème particulier) et (un peu) de mise en relation. Cette contribution aurait pu tout aussi bien être placée dans la partie consacrée aux structures organisationnelles mais il faut reconnaître que le problème abordé est le type même de problème dont traite la théorie des coûts de transaction et que c'est par rapport à cette dernière que l'auteur commence par se situer. Ce qui est alors intéressant, c'est qu'il part du principe que cette question appelle en quelque sorte nécessairement ou naturellement, un point de vue dynamique (en termes d'irréversibilité et d'histoire) que l'approche évolutionniste permet de nourrir: "Nous plaçons l'analyse de la configuration SI/SE de l'entreprise dans une logique intertemporelle d'enchaînements et d'interdépendances dans laquelle le présent et le futur de la firme sont intimement liés" (p. 350). Il marie deux types d'approches: l'analyse de Mintzberg (qui énonce en quelque sorte une analyse évolutionniste des structures de l'entreprise) et l'approche évolutionniste.

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II - LE STATUT ET L'OBJET DE L'APPROCHE EVOLUTIONNISTE DE LA FIRME

Revenons maintenant à la question posée initialement de la relation entre la théorie économique de l'entreprise et la théorie économique en général. Depuis longtemps, la question de l'existence d'une théorie de la firme "autonome" c'est-à-dire dont le comportement n'est pas déterminé ou subordonné à une vision d'équilibre général est un objet de polémique. B. J. Loasby a décrit la crise du paradigme de concurrence pure et parfaite et a défendu la thèse que "la domination des paradigmes du marché a contraint les économistes à concevoir l'entreprise comme un élément de base plutôt que comme un système économique digne d'étude en lui-même" (B. J. Loasby, 1971). D'après lui, la théorie béhavioriste de R. M. Cyert et J. G. March inaugurait un nouveau paradigme qu'on ne peut évaluer, comme dans toute transformation paradigmatique, que par le recours à de nouveaux critères de pertinence. Plus précisément: "la distinction cruciale... se fait entre la définition de positions statiques et la spécification d'un processus en marche... En conséquence, au lieu d'avoir un but défini, nous avons une origine définie... ". On sait aussi que l'approche évolutionniste elle-même trouve son origine historique dans un article fameux d'Alchian dont l'objectif était de démontrer qu'il n'est pas utile d'observer la façon dont sont prises réellement les décisions dans les entreprises pour pouvoir justifier l'hypothèse de maximisation du profit. Bref, on ne peut faire aisément l'économie de cette question récurrente de la nécessité et de l'objet d'une théorie économique de l'entreprise. Et cela d'autant plus que R. Nelson et S. Winter nous proposent une théorie de l'entreprise en un sens très particulier et restreint du terme, si l'on attend d'une telle théorie une représentation de l'entreprise qui permette d'expliquer et de rendre compte des décisions qu'elle prend, de sa structure, de ses stratégies... Pour être en mesure de porter ne serait-ce qu'un jugement de pertinence sur les analyses constituant ce que l'on a appelé théorie évolutionniste de la firme, nous ne pouvons par conséquent échapper à la double question de savoir pour quelles raisons et de quel type de théorie nous avons besoin. La question de la nécessité d'une théorie évolutionniste de la firme et celle de sa nature sont évidemment liées, les arguments justifiant la nécessité d'une telle théorie engageant sa nature. Nous allons toutefois étudier ces deux questions séparément et successivement afin de les aborder sous un angle assez large.

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II.I - Une théorie évolutionniste de la firme est-elle nécessaire? Une première mise en perspective du problème Nous posons le principe qu'une théorie de la firme sera considérée comme nécessaire à partir du moment où l'entreprise sera reconnue comme un lieu ou un espace de régulation, c'està-dire comme un système dont le comportement s'explique en partie par des facteurs ou des structures internes non déterminés par le jeu des facteurs ou de la structure externes. En d'autres termes, une théorie de la firme est nécessaire à partir du moment où l'on doit reconnaître l'existence d'une "dénivellation" entre les interactions externes et les interactions internes, c'està-dire à partir du moment où il existe des niveaux de régulation différenciés. Poser le principe d'une différenciation entre un espace intérieur et un espace extérieur implique de reconnaître à l'entreprise la qualité de système ou de sous-système de l'environnement. L'entreprise est ainsi conçue comme le niveau de "cohérence" qui s'interpose entre la régulation externe et le fonctionnement interne. Son existence traduit (i) l'absence d'un espace économique général "unifié" ou homogène et, (ii) la présence de différenciations systémiques ou institutionnelles au sein du système économique. Ceci revient donc à poser que la théorie de la firme est nécessaire dès que la régulation au niveau, par exemple, du secteur est "incomplète" et ne permet pas de rendre compte de l'évolution ou de l'état du secteur, autrement dit dès qu'il existe des indéterminations.Le fait de "paramétrer"l'équilibre du secteur14 conduit à poser la question de la prise en compte de ces paramètres comme des variables à partir du moment où l'on siintéresse à l'évolution c'est-à-dire à une transformation des conditions de fonctionnement du secteur que l'on considère comme endogène. L'une des meilleures illustrations de cette démarchenous est foumie, avant même l'approche béhavioriste, par le fameux article de K. Rotschild sur la théorie de l'oligopole (1947). L'argument semble voisin de celui des "Hots de planification" chers à R. Coase, mais nous ne pensons pas que la théorie des coûts de transaction foumisse la bonne réponse à la question posée. Cette approche ne tient pas compte des ques-

14 Les paramètres peuvent être: la technologie, les conjectures des agents sur leur environnement, le rôle des structures internes dans l'efficacité productive, le slack organisationnel etc.

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tions d'organisation à partir d'exigences d'efficience autres que celles de l'intégration de ses membres. Les structures de gouvernance y jouent un rôle essentiellement compensatoire. L'approche contractuelle permet pour l'essentiel de rationaliser l'intégration des membres et le périmètre ou les frontières de l'organisation. Une entreprise qui n'aurait pas de membres ne pourrait bien sûr pas exister. Mais cela n'informe en rien sur la fonction de l'entreprise, sur ses stratégies industrielles et technologiques, sur ses investissements... Il est difficile de concevoir que les réponses à ces questions soient totalement dépendantes des formes d'intégration de ses membres par l'entreprise. Comme on le rappelle dans l'une des contributions à cet ouvrage, le concept central de l'économie des coûts de transaction est la transaction, alors que la catégorie centrale de l'entreprise est la décision. Selon les théoriciens des coûts de transaction, le contrat réalise une transformation fondamentale (cf. F. Lotter, p. 312). Or il nous semble que la première transformation fondamentale que réalise le "phénomène" entreprise est celui de la constitution d'un "collectif" se manifestant doublement: (i) comme acteur corporate ou comme institution vis-à-vis de l'environnement et, (ii) comme système de décision et comme organisation. La participation est liée à la relation contractuelle, mais il s'agit, selon nous, de deux dimensions ou deux niveaux de wstème différents15. Elle ne lui est pas, par nature, subordonnée. De plus, si les relations entre organisations et groupes sont analysables en termes de contrats, on peut considérer qu'elles mettent en relation l'organisation (en tant qu'acteur corporate) et son environnement. Les relations contractuelles ne nous semblent pas devoir être considérées comme internes aux organisations. .

Si l'on retient cette façon de poser le problème de la recon-

naissance théorique nécessaire de l'entreprise (en terme d'espace, c'est-à-dire en terme de système), vient alors la question de savoir comment l'on peut justifier ou reconnaître l'existence d'un niveau de régulation différencié. Ce qui revient du même

L'article fameux de T. Burns sur les sous-systèmes de l'entreprise (1966) permet d'éclairer la véritable question qui est celle des relations entre ces différentes dimensions. cf. aussi L. Karpik (1972).
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Nous ne posons pas ici la question de savoir en quoi la relation salariale

crée un rapport de subordination. Il s'agit d'une question qui associe dimension organisationnelle (soumission à un rapport d'autorité), dimension macroéconomique (la place du rapport salarial comme élément constitutif du système de régulation économique) et dimension sociologique ( le rapport salarial comme expression ou manifestation d'un rapport de pouvoir).

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coup à poser celle de la nature de l'entreprise, que l'on aborde ici dans un contexte particulier, l'évolutionnisme, où l'objet général d'étude est constitué par l'analyse du changement et des processus d'accumulation des connaissances et des techniques. Dans ce contexte, nous pouvons considérer que la frontière entre les activités régulées par le marché et les activités organisées a son origine dans la différence entre la continuité et la permanence des connaissances dans un système organisé d'un côté, la volatilité et la circulation des informations de l'autre. Le marché ne retient pas l'information et vit dans la contingence et la variété. Il organise la circulation d'informations et transmet des signaux, il sélectionne mais il ne crée rien. Il ne retient rien si ce n'est qu'il contribue, par la sélection, à induire des rétentions, à consolider des savoirs ou à inciter à des créations. Seuls les agents mémorisent et seuls les agents, individuellement ou collectivement, apprennent et créent. L'accumulation de connaissances et la coordination du changement, si elles mettent en jeu un partage ou une articulation de connaissances, ne peuvent se réaliser que dans des espaces ou des instances hors marché (entreprises, réseaux et autres institutions))? Dans un texte fondamental auquel nous renvoyons le lecteur intéressé, G. Cellerier montre que, dans un système, "pour qu'apparaisse une adaptation, il faut un organisme qui soit distinct du milieu... " (p. 28). Nous retenons à peu près le même argument: pour qu'apparaisse un changement de type schumpétérien, c'est-à-dire quelque chose de nouveau pour le système dans son ensemble, il faut qu'il y ait un lieu de création de changement nécessairement (logiquement) distinct du milieu c'est-à-dire un système différencié. La création est locale avant de se diffuser. Elle n'est pas, d'emblée, globale)8. Or la réalisation de transformations productrices de nouveauté implique une certaine conservation, si bien que l'accumulation de connaissances ne peut se réaliser que dans un lieu qui assure à la fois la production de nouveauté et une mémorisation. Ce lieu ne peut être le marché. C'est l'entreprise qui, comme acteur du changement à côté d'autres institutions, a en

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D'une certaine façon nous nous référons aussi à la distinction entre éco-

nomie d'échanges et économie de production. Mais la notion d'économie de production est amplifiée et transformée par la prise en compte de la dimension temporelle sous le double aspect de la continuité (mémoire) et du changement {mutation-création). 8 Ce qui est proche de l'argument consistant à poser qu'un système ayant sa loi de fonctionnement ne peut changer en dehors d'une impulsion exogène (principe d'Ashby sur l'auto-organisation, 1962).

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charge ces opérations. Elle assure la continuité c'est-à-dire la permanence des savoirs, réalise l'arbitrage qu'elle juge utile ou nécessaire entre la continuité et le changement, choisit le mode et la profondeur du changement. L'accumulation d'expérience est ainsi régulée et non constituée uniquement au gré des improvisations stochastiques exogènes. Le point de vue évolutionniste conduit à concevoir l'entreprise non seulement comme un système qui prend des décisions (ou au sein duquel des décisions sont prises), mais surtout comme un système qui survit grâce à ses compétences c'est-àdire: (i) qui s'efforce de survivre et, donc, se transforme, saisit des opportunités et innove et, (ii) qui a une mémoire et des connaissances, un héritage du passé, c'est-à-dire qui, en partie, se reproduit. La survie se joue dans la capacité de gérer et d'arbitrer entre rupture et continuité. La firme est une institution qui gère son devenir et change en jouant sur la rupture et sur la continuité. Mais ce faisant, elle assume cette fonction non seulement pour elle même, mais aussi pour le système économique dans son ensemble. On observera que, aussi réduite qu'elle soit, la théorie de la firme de R. Nelson et S. Winter (1982) illustre exactement cette notion d'une organisation dont la dynamique s'apprécie presque uniquement en référence à une oscillation entre continuité et changement et en terme de rythme de changement (gains de productivité). Le problème posé par leur démarche est que cette dynamique n'y est déterminée par rien d'autre que la pression sélective du marché et les aléas des routines de search. L'entreprise doit être conçue comme un système qui vit et se transforme et assure principalement, dans la perspective évolutionniste, une régulation cognitive. Cette régulation n'est pas seulement adaptative. Elle est aussi transformatrice et autoorganisatrice. L'entreprise est un objet d'étude nécessaire parce qu'elle a une fonction de mémoire et de progrès ou d'apprentissage. Mais cette fonctin s'articule avec une autre fonction de valorisation et de profitabilité si bien que l'entreprise co-évolue avec son milieu. On lui reconnaît déjà, en effet, une fonction: fournir des biens et services et vivre du produit de son activité. Mais celle-ci est évidemment liée à sa fonction de mémoire et de progrès: en remplissant sa mission institutionnelle, l'entreprise éprouve et fait évoluer sa structure. Elle met en jeu sa survie à l'occasion de l'écoulement de ses produits et de la rentabilité qui en résulte. Mais dans un contexte de changement, non stationnaire, elle doit aussi être en mesure de gérer l'appel aux connaissances disponibles et leur évolution. Ce sont les XXXVIII

signaux du marché, les déséquilibres et les opportunités offertes, internes et/ou externes, qui vont l'amener à se transformer ou à modifier son positionnement (technologique et/ou stratégique). Les transformations cognitives sont ainsi freinées ou accélérées par les résultats économiques qu'elles permettent d'obtenir. Le problème qui se pose est alors celui de sa réflexivité et de sa capacité à maîtriser et organiser la gestion de l'évolution. La frontière entre l'entreprise et le marché, dans un contexte d'évolution, se joue ainsi sur les modes de coordination par lesquels peuvent se réaliser la mise en relation et la transformation des connaissances. En substance, dès que ces modes ne sont pas réalisables sous une forme marchande, dès que les constructions nouvelles ne peuvent résulter d'une coordination marchande, dès que le réglage ou l'ajustement des opérations rend nécessaire une mise en relation directe, les coordinations doivent demeurer intérieures à un espace technique et organisationnel. La définition de l'entreprise comme système de compétences correspond effectivement à la nature de l'entreprise telle que nous venons de l'introduire. Mais l'entreprise n'est pas simplement un système de compétences. C'est un espace qui a pour fonction essentielle de gérer les compétences existantes et de les faire évoluer. Certes, une partie des compétences concerne cette capacité de gestion. Mais les routines n'occupent pas tout l'espace interne de l'entreprise et il existe nécessairement une indétermination dans la hiérarchie des compétences. On peut tenter de combler celle-ci en faisant appel au hasard (et il s'agit d'un hasard épistémologique). On peut tenter aussi de la combler en faisant appel à des facteurs culturels, idiosyncrasiques relevant finalement de ce qu'on appelle la politique générale de la firme. Une seconde mise en perspective illustrant et complétant la précédente Nous pouvons aborder le problème de l'existence de la firme d'une autre façon en observant que la conception de l'entreprise comme système de compétences peut être appliquée de deux façons différentes. Nous tirons ici parti d'une interview de R. Nelson (1998). D'un côté, nous pouvons retenir une conception "ouverte" ou "transparente" de la firme ce qui signifie qu'elle ne peut détenir définitivement des compétences19. De l'autre, nous avons une

19 Conception que R. Nelson présente ainsi: "comme dans les modèles de diffusion de l'innovation, dans lesquels la firme ne joue pas de rôle véritable, on

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conception dans laquelle l'entreprise est identifiée à un ensemble de compétences liées et non transférables. Dans ce dernier cas, la compétitivité et l'évolution de la firme découlent de l'entretien et de l'amélioration des routinesl9. Dans la première conception, la théorie de la firme est inutile. C'est ce qui permet de comprendre un peu mieux le point de vue de certains évolutionnistes lorsqu'ils posent le principe que la sélection s'exerce directement sur les gènes c'est-à-dire sur les routines ("l'objet de sélection", disent-ils est constitué par les gènes) et non sur l'entreprise. L'entreprise devient dans ce cas en quelque sorte transparente. Il y a alors "unité" théorique c'est-à-dire une relation directe entre ce qui se passe hors de la firme et ce qui se passe à l'intérieur. Dans la seconde conception, l'entreprise est un système nécessaire et constitue l'un des éléments régulateurs des structures de marchés. R. Nelson souligne que la conception de la firme de 1982 était intermédiaire entre ces deux pôles: "En effet, dans la réalité, les firmes détiennent des compétences et les capacités pour une certaine période de temps, mais pas pour toujours". La distinction suggérée par Nelson entre deux conceptions de l'entreprise20 apporte un éclairage intéressant d'un point de vue épistémologique en "problématisant" le rôle de la théorie de la firme. Si l'on part du principe que l'entreprise est un lieu au sein duquel sont mises en œuvre et se développent des routines, les deux orientations de recherche de base consistent: - l'une à poser le principe d'une rétention, de possibilités limitées d'imitation ou de transfert, ce qui revient à reconnaître à l'entreprise des avantages concurrentiels plus ou moins durables (en supposant que les routines sont efficaces dans l'environnement donné) et une capacité d'accumulation c'est-à-dire de transformation-majoration des connaissances. Dans ce cas, l'héenvisage les firmes comme de purs transmetteursde connaissances,
'" réelle consistance. Dans ce cas, ce sont les routines et donc les compétences qui se diffusent et le processus par lequel une nouvelle technologie ou une nouvelle compétence est acquise devient automatique". Nous avons ainsi une théorie unifiée. Dans ce cas, la théorie de la firme est inutile puisque "la firme ne joue pas de rôle véritable". Par théorie unifiée de la firme, nous entendons une théorie "qui utilise les mêmes concepts pour analyser aussi bien l'intérieur ~ue l'extérieur de la firme" (Fransman, p. 459). I

sans

R. Nelson écrit à ce sujet" Si l'on conçoit les compétencescomme créées au

sein d'une organisation et conservées pour toujours dans le seul cadre de ses frontières de sorte qu'aucune autre organisation n'y aura jamais accès, alors l'analyse de l'évolution des structures de marché... se confond parfaitement avec une analyse de la structure d'évolution des routines". 20 Ou plutôt entre une conception de l'évolution dans laquelle l'entreprise ne joue aucun rôle et une conception dans laquelle elle joue le rôle fondamental. XL

térogénéité des compétences perdure et des processus cumulatifs peuvent se développer. - l'autre à poser le principe que l'imitation ou les transferts sont faciles, si bien que l'entreprise est un lieu "passif" ou "neutre" au sein duquel se développent presque par hasard2\ des compétences qui, si elles sont performantes, vont être quasi instantanément copiées. On observera que la passivité ou la transparence de l'entreprise est nécessairement associée à l'idée d'une genèse aléatoire des améliorations ou des créations. Inversement, en posant l'idée que celles-ci ont une origine particulière, qu'elles sont imputables (causalement), alors on est conduit nécessairement, pour avancer dans la voie d'une explication, à supposer l'existence d'un lieu ou d'un système au niveau duquel des transformations cognitives sont réalisées, donc au sein duquel une certaine continuité et une conservation (partielle) sont assurées. On retrouve ici la distinction entre un régime entrepreneurial d'innovation (stochastique) et un régime routinier (localisé dans un espace intemalisant les indivisibilités technico-organisationnelles). II.2 - De quelle théorie de l'entreprise les évolutionnistes ont-ils besoin?
Position des problèmes

En s'inscrivant dans un cadre évolutionniste on ne peut se satisfaire, pour des raisons de méthode et de contenu, de la vision standard, fut-elle améliorée ou aménagée. Les chercheurs ont besoin de forger une autre théorie de la firme qui leur soit titile pour concevoir et modéliser les processus d'évolution dont ils cherchent à caractériser les propriétés. La question se pose de savoir quels sont le rôle et la portée épistémologique de cette démarche. S'agit-il d'une approche qui doit être immédiatement et directement soumise à vérification et testée? Ou bien s'agit-il d'une théorie conventionnelle ou instrumentale? Cette question conduit à revenir sur le statut plus général de la théorie de l'entreprise et, dans le cas présent, de ce que nous avons appelé théorie évolutionniste de la firme. Une façon d'aborder la question de la justification de la théorie de la firme et de sa nature consiste à partir de l'idée qu'il

21 Au gré des activités de search ou "d'innovation". XLI