Au désert

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Confrontés à la décadence du nomadisme, beaucoup d'anciens pasteurs-caravaniers du Sud marocain se reconvertissent dans le tourisme de randonnées. Cette enquête permet d'évaluer les enjeux de la rencontre entre touristes et société locale, et l'ampleur des mutations qui s'ensuivent. Voici une solide monographie qui permet de penser les effets du tourisme au Maroc dans leur durée et leur complexité, en dépassant les modes habituels de dénonciation des voyages organisés ou d'idéalisation des sociétés locales.
Publié le : mardi 1 mai 2007
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EAN13 : 9782336282831
Nombre de pages : 316
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AU DESERT
Une anthropologie du tourisme dans le Sud marocain

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03294-1 EAN: 9782296032941

Corinne CAUVIN VERNER

AU DESERT
Une anthropologie du tourisme dans le Sud marocain

préface d' Alban Bensa

L'Harmattan

PREFACE

Le tourisme, une économie du spectacle

Cet ouvrage étudie l'étrange face à face entre touristes européens et guides locaux, tel qu'il se donne à voir dans le Maroc d'aujourd'hui. Corinne Cauvin Verner y révèle la puissance heuristique, pour la compréhension de notre époque, de la relation touristique dès lors que celle-ci n'est plus décrite et pensée comme une pratique marginale ou impure. Ce souci d'exactitude n'est envisageable qu'à condition de se dégager de la «totalisation monographique »1 qui privilégie les notions de communautés dont les membres partageraient les mêmes règles et les mêmes conceptions du monde. En l'occurrence, en effet, l'enquête de terrain part d'une série de situations - des randonnées

organisées dans le désert - qui se développent entre des personnes aux
parcours différents. Les interactions ne constituent pas une société mais des processus qui se développent, à chaque fois et en gros, de la même façon. Une même logique de situation est à l'œuvre qui gouverne les attitudes des voyageurs encadrés et celles de leurs hôtes de quelques jours. Afin d'expliquer cette cohérence, Corinne Cauvin Vemer saisit sur le vif selon quelles voies se codifient les paroles, les gestes, les émotions, les images de soi et de l'autre, au fil des échanges divers qui s'égrainent du début à la fin de chaque voyage touristique. Elle établit aussi les trajectoires des personnes impliquées, en remontant d'un côté vers la France, de l'autre vers les villages ou les villes d'où viennent les guides marocains. Elle nous propose ainsi d'appréhender l'expérience touristique comme un phénomène à la fois local et global, exemplaire de l'histoire contemporaine. L'expérience touristique est d'autant plus complexe qu'il s'agit d'une rencontre éphémère mais organisée, de vrais-faux moments de first contact programmés par des agences de voyage spécialisées dans la découverte et l'aventure. Avec une très grande finesse, Corinne Cauvin Vemer analyse les liens qui unissent, le temps d'un « tour », une équipe de guides marocains à un groupe de touristes qui, euxmêmes, le plus souvent ne se connaissaient pas. L'étude de ces
Dodier, N. et Baszanger, I., «Totalisation et altérité dans l'enquête ethnographique », Revue Française de Sociologie, XXXVIII, 1997, 37-36.
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relations entre des personnes venues pour vivre un rêve, et d'autres organisées pour le vendre, décrypte ce jeu de dupes où chacun se trompe soi-même et trompe l'autre pour mieux satisfaire, son imaginaire, ou ses espoirs d'une vie meilleure. Le fond de l'affaire est un imbroglio serré de motivations contraires où l'économique le dispute à l'imaginaire, l'interpersonnel au collectif, la parodie de l'authentique au double-jeu. Au prix d'une ethnographie sans a priori culturaliste2 et plongeant ses racines dans l'histoire occidentale et maghrébine du désert, Corinne Cauvin Verner démêle l'écheveau des relations au cœur desquelles sont négociées entre Marocains et Français des images « vraies» du désert et de ses habitants supposés. Car, tout comme la religion a besoin de surnaturel, le tourisme marche à l'authenticité. Faute de savoir de quoi au juste cette authenticité est faite, il faut la fabriquer en montrant des dunes (finalement assez rares dans le désert), en s'habillant en Touareg, en disant d'un ton énigmatique des proverbes « typiques », etc. Ce travail pris en charge par les guides entretient les clichés que littérateurs et artistes de tout poil ont élaborés depuis la fin du XVIIIe siècle. Touristes, écrivains-voyageurs et cinéastes disent au fond en effet la même chose. Corinne Cauvin Verner met en évidence ces récurrences toujours très efficaces en remontant aux sources de l'orientalisme convenu que partagent lettrés et randonneurs. Des jeux de classements des différentes populations indigènes chers à l'administration coloniale, aux brochures données par les agences de voyage à leurs clients, en passant par la promotion d'un artisanat «traditionnel », il s'agit toujours d'éloigner l'autre de soi pour l'embellir. L'exotisme est un esthétisme. Le tourisme a besoin de ces constructions pour donner à vivre aux Européens ce qu'ils sont venus chercher dans le désert. Encore fallait-il saisir les modalités concrètes de consommation de l'exotisme, donner à comprendre les déceptions, les malentendus et aussi les moments forts de cette expérience à la fois attendue et redoutée. Loin de se limiter à une approche globale du tourisme, Corinne Cauvin Vemer innove en portant son regard sur l'intimité même des personnes. Les équipées touristiques déclenchent en effet des sortes de crises cognitives, morales et parfois affectives. Qu'il s'agisse de cette femme qui croit qu'on lui jette des cailloux, de ceux
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cf Bensa, A., La fin de l'exotisme. Essais d'anthropologie critique, Anacharsis,

Toulouse,2006.

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qui pestent contre l'agence parce qu'ils n'ont pas vu assez de dunes, de la difficulté d'un groupe hétéroclite à se constituer comme tel, du couple qui décide, en plein désert, de divorcer dès qu'il sera rentré en France ou des relations sexuelles des guides avec des randonneuses étrangères, il est certain que l'expérience touristique est potentiellement explosive, même si finalement ces mini-drames font partie du scénario. La tension qui habite les relations entre touristes et guides n'est pas l'effet d'une hypothétique interculturalité mais résulte de la confrontation de désirs contradictoires. De part et d'autre, l'attirance pour l'exotisme côtoie le racisme inscrit parfois au cœur de la relation sexuelle elle-même. L'exaltation de Touareg éternels masque mal la sourde inquiétude suscitée par la découverte de la pauvreté et des rancœurs qu'elle génère. L'espérance d'une aide qu'une touriste pourrait accorder aux guides pour leur permettre d'émigrer vers l'Europe se mêle à de la jalousie et à des sentiments de vengeance post-coloniaux. En se transformant, le temps d'une fiction, en fils du Bédouin et en fille du désert, le guide marocain et la touriste nouent des rapports falsifiés que la sexualité ne fait qu'exacerber. Au moyen d'une écriture à la fois aigue et pudique, Corinne Cauvin Verner développe ici une approche ethnographique très maîtrisée de la crise psychique et de ses élaborations en termes sociaux. Car ce basculement des consciences, ce douloureux vertige associé à toute sortie de soi ou exotisme vécu, fonctionne comme une prime optionnelle offerte implicitement par les agences de voyage. Il fallait toute la rigueur d'une ethnographie des situations et un grand respect des personnes impliquées dans ce jeu pour atteindre ainsi l'expérience touristique dans sa secrète incandescence. Du côté marocain, la participation à ces entreprises touristiques peut servir aussi d'exutoire à des tensions internes, entre aînés et cadets, pères et fils. Corinne Cauvin Verner s'attache ainsi à décrire la vie domestique des maisonnées dans ses rapports au nouveau travail qu'offrent les agences de tourisme. De jeunes hommes, non encore mariés et souffrant de l'autorité de leurs anciens, trouvent dans le métier de guide l'occasion de rationaliser leurs comportements déviants en regard d'une communauté intransigeante en matière de conduite morale. En retour, ils rapportent à la famille des ressources financières susceptibles de sauver une économie agricole toujours en difficulté. Le tourisme injecte dans les budgets des fermes de quoi maintenir un équilibre financier et fonctionne comme une soupape de 9

sécurité pour un système social autoritaire. L'ethnologie renoue ici avec ses champs d'investigation plus habituels, ceux qui concernent les organisations sociales pérennes et leur reproduction. Ce n'est pas un des moindres mérites de ce livre que d'affirmer, preuves ethnographiques à l'appui, que les pratiques sociales locales ont la vie dure et que le temps long des sociétés maghrébines n'est pas nécessairement renversé par le temps court du tourisme dont les vagues, certes, irriguent les économies mais viennent aussi s'écraser contre les murs de la forte autonomie de la vie sociale rurale marocaIne. L'ethnographie des situations touristiques n'alimente en rien l'idée d'un choc des cultures mais, au contraire, souligne combien les interactions voient se croiser des stratégies parfaitement intelligibles les unes aux autres, tantôt compatibles entre elles, tantôt problématiques. Les frontières qui séparent les guides marocains de leurs hôtes ne relèvent pas mécaniquement de leur appartenance à des mondes distincts mais de divergences d'intérêts. Les Marocains cherchent des solutions budgétaires à leur économie rurale, les Français investissent leurs économies dans des épisodes susceptibles, pensent-ils, de compenser, ne serait-ce qu'un moment, les méfaits de la modernité contemporaine. Rien ne semble joué d'avance dans ce croisement de projets opposés et pourtant ces expériences du tourisme se stabilisent dans une étrange reprise des attitudes. D'un voyage à l'autre, les différences entre les «aventures» le cèdent aux récurrences parce que, dans cette mise en scène, il n'y a d'autres rôles que ceux assignés à chacun. Le grand paradoxe du tourisme de masse tient à cet enfermement des rapports sociaux dans un strict codage. Les clients des agences sont lancés sur des circuits puis reviennent à la case départ sans vraiment être partis parce que tout est fait pour que leur voyage les conforte dans leurs illusions et leurs fantasmes. Les guides et leurs familles maîtrisent le processus en y puisant les moyens financiers d'améliorer leur vie économique et, par là, de conforter leur organisation sociale propre. Pourtant, comme dans les bonnes pièces de théâtre, les passions peuvent enflammer les uns et les autres et laisser croire, le temps de quelques actes, que les transgressions auront raison des règles établies (par l'industrie touristique d'un côté et les communautés villageoises marocaines de l'autre) ; mais, après le détour de l'expédition, chacun rentrera chez soi et les dromadaires seront bien gardés.

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L'une des grandes forces de ce livre tient à son souci de dédouaner le tourisme du soupçon tenace dont les intelligentsias l'accablent. Il n'est pas que réassurance de soi au contact de l'autre mais peut ouvrir la voie à quelques ravissements qui laissent des traces. Il n'est pas non plus la courroie de transmission de la modernité polluante mais peut contribuer à perpétuer des formes sociales qui n'ont pas envie de disparaître. Car les migrations saisonnières des touristes et de leurs devises suivent le même chemin que les envois de mandats par les travailleurs immigrés installés en France. Elles alimentent du nord vers le sud un même flux financier. Tandis que les touristes achètent ainsi leurs rêves de pureté antique, les immigrés envoient au pays les sommes nécessaires, entre autres besoins, à l'entretien de cette illusion. Le tourisme relève de l'économie du spectacle et il faut savoir gré à Corinne Cauvin Verner de nous le donner à penser en ces termes, grâce à ce livre stimulant et neuf. Alban BENSA ERESS

Il

A V ANT-PROPOS

Sur la rive

Essoufflée par dix années de travail dans l'audiovisuel comme assistante de réalisation documentaire puis comme scénariste, je décide en 1993 d'interrompre mon activité professionnelle pour reprendre des études d'ethnologie, une inclination de jeunesse. La trêve ne doit durer qu'un an. Je l'envisage comme la possibilité de satisfaire quelques exigences intellectuelles que les esquisses efficaces du scénariste vertueux ont plutôt malmenées. Je suis disposée au voyage. Mon terroir est fait de vase coloniale: Indochine, Dahomey, Madagascar. Dans les maisons de vacances, la mémoire des territoires « d'Outre-mer» est suspendue à des reliques de jade, d'ébène ou d'ivoire, matières à des récits nostalgiques d'où le réel a été merveilleusement chassé, ne laissant plus flotter que les épaisses vapeurs des croisières première classe. Puis un jour, surgit ce que les familles s'appliquent à taire: le métissage. La révélation du sang noir fait tourner l'aventure coloniale en roman faulknérien. L'héritage est lourd et informe. Cette année-là, je pense me saisir de l'ethnologie pour éclairer les recoins obscurs d'une mémoire devenue embarrassante. Mais au cours d'un voyage en Australie, d'autres projets de recherche se dessinent. Traversant les étendues désertiques du pays, mon compagnon répète avec conviction que ce n'est pas le vrai désert. Il a parcouru deux fois le Sahara, depuis l'Algérie jusqu'au Niger. Qu'entend-il par «vrai désert» ? Tout bien réfléchi, il me convient d'abandonner l'encombrante mémoire familiale pour un terrain exotique qui matérialise davantage la rupture. L'Algérie étant difficile d'accès aux étrangers, je pointe le doigt sur la carte du Maroc. Prudente, je limite mes déplacements aux lisières du Sahara. Je parcours ainsi Tafilalt et vallée du Drâa, séjournant consécutivement à Merzouga et à Zagora. Les deux oasis assemblent dunes, palmiers et « Hommes bleus ». Hélas! Ce sont des lieux touristiques et je suis en quête d'authenticité. Le défi mérite d'être relevé mais je ne le sais pas encore. Face à l'oasis de Merzouga, les dunes de l'erg Chebbi attirent une foule internationale variée. Les excursions au pied de l'erg composent un curieux ballet. Al' aube et au couchant, la piste

ordinairement déserte est envahie de véhicules tout-terrain défilant à toute allure. Soudain, un invisible horloger immobilise dans un alignement parfait la nuée de métal sur les monticules de fortune. Dans une remarquable synchronie, les portières s'ouvrent, les acteurs d'un rituel improbable descendent de leur voiture pour se photographier, silhouettes découpées sur l'erg lointain. Du pied des dunes, ils disposent tout juste d'une heure pour prendre la mesure de la beauté sauvage du Sahara. C'est à qui parviendra le premier au sommet ou, plus 'modestement, à s'éloigner suffisamment de la masse pour prendre quelques clichés sans «les autres» dans le cadre. Certains s'épuisent et finissent par s'asseoir. Aussitôt accostés par des locaux accoutrés d'étoffes bleues et flanqués de dromadaires, ils acceptent rarement de lier contact et préfèrent s'en retourner près des véhicules. Malgré la beauté du site, je décide de ne pas y séjourner plus longtemps. Zagora ne dispose pas d'autant d'atouts. L'unique dune est distante de trente kilomètres et semble avoir été posée là uniquement pour attirer les touristes. Davantage qu'à Merzouga, les touristes voyagent hors cadre organisé et séjournent dans des hôtels relativement bon marché. Ils sont une 'proie facile pour les gosses des rues en quête de dirhams et ils évitent difficilement la compagnie d'un guide local qu'en voyageurs avertis, grâce au Guide du routard, ils identifient comme un « faux-guide ». Mon terrain commence comme ça, évidemment banal. Je fais la connaissance d'un faux-guide précisément, au demeurant sympathique et dont je m'évertue à croire
qu'il n'est ni faux, ni guide

- une

rhétorique qui donnera matière à de

longs développements. Comme les touristes, je teste la légendaire douceur des oasis; j'achète quelques colliers; je construis dans ma tête différents projets d'étude, escomptant bien revenir plus longuement. Lorsque je me présente quelques mois plus tard, au cœur de l'été, rien ne va comme prévu. A la recherche d'un imaginaire local qui ferait écho au mythe occidental du désert, j'ai choisi d'étudier la lutte contre la désertification. Mon sujet se dérobe. Mes informateurs me désinforment. Ne résidant pas à l'hôtel, je suis tenue de présenter mon passeport tous les trois jours au commissariat pour écouter de généreuses mises en garde. Je pose trop de questions. Les gens viennent vers moi, non pas pour y répondre, mais pour en évaluer le sens politique. Très rapidement, le bruit court que je suis une envoyée

des Nations unies chargée d'enquêter sur les Sahraouis - une position
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inconfortable quand on n'a pas les Nations unies derrière soi. Les sédentaires me renvoient vers les nomades tandis que les nomades, conformes à leur légendaire hospitalité, faisant mine de m'accueillir se soustraient à mes investigations. Toujours à la recherche d'un imaginaire local, je rabaisse mes prétentions à la collecte de traditions orales et amoncelle ainsi quantité d'enregistrements dont je me demande encore si je les décrypterai un jour. Malgré moi, je deviens experte en folklore magico-religieux. L'écrasante chaleur du mois de juillet et les attentions de mes hôtes me font finalement prendre la fuite au bout de trois semaines. De retour en France, je dois me rendre à l'évidence: mieux vaut changer d'objet d'étude. Je tente de simplifier l'image de Zagora, d'en tracer mentalement l'esquisse. Il m'apparaît alors qu'une de ses principales vocations, c'est d'y attirer les touristes et de les y retenir, grâce aux charmes exotiques du Sahara. Pendant l'été, j'avais sympathisé avec un nomade sédentarisé organisant, timidement à l'époque, de petites randonnées à dos de dromadaires. Il avait beaucoup insisté pour me vendre une excursion mais je m'y étais dérobée: je n'étais pas touriste. Peu à peu, l'idée se forme que, paradoxalement, le tourisme est peut-être une bonne clé pour accéder à cette société et un moyen sûr d'apaiser les craintes de mes hôtes. Je décide de me joindre à un groupe de randonneurs constitué depuis la France. A partir de là, tout change. N'étant plus l'objet de méfiances, des procédures d'adoption plus ou moins convenues, plus ou moins réelles se mettent en place et, si la qualité d'ethnologue me fait toujours défaut, je deviens au moins quelqu'un de familier. Mon sujet s'enfuit alors vers d'autres rives: l'enquête sur les tribus du Sud marocain, effectuée dans l'antre des archives, mobilise un temps toute mon attention. Avec les années, je multiplie séjours et randonnées. Confrontée aux phénomènes dits d'acculturation, je tente d'évaluer les enjeux de la rencontre. Me délestant des explications vertueuses sur l'authenticité sociologique, j'observe des paroxysmes. Hôtes ou visiteurs, il y a ce que nous sommes et ce que nous rêvons d'être. Par un effet de circularité, les images produites par la rencontre se réfléchissent, se choquent parfois. J'en viens à réaliser cinq films documentaires. Dix ans ont passé lorsque je me rive enfin à l'écriture pour construire le récit anthropologique de cette situation touristique dans le Sud marocain. Sans l'amitié, la confiance et la collaboration des 15

guides auprès desquels j'ai enquêté, je n'aurais pu mener à bien ce travail qui va à contre-courant du lieu commun selon lequel l'ethnologue aurait pour mission de témoigner de l'essence primordiale des sociétés. Les nomades du Sahara sont l'objet d'un culte littéraire. Autour d'eux se constituent des communautés quasi mystiques, avec ses prophètes (des Joseph Peyré à Théodore Monod), ses fidèles (des méharistes aux touristes), ses cultes (la marche), ses rituels, ses sacrifices (échanges de boissons ou légendaires diffas) et ses objets sacrés (la dune, les vestiges). Au lieu de m'indigner de la vigueur et de la pluralité des ajustements, écorchant l'image de Sahariens que la tradition ethnologique s'est plu à décrire comme suprêmement primitifs, j'ai mis l'accent sur les logiques inverses qui, pour sauver l'essentiel, s'ouvrent sur le monde et négocient l'avenir. En conséquence, mes informateurs privilégiés ont été les femmes et les plus marginalisés des guides qui, loin des conventions du centre, m'ont paru détenir une sorte de vérité sociale. Ce livre leur est dédié et consistera à dire par le menu ce que je leur dois.

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INTRODUCTION

Le tourisme, un objet récalcitrant de l'anthropologie

Objet «nouveau» de l'anthropologie, le tourisme n'a pas encore acquis toute sa légitimité. Les analyses empruntent à la psychologie sociale et comportementale, à la sociolinguistique, à la sociologie interactionniste ou même aux sciences de l'éducation mais souvent, elles ne rendent compte ni des structures des sociétés étudiées, ni du petit vécu des indigènes qui, à côté des grandes mises en scène de leur « authenticité », continuent de vivre, de se marier, de voter s'il y a lieu. D'un comparatisme violent, on n'y retrouve ni les objets canoniques de l'anthropologie (la parenté par exemple), ni les méthodes consacrées (production de monographies, recours à un informateur). Le tourisme serait-il insaisissable en tant qu'objet? Exception faite de contributions modestes et marginales, ce n'est qu'à partir des années 1960 que le tourisme se constitue en objet d'étudel et il faut attendre la décennie suivante pour qu'il s'impose sur la scène des sciences sociales, avec la publication, en 1973, des articles de Dean Mac Cannell et d'Erik Cohen2, puis, en 1974, avec la naissance d'une revue spécialisée qui lui offre une tribune crédible: Annals of Tourism Research, A Social Sciences Journal. Deux ans plus tard, en 1976, la Banque Mondiale et l'Unesco organisent un séminaire international sur son impact social et culturel. Nelson Graburn, qui étudie la commercialisation de l'artisanat primitif, met en place un programme d'enseignement de l'anthropologie du tourisme à l'université de Berkeley. Les études se multiplient mais elles choisissent de demeurer clivées. Ou bien elles se focalisent sur les pays émetteurs en étudiant l'histoire et la structure culturelle du tourisme, ou bien elles se concentrent sur les sociétés d'accueil pour
En référence aux travaux de la décennie: Theron Nunez, « Tourism, Tradition and Acculturation. Weekendismo in a Mexican Village », Southwestern Journal of Anthropology, 34, 1963, pp. 328-336. Daniel Boorstin, The Image: A Guide to Pseudo-Events in America, New-york, Harper and Row, 1964. J. Forster, «The Sociological Consequences of Tourism », International Journal of COlnparative Sociology,5 (2), 1964, pp. 217-227. 2 Dean Mac Cannell, « Staged Authenticity », American Journal of Sociology, 79, 1973, pp. 589-603. Erik Cohen, «Nomads ITom Affluence: Notes on the Phenomenon of Drifter Tourism », International Journal of Comparative Sociology, 14, 1-2, 1973, pp. 89-103.
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évaluer le tourisme en termes d'impact. Les pionniers ont beau faire des enquêtes de terrain, les arguments économiques et éthiques font écran. Le ton est celui de la dénonciation: le tourisme, «passeport pour le développement »3, provoquerait une dégradation identitaire des sociétés. Au cours de la décennie suivante, les travaux adoptent un ton moins critique. Du côté des sociétés d'accueil, le tourisme est envisagé comme un processus d'interaction sociale ayant des effets sur le maintien, la transformation ou la recréation de frontières ethniques4. Du côté des pays émetteurs, il est analysé comme un rituel. A la recherche d'une authenticité perdue au fil de l'industrialisation et de la modernisation, le touriste serait un profane en quête de sacré, parcourant le monde pour comprendre le caractère hétérogène de la société moderne. Les grilles théoriques utilisent les outils conceptuels des Cultural Studies et jouent sur des associations avec la fête, le jeu, le pèlerinage et les pérégrinations5. Depuis la fin des années 1990, les chercheurs se replient sur les études épistémologiques et, plus ils étudient le tourisme d'un point de vue épistémologique, plus ils doutent de sa pertinence en tant qu'objet de l'anthropologie. En 2000, Dennison Nash clôt un colloque en relevant que les études souffrent d'un manque de théorisation et que le tourisme n'a pas acquis toute sa légitimité6. Faudrait-il abandonner l'objet, faire comme s'il n'existait pas? Côté français, Jean Michaud et Michel Picard recommandent davantage d'études de cas du point de vue des sociétés locales, qui n'aborderaient plus le tourisme comme objet premier de la recherche, dans une perspective macroscopique, mais comme un phénomène organique se développant dans une situation devenue familière à l'ethnologue: son terrain de recherche habituel - démarche induisant une familiarité du chercheur avec son
Cf Emanuel de Kadt, Tourism: Passport to Development ?, 1979. 4 Cf Charles F. Keyes et Pierre L. van den Berghe, « Tourism and Re-Created Ethnicity », Annals of Tourism Research, 2 (3), 1984, pp. 343-352. Dean Mac Cannell, « Tourisme et identité culturelle », Communications, n° 43, 1986, pp. 169185. 5 Cf Joffre Dumazedier, Vers une civilisation des loisirs, Seuil, 1962. Robert Lanquar, Sociologie du tourisme et des voyages, PUF, 1985. Jean-Didier Urbain, L'idiot du voyage. Histoires de touristes, Plon, 1991. Rachid Amirou, Imaginaire touristique et sociabilités du voyage, PUF, 1995 - la liste des références ne prétend pas être exhaustive. 6 Dennison Nash, «Conference Report », Annals of Tourism Research, 27, 3, 2000, pp.816-817. 18
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terrain, antérieure à l'étude du phénomène touristique7. Globalement, les Américains dominent à ce jour le champ de la recherche. Les études concernent majoritairement les continents américain, européen et sud asiatique. Le Maroc est pourtant un important pays récepteur de touristes. Avec les transferts financiers des Marocains résidant à l'étranger, le tourisme est l'une des principales sources de devises (deux milliards d'euros en 2004) et une option prioritaire du développement économique: le roi Mohammed VI annonce un objectif de dix millions de visiteurs par an. En conséquence, le mot patrimoine fleurit sur toutes les lèvres. Les sites bénéficient de programmes de réhabilitation et les coopératives artisanales prolifèrent en milieu rural. De plus en plus d'études paraissent, confiées prioritairement à des géographes qui inventorient et comptabilisent des données chiffrées. Grâce à l'essor récent du tourisme dit « de découverte» (de montagne ou de désert), de nouvelles approches se dessinent, plus microsociologiques et qui répondent à un engouement pour le nouveau concept de «tourisme durable », ou « équitable ». Mais ces enquêtes ne font pas le deuil de questionnements éthiques auxquels nul n'est en mesure de répondre. Le tourisme est-il un facteur de développement ou une exploitation de type néocolonial ? Comment associer les populations aux activités de sauvegarde et de valorisation du patrimoine culturel et naturel? Comment rendre efficace l'aide de l'Unesco? Comment faire du tourisme international un moteur de croissance sans que la « société traditionnelle» ne soit atteinte dans son intégrité? S'efforçant de répondre à ces questions, les chercheurs maghrébins privilégient les oppositions dominants/dominés, tradition/modernité et, ce faisant, relèguent les populations vivant du tourisme aux marges de la société. Contaminées, déculturées, elles ne seraient plus porteuses d'aucune authenticité8.

7 Michel Picard et Jean Michaud, « Tourisme et sociétés locales », Anthropologie et sociétés, 25 (2), 2001. 8 Cf Mohamed Aït Hamza, «Tigammi n'iromiyine: tourisme et conflit dans le Haut-Atlas central », in M. Berriane et H. Popp (éds.), Le tourisme au Maghreb, diversification du produit et développe111entlocal et régional, Rabat, Faculté des Lettres et des Sciences humaines, 1999, pp. 195-200. Ahmed Taoufik Zainabi, « Les guides propriétaires de bazars ou l'émergence d'une nouvelle catégorie socioprofessionnelle à Zagora (Maroc) », in M. Berriane et H. Popp (éds.), Le tourisme au Maghreb, op. cit., pp. 249-252. 19

N'ayant pas initialement projeté d'étudier le tourisme, je n'avais pas de bagage théorique à mettre à l'épreuve. Je savais néanmoins que je ne voulais pas étudier la société d'accueil d'un côté, la société émettrice de touristes de l'autre, mais plutôt me placer à l'intersection des deux, au point de rencontre que constituaient les circuits de randonnées dans le désert. La position fut difficile à maintenir. L'étude du tourisme agite un double jeu de questions, autour de l'objet lui-même et des méthodes d'analyse qu'il requiert. Où l'observateur doit-il se placer, pris dans l'étau de la rencontre entre deux populations? Où situer les enjeux de cette rencontre et comment analyser les procès d'acculturation dont elle serait la cause? Comment dépasser les propositions postmodemes pour tenter de rendre compte des effets de structures? Les travaux récents recommandent d'ancrer les analyses dans les sociétés d'accueil mais peut-on ignorer les touristes, leur savoir sur les sociétés qu'ils viennent observer? C'est bien en miroir de leurs attentes que les guides inventent des énoncés identitaires: par exemple se dire Touareg, quand ils ne le sont pas. Pour comprendre les enjeux de cette manipulation, il faut convoquer les typologies construites par l'observateur occidental depuis le XVIIIe siècle. Comment étudier les modalités de la rencontre? Les guides s'efforcent d'idéaliser leur patrimoine sur un mode quelque peu théâtral mais qui sont les acteurs, qui sont les spectateurs? Les touristes ne sont pas des consommateurs passifs puisque ce sont eux qui stimulent la conscience d'un héritage culturel et d'une identité. Les guides sont-ils des victimes impuissantes? Ils mettent le tourisme au service de leurs propres objectifs. Ils regardent les touristes et apprennent à les connaître mieux que les touristes ne les connaîtront jamais. Ils se servent de ce qu'ils élaborent à leur intention pour construire une ethnicité qui n'est pas qu'une façade adaptée à la rencontre de l'Européen en mal d'identité touareg. On remarque en effet qu'ils manipulent les mêmes signes identitaires en face de touristes marocains, convaincus eux aussi d'être en présence de Touareg et dont les attentes ne diffèrent guère de celles des Européens. En élaborant une image d'eux-mêmes, ils redéfinissent des systèmes d'appartenances et s'approprient de nouvelles valeurs. En outre, les touristes ne sont pas les seuls acteurs à jouer un rôle dans les redéfinitions identitaires. A travers les manifestations folkloriques, l'Etat contribue à définir les attributs culturels des populations sahariennes. C'est lui qui fixe la programmation 20

touristique, autorise ou défend l'accès à un territoire. Ainsi, avant les années 1990, les populations n'accédaient à Mhamîd qu'avec des autorisations de l'armée car la ville, située à une trentaine de kilomètres de la frontière algérienne, avait été le théâtre, en 1980, d'affrontements avec le Polisario (Front Populaire pour la Libération de la Seguiet el Hamra et du Rio de Oro). Ni les locaux, ni les touristes n'employaient le nom de Sahraouis pour désigner les nomades de la région. Ils lui préféraient celui de Sahariens ou de Touareg. Les randonnées procèdent d'une innovation. Comment en mesurer l'ampleur? La notion d'authenticité se révèle une impasse anthropologique. Par exemple, doit-on considérer que les guides sont travestis en Hommes bleus? S'ils ne travaillaient pas pour le tourisme, ils seraient vêtus des fripes des marchés occidentaux, comme tout un chacun dans le Sud. Puisqu'ils sont guides, ils s'habillent d'une gandoura bleue qu'ils ne quittent que rarement, même lorsqu'ils séjournent à Marrakech ou à Paris, car elle leur permet de revendiquer une identité saharienne. En randonnée, certains guides déclament des dictons à prétention philosophique, extraits de la littérature de voyage occidentale: «La vérité du désert, c'est le silence. », ou «Ce qui embellit le désert, c'est qu'il cache un puits quelque part. ». Ceux qui se sont mariés à une étrangère et ont émigré dans les grandes métropoles européennes donnent un sens à ces proverbes et, de retour au pays natal, les alimentent de leur expérience. Enfin, puisque les Européens attribuent l'étiquette de Touareg à toutes populations nomades, chaque Marocain du Sud escomptant tirer un bénéfice du tourisme international se prétend Touareg. Mais les anciens nomades ne se disent Touareg qu'en face des étrangers. Entre eux, ils s'identifient toujours comme 'arâb, « Bédouins ». Beaucoup d'anthropologues évaluent que le tourisme engendre une commercialisation de I'hospitalité, institution traditionnelle de la tribu. Mais hébergement de touristes et hospitalité sont-ils à mettre en regard? Les structures de l'hospitalité sont inchangées. Les bénéfices du tourisme permettent de recevoir plus et mieux et en certaines circonstances, les familles d'accueil refusent le paiement des séjours. L'acculturation n'est pas nécessairement ce qu'il y a de plus voyant: la façon de s'habiller, de dépenser, etc. Au retour des circuits, certains guides se soûlent. Les touristes y voient le signe d'une dégénérescence mais les guides ne sont pas les seuls Marocains à consommer de 21

l'alcool. Ils ont plus d'argent donc ils boivent plus. Ils se cachent moins surtout, ce que leur reprochent leurs compatriotes. Pourquoi se montrent-ils autant? Où, quand et avec qui boivent-ils? Les recherches anglo-saxonnes établissent que la relation touristique, transitoire, non répétitive et asymétrique, favoriserait les comportements déviants: larcins, prostitution, mendicité et fraudes9. En effet, au contact des étrangers, certains guides adoptent des conduites plus ou moins transgressives qui leur permettent de matérialiser la violence symbolique de la rencontre et de négocier les rapports de force. Mais l'expérience montre qu'ils restent soumis à un contrôle social des activités. Un vol est sévèrement jugé et puni. Le tourisme ne détruit pas toute forme d'autorité. Si le tourisme est appréhendé, non pas comme objet premier de la recherche, mais comme un facteur de changement social parmi d'autres, une approche historique s'impose. Quelles étaient les ressources du groupe étudié? Quelles étaient ses relations organiques avec les autres formations socio-économiques? Le tourisme n'est pas un tout inventé: ces guides-bazaristes ou «faux-guides» souvent décrits comme une nouvelle catégorie socioprofessionnelle, peu recommandable et déculturée, renvoient à la figure historique du drogman1o. La décadence du nomadisme a précédé l'explosion touristique. Employés comme militaires, chauffeurs, mineurs, les nomades étaient déjà en ville et familiers de l'économie monétaire. A côté de leurs activités pastorales, ils possédaient des terres dans les palmeraies et des maisons dans les villages où entreposer leurs récoltes. A quel moment les figer de manière à isoler ce qui relèverait d'une hypothétique tradition? L'organisation de circuits de randonnées permet aux nomades sédentarisés de conserver une identité d'éleveurs, de préserver un système d'alliances, de se réapproprier un territoire, de conquérir un statut social, voire de bénéficier d'un retour de prestige: ils célèbrent de grands mariages et font construire des puits dans le désert pour abreuver les troupeaux. Les guides n'engloutissent pas les bénéfices dans une économie de gaspillage. Ils acquièrent des dromadaires et l'indispensable complément de luzerne et de dattes que la pénurie de pâturages
Cf Erik Cohen, « The Sociology of Tourism: Approaches, Issues and Findings », Annual Review ofSociology, 10, 1984, pp. 373-392. 10 Cf François Pouillon, «Un ami de Théophile Gautier en Orient, Camille Rogier. Réflexions sur la condition de drogman », Bulletin de la Société Théophile Gautier, n° 12, 1990, pp. 55-87. 22
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impose. Ils achètent des terres dans les palmeraies, y cultivent des palmiers-dattiers, des céréales et du henné. De la sorte, si l'activité touristique venait à s'arrêter, ils auraient reconstitué un capital et ne se trouveraient pas démunis. A lire les relations de voyage de la période coloniale et précoloniale, on se dit que les touristes, eux non plus, n'ont rien inventé. Ils ne font que vérifier les stéréotypes et rejouer les grands mythes qui préexistaient au tourisme de masse. Par exemple, leur déception, récurrente, de ne pas avoir parcouru le vrai désert, était déjà formulée, dans les mêmes termes, au XIXe et au début du XXe siècle. Où est la frontière? Le tourisme entretient l'une des plus fâcheuses tendances de l'anthropologie à la fiction archaïsante, qui substitue à

des sociétés historiques des sociétés traditionnelles - Maghreb et
Sahara sont depuis longtemps malades de ce phénomène. L'étude présente montre, au contraire, que des systèmes de représentations, des pratiques collectives et individuelles, résistent à l'activité touristique intensive. Objet paradoxal, le tourisme met à l'épreuve les modèles canoniques de l'exercice anthropologique comme il peut, à l'inverse, les légitimer. Faisant apparaître, mieux que d'autres objets plus convenus, les dynamiques à l' œuvre dans les stratégies de construction identitaires, il permet de relever d'étranges continuités et de vrais modes de rupture. Mais il désordonne les méthodes des générations précédentes. Confondant le statut de l'ethnologue et celui de touriste, il dispenserait presque d'informateurs. Que devient le stéréotype du vieux sage, fin détenteur du savoir? Sur ce terrain, c'est aussi vers les jeunes et les marginaux que l'ethnologue doit se tourner. Non que les vieux, d'ailleurs, n'y entendent rien. Ils affectent de n'y rien comprendre mais ils débattent du tourisme dans les assemblées villageoises et, en vertu des lois patriarcales, indiquent où investir les bénéfices. Le tourisme ne saurait être traité comme un objet autonome car il n'y a pas un « avant» et un « après» des sociétés livrées aux golden

hordes - pas plus qu'il n'existe de société pure et originelle. Les
chercheurs déplorent un manque de théorisations des études. En effet, l'objet bouscule les catégories. Sorte de nœud du monde moderne, autrement dit un «fait social total », on tire un fil et tout le reste vient. Il mobilise constamment plusieurs lexiques, en premier lieu desquels ceux de l'imaginaire et de l'économie: au Sahara, les randonnées sont une activité économique censée satisfaire un 23

imaginaire occidental tout aussi féru d'archaïsmes que de projets de développement, dits humanitaires. En regard, les comportements des guides ne sont pas qu'économiques. Objets de désir, eux aussi sont curieux des touristes et les envient. La rencontre stimule la conscience de leur héritage culturel et, concurremment, des rêves de modernité et de changement. Les imaginaires des guides et des touristes sont différents mais ils se réfléchissent. D'où prendre le tourisme pour en évaluer le feuilletage et rendre compte des effets de miroir? Les stratégies des acteurs ne sont jamais qu'instrumentales. Elles sont socialisées, indissociables de systèmes de représentations qu'ils ne peuvent nier mais dont ils cherchent à négocier ressources et contraintes. Pour repérer ces médiations, je suis fréquemment partie en randonnée et me suis efforcée, chaque fois, de noircir mes carnets d'une collection de faits et de dialogues quotidiens. Optant pour une approche strictement documentaire, fidèle à la chronologie des événements, le récit que je soumets au lecteur n'expose pas la gamme

complète des comportements et des fantasmes des touristes - il Y
manque, notamment, un exemple de relation de séduction. On y oscille entre le divers et l'identique, le singulier et le général. Un séjour vaut-il pour un autre? Les touristes sont-ils toujours un peu les mêmes?

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JOURNAL

D'UNE RANDONNEE

Octobre 1998. Paris Orly. La salle d'embarquement est pleine. Destination: Ouarzazate. La plupart des passagers sont vêtus en randonneurs: chaussures de marche, pantalons et vestes «safari» garnis de poches à fermeture Eclair, laines polaires et sacs à dos. Avant le départ, j'ai contacté une des participantes, Monique, employée des Postes dans une petite ville normande. Au téléphone, elle m'a déclaré doctement que si elle partait dans le désert, « C'est que cela devait se faire. ». Je dévisage les voyageurs: impossible d'identifier mes futurs compagnons de voyage. Comme tout le monde, je me plonge dans la lecture des journaux. Le tourisme se nourrit de mémoire: la revue Royal Air Maroc Magazine consacre un dossier aux affiches publicitaires de l'époque coloniale. La buvette de l'aéroport de Casablanca, où nous faisons escale, est décorée de photographies du couple Humphrey Bogart-Ingrid Bergman réunis dans le film quasi-éponyme de Michael Curtis. 1942. J'y suis encore: Play it again, Sam. Pendant la seconde partie du vol, échange de banalités avec mon voisin. Yves, 30 ans, est Lyonnais, infirmier dans un service de réanimation. Tout fier, il m'annonce qu'il part en excursion dans le désert. Comme je lui prédis que nous allons participer à la même randonnée, son visage se rembrunit. J'ai brisé son rêve d'une expérience singulière. Cherchant à effacer cette maladresse, j'en commets une seconde: ne souhaitant pas me dissimuler, je lui dis la
raison de mon voyage. Son regard devient grave:

- «Alors,

je vais

être un objet d'étude? ». C'est moi qui suis désappointée cette fois, et bien résolue à ne plus défier la perspicacité de mes informateurs.
Deuxième jour

Notre groupe compte huit personnes, cinq femmes et trois hommes, dont deux couples. Nous quittons l'hôtel rustique de Ouarzazate où nous sommes arrivés à deux heures du matin pour prendre place dans un minibus en direction de Zagora, à trois heures de route. La route défile. Les regards sont vides. Les imaginaires vagabondent, dessinant en marge de l'itinéraire des voyages fantasmagoriques faits d'autres tracés, d'autres histoires.

Au passage du col de l'Anti-Atlas, le chauffeur fait halte à un « point de vue » signalé par un large panneau. C'est le rituel de tout voyage. Chacun en connaît les règles. L'indifférence n'est pas de mise. Il convient de descendre de son véhicule, armé de son appareil photographique. Quelques minutes plus tard, on doit avoir repris la route. Direction la vallée du Drâa. Le Drâa désigne le plus long cours d'eau du Maroc, ainsi que la région qui s'étend sur les deux rives de ce cours d'eau, entre les chaînes montagneuses du Saghro au nord, et du Bani au sud, sur une longueur de deux cents kilomètres. La route goudronnée qui fend la province en suivant le cours de l'oued depuis Agdz jusqu'à Mhamîd, dernière oasis de la vallée avant la frontière algérienne, est jalonnée de casbahs et de villages fortifiés en terre; elle est bordée de palmiers-dattiers à l'ombre desquels sont cultivés de l'orge, du blé, un peu de légumes et du henné. De chaque côté de ce ruban de verdure, les steppes montagneuses et les plateaux présahariens sont des terres à vocation pastorale. La végétation y est pauvre: armoise, alfa, épineux. Les nomades transhumants y vivent sous des tentes brunes tissées en laine de chèvre et de dromadaire. Dans toute la vallée, le climat est aride, avec des températures estivales qui atteignent cinquante degrés. En toutes saisons, des vents de sable prolongés érodent les sols et provoquent un dessèchement progressif qu'accentuent les effets de surcharge pastorale. Petite agglomération d'encadrement rural qui servait de base administrative et militaire pendant le Protectorat, Agdez n'a que peu d'attraits. Pourtant, elle ressemble à l'idée que je me fais de l'Afrique. Un vent de poussière donne un air de climat saharien. La population y est plus noire que blanche. Une nonchalance générale rythme les activités, du bistrot aux boutiques d'artisanat. Les hommes d'âge mur sont assis à la terrasse des cafés, guettant l'interlocuteur de choix à qui diffuser les nouvelles. Sur des airs de musique reggae, des jeunes jouent au billard dans l'arrière-salle des cafés. La place est encombrée de véhicules et d'une foule bigarrée: touristes escortés de bazaristes, de faux-guides et de gamins en quête de dirhams, de bonbons ou de stylos, citadins venus prélever leurs intérêts sur les négoces, transhumants du jebel Saghro, oasiens cultivateurs, militaires et policiers. Hervé, 30 ans, Lillois, employé dans les assurances, tente de

photographier un groupe de femmes jugées «typiques» - femmes
abandonnées, âgées, plus ou moins réduites à la mendicité. Très au fait des choses, le groupe lui suggère de distribuer quelques dirhams: il 26

récolte en retour une volée d'injures. Monique a disparu dans une boutique d'artisanat. Elle en revient coiffée d'un chèche bleu. Pensant s'être métamorphosée en nomade, elle s'est déguisée en touriste. Les faux-guides exercent depuis les années 1970. Main d'œuvre non-qualifiée, ambulante, rémunérée par les commerçants sous forme de commissions, ils bénéficient aussi d'avantages en nature: mobylettes, cigarettes ou même boissons alcoolisées. On les dit «faux» parce qu'ils ne détiennent pas la précieuse plaque minéralogique délivrée par le ministère du Tourisme. Du coup, leur activité doit rester clandestine. Une brigade de police spécialisée est chargée de les réprimer, surtout dans les grands centres urbains de Fès et de Marrakech où touristes et locaux les perçoivent comme des parasites. Pourtant, cette profession non structurée s'impose comme une composante majeure des économies locales. Dans la vallée du Drâa, elle est une alternative au chômage et à l'émigration vers les grandes métropoles du pays. Tandis qu'on approche de Zagora, on en vient aux questions pratiques. René, 67 ans, retraité d'un commerce d'électroménager dans le Finistère, demande - «Comment s'appelle ce village? Ces passants sont-ils des nomades? Où allons-nous dormir ce soir? ». Le chauffeur, qui ne comprend pas le français, répond à toutes ses questions: - «Sahra, Sahra! ». Le désert a aimanté la diversité régionale. Ne reste plus que le signe, considérable. A Zagora, annonce d'un changement de programme: nous devons poursuivre jusqu'à Oulad Driss, à quatre-vingts kilomètres. Murmure de mécontentement. Bien dans le ton d'un séjour d'aventure, l'improvisation n'est pas du meilleur effet. Il nous faut encore franchir une étroite digue de roches nues peu élevée appelée le Bani. Cette arête, limes naturel qui marque la frontière géographique du Sahara, se poursuit vers l'ouest jusqu'à Tata. Elle est traversée de cluses pratiquées par les affluents du Drâa, dont les débouchés portent en arabe le nom de 10m, en berbère imi, « la bouche ». A l'entrée de ces cluses, se sont développées, sur le flanc méridional, plusieurs grandes oasis généralement regroupées sous le nom d'oasis DrâaBani: Assa, Foum el Hassan, Akka, Tata, Foum Zguid, Mhamîd. Lorsque nous parvenons au bivouac d'Oulad Driss, lieu de départ du circuit, le groupe est affamé et de mauvaise humeur. Un
jeune homme de 25 ans nous attend à la descente du véhicule:

-

«Bonjour, bienvenue, marhaba! Je suis Mokhtar, votre guide! ». Vêtu d'une gandoura bleue brodée et la tête ceinte d'un chèche noir, il 27

nous toise d'un air hautain, la main sur la hanche. Sous ses ordres, des employés plus sobrement vêtus s'appliquent à décharger les bagages du toit du véhicule. Doublement mécontent de notre retard et de l'achat d'un chèche chez un concurrent, il nous laisse déjeuner seuls. Le tagine est froid et les esprits inquiets. Tandis que le groupe se plaint du manque d'informations sur le déroulement du séjour, je ressens l'ambiguïté de ma situation. Chacun sait que je suis déjà venue. Si je dois veiller à ne pas révéler une expérience qu'ils souhaitent faire par eux-mêmes, je dois malgré tout répondre à leurs questions. Lorsque le guide réapparaît, c'est pour nous convier à visiter la boutique du camping où s'acquièrent les indispensables vêtements « climatisés» utiles à la randonnée: chèches, gandouras, sarouels, babouches, etc. Mais le vendeur a beau s'essouffler à vanter ses articles, il ne parvient à vendre qu'un seul chèche. Le départ est fixé au lendemain matin. Le groupe est nerveux: on s'impatiente de ne rien faire. Mokhtar improvise alors une visite guidée du ksar d'Oulad Driss. Le village, à cinq kilomètres au nord de Mhamîd, comptait deux mille habitants en 1979. Il s'est vidé, depuis, de la moitié de sa population car l'agriculture ne survit pas aux dernières vagues de sécheresse. A l'absence de pluies, au climat aride et au mouvement continu du sable vers la palmeraie, s'ajoute une baisse du niveau des nappes phréatiques et une augmentation du taux de salinité de l'eau. Le grand barrage d'el Mansour ed-Dahbi, au sud de Ouarzazate, ne suffit pas à régénérer la production agricole d'une vallée longue de deux cents kilomètres. L'eau fuit, s'évapore. La gestion des canaux est défaillante et les volumes lâchés vers le Sud trop irréguliers. Les agriculteurs les moins démunis s'approvisionnent par camions-citernes. Certains préfèrent reprendre les activités des artisans juifs, orfèvres ou forgerons, partis du pays. Ceux qui ont vendu suffisamment de terres ouvrent des commerces. Les autres partent vers le Nord. Oulad Driss présente l'architecture typique des anciennes cités sahariennes: les maisons sont maçonnées en terre et réparties le long de ruelles fraîches et obscures. On y croise des femmes voilées d'étoffes noires brodées de sequins et de fils de laines multicolores. Hervé essaie de les photographier. Elles protestent mais le guide laisse faire: il ne faut pas contrarier le touriste. Le groupe se laisse conduire, nonchalant, dans une maison traditionnelle du village. Autour du puits de lumière central, quatre 28

piliers soutiennent deux étages. Les balustrades sont sculptées de motifs géométriques. Les plafonds assemblent troncs de palmier et branches de tamaris. De la terrasse, la vue embrasse la palmeraie et au loin le désert. On s'indigne de la profusion des antennes paraboliques, de l'insalubrité des venelles et de la vétusté des habitats. Notre hôte est un tout jeune homme de seize ans, occasionnellement employé pour approvisionner les bivouacs et servir les repas. Il offre un thé et des pâtisseries, dont Mokhtar juge utile de préciser le coût: cinq dirhams par personne. Mais libre à chacun de donner davantage. Il me prend à partie de ses ennuis: un concurrent s'est présenté comme son frère et a empoché le règlement d'un séjour. La veille, à l'occasion d'un fort vent de sable, un touriste a égaré son portefeuille dans les dunes. Il menace de ne pas payer sa randonnée s'il ne retrouve pas son argent. La visite nous a permis de faire connaissance. L'épouse de René, 65 ans, retraitée comme lui, s'appelle Simone. C'est elle qui rêvait du Sahara. Cinq ans plus tôt, elle avait mis de côté une coupure de presse sur les randonnées, parue dans un magazine écologique. Elle en avait parlé à René qui, incapable de se déplacer sans une canne, lui avait rétorqué: - «Non mais tu ne te rends pas compte, on ne va pas s'embarquer dans un truc comme ça ! ». L'article avait disparu sous une pile de journaux, puis réapparu. Simone avait fini par prendre contact avec le voyagiste et, malgré les réticences de René, elle les avait inscrits. Le voyagiste auprès duquel le groupe a effectué ses réservations est affilié à la Fédération Loisirs Vacances Tourisme et fonctionne en partenariat interne avec une association d'aide aux populations touareg: 6 % du chiffre d'affaires finance une aide au développement au Maroc, au Mali et au Niger. Les touristes, toujours complexés dans leur rapport aux populations locales, trouvent ainsi une justification honorable à leur voyage. De retour en France, quelques-uns participent bénévolement aux activités de l'Association: échanges de classes, formation d'aides médicaux, création de dispensaires, construction de puits, dons de vêtements, de médicaments, de matériel scolaire, obtention de visas, accueil des guides, l'été, en Europe, à l'occasion des assemblées générales annuelles du voyagiste. La structure n'emploie qu'un directeur et une secrétaire. Ses frais de fonctionnement sont réduits et ses tarifs inférieurs à ceux proposés par beaucoup d'autres agences. La publicité se fait par « le bouche à oreille », un peu par la presse et les salons 29

professionnels. Statistiquement, la clientèle est française, provinciale, d'âge moyen et issue des classes moyennes: beaucoup d'infirmières, d'employés du secteur tertiaire, d'enseignants et de retraités. Jamais d'ouvriers, quelques agriculteurs de produits «bio », des professions

libérales - médecins et pharmaciens. La proportion de femmes est
nettement supérieure à celle des hommes. Le soleil s'est couché. Les premières étoiles apparaissent. Mubârak, un chamelier d'une cinquantaine d'années, prépare le thé sur un feu de brindilles. Le groupe s'est rassemblé en cercle autour de lui et se partage des petites assiettes d'amandes, de dattes et de cacahuètes. Mokhtar lance le triomphal: «C'est le Whisky marocain! », servi aux touristes en toutes occasions. L'adage n'amuse guère. Il émeut davantage les musulmans, tout contraints qu'ils sont par l'interdit d'alcool. Chacun évoque ses précédents voyages. Le groupe doit subir le récit de la dernière expédition d'Hervé, alpiniste chevronné qui s'est rabattu sur cette formule de randonnée, «accessible aux enfants» indique la brochure, pour être accompagné de sa petite amie, Aline, 23 ans, vendeuse chez un marchand de jouets à Lille. Ceux qui n'ont pas beaucoup voyagé parlent des reportages qu'ils ont vus à la télévision. On a droit aux immanquables: - « Qui ronfle? » et - « Qui sait lire les étoiles? ». On mange la soupe marocaine, harîra, et on attend le tagine plus d'une heure. On s'adapte difficilement à la légendaire durée saharienne. Les conversations sont coupées de grands silences. On s'exclame alors sur la pureté de ce silence et la causerie reprend. - «Pourquoi Mokhtar ne mange-t-il pas avec nous? », interroge-t-on. Lors des premières randonnées auxquelles je participais, les guides se mêlaient aux touristes. Les excursions étant bien moins rodées, la hiérarchie des fonctions n'apparaissait pas avec autant d'évidence. Depuis qu'une rigueur professionnelle s'est instaurée, la tâche est devenue monotone et les accompagnateurs en sont las. En dehors de quelques animations spécifiques, chacun mange, dort et communique avec son groupe d'origine. Vient le moment d'attribuer des surnoms, une tradition locale assez répandue. Les guides demandent aux touristes de présenter leur situation professionnelle et familiale. En fonction des indications fournies, ils suggèrent pour les femmes Fatima, Zahra, «la fleur », ou Dâwiya, «celle qui illumine» ; pour les hommes Chibani, «le vieux », Ali Baba, ou Idir, «celui qui agit ». Ils sélectionnent aussi certains qualificatifs français, tels que « le costaud », ou « la chiante ». 30

Le camping est particulièrement bien aménagé et protégé: sur un terrain sablonneux encadré par des murs en pisé, une vingtaine de tentes brunes (khaïma) sont confortablement aménagées de tapis et de matelas. A l'ombre des palmiers, des seguias délimitent des parcelles d'orge et de la luzerne. L'endroit est coquet et n'a rien d'un espace sauvage. Pourtant, Christèle, 50 ans, sans profession, résidente à Roquebrune-Cap-Martin, est prise d'une peur incontrôlée. A deux reprises, elle interrompt les conversations pour que nous écoutions un hypothétique rôdeur. Soudain, elle pousse un cri. Elle est convaincue d'avoir reçu une pierre. Mokhtar se lève complaisamment pour jeter un œil derrière le mur d'enceinte: il n'y a personne. S'ensuivent de longs débats pour savoir où dormir: sous la tente ou à la belle étoile? Chacun est libre d'aller où bon lui semble dans les cinq hectares du camping. Mais on se regroupe sous une seule et même tente. Troisième jour L'appel à la prière de la mosquée voisine nous réveille à cinq heures. Nous avons pour consigne de diviser notre sac en deux pour n'emporter que le strict nécessaire. C'est tout un dilemme car on ne sait pas à quoi renoncer. Le bagage reste volumineux: vêtements de rechange, trousse de toilette, pharmacie, sac de couchage et même pour certains, matelas et oreiller. Les chameliers rassemblent les dromadaires. D'une interjection appropriée, Ouch I, ils font baraquer l'animal et arriment autour de sa bosse un harnais pourvu d'une sorte de guidon droit en fer. Sur ce harnais, ils disposent des couvertures et fixent des doubles paniers emplis de denrées et de matériel. Les touristes sont-ils surpris du peu d'apparat de cette selle de fortune?

Au départ de la caravane - moment d'émotion intense - ils ne veulent
pas monter. Simone a peur: elle a rêvé qu'elle tombait et le lever du jour n'en dissipe pas le souvenir. Hervé déclare que c'est sans intérêt s'il ne peut pas diriger lui-même sa monture. Lorsque la caravane s'ébranle enfin, le soleil est déjà haut dans le ciel. Elle va d'un pas lent au milieu de petites dunes plantées de tamaris. Chacun de nous dispose d'une gourde personnelle à laquelle se désaltérer pendant la marche. Les guides attendent les lieux de campement pour boire dans une tasse commune. Il est à peine midi lorsque la caravane fait halte pour le déjeuner. Tandis que le groupe se repose, les chameliers déchargent les dromadaires, étendent tapis et couvertures et distribuent des 31

oranges. Ils entravent les animaux en liant leurs pattes avant, rassemblent le matériel de cuisine, font circuler des petites assiettes de dattes. Mouloud, le cuisinier, aidé d'un ou deux chameliers, s'affaire à la préparation d'un genre de « salade niçoise ». Il a 24 ans. C'est un cousin du guide. Employé depuis seulement quelques mois, il ne sait pas bien parler le français. L'organisation des randonnées fonctionne sur une division du travail hiérarchique et statutaire. Les guides sont issus d'une même famille ou d'un même lignage. Ils gèrent la constitution des équipes et ont nécessairement une bonne connaissance du français. Les cuisiniers sont des cousins en attente d'être formés comme guides. Sortes de seconds des randonnées, ils gèrent l'intendance de la caravane. Les chameliers sont des cousins, des fils de tribus alliées ou des anciens esclaves. Occupés à la gestion du troupeau et du chargement, ils ne sont pas tenus de parler le français. Les guides sont payés vingt-cinq euros par jour, les cuisiniers quinze euros, les chameliers dix euros. Aux salaires, s'ajoutent pourboires et commissions. Les effectifs des équipes varient selon le volume des groupes. Il faut compter un dromadaire par touriste et un chamelier pour deux à trois dromadaires, toujours attachés à la file indienne. Ni le guide ni les chameliers ne montent sur les dromadaires, déjà lourdement chargés de bagages, de nourriture, de matériel de cuisine, de couvertures, d'eau et parfois de bois. La saison touristique s'étend d'octobre à mai. Pendant ces huit mois, les randonnées emploient une trentaine de personnes. Assis près des randonneurs, Mubârak prépare le thé. Eté comme hiver, il porte un petit bonnet de laine. Il n'est pas vêtu de l'éclatante gandoura bleue des guides mais d'une simple chemise de coton brun sur un vieux pantalon de coupe occidentale. Une corde nouée autour de sa taille lui fait office de ceinture, de longe, lui sert à puiser l'eau et à attacher les fagots de bois. Son visage buriné de vieux Saharien lui vaut d'être beaucoup photographié. Il y est habitué. A chaque déclic d'un appareil, il s'exclame: - «Beaucoup merci la famille! », version française piquée d'humour du shukrân bezzêf constamment employé par les touristes mais inusité localement. Les Marocains lui préfèrent des formules de politesse moins timorées, comme Allah yarham el wâldîn, «Que Dieu bénisse tes parents ». Mais le groupe est enchanté de la maladresse de la tournure attribuée à

une méconnaissance du français - on reprend en chœur: « Beaucoup
merci! » 32

Après le service des trois thés, Mubârak rejoint les autres chameliers. Certains d'entre nous somnolent, d'autres rédigent carnets de voyage et cartes postales. Une heure plus tard, le cuisinier étend une petite nappe en plastique sur les tissages de coton bon marché faisant office de tapis. Nous faisons cercle autour du plat unique, en nous aidant d'une fourchette ou d'un morceau de pain. Les accompagnateurs se rassemblent de leur côté pour manger plutôt du pain trempé dans un peu de sauce parce qu'ils ne conçoivent pas de manger des crudités. Un fruit comme la tomate est d'introduction récente au Sahara. Beaucoup de nomades n'en avaient pas vu avant les années 1970. Une fois le repas terminé, le cuisinier récure les plats avec du sable, les rince avec très peu d'eau et les range dans les paniers. Puis, c'est la sieste générale accompagnateurs d'un côté, touristes de l'autre. La nôtre est ponctuée de soupirs et de plaintes car on commence à endurer les insectes. Le soleil tourne et ceux qui étaient à l'ombre finissent par se retrouver au soleil. Désœuvrés, certains tentent une petite promenade, pieds nus, autour du camp. Mais le sable est si brûlant qu'ils se replient très vite à l'ombre, regrettant maintenant d'avoir acheté de grosses chaussures de randonnée. De légères sandales auraient mieux convenu. Vers 15 heures, Mokhtar donne l'ordre de lever le camp. Pendant que les guides s'agitent pour rassembler le troupeau, plier les couvertures et charger les bâts, le groupe commente: - « Oh ! Regarde ce chamelier, il a une drôle de tête avec son chèche . , ». mIS comme ça - «Ce chameau, on dirait qu'il n'arrive pas à sortir un rot! Il se gargarise! T'as de belles dents tu sais! » - «J'espère qu'ils vont pouvoir finir la randonnée!. .. Mokhtar, donne-moi le plus gentil! » Non sans appréhension, ils se sont décidés à monter. Assis les jambes écartées sur les volumineux paniers, ils jugent leur position très inconfortable. La corde arrimant le chargement frotte sur leurs jambes sans cesse ballottées par le roulis de la marche. Sont-ils trop en avant, trop en arrière, sur la bosse? Comme ils ont peur de la chute, ils s'accrochent au guidon. Le corps tendu devient rapidement douloureux. Indifférents à leur peine, les chameliers tirent les dromadaires attachés par trois à la file indienne. Ils se placent côte à côte pour parler et chanter d'interminables refrains. Ils se taquinent pour définir

qui mérite d'être guide - une fonction privilégiée, bien rétribuée et
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