Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 36,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

AUX ORIGINES DE HONG-KONG

De
608 pages
Il s'agit là d'une étude des pratiques commerciales dans le Canton d'avant la guerre de l'Opium. Au-delà du seul commerce de l'opium, ce travail présente une analyse des moyens par lesquels les marchands européens travaillant à Canton mettaient en place leur réseau de relations au milieu des périls que représentaient les bouleversements commerciaux de l'époque, et notamment la déréglementation radicale de la décennie 1830-1840.
Voir plus Voir moins

@ Éditions l'lIm1natt:1n, 1998 ISBN: 2-7384-7282-6

Aux origines de Hong Kong

Collection Recherches Asiatiques dirigée par Alain Forest
Dernières parutions

M.-Odile GÉRAUD, Regards sur les Hmong de Guyane française, 1997. Jean DEUVE, Guérilla au Laos, 1997. Gérard HEUZÉ, Entre é,ue utes et mafias. L'Inde dans la mondialisation, 1997. Bernard HOURS, Monique SELIM, Essai d'anthropologie politique sur le Laos contemporain, 1997. Seong Chang CHEONG, Idéologie et système en Corée du Nord, 1997. Michel BODIN, Soldats d'Indochine - 1945-1954, 1997. Lionel PAUL, La Question tamoule à Sri Lanka, 1977-1994, 1997. Viviane FRINGS, Le paysan cambodgien et le socialisme. La politique agricole de la République Populaire du Kampuchea et de l'État du Cambodge, 1997. TÙ CHI NGUYEN, La cosmologie Muong, 1997. Marc LEMAIRE, Le service de santé militaire dans la guerre d'Indochine, 1997. Pierre L. LAMANT, Bilan et Perspectives des Etudes khmères (langue et culture), 1997. Hartmut O. ROTERMUND, «La sieste sous l'aile du cormoran» et autres poèmes magiques, 1998. Luc LACROZE, L'Aménagement du Mékong (1957-1997). L'échec d'une grande ambition ?, 1998. S. PHINITH, P. SOUK-ALOUN, V. THONGCHANH, Histoire du pays Lao, 1998. S. FERHAT-DANA, Le Dangwai et la démocratie à Taiwan, 1998. NGUYEN THE ANH, Alain FOREST (eds), Guerre et paix en Asie du Sud-Est, 1998. DO CHI-LAN, La mère et l'enfant dans le Viet Nam d'autrefois, 1998. A. LE PICHON, Aux origines de Hong-Kong. Aspects de la civilisation commerciale à Canton: le fonds de commerce de Jardine, Matheson &Co (1827-1839), 1998. Alain FOREST, Les missionnaires français au Tonkin et au Sianl (17e-18e siècle). Analyse comparée d'un relatif'succès etd'un total échec" Livre I, Histoires du Siam, Livre II, Histoires du Tonkin, Livre III, Organiser une Eglise. Convertir les Infidèles, 1998. M. BODIN, Les combattants français face à la guerre d'Indochine, 1945 - 1954, 1998.

Collectioll "Recherches Asiatiques" dirigée par Alain Forest

Alain LE PICHON

Aux origines de Hong Kong
Aspects de la civilisation cOD1D1erciale à Canton: Ie fonds de com.merce de Jardine, Matheson & Co.

1827-1839

1-1'Harmattan

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harll1attan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA I-I2Y 1K9

AVANT-PROPOS

On a beaucoup écrit sur Hong Kong en 1997, année de la rétrocession de la dernière colonie britannique à la République Populaire de Chine. Les journalistes, les économistes, les futurologues se posent des questions sur l'avenir de l'ancien "Territoire", et sur la manière dont ses dirigeants sauront gérer son évolution en accord avec la formule si typiquement chinoise de Deng Xiaoping: "un pays - deux systèmes". Mais, au moment où l'on parle tant de l' "après Hong Kong", 1'historien continue à penser que rien n'éclaire. aussi bien les événements présents qu'une véritable compréhension du passé. Pour comprendre Hong Kong aujourd'hui, il faut donc apprendre à connaître ce qu'il y avait aux origines de Hong Kong. Et pour entreprendre avec les meilleures chances ce voyage dans un passé vieux de cent soixante ans, il faut un guide sûr. Or il nous est apparu que le meilleur guide possible n'était autre que le fonds de commerce de Jardine, Matheson & Co.

Une lecture des deux ou trois journaux de langue anglaise qui existaient dans le Canton des années 1827-1839 fait facilelnent prendre la mesure du rôle de tout premier plan que jouait alors la jeune société Jardine, Matheson & Co. Cette découverte, qui n'a rien d'original, fut néanmoins le point de départ de l'enquête sur les origines commerciales de Hong Kong présentée ici au lecteur. Car, plus le chercheur s'efforce de comprendre la culture et l'activité professionnelle des pionniers du commerce moderne avec la Chine d'avant la prelnière Guerre de l'opium, et plus ce qu'on en a écrit lui SCl11ble de la réalité que peut loin vivre un commerçant, un banquier, et, généralement, un homme d'affaires. Il demeure insatisfait. Il lui semble qu'on ne lui rapporte pas les activités, les problèmes, et les réussites de ces commerçants d'avant Hong Kong avec toute la lucidité et toute la clairvoyance souhaitables. Or il se trouve que l'un des plus riches dépôts mondiaux d'archives commerciales touchant à cette période et à ce sujet n'est autre que celui
déposé à l'Université de Cambridge par la société ]arcline, Matheson (~

Avant-propos

Co. Il était donc possible d'en avoir le coeur net. Il suffisait d'y aller voir soi-même, de dépouiller personnellel11ent les l11illiers de pages de comptes et de lettres datant de cette époque, et de se faire une opinion. Le lecteur connaît la suite: le résultat de cette enquête est sous ses yeux. Un "fonds de commerce" est un "établissement industriel ou commercial avec son achalandage, ses ustensiles, ses marchandises, etc." (1). Cette définition de Littré renvoie de manière Îlnportante au vieux mot français de "chaland", c'est-à-dire "1- acheteur, pratique; 2- par extension, client, ou toute personne qui en recherche une autre, s'attache à elle, entretient avec elle des rapports habituels." (2). Enfin, l'ensemble des chalands forme l' "achalandage" d'une t11ai on cOI11111ercialeou s industri~lle. Or, "il y a des artisans bien plus achalandés les uns que les autres, plus forts et plus adroits, et qui gagnent par conséquent davantage" (3). Si, de cette définition "littéraire", dont il faut souligner la référence au processus d' "achalandage", ou encore de "recherche d'autrui", d' "attachement à autrui", et d' "entretien avec autrui de rapports habituels", on passe au vocabulaire technique de la cOl11ptabilité, on s'aperçoit que le "fonds de commerce" fait partie d'un ensemble plus important: les immobilisations incorporelles. On désigne par ce dernier vocable les actifs à long terme d'une société, dont l'existence, à l'opposé des in'unobilisations corporelles, telles les terrains, les bâtiments et les installations, ont la particularité de ne pas se traduire par une réalité concrète, physique et spatiale. On peut par exemple ranger sous cette désignation d' inu'nobilisations incorporelles les marques, certains processus de fabrication patentés ou non, le réseau de clientèle, le carnet d'adresses, etc. La langue anglaise, souvent plus concrète que le français, est ici plus parlante. Pour "fonds de commerce", l'anglais dit en effet: "goo(l\tvill". Et, pour: "immobilisations incorporelles" : "intangihles". L'Oxford English Dictionary donne de "goodwill" la définition suivante: "4- commercial: privilège octroyé par le verideur d'une société à l'acheteur, et permettant à ce dernier de poursuivre ses affaires COI11111e successeur son reconnu; possession d'un achalandage /Jréexistant consicléré c(nnme un élérnent distinct de la valeur (le vente (l'une société (1571)" (4). Quant au substantif "intangibles", au sens comptable d' "ilTIlll0bilisations incorporelies", l'acception, trop technique, ne figure que dans les dictionnaires spécialisés, - l'Oxford EnglishDictionary ne retenant Iui-lnême que la forme de l'adjectif "intangible", recensée dès 1660: "qui n'est pas tangible; qu'on ne peut toucher; qui ne peut être connu par le sens du toucher; impalpable" (5). 8

A vClnt-propos

Tenter d'appréhender un fonds de commerce reviendrait donc, littéralement, à tenter de saisir "l'intangible", ou, à tout. le moins, les intangibles, c'est-à-dire les "immobilisations incorporelles" et la "bonne volonté" que crée au fil des années un assidu travail d'achalandage. Il est remarquable que le sens précis de Hgooll\ivill" que le dictionnaire recense dès la fin du seizième siècle soit si proche du sens comptable actuel. On trouve en effet dans l'acception citée plus haut ("possession d'un achalandage préexistant considéré conIIne un éléInent distinct de la valeur de vente d'une société") une définition qui rend exactement le concept comptable contemporain de "survaleur", c'est-à-dire le prix supplémentaire que l'acheteur d'une société est prêt à payer en .sus de sa valeur d'actifs nets quand il lui reconnaît des attributs qui ne sont pas reflétés parson bilan (6). Au-delà de son acception technique spécialisée, le terme "survaleur", quelquefois employé comIne synonyme de ''fonds cie commerce" et de "goodwill", exprime bien à sa Inanière le côté intangible de ce qui, dans le devenir historique d'une société, a acquis de la "valeur" sans avoir jamais été inscrit au bilan. Voici donc le véhicule retenu pour apprendre à connaître la réalité commerciale de l'avant Hong Kong: le fonds de COlnmerce de Jardine, Matheson & Co. à l'époque où le nom de la firlne est devenu ce qu'il est resté jusqu'à nos jours.

Sans tenter une description générale du fonds d'Archives Jardine, Matheson & Co. (7), il est utile d'en faire ressortir ici les principales caractéristiques, lorsqu'on les considère uniquelnent sous l'angle de ce qu'elles nous livrent sur la vie, la pratique, l'achalandage, et l'évolution de la firme elle-même. Ces caractéristiques principales sont au nOlnbre de trois. La première caractéristique est que, nlalgré leur abondance, les traces préservées dans les Archives sont lacunaires, soit par destruction inévitable de leur support physique au fil des ans, soit tout simplement - ce qui est plus difficile à déceler -par réticence à la source. La seconde caractéristique est que, prise dans son individualité de page de comptes ou de feuillet de lettre, chaque document d'Archives livre un {létail qui, à lui seul, peut ne pas être, et souvent n'est pas, significatif de l'ensenzble. La troisième caractéristique est que, chaque fois que les traces ont été préservées, le corpus d'Archives livre à son lecteur globalenlent {out sans rien lui révéler. A ces trois caractéristiques du corpus correspondent trois sortes de troubles de la vision. Dans la première, on ne voit rien parce qu'il n'y a 9

A 1!{[nt-propos

rien à voir. Dans la seconde, on ne voit ricn parce que l'oeil, collé au détail, n'accommode plus. Dans la troisiènle, on ne voit rien parce qu'on ne peut, d'un seul coup d'oeil, elnbrasserun si vaste panoraIna, ni établir entre des objets apparemlnent si lointains des liens de proxinlité essentielle. Contrairement au prelnier cas, oÙ il s'agit bel et bien d'une cécité imparable, les deux autres ne sont pas rédhibitoires, et leurs effets d'aveuglement peuvent sans doute être contrés par le respect de quelques principes méthodologiques. A l'intelligence qui n'accommode pl us, iI faut pouvoir redonner sa mobilité sélective et sa capacité d' introduire dans la platitude physique de tout document une hiérarchie des profondeurs de signification relatives. A l'intelligence figée sur telle question dans un angle de perception trop étroit, il faut pouvoir redonner la vision rotative à 3600 qui lui permettra de détecter, dans la totalité du corpus dépouillé les morceaux du puzzle, parfois lointains, qui portent des élénlents de réponse.

Avant même d'exposer les quelques principes Inéthodologiques qu'il a été utile d'observer afin d'extraire, à partir du corpus d' Archi ves, les traits saillants du fonds de COITImerCe Jarl/ine, Matheson & Co. vers de 1832, il faut maintenant donner une idée des types el'erreurs qu'il est facile de commettre quand on se propose d~aller Ù l'aventure dans un corpus de cette dimension. Le premier type d'erreur, et sans doute le plus répandu, consiste en la confusion d'identité. Par exelnple, les firnles de l'époque changeaient souvent de nom. Un associé partait à la retraite, un autre arrivait. C'était soit un cousin portant le même nOITI, oit un anli au nOIn différent. s Fairlie, Bonharn & Co. devenait du jour au lendelnain Fairlie, Clarke, Innes & Co. Les dessous de ces changelnents sont rarelnent lnis en lumière dans l'entasseme.nt des doculllents ci'Archives. Si l'on n'y prend garde, il est ainsi facile de créer des doublons inlaginaires. Autre exelnple: pallni la multiplicité des docu111ents cOlnptables, nombreux présentent des chiffres sur lesquels il est aisé de se 111éprendre. Tel croirait voir dans un chiffre le lTIOntantd'une transaction individuelle alors qu'il s'agit en fait d'un solde créancier ou débiteur. Les variations sur le thème de la confusion d'identité sont innombrables. On peut ainsi se méprendre sur les chiffres, sur les années, sur l'identité des individus et des firmes. Mais, SOll11netoute, il ne s'agit encore là que du premier degré d'erreur, sen1blable Ù celui qui, dans la lecture d'une simple lettre, fait que le lecteur prend un ~'t" pour un "f' et lit "confusion" là où le correspondant a éCl~:it "contusion". La phrase aura 10

Avant-propos

perdu son sens, mais pas nécessairement Je paragraphe, sÎ du lnoins le paragraphe a quelque étoffe. On peut dire lléallnloÎns que la. répétition fréquente d'erreurs de ce type aurait pour résultat d'entacher sérieusement le produit fini - compréhension de la lettre, ou, dans le cas présent, intelligence du fonds de cOlnmerce de Jllflline Matheson &Co. avant Hong Kong. Il faut donc instaurer une parade contre la confusion d'identité. Le~ erreurs du deuxième type sont plus graves. Ce sont des erreurs de relation. Elles consistent, d'une manière générale, il Ille.ttre en rapport direct des éléments du corpus aux significations disparates, et de tirer des conclusions de ces mises en rapport abusifs. Par exemple, une date erronée qui fait lire une lettre dans le contexte de l'année suivante peut entraîner des conclusions non-fondées. Un tableau de ventes de thé, très détaillé lnais non-daté, dont la qualité de document individuel donne au chercheur le désir légitilne de lui trouver une utilisation, et qui est mis en rapportclirect, sans justification suffisante, avec les exportations de la firme, peut entraîner des conclusions gravement erronées. Ou bien encore, tels doculnents cOlnptables d'une Inême année semblent inconciliables sur un point précis. Le chercheur s'évertue à les concilier, jusqu'au jour oÙ il s'aperçoit - si cette chance lui est donnée - qu'une lettre de Willialll Jardine revèle que cette annéelà les livres de comptes étaient tenus par un incapable. Dans ce cas précis, l'erreur aurait consisté à instaurer une connexion là oÙ elle aurait dû être en principe, Inais où elle n'avait janlais existé en fait. Une des particularités des erre,urs de connexion, nlalgré leur plus grande gravité, c'est d'être plus facilen1cnt évitables que les erreurs d'identité. Car, dans une erreur d'identité, c'est la perception du chercheur qui est fautive, tandis que dans une erreur de connexion c'est déjà son activité de révélateur de significations. Une étape inlportante est en effet franchie entre le silnple travail de déchiffrernent et de lecture, et celui de l'élaboration élélnentaire d'une signification, élaboration qui n'est autre, dans sa phase de délnarrage la plus sinlple, que la Inise en rapport de deux éléments du corpus. Aux étapes ultérieures de l'élaboration critique~lorsque les deux (ou les nombreux) éléments mis en rapport ne sont plus seulelnent de silnples unités du corpus, mais déjà des agrégats de signification, les erreurs de connexion s'alourdissent pour devenir des contresens de plus en plus graves. Là également, il faut instaurer une parade pour se prémunir contre ces erreurs. Il existe enfin un troisièl11e type d'erreur que l'on peut appeler des erreurs de pondération, au sens où l'on parle de "coefficient de pondéra--II

Avant-propos

tion". De même que les confusions d'identité sont des erreurs de déchiffrement et de lecture, les erreurs de connexion des fautes c0l11rnises dans l'élaboration critique des unités de signification, les erreurs de pondération sont des erreurs par lesquelles l' ordre hiérarchique retenu pour agencer et exposer ces unités de signification, et l'importance relative du relief que l'on donne aux liens qui existent entre eux et avec l'ensemble, ne sont pas fidèles à la réalité. Par exemple, une analyse nurTIérique pourrait tenter de démontrer que tel tTIarchand indien était, sur telle période, le correspondant le plus important de la firme, par le nombre de ses lettres, comme par le montant des affaires traitées, etc. Cette analyse pourrait avoir tous les mérites de l'objectivité et être néanrTIoins entachée d'erreur. Il lui suffirait pour cela d'avoir attaché des pondérations erronées respectivement aux correspondants indiens et aux deux ou trois firmes londoniennes sur lesquelles s'appuyaient les affaires de Jardine, Matheson & Co.; dans ce cas de figure, il est probable qu'une erreur de pondération aurait également été commise sur la signification des affaires traitées à crédit par rapport à celles qui ne l' étaient pas. Il est clair que ces erreurs de pondération sont des erreurs de jugement dans l'interprétation des faits dont le corpus d'Archives a tenté de garder la trace. Que l'élaboration d'une inter/Jrétatio/'1 soit le milieu même, et la culture, dans lesquels, telles des bactéries, ces erreurs prennent naissance, n'amoindrit pas la gravité de ces dernières. Il n'est pas possible en effet de se dispenser d'interprétation. Mais cette impossibilité est bien loin de fonder l'interprétation COlTIITIe jeu subjectif n'entreteun nant avec la vérité que de lointains rapports. Au contraire, c'est l' interprétation qui donne un corps à la vérité. COITIITIeelle de l'interprète qui c donne un corps à la musique, cette tâche est trop auguste pour être entreprise distraitement. Ainsi, comme pour les erreurs d'identité, et COlTIlnepour les erreurs de connexion, il faut se prémunir, s'il se peut, contre les erreurs de pondération, qui sont en fait des fautes d'interprétation.

Afin de caractériser la particularité J11éthodologique de la présente étude du fonds de corTImerce de Jarlline, Matheson & Co. avant Hong Kong, il est possible de dire qu'un effort a été fait pour éprouver le discours des associés et du personnel par les cOlnptes de la fillTIe, et, viceversa, les comptes de la firme par le discours de ses nlenlbres. C'est dans ce mouvement de va-et-vient entre des doculnents différents par leur nature,les uns discursifs, et les autres conlptables - lnais traitant chacun de sujets identiques, que le présent travail a cherché à acquérir un 12

Avant-propos

double caractère de solidité et de fidélité. Il ne faut pas se faire illusion: 1'entreprise qui prétendrait étudier un fonds de commerce en faisant l'impasse sur ses livres de comptes n'aurait guère de chance d'obtenir et de garder la confiance d'un lecteur attentif., En revanche, l'entreprise inverse,' consistant à fonder l'étude d'un fonds de commerce sur l'exalnen des seuls livres de comptes, à l'exclusion des archives discursives, se réduirait rapidel11ent à un catalogue.descriptif d'intérêt et de portée limités. Toutes les fois que la chose a semblé possible~ it cause de J'existence simultanée, sur un même sujet, d'une trace chiffrée et d'une trace écrite., il a paru utile et nécessaire d'exalniner ces traces conjointen1ent, et de poser à chacune d'elles des questions capables de recevoir, au sortir de cette confrontation, un surcroît de lumière dû à un double éclai.rage. C'est ainsi, par exemple, que dans la prelnière Partie, L' OjJiUnl,il a été possible de décrire avec quelque assurance les rapports de Jardine, Matheson & Co. avec les courtiers en opiun1. Dans ce cas précis, les traces écrites étaient lacunaires, tandis que les traces chiffrées étaient relativement abondantes. Des exemples siInilaires pourraient être cités dans la deuxième Partie, Les réseaux et les /nétiers, et dans la troisième Partie, Les écueils et les victoires. D'une façon générale, une lecture et une étude attentives des livres de comptes de la société ont donc été placées au point de départ du présent parcours méthodologique. Dans un deuxièn1e tenlps, le réseau des chalands - ou, comme disait la langue anglaise cie l'époque, le réseau des constituents - , avec ses forces et ses caractéristiques a fini par se livrer. Enfin, dans une troisième étape, et pour tous les c'otlstituents les plus importants, (qui seront désollnais appelés "correspondants" pour éviter le néologisme), comme d'ailleurs pour les instrUl11entsde COlnmerce les plus sensibles et les plus dynan1iques, le sens présumé des Archives discursives a été sans cesse confronté avec le détail des Archives comptables. Dans de nOlnbreux cas, des questions posées ont dû rester sans réponse définitive. Dans d'autres cas, la réponse, apparemment évidente à s'en tenir aux lettres, était orientée par l'intention commerciale de la parole, et devait être démentie par les C0l11ptes.Bref, cette méthode, quelque peu laborieuse, aura au Inoins évité le plus souvent d'avancer des propos qu'il serait difficile de justifier.

Il faut maintenant revenir brièvelnent sur les trois types d'erreurs relevés plus haut, et suggérer, pour chacune d'entre eux, le type de parade méthodologique que le présent travail s'est etlorcé de Inettreen place.
13

Avant-propos

Les erreurs d'identité sont peut-être les plus difficiles à éviter, surtout au début d'un travail de cette nature. Ces erreurs se produisent dans l'acte même du déchiffrement des Inanuscrits, et, sauf dans les cas d'achoppement réél, - cas où la lettre, le chiffre, ou le Illot sont physiquement illisibles, - l'esprit, pleinement occupé par le décryptage, n'a pas suffisamment de recul pour vérifier en perInanence s'il ne prend pas des vessies pour des lanternes... De quel Lyall s'agit-il dans tel document? De Robert ou de William '1... De quel Hollingworth est-il question dans tel autre document? De Francis Hollingworth, ou de Hollingworth Magniac ? La familiarité progressive que donne la fréquentation des Archives, la connaissance des personnages principaux qui participèrent à la croissance du fonds de comn1erce avant Hong. Kong per111et,peu à peu, d' éliminer les erreurs d'identité les plus grossières. Mais il s'agit là, il faut le reconnaître, beaucoup plus d'un processus enlpiriqueque d'une parade de principe. Il peut être, en revanche, l110ins difficile de ~e prél11unir contre le second type d'erreurs. Une étape importante est en effet franchie entre le simple travail de déchiffrement et de lecture, et eel ui de l'élaboration élémentaire d'une signification, - élaboration qui n'est autre, dans sa phase de démarrage la plus simple, que la 111iseen rapport ou la connexion de deux éléments simples de corpus. On ne saurait dire, certes, que toute mise en rapport de cette nature, que toute connexion est une connexion pleinement consciente, et encore 1110ins111Ûrementréfléchie. Néanmoins, parce qu'il existe réellell1ent une différence de régime et de nature entre la phase de décryptage et la phase de l'élaboration d'une signification, il n'est pas Ünpossible de s~astreindre, pourrait-on dire, à laisser débranchée la machine à élaborer des significations, tant que la certitude n'est pas établie qu'il Y a entre les deux élél11ents à Illettre en rapport une convenance réelle. On pourrait dire que la ll1eilleure parade contre les erreurs de connexion est l' habitude, prise par le chercheur, d'u"ne circonspection résolue et d'une lenteur délibérée à faire passer entre deux circuits inconnus le courant de l'intelligence. Quand on cherche à décrire la parade au troisiènle type d'erreurs, celui des erreurs de pondération, on s'aperçoit vite que l'entreprise d'une recherche sur un corpus d'Archives vaste et dispersé telle que la présente étude, et dont le but est de donner au lecteur une vue solide et fine d'un fonds de commerce existant il y a cent soixante-dix ans~ relève d'un processus qui, s'il tient à la fois de la science et de l'art, denleure néanmoins plus proche de celui-ci que de celle-là. Le produit fini doit être une interprétation vélidique de la réalité. C'est là définir un but scientifique. Mais 14

A vont-propos

la manière d'atteindre ce but, notamlnent dans sa phase d'agencelnent des parties, de prise de décisions sur l'ÎInportance relati ve à donner à tel ensemble, à tel texte, à tel groupelnent de significations, relève de l'art de l'interprétation. Il faut, en fin de compte, que soit fidèle la présente version du fonds de commerce de Jartline, Matheson & Co. et de la manière de traiter les affaires avant Hong Kong. l.,,'image qui en est présentée ne doit pas être difforme, elle doit être confornle. Elle ne doit pas être démesurée, mais Inesuréc. Cette Inesure n'a, bien sOI', rien à voir avec le bon goût, mais seulenlcnt avec la justesse d'LIlle perception des métiers exercés par la firme, et des actÎons cornlnerciales des hornmes qui exerçaient ces métiers. La seule véritable parade contre le manque de pondération en ce domaine est peut-être une certaine expérience pratique du monde des affaires. Il se pourrait que, sans cette expérience, l'intelligence plongeant dans l'océan du commerce cantonais pour chercher à le comprendre, ait quelque mal à trouver son assise et son équilibre.

Sans être très nombreux, les livres consacrés à la société Jardine, Matheson & Co. avant Hong Kong ne Inanquent pas (8). Il existe également un certain nombre d'ouvrages plus généraux, dont d'ÏInportants chapitres n'auraient pu être écrits sans que leurs auteurs aient travaillé sur le même corpus d'Archives que celui qui a servi de point de départ au présent travail (9). Il n'est donc pas inutile, en ternlÎnant cet Avantpropos, de montrer en quoi la présente étude, qui s'est nourrie abondamment des travaux antérieurs, dont certains sont excellents, s'en démarque également de manière fondalnentale. L'étude du fonds de comn1erce de Jar(line, Matheson & Co. avant Hong Kong n'a pas d'autre visée qu'elle-111êlne. Il ne s'agit pas, par le truchement d'Archives bien sélectionnées, d'ouvrir une perspective nouvelle sur les relations entre la Chine et l'Occident d.ans la décennie 18301840, ou sur l'ambition politique des fondateurs, ou sur l'influence de la construction navale sur le comn1erce international, ou sur le rôle joué par l'opium dans la fondation de Hong Kong, etc. Or, si étonnant que cela puisse paraître deprirne abord, l'utilisation qui, jusqu'à présent, a été faite des Archives a surtout visé à étayer quelque thèse historique, souvent de portée plus vaste que le fonds de COllln1erce de la firIne luimême, et que la manière dont les marchands traitaient leurs affaires avant Hong Kong. Il suffit d'une brève revue des ouvrages principaux pour s'en convaincre. On peut citer, parmi les auteurs de ces ouvrages, le nOln de ceux qui ont fait eux-mêmes une utilisation copieuse des Archives entre les dates 15

Avant-propos

1825 et 1840, et tâcher de caractériser d'un trait le but principal de chacun d'eux. Crisswell se propose de décrire les Tai/Jans en général (10), leur style de vie princier, et leur richesse fondée sur le trafic de ]' opiuln. Fairbank a pour but de montrer comment la Chine s'est ouverte au comlnerce et à la diplomatie occidentale, à l'origine sous la pression de firmes comme Jardine, Matheson & Co. Greenberg cherche à décrire tout particulièrement l'impact qu'eut J'abolition du monopole de J'East In(iia COfnpany sur le commerce entre l'Angleterre et Canton. Collis s'attache à démonter les mécanismes qui menèrent à la prelnière Guerre de I'opiuln, et la part de responsabilité de Jardine, Matheson & Co. dans cet épisode historique. Steuart, dans une brève monographie, se donne pour but de survoler l'histoire des trente premières années de la fÎ1111e t surtout celle de e ses fondateurs. Cheong, sur une periode identique, vise à faire pénétrer son lecteur dans l'aventure éconolnique de la firlne, dans ses rapports avec le système du cohong, avec ses banquiers londoniens, avec les l11archands indiens. Keswick, pour le cent-cinquantièlTIe anniversaire de la fondation de la maison, réussit ce tour de force de publier un livre destiné au grand public tout en réunissant dix ITIonographies uni versitaires portant sur différents aspects de la firme au cours de son histoire (11). Le catalogue qui précède montre bien qu'à la seule exception possible de Cheong (12), les auteurs qui ont pris connaissance des Archives consultées pour le présent travail ont tous retenu des cibles que l'on peut certes qualifier d'en deçà, d'au-delà, ou encore d'à-côté de cet objet précis qu'est le fonds de commerce de Jarcline, Matheson & Co. avant Hong Kong, mais en tous cas des cibles différentes. Ces livres sur l'ouverture de la Chine, sur les causes de la Guerre de opi unI, sur la puissance l' occulte de la firme, sur sa force et son ingéniosité con111lerciales au fil de l'histoire, etc... sont tous des livres importants, et il faut reconnaître non seulement leur légitimité, mais également notre dette envers eux. Tous ces travaux ont, malgré leur diversité, un point COITIlTIUnÜnportant.Ils se ..sont servi des Archives Inoins pour c0l11prendre Jar(line, Matheson & Co. et se l'expliquer à eux-mêmes afin de pourvoir l'expliquer aux autres, que pour éclaircir telle question ou tel problènle historique extérieurs à la firme. La présente visée est à l'opposé. S'il était pernlis de COlTIparer le fonds de commerce de Jardine, Matheson & Co. avant I-Iong Kong à une citadelle, il serait possible de dire que le but visé ici serait d'en décrire les plans, d'en faire mesurer les forces et tes faiblesses, de faire entendre les différentes fonctions de ses entrepôts, de ses troupes, de ses cabinets, de ses passages secret.s et de ses esplanades, d'apprendre Ùconnaître ses 16

Avant-propos

règlements, les habitudes de ses officiers, etc., et non pas de nous établir dans une échauguette comme en un poste d'observation pour étudier les côtes ennemies, ou les canons de la flotte adverse. La présente visée est simple, unique, et n'ira pas au-delà des remparts. Ce qui est visé, c'est tout le fonds de commerce avant Hong :Kong, Inais rien que le fonds de commerce avant Hong .Kong. L'aridité à laquelle pourrait mener cette entreprise sera heureusement tempérée par le fait que les éléments constitutifs de ce fonds de commerce, ses constituents,bien loin d'être des séries de chiffres dans des séries de livres de comptes, étaient tout simplelnent des hOlnlnes qui auraient pu être nos aïeux. Ils vivaient il n'y a pas si longtelnps, à l'autre bout du monde, et souvent dans des conditions difficiles, malgré l'opulence avec laquelle ils aimaient à recevoir les visiteurs du vieux continent. Ils étaient les contemporains des grands-parents de nos grands-parents. Pour. les lecteurs qui sont au milieu de leur vie, c'était hier. Si, ne s'écartant pas trop des limites qu'il s'est fixées, et restant à l'écoute de la vie des hommes qui ont insufflé leur dynanlislne et .leur vision à leur entreprise, ce travail parvient à éclairer les 1110eurscommerciales qu'ils partageaient avec leurs contelnporains, il 11' ura pas été a inutile.

Il reste à mentionner les principales conventions retenues dans le corps du texte aussi bien que dans les notes. Lorsqu'un mot d'Archives s'est refusé au déchiffrelnent, le lecteur trouvera dans les citations le signe "[.]" au lieu du 1110tillisible. En revanche, le signe "[...]" voudra dire qu'une phrase ou qu'un paragraphe a été omis à dessein dans la sélection de l'extrait présenté. S'agissant des séries de nombres Inentionnés dans les Annexes ou dans certaines notes de type comptable, des virgules sont placées entre les milliers, comme il est d'usage dans tous les con1ptes anglais, là où la pratique française inscrirait un point ou laisserait un blanc. Inversement, au lieu d'une virgule, un point apparaît În11nédiatelnent devant les chiffres décimaux. Les noms chinois, reproduisant l'orthographe des Archives, ont été retranscrits selon l'ancienne méthode de transli tération (méthode de Wade-Giles, ou usage de Hong Kong), et non pas selon la Inéthode désormais conventionnelle du pinyin. On lira donc "Pékin" , là ou la prat i que d' au j 0 u rd' h u i préfère "Be.i j i n g ", et " Can ton' au lie u de "Guangzhou", etc. Parmi les vocables souvent utilisés, le néologis111e "honguiste" a été 17

A }.'ant-propos

forgé pour rendre Hong Merchant, là olt Dernlignyécrivait "haniste", qui semblait peu satisfaisant. La Compagnie des Indes Orientales britannique est appelée soit l'East Inilia COl1z/Jan):', soit tout sinlplement "la Compagnie" . Dans le corps du texte, le parti a été pris ci'écrire en italiques le nom des navires (le Re(1 Rover, l' Or~vell, etc.) ainsi que le nOJTIdes firmes commerciales comme Jardine, Matheson & Co. En revanche, le nom des associés de ces firI11es sera écrit en caractères rOlnains : "William Jardine", ou "James Matheson". Prufois, certains 111archands travaillant seuls, le nom de leur firme se confondait avec leur nOITIprOpre. Dans ce cas, on ne distinguera pas le nOIn de l' h0l11nle, (par exeJTIp]e "Thomas Weeding" transcrit en caractères romains), de celui de sa firITIe. Pour éviter les confusions multiples et variées auxquelles le seul signe "$", ou le seul mot "dollar", peut donner naissance, le corps du texte et les notes feront la distinction entre, d'une part, "Sp.$" ou "dollar espagnol" - monnaie en vigueur à Canton à l'époque oll y travaillaient Jardine et Matheson -, et, d'autre part, "US$" Oll "dollars US", lTIonnaie des Etats Unis d' Alnérique. Cette dernière 1110nnaie, avec sa valeur d' "aujourd'hui" (1998), sera un repère utile grâce auquel le lecteur pourra apprécier l'ordre de grandeur des SOlnnles historiques citées au fil du texte. En revanche, dans les Annexes, le nl0t "dollar" ou le signe "$" signifiera uniquement le dollar espagnol avec sa valeur à sa date d'Archives. Enfin, toutes les citations en français dans le texte, sauf celles d'auteurs français, sont des traductions originales ( 13). L'opium, et toutes les drogues qui en sont dérivées, ont acquis depuis la fin du dix-neuvième siècle, grâce à la Illontée des législations pour la répression des narcotiques, la réputation 11léritée de nocivité et de plaie sociale qu'elles ont aujourd'hui. Mais on oublie souvent, ou, tout simplement on ne sait pas, que ce qu'on appelle de nos jours le trqfïc (le !'opiufll était, pendant la plus grande partie du dix-neuviènle siècle, non seulement un commerce légal, Inais que certains de ses aspects, comme la culture du pavot et la manufacture de la drogue, étaient en outre monopolisés par un pouvoir d'Etat européen. On oublie égalenlent que ce 11 'est qu'en 1945 que le commerce, la distribution, et la COnSOlTIlnation d'opium devinrent illégaux à Hong Kong. La prise de conscience qu'il s'est donc opéré, au fil des cent soixante-dix dernières années, une lente Inais radicale transformation dans l'attitude gouvernements comme dans la sensibilité des populations concernant l'opiunl, ne peut que renforcer l'effort d'impartialité qui anÎnle l'historien, et l'esprit d'ouverture 18

A vanf-propos

avec laquelle le lecteur averti aborde un tel sujet. L'historien, qui cherche avant tout à comprendre et à faire comprendre, invite son lecteur à entrer dans cet univers différent du nôtre sans se hâter ciejuger. Quand viendra le moment d'absoudre ou de condamner, son jugenlent n'en sera alors que plus raisonnable et plus lucide. L'auteur adresse ici ses remerciements au Professeur André Guillaume, son directeur de thèse; aux Professeurs René Gallet, Alain Jumeau, François Crouzet, Martine Azuelos, Marie-Claude Esposito, et à Madame Christiane Besse, qui furent ses preIniers lecteurs; à MI'.Jeremy Brown, administrateur de la société Matheson & Co. à Londres, qui lui donna accès aux Archives de la firme, ainsi qu'au Dr. Mark Nichols, Directeur du département des Inanuscrits à la Bibliothèque universitaire de l'Université de Cambridge, qui facilita ses travaux cie recherche; et enfin à son épouse, Doreen, et à ses filles, Claire et Chloë, sans lesquelles Hong Kong aussi bien que les affaires - après, pendant, et avant Hong Kong - lui seraient sans doute dellleurés à janlais inconnus.

19

I - L'OPIUM

CHAPITRE

1

LES INTERVENANTS

La firme cantonaise de Magniac & Co., fernlée par ses associés le 30 juin 1832 au soir, rouvrait immédiatement le Iendelnain sous le nom de Jardine; Matheson & Co. Depuis 1825, WilliaIl1 Jardine était associé chez Magniac & Co. James Matheson, y ayant fait lui~nlêll1e une entrée plus tardive en 1827, n'était devenu associé qu'en 1828. Le Canton du début du dix-neuvième siècle était coutumier de ces changements de nom des maisons de commerce. Ceux-ci reflétaient le plus souvent le départ définitif de l'associé principal; soit pour la métropole et la retraite, comme dans le cas d'Hollingworth Magniac, en 1827 ; soit, comme dans celui de son frère aîné, Charles Magniac, en 1824,pour l'autre monde (1). Dans les deux cas, mais surtout dans celui d'un décès, plusieurs années pouvaient s'écouler avant le rapatrielnent du patrimoine et, a fortiori, sa redistribution aux héritiers. Pendant ce tell1ps, les autres associés continuaient les affaires, dans la Inesure Oll ils avaient à la fois les capacités, les ressources en capital, et les contacts nécessaires pour les mener à bien. Lorsqu'une maison de COlnnlerce rouvrait ses portes sous un nouveau nom, c'était le signe que la structure du capital avait été modifiée. Sauf pendant les périodes de transition dues aux départs et aux décès, les firmes portaient naturellement le naIn de leurs principaux associés. Ainsi, quand William Jardine était encore associé de Magniac & Co., et bien qu'il en fût, après 1827, l'associé principal, il gérait des capitaux qui, en majeure partie, étaient ceux de ses prédécesseurs. Cette gestion du capital des précédents associés se continua sans heurts après le 1er juillet 1832, date à laquelle William Jardi ne et Janles Matheson, associés chacun avec 50% du nouveau capital, se nlirent à le gérer sous leur propre nom. Ces nouveaux départs en affaires étaient fréquents aux début du dixneuvième siècle. En effet, il était rare que les principaux associés d'une firme demeurent à Canton moins de dix ans, ou plus de vingt. L'origina-

Les intervenants

lité, dans le cas de Jardine, Matheson & C'o., c'est qu'après les départs à la retraite respectifs de William Jardine, en 1839, et de laInes Matheson, en 1842, le nom de la firme, établi en 1832, ne subit plus aucune modification. Tel il était alors, tel il est encore aujourd'hui. Cette pérennité du nom qui survit au départ, puis au décès de ses associés fondateurs, était une nouveauté pour une simple maison de COll1111erce fondée par des particuliers. Le premier juillet 1832, jour officiel de la fondation de Jardine, Matheson & Co., la comnlunauté étrangère de Canton cOlnptait en tout et pour tout 140 personnes. L'année suivante, l'East Inclia COlnpany en dénombrait 145, réparties en cinq groupes (2). Le premier groupe, par la préséance sinon par les effectifs, comptait les 31 agents de la Compagnie britannique des Indes-Orientales (que nous appellerons "la Compagnie" ou l'East Inclia C0l77IJany). Un peu moins de la moitié de ces agents, ou 14 d'entre eux, étaient ce que nous appellerions aujourd'hui des cadres (onze subrecargues, et trois membres du Comité exécutif). Venait ensuite le groupe des 35 cOlnlllerçants indépendants, non-affiliés à la COlllpagnie, établis à leur cOlllpte, soit seul, soit en association. C'est à ce dernier groupe qu'appartenaient William Jardine et James Matheson. La communauté des marchands parsis formait le troisième groupe, et comptait en tout 52 personnes, dont 12 lnarchands ou associés, et 40 "secrétaires et serviteurs". Ces Parsis, dont la plupart venaient de Bombay, avaient la réputation d'être doués en affaires. La Compagnie les rangeait dans la catégorie des "Britanniques". Les Américains, ou quatrième groupe, cOlnptaient en tout 15 personnes, dont les deux tiers environ étaient des Inarchands. Pour le reste, la communauté cantonaise des affaires comptait quelques ressortissants d'autres pays européens - trois Hollandais, trois Suédois, deux Francosuisses, et quatre Espagnols. Le contingent portuguais, naturellenlent le plus nombreux, et disposant depuis le dix-septièn1e siècle de son propre comptoir à Macao, n'entre pas dans ces statistiques. On peut estimer la part non-britannique et non-anléricaine dans les échanges commerciaux cantonais de .cette époque à environ 10% de l'ensemble (3). Ce pourcentage, quelque iInportant qu'il ait pu être du point. de vue des pays respectivelnent concernés, sera traité COlnme nonsignificatif du point de vue de la présente étude, et il ne sera plus question plus de ces "étrangers" à Canton+ Au-delà d'une simple nomenclature de la C0l1l111Unauté es affaires d de Canton en 1832, ce qu'il convient de présenter, avant d'entrer dans le 24

Les ÎntenJenanfs

vif de l'analyse des échanges, c'est à la fois la structure de cette communauté, et également la dynamique qui, de l'intérieur, la poussait à faÎre éclater l'ancien monopole de la Compagnie. Les Américains formaient un groupe de n1archands venus à Canton plus tardivell1ent que les marchands britanniques indépendants. Le Boston tea party de 1773, protestation des colons al11éricains contre le monopole de l'East India C0111jJanysur les exportations de thé vers l'Amérique (4), marque le début du processus politique d'indépendance nationale de l' "Amérique". Cet incident marque égalelllent le tout début de l'exploitation économique du commerce du thé par les anciens colons américains, devenus politiquement des citoyens indépendants de l'Angleterre, et économiquement des marchands entrepreneurs libérés de toute entrave monopolistique. C'est en effet dès les premières décennies du dix-neuvièlne siècle, qu'en provenance de Boston, des autres ports du Massachusetts et de New York, les marchands américains revenaient chaque année "faire la saison" de Canton et conclure leurs achats de thé. Dans une moindre mesure ils se procuraient aussi de la soie contre des apports en espèces d'argent mexicain, des trocs de fourrure, et, plus tard, de cotonnades. La première maison de commerce alnéricaine établie à Canton, Russell & Co., avait été fondée à Boston en 1818, et avait une antenne à Canton dès 1824. D'autres firmes les suivirent, bientôt non1breuses, au. fil d'un comInerce appelé à un grand essor (5). Les marchands parsis, eux, pratiquaient le C0l111nerCeà Canton de plus longue date. La fortune des grandes falnilles parsies de BOlnbay, qui remontait parfois à la seconde 111.oitié u dix-huitièn1e siècle, était fondée d sur la construction navale et l' arIneInent, le C0l11111erCe cordage, puis du du coton, et enfin de l'opium (6). Prenant le relais de la cOlnmunauté arménienne de BOInbay, et au moins aussi entendus en. affaires que ces derniers, les Parsis cOlnmencèrent à entreprendre de réguliers voyages à Canton dès après le tournant du 19ème siècle (7). Parmi les 47 signataires indépendants de la pétition de Canton au Parlement anglais de 1830, sept sont des 111archands parsis (8). On retrouve parmi les noms de ces Parsis libre-échangistes, ceux de représentants de dynasties connues, comme: Sorabjee Cowasjee, Jehangier Cursetjee, Burborjee et Nasserwajee Fralnjee, et Fralnjee Pestonjee. Les Parsis sont les alliés objectifs des marchands anglais indépendants contre le monopole moribond de la Compagnie: il 11 faut pour preuve que les 'en éloges appuyés dont les Parsis accolnpagneront, le 29 janvier 1839, c'est-à-dire quatre ans après l'abolition du 1110nopole, leurs adieux à William Jardine et le cadeau qu'ils lui feront, à la veille de son départ 25

Les intervenants

pour l'Angleterre,

d'un superbe candélabre de vernlcil.

"c' est", lui confient-ils, "sans l' olnbre d'une doute que nous affi rillOnSque nul homme au monde n'a, plus que vous-Inêlne, ni avec plus de détennination, plus d'efficacité, et plus de succès, contribué à r essor du C0l11lnerce Ù la Chine de son propre
pays, et de celui des ports de l'Inde, notalllment de BOlnbay" (0).

Le groupe des marchands anglais indépendants était loin de former une entité totalement homogène. On y trouvait les nlenlbres des deux futures grandes lnaisons de COlnmerce rivales, Jarlline, Matheson & Co. et Dent & Co.; on y rencontrait égalelnent des rnarchands non seulement indépendants, mais qui, au lieu de désirer s'associer, ou faute de le pouvoir, préféraient en général travailler seuls, COlnl11ele cOInmandant Grant, ou le tavernier Marwick (10). Néanmoins, par-delà les différences de tempérament, de vocation, d'éducation et de talent, tous ces marchands indépendants partageaient une caractéristique 111ajeure: ils n'auraient pas été là sans le support prÎlnordial et nourricier de l'East India Company. Le groupe des marchands indépendants de Canton à ses débuts fait penser à une compagnie d'oiseaux de Iner dans le sillage d'une grand vaisseau. Ils se nourrissent des miettes qu'on leur abandonne. Puis, le commerce interlope s'étant développé tout au cours du dix-huitième pour atteindre, dans le Canton de 1832, des proportions colossales, ce que L'East Inclia Company octroyait naguère avec un abandon paternel, désormais elle se le fait prendre, dans l'âpreté d'une relation dure avec ceux qui, peu à peu, sont devenus ses bailleurs de fonds. Les oiseaux de mer se sont mués en oiseaux de Hitchcock. Sous cette image excessive, il est possible de cerner quelques traits précis. Tout d'abord, presque tous les indépendants, du plus hUlnble au plus éminent, avaient, à un moment ou à un autre de leur carrière, travaillé au service de la Compagnie. Richard Marwick, tavernier et épicier, avait précédemment été intendant de la factorerie de Canton (10). William Jardine avait été elnployé COlnlne ll1édecin de ll1arine à bord des navires de la Compagnie de 1802 à 1817 (11). George Baring, fondateur de Dent & Co., avait été subrécargue de la C0l11pagnie; son frère aîné, membre du Comité exécutif de Canton; et son père, Sir Francis Baring, administrateur de la Compagnie à son siège londonien (12). Les péripéties de Dent & Co. à ses débuts montre bie.n jusqu'oÙ pouvaient aller les liens entre la Compagnie et les indépendants, et leur iInbrication (13). On peut dire~ d'une manière générale, que la voie royale vers l'indépendance COI1ID1erciale était, d'abord, l'entrée au service de la Con1pagnie, notam26

Les interVell£lllls

ment comme subrécargue. C'est ce que réSUllle Greenberg en disant: "La llleilleure façon de devenir agent commissionné résident était de travailler préalablement comme subrécargue" ( 14). A Canton, ces relations presque toujours historiques, et demeurées parfois étroites, entre le marchand élnancipé d' aujourd 'hui et son employeur monopolistique d'hier, la forme presque invariablelllent courtoise des échanges écrits entre les deux parties contre leur fond parfois âpre, ces sentiments n1êlés, chez les uns, de reconnaissance pour un passé personnel révolu, alliée à la conscience grandissante de leur puissance économique, et chez les autres, de paternalislne teinté à la fois de mélancolie devant le déclin et de fierté offensée devant l'effronterie des nouveaux venus, sont au coeur des tensions qui existaient dans le microcosme cantonais de 1832 parmi les Britanniques. Plus encore que dans leurs relations personnelles, c'est dans leur conception du commerce, et celle du respect ou non des tracasseries administratives chinoises, que s'affrontaient les deux parties. La Compagnie était à Canton pour enrichir ses actionnaires et, par le biais des impôts sur le thé, l'Etat lui même. Les Inarchands indépendants y étaient, eux, pour s'enrichir eux-mêmes. En 1832, ils avaient encore besoin l'un de l'autre, mais la tension entre les Inotifs opposés qui les faisaient agir allait, en peu d'années, modifier radicalen1ent les bases du commerce extérieur à la Chine. Tandis que l'Etat et la diplolnatie britanniques allaient conjointement se substituer au pouvoir politique de la Compagnie, et le monopoliser pour leur propre conlpte, les Inarchands indépendants allaient eux-mêmes se partager en peu de temps le reste de ses fonctions commerciales qui ne leur appartenaient pas encore. Le fair play britannique traditionnel n'en1pêchait pas qu'à l'affrontement en affaires succèdât parfois la reconnaissance personnelle, et même l'éloge, comme en témoigne la remarquable lettre écrite en novembre 1833 à William Jardine par le Comité exécutif de la Compagnie à Canton. Il est caractéristique qu'au llloment 111êlnede l'abolition de leur monopole, les directeurs de la Compagnie aient choisi de remercier publiquement celui des indépendants qui, plus que d'autres, par sa carrure personnelle, sa parfaite maîtrise de soi-lnême, en était déjà venu à symboliser l'efficacité tant du nouveau capitalislne c01111nercial,que de la courtoisie érigée en système de marketing (15). Cependant, en 1832, un an seulement avant la disparition de son monopole et son départ définitif de Canton, la Conlpagnie continuait à vivre au rythme auguste de la saison cantonaise, ponctuée par les dîners d'apparat à la factorerie britannique, qui faisaient l' étonnelnent de tous 27

Les intervenants

les visiteurs. Elle continuait à selectionner parmi ses dix-sept subrécargues les quatre membres du Comité exécutif, et ces derniers continuaient à coopter leur président. Son rôle principal delneurait l' approvisionnement en thé de l'Angleterre, à une époque all le thé n'était encore cultivé nulle part au monde qu'en Chine.

28

CHAPITRE

2

LE DÉSÉQUILIBRE

DE.S ÉCHANGES

Au début des années 1830 les importations de la Chine sont dominées globalement par l'opium (16). Pour le reste, les ilnportations se répartissent entre une grande diversité de produits, oÙ dominent néanmoins les lainages et cotonnades en provenance d'Angleterre d'une part, et de l'autre le coton brut exporté d'Inde, notalnlnent de la région de Bombay et de Surate Le reste des importations tant "occidentales" qu'''orientales'' - c'est-à-dire aussi bien métaux, fourrures, et horlogerie, que fer blanc de. Banka, épices, nids d'hirondelles, bois de santal, et autres importations plus hautes en couleur qu'en valeur ajoutée, - ne pèsent que du faible pourcentage de 6% dans l' enselnble des importations. Il ne sera plus question, dans les pages qui suivent, de ces produits non significatifs de l'échange.

En 1832, l'ensemble des iUlportations de lainages et de cotonnades anglaises s'élève à Sp.$3,0 millions, soit seulement 54% des seules importations de coton indien. Si, toutefois, on exclut la laine du calcul des pourcentages pour ne faire entrer en ligne de cOInpte que les cotonnades anglaises, ces dernières ne représentaient qu'à peine 90/0des importations de coton indien.. Or, commel' East Intlia C0111JJany détenait encore un monopole pratique sur les importations de laine, ce dernier chiffre de 9% donne une meilleure idée de la faible part des ventes de cotonnades anglaises en Chine par les l11archandsindépendants. Sous la pression industrielle des Midlands, la recherche de débouchés par les producteurs de cotonnades autant que par les marchands intermédiaires avait commencé à se faire plus ardente dès le début des années 1830, et, à partir de 1834, elle allait aboutir à Canton à une véritable guerre des prix et à une concurrence effrénée (17). Jardine, Matheson & Co. avait commencé à prendre part à cette prolnotion de
l'industrie textile anglaise, et l'intérêt pour le coton, qui, aux alentours de

Le déséquilibre

des éclzal1Nes

la fondation, fut d'un rendement pécuniaire fort Inédiocl~e, eut, de Inanière inattendue, des retombées littéraires non négligeables (18). Le coton indien était importé brut. Depuis la fin du dix-huitième siècle, et avant d'être supplanté par l'opiuln dans la deuxièlne décennie du dix-neuvième siècle, le coton était de loin la principale importation de la Chine, et la principale source de revenus des Inarchands indépendants de Bombay, tant parsis qu'anglais (19). En 1832, les ventes indépendantes de coton indien s'élevaient encore à Sp.$4,0 Inillions, soit 23% du total des importations conduites par les indépendants, (ou 75% du total si l'on exclut l'opium). L'opium avait certes pris le relais du coton; et néanmoins, dans les deux cas, c'était l'Inde qui faisait l'appoint, son agriculture faisant en quelque sorte office d'auxiliaire dans l'équilibrage des comptes de l'East India Con1pany à Canton. Fonctionnellement semblables, l'opium et le coton différaient sur presque tous les autres points, y compris le qualificatif de "dangereux", qui, du point de vue des exportateurs, et contrairement à ce qu'on pourrait croire, ne s'appliquait véritablement qu'au coton (20). En contrepartie des ventes de cotonnades et de coton brut, les marchands cherchaient à négocier, par l'intermédiaire de leurs commissionnaires cantonais tels que Jardine, Matheson & Co., les meilleurs prix, les meilleurs taux de change, et les meilleurs investissen1ents sous forme de "cargaisons-retours" (21). Ces retours en nature, en 1832, se faisaient principalement par le biais des achats de thé, de soie, ou d'argent-métal. Les achats de thé que pouvaient opérer les indépendants étaient encore marginaux, puisque le commerce du thé devait rester pendant encore deux ans le monopole de la Compagnie. Jarlline, Matheson & Co. ne se lancera avec vigueur dans le commerce du thé qu'en 1834 (22). Restaient

la soie et 1' argent-métal.
La part de la soie dans les flux retours en nature traités par les marchands indépendants, représente près de 30% du commerce total des indépendants à l'exportation, soit un montant de Sp.$2,4 millions. Ce commerce se subdivise entre la soie grège (l'essentiel), et les soieries tissées (23). Après avoir été, comme le thé, Inais seulelnent jusqu'en 1822, le monopole de la Compagnie, le commerce de "la soie était devenu en moins de dix ans l'exclusivité de la communauté des Inarchands indépendants. Les cargaisons-retours en soie étaient l'une des principales manières d'effectuer le paiement des exportateurs britanniques indépendants. Ils constituaient en 1832 une source de revenus non-négligeable pour Jardine, Matheson & Co. En effet, WiHialTI Jardine avait Inis au 30

Le déséquilibre

des échonges
~.

point dès 1830 un système d'investissenlent triangulaire achat par ses clients à Londres de traites sur Calcutta; achat d'opiunl à Calcutta par négociation de ces traites; puis achat de soie à Canton par vente d'opium,
--,-

qui permettait à la fois à ses clients d'obtenir de bons rendelnents, et à

sa propre firme de cumuler la cOl111nissionde 3% pour la vente d'opium, et celle de 5% pour l'achatde soie (24). L'argent-métal, ou numéraire, avec un total de $3,5 n1illions, soit 43% des exportations indépendantes, représentait la catégorie d'investissements la plus prisée - hormis les traites élnises par la COlnpagnie elle-même - , et aussi la plus abondante, pour pernlettre aux cOlnmissionnaires cantonais de renvoyer aux exportateurs indiens et anglais le solde de leurs ventes, augmenté des bénéfices réalisés. Cette situation n'est pas pour surprendre, vu l'afflux des liquidités dû à l'excédent d'opium relevé plus haut, et à son ilnmédiate valeur créchange en argentmétal.

La balance commerciale montre qu'en .1832, l'hénl0rragie d'argentmétal quittant la Chine s'élevait à Sp.$4,9 Inillions. Or, on sait que Sp.$2,7 millions étaient rapatriés en Inde pour y rénlunérer le commerce privé. Il est donc permis de supposer que le reste, c'est-à-dire Sp.$2,2 millions, devait servir à la rémunération du COnl111erCeprivéanglais, et à celui du monopole (25). Ce qui est certain, en revanche, c'est que, dès avant d'opérer sous son nouveau nom, Jarlline Matheson & C~o.,faisait en 1831 office de courtier en métaux précieux auprès de la Conlpagnie. La tïrlne lui livrait de l'argent-métal sous forme de lingots sycee, (ces derniers perçus en réglement des ventes d'opium), et recevait en contrepartie des traites tirées par la Compagnie sur le gouvernelnent de Calcutta. L'ingéniosité financière de William Jardine lui faisait, de plus, garantir le prix de réalisation de l'argent-métal à Londres par J'internlédiaire de son correspondant londonien, Fairlie, Bonha111 & Co.; en échange de quoi la Compagnie lui cédait ses traites à un taux de change favorable. Ces traites, dès lors à l'actif de Jarlline, Matheson & Co., pouvaient à leur tour servir de mode de rapatrielnent, plus liquides encore, et ITIoins dangereuses à transporter que l'argent-Inétal (26).Restent les deux plus importants produits de l'échange: le thé et rOpiUIll. Les chapitres 4-10 ci-dessous seront réservés à l'opiuln. Le poids global du thé exprin1é en pourcentage des exportations ne 31

Le déséquilibre

des échanges

varie guère entre 1831 et 1833. Il est de 50~)en 1831 et 1832, et ne descend à 43% en 1833, qu'à cause de la poussée relative des exportations d' argent-métal. Les chiffres absolus expriInés en dollars espagnols sont en croissance. Et, ce qui est plus important encore, (puisque, dans certains cas, une croissance du montant en dollars peut Inasquer une diminution du volume), les chiffres de la consolnl11ation du thé en Angleterre augmentent en volume, sur cette période, de 180/0(27). Ces achats de thé à Canton aux alentours de 1832, sont .non seulelnent au centre du noeud financier et lnonêtaire relevé plus haut, et dont viennent d'être esquissées à la fois la solution telnporaire par la vente accélérée d'opium indien et la conséquence historique de la guerre de l'Opium avec la Chine à partir de 1839, lnais aussi au coeur de ce qui restera un des grands mystères de la civilisation anglaise tant qu'on n'aura pas mieux expliqué l'accélération extraordinaire de la consommation du thé pendant et aussitôt après la prelnière révolution industrielle (28). En 1832, l'Angleterre comptait 13 millions d'habitants, et consommait 33,4 millions de livres de thé par an, soit plus g'un kilogramme par habitant, c'est-à-dire près de trois grammes par jour par personne, toutes classes et tous âges confondus. Quoi qu'il en soit, ce fabuleux marché du thé, qui enrichissait les ,!ctionnaires de la Compagnie et le Trésor britannique par le biais des taxes d'importation, était toujours interdit au C0111lnerCe indépendant, et devait le rester jusqu'en 1834. De ce point de vue, l'East Intlia Company vivait à Canton les deux dernières années d'un surcroît de vie que lui avait accordé le Parlement britannique en votant, en 1784, à la fois l'India Act, et le COln.nlutation Act. Un bref rappel des principales dispositions du Commutation Act permet de Inieux saisir les assises économiques sur lesquelles reposait à Canton en 1832 une pratique commerciale en pleine mutation. En 1784, l'East India COnljJany delneurait en lnde et en Orient à la fois autorité politique et autorité éconolnique, financière et cOlnmerciale. D'un côté, l'India Act visait à réduire considérablenlent le pouvoir politique de la Conlpagnie en Inde pour le subordonner au pouvoir exécutif de la constitution britannique. En revanche, la contrepartie de cette sujétion était le Commutation Act, c'est-à-dire la "détaxation lnassive du thé", que Dermigny appelle égalelnent un "véritable instrulnent de salut pour la Compagnie" (29). En détaxant brutalement et luassivcUlcnt le thé à l'importation anglaise, cette loi visait double: d'abord, casser l'énornle trafic de contrebande; et e.nsuite, faire croître rapidelnent le volulne des importations, afin de combler le plus rapidement possible Je Inanque à gagner 32

Le déséquilibre

des échanges

que représentait la chute brutale de la taxe, par une rapide croissance des volumes d'importation. L'Etat britannique, cause indirecte des embarras financiers de la Compagnie par une taxation exagérée qui induisait une situation de contrebande chronique, se rattrapait en lui accordant sur le tard un surcroît de vie. Le monopole sur le thé, de réel qu'il était déjà, va dès lors devenir efficace et lucratif (30).Demême que la taxe sur le thé avait contribué à alimenter le Trésor de l'Angleterre avant 1784, de même les profits de l'opiunl, sans lesquels l'East Inclia COlnpany n'aurait pu payer ses ac11atsde thé, lui permirent de survivre jusqu'en 1834. L'analyse chiffrée de la répartition des échanges permet non seulement de situer avec précision l'activité comll1erciale des indépendants dans le contexte du commerce global de Canton, 111aÎsussi de mesurer a a contrario l'étendue des activités auxquelles, globalement, en 1832, Jardine, Matheson & Co. ne participait pas encore. La situation qui se dessine à l'étude des chiffres, sous les apparences inoffensives d'un quasi-équilibre global, est en fait celle de profonds déséquilibres, portant à la fois sur les différents produits de l'échange et sur les intervenants spécialisés dans leur commerce. Le tonnage global des échanges à Canton marque, entre 1831 et 1833 une progression moyenne de 15%, passant de 85.000 à 98.000 tonneaux. Ce pourcentage de croissance de 7,5 % l'an est modéré, sion le compare, par exemple, aux taux de croissance de la Chine>dansla période contemporaine (1992-1998). Mais, sous ce chifJre global de l'évolution du tonnage se cachent des anomalies apparentes qu'il faut cerner pour en dégager la valeur et le sens. Tandis que la croissance du tonnage est de 15%, le nombre des navires faisant commerce à Canton passe de 148 à 189. Ainsi, la croissance du nombre des navires est de 28%, c'est-à-dire presque le double de la croissance du tonnage. La conclusio.n qui s'i!npose est que le tonnage moyen par bateau est en recul. Il baisse en effet de 576 tonneaux à 516. Ce phénon1ène s'explique aisément lorsqu'on considère deux faits conjointement. Le premier fait est que seuls les bateaux de la Compagnie sont à proprement parler des navires. En 1831, La COlnpagnie réalise 48% de tout le tonnage britannique avec seulelnent 27% de la flotte marchande. Ses Indiamen sont d'imposants navires de 1.200 tonneaux (31).
Leurs coûts d' investissenlent,d' arlllCIllcnt, d ~ entretien, d' alnortissement,

sont beaucoup plus élevés que ceux des bateaux plus rentables et trois fois moins gros affrétés par les indépendants (32).La Compagnie peut se permettre ces frais; les marchands indépendants ne le pourraient pas. Le 33

Le déséquilibre

des échanges

deuxième fait est la poussée que réalisent pendant ces trois ans, sur. des bateaux plus légers et moins coûteux, les Américains et les autres étrangers, plus d'ailleurs que les Britanniques eux-mêmes.
A première vue, et sous l'angle chinois, la balance commerciale de 1832 ne fait ressortir qu'un déficit modeste. La Chine exporte en effet pour Sp.$26,4 millions, et importe pour Sp.$28,0 millions. Le déficit de sa balance commerciale est donc de Sp.$1,6 million. Le thé, avec 58% de la valeur d'exportation, a la part prépondérante à la vente. Inversement, l'opium, avec 50%, représente la part prépondérante des ilnportations.

Pour donner un élément de comparaison, le déficit de la balance commercial de la Chine en 1832, soit Sp.$1,4 million ou environ £370.000, était l'équivalent d'une grosse fortune de propriétaire terrien en Angleterre (33). La Chine perd donc de l'argent, quoique modérément. Vue sous l'angle britannique, la balance commerciale de l'Angleterre avec la Chine prend un aspect positif. L'Angleterre importe pour Sp.$17,8 millions de marchandises, et en exporte pour Sp.$22,3 millions. Le solde positif de la balance commerciale est de Sp.$4,5 millions, soit un peu plus d'un million de livres sterling, c'est-à-dire l'équivalent de la fortune présumée de William Jardine à son départ de Canton pour la retraite. En outre il convient de noter que 1832 n'avait rien d'une année exceptionnelle, puisqu'en 1831 le solde positif de l'Angleterre était de Sp.$3,5 millions, et de Sp.$3,3 millions en 1833. L'Angleterre gagne donc de l'argent, quoique modestement. L'examen des éléments constitutifs de l'ensemble est utile pour mieux apprécier la qualité des déséquilibres. La balance commerciale de 1832 montre en effet une extrême spécialisation des rôles entre la Compagnie et les indépendants. Certes, L'Angleterre gagne de l'argent. Mais de quelle Angleterre s'agit-il? De l'Angleterre du monopole officiel, ou de l'Angleterre des marcllands indépendants?.. Et de quel argent? Ou, pour mieux dire, de l'argent sous quelle forme? De l'argent liquide ou ready cash, ou bien des créances et autres reconnaissances de dettes? Dire que la Compagnie importe l'intégralité du thé, tandis que les indépendants exportent l'intégralité de l'opium revient à peine à forcer le trait. En effet, les chiffres montrent que seulement 9% des importations de thé échappaient au monopole de la COfi1pagnie.Quant à l'opium, dont le commerce était depuis 1809 strictement défendu à la Compagnie par ses autorités de tutelle (34), la part des ~xportations. revenant aux indépendants était effectivement de 100%. Cette division du travail dans
34

Le déséquilibre

des échanges

l'import-export à la Chine avait à Canton des conséquences qu'Adam Smith lui-même aurait pu avoir du mal à prévoir (35). Le solde global de l'Angleterre, effectivement positif de Sp.$4,5 millions en 1832, masque donc en' fait un contraste extrême entre les deux soldes qui en sont les éléments constitutifs. D'une part, }'Angleterre officielle, qui, par le truchement de la Compagnie, importe en tout Sp.$9,5 millions (dont du thé à hauteur de 85%), mais qui n'exporte que Sp.$4,O millions pour payer ces..importations, accuse donc un solde négatif réel de Sp.$5,4 millions. D'autre part, les commerçants-entrepreneurs, anglais, indiens et parsis, représentants les intérêts privés de l'Angleterre, qui importent Sp.$8,2 millions, mais disposent pour régler leurs importations d'un montant d'exportation de Sp.$18,3millions (dont l'opium à hauteur de 67%), accusent donc un solde positif réel de Sp.$lO,1 millions. La conséquence est claire et inéluctable: .1aCompagnie n'a pas de quoi payer tous ses achats de thé, et les indépendants n'ont pas suffisamment de leurs importations pour employer toutes leurs ressources. Or, il n'est pas indifférent de savoir si la Compagnie payait ses importations en nature, c'est-à-dire par le troc de marchandises, ou bien au contraire en espèces (36). Car dans le deuxième cas, ses débours d'espèces devaient prévoir de.couvrir la totalité de ses ilnportations, tandis que dans le premier cas elle devait seulement couvrir le solde négatif. Or, à ce sujet, Dermigny est formel. Les contrats passés par la Compagnie avec son fournisseur monopoliste chinois, le cohong, étaient bien, à l'époque qui nous intéresse, des contrats de troc (37). Cela signifie que la Compagnie devait, en 1832, se procurer les seuls Sp.$5.4 millions de son solde négatif, soit en émargeant à son trésor de Calcutta et en faisant venir physiquement à Canton des cargaisons d'argent-métal, soit en empruntant sur place à Canton en partie aux fournisseurs chinois, et en partie aux indépendants britanniques. De ces trois possibilités théoriques, la première est à éliminer pour l'année 1832, puisque, loin de faire venir de l'argent, la balance commerciale montre que la Compagnie en exportait au contraire pour une valeur de Sp.$1,4 million vers l'Inde ou la métropole (38). L'en1prunt au cohong est théoriquement possible, mais peu probable dans les faits (39). Reste la troisième solution, qui est la bonne. La COlnpagnierecourrait à l'emprunt, soit en tirant des traites sur sa Présidence de Calcutta ou sur son siège à Londres, soit en escomptant des effets privés payables à Londres ou en Inde. Les bailleurs. de fonds étaient les Parsis, et les autres commerçants d'opium, principalement Dent & Co., et Jardine, Matheson & Co. Inversement, le solde positif de la balance commerciale des seuls 35

Le déséquilibre

des échanges

marchands indépendants s'élevait, en 1832, à la sOlnme très importante de Sp.$l 0,1 millions - c'est-à-dire £2,3 millions. Ce solde pouvait en théorie être constitué qualitativement soit par des créances sur les acheteurs d'opium, soit par de l' argent..liquide. Là non plus, la réponse n'est pas indifférente. Or on sait que les marchands d'opium ne se séparaient de leur précieuse cargaison qu'après avoir reçu des courtiers chinois des espèces sous forme de lingots sycee (40). L'analyse reviendra plus loin sur les véritables coffres~forts flottants qu'étaient les bateaux-entrepôts, ou receiving ships de la flotte de l'opium. Qu'il suffise de noter à présent qu'avec l'avancée importante des. ventes d'opium à partir des années mille huit cent vingt, c'est un afflux exceptionnel de liquidités qui convergeait sur Canton, et qu'un des rôles principaux de Jardine, Matheson & Co. et d'autres marchands indépendants était de recycler ces liquidités. Le. parallèle qu'il est possible d'établir entre les pétro-dollars de la fin des années 1970et les "opiuln-dollars" des années 1830 à Canton serait à la fois abusif et pédagogiquement correct, car il montrerait comment des phénomènes financiers d'une telle alnpleur ont sur le devenir des sociétés civiles de très importantes conséquences. A côté de la mainmise totale des Inarchands indépendants sur l'importation de l'opium en Chine, il faut encore noter que ces derniers avaient également pris la part du lion dans les importations licites en provenance de l'Inde. Les chiffres montrent qu'ils étaient responsables de Sp.$5,4 millions de ces importations (soit près de 80% du total), contre Sp.$1,4 million pour la Compagnie (20%). En revanche, s'agissant des importations "occidentales" , (c'est-à-dire en provenance directe de l'Angleterre), c'est la Compagnie qui est responsable de 80% du trafic commercial. Néanmoins, le flux d'affaires global en provenance de 1'Angleterre n'était que de Sp.$3,2 millions, soit moins de la moitié de celui en provenance de l'Inde (Sp.$6,8 millions) (41). La conclusion qui s'impose à la lecture de la balance commerciale de Canton en 1832.est double. Premièrement, dès avant la fin officielle du monopole de l'East India Company, ce sont aux marchands indépendants que reviennent en pratique non seulement la plus grosse part du trafic import-export avec la Chine hors le thé, ruais aussi la responsabilité de l'équilibrage de la balance commerciale. Deuxièmement, en 1832, l'année de la fondation de Jardine, Matheson & Co., la véritable Angleterre qui commerçait avec la Chine n'était pas celle qu'on aurait pu croire. Ce n'était pas tant l'Angleterre de Manchester et de Liverpool, que celle de Calcutta et de Bombay. Dans ce contexte, la concurrence parlni les indépendants de Canton était vive pour défendre ou auglnenter leurs parts du marchéd'import36

Le déséquilibre

des échanges

export. Au fil de ses éditions hebdomadaires de l'année 1832, le Chinese Courier, l'un des deux journaux de Canton, faisait part à ses lecteurs des arrivées de bateaux, avec le nom de l'ancrage, le nom des commandants, et ceux des commissionnaires. Jardine, Matheson & Co. compte huit concurrents pour les produits licites, dont la moitié sont des Parsis, et quatre concurrents pour l'opium (42). La firme contrôle déjà à cette date plus d'un tiers du marché de l'opium.

37

CHAPITRE

3

LE ROLEDES AMERICAINS

~.

..

,

Ainsi, en 1832, les cargaisons-retours. du commerce indépendant de Canton consistaient le plus communément en soie grège, argent-métal, et traites officielles - c'est-à-dire de traites tirées par l'East India Company sur son siège à Londres ou sur le "Gouvernement Suprême" de Calcutta. Néanmoins, et déja depuis quelques années, un instrument financier nouveau était apparu à Canton - la traite privée, effet COlnmercial identique par sa nature, mais aux caractéristiques de crédit fort différentes, puisque, contrairement à ce qui se passait dans le cas des traites "officielles", ni le tireur, ni le tiré, n'était une institution universellement reconnue (43). Les marchands américains furent les premiers à introduire ces instruments financiers à Canton. Et Jardine, Matheson & Co. fut, avec Dent & Co., la première firme à en voir, malgré les risques, tout le potentiel, et à en faire une utilisation IIlassive. L'étude succincte des caractéristiques de la balance commerciale américaine à Canton en 1832, permet de constater un déficit de Sp.$5,3 millions en faveur de la Chine. Au demeurant, ce déficit était chronique, puisqu'au contraire de l'Angleterre qui possédait des ressources indiennes pour pallier, sur le chemin de Canton, son déséquilibre avec la Chine, l'Amérique, elle, ne possédait aucun territoire en Orient. Elle venait à Canton, également poussée par sa soif de thé, et par l'esprit d'entreprise de ses marchands, lnais elle ne disposait, pour régler sa note de Sp.$8,2 millions (dont le thé à lui seul représentait 72% en 1832), que d'un total de Sp.$2,9 millions d'exportations. Elle avait beau fournir à la Chine 84% de ses importations de métaux, 96% de ses fourrures, ces.dernières marchandises, quoique importante,sen pourcentage, ne représentaient globalement que 13% de l'argent que les Américains devaient trouver pour régler leurs achats. Autre différence de taille avec celui des Anglais, le système commercial alnéricain, par définition post-mercantiliste, ne connaissait pas de distinction entre le COll11nerce monopole et de

Le rôle des Américains

le commerce indépendant. Indépendant de naissance, pourrait-on dire, le commerce américain devait s'assumer. lui-même, au contraire de celui de l'Angleterre officielle qui s'adossait à celui des indépendants, marchands de coton et d'opium, pour se subvenir à lui-même. Le monopole anglais, et les marchands américains partageaient néanmoins un problème central: ils devaient l'un et l'autre équilibrer leur déficit commercial. Cet équilibrage nepouvaît se faire que .de trois façons - soit en recourant à des apports d'argent-métal, soit en recourant à l'emprunt, soit à un panachage des deux. De 1786 à 1804, puis plus épisodiquement entre 1804 et 1823, l'East India Company elle-même avait expédié de l'argent-métal à Canton pour équilibrer sa balance (44). Cependant, depuis 1824, les envois combinés de coton et d'opium indiens, avec l'appoint d'émission de traites officielles, avaient largement suffi à combler les besoins (45). S'ils avaient des besoins identiques, les marchands américains n'av(lient pas les mêmes facilités pour les satisfaire. Au début du dixneuvième siècle, ils ne pouvaient recourir, pour tenter d'équilibrer leur balance commerciale, qu'aux apports d'argent-lnétal. Des masses importantes d'argent-métal américain, allant parfois jusqu'à sept millions de Sp. dollars, étaient annuellement transférées sur Canton pour y servir de monnaie d'échange contre soiries et thé (46). Il est utile de noter l'importance relative des importations américaines de soie tissée par rapport à la soie grège. Ce rapport est l'inverse des mêmes importations anglaises, et il marque le retard tout naturel à cette date de l'industrie de la soie en Amérique par rapport à celle de l'ancienne métropole. Il faut aussi noter que, selon le témoignage de la balance commerciale, d'ailleurs corroboré par celui des auteurs contemporains, les Américains étaient fort peu impliqués dans le commerce de l'opium. En 1832, ils vendaient pour Sp.$228.000 d'opium à la Chine, soit une part de marché insignifiante de moins de 2%. Loin s'en faut que, dans ces conditions, l'opium ait pu leur servir de monnaie d'appoint. Bien que les traites privées apportées à Canton comme monnaie d'échange internationale par des marchands américains, aient fait leur apparition dès le début du XIXème siècle, ce n'est qu'à partir de 1827 que leur utilisation se généralisa. Les chiffres relevés par l'érudit américain Latourette montre que leur utilisation évolua rapidement. De Sp.$400.000 en 1827, leur chiffre s;élevait à Sp.$4,8 millions en 1833, année de leur véritable envolée (47). Aucun commentateur, semble-t-il, n'a fait remarquer que ce taux composé de 51% dans la croissance annuelle de l'utilisation des traites privées apportées par les Américains à Canton est l'un des chiffres les plus extraordinaires dont on 40

Le rôle des Anléricains

puisse faire état aux alentours de la fondation de Jar(line, Matheson & Co. Même l'expansion du commerce de l'opiulll, sur la même période et selon la même mesure, ne progressait qu'au rythme de 10,26% (48). Bien que les participants n'aient pas été en mesure d'apprécier immédiatement cette explosion du crédit privé à sa juste valeur, les banquiers du monde entier, et notal"lln1ent.lardine, Matheson & Co. il Canton, allaient en percevoir les contrecoups, quelques années plus tard en 1836 et 1837, avec les faillites retentissantes des banquiers londoniens prêteurs à l'Amérique. Pour l'heure, en 1832 et 1833, le plus urgent était de parer aux dangers les plus immédiats. Or, pendant l'année de la fondation, le danger ne venait ni de Londres, ni d'Amérique, mais, chose beaucoup plus grave, de Calcutta, avec les faillites, entre 1830 et 1833, de toutes les plus grosses firmes de commerce et de toutes les banques établies sur la place, maisons financières internationales et donc anglaises, et, pour nombre d'entre elles, correspondantes de Jardine, Matheson & Co. Comme le montreront les analyses ci-dessous, l'extraordinaire croissance de l'utilisation des traites privées américaines répondait en fait à un déplacement vers les nouvelles banques londoniennes d'un besoin de crédit pour financer l'opium, besoin qui ne pouvait plus se satisfaire à Calcutta dans cet état de crise. La "traite", ou encore "lettre de change", présentait de nombreux avantages sur tout autre mode de paiement. La toute première traite cantonaise fut tirée sur Londres par la Compagnie en 1761.Ce tirage fut fortuit : il ne visait pas plus loin que le rapatrielllent vers l'Angleterre d'un avoir médiocre de 1.567 piastres légué à des héritiers lointains par un Anglais décédé sur place. Le côté commode de la llléthode de paiement fit, en revanche, que la pratique par la Compagnie de tirer des traites sur Londres ou Calcutta se développa rapidement. "C'était là," écrit Dermigny, "le vrai moyen de se procurer des piastres, ou plus exactement de se les procurer à Canton au lieu d'avoir à les y apporter, le principe consistant, pour une compagnie donnée, à attirer dans sa caisse l'argent disponible sur la place contre reluise aux propriétaires de lettres de change payables à son siège en Europe. Tel est le systèllle pratiqué sur une vaste échelle par l'East India COlnpany,et grâce auquel elle réussit à accroître ses exportations de thé tout en din1inuant ses envois de métal" (49). Nouvelle et paradoxale étape dans le perfectionnement du système des réglements internationaux dans le Canton du début du dix-neuvième siècle, le gouvemelnent américain plaçait, en 1808, un embargo sur les sorties d'argent-métal d'Amérique (50). Les 111archands américains, qui déjà n'avaient pas assez de métal pour .payer leurs importations canto4]

Le rôle des Alnéricains

naises, devant cette nouvelle entrave à leurs affaires, se virent contraints à un effort d'imagination commerciale. Or, les exportateurs de coton américain, de Inême que les importateurs anglais lllanufacturiers de cotonnades qu'ils fournissaient, obtenaient sans difficulté, eux, des crédits de leurs banquiers anglais. Les maisons comme Baring & Co., dont la création remonte au dix-huitième siècle, octroyaient en effet des crédits acheteurs aux importateurs anglais, et des crédits à l'exportation aux banques américaines des exportateurs de coton telles que la Bank of the United States. Typiquement, un crédit à l'importation se traduisait physiquement par une traite tirée par l'exportateur américain sur l'importateur anglais, et acceptée, c'est à dire garantie, par la banque anglaise de l'importateur (51). Cette traite négociable avait pratiquement les mêmes qualités de liquidité qu'un billet de banque moderne, si du moins la signature du banquier "acceptateur" était une signature de première catégorie. Une variante fréquente de cette traduction physique du crédit international en un effet de commerce monnayable était le suivant: la banque anglaise, notamment Baring & Co, octroyait une facilité de crédit à la banque américaine de l'exportateur. A l'intérieur des lilnites de cette facilité de crédit, la banque américaine tirait une traite à 180 jours sur Baring & Co. en faveur de son client exportateur, et la relnettait à ce dernier en échange des titres de propriété de la cargaison. La cargaison arrivait à Londres. Baring & Co. recevait les titres de propriété, les faisait acheminer, avec la cargaison elle-même, dans l'entrepôt de son client importateur. L'importateur, s'il avait une facilité de crédit chez Baring & Co., recevait la cargaison et ses titres de propriété, et s'engageait à payer Baring & Co. à l'échéance du crédit. Si, au contraire, il n'avait pas de facilité de crédit chez Baring & Co., il payait cette dernière à vue, en échange des titres de propriété et de la cargaison (52). Dans un cas comme dans l'autre, un effet cOlnmercial liquide avait été créé par l'octroi d'un crédit. Dans le prelllier exelllp le, l'exportateur, au reçu de la traite acceptée par Baring, allait Îlnlllédiatement la négocier, c'est -à-dire la vendre à un autre marchand. En se séparant ainsi de cette .traite par sa négociation, son vendeur recevait Îlnlnédiatement des dollars liquides; l'acheteur, lui, se séparait d'un excédent de trésorerie pour obtenir, en quelque sorte, un droit d'achat internationalelnent reconnu, à concurrence du nominal exprimé sur la traite. D<Jns le deuxième exemple, l'exportateur américain négociait également sa traite, et se séparait d'un droit d'achat international à utiliser ultérieurelnent contre des liquidités immédiates. La seule différence, c'est que sa traite était tirée par une banque sur une autre banque en sa faveur," au lieu d'être 42

Le rôle des Anléricains

tirée par le fournisseur sur l'acheteur. Au dénouement de l'opération financière, c'est-à-dire à la date d'échéance de la traite, cette dernière était présentée pour paiement par son dernier propriétaire, soit au tiré si la traite n'avait pas été acceptée, soit à l' acceptateur si elle avait été acceptée. Dans ces deux exemples, soit comIlle tiré, soit con1me acceptateur, c'est Baring& Co., c'est-à-dire la banque la plus solide sur la place de Londres de l'époque, qui payait le porteur le jour de J'échéance (53). L'effort d'imagination commerciale du premier lllarchand américain qui, vers 1810, vint à Canton acheter du thé avec une traite privée angloaméricaine tirée sur un banquier londonien consistait exactement en ceci: penser à utiliser, dans un contexte géographique entièrement nouveau, un mode de paiement international certes reconnu dans le COlllmerceatlantique libre entre l'Amérique et l'Angleterre, mais jan1ais encore testé dans la sphère d'influence orientale du dernier grand lllonopole mondial. Bien qu'on ne puisse le prouver, il ne fait guère de doute que ce premier essai américain dut de voir le jour à l'ouverture d'idée complémentaire d'un marchand anglais indépendant. Le raisonnement cOlnmercial implicite de ce pionnier de la finance internationale était le suivant: puisque les traites officielles de la Compagnie tirées sur son siège à Londres étaient un excellent moyen de rapatrier des fonds et des bénéfices cantonais sur l'Angleterre, des traites, certes différentes par leur fonction, puisqu'ayant servi initialement à financer des exportations américaines vers l'Angleterre, mais semblables par leur nature puisque payables à Londres par une banque connue sur laquelle repose le seul vrai risque, ne peuvent être elles-mêmes qu'un excellent moyen de rapatriement financier. L'Américain arrivait avec une idée. L'acheteur de sa traite, en sachant prendre un risque de crédit sur une banque privée plutôt que sur le monopole officiel, transforma cette idée en réalité. L'histoire fit le reste, et l'on a vu plus haut à quelle extraordinaire croissance était promis ce mode de paiement aux alentours de la fondation de Jardine, Matheson & Co.
L'utilisation des traites anglo-américaines dans le Canton de 1832, est un phénomène de caractère exceptionnel. Non seulelnent sa naissance fut imprévue - fruit combiné d'une entrave légale à"vaincre chez le vendeur et d'un obstacle de crédit à surmonter chez l'acheteur; non seulement sa croissance fut extraordinaire; ce phénomène marque également une étape importante dans l'histoire des IIloyens de paiement internationaux. En dissociant radicalement, et d~une manière plus systématique que par le .passé, le courant physiquegéographiquelnent migrateur de 43

Le rôle des Américains

l'échange commercial d'un côté, et de l'autre la nature géographiquement fixe et londonienne du crédit qui en était la condition de possibilité, ce phénomène marque un pas dans l'internationalisation de la finance tout en consolidant la position de .la City de Londres COlnmecapitale du crédit international. Pour la première fois dans l'histoire des échanges, l'Europe, l'Amérique et l'Orient se mettaient à fonctionner comme les trois pièces d'un même rouage, dans un processus irréversible d'imbrication non plus seulement cOlnmerciale, mais également financière. Ainsi, pour régler leurs achats en Chine, les Américains ne disposaient, à part l'argent-métal, que de crédits londoniens sous forme de traites tirées sur les grands noms privés de la City. L'Angleterre, elle, se faisait ouvrir des crédits moins à Londres qu'en Inde. Car, à vrai dire, ce qui lui servait de banque n'était rien moins que la sYlnbiose historique entre l'offre de l'agriculture indienne et la demande chinoise d'opium.

44

CHAPITRE

4

L'OPIUM COMME MONNAIE D'APPOINT

.

L'opium qui entrait en Chine était-il de l'opium de contrebande? La réponse paraît si évidente qu 'on ne se pose mênlcpas la question~ Pourtant, c'est là une question qui mérite d'être posée, et qui appelle une réponse nuancée. Il est donc utile, en guise d'introduction, d'ouvrir l'étude de l'opium par une description brève et synthétique de l'attitude des marchands britanniques, - Indiens, Anglais ou Ecossais - qui en ,_ faisaient le commerce. Le rappel des quelques faits qui circonscrivent le problème n'est pas inutile. Premièrement, l'Empereur de Chine interdisait à ses sujets l'utilisation de l'opium. Il en interdisait la culture sur son territoire, et, corollaire le plus important à cette défense de consommer, il en interdisait formellement l'importation (54). Deuxièmement, les marchands cantonais étaient au fait de ces interdictions. Les mandarins chargés d'appliquer les consignes de Pékin les leur rappelaient fréquemment. Troisièmement, un système endémique et quasi-officiel de corruption, parmi le corps des officiers et des mandarins chargés de l'application des décrets d'interdiction, avait secrété, autour de l'interdit, un rituel de la négociation des pots de vin. Les étrangers considéraient ce rituel largement comme une cérémonie de plus parmi les nombreux rites et formalités chinois (55). Selon l'analyse du contemporain, G. Tradescant :
"Tous [les Chinois] sont des contrebandiers d' opi u ln, à cOlnmencer par l'Empereur... Ici, l'opium n'est un objet de contrebande que dans la lettre. C'est en fait un objet sur lequel les autorités imposent une taxe qui, afin d'en étendre le plus possible la consommation, prend la forme d'une interdiction." (56).

Lors de son dîner d'adieu à la COIDlTIUnautéantonaise, banquet où c cent trente convives le fêtèrent jusqu'à une heure fort avancée de la nuit, William Jardine reprend l'essentiel de cette analyse en proclam.ant dans son discours:

L'opium comme monnaie d'appoint "Ce n'est pas nous, Messieurs, qui sommes contrebandiers! C'est le gouvernement chinois, ce sont les officiers chinois qui font de la contrebande, eux qui sont les compli ces des contrebandiers, eux qui encouragent leurs activités !H(57).

Dans ce déni farouche et général des marchands cantonais, - déni en tous les cas absolument formel de William Jardine, d'être impliqué de quelque façon que ce soit dans un commerce de contrebande, faut-il voir une mauvaise foi généralisée de la gent commerciale? Ou bien, au contraire, vu l'ampleur extraordinaire de ce commerce, l'importance de son poids relatif dans les échanges extérieurs, et par conséquent la difficulté évidente de le considérer comme un phénomème accessoire et esca~otable, comme l'est la contrebande que l'on pourrait appeler' normale' , fauf-il reconnaître l'expression d'une rectitude commerciale offensée et une pratique des affaires gauchie. par une corruption généralisée des autorités chinoises? Il n'est ni utile ni nécessaire de se hâter de répondre. Il est important, néanmoins de poser une telle question, car un coup d'oeil trop rapide sur ce problème de la 'contrebande' de l'opium pourrait facilement, de nos jours, faire pencher le jugement, incliné par les lois et la sensibilité actuelles, vers la thèse de la mauvaise foi généralisée. Or, s'il ne faut pas exclure d'emblée cette thèse, elle ne semble pas non plus immédiatement probante. La raison principale du doute qu'elle fait naître, et de l' orientation du chercheur vers une autre hypothèse qui puisse mieux rendre compte de la réalité telle que la transcrivent les chiffres de la balance commerciale, est le caractère massif de l' opiuIn dans l'ensemble des échanges commerciaux. Sur les trois dernières années pour lesquelles Morse donne des chiffres, - 1831, 1832, et 1833, - les valeurs d' iInportation de l'opium à Canton étaient respectivement de Sp.$13,0 Inillions,Sp.$14,lmillions, et Sp.$12,1 millions (58). A ces valeurs en dollars, correspondaient des cargaisons, exprimées en "caisses" d'opium, respectivement de : 18.956 caisses, 21.985 caisses, et 20.486 caisses, (59). Par ailleurs, les chiffres globaux d'importations de la Chine, exprimés en dollars étaient de: Sp.$25,1 millions, Sp.$28,0 millions, et Sp.$27,6 Inillions. En pourcentage exprimant les valeurs en dollars des ilnportations, l'opium représentait donc respectivement sur ces trois années 51.8%, 50.4% et 43.8% du total des importations. La moyenne de ces trois années fait ressortir un chiffre qui approche 490/0.Pour simplifier, il est donc possible de dire qu'aux alentours de la fondation de Jardine, Matheson & Co. l'opium représentait la nioitié (lu total (les Î111portations de la Chine. Sur une année, les débours de la Chine pour payer ses achats 46

L'opium COl1unemonnaie d'appoint

de lainages anglais, de coton et cotonnades indiens, de métaux, de bois, d'épices, etc., était donc égal à ses débours pour ses achats d'opium. Ces chiffres, si étonnants qu'ils soient, sont bien les chiffres historiques. Il ne s'agit pas là d'une interprétation, mais d'une simple lecture de la balance commerciale. Et l' étonnement ne s'arrête pas là, car il faut encore conclure que la moitié des importations, par leur valeur marchande, représentait des importations de 'contrebande'. Malgré ce que peut avoir de spécieux la présentation d'une comparaison anachronique, on ne peut s'empêcl1er d'imaginer ce que penseraient les fournisseurs d'un pays actuel dont la lTIoitiédes itnportations seraient des importations de contrebande. Mais, en fait, il est bien difficile d'imaginer un tel pays actuel, qui importerait 100 Jnilliards de dollars de marchandises, dont 50 milliards en contrebande. Une telle image a quelque chose de ridicule et même d'absurde. A l'idée de contrebande s'attache en effet, et de manière essentielle, la notion d'opérations nocturnes et en tous cas secrètes, dont le danger n'est jalnais absent, ni la possibilité d'une rétribution en justice. A partir d'un certain volume de transactions, à partir d'un certain pourcentage en valeur, le secret des opérations devient un secret de Polichinelle, et la 'contrebande' vit librement, ou en tous cas parallèlement, et au grand jour. Mais est-ce encore de la contrebande? C'est bien ainsi que s'était développée le commerce de l'opium à Canton où, pour ce qui touche aux étrangers, il s'effectuait au grand jour, quoiqu'avec prudence et sagacité, et dans le respect d'un rituel préétabli dont les détails seront analysés ci-dessous. D'autre part, autant que dura ce commerce, aucun étranger ne subit jamais à cause de lui le moindre mal ou tort physique ou rétribution juridique, et ce, jusqu'à la confiscation des stocks d'opium des étrangers par le COilllnissionnaire Impérial Lin, en mars 1839 (60).
Une approche par le tonnage de la part relative de l'opiulll dans les échanges généraux peut également Illettre en valeur la partie visible du commerce de l'opium. Car, si des millions et surtout des pourcentages ne sont pas visibles à l'oeil nu, une flotte de navires échappe difficilement au repérage des observateurs et des autorités. En nous en tenant aux seuls 'Britanniques', y cOlllpris les Indiens, mais en ne tenant pas compte des Amérjcains~ et pour prendre l'exemple de l'année 1832, 90 navires au total sont répertoriés par les tableaux de Morse pour avoir mouillé dans les eaux de Canton (61). 23 de ces navires appartenaient à l'East Inclia CCiJ11jJany, 67 aux Inarchands priet vés. Les tonnages correspondant à ces navires étaient respectivement de

47

L'opium corn/ne nlonnaÎe d'appoint

30.066 et de 29.373 tonneaux, ce qui a appelé plus haut des commentaires sur la taille respective des navires officiels et des navires privés, sur lesquels il n'est pas utile de revenir. Par ailleurs, toujours pour l'année 1832, on sait que le pourcentage de l'opium importé par la flotte des marchands privés, par rapport aux importations totales affrétées par cette même flotte privée, était de 67% (62). Si l'on considère que cette proportion de 67% reflète un rapport de montants en dollars, il estcertainen1cnt faux et inexact de songer à appliquer cette même proportion soit au nOlnbre des navires privés, soit à leur tonnage, dans le but d'établir une approximation sur le nombre de ces navires transporteurs d'opium et l'importance de leur tonnage. Le principal chaînon qui manque pour pouvoir légitimement opérer ce transfert est le lien exact, que nous ignorons, entre le prix par lnètre cube de l'opium et celui de chacune des autres denrées transportées. Néanmoins, comprenant cette incohérence méthodologique et l'à-peu-près qui ne peut manquer d'en résulter, il est fait choix de passer outre et de tenter de traduire en nombre de navires transporteurs d'opium et en tonneaux le pourcentage portant sur les montants en dollars, nous trouvons respectivement les chiffres suivants: 45 navires, et 19.680 tonneaux. Ces deux chiffres établissent sans doute le haut de la fourchette de l' approximation, 45 navires représentant en effet la llloitié de la flotte totale mouillant à Canton en 1832. Sans chercher à aller plus avant dans la recherche de ce qu'on ne p~ut savoir avec certitude, il est raisonnable de situer l'approximation à mi-chemin entre le bas (25navires) et le haut (50 navires) de la fourchette d'évaluation. Il ne fallait donc pas moins, en 1832, de quelque 38 navires pour transporter la cargaison totale des importations d'opium pour l'année. Cette approximation suffit alnplement pour permettre de tirer la conclusion partielle suivante. Lorsque, sur un trafic annuel de quatre vingt-dix navires, une trentaine ou une quarantaine de ces navires décharge au grand jour, dans une grande liberté, quoique dans les mouillages périphériques qui échappaient à la juridiction des douaniers, des marchandises de contrebande, et, qu'encouragés par ces succès il reviennent encore plus nombreux l'année suivante, on se trouve, sans contredit possible, en face d'un phénomène qui est à la fois d'une ampleur saisissante, et d'une complexité dont on ne peut venir à bout en quelques simples 'phrases. Tous les auteurs s'accordent pour dire que les ventes d'opium se faisaient toujours contre paiement liquide, en argent sycee ou en taels. L'occasion de .montrer que cette vue est erronée ne manquera pas, et que
48

L'opium

C011'Z11'ze monnaie

d'appoint

les ventes à crédit n'étaient déjà pas inconnues en 1832. Il est vrai néanm moins qu'elles ne représentaient encore qu'une part minime du total. On peut donc temporairement choisir de s'aligner sur cette opinion générale, puisqu'il ne s'agit encore que de délilmter les grandes luasses du commerce cantonais, et considérer que toutes les ventes d'opium de 1831, 1832, et 1833 étaient réalisés contre argent liquide. C'étaient donc des liquidités très importantes qui tOlubaient dans l'escarcelle des marchands privés, ou, pour rnieux dire daIls le trésor de leurs correspondants, intermédiaires et commissionnaires comme Jardine, Matheson & Co. qui exécutaient leurs ordres, et leur prêtaient, sur place, leur concours. Ces liquidités-opium s'élevaient pour les trois années respectives à Sp.$13,O millions, Sp.$14,lmillions et Sp.$12,1 millions. Comment ces ressources liquides étaient-elles employées? Telle est la question à laquelle il faut maintenant tenter de répondre. Certains auteurs proposent une réponse qui ne luanque ni de vigueur, ni peut-être de vérité générale. Cette réponse consiste à dire que les liquidités-opium étaient immédiatement recyclées pour couvrir le déficit de trésorerie de l'East India Company pour le paienlent de ses ac11atsde thé (63). Cette vue de la réalité commerciale cantonaise al' inconvénient d'être pratiquement inintelligible, parce qu'elle court-circuite toutes les liaisons dans le réseau complexe de transactions qui peut éventuellement transformer un montant .liquide versé à un marchand d'opium par un acheteur d'opium en un même montant versé à un fournisseur de thé par l'East India Company. Elle nous donne une réponse globale, en se dispensant de l'étude intermédiaire de ces transactions et transformations. .Au contraire, la réponse à l'emploi des liquidités engendrées par les ventes d'opium a d'autant plus de chances d'approcher la réalité qu'elle sera<préparée par un examen, mêrne rapide, de ces transforrnati0ns. Tout d'abord, il ne faut oublier ni l'ordre de grandeur de ces liquidités, que nous appellerons liquidités brutes, ni le fait qu'elles étaient les seules à naître de l'échange qui avait lieu dans le 111arché e Canton lU1d nlême. D'autres liquidités existaient, a111enées e l'extérieur sous farine d de traites et d'argent-métal, notamment, nous l'avons vu, par les Américains et les Indiens. Concernant leur ordre de grandeur, on peut dire qu'il s'agissait là d'une masse d'argent liquide équivalente, en gros, à US$500.000.000 d'aujourd'llui (64), soit la lTIoitié de la valeur des importations totales. Aucune des autres marchandises iluportées par la Chine, - lainages, cotonnades, coton indien, etc., - n'était réglée en argent liquide, mais, au contraire, par le moyen du troc.
49

L'opium corn/ne monnaie d'appoint

Les marchands privés qui recevaient cette abondance de liquidités brutes par leurs ventes d'opium, procédaient, parallèlement à leurs ventes, à des achats abondants de soie, de thé, de nankins, etc. Sur les trois années en question, leurs achats totaux à l'exportation s'élevaient respectivement à Sp.$8,Omillions, Sp.$8.2 InitIions, et Sp.$12.4millions. Or, on sait tout l'avantage d'un paiement en liquide par rapport à un paiement différé, c'est~à-dire à une créance. Le bon sens, et la pratique généralisée du troc pour les produits hors l'opium, veulent donc que ces marchands privés ne se soient pas hâtés de payer leurs achats en utilisant leurs liquidités, mais au contraire, et par priorité, en utilisant leur ventes. Les ventes des marchands privés, - hors opium - s'élevaient respectivement à Sp.$5,5 millions, Sp.$6,1 millions, et Sp.$7,5 millions (65). Le solde du troc des marchands privés fait donc ap.paraître pour ces trois années une insuffisance des ventes par rapport aux achats de Sp.$2,5 millions, Sp.$2,1 millions, et Sp.$4,9 Inillions, respectivement. Sans l'opium, les marchands privés auraient donc eux-mêInes été dans la situation impossible de l'East India COlnjJany, qui ne vendait pas assez pour couvrir ses achats, et devait donc se procurer de l'extérieur des liquidités pour les régler. Pour les marchands privés, ce problème n'existait pas. Car, pour couvrir le solde négatif de leur commerce de troc (Sp.$2,5millions, Sp.$2,1 millions, et Sp.$4,9 millions), ils disposaient des liquidités brutes dues à leur commerce d'opium, et qui ont été repérées plus haut (Sp.$13.0 millions, Sp.$14,1 millions, et Sp.$12,1 millions). Ces dernières étaient largement suffisantes pour éponger les soldes négatifs du troc, et leur laisser en poche d'importantes liquiclités nettes (Sp.$lO.6 Iuillions, Sp.$12,O millions, et Sp.$7 ,2 millions). Connaître le sort de ces importantes liquidités nettes, représentant le tiers environ des importations totales, est, très précisément, le savoir qu'il faudrait acquérir pour répondre à la question de départ: "comment les ressources liquides étaient-elles employées ?" Or cette connaissance détaillée ne peut qu'échapper au chercheur d'aujourd'hui. Ce que l'on peut tenter, néanmoins, est de recenser les principales catégories d'emplois possibles, puis, par recoupement avec les besoins de l'East India COlnpany, de présenter l'esquisse de quelques conclusions. Du point de vue de leurs propriétaires, c'est-à-dire du point de vue des marchands d'opium, les emplois théoriques et pratiques les plus évidents de la liquidité nette sont en fait des placel11ents ou des investissemeI1ts. De même gu 'il est plus favorable s.ous tous les rapports, du point de vue du vendeur d'opium, que la vente se soit effectuée contre liquidi-

50

L'opium cOlnme monnaie d'appoint

té, plutôt que contre créance, de même cette liquidité pose itnmédiatement au vendeur le problème de son emploi. Chacun sait que de l'argentmétal non rémunéré est un mauvais placement, parce qu'il ne rapporte rien. Le vendeur d'opium à la tête de liquidités nettes résidentes à Canton se trouvait donc devant l'alternative suivante: ou bien rapatrier en Inde ces liquidités sous forme d'argent-métal par le prochain navire, et vendre ce métal au Trésor ou à la Monnaie de Bombay et de Calcutta pour refonte; ou bien, au contraire, placer ces liquidités à Canton. Leurs ordres étaient donnés pas lettres à Jardine, Matheson & Co., et il appartenait à la firme de les exécuter chaque fois que les conditions du marché rendaient cette exécution possible. Lorsque Morse fait état, dans ses tableaux de la balance commerciale, des "exportations d'argent" pour le compte des marchands indépendants, (se chiffrant à Sp.$ 2.8 nlÎllions, Sp.$3,5 Inil1ions,et Sp.$6.6 millions, respectivement, pour les années 1831, 1832, et 1833), il indique clairement le montant des liquidités nettes qui furent rapatriées, ces années-là, par ces mêmes indépendants. Lorsque les liquidités nettes s'investissaient surplace à Canton, le choix des instruments d'investissement était limjté, et se réduisait principalement à quatre. Le premier instrument consistait en l'achat de produits chinois comme la soie, le nankin, etc. Ce choix était le plus évident, et parfois le seul disponible. (Toutefois, pour la cohérence de ce développement, et pour éviter de le compter deux fois, il faut faire ici comme si cet instrument n'existait pas comme emploi possible de la liquidité nette, puisque le décompte en a été fait plus haut par le moyen du troc). Le second instrument était, littéralement, le placement à intérêt dans telle ou telle maison de commerce que le marchand avait chargée de vendre l'opium. Dans ce cas, Jardine, Matheson & Co., par exemple, jouait le rôle actuel d'une banque de dépôt, se voyant ainsi prêter de l'argent-métal par son client. Ce placement se faisait rélnunérer à un taux d'intérêt qui variait entre 2% et 3%par mois (66). Le troisième instrument était l'achat d'une traite Inarchande tirée sur Londres ou sur Calcutta, apportée à Canton par des AIl1éricains ou des Indiens. Dans ce cas, Jardine, Matheson & Co., négociait au Inieux, avec le vendeur de la traite, un prix en argent-métal qui ne représentait rien d'autre qu'un montant en capital accolnpagné de son loyer jusqu'à l'échéance de la traite. Cette traite, négociée au 111ieuxpar Jardine,
Matheson & Co., mais propriété du marchand d'opiu111, était expédiée au plus tôt à son propriétaire, qui recevait ainsi, soit en roupies, soit en ster-

51

L'opium

COfflffle fflonnaie

d'appoint

ling, le fruit de l'échange de sa liquidité nette. C'était là, sans doute, l'instrument favori de l'emploi des liquidités, et celui qui allait être appe.. lé au plus important développement. Le quatrième instrument était l'achat d'une traÏte officielle, élnise par l'East India Company, et tirée sur son siège londonien ou sur Calcutta. Il est clair que seul ce dernier placement peut, à juste titre, être considéré comme l'appoint nécessaire à l'East Inclia C0111jJanypourle règlement de ses achats de thé. Pour les trois années J831, 1832, et 1833, on peut estimer ces montants respectiveJnent à Sp.$5,2 Inillions, Sp.$5,9 millions, et Sp.$3,9 millions (67). Ces montants ne représentent pas plus de la moitié des liquidités nettes des marchand;s.d'opium (exactement 53%, 49%, et 54%). Il convient en outre de remarquer que l'année 1833, qui fut certainement une mauvaise année pour les Inarchands d'opium, vu que leurs liquidités nettes chutèrent de Sp.$12,O lnillions à Sp.$7,2 millions, vit la plus forte. poussée des traites alnéricaines de la décennie, dont le .montant global augmenta de Sp.$O,7 millions à Sp.$4,8 millions (68). En d'autres termes, des excédents de liquidités alnéricaines apportées de l'extérieur sous forme de traites arrivaient en renfort desliquidités-opium nettes, lorsque ces dernières étaient insuffisantes. (Cette insuffisance occasionnelle, selon les années, est le signe qui permet dès maintenant de repérer un phénomène qui sera étudié plus loin. En réalité, ce fabuleux commerce de l'opium, qu'il est facile d'ilnaginer lucratif en permanence, n'était à l'abri ni des fluctuations de prix, ni de crises sérieuses.) D'une manière générale, on peut donc conclure que les excédents de liquidités nettes créées surplace à Canton par la vente Inassive d'opium indien étaient, pour moitié environ, recyclés par l'East Inclia C0111pany, et lui servaient à équilibrer son solde négatif avec la Chine dû à ses achats de thé. L'autre moitié des liquidités nettes de l'opium était investie à d'autres fins par les marchands d'opium, et notalnment rapatriée vers l'Inde, afin de leur permettre de financer les nouvelles cargaisons et exportations d'opium. De ce point de vue, il est juste de dire que l'opium jouait à Canton le rôle d'une monnaie d'appoint. Ce n'était pas un rôle exclusif, puisque les traites américaines jouaient le même rôle. Cependant, l'opium représentait la principale monnaie d'appoint. Et la particularité réelle de cette monnaie d'appoint est, qu'ayant été créée sur place à Canton par l'écoulement d'un produit indien, elle ne coûtait à l'Angleterre littéralement que la signature de sonn10nopole commercial, l'East India Company. En 1832, les marchands d'opium étaient véritablenlent devenus, à 52

L'opium comme lnonnaie d'îlppoint

Canton, les maîtres du jeu commercial. Et ceux qui les y aidaient sur place, comme Jardine, Matheson & Co., étaient eux-ITlêmesdevenus les maîtres des maîtres de ce jeu.

53

CHAPITRE

5

L'OPIUM ET LA LIBERTÉ DU COMMERCE

C'était donc en grande partie grâce aux marchands d'opium que l'Angleterre, par le truchement de son monopole cOlnmercial officiel, pouvait équilibrer ses comptes à Canton. Cependant, l' East-India Company, jouant le jeu comn1ercial cantonais ÎlIlposépar le règlement chinois avec tout le fair-play britannique, s'interdisait de tricher en pratiquant elle-même "le commerce de la drogue", comme le disaient, sans état d'âme particulier, les commerçants contemporains. Elle fermait les yeux sur ce commerce, et sur ceux qu'elle autorisait à le pratiquer, tout en étant parfaitement au courant, et dans le plus grand détail, de leurs activités (69). Les marchands d'opium lui servaient de court-circuit ou de paratonnerre. Tant que ces derniers continuaient à s'occuper de leurs affaires sans lui créer d'ennuis auprès de la Chine officielle, et à acheter ses traites contre une partie de leur liquidité nette, l'East In(lia Company n'avait qu'à se féliciter de savoir si bien faire durer un équilibre politique si précaire. En fait, ce qui faisait durer cet étonnant équilibre, c'était l'intérêt bien entendu de tous les participants, et pas seulement celui de l'East India Company. Tous en effet y trouvaient leur intérêt financier. Les marchands d'opium, parce qu'ils s'enrichissaient; les investisseurs en opium de nationalité anglaise résidant en Inde, parce qu'ils pouvaient ainsi plus facilel11ent rapatrier leur fortune en Angleterre; les courtiers d' opi urn chinais, parce qu'ils gagnaient sur chaque vente, COlnme .larcline,Matheson & Co., de généreuses commissions; et les mandarins et autres officiers des douanes chinois, parce qu'ils avaient appris à se faire grassement payer leur complaisance. Ainsi, le port de Canton, où les importations étaient pour moitié un produit de 'contrebande~, était devenu la scène d'un incroyable ballet commercial, où chacun des acteurs évoluait dans un monde de faux-semblants. Elltre le fait et le droit, entre le discours officiel et la pratique réelle, la distance n'avait jamais été aussi grande. Dans la société de

L'opium et la liberté du comlnerce

Canton, ce décalage entre une norme entérinée par tous les interventants, à commencer par les plus puissants, mais pratiquée par aucun d'entre eux, était, comme souvent, annonciatrice de changements qui allaient bientôt prendre une tournure violente. Cependant, s'il fallait, parmi cette foule d'acteurs, en repérer certains dont les actions ne cherchaient pas, coûte que coûte, à s'accorder dans une grimace de mensonge et d'hypocrisie avec une idéologie moribonde, il faut bien reconnaître que ce n'est ni chez les mandarins, ni chez les monopolistes cantonais, ni dans l'East Inclia C0111pany u'on pourrait les q trouver, mais bien chez les marchands indépendants. Comme ces marchands indépendants étaient invariablement des marchands d'opium, on en arrive à cette conclusion paradoxale que, d'une manière générale, ceux qu'on aurait effectivement tort d'appeler des 'contrebandiers' -les
marchands indépendants

-

étaient en fait ceux qui étaient le moins

impliqués dans la mauvaise foi généralisée qui semblait perpétuer l'existence du système commercial cantonais. Cela ne veut pas dire pour autant que les marchands d'opium étaient nécessairement ou tous d'une rectitude exemplaire, ou même d'une parfaite bonne foi. Mais cela veut dire qu'ils avaient commencé à substituer, comme principe d'action commerciale, la stricte loi de l'offre et de la demande et son système de juste rétribution par le marché, à l'idéologie du monopole mercantiliste et son système d'accommodements, de protection et de favoritisme. On comprend mieux, dès lors, le farouche déni des marchands d'opium d'être des 'contrebandiers'. Il est également difficile de ne pas voir dans l'opium la 'denrée' de choix sur laquelle les marchands indépendants ont parfait leur apprentissage de la liberté commerciale et de la loi du libre échange pendant les années qui précédèrent immédiatement l'abolition du monopole, en 1833. L'ironie de l'histoire veut que cette denrée soit également une drogue aux effets pernicieux. L'évolution des sensibilités, commencée d'ailleurs dès la période en question, a pu faire oublier aux générations ultérieures, ainsi qu'à la nôtre, ce trait pédagogique de l'opium, qu'il faut souligner ici. Né dans le sillage de l'East India Company qui avait peu à peu abandonné à ses commandants quelques miettes de son monopole, le commerce interlope s'était développé et amplifié au cours du dix-huitième siècle. Par définition, les produits du commerce interlope d'origine étaient les doublons des produits vendus et achetés par la Compagnie. Cependant, sauf pendant une très brève période au début du dix-neuvième siècle, l'East India Company se refusait à faÎre elle-mêlne le commerce de l'opium. La raison en était simple. Ses affaires métropolitaines
56

L'opium et la liberté dtl cOlnnu.u'ce

étaient financièrement dépendantes de ses approvisiol1nelnents de thé à Canton. Or l'entrée de l'opium y était interdit. Il fallait donc éviter par tous les moyens d'entrer en conf1it avec les autorités chinoises. L'importation d'opium aurait bravé cet interdit et provoqué des mesures de rétorsion des mandarins, comme, par exemple, l'interdiction d'acheter du thé. Il ne fallait pas y songer. C'était la brèche où se ruèrent les marchands indépendants. L'East India Company leur laîssait le chalnp libre sur cette denrée. Non seulement elle ne souhaitait pas conserver son Inonopole sur l' opiuln hors de l'Inde, non seulement elle ne souhaitait pas lllême en partager le commerce avec eux: elle leur en aban{lonnait entièrernent l'exclusivité. Et c'est pourquoi il faut parler de valeur 'pédagogique' de l'opium, dans l'apprentissage que firent des marchés et de leurs lois'-les marchands de cette époque. Mis à part l'indigo du Bengale, jalllais auparavant un terrain commercial aussi prometteur n'avait été reservé au libre jeu de marchands indépendants. Ils pouvaient librement acheter l'opium aux enchères de Calcutta; ils pouvaient librement affréter le transport; ils pouvaient librement vendre leurs cargaisons (autant que faire se pouvait dans un Canton où les acheteurs, à l'opposé des vendeurs, couraient des risques certains); ils pouvaient librement développer leurs marchés. Le marché lui-même, le mécanisme de l'offre et de la delllande, réglaient les prix d'achat et les prix de vente. Dans ce commerce, pas de prix faussés par des stockages excessifs et régulateurs du lllonopole; pas de droits à payer, ni de redevances à acquitter; pas de perlnÎssions à demander ni de règles à observer. Certes, les marchands d'opium allaient bientôt apprendre à leurs dépens qu'entre la liberté du COlnmerceet l'anarchie du commerce, il n'y a qu'un pas. Ils ne le savaient pas encore. Pour l'heure, ils se réjouissaient de leur liberté commerciale, ils apprenaient à vivre avec la concurrence - concurrence loyale, cette fois, et combat d'égal à égal avec d'autres marchands indépendants - et à la battre. Et ce qui leur permettait de faire ce pas de géant dans apprentissage et la pratique de la liberté commerciale, ce n'était, après le coton, rien Illoins que l' opiuln. En dépit des apparences, on aurait donc tort de jeter la pierre aux marchands indépendants comme fauteurs de troubles et contrebandiers de grande volée. Néanmoins, on serait également dans l'erreur de penser qu'ils étaient absolument sûrs d'avoir tous les droits de leur côté. Dans toute action commerciale, il faut faire une distinction entre, d'une part, la discrétion légitime, quiprotègePintérêt des clients et sauvegarde l'intégrité du fonds de commerce ou bien de tel ou tel procédé ou technique particulièrement lucratifs, et, d'autre part, 1'habitude du secret visant
57

L'opium et la liberté du COnll7ZerCe

d'autres fins moins relevées. Or, sans entrer ici dans des détails sur lesquels il sera utile de revenir, il est clair que les Inarchands d'opium et leurs correspondants, notamment Jardine, Matheson & Co., faisaient du secret et du mutisme systématiques non seulelnent des vertus commerciales et professionnelles, mais aussi d'étonnantes règles de conduite générale. Parmi plusieurs exemples possibles, il est utile de retenir le plus probant. Dans l'opuscule intitulé LjEtat actuel qu'il publia à Londres en 1836, ("The Present Position and Prospects of the British Traciewith China "), James Matheson, fait le procès 4u système commercial cantonais, qu'il démonte avec éloquence, et dont il explique les carences et les injustices. Pas une seule fois le mot "opium" n'est mentionné dans le texte de l'opuscule. L'opium, qui était en train de faire sa fortune, et qui avait été le camp d'entraînement et le champ de bataille de prédilection du libre échange pour les marchands indépendants comme lui, n'est pas honoré d'un seul paragraphe. Cet "article", comIne les marchands contemporains aimaient également à appeler l'opium quand il ne l'appelaient pas tout simplement "la drogue", représentait pourtant la Inoitié des importations de Canton, et son commerce était généralisé et portait sur des sommes de première grandeur. La réticence de James Matheson, de sa firme, et de l'ensemble de ses confrères, n'est pas de celles qui vont de pair, en général, avec la fierté d'accomplir au grand jour des actions héroïques. Mais, on s'en doutait déjà, la saga de !'opiuln à Canton dans les années mille huit cent trente n'est pas une chanson de geste. Elle n'est qu'un épisode important de l'évolution du COlnmerceinternational. Il faut maintenant essayer d'en délTIonterles Inécanismes économiques et commerCIaux.

58

CHAPITRE

6

LE .MONOPOLE DE L'OPIUM

Les Etats, même les Etats en cours de gestation, comme l'était le Bengale du dix-huitième siècle, où l'East India Company cumulait la puissance commerciale du monopole capitaliste et le pouvoir politique, sont eux-mêmes des intervenants économiques, et des intervena11tséconomiques de première grandeur. Ils ont pouvoir de lever l'impôt, QU,ce qui peut en tenir lieu, de s'octroyer le monopole de certaines activités commerciales. Ce seront donc les traits saillants du monopole sur l'opium instauré par la puissance politique gouvernant l'Inde pour le compte de la couronne britannique que le présent chapitre cherchera à faire ressortir. Mais auparavant il faut indiquer d'où provenait l'opium vendu en Chine. Le marché cantonais connaissait plusieurs variétés d'opium: le Bengal, et ses deux variantes, le Benares et le Patna ; mais aussi le Malwa, le Daman, et le Turkey. Comme ces noms l'indiquent, les variétés d'opium se reconnaissaient à leur ,provenance. La seule variété qui ne fût pas indienne était le Turkey. Les cargaisons de Turkey étaient achetées à Smyrne, où venaient s'approvisionner des navires qui, le plus souvent, battaient pavillon américain. Ainsi, même s'il reste juste de dire que les Américains étaient, en général, beaucoup moins impliqués que les Britanniques dans le commerce cantonais de l'opium, cela indique surtout le fait que ceux-ci avaient accès à des sources plus abondantes et directement situées sur leur territoire de tutelle, tandis que ceux-là devaient avoir recours à un maigre et lointain marché d'approvisionnement, qui leur fournisssait, au demeurant, une. quantité médiocre et une qualité incertaine. Les prix du Turkey sur le marché de Canton, fluctaient entre Sp.$400 et Sp.$500 la tandis que le Bengal ou le Malwa pouvaient atteindre et dépasser les Sp.$900 la caisse. Le Turkey était, si l'on ose dire, l'opium du pauvre. Quoi qu'il en soit, l'opium de Turqllie permettait aux Américains d'engendrer à Canton un modeste

Le monopole de l'opiunl

appoint de liquidités, ce qui leur était utile pour leurs achats d'importation. Ce commerce du Turkey se poursuivait depuis l'arrivée à Macao, en 1811, du commandant Dobell, natif de Philadelphie (70). De même que le Turkey est associé au commerce américain, de même le Daman était le domaine réservé du trafic portugais. Une partie de l'opium cultivé en Inde occidentale échappait au monopole du Bengale, et s'acheminait vers les ports du littoral occidental, soit le port anglais de Bombay, soit les ports portugais de Goa et de Daman. Le Malwa était la dénomination qui recouvrait l'opium expédié de Bombay. Le Daman était l'opium expédié de Goa ou de Daman. Le commerce du Damarl, dont l'importance exacte est incertaine, mais qui était peut-être aussi modeste que celui du Turkey, était contrôlé par les marchands portugais et leurs correspondants résidant à Macao, et non pas à Canton. Le Daman n'est pas mentionné dans les tableaux de Morse, et la fourchette des prix auxquels il se vendait n'est pas connue. Il est cependant raisonnable de penser que sa valeur devait en gros s'aligner sur celle du Malwa, puisqu'il était de qualité et de provenance identique. Le Malwa d'une part, et le Benares et le Patna de l'autre (ces deux derniers étant appelés du terme plus général de Ben,gal) étaient, de très loin, les deux catégories dominantes de l'opium vendu à Canton. Le port de chargement du Benares et du Patna était Calcutta, comme celui du Malwa était Bombay. La rivalité de ces deux ports britanniques dans le commerce de l'opium n'avait d'égale que leur intérêt commun pour une denrée qui contribua largement à leur enrichissement. A ce propos, il faut noter dès l'abord comme un élément particulier du succès de leur firme, que chacun des deux associés fondateurs de Jardine, Matheson & Co. avait, avec chacun des deux grands ports de l'Inde, et par l' intermédiaire de leurs familles dominantes, une relation privilégiée. En effet, William Jardine avait du milieu des marchalJds de Bombay la même connaissance profonde et personnelle que c,elle qu'avait James Matheson du milieu des marchands de Calcutta. Cette conjonction. de forces inhabituelles dans une firme cantonaise est, à 11' n pas douter, e une des raisons importantes de son succès. Pour se convaincre du combat que se livraient le Malwa et le Benares-Patna, il suffit de comparer leurs prix respectifs au fil des années. Tandis que sur la période 1811 à 1821, le Benares-Patna gardait la prépondérance sur le Malwa, avec des importations moyennes à Canton' de plus de 3.000 caisses contre moins de 1.500 caisses, le renversement de tendance est saisissant pendant la période de 1829 à 1839, où Canton importait en moyenne 14.000 caisses de Malwa contre 60

Le nlonopole de l 'OpiUffl

Il.000 caisses de Benares-Patna (71).Mais que l'un ou l'autre ait finalement gagné, entraînant dans leur victoire leur port d' expcclition resw pectif, Calcutta ou Bombay, le véritable grand vainqueur resta finalement le gouvernment britannique, maître de l' Înlpôt et maître du monopole. Dans son ouvrage sur la politique britannique de l'opium en Chine et en Inde, David Owen rappelle une date fondamentale pour la compréhension du commerce de l'opium: le 23 novelllbre 1773. C'est en effet à cette date que le Conseil du Bengale, sous la directio11de Warren Hasting, son gouverneur, prit à l'unanimité la décision d' ab;olir le contrôle du Conseil de Patna et d'établir un monopole de l'opium sous le strict contrôle du gouvernement du Bengale (72). En pratique, certes, et jusqu'en 1830, le monopole fonctionna imparfaitement, c'est-à-dire avec d'importantes déperditions de revenu, sauf dans la principale province du Bengale; fIlais la théorie était simple et claire. L'Angleterre, qui gérait le Bengale et l'Inde par l'intermédiaire des gouvernements mi-politiques, mi-commerciaux, de Calcutta et de Bombay, devait avant tout se procurer des.ressources sur place par l'exportation de produits indiens. Dès 1773 l'opium semblait un produit suffisamment prometteur de futurs revenus pour s'en assurer le monopole. La clé pratique du monopole telle qu'il fut appliqué avec succès au Bengale, où l'Angleterre contrôlait la totalité du territoire, fut d'interdire la libre culture du pavot aux ryots. Ceux qui contrevenaient aux ordres du monopole en ensemençant leurs champs sans permis, recevaient de lourdes amendes. En revanche, ceux qui souhaitaient développer la culture du pavot se voyaient octroyer des prêts par le gouvernement, contre obligation de lui livrer l'intégralité de leur récolte à des prix garantis. Cette politique agricole fort audacieuse, et qui n' est pas sans rappeler certaine politique protectionniste actuelle de pays avancés, connut un grand succès. Elle s'appuyait sur un dispositif administratif perfectionné de comnlissaires et d'etllployés du gouvernement, qui géraient tout le cycle annuel de la production de l'opiunl, (iepuis l'achat et le financement des graines, jusqu'aux enchères .publiques du produit fini, à Calcutta, aux alentours de Noël. Ainsi, la puissance publique était, et demeurait, éminemment commerçante. Par une simple soustraction, le bénéfice dû à son monopole sur l'opium était facile à calculer. Il n'était autre que "la différence entre le prix d'achat payé pour leur opium brut aux ryots,et le prix de 61