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Baigneurs et bagnards

De
251 pages
C'est à Saint-Martin-de-Ré, le "Saint-Tropez" de l'Atlantique, que se trouve la plus grosse centrale de France, une prison réservée aux longues peines et le principal employeur de l'île. Comment l'administration pénitentiaire a-t-elle sorti les autochtones de la misère ? Pourquoi voulaient-ils être reliés au continent par un pont ? Comment, people, campeurs et détenus cohabitent-ils, l'été, sur ce bout de terre ? Par quels tours de magie la prison disparaît-elle du décor et des discours ? Comment la presse et l'édition ont-elles construit l'image d'excellence de Ré ?
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BAIGNEURS
Tourismes

ET BAGNARDS
dans l'Île de Ré

et prisons

Collection 'Logiques Sociales' dirigée par Bruno Péquignot Série Déviance et Société dirigée par Philippe Robert et Renée Zauberman

La série Déviance et Société regroupe des publications sur les normes, les déviances et les délinquances. Elle accueille notamment des travaux du Groupe européen de recherches sur les normativités (GERN), un réseau scientifique fédérant une trentaine de centres ou de départements universitaires travaillant sur les normes et les déviances dans dix pays européens.
SHAPLAND J., VAN OUTRIVEL., Dir., Police et sécurité: contrôle social et interaction public/privé,. Policing and Security: Social Control and the Public/Private Divide, Paris, l'Harmattan, 1999. KLETZLENA., l'automobile et la loi Comment est né le code de la route ?,

2000.
RENOUARD J.-M., As du volant et chauffards. Sociologie de la circulation routière, 2000. CARRA C., Délinquance juvénile et quartiers "sensibles ", 2001. LE QUANGSANG J., la loi et le bourreau. la peine de mort en débats (T87oT985), 2001. ROBERT Ph., COTTINO A., Dir., les mutations de la justice, comparaisons européennes, Paris, l'Harmattan, 2001. SICOT F., Maladie mentale et pauvreté, 2001. VANNESTE Ch., les chiffres des prisons. Des logiques économiques à leur traduction pénale, 2001. GAYMARDS., la négociation interculturelle chez les filles franco-maghrébines,

2002.
PONSAERS P., RUGGIEROV., Dir., la criminalité économique et financière en Europe,. Economic and Financial Crime in Europe, Paris, l'Harmattan, 2002. COLL., Approches comparées des polices en Europe, Cultures et conflits, Paris, l'Harmattan, 2003, 48. COTTINOA., Vie de clan. Un repenti se raconte, (traduit de l'italien), 2004. GOURMELONN., les toxicomanes en temps de sida ou les mutations d'une prise en charge, 2005. PERETTI.WATELP., Cannabis, ecstasy: du stigmate au déni les deux morales des usages récréatifs de drogues illicites, 2005. LÉVYR., MUCCHIELLI ., ZAUBERMANR., Crime et insécurité: un demi-siècle L de bouleversements. Mélanges pour et avec Philippe Robert, 2006.

Jean-Marie

RENOUARD

BAIGNEURS

ET BAGNARDS

Tourismes et prisons dans l'Île de Ré

Mise au point éditoriale de Bessie Leconte

(GERN)

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2007 75005 Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1 @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03243-9 EAN : 9782296032439

AVANT-PROPOS

Pour une fois, je n'ai pas beaucoup de remerciements à adresser. Mais ils vont à René Lévy, directeur du Groupe Européen de Recherches sur les Normativités (GERN), lecteur attentif et conseiller précieux, à Bessie Leconte qui a relu le manuscrit et à Renée Zauberman, codirectrice de collection aux éditions l'Harmattan, contente d'éditer ce livre. J'ai réalisé seul ce travail. Je n'en tire aucune gloire mais j'en ai retiré beaucoup de plaisir. Plusieurs années d'enquête en été dans l'île de Ré, me donnèrent le sentiment de faire semblant de travailler, même si mes proches déplorèrent parfois que je fisse semblant d'être en vacances. Le plaisir pris à faire l'enquête de terrain et à rédiger le manuscrit, s'est dissipé face aux difficultés pour le faire éditer. Il bénéficia pourtant de relais médiatiques. Le journal du Dimanche du 4 janvier 2004, lui réserva un long article. La journaliste a écrit que le manuscrit attendait un éditeur et pensa que mon téléphone sonnerait dès le lundi. J'ai répondu qu'il ne sonnerait pas. Seul, Thierry Verret, entrepreneur de presse et directeur du Phare de Ré, prit langue avec moi mais je n'ai pas donné suite. Jean Lebrun lui a consacré presque toute son émission « Travaux publics» du 3 juillet 2006 sur France Culture, rappelant à plusieurs reprises que je cherchais un éditeur. Le téléphone n'a pas davantage sonné. Le refus des éditeurs fut toujours ainsi justifié: le livre ne se vendra pas parce qu'il ne concerne que l'île de Ré et certains ajoutèrent qu'il était trop sociologique. J'ai en effet réalisé un travail sociologique dans sa conception et ses méthodes, mais j'ai tenté un ton narratif que mes pairs pourraient me reprocher. Bref, jusqu'à présent, cette recherche n'a donné lieu qu'à deux articles (Renouard, 1999) qui en présentait le programme et (Renouard, 2003), publié grâce à la médiation

Baigneurs et bagnards

amicale de Fabien Jobard qui se démena pour trouver un éditeur. La crainte des éditeurs de ne pouvoir vendre assez au motif que le livre porte seulement sur l'île de Ré est curieuse. Elle n'est plus une terra incognita et si elle n'intéressait pas, les hebdomadaires, les quotidiens, les radios et les télévisions, ne lui consacreraient pas autant d'articles et d'émissions. Tout le monde en parle, même Les cahiers de Médiologie de Régis Debray (2001, 12) et Le Monde Diplomatique sur deux colonnes à la une de sa livraison de septembre 2001. Tous les ans, à l'approche de l'été puis durant les vacances, elle est l'objet de reportages décrivant un paradis estival fréquenté par le Tout Paris médiaticopolitique comme, par exemple, au sujet de la « retraite» du couple Jospin dans l'île après les présidentielles de 2002, ou une «colonie pour riches» (Libération du 5 août 2002) attestée par l'impôt solidarité sur la fortune (ISF) que doivent acquitter des autochtones ne payant pourtant pas d'impôt sur le revenu. Ce paradoxe appelé syndrome de l'île de Ré, fut évoqué par le président de la République dans son allocution du 14 juillet 2005 et Le Monde en parla en une de son édition du 27 septembre de la même année. Pour prendre un exemple parmi beaucoup d'autres, de cette présence de Ré dans les médias, L'Express, Le Nouvel Observateur et le Figaro Madame lui ont consacré épais dossiers et reportages la même première semaine d'août 2006. De façon monotone, on révèle une villégiature magique, on donne l'adresse des people et on ne mentionne jamais la prison sans qu'il soit possible d'y déceler un complot. Beaucoup de journalistes ignorent son existence et il ne faut guère compter sur les Rétais pour les informer. Reste cependant un défaut de curiosité et des chapelets de clichés. Ce livre ne les égrène pas et décrit la généalogie d'une autre réalité: la plus grosse concentration de criminels de l'Hexagone au cœur d'une villégiature marquée par les «congés payés ». C'est du reste ce que m'a reproché un éditeur. Si les livres sur l'île de Ré se vendent bien, a-t-il expliqué, c'est qu'ils parlent des cieux lumineux et des villages pittoresques. J'en parle aussi mais moins pour m'en 6

Avant-propos

émerveiller que pour observer qu'il peut s'agir d'un décor de théâtre qui cache la dimension populaire du tourisme local et la prison comme l'illustrent encore les huit pages que Pèlerin du 17 août 2006, associé à France-Info, a consacrées à SaintMartin: elles invitent à flâner sur les remparts et dans les ruelles du bourg fortifié par Vauban sans évoquer la prison bien qu'elle soit photographiée sous tous les angles et qu'une vue aérienne montre distinctement les bâtiments de détention.

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PRÉSENTATION

L'idée de ce livre est partie d'un ensemble d'observations. Les habitants de l'île de Ré n'évoquent jamais la prison de Saint-Martin qui est pourtant la plus grosse centrale de France et le premier employeur de l'île. Le tourisme s'est développé malgré cette forte présence pénitentiaire. Cette prison qui enferme des criminels condamnés à de longues peines, est remarquable par la tranquillité qui y règne. Elle ne fait pas parler d'elle et les médias l'ignorent comme l'illustre la manière dont fut relaté un crime commis le mercredi 5 août 2003. Ce jour-là, en milieu de journée, une jeune fille qui regagnait à pied le domicile parental après son travail, a été violée et tuée sur un chemin de terre à proximité des remparts de Saint-Martin. La couverture médiatique fut à la hauteur de la réputation de cette île habituée à occuper la une de l'actualité estivale. De nombreux journalistes débarquèrent et rapportèrent l'émotion des autochtones et des vacanciers en grand nombre en cette saison. Cette émotion était un mélange de compassion à l'égard des proches de la victime, une enfant du pays discrète et appréciée, d'incompréhension et d'inquiétude que la quiétude estivale qui fait la renommée de Ré, ne soit rompue par ce fait divers violent et tragique. Beaucoup furent en effet surpris qu'un crime se soit produit dans une villégiature aussi chic, paisible et familiale que celle-ci. Le plus étonnant reste que la presse ne fit pas du tout allusion à la prison alors que le caractère sexuel du crime offrait pourtant l'occasion de se tourner vers elle: la moitié environ des détenus sont des criminels sexuels. Seuls Le Phare de Ré, l'hebdomadaire local, et l'édition rochelaise du grand quotidien régional, Sud-Ouest, indiquèrent brièvement que l'emploi du temps des détenus en permission au moment du crime, fut passé au peigne fin. Le silence sur cette prison est coutumier. Bien que les articles, les reportages, les émissions, les magazines et les livres qui sont consacrés à l'île de Ré ne se comptent plus, il n'y est jamais question de la centrale de Saint-Martin. Que des éditeurs, des patrons de

Baigneurs et bagnards

presse et des journalistes influents y soient propriétaires et ne tiennent pas à faire savoir qu'ils passent leurs vacances au voisinage de la plus importante concentration de criminels de 1'Hexagone, ne suffit pas à expliquer ce silence. Cette prison est la plus discrète des neuf centrales françaises. Les autochtones, les personnels pénitentiaires et même les détenus sont les principaux artisans de cette discrétion. Aussi, l'île de Ré est-elle célèbre pour ses baigneurs et pour ses plages. Mais ce ne fut pas toujours le cas. Autrefois, déjà, la presse et l'édition mirent Ré en pleine lumière, lui faisant une réputation traînée longtemps comme un boulet. L'île était connue dans la France entière comme « l'île aux bagnards ». Elle n'était pas une destination touristique réputée. L'île de Ré n'était pas encore « l'île de Ré ». C'est l'histoire du passage de « l'île aux bagnards» à « l'île de Ré » que raconte ce livre, le passage du bagne aux bains de mer, des bagnards aux baigneurs comme étaient appelés jadis les estivants. Ils partagent, au moins, avec les bagnards la même étymologie. Elle vient de l'italien bagno qui veut dire « bain» à cause de l'établissement de bains où étaient enfermés les condamnés aux travaux forcés, les bagnards1. Ce livre décrit de quelle façon l'image de « l'île aux bagnards» a jauni au soleil des vacances. Il montre comment Ré est passé du pénitentiaire au balnéaire et qu'en dépit de l'ouverture de la prison aux lendemains de la guerre, le tourisme et la prison ont fait bon ménage. Il dévoile les liens secrets et curieux que l'île entretient avec sa prison. La prison de Saint-Martin-de-Ré avec ses 480 places est la plus grosse centrale de France2. L'administration
1 Les bagnes succédèrent aux galères, au XVIIème siècle, quand la navigation à rames fut complètement abandonnée pour la voile. Il se peut qu'à Constantinople le premier bagne des galères ait été à l'origine un établissement de bain (Petit, Castan, Faugeron, Pierre, Zysberg, 1991, 169). D'autres historiens penchent plutôt pour un établissement de bains à Livourne, en Toscane, comme l'attestent les éditions du Larousse. 2 Saint-Martin est devenue une centrale en 1970, quand la relégation fut supprimée. Il existe trois types de prisons. Les maisons d'arrêt (MA) pour les peines inférieures à un an et les personnes pas encore définitivement 10

Présentation

pénitentiaire avec 300 fonctionnaires, est le principal employeur de l'île. Cette situation d'une prison située en plein cœur d'un espace touristique renommé, à deux pas du port de Saint-Martin, Ie «Saint- Tropez de l'Atlantique », l'endroit le plus fréquenté et le plus animé de toute l'île, passage obligé pour touristes et vacanciers, est exceptionnelle et récente. Car autrefois, le tourisme était peu développé et la « capitale» de l'île, Saint-Martin, n'était qu'un dépôt géré par une trentaine de fonctionnaires, recevant plusieurs fois par an, forçats et relégués avant leur embarquement pour Cayenne3. Puis, le décret-loi de 1938 mit fin à la transportation, les bagnes de Guyane furent fermés et le dépôt devint, à la Libération, le plus gros centre de relégués du pays. Le tourisme prit son envol à ce moment-là. Impossible rencontre? Tout n'oppose-t-il pas les vacances et la prison! La récompense à la pénitence, le bonheur à la souffrance, l'ombre à la lumière, le temps qui file au temps qui s'éternise, l'insouciance aux soucis, le rêve au cauchemar. En suspendant les contraintes du temps ordinaire, le surcroît de liberté des vacances grossit l'irréductibilité de ces oppositions. Cette cohabitation pourrait être explosive. Est-il supportable pour des criminels de voir des estivants goûter les privilèges d'une liberté dont ils sont totalement privés4 ?
jugées, les centres de détention (CD) pour les détenus arrivés en fin de peine et les maisons centrales (MC) pour les longues peines. Il en existe 9 en France métropolitaine, plus la centrale de Rennes pour les femmes et Château-Thierry pour les détenus atteints de troubles mentaux. On appelle « centre pénitentiaire» (CP), un établissement composé de quartiers de MA et de CD ou de quartiers de CD et de MC. Parmi les 9 centrales, des établissements sont en fait des CP alors que d'autres, comme SaintMartin, ne sont composés que de quartiers de MC. 3 Les forçats, des criminels condamnés aux travaux forcés et transportés dans les bagnes de Guyane (décret du 31 mai 1852). Les relégués, des criminels et des délinquants récidivistes condamnés à la relégation dans les bagnes (loi du 27 mai 1885). « Bagnard» est un terme générique, non juridique, pour désigner forçats et relégués envoyés dans les bagnes.
4

Il arrive que du villageparviennent les bruits d'une fête, d'un bal, des
Il

rires de femmes ou de jeunes filles. Nous les recevons comme des

Baigneurs et bagnards

N'est-il pas difficile, gênant peut-être, pour des vacanciers de voisiner avec des détenus? Dans l'île de Ré ! Ne l'appelle-ton pas « Ré la blanche », autrefois à cause de ses salines et maintenant pour évoquer la lumière cristalline de ses cieux réverbérée par ses maisons blanches. «Ré la blanche» comme pour mieux souligner d'autres oppositions! Tout ce que représente le blanc - pureté, propreté, innocence ou honnêteté de celui qui sort blanc d'une affaire - est à l'opposé de la noirceur imputée aux escrocs, aux meurtriers et aux violeurs. Cette histoire surprenante du passage des bagnards aux baigneurs est aussi celle de ces paysans pauvres qui travaillèrent à la prison, de ces indigènes mobilisés pendant plus de trente ans pour être reliés à la « civilisation» par un pont afin de s'évader de leur identité d'attardés voisinant avec des criminels. C'est aussi celle de ces autochtones qui ont fini par oublier leur prison et par croire qu'elle était un monde à part, un corps étranger, un lieu aussi fermé qu'une huître. Est-ce alors l'île de Ré qui a créé la prison ou est-ce la prison qui a créé l'île de Ré ? L'enchantement de l'île et le désenchantement de l' enfermement sont intimement mêlés tellement I'histoire contemporaine de Ré est celle du tourisme et de la prison. On verra que c'est d'abord la prison qui fit connaître l'île et puis comment Ré s'est débarrassée de sa sombre image carcérale pour exposer sa brillante image estivale. Facile! Qui peut croire que cette villégiature de vacances familiales, ce paradis des enfants, ce havre de tranquillité, abrite «les déchets de l'humanité»? Qui pourrait bien concevoir que tourisme et carcéralité voisinent dans une île qui passe désormais pour un lieu à la mode?
provocations humiliantes (...) Des voiles blanches passent sur la mer et l'on ne peut s'empêcher de les regarder longuement à la jumelle, contemplant les corps étendus sur les ponts, les cheveux volant au vent. Toutes ces images de la vie sont insupportables lorsque soudain, le brutal cafard nous prend (Tenne, 1968, 193). Claude Tenne, l'activiste de l'OAS, fut le seul détenu de l'histoire de la prison de Saint-Martin depuis 1946, qui a réussi à s'évader sans être repris. Dans ce livre de mémoires, il raconte aussi sa détention dans l'île et son évasion. 12

Présentation

Facile, cet escamotage de la prison? Non, difficile, long et pénible. Dans son livre de mémoires, Hélène Dhorlac de Borne a écrit: J'étais frappée il y a dix ans - et cela me paraît encore vrai maintenant - de l'ignorance de la plupart des Français sur ce qu'est vraiment la prison,. en général, le mot « prison» inquiète et suscite un sentiment de honte. Puis elle ajoutait: D'où le rejet d'une population lorsqu'on veut implanter une nouvelle prison sur son lieu de vies. Selon un magistrat, la société, en effet, n'aime jamais tant les prisons qu'à l'autre bout du monde [à cause] du dégoût profond que le public éprouve à l'idée que de dangereux criminels soient enfermés près de chez lui6.Dans l'île de Ré, les criminels sont enfermés à deux pas de chez les Rétais. Le « sentiment de honte» et le «dégoût» sont à portée de leurs mains. Seulement, certains parmi eux souhaitaient une vraie prison et c'est après l'avoir obtenue qu'ils s'en mordirent les doigts. Il leur en a fallu du temps pour oublier « l'île aux bagnards ». Mais pourquoi donc n'ont-ils pas cherché à s'en débarrasser? Ils étaient nombreux à commercer avec elle, à en vivre et à y travailler. L'infortune des uns a pu faire la fortune des autres. La prison les a libérés de leur extrême pauvreté. Alors ils l'ont gardée, ils l'ont surveillée et ils l'ont cachée comme on cache un secret de famille. Et pour ne pas ternir l'image dorée de Ré, la magie des venelles fleuries a pu servir de décor pour camoufler les criminels incarcérés sur leur sol. Pourtant, les territoires chargés d'histoire, assurant les fonctions du pouvoir ou présentant les symboles de 111 réussite, ne veulent pas de prison dans leurs parages. A l'occasion de l'exposition universelle de 1901, cette vitrine de l'excellence française, Paris fut vidée de ses détenus sur les banlieues 7. On préférait construire les prisons à l'écart de la « civilisation », dans des zones déshéritées et pauvres. Le
S Dorlhac de Borne, 1984, 30-31. L'auteur avait été nommé secrétaire d'Etat à la condition pénitentiaire en 1974 pour apaiser les fortes tensions carcérales du premier lustre des années 1970. 6 Favard, 1987, 45-46. 7 Combessie, 1996, 20-21.
13

Baigneurs et bagnards

dépôt des forçats à Saint-Martin, puis sa transformation en prison, relevait de cette politique d'implantation. Aurait-on pu craindre que le développement touristique de l'île en pâtisse? On l'a craint, mais c'était trop tard. Il aurait fallu y penser avant mais personne ne pensait que Ré deviendrait un haut lieu du tourisme. Heureusement, les «congés payés» débarquèrent, emportant les craintes des Rétais, puis suscitant les craintes des Rétais. Mais ce n'était plus les mêmes craintes, ni les mêmes Rétais. Alors péniblement mais élégamment, on restaura les atours que la prison avait fait perdre à ses alentours. Tout le monde sur le pont, à la manœuvre, comme une équipe soudée pour faire couler la prison. Une drôle d'équipe dont les membres, chacun à la façon de ses intérêts, tiraient avantage de la discrétion de la prison ou de l'éclat de la villégiature. Une équipe dont la connivence a pu faire cohabiter ce qui d'ordinaire ne cohabite pas: une élite plutôt chic et les « rebuts de la société ». C'est donc l'histoire de ce travail difficile, long et pénible pour maintenir la prison à l'ombre du soleil estival qui va être racontée. C'est aussi une success story. Car si «l'île aux bagnards» était rebutante, l'île de Ré est attrayante. Si elle est désormais connue pour ses baigneurs, elle était surtout jadis connue pour ses bagnards.

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Chapitre BAIGNEURS, BAGNARDS

1 ET ARTISTES

Jusqu'à la veille de la Seconde Guerre, l'île de Ré était bien peu touristiquel. Les témoignages des anciens2 ou les photographies suffisent pour s'en conyaincre3. Les souvenirs des premiers baigneurs aussi. Evoquant ses vacances à Ars dans les années 1920, Gaston Chéreau notait que Les « balnéaires» d'Ars, jusque-là, avaient été fort discrets. Si on les remarquait, c'est qu'ils dérangeaient l'équilibre minutieux que tout bourg français établit avec soin4. Baigneur dans les années trente à La Couarde qui fut pourtant la première «station balnéaire» de l'île5, le bâtonnier Maurice Allehaut décrivait ainsi la plage: Elle me semblait une sorte de copropriété familiale à l'époque où seuls la fréquentaient mes cousins et quelques habitués qui tous étaient des amis6. Dans ses souvenirs d'une petite baigneuse à Loix dans l'entre-deux-guerres, Paulette Hahn se rappela: n n y avait personne. La guerre a mis fin à cette période insouciante7. Ce coin perdu, aux paysages plats, dénudés et entièrement cultivés n'était pas encore à la mode comme l'illustre cette description: Nous ne trouverons pas ici une seule parcelle de terrain inutile (...) Le petit tramway
1 3

2 Cohéléac 'h, Cordeboeuf,

Chaigne, 1985,40-41 et passim.
2002.

4 Bulletin de l'Association des Amis de l'île de Ré, n° 17, juin 1963. 5 Le guide des familles aux bains de mer, consacrait une partie « aux petits trous pas chers» où La Couarde était présentée comme la seule station balnéaire de Ré (1896, 404). 6 Bulletin de l'Association des Amis de l'île de Ré, n° 10, février 1961. 7 Bulletin de l'Association des Amis de l'île de Ré, n° 90, 2èmesemestre 1999. Voy. aussi Terroui-Hahn, 1995.

Robert, 1995.

Baigneurs et bagnards

à vapeur qui nous emporte à travers une étendue de champs et de jardins potagers, où rien, vraiment, n'attire nos yeux, si ce n'est la ligne bleue de la mer qui fait partout une large ceinture à cette nature par trop banale (...) Ici, Le Bois; nous pourrions à bon droit être surpris de n y pas trouver un seul arbre8. Jusqu'à la Libération, le tourisme a surtout laissé les traces de baigneurs attirés par les prix modérés de prestations fort modestes. Du reste, la Revue Rétaise tirait argument que Ré offrait des vacances à bon marché, pour concurrencer les plages à la mode9. Faisant le bilan de la saison de 1910, le rédacteur en chef, Ambroise Roux, après avoir demandé aux Rétais d'améliorer l'accueil et le confort offerts aux baigneurs, écrivait: Oh! Je ne rêve pas de casinos éblouissants, de palace-hôtels dernier cri, de concerts mondains, de roulette et de petits chevaux, ne voyons pas trop grand! Restons simples et naturels, c'est le caractère qui a séduit nos hôtes, amateurs surtout de pittoresque et de franchise. Ne singeons pas les stations chics car du jour où monsieur Snob et Mlle Snobinette se promèneraient sur nos plages, tous les amoureux de la nature qui les fréquentent s'en iraient ailleurslo. Au mois de juin de l'année suivante, une publicité couvrant toute la une du journal, se terminait ainsi: Et vous tous qui désirez comme les riches baigneurs des opulentes stations, faire provision de soleil et de santé avant d'affronter I 'hiver qui déprime, venez à l'île de Ré, vous y trouverez, accessibles aux bourses modestes, tout ce qui est propice à refaire vos énergies, dans un cadre naturel de beauté simple et accueillantel1. Dans ce même numéro, le dernier quatrain d'un poème dédié à la gloire de l'île insistait aussi sur un accueil à prix raisonnable:

8 Benassis, 1899, 1-5. 9 La Revue Rétaise (RR), « Organe mensuel des intérêts rétais », est parue de 1910 à 1914. 10 Revue Rétaise, n° 8, octobre 1910. II Revue Rétaise, n° 16, juin 1911.

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Baigneurs, bagnards et artistes

, Parisiens, Lorrains, gens du Nord A Ré, vous y verrez un nouveau paradis Une terre promise où l'accueil et le gîte Vous coûteront moitié moins cher qu'en tout pays Dans une autre livraison, Ambroise Roux écrivait à l'adresse des baigneurs et des touristes: Redoutez-vous les plages tumultueuses et mondaines? Cherchez-vous un coin de rivage pittoresque et tranquille, où vous pourrez (...) vous ébattre librement sans que votre tenue sommaire soit trouvée ridicule ou malséante? (...) Désirez-vous que votre budget annuel ne soit pas trop écorné par votre escapade de vacances? (...) Vous trouverez à l'île de Ré une population de braves gens qui accueillent simplement et cordialement l'étranger12. Il s'agissait d'attirer les touristes en opposant le bon marché à la cherté et le laisser-aller aux rigueurs mondaines des villégiatures chics. Comme le baigneur riche et mondain, le baigneur aux revenus modestes pouvait lui aussi faire provision de soleil mais sans devoir se contrôler, en partageant If! simplicité des braves gens du cru qui l'accueillaient. A cette époque, les touristes étaient si peu nombreux que la Revue Rétaise les recensait dans une rubrique intitulée Liste des baigneurs, donnant leur nom, leur profession, leur lieu de résidence et le nom de la famille rétaise qui leur offrait un hébergement. Ainsi, plus de la moitié des baigneurs venait de La Rochelle, de sa région et des départements jouxtant la Charente Inférieure, un petit quart était originaire de Paris et dix pour cent environ de Bordeaux, diverses origines composant le solde. Surtout, ces listes apprennent qu'à côté d'une minorité de membres de professions libérales et de rentiers, la majorité des touristes était composée d'employés de commerce et de banque, de concierges et d'instituteurs, d'employés des postes, du gaz et des chemins de fer, de militaires, de gendarmes, de policiers, de sapeurs-pompiers, de greffiers, de commis voyageurs et d'employés de mairie. Bref un tourisme petit-bourgeois, presque populaire, à mille lieues sociales de la clientèle des
12Revue Rétaise, n° 17, juillet 1911. 17

Baigneurs et bagnards

stations balnéaires en vogue. On peut alors se demander si l'aisance et l'excellence affichées par des baigneurs, étaient réelles ou rehaussées par l'extrême dénuement de beaucoup d'autochtones. Par exemple, en ouvrant une soirée de bienfaisance, son président, après avoir loué l'intimité de la plage de La Couarde, déclara: Sommes-nous heureux de nous rencontrer chaque été, ici, entre artistes, grands administrateurs, militaires, professeurs, hommes de lettres, savants! Puis, il demanda d'apporter un soulagement à ceux qui souffrent, et ajouta: En présence de nos charmantes quêteuses, songez un instant que ce sont les mains de tous les pauvres qui se tendent vers VOUSI3. ette valorisation de C l'assemblée par l'attribution aux baigneurs d'une identité flatteuse mais peu vérifiable ou manipulable du fait du flou des titres, s'affichait à moindre frais et sans grand risque d'être contestée, tant l'écart entre ces donateurs et les bénéficiaires, les paysans pauvres et sans doute illettrés du voisinage, était grand. Cette soirée qui se tint plusieurs fois au début des années 1910, en faisant penser aux brillantes manifestations philanthropiques donnant l'occasion à la grande bourgeoisie en villégiature d'exposer sa générosité, manifestait le désir d'imiter les mondanités des stations balnéaires chies mais sans y parvenir pleinement puisqu'on apprend qu'en 1913, un concert et une pièce de théâtre furent les deux seuls événements mondains de la saison rétaise (Ibid.). Au demeurant, les patronymes des baigneurs ont souvent une phonétique régionale que l'on retrouve dans l'île de Ré, les Charentes et le Poitou. De plus, ils étaient souvent les mêmes que ceux des familles rétaises qui offraient un hébergement. Ce qui laisse supposer que ces baigneurs étaient des immigrés retournant dans leur terre natale ou auprès de leur famille pour y passer leurs vacances. Ce qui fut noté dans un éditorial de la Revue Rétaise : Les uns sont attirés par des relations familiales, Monsieur ou Madame est originaire de l'île, ils y ont encore des parents, ils y reviennent chaque année, unissant au plaisir de retrouver les
13 Revue Rétaise, n° 54, octobre 1913. 18

Baigneurs, bagnards et artistes

leurs, la joie d'une villégiature au cher pays ensoleillé. D'autres ont cédé aux sollicitations d'amis habitant telle ou telle localité qui leur ont vanté les charmes de notre climatl4. Ces baigneurs, natifs de l'île et expatriés, avaient de la famille, des amis ou des confrères d'origine rétaise. C'est sur la base de ces réseaux familiaux, amicaux ou professionnels que débuta un timide tourisme comme l'illustre un récent anniversaire. En 1997, une famille de baigneurs fêta le centenaire de son arrivée. Cette mise en scène de l'excellence consistant à obtenir la une du joumallocal pour présenter de vieilles racines touristiques quand est dénoncé l'envahissement de Ré par de nouveaux estivants, apprend que la venue, en 1897, du premier d'entre eux, originaire de La Rochelle, tint à ce qu'il était le neveu du maire de SaintMartin qui lui fit découvrir l'îleI5. Ainsi, le tourisme rétais fut principalement, au départ, un tourisme de proximité. Les estivants, peu fortunés, qui fréquentèrent l'île vinrent presque en voisins. Ré leur offrait des vacances à bon marché, sans prétention et dans une simplicité bien éloignée de l'étiquette des stations balnéaires à la mode. Par exemple, en 1924, Le Petit Parisien consacra au tourisme local un article dont voici des extraits: Ce ne sont certes pas des mondains qui ont choisi pour leur villégiature l'île de Ré (...) Sur ces plages, ne cherchez pas d'élégance (...) La simplicité à Ré ne veut pas dire l'arriéré. Comment donc! n y a deux embryons de musée (...) C'est le pays béni des cyclistes et les bateaux à vapeur qui font le service de l'île et amènent avec leur bicyclette les touristes avert{s, ils feront l'ascension obligée du phare des Baleines (...) A Saint-Martin, les hôtels n'ont aucune prétention à être des palaces et les boutiques sont modestes mais suffisamment fourniesl6. Cet article sans trop forcer le trait, renvoie l'image
14Revue Rétaise, n° 8, octobre, 1910. 15Le Phare de Ré, n° 35, 27 juillet 1897). 16Le Réveil, n° 298, 23 août 1924. Au lendemain de la Première Guerre, les deux principaux organes de presse étaient des hebdomadaires: Le Journal de l'île de Ré, journal de droite fondé par le député Pierre Taittinger, qui fut publié jusqu'en 1942 et qui s'appelait Le Soldat Rhétais 19

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d'un coin très simple, royaume des cyclistes, sans trop de confort et un petit brin d'arriération atténuée par deux embryons de musée! Cette image-là ne découragea pourtant pas les nombreux visiteurs venant faire un tour dans l'île mais prenant tout de même quelques précautions de bouche en raison des insinuations malveillantes laissant entendre,

selon le Réveil que L'île de Ré est, paraît-il, un désert, on n y

trouve rien de ce qui est nécessaire à l'existence (...) Nombre de nos visiteurs débarquèrent à Saint-Martin avec des paniers de provisions, apportant même du painl7 ! Au vrai, dans les années 1920, davantage encore dans la décennie suivante, Ré était visitée par des touristes venant y faire un tour et un détour par le phare des Baleines, souvent le but de la promenade. Combien d'excursionnistes, en effet, s'engouffrent dans une boîte roulante [Le train qui traversait en trois heures toute l'île, de la pointe de Sablanceaux au Sud au village des Portes au Nord] à leur arrivée sur les rives rétaises, exécutant une très rapide pointe à l'intérieur et reviennent aussitôt à leur point de départ, s'imaginant connaître l'île de Ré, or en réalité ils n'ont rien vu ou si peul8. Moins nombreux étaient les «étrangers» qui séjournaient. Alors qu'ils procuraient un appoint sérieux pour combler le déficit occasionné par une diminution possible des récoltes, selon un notable qui ajouta: Sommes-nous organisés pour tirer le meilleur parti possible d'un afflux intéressant d'étrangers? Non. Sommes-nous organisés pour éviter les conséquences redoutables, inaperçues, d'une sorte d'invasion probable? Non. Pourquoi? Suivent les raisons: prix trop élevés pour une clientèle aux revenus modestes; hygiène, propreté et confort inexistants; difficultés d'accéder à l'île et parce qu'il n'y avait pas d'autres distractions que le

de 1915 à 1921, puis Le Rhétais jusqu'en 1927 ; Le Réveil de l'île de Ré, journal radical-socialiste fondé en 1918, qui s'appela Le Républicain de l'île de Ré de 1937 à 1939. 17Le Réveil, n° 348, 8 août 1925. 18Le Réveil, n° 297, 16 août 1924. 20

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spectacle de la mer, certainement grandiose mais parfois monotonel9. Dans l'entre-deux-guerres, le tourisme existait surtout à La Couarde, puis à Ars et Le Bois, mais moins, voire à peine, dans les sept autres communes. Voici quelques données extraites de la presse pour dessiner les contours touristiques Rétais des années 1920 : il y avait trois hôtels et deux pensions de famille à La Couarde; on se félicita qu'une cinquantaine d' «étrangers» était arrivée dans cette commune au début du mois de juillet 1924 car c'était surtout au mois

d'août qu'ils arrivaient, les écoles fermant du 31 juillet au 1er

octobre; le syndicat d'initiative du Bois avait reçu, en 1927, année de sa création, quarante demandes de locations mais la commune n'avait pas encore d'hôtel-restaurant; en juillet 1927, sept familles étaient venues en vacances aux Portes ~t en 1928, on a recensé trente baigneurs à Sainte-Marie. A cette époque, la fréquentation « étrangère» était composée de baigneurs propriétaires d'une maison, en location ou résidant à l'hôtel, d'excursionnistes de plus en plus nombreux mais passant seulement la journée et d'enfants accueillis dans une douzaine de colonies de vacances dont l'une retient l'attention. La commune de Saint-Martin avait loué à l'armée la caserne Toiras. Après que le fondateur de La Samaritaine, Ernest Cognacq, né à Saint-Martin, eut fmancé une partie des travaux, elle fut mise à la disposition de la société des vacances populaires enfantines du département de la Seine qui y accueillait, l'été, un millier de jeunes filles boursières de la ville de Paris et pupilles de la nation. L'île de Ré, le paradis des colonies de vacances, titra Le Journal de l'île de Ré20.Bref, une île visitée mais où restaient en villégiature les enfants pauvres des patronages de bienfaisance et des baigneurs dont la majorité avaient des revenus modestes. Par exemple, au syndicat d'initiative de Saint-Martin qui avait donné consigne de louer les meublés quatre francs par jour, Le Journal de l'île de Ré répondit: L'île étant fréquentée, en général, par de petites bourses, cette mesure est susceptible
19 Le Réveil, n° 444, 10 juin 1927. 20 Le Journal, 26 août 1928. 21

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de faire fuir nos visiteurs au lieu de les attirer. Est-ce le but
recherché21 ?

La situation sociale modeste de la majorité des baigneurs les rendit indifférents à l'image de «l'île aux bagnards» abondamment diffusée à l'époque. Si Ré était ignorée par les guides touristiques, elle ne l'était pas par la presse et l'édition. Cette terre lointaine faisait régulièrement la une des journaux. Elle fut l'objet d'une volumineuse production éditoriale. Cette publicité freina sans doute son développement touristique et retarda l'arrivée des estivants fortunés. En effet, tous les départs pour la Guyane étaient annoncés dans la presse et attiraient beaucoup de monde: les maires de l'île, des notables, des ecclésiastiques, le préfet, de hauts fonctionnaires du ministère des Colonies, de l'Armée et de l'Administration pénitentiaire et surtout... beaucoup de journalistes, des photographes, et même des cinéastes, qui couvraient l'événement pour la presse nationale comme en témoigne ce qu'a écrit Henri Béraud: La foule agile des journalistes et des photographes voltige. Les meilleurs reporters de Paris sont là. Sur un toit de l'autre côté du port, les opérateurs de cinéma que l'on yeut interdire, ont cru trouver un refuge22.Albert Londres, Emile Chautard, Alexis Danan, Henri Danjou, Louis Roubaud et beaucoup d'autres, ont abondamment décrit les embarquements des bagnards dans Le Petit Journal, Paris Soir, Le Petit Parisien, Le Matin, L'Aurore, L'Excelsior. De leur côté, les revues Voilà, Détective, Police magazine Gringoire ou Le Monde illustré, publiaient régulièrement des articles de Marius Larique, Georges Simenon, Joseph Kessel, Francis Carco ou F. de Vaux de Foletier. Ils se rendirent dans l'île de Ré non pas pour parler des cieux lumineux et des venelles fleuries mais du «bagne », des forçats, des mutineries, des tentatives d'évasion, des surveillants souvent présentés comme des brutes aux mœurs grossières peut-être assorties à celles de l'autochtone. Déjà, bien avant eux, l'écrivain et académicien
21 Le Journal, 17 juin 1928. 22 Béraud, 1985, 169. Cet extrait est tiré d'un article datant de 1925.

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René Bazin s'y était rendu avec l'intention de décrire la lumière éclatante et les maisons blanches aux toits roses. Pourtant, il ne put s'empêcher de parler du « bagne ». Après s'être émerveillé de la rencontre harmonieuse entre le ciel, la mer et la terre, il lui consacra plus de la moitié d'un article livré à La Petite-Gironde du Il février 189623. La presse locale n'était pas en reste. Les deux hebdomadaires rétais annonçaient toutes les arrivées et tous les départs des forçats et des relégués. Ils décrivaient, eux aussi, les opérations d'embarquement. En voici un exemple, empreint de l'eQ1phase de l'époque et d'un ton compassé sans compassion: A toutes les fenêtres des maisons du port, apparaissent des têtes avides de voir le sinistre défilé (...) On remarquait dans la foule, des parents de forçats venus assister à ce suprême et lamentable adieu (...) A trois heures, le funèbre cortège, dans un silence de mort, arrive sur le quai (...) Au cri de « Les voilà », un frisson d'angoisse secoue les cœurs, les têtes se penchent. Chacun est avide de voir ces fronts sinistres, marqués du pli d'une tare honteuse ou d'un crime atroce, sinistres bandits, l'écume de la société (...) Suivent les relégués (00.) Quelques-uns d'entre eux ont un visage de vrai bandit et portent le stigmate du crime (00.) Ne manquons pas d'indiquer que sur notre petite cité était tombée une nuée de reporters des plus grands quotidiens (...) et maintenant que le bateau qui emporte ces épaves de 1'humanité ait bon vent pour permettre à tous ces misérables de payer un peu, sous un soleil meurtrier, leur dette à la société et dy expier leurs fautes ou leurs crimes24. De ce départ du 30 mars 1926, l'attention de l'autre journal fut retenue par un forçat dont on ne sait s'il faut pleurer de son état ou plutôt rire de la vis comica d'une description maladroite laissant entendre que le phénomène pouvait avoir trois jambes! L'un d'eux pourvu d'une jambe de bois avait réussi à s'évader de la Guyane mais laissa au cours de

23 Guillonneau, 1982, 486-488. 24 Le Rhétais, 4 avril 1926. 23

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l'aventure un de ses membres inférieurs entre les mâchoires d'un requin et vint par la suit~ se faire pincer à Paris25. Depuis la fin du XIXemesiècle, le crime, les milieux interlopes et les prisons, suscitèrent de nombreuses vocations littéraires et firent le succès de beaucoup de journalistes et d'écrivains26. Dans l' entre-deux-guerres, les matières criminelles étaient à la mode. Assurées de rencontrer la curiosité de nombreux lecteurs, la presse et l'édition leur consacrèrent une très large place alors que le grand reportage, très apprécié par le public, devint la méthode journalistique la plus prestigieuse. C'est dans ce contexte qu'Albert Londres, le plus célèbre journaliste de l'époque, s'embarqua à SaintMartin pour Cayenne et publia son premier article sur le bagne à la une du Petit Parisien du 8 août 1923. Les lecteurs purent ensuite suivre quotidiennement son enquête jusqu'en octobre. En raison de l'aura d'Albert Londres, le bagne était devenu un sujet digne d'intérêt et une garantie de lectorat pour les journaux. Il assura de gros tirages et les lecteurs se passionnèrent. C'était un sujet à la mode dans un genre à la mode, le grand reportage27. Ainsi, journalistes et écrivains débarquèrent en grand nombre dans l'île de Ré. Durant toute la période de l'entre-deux-guerres, elle fit la une des journaux comme en témoigne, aussi la série d'articles publiés par Philippe Kah dans l'Echo du Nord, en août 1926, illustrée de photos de bagnards, du dépôt et du port de Saint-Martin. Les trois articles publiés par Jacques Pauliac dans L'Ami du Peuple, en décembre 1931, sous le titre L'île de Ré, antichambre de Saint-Laurent-du-Maroni, illustrent l'association de Ré aux bagnes de Cayenne. Puis, très vite, en raison de la curiosité suscitée par le bagne, l'édition relaya la presse. Imitant Albert Londres, journalistes et écrivains regroupèrent leurs articles dans des ouvrages, comme Georges Le Febvre, Marius Larique, Alexis Danan, Francis
25Le Réveil, n° 382, 3 avril 1926. 26Voy. Kalifa, 1995. 27Donet- Vincent, 1992, 42. Voir aussi Delporte, 1998, qui montre que les années 1930, à cause de la mode du reportage, furent l'un des rares moments où les journalistes bénéficièrent de la grande estime du public. 24

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Carco ou Géo London. Puis vint le tour de médecins et d'avocats publiant leurs souvenirs, de juristes livrant leur réflexion sur le bagne et d'ex-bagnards éditant leurs mémoires. Les auteurs de cette volumineuse production se divisent en deux groupes. Dans le premier groupe, on trouve les journalistes et les écrivains dont le sujet central est le bagne de Guyane. Ils parlaient assez peu de l'île de Ré mais la citaient forcément ne serait-ce que pour signaler la présence d'un dépôt à Saint-Martin, point de départ pour Cayenne, décrire les opérations d'embarquement et le voyage outre-mef8. Dans le second groupe, on trouve les auteurs qui ne partaient pas, n'ayant pas l'intention d'enquêter sur les bagnes de Guyane. Leur curiosité portait sur l'ambiance des embarquements, le comportement des prisonniers célèbres, la dégaine des détenus et des surveillants que Francis Carco a décrits comme des gardes-chiourmes plutôt abrutis et passablement alcooliques29. Ils donnaient parfois la parole à des Rétais, à des proches des bagnards ou à des spectateurs présents dans la foule pour assister aux opérations d'embarquement. Ils s'intéressaient aussi à la vie à l'intérieur du dépôt, comme par exemple Géo London qui a décrit l'activité lecture au réfectoire de l'établissement pour amender les détenus mais, ajoutait-il, Ni le directeur, ni ses
collaborateurs ne s y trompent. Rs installent leurs détenus

dans ce « salon de lecture» comme on met des marchandises encombrantes dans une gare de consigne. ils savent bien qu'une forte proportion de forçats sont des déchets de I 'humanité dont la vie est simplement végétative,. que tout effort de compréhension est impossible à leur cerveau
obnubile'3°.

Ce vif intérêt de la presse et de l'édition pour le bagne mit l'île de Ré à la une d'une actualité criminelle fascinante et effrayante et lui forgea l'image d'un coin perdu, sorte de
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Par exemple, Alexis Danan consacre les trente premières pages de son
(1934).

ouvrage aux bagnes de Guyane à Saint-Martin 29 Carco, 1936, 81. 30 London, 1930, 58-59.

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