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Bali

De
228 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 216
EAN13 : 9782296270176
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BALI.
Tourisme Culturel et culture touristique

Michel PICARD

BALI.
Tourisme Culturel et culture touristique
Préface de Marie-Françoise Lanfant Directeur de Recherche au CNRS

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Collection Tourismes et Sociétés

G. CAZES, Les nouvel/es colonies de vacances? Le tourisme internatio-

nal à la conquêtedu Tiers-Monde.
D. ROZENBERG, une autre vie.

.

Tourisme et utopie aux Baléares, Ibiza une île pour

A paraître
G. CAZES, Les nouvelles colonies de vacances?, tome II. M. PICARD, Bali: Tourisme Culturel et culture touristique.

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1474-5

PRÉFACE

Michel Picard appartient à cette catégorie de chercheurs qui, partis en touristes, sac en bandoulière dans des contrées lointaines, rencontrent un lieu, l'investissent subjectivement, et de ce lieu font un objet d'étude en rejoignant ainsi la discipline scientifique. L'attachement à un lieu peut, à certaines conditions, devenir le meilleur filon pour conduire le travail de recherche. Cet ouvrage est l'aboutissement d'un remarquable parcours commencé par un voyage au long cours au but indécis, qui a débouché sur un travail continu de quinze années dans le cadre d'un groupe de recherche du Centre National de la Recherche Scientifique: l'Unité de Recherche en Sociologie du Tourisme International (URESTI). Tout aurait commencé en mai 1968. Dans la brèche ouverte par la révolte estudiantine, nombreux sont ceux qui, à la sortie de l'.université et déjà diplômés, hésitent à s'engager dans une carrière professionnelle qui ferait d'eux les adeptes d'une société de consommation qu'ils récusent. Ils trouvent dans la vertu séparatrice du voyage un échappatoire, et quand ils prennent le large, c'est moins avec l'idée de s'instruire que de tourner le dos à cette civilisation matérialiste et d'aller à la conquête des valeurs culturelles qui leur font défaut dans leur propre société. Sans but précis, sans plan préconçu, ils suivent les tracés parallèles aux grands circuits touristiques et se retrouvent dans des lieux de contre-culture: Californie, Formentera, Goa... Ceux qui font l'Orient arrivent irrésistiblement à Bali, dernière étape avant de penser au retour... L'image de l'île supporte le fantasme d'une identité séparée, rêve de réenracinement dans un espace insulaire, lieuAutre renfermant le «savoir perdu» dans la culture occidentale. La société d'accueil se présente idéalement comme l'envers du lieu d'où l'on vient. Michel Picard revient à Paris. Avant même que ne soit prise la décision de faire de Bali un terrain d'enquête, il y a comme une anticipation de ce choix. Un double proces-

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sus s'accomplit parallèlement, d'une part dans la tête du futur chercheur et d'autre part dans l'équipe qui va devenir le support de sa recherche. D'un côté un mode d'approche du terrSlin est déjà préformé, tandis que de l'autre un processus de recherche s'emploie à construire une problématique. Lorsqu'en 1976 Michel Picard s'adresse à moi, ce n'est pas pour parler de Bali mais pour me consulter sur les «conditions d'une théorie du loisir», dans le cadre d'une recherche qu'il effectue pour un bureau d'études. Et si j'envisage de l'associer au travail de notre équipe, j'ignore alors son intérêt naissant pour les arts balinais, ses danses sacrées, son théâtre d'ombres. Et pourtant Bali est déjà dans le système psychique du chercheur, Bali habite son esprit. Sur le moment nous n'en savons rien. Michel Picard rallie notre équipe quelques mois plus tard. Déjà je suis en train de préparer avec mes jeunes collègues, Marie-Hélène Mottin, Danielle Rozenberg et Jacques de Weerdt, un projet de recherche ambitieux sur les implications locales du tourisme international. Dans les années soixante-dix, le développement du tourisme connaît un fort déploiement en direction des pays du Tiers Monde. Adoptée solennellement en 1963 par les Nations Unies, la doctrine qui fait du tourisme un facteur de développement économique pour ces pays est progressivement mise en application dans de nombreuses régions sous-développées. Des zones entières sont aménagées, selon des formules uniformes dites de «tourisme enclavé», pour accueillir des milliers de vacanciers en provenance des pays les plus riches. Les Etats reçoivent l'aide financière de la Banque Mondiale, et c'est ainsi qu'entre 1969 et 1979 vingt-quatre projets concernant dix-huit pays sont mis en chantier et font sortir de terre d'immenses centres touristiques, constituant des mondes à part en marge de la vie ordinaire dans les régions les plus diverses du globe (Caraïbes, Espagne, Indonésie, Maldives, Mexique, Thailande...). En majorité, ces régions sont celles où subsistent des sociétés traditionnelles dont les coutumes sont en train de disparaître au contact des sociétés modernes et qui, pour cette raison, sont terres de prédilection des ethnologues... ainsi que des touristes. Certains s'en émeuvent et prédisent que le tourisme de masse va précipiter leur destruction. Les Organisations Internationales alertées sollicitent de façon pressante ces sociétés arm qu'elles maintiennent et affirment leur identité; afm qu'elles considèrent leur culture vivante comme un patrimoine dont la valeur intéresse l'humanité tout entière. Et cet appel à l'identité revêt un caractère paradoxal: il ne jaillit pas du dedans de ces sociétés. C'est un appel venu de l'extérieur, qui souhaite de l'Autre son ouverture, sa disponibilité, son hospitalité, son don de soi, et qui surgit dans une conjoncture particulière à un moment où ces sociétés se transforment en produits .

touristiques.

Qu'implique pour celles-ci le fait d'inscrire leur histoire, leur patrimoine, leur identité dans les échanges marchands? Telle est l'ampleur de la question.

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Notre projet vise à analyser, en déplaçant le lieu d'observation du Centre à la Périphérie, les processus par lesquels les sociétés investies par ce facteur d'internationalisation qu'est le tourisme international sont confrontées au problème de leur identité à ce point sensible de leur histoire. C'est au cours d'une réunion de travail sur ce projet que Michel Picard propose Bali comme terrain d'observation et d'analyse. Je ne connaissais pas Bali. Mais peut-être avais-je en tête le cours de MerleauPont y sur la psychologie de l'enfant qui avait, vingt-cinq ans auparavant, capté mon intérêt pour le nom de Bali, car j'adhère sur le champ à sa proposition. Et si j'accepte cette proposition c'est que ce chercheur connaît l'indonésien, qu'il est en train d'apprendre la langue balinaise et qu'il est apte à installer une petite cellule de travail en ce lieu avec l'accord des autorités locales. Bali est alors incorporée dans un programme de recherche international sur le tourisme, qui comprend d'autres terrains. Dans la perspective du dispositif de recherche, le choix de Bali est tout à fait judicieux. Sous l'angle des critères retenus, Bali est un lieu exemplaire. Région à dominante agricole d'un grand ensemble national pluri-ethnique en essai de développement, l'Indonésie, l'île de Bali a été choisie par le gouvernement central et les experts internationaux comme pôle de développement touristique dans l'archipel insulindien, en vertu de cette doctrine qui fait du tourisme international un facteur de développement économique pour les pays du Tiers Monde. Le projet reçoit à ce titre une aide financière de la Banque Mondiale et il doit par conséquent se conformer aux normes de la planification touristique internationale. L'élaboration du Master Plan est confiée à des experts étrangers; et nous découvrirons qu'il s'agit d'experts français qui s'intéressent à ce lieu aux antipodes de leur propre lieu de vie. Société traditionnelle, Bali possède des créations artistiques ancrées dans son histoire, sa religion et ses coutumes, qui l'on rendue célèbre dans le monde entier. Et pour ces raisons, elle se trouve particulièrement sollicitée en tant que lieu-réceptacle d'une identité à conserver. Face à l'implantation touristique, Bali se distingue. A la formule de «tourisme enclavé» que conçoivent les experts, en vue de maintenir séparés les touristes étrangers et la culture balinaise, Bali oppose une autre conception. Au dilemme du tourisme - sans le tourisme Bali est condamnée, avec le tourisme Bali est détruite - Bali trouve une solution: la doctrine du Tourisme Culturel. Cette doctrine prend, dans cette situation particulière, une valeur d'exemple. Avec cette option, ce qui se joue c'est d'installer Bali dans le commerce international en offrant sa culture comme produit touristique. Par cette doctrine, Bali accepte la confrontation avec les touristes, accepte l'épreuve de l'altérité. Je dirais plus, elle choisit délibérément ce parti, refusant de se replier sur ellemême. L'identité en épreuve est, dans cet ouvrage, saisie à ce moment significatif.
Michel Picard retourne à Bali.

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Le moment déclenchant de l'intérêt que l'auteur porte à Bali, il faut donc le chercher tout autant dans les raisons qui ont motivé son désir d'aller voir ailleurs que dans sa décision de travailler ce désir en le faisant déboucher dans une recherche de caractère scientifique. Son itinéraire personnel est, de ce point de vue, très intéressant, parce qu'il ne ressemble ni à celui du touriste ethnique ni à celui de l'ethnologue. A travers le rapport subjectif qu'entretient le chercheur avec un tel lieu se dessinent les contours de sa recherche et s'enchaînent les questions qui vont devenir les arêtes de son récit. Il y a concordance ~ntre l'intérêt que personnellement il porte à Bali et les questions qu'il inclut dans la sociologie. Bali dans le discours de Michel Picard est devenue un cas idéaltypique, le lieu matriciel d'une problématique en germination. Il y a dans le cas balinais un cas d'épure de ce qui se trame sur la scène mondiale avec l'emprise de plus en plus évidente du tourisme international sur le destin des sociétés contemporaines. Cependant, cette recherche ne s'est pas effectuée sans difficultés. Il a fallu résolument se défaire d'une certaine façon d'aborder le terrain. En considérant le tourisme international comme un agent extérieur, participant des productions polluantes issues des sociétés occidentales étrangères, le risque était grand de positionner Bali - lieu idéalisé, lieu my-

thique, société investiepar le tourisme international

-'-

métrique avec la société occidentale. Allions-nous décrire une histoire d'impact? Bali, décrétée musée vivant, semblait vouée à une conservation d'ellemême à l'identique: que Bali reste Bali réclamaient les amoureux de Bali. Depuis les premiers touristes, Bali était perçue comme périssable mais à sauvegarder. Bali, qui risque à tout moment d'aller vers son déclin, se doit d'être indestructible. L'imminence de la chute aiguise la concupiscence des curieux. Est-ce que Bali est abîmée? Isn't Bali spoiled? Telle était la question que prononçaient spontanément ceux qui venaient cueillir à l'arrivée les voyageurs de croisière ayant fait escale à Bali. Il était évident que le destin de Bali était d'être admirée, adulée, célébrée, préservée. Le chercheur en quête d'une identité idéale est-il en mesure d'aborder l'enquête ethnographique avec l'objectivité nécessaire? Tel est le problème méthodologique délicat que nous avons eu à soulever. La tentation était grande d'extra-territoriallser le tourisme ou de le traiter comme un enfant illégitime, un imposteur. Sensibilisé aux problèmes que soulève le développement du tourisme international dans le monde en tant qu'il procède d'une stratégie globale, le chercheur de terrain n'allait donc pas, cédant à son penchant, éjecter le tourisme de son champ d'investigation. Le tourisme est d'emblée posé comme faisant partie intégrante de la société locale. Mais plus encore, en raison du lieu d'où cette enquête est conduite, à savoir la sociologie du tourisme international, c'est le tourisme en tant que tel qui devient le révélateur de la façon dont le groupe ethnique se rapporte à ses rites, ses croyances, sa culture, son identité. Le tourisme fait fonction d'analyseur

en différencesy-

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du social. Il y a là une démarche méthodologique novatrice qui mérite d'être soulignée. Et maintenant que cette recherche est terminée, on peut certes en saisir toute la richesse au niveau de l'information qu'elle apporte et des problèmes qu'elle épingle, mais elle ouvre à plus encore. En contrepoint du discours rationnel qui tente de rendre compte des faits, s'est produite une expérience plus intime, plus fondamentale, liant la découverte progressive de Bali à une réflexion morale surJa signification du tourisme international. Sans doute parce que nous avons travaillé ensemble en analysant le rapport au lieu dans sa dimension subjective, nous nous sommes approchés jusqu'au seuil des questions les plus sensibles.

* * *
Au centre de cet ouvrage, il y a donc un lieu, ce lieu s~appelle Bali. Nommer Bali prête à conséquence. Il a été dit et écrit que le nom de Bali est alluring, séduisant. Mais qu'est-ce qui est séduisant? L'image de l'île battue par l'écume, roc volcanique? Ou est-ce le phonème, sonorité coulante entre bilabiale (b) et latérale (1), la plus douce, la plus gracieuse? Prononcer «Bali» ne laisse jamais indifférent. Je me suis souvent posée la question au cours de nos réunions quand le mot Bali était répété dans l'énoncé, non sans une certaine jubilation. Cela me faisait penser aux vocalises du petit enfant balbutiant face au regard souriant du visage maternel. «A little baby in Bali», fredonne une chanson. Nom propre, il ne se traduit pas, et pourtant Bali porte la trace de ce qui se transmet de la langue maternelle à la langue étrangère. Pure différence sonore? Trait caché? Bali répondraitelle à une demande d'identification primaire? Le nom de Bali est clef à déchiffrement. Le logicien dit que le nom propre est un désignateur rigide, simple référence géographique, et qu'il n'a pas de sens. Bali, nom propre, n'est pas un nom qui n'a pas de sens. Mot d'origine sanscrite, bali signifie «offrande». A ce mot originel sont venues s'adjoindre deux dérivations, aux sens étroitement apparentés, wali et bebali. Autour de ces deux termes jumeaux, enfouis dans une même souche, s'articulent toute une série de faits significatifs savamment analysés par l'auteur aux différents niveaux de son plan d'observation. Cette série se resserre au fù des cJtapitres et débouche sur la question centrale de l'ouvrage: Bali confrontée au problème de son identité. Wali-bebali est un nœud de significations. C'est comme si dans l'articulation signifiante de ce couple était scellé le trait caché de l'identité balinaise. Bali n'est pas seulement le nom propre du lieu dans lequel s'enracine l'identité du groupe social. Le nom propre du lieu, au travers de ses formes dérivées, est aussi le nom commun qui désigne la danse balinaise, laquelle par conséquent veut dire aussi offrande. La danse est doublement marquée du signifiant de l'identité.

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Là il convient de s'arrêter. On sait que dans le cadre de la promotion touristique de Bali sur le marché international, les Balinais ont choisi leurs danses comme image de marque de leur produit touristique. Cet acte n'est pas neutre, il prête à conséquence. C'est comme si les Balinais avaient décidé d'offrir en représentation leur identité aux visiteurs étrangers. Et c'est bien pour cela que la danse balinaise est considérée par l'auteur de ce livre comme le lieu privilégié où surgit la question de l'identité. L'évolution de la danse balinaise apparaît comme le révélateur qui jette une pleine lumière sur les processus identitaires mis en branle dans une société confrontée à l'altérité que représente pour elle la présence des touristes étrangers. Pour saisir ces processus, il suffit de suivre le signifIant à la trace. A Bali, la danse n'est pas seulement un spectacle. C'est indissociablement un spectacle offert au regard et un rite à exécuter en fonction de contraintes qui restent énigmatiques. La danse est à Bali l'expression la plus visible et la plus secrète de son identité, «le lieu privilégié où se met en scène la société balinaise, où elle interprète son histoire et affirme ses valeurs, le creuset dans lequel ses membres célèbrent leur appartenance à une même communauté». , La danse, imbriquée dans la représentation théâtrale, est un lieu symbolique où l'identité n'est pas seulement mise en scène mais véritablement présentifiée au regard de l'Autre, les touristes en l'occurrence. C'est à la lettre un acte d'affirmation identitaire. Et là, il ne s'agit pas d'une identité figée dans un objet muséifié ou dans un trait culturel. L'affirmation d'identité est un acte qui se répète invariablement à chacune des représentations devant le public, villageois et touristes confondus. Le touriste semble convoqué là pour reconnaître, certifier la légitimité de l'acte. De plus, invité à regarder les danses balinaises, il se trouve impliqué à son insu dans une participation à l'offrande qui s'adresse aux dieux. Le touriste est donc mis en position par les Balinais d'accéder à quelque chose qui devrait lui rester caché. C'est comme si Bali répondait à la demande supposée dans l'Autre en offrant à ce touriste étranger l'identité idéale que ce dernier est venu chercher dans ce lieu mythique. Quant aux Balinais, ils vont devoir assumer une position où leur idéal d'identité aura à s'ajuster à cette identité idéale. Et pour eux, d'emblée l'affirmation d'identité s'installe dans la dimension imaginaire; imaginaire parce qu'elle s'accomplit à travers l'image que les visités donnent à voir à leurs visiteurs et parce que la communication entre visiteurs et visités sollicite avant tout le regard. L'espace du spectacle n'est pas celui de la photographie, champ optique où seul l'œil serait intéressé. C'est un champ scopique où le point de vue du regardant est immanquablement corrélé à celui du regardé. Le regard ici suppose l'existence d'autrui. ' Les yeux des danseuses, lourdement soulignés, animés de mouvements oculaires accompagnant la gestuelle des doigts et des orteils, capturent le regard fasciné des touristes. Un certain transitivisme s'établit entre les uns et les autres dans un jeu de miroirs qui les entraîne tous

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deux dans une méconnaissance réciproque. Les danseuses se font regarder alors même que, en tant qu' objets visés où gît le désir dans son opacité, elles ne peuvent que se dérober. Le regard du touriste peut être omnivoyant, omniregardant, et ne pas voir, ne pas voir le trait caché supposé dans l'Autre, le trait irreprésentable qui recouvre l'objet du désir. Mais le regard, s'il amène au seuil du visible, touche aux limites dans le champ scopique de la rencontre avec l'Autre. La danse qui s'achève dans la transe, par l'évanouissement du sujet, précipite l'aphanisis du signifiant. Tout cela indique qu'il y a quelque chose de mal arrimé lorsque l'affmnation d'identité est recherchée dans une dimension purement imaginaire. Peut-on longtemps se maintenir dans cette perspective d'être un idéal d'identité en fonction d'une demande extérieure en quête d'une identité idéale? Il y a quelque chose qui se fige dans ce rapport de fascination réciproque en jeu de miroirs. Il y a danger pour le groupe social à se maintenir dans cette assomption imaginaire de l'identité. Il est inévitable qu'une sorte d'asymétrie se produise et que les partenaires en présence entrent dans des relations discordantes, malencontreuses. Le regard de l'Autre peut être ressenti comme un viol. Et c'est peut-être pour en atténuer l'effet que chacun finalement s'accommode de simulacres qui désamorcent ce qui commande le désir. Le théâtre est un espace déformant, univers des masques et des mimes où les touristes, travestis en touristes, se livrent au divertissement. Cependant, il arrive un moment où les touristes ne se contentent pas des spectacles recréés à leur intention. Toujours plus, ils cherchent à s'approcher du foyer signifiant en se mêlant partout aux Balinais: dans les fêtes de temple, les crémations, les danses sacrées. les sacrifices ri-

tuels. La fusion qui s'opère entre les indigèneset les étrangers est vécue
par certains Balinais comme un brouillage des repères. Le touriste, par son désir de dévoiler le signifiant, fait peser une menace sur le groupe entier. Les Balinais finissent par ressentir cette demande d'authenticité comme impossible à supporter. La nécessité d'un lieu réservé aux seuls Balinais s'impose. Un discours de la discrimination naît et se développe, qui prétend faire limite au regard touristique en dressant une ligne de séparation entre ce qui peut être regardé et ce qu'il est interdit de voir. Et se réveille la revendication identitaire visant à exclure les étrangers du lieu où les membres du groupe ethnique puisent l'assurance de leur appartenance à un même tronc commun. Il est tout à fait révélateur que ce soit dans cette marge où le touriste risque d'entrer en contact avec le religieux que s'impose cette nécessité d'établir une frontière entre Eux et Nous. Mais, semble-toil, les Balinais éprouvent quelque embarras pour réaliser la coupure. Le fait qu'ils soient contraints d'emprunter à une langue étrangère les catégories conceptuelles du sacré et du profane pour accomplir cette opération est hautement significatif. Que le nom de Bali se retrouve au cœur de cette opération visant à séparer le sacré du profane ne manque pas de piquant. Une fois de plus on

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remarque l'incidence de la fonction du signifiant dans le processus identitaire. Dans la nouvelle nomenclature, les danses wali et bebali, dont le nom veut dire «offrande», sont nettement démarquées de celles qui «peuvent être regardées» par tous, balih-balihan, danses de pur spectacle. A son tour le couple wa/i-beba/i se dédouble: réservé à la congrégation, wali prend la signification du sacré. Isoler wali est un acte symbolique. C'est l'appel de l'origine. Le groupe ethnique, pour faire échec à la situation confuse, a besoin de se construire un lieu Autre où son identité trouve son appui et sa garantie. C'est le signifiant Bali qui en est le support. Mais le signifiant primordial semble frappé d'une ambiguïté foncière impossible à démêler. C'est pourquoi l'opération qui consiste à plaquer l'opposition sacré/profane sur wali-bebali, artificiellement séparés, semble inopérante. Dans la pratique, les touristes et les Balinais continuent de se mélanger. C'est le signifiant qui tranche.
Marie-Françoise Lanfant Directeur de Recherche, CNRS

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AVANT-PROPOS

<<Bagidaérah Bali memelihara dan mempertahankan kehidupan tradisinya merupakan tugas suci, didalam mengemban tugas dan kewajiban bangsa dan negara demi menyelamatkan Bali sebagai daérah pariwisata».

«Pour la région de Bali, la protection et la préservation de ses traditions représentent une mission sacrée, en vertu de la tâche et du devoir qui incombent à la nation et à l'Etat pour sauvegarder Bali comme région touristique». I G.B.N. Pandji, in Séminar Pariwisata, Bali, 1978.

Le tourisme c'est d'abord l'extension de l'économie monétaire, la mise sur le marché des paysages et des manifestations culturelles des peuples du monde, la conversion de régions et de sociétés en produits touristiques. Mais derrière la marchandisation du monde, un autre processus est à l'œuvre, qui touche à l'identité et aux nouveaux sens et enjeux de la culture. Ce livre est né d'une insatisfaction quant à la façon dont sont communément formulées les questions que soulève le tourisme international lorsque ses appareils et ses agents investissent une société. L'étude des implications culturelles de la mise en tourisme d'une société est piégée par une approche des problèmes en termes normatifs: les chercheurs trop souvent se demandent si la culture indigène est dégradée ou préservée, détruite ou renforcée, par le tourisme. Bref, le débat est bloqué par la question de savoir si l'impact du tourisme sur la culture est positif ou négatif, alors qu'il s'agit en fait d'élucider les significations culturelles
concrètes de la touristification des sociétés.

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J'ai entrepris ce travail d'élucidation dans le cadre de l'Unité de Recherche en Sociologie du Tourisme International (URESTI), du Centre National de la Recherche Scientifique. Comme toute réflexion intellectuelle, il n'aurait pu aboutir sans les encouragements et l'assistance de personnes trop nombreuses pour être ici mentionnées toutes. Je ne saurais toutefois passer sous silence l'aiguillon que fut pour moi l'exigence épistémologique de mes collègues de l'URESTI, Marie-Françoise Lanfant, Claude-Marie Bazin et Jacques de Weerdt. Pas plus que je ne pourrais oublier les avis éclairés de Catherine Basset, Edward Bruner, Bruce Carpenter, Georges Cazes, Christian Clause, Georges Condominas, Jean Couteau, Diana Darling, Cristina Formaggia, Hildred Geertz, Jean-François Guermonprez, Kunang Helmi, Marc JOO,Denys Lombard, Christian Pelras, François Raillon, JeanDidier Urbain et Adrian Vickers, pour ne citer qu'eux. Les conclusions de cette étude sont fondées sur des observations effectuées à Bali entre 1974 et 1991, et plus particulièrement sur une recherche de terrain réalisée entre 1980 et 1982. Cette recherche fut menée sous les auspices de l'Institut des Sciences Indonésien (Lembaga Ilmu Pengetahuan Indonésia, LIPI) et a bénéficié du patronage du Professeur I Gusti Ngurah Bagus, Directeur du Département d'Anthropologie de l'Université Udayana à Dénpasar. Qu'il soit ici remercié pour son appui bienveillant, ainsi que tous les Balinais qui ont eu à supporter mes questions déroutantes, et plus particulièrement I Madé Bandem, Anak Agung Madé Djelantik, I Madé Djimat, I Gusti Ketut Kalér, Ida Bagus AdnyanaManuaba, I Nyoman Oka, I Gedé Putu Riyasse, I Madé Sija, I Gusti Madé Sumung, ainsi que les regrettés I Ketut Rinda et I Gusti Ketut Sangka.

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PREMIERE PARTIE LA MISE EN TOURISME DE BALI

Bali est une île de l'archipel insulindien, située entre Java et Lombok, à 8° au-dessous de l'équateur. L'île de Bali est l'une des 27 provinces qui constituent la République d'Indonésie, vaste territoire de 2 millions de km2, fractionné en un chapelet d'îles égrenées sur une distance de 5.000 km de Sumatra à la Nouvelle Guinée, et peuplé de plus de 180 millions d'habitants. Perdue dans cette immensité, l'île de Bali, qui n'occupe que 0,3% de la superficie de l'Indonésie (soit environ 140 km sur 80), est à peine visible sur une carte de l'archipel. Et pourtant son nom est sans conteste plus célèbre dans le monde que ne l'est celui de l'Indonésie. Ce sort singulier, Bali le doit à sa réputation de «paradis touristique», laquelle s'est construite sur les vestiges d'une vision orientaliste qui a fait de l'île un «musée vivant» de la civilisation indo-javanaise, une enclave hindouiste au sein du plus grand pays musulman de la planète. il faut savoir en effet que la situation de l'Indonésie au carrefour des courants d'échanges commerciaux et culturels point de passage obligé entre l'Océan Indien, la Mer de Chine et le Pacifique -lui a valu d'être fécondée par les apports des civilisations de l'Inde, de la Chine, de l'Islam et de l'Europe, qui sont venus se greffer sur un substrat austronésien. Demeurée à l'écart de l'islamisation, non seulement l'île de Bali paraît avoir remarquablement conservé son héritage hindouiste, mais l'occupation coloniale y fut plus tardive et plutôt plus clémente qu'ailleurs, ce qui a préservé dans une certaine mesure la société balinaise des ruptures traumatisantes qu'ont connues d'autres régions de l'archipel. Bien plus, au cours de leur histoire, les Balinais semblent avoir fait montre d'un génie particulier en assimilant de manière sélective les influences extérieures, en n'adoptant que ce qui leur convenait des ap-

-

ports

étrangers pour les intégrer harmonieusementà leur fonds propre.

Le résultat n'apparaît pas tant aujourd'hui comme un feuilletage de strates culturelles sédimentées que comme une combinaison originale d'objets et d'images, de pratiques et de croyances, qui pour être de provenances diverses n'en ont pas moins acquis avec le temps un caractère «typiquement balinais». Se vivant comme les dépositaires de l'héritage hindouiste délaissé par leurs voisins javanais, les Balinais font preuve d'une conscience aiguë de leur identité et se montrent soucieux de faire valoir leur singularité dans la nation indonésienne. L'identité balinaise est inscrite en premier lieu dans une religion dont les manifestations omniprésentes sont consacrées à entretenir un ensemble de liens, les uns d'ordre généalogique, avec les ancêtres divinisés, les autres d'ordre territorial, avec les lieux d'origine et de résidence. L'entretien de ces liens passe par un rés~u serré de temples (pura), qui plutôt que des édifices sont des espaces clos par une enceinte où peut s'établir un contact entre les hommes et leurs dieux. Bali a été surnommée «l'lIe aux Mille Temples», mais c'est litté-

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ralement de milliers de temples qu'il faudrait parler: temples domestiques et temples claniques, temples de village et de royaume, temples des montagnes et des lacs, des forêts et des sources, les temples sont la mémoire tangible de l 'histoire balinaise. Et cette mémoire est maintenue vivante, car les temples sont périodiquement animés par des cérémonies (odalan), au cours desquelles les divinités sont invitées à descendre et à séjourner dans les autels qui leur sont dédiés. Ces cérémonies fournissent aux Balinais l'occasion de déployer leurs talents artistiques dans une extravagante profusion de processions et d'offrandes, de musiques et de danses, qui ont beaucoup fait pour établir la réputation de l'île en Occident (1). La société balinaise est réputée pour la complexité de ses formes organisationnelles, à la fois diversifiées et fluctuantes. Cette complexité est dans une large mesure un legs de l'histoire, qui a vu les diverses régions de l'île différemment touchées par les influences indo-javanaises et dont il est résulté un espace social foncièrement hétérogène. Le «village» (désa) ne constitue pas à Bali une unité sociopolitique, ni d'ailleurs à proprement parler une unité territoriale, même s'il s'inscrit sur un territoire. Il se présente plutôt comme une congrégation religieuse, regroupant l'ensemble des personnes collectivement responsables des trois temples associés au désa, lesquels composent une entité désignée par le terme Kahyangan Tiga: le «Temple de l'Ombilic» (pura puseh), où sont célébrées les divinités tutélaires du lieu et les ancêtres fondateurs du village; le «Temple du Village» (pura désa), destiné aux réunions du conseil de village et associé aux rites de fertilité; enfin, le «Temple de l'IntérieUD>(pura dalem), où sont conjurées les influences néfastes des défunts qui n'ont pas encore été purifiés et où l'on vénère la divinité de la mort L'appartenance à un désa est ainsi définie par des relations verticales à un réseau de temples, plutôt que par des liens établis horizontalement entre les membres d'une communauté. Le village se réunit régulièrement en conseil, sous l'égide d'un «ancien» qui est le gardien de l'adat. Généralement traduit par «coutume», l'adat est une réalité proprement religieuse, au sens où elle réfère à un ordre social institué par les ancêtres en conformité à un ordre cosmique immuable. Si communauté il y a, c'est celle définie par le banjar, unité résidentielle largement autonome par rapport au désa et dont les attributions sont de nature à la fois légale, fiscale et rituelle. Elles concernent plus particulièrement le contrôle social et l'ordre public d'une part, et de l'autre la coopération communautaire dans le cadre des travaux d'utilité générale et des obligations religieuses, au premier rang desquelles l'ensevelissement des cadavres et leur incinération. Le banjar se réunit périodiquement en conseil, sur une plate-forme couverte appelée balé banjar. Participent à ces réunions tous les hommes chefs de famille, qui y jouissent d'une égalité de droit. Le conseil siège sous l'égide d'un «ancien» élu par ses membres et révocable par eux, et ses décisions sont en principe adoptées à l'unanimité (2). Mais ce n'est pas seulement à son histoire, c'est également à sa géo-

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graphie que l'île de Bali doit sa singularité. La plus occidentale des Petites lIes de la Sonde, Bali fait partie de la chaîne volcanique qui relie l'Asie du Sud-Est continentale à l'Australie. Un arc de volcans la divise d'ouest en est, culminant à plus de 3.000 mètres avec le Gunung Agung -la «Grande Montagne» - situé à l'est. L'île a été littéralement façonnée par les volcans, et les rivières en provenance des lacs de cratère ont découpé le relief de gorges profondes, sculptant des paysages qui figurent parmi les plus spectaculaires de l'archipel. Au nord, les pentes sont accusées, ne laissant place qu'à une étroite bande côtière bordée par la Mer de Java. Au sud, une plaine fertile s'étale en pente douce des montagnes vers l'Océan Indien. Tandis que le nord de l'île a été de tous temps ouvert aux influences extérieures, c'est dans la région méridionale que réside la majorité de la population et que se trouve le foyer de la civilisation balinaise. Et c'est également sur la côte sud que sont situées les principales plages de sable blond, qui font ailleurs place à du sable gris ou à des barrières rocheuses plus ou moins abruptes. Chose curieuse pour une société insulaire, les Balinais ne sont pas tournés vers la mer mais vers les montagnes. On peut être tenté d'attribuer cette particularité au caractère inhospitalier des côtes de l'Océan Indien, encerclées de dangereux récifs et battues par des courants violents, qui ont rendu la navigation difficile et protégé par là même la population des incursions étrangères. Mais, sans doute plus significatif est le fait que l'espace social des Balinàis est inscrit dans un cosmos hiérarchisé, qui repose sur une opposition complémentaire entre le «monde d'en haut» (kaja) -la direction des montagnes et tout particulièrement du Gunung Agung, la montagne sacrée, source de fertilité et de vie, siège des dieux et des ancêtres divinisés, et le «monde d'en bas» (kelod)

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la direction de la mer, antre des démons, placé sous le signe de la maladie et de la mort. L'eau pure descend des sources de montagne vers la mer, où elle déverse les impuretés dont elle s'est chargée en chemin. La fertilité des sols, jointe à la compétence technique et organisationnelle des Balinais, leur a permis d'élaborer de longue date une riziculture irriguée hautement productive. Les rizières occupent les plaines côtières du sud et remontent en terrasses étagées sur les flancs des volcans. Les paysages y sont à ce point modelés par le labeur des hommes que les parcelles cultivées épousent la moindre courbe du terrain. Les travaux d'irrigation et la distribution de l'eau à travers les rizières sont effectués par des èoopératives (subak), responsables de la régulation du cycle du riz. Objet de culture autant que de culte, le riz est à la fois la nourriture de base des Balinais et la matrice de leur culture. Grâce à la productivité de la riziculture balinaise, les récoltes ont été longtemps suffisantes à nourrir la population. Mais les Balinais sont devenus trop nombreux. TIsétaient 900.000 au début du siècle et ils sont aujourd'hui plus de 2,8 millions (soit environ 1,5% de la population de l'Indonésie). Or leur île ne couvre que 5.600 km2, dont une large portion est inhabitable. La densité démographique, qui approche de 500 habitants au km2, en atteint largement le double dans le sud de l'île. Soucieux

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de limiter l'urbanisation, le gouvernement a envisagé deux solutions pour tenter de résoudre le surpeuplementde Bali: la transmigrationvers des régions sous-peupléesde l'archipel et la limitation des naissances.Si les Balinais n'ont jusqu'ici guère manifesté d'enthousiasme à quitter la terre de leurs ancêtres, en revanche les résultats enregistrés par le
contrôle des naissances ont dépassé les prévisions. La propriété foncière s'est fragmentée et les rizières sont devenues trop exiguës pour subvenir aux besoins des cultivateurs. Faute de pouvoir consacrer de nouvelles terres à la culture, le gouvernement s'est efforcé d'intensifier la production de riz en poussant les paysans à planter des variétés nouvelles à fort rendement et à cycle court. Il en est résulté une augmentation appréciable des récoltes, au point que depuis peu Bali exporte une partie de sa production vers d'autres îles de l'archipel. Mais ce succès s'est fait au prix d'une dépendance accrue des Balinais à l'égard d'une technologie importée et de circuits commerciaux interinsulaires, ce qui a accéléré la monétarisation de l'agriculture vivrière et fragilisé d'autant les rapports sociaux traditionnels. En quête de revenus monétaires, les paysans sont contraints de diversifier leurs occupations et forment une réserve de main d' œuvre à bon marché. Il semble par conséquent que les Balinais n'aient guère le choix. En l'absence de gisements miniers, d'infrastructures et de terres appropriées aux cultures de plantation, il leur est difficile de mettre en œuvre un programme d'industrialisation. Et quand bien même un tel programme serait possible, il ne pourrait se faire qu'au prix d'un bouleversement irréversible du fondement rural de la société balinaise. Tout se passe ainsi comme si les seules ressources de l'île étaient constituées par la richesse de ses pro4uctions culturelles et la beauté de ses paysages. Dans ces conditions, le tourisme est généralement présenté comme la seule solution susceptible d'élever le niveau de vie des Balinais sans qu'il leur soit nécessaire pour autant de renoncer à leur mode de vie traditionnel. A vrai dire, cette «vocation touristique» de Bali, qui paraît aujourd'hui s'imposer comme une évidence quasi irréfutable - partagée qu'elle est uniment par les Balinais et par leurs visiteurs -, est l'aboutissement d'une histoire singulière et le produit de décisions circonstanciées. Ces décisions ont toutes été prises à l'extérieur de l'île. Si bien que la venue des touristes a constitué pour les Balinais une situation imposée, à laquelle ils ont été contraints de s'adapter. Nous verrons dans quelles circonstances Bali est devenue un paradis touristique, en replaçant la mise en tourisme de l'île dans le contexte de son intégration dans l'Empire des Indes Néerlandaises tout d'abord, puis dans la République d'Indonésie.

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Notes de la première partie (1). Sur le système des temples balinais et les cérémonies qui y sont célébrées, voir J. Belo, Bali: Temple Festival. Seattle: University of Washington Press, 1953; R. Goris, «The religious character,of the village community», et «The temple system», in 1 van Baal (ed.)., Bali. Studies in Life, Thought, and Ritual. Dordrecht: Foris, 1984 (1960)., pp. 79.100 et 103-111. (2).Le lecteur qui ne se satisferait pas d'une présentation aussi superficielle de l'organisation sociale à Bali peut se référer aux travaux suivants: C. Geertz, «Form and variation in Balinese village structure», Amèrican Anthropologist, 61 (1959).: 991-1012; H. Geertz & C. Geertz, Kinship inBali. Chicago: The University of Chicago Press, 1975; lE Guermonprez, «L'organisation villageoise à Bali. Essai de mise en perspective», ASEMI, 11/1-4 (1980).: 37-54; Les Pandé de Bali. La Formation d'une «Caste» et la Valeur d'un Titre. Paris: Ecole Française d'Extrême-Orient, 1987; et «On the elusive Balinese village: Hierarchy and values versus political models», Review of Indonesian and Malaysian Affairs, 24 (1990).: 55-89.

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Chapitre 1
Un musée vivant

L'île de Bali est célèbre dans le monde entier pour la beauté de ses paysages et davantage encore pour la richesse de ses traditions artistiques et religieuses. On pourrait être tenté d'attribuer cette enviable réputation au charme des Balinais et de leur île. Mais il faut bien voir que l'image paradisiaque qui est aujourd'hui accolée à Bali n'est pas seulement un argument de vente éculé à l'usage des dépliants touristiques. Cette image a une histoire, elle est le résultat d'une construction élaborée en Occident que les Balinais ont fini par reprendre à leur compte. S'il ne s'agit évidemment pas de faire remonter le tourisme à l'arrivée des premiers navires européens, vers la fin du 16ème siècle, il n'en demeure pas moins que la mise en tourisme de Bali participe d'un mouvement plus général d'ouverture de l'île sur le monde extérieur. Il est révélateur à cet égard que l'histoire moderne de Bali décrive pour l'essentiel le déplacement des centres de décision au-delà de ses rivages, ainsi que la progressive dépossession des prérogatives exercées par les souverains indigènes qui en est résultée. Et l'on remarque que, parallèlement à l'avancée de la pénétration coloniale et à l'extension de son emprise, les discours occidentaux sur Bali vont se multiplier au point de recouvrir la parole balinaise. Si bien que celle-ci ne pourra désormais se faire entendre qu'à travers sa reprise dans des représentations venues du dehors, quand ce n'est pas, à l'inverse, en empnmtant des références qui lui sont étrangères. C'est dans la perspective de ce double mouvement de prise de contrôle de la société balinaise par un pouvoir extérieur et d'annexion de sa parole dans un discours étranger, dans ce déplacement des rapports de force et des lignes de démarcation, qu'il va falloir replacer la mise en tourisme de Bali. Après avoir évoqué les circonstances de l'intégration de

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