CHARLES GIDE

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En 1886, Charles Gide rejoint le mouvement coopératif qui se réorganise en France. Il défend l'idée d'une coopération émancipatrice, structure d'apprentissage de la démocratie et de l'efficacité économique, porteuse de l'intérêt général, permettant d'abolir le régime du profit sans tomber dans l'étatisme, fournissant des avantages immédiats et évidents aux classes populaires et qui, par essaimage, peut s'étendre à toute la société. Il participe à la construction de la Fédération nationale des coopératives de consommation.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296272224
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CHARLES GIDE
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COOPERATION

ET ECONOMIE
1886-1904

SOCIALE

LES ŒUVRES DE CHARLES GIDE

Collection dirigée par Marc Pénin

Volumes parus

Charles Volume Volume Volume Volume Volume

Gide 1847-1932 L 'esprit critique I Ecrits 1869-1886 II Principes d'économie politique (26" édition, 1931) III L'Emancipation IV Coopération et économie sociale 1886-1904 IX-X(avec Charles Rist) Histoire des doctrines économiques depuis les physiocrates jusqu'à nos jours (6" édition, 1944)

~ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1595-8

LES ŒUVRES DE CHARLES GIDE

- VOLUME IV

CHARLES GIDE

COOPÉRATION ET ÉCONOMIE SOCIALE

1886-1904

Présenté et annoté par Patrice Devillers

Comité pour l'édition des œuvres de Charles Gide
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Bava, 37 ]0214 Torino ITALlE

INTRODUCTION GÉNÉRALE

par Patrice Devillers I

Ce premier volume consacré au coopératisme de Charles Gide présente des textes écrits entre 1886 et 1904, c'est-à-dire de son entrée en coopération au sein de l'école de Nîmes auprès d'Auguste Fabre et d'Edouard de Boyve, jusqu'au moment où, devenu président de la fédération (1902), il prend en main les rênes d'un mouvement, qui s'était essoufflé à la suite de luttes intestines durant les années 1890, et travaille à le re-dynamiser en y affirmant la primauté de la conception neutraliste - ou rochdalienne - de la coopération qui est la sienne. Ces textes sont regroupés autour de trois axes. Dans un premier temps nous verrons les travaux de Gide portant sur les pionniers du mouvement coopératif. Il participe ainsi à l'iconographie de la coopération et présente des hommes qui, utopistes ou pragmatiques, ont fortement influencé les mouvements associationnistes ou coopératifs, que ce soit en France ou en Grande-Bretagne. Dans une seconde partie, nous nous intéresserons aux textes fondateurs à partir desquels Gide a exposé son coopératisme. Partant du consommateur et de la coopérative de consommation, on doit pouvoir construire une coopération intégrale qui encadrera les relations économiques et sociales par une volonté de justice sociale. La solidarité se posera alors en contrat social de la République
1. Patrice Devillers est Professeur certifié de Sciences économiques et sociales. Il est membre du CLERSE de l'Université de Lille I (ESA 8019 CNRS) et prépare une thèse sur la pensée coopérative de Charles Gide.

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coopérative. Enfin, dans une troisième partie, c'est le fonctionnement coopératif qui nous intéressera. Il s'agit en fait de textes conjoncturels qui portent sur la vie quotidienne de la coopérative; mais également sur les débats, controverses et même conflits qui opposent le mouvement de la coopération de consommation aux autres formes de distribution ou à la coopération de production par exemple; et enfm sur les polémiques qui, au sein du mouvement lui-même, amèneront les coopératives socialistes, les coopératives patronales et les coopératives neutralistes à se heurter violemment.

1. Les pionniers

Les cinq articles de cette première partie se penchent sur I'histoire des mouvements associationnistes au XIXO siècle, en France et en Grande-Bretagne, au travers de la biographie d'individus qui sont considérés comme des pionniers de la coopération. Gide nous présente en fait deux types d'hommes: d'un côté des utopistes, Fourier et Owen, qui se sont attachés à penser un monde meilleur, mais qui se sont avérés incapables de le construire; de l'autre, des praticiens (Buchez et les équitables pionniers de Rochdale) qui sont passés à l'acte et ont mis en place des structures coopératives efficaces. Ces travaux sont de deux ordres et révèlent la bipolarité gidienne: coopérateur et universitaire. En effet, les deux textes sur les coopérateurs de Rochdale et celui qui présente d'un seul élan Buchez et Fourier sont des articles de pédagogie coopérative qui visent, par le biais de revues coopératives ou de congrès, à éduquer les coopérateurs et en même temps à entretenir les mythes du mouvement. La présentation des écrits de Fourier est un ouvrage plus important et de caractère plus universitaire. Nous savons toute l'importance que Charles Gide accorde à cet auteur: d'abord parce qu'Auguste Fabre fit l'éducation fourieriste du jeune Gide et que celui-ci ne la renia jamais, Fourier étant le précurseur sur lequel il a le plus écrit; ensuite parce que Fourier, avec Bastiat il est vrai, est également à l'origine de l'importance que Gide, en tant qu'économiste, accorde au consommateur et à ses mésaventures I et partant de là, à la coopérative. Aussi, son entrée en coopération est marquée en avril 1886 par

1. « Une pomme devint pour moi comme pour Newton. une boussole de calcul. Cette pomme fut payée 14 sous par un voyageur qui dînait avec moi chez le restaurateur Février à Paris. Je sortais alors d'un pays où des pommes égales et encore supérieures se vendaient un demi-liard, c'est-à-dire plus de cent pour 14 sous. Je fus si frappé de cette différence de prix entre pays de même température que je commençai à soupçonner un désordre fondamental dans le mécanisme industriel... » Fourier cité par Charles Gide in Fourier, précurseur de la coopération, édité par l'association pour l'enseignement de la coopération, 1922, p. 13.

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une première conférence de propagande portant sur les prophéties de Fourier l, puis dans l'ouvrage d'histoire des doctrines économiques qu'il rédige conjointement avec Charles Rist, c'est lui qui a la charge du chapitre sur les courants associationnistes dans lequel il présente conjointement Fourier et Owen2. C'est donc avec l'introduction qu'il donne à l'ouvrage qu'Auguste Fabre consacre à Robert Owen que se clôture cette première partie, un texte dans lequel Gide ne peut, une fois encore, dissocier l'utopiste anglais de Fourier. S'intéresser à ces pionniers et à l'histoire du mouvement coopératif permet de comprendre les situations fort différentes des coopérations anglaises et françaises en cette fin de siècle, et permet donc de saisir la portée de l'engagement de Gide qui veut amener le mouvement français à la hauteur de celui d'outre-manche tant au niveau de son développement économique qu'au niveau de sa philosophie. Que ce soit en Angleterre ou en France, l'émergence des mouvements associationnistes est d'abord la conséquence de la révolution industrielle et de la grande transformation qu'elle implique dans le monde de la production, notamment en réunissant les conditions nécessaires à la mise en place d'un marché du travail. Dans ce cadre, ce sont essentiellement les ouvriers de métier, ces artisans (qui ont de l'art dans les mains) qui travaillent dans une multitude de petits ateliers, qui sont en péril. En France, leur monde s'étiole pratiquement tout au long du XIXO siècle. C'est une longue agonie, d'autant que parallèlement ils assistent à la montée en puissance d'un prolétariat des fabriques composé d'une main-d'œuvre peu ou pas qualifiée à laquelle se mêlent femmes et enfants que l'on peut souspayer; population déshumanisée, acculturée qui vient chercher de quoi survivre dans les grandes structures usinières. Pour l'ouvrier de métier, il est hors de question de tomber aussi bas. Cette couche supérieure de la masse ouvrière qui vit son travail comme un art et possède encore une modeste aisance se veut une élite ouvrière qui peut donner vie à ses idées associatives simplement parce qu'elle détient une culture corporative dans laquelle le collectif apparaît traditionnellement comme le seul médiateur possible entre le travailleur et le propriétaire de l'atelier. Au début du siècle, ce sont surtout les compagnonnages, puis les sociétés de secours mutuels qui permettent de résister. La solidarité s'organise entre membres d'un même monde qui refusent les conséquences de la mécanisation de la production. Au lendemain de la révolution de juillet 1830 dans laquelle ils se sont fortement impliqués, les corps de métier proposent au nouveau pouvoir un
1. Cette conférence est reproduite dans le Volurne I des Œuvres de Charles Gide, présenté par Marc Pénin, Charles Gide Ecrits 1869-1886, édition L'Harmattan, 1999, pp. 331-356. 2. Charles Gide et Charles Rist, Histoire des doctrines économiques depuis les physiocratesjusqu'à nos jours, 1reédition 1909, Sirey.

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ensemble de revendications qui visent à contenir la montée du capitalisme industriel: interdiction des machines, élévation et uniformité des tarifs de travail notamment. Sur un ton très paternaliste, le gouvernement signifie aux ouvriers de métier qu'il ne saurait évidemment en être question. En effet, nul ne doit intervenir entre le maître et l'ouvrier car ce serait contrevenir gravement à la liberté de l'industrie. Cette attitude renforce la volonté des ouvriers à se faire entendre et participe à la prise d'une conscience de classe. Tout un discours se structure alors autour du concept d'exploitation, par une bourgeoisie devenue aristocratique, de travailleurs sans âme, simples agents de production. L'ouvrier doit alors arracher à la bourgeoisie le constat de son humanité en obtenant la reconnaissance de la propriété de son travail. À ce stade, l'introduction de l'idée d'association permet de recentrer le discours ouvrier dans l'univers corporatif des métiers qualifiés. Le recours au collectif ouvrier prend ici un caractère offensif face au capitalisme, puisque, par l'association, les travailleurs se regroupent pour se rendre maîtres des moyens de production et couper court à toute forme d'exploitation. L'Association ouvrière de production (AOP) se met donc en place. En fait, nous pouvons distinguer deux sources à l'AOP : d'une part le pragmatisme des travailleurs qui retrouvent les vieux réflexes et se tournent donc vers le collectif de métier, et d'autre part une volonté de mettre en application les quelques utopies nées d'une première critique de l'exploitation des travailleurs dans l'entreprise industrielle. Saint-Simon et Fourier, en particulier, pénètrent les milieux ouvriers par l'intermédiaire de disciples qui entendent construire le nouveau monde sur la base de pratiques associatives. Avec ces auteurs, l'utopie a évolué. Ils n'écrivent plus de voyages imaginaires et ne présentent plus de cités idéales sises hors de notre monde comme le fit Thomas More en son heure. Ils font le constat des misères de leur société et affirment qu'elles peuvent être dépassées par la genèse d'une société idéale, au moyen de mesures politiques et sociales largement à la portée de leurs contemporains. Sécularisant le mythe religieux, ils bâtissent une eschatologie païenne en songeant à retrouver le paradis originel, mais un paradis qui n'est pas situé dans un au-delà mystique. Ils ne proposent rien d'autre que la fin de l'histoire, puisqu'une fois le passage effectué, la société idéale se perpétuera jusqu'à la fin des temps. Encore faut-il mettre au point les conditions scientifiques et idéologiques de la mutation sociale. Or, alors qu'il s'agit de hâter la naissance d'une communauté égalitaire, les rapports de production en place entretiennent la rupture entre travailleurs et capitalistes. Dans ces conditions, seul le réaménagement de l'organisation du travail doit permettre d'aboutir à ce monde rêvé où chacun recevra le résultat de son labeur. Dans ce cadre, le modèle fourieriste c'est le phalanstère, société par actions et vaste coopérative de production et de consommation où chacun travaille en harmonie avec les autres et avec ses passions, papillonnant ainsi d'une tâche à l'autre selon ses désirs. Pourtant, ce qui séduit surtout dans la

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construction de Fourier, c'est l'idée de répartir les profits entre capital travail et talent, c'est-à-dire entre l'apporteur de capitaux, l'ouvrier et le dirigeant de l'entreprise, de manière égalitaire. Pour sa part, Saint-Simon condamne une société où le pouvoir appartient aux oisifs. Dans le texte de sa célèbre parabole, il ne reconnaît d'utilité sociale qu'aux producteurs, et met sur un pied d'égalité les scientifiques, les maîtres d'ateliers et les travailleurs. Il annonce alors qu'il n'y aura de société heureuse que de société où chacun sera employé selon ses capacités et pour le bien de tous: c'est l'association universelle. Face à de tels desseins, ces auteurs perçoivent la pratique associative comme une tentative boiteuse et réductrice. Elle apparaît incapable de susciter une nouvelle organisation économique et sociale à l'échelle d'une société. Ainsi ceux qui passent à l'acte sont « des dissidents de l'utopie communautaire écrite ou pratiquée) ». Buchez est de ceux-là. Saint-Simonien dissident, ce médecin, catholique et franc-maçon, publie en 1831 un plan d'association de production qui en fait l'ancêtre de nos coopératives ouvrières. Il constate en premier lieu que les ouvriers sont divisés en deux groupes: d'un côté les ouvriers de métier dont « l'habileté est le principal capital» et de l'autre le prolétariat des fabriques, « véritable rouage d'une machine ». Ils ne peuvent se rejoindre, notamment parce que l'ouvrier de métier possède dans son art une source d'autonomie qui peut être atteinte par le biais de l'association, alors que le travailleur de fabrique appartient à une structure industrielle trop énorme en terme de capital avancé pour que le salariat puisse espérer réunir assez de capital social afin de transformer l'entreprise en communauté industrielle. L'ouvrier de métier est exploité par un entrepreneur parasite. Pour dépasser ce problème, il suffit de recourir à l'association ouvrière de production. C'est alors qu'il énonce le principe du capital commun, inaliénable et indivisible, réalisé par la mise en réserve d'une part des résultats de l'association qui fait que l'entreprise n'est pas capitaliste. « La fondation et l'accroissement du capital social, inaliénable, indissoluble, est le fait important dans l'association... S'il en était autrement l'association deviendrait semblable à toute autre compagnie de commerce; elle serait utile aux seuls fondateurs, nuisible à tous ceux qui n'en auraient pas fait partie d'abord; car elle finirait par être, entre les mains des premiers, un moyen d'exploitation2. » Quant à la rémunération des travailleurs, elle est composée du salaire auquel vient s'adjoindre le solde des bénéfices de l'AOP, distribué au prorata du travail de chacun. Il est cependant évident que les ouvriers désirant fonder une association de production vont se trouver confrontés à la difficulté d'accumuler le capital social initial. Il serait donc opportun que l'État mette en place un réseau d'institutions de crédit spécialisées dans le

1. H. Desroche, Solidarités ouvrières, Les éditions ouvrières, 1981, p. 19. 2. J.-P. Buchez, Moyen d'améliorer la condition des salariés des villes, 1831, reproduit in H. Desroche, op. cit. pp. 31-36.

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financement associatif. Sinon, en dernier ressort, il reste le recours à la philanthropie. . . Buchez ne s'est pas contenté de théoriser l'AOP. Il porte la paternité de l'expérience des bijoutiers en doré qui voit le jour en 1834 et s'avère un réel succès. La coopération de production est sur les rails, et dans le demi-siècle qui suit, c'est essentiellement vers elle que se tournent les velléités coopératives en France, notamment lors de la Seconde République. Dans les années 1860, il Y a bien quelques tentatives de créations de coopératives de crédit, notamment sous l'impulsion de Beluze et encore de Walras et Léon Say, mais ce sont des échecs. Quant à la coopération de consommation, son développement est fort limité. Elle ne revêt en fait qu'un caractère alimentaire qui vise à répondre aux difficultés d'approvisionnement des individus et ne concerne que quelques dizaines de sociétés à travers le pays. En 1881, par exemple, il existe 22 sociétés à Lyon et 16 à Paris, pour l'essentiel des boulangeries I. Gide estime qu'à la veille du premier congrès de la coopération de consommation de 1885, convoqué par de Boyve et qui crée le mouvement en France, il y a à peine 300 sociétés dans le pays2. Certes, à partir de cette date, la fédération travaille à développer le nombre de coopératives, et en 1894, par exemple, la première enquête statistique concernant les coopératives de consommation porte sur 1 050 sociétés3. Il n'empêche que l'on est bien loin d'atteindre l'impact de la coopération de consommation en Grande-Bretagne. Les difficultés de l'ouvrier de métier anglais face à la montée de l'industrialisation sont aussi sévères qu'en France. Il tente donc également de maintenir des structures corporatives comme les mutuelles et les corps de métier afin de défendre son niveau de vie. Le désespoir est source également de mouvements de violence comme le luddisme dans le cadre duquel les ouvriers brisent et brûlent les machines. Les premières coopératives de consommation apparaissent tardivement. Une première vague se répand dans le pays entre 1825 et 1832, essentiellement dans les centres textiles et traduit l'angoisse des petits tisserands et fileurs pour qui la coopérative se veut juste un moyen de durer, d'espérer encore un peu face à une mécanisation qui semble inéluctable. À l'origine minuscules, ces premières coopératives de consommation ne tardent pas à recruter de façon conséquente. «En 1832, il Y avait peut-être 500 sociétés coopératives rassemblant au moins 20 000 membres.4» Mais c'est le chant du cygne de ce premier mouvement coopératif, car la plupart des sociétés s'effondrent faute d'avoir su adopter des règles de gestion et de fonctionnement

1. J. Gaumont, Histoire générale de la coopération en France, édité par la Fédération nationale des coopératives de consommation, 1923, t. 2, p. 89. 2. C. Gide, L'école de Nîmes, PUF, 1947, p28. 3. C Gide, La première statistique des sociétés coopératives de consommation en France, Revue d'économie politique, 1894, pp 730-747. 4. E.P. Thompson, LaJormation de la classe ouvrière anglaise, Gallimard, 1988,791 p., ici p. 713.

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strictes, aptes à assurer la pérennité des structures '. Ceci, la coopération rochdalienne l'accomplit en son heure. Lorsque les 28 coopérateurs du magasin de la ruelle des Crapauds ouvrent leur petite épicerie, le 21 décembre 1844, le but avoué dépasse largement le simple cadre de la coopération alimentaire. Certes, il s'agit bien un peu de procurer aux membres de la société quelque amélioration de leur niveau de vie, mais « aussitôt que la chose sera possible, la société devra se mettre à organiser la production, la distribution, l'éducation et le gouvernement, ou, en d'autres termes, à fonder une colonie autonome d'intérêt solidaire, et à aider d'autres sociétés à fonder de semblables coloniei ». Très attachés au modèle d'Owen, les coopérateurs de Rochdale font de leur coopérative un relais sur le chemin qui mène à la communauté d'Harmony. En prenant la direction de la fabrique de New Lanarck en 1800, Owen ne semble pas se faire d'illusions quant aux réelles aptitudes de ses salariés. « Ils possédaient presque tous les vices et très peu des vertus d'une communauté sociale. Le vol et le recel des objets volés étaient leur métier, ils étaient paresseux et portés sur la boisson, menteurs et fourbes, ... ils ne s'unissaient que dans une opposition systématique et zélées à leurs employeurs3 )). Cependant, il affIrme que l'individu n'est que le reflet de sa société, car c'est elle qui le forme tel qu'il est. Donc si l'environnement est nocif, il faut l'aménager. À New Lanarck, il comprend que le salaire n'est qu'un facteur parmi d'autres pour le travailleur. Le logement, la sécurité de l'emploi, la qualité et les prix de l'approvisionnement, l'éducation des enfants et des adultes, les loisirs sont autant de critères importants dont il faut tenir compte. Néanmoins, les expériences qu'il met alors en place (durée du travail plus courte, refus du travail des jeunes enfants qu'il scolarise, coopérative de consommation patronale, aménagement de logements pour ses travailleurs) visent en priorité à répondre aux difficultés qu'il rencontre dans l'instauration d'une nouvelle discipline de travail directement liée au fonctionnement de la fabrique. Il n'est qu'un patron pa!ernaliste qui fait le pari de former, moraliser, domestiquer sa classe laborieuse et d'en tirer des résultats économiques. Ce pari, il le gagne. New Lanarck réalise d'importants profits, essentiellement à partir de la forte productivité de travailleurs qui lui sont totalement attachés en dépit de salaires inférieurs à ceux pratiqués dans les autres fabriques. En fait, très marqué par l'utilitarisme de Bentham qui se trouve être un de ses proches actionnaires, Owen entreprend simplement de transformer New Lanarck en une gigantesque usine panoptique. Les expériences mises en place lui permettent en conséquence d'aménager son pouvoir, de le rendre plus efficace. Pas pour le pouvoir lui-même comme un potentat quelconque, mais pour que la I. 2. 3.
Notamment, elles pratiquent de façon quasi systématique la vente à prix de revient. Article premier des statuts de la Société des équitables pionniers de Rochdale. R. Owen, A new view of society, in E.P. Thompson, op. cit, p703.

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société (usine) en bénéficie parce que l'économie se développe, la production augmente, parce que l'on répand l'instruction et que l'on élève le niveau de la morale publique!. C'est dans ce même cadre d'analyse que, désirant résoudre la question du paupérisme, il extrapole son expérience de directeur de fabrique à la société globale et propose son plan communautaire de 1817. Face à l'épidémie de pauvreté qui sévit au Royaume-Uni, il fait le constat suivant: la révolution industrielle se révèle être une tentative de dissolution de la société sans précédent dans l'histoire humaine. Afin de modeler son prolétariat à partir de populations hétérogènes expulsées des campagnes et totalement étrangères à la nouvelle discipline du travail, l'industrialisation a totalement laminé les normes sociales traditionnelles. « L'organisation actuelle de la société est la plus antisociale, la plus contraire à la bonne politique et la plus irrationnelle que l'on puisse imaginer; sous son influence toutes les qualités supérieures et précieuses de la nature humaine sont réprimées depuis la tendre enfance et les moyens les plus anti-naturels sont utilisés pour cultiver les plus nuisibles penchants.2 » Aussi, il apparaît nécessaire de recréer un tissu social qui prenne en compte l'industrialisation car il ne peut être question de régresser à une conception traditionnelle de la société. Il faut voir dans la société industrielle un monde nouveau susceptible d'engendrer un autre type de sociabilité. C'est donc une véritable redécouverte de la société et des lois qui la gouvernent qu'il nous livre. Toute l'originalité de son analyse réside dans le fait qu'il cherche ailleurs que dans l'économique l'origine de ces lois. Il réinsère l'économique dans le social, c'est-à-dire qu'il le juge en tenant compte de ses résultats sociaux, du point de vue de la qualité du social, et par là même redécouvre la société en tant que phénomène total. Avec sa communauté industrielle, Owen conçoit une forme de société apte à contourner le capitalisme sans remettre en cause l'industrialisation. Il convient seulement de laisser se déployer un autre type de sociabilité qui sur la base de la coopération et de la solidarité entre les individus régénère le tissu social dégradé par l'économie de marché. Au total, un monde capitaliste sous l'emprise pratique et spirituelle de l'économie doit céder la place à un monde industriel donnant naissance à un nouveau monde moral qui recivilisera, réhumanisera ces cohortes de prolétaires victimes d'un traumatisme comparable à celui qui fut imposé aux indigènes détribalisés et dégradés par la colonisation. La communauté qu'il préconise et qu'il expérimente se veut, par analogie aux progrès conséquents des techniques de production, une grande machine sociale et morale qui doit produire richesse, savoir et bonheur avec précision et rapidité. Il compte sur l'éclat d'une démonstration réussie pour que son modèle puisse se
I. Le panopticon de Bentham (prison modèle) a pour objectif de se rendre maître de tout ce qui peut arriver à un certain nombre d'hommes, de contrôler leur environnement de manière à les contrôler eux-mêmes, de s'assurer de toutes les circonstances de leur vie afin d'obtenir un effet désiré. Ce schéma panoptique peut être parfaitement applicable aux asiles, aux écoles, aux ateliers. Sur ce point, voir M. Foucault, Surveiller et punir, NRF Gallimard, 1976, 318 p. 2. R. Owen, Report to the county ofLanarck, 1820, in E.P. Thompson, op. cit. p. 710.

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répandre, notamment parce que l'influence de la génération présente, qu'il considère en passe d'être convaincue, est omnipotente sur la formation des générations à venir. Il commet cependant l'erreur de ne pas remettre en cause la structure sociale existante, espérant le soutien, notamment financier, de la classe possédante, laquelle ne le lui accorde que chichement, ce qui condamne ses expérimentations. En dépit de l'échec des tentatives communautaires qu'il a menées, en particulier celle de New Harmony aux États-Unis, Owen voit sa doctrine attirer nombre d'émules, car le règne millénariste qu'il annonce ne doit pas arriver, il doit être construit de toute pièce. Aussi, en se tournant vers la coopération, les ouvriers de métier s'attachent à la construction de ce que Thompson appelle « un millénarisme du désespoir! ». L'essence de cet esprit coopératif se veut juxtaposition du petit magasin et du projet millénariste. Il s'agit d'évincer le capitalisme tranquillement, par le développement successif d'échoppes, d'ateliers et' de villages coopératifs dans lesquels les travailleurs de métier se réapproprient leur art pour en tirer la substantifique mœlle. Il faut produire de nouvelles richesses pour produire la communauté et non les prendre aux possédants. Sur ce point, les coopérateurs se montrent éminemment plus pragmatiques qu'Owen, lequel n'est d'ailleurs pas sans réserve quant au succès du monde coopératif. Pourtant, si la première tentative coopérative des années 1820 se solde effectivement par un échec, la seconde tentative, celle de Rochdale, se traduit par un succès probant. Ce sont les règles mises au point par les équitables pionniers qui permettent de pérenniser puis de développer les sociétés coopératives. La première loi est celle de la vente au prix courant. Ils tirent ainsi la leçon de l'échec de leurs prédécesseurs qui, vendant au simple prix de revient, se sont révélés incapables de dégager le moindre surplus autorisant la perpétuation de l'entreprise. Par contre, la vente à prix courant, c'est-à-dire au prix du marché local, permet de réaliser des bénéfices dont une partie pourra être affectée à la couverture des frais de fonctionnement de la coopérative et/ou être mise en réserve pour couvrir d'éventuelles pertes ou un quelconque investissement. La seconde loi, qui est souvent qualifiée de «coup de génie des Pionniers de Rochdale », concerne la répartition des bénéfices de la coopérative. Partant du principe que seule la clientèle fait le succès de l'entreprise
1. E.P. Thompson, op. cit. p. 724. 2. En 1827, de retour de New Harmony, Owen constate l'ampleur prise par le mouvement coopératif durant son absence, mais rejette toute paternité envers un phénomène dont les formes lui semblent trop éloignées de son projet.» Sur le chemin de New Lanarck, je découvris à ma grande surprise à Carlisle qu'il y avait 6 ou 7 sociétés coopératives à différents endroits de la ville, fort satisfaites de leur prospérité, autrement dit réalisant des bénéfices en faisant du commerce de détail à partir d'un capital commun. Il serait grand temps cependant de couper court à l'idée très répandue dans l'opinion publique que c'est là le système social que nous envisageons ou qu'il aura sa place dans l'organisation du nouveau monde moral. » R. Owen, Textes choisis, Les éditions sociales, p. 23.

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commerciale, il est décidé que les trop-perçus seront répartis aux membres proportionnellement à l'importance des achats de chacun. Cette règle qui débouche sur la constitution d'une épargne forcée, s'est révélée être une excellente incitation à la consommation. Quant aux coopérateurs, ils considèrent que cette ristourne annuelle n'est que la matérialisation à terme des prix plus faibles que la coopérative se doit d'afficher face à ses concurrents et pour le bien-être de sa clientèle. Les résultats de l'entreprise étant essentiellement redistribués aux consommateurs, les actionnaires ne toucheront qu'un intérêt statutaire qui rémunère le service qu'ils rendent à la coopérative par l'avance de leurs capitaux. La troisième loi renforce le désaveu coopératif de la primauté du capital dans le fonctionnement d'une société commerciale. En effet, alors qu'il ne lui a été concédé que l'octroi d'un intérêt limité en contrepartie de son utilisation, la règle de démocratie: un homme = une voix le dépossède également du pouvoir politique au sein de la coopérative. Chaque consommateur sociétaire se trouve alors nanti d'un pouvoir identique, quel que soit son apport financier. Au total, les lois rochdaliennes établissent des liens étroits entre la coopérative et le consommateur. Elle vit de lui, mais pour lui. Par la simple satisfaction de ses besoins, le consommateur renforce l'impact de l'entreprise coopérative sur le marché. En retour, elle doit étendre son influence, c'est-à-dire entrer dans le monde de la production, afin de pouvoir présenter un maximum de produits et de services au prix le plus sage possible. Sur de telles bases, la coopération de consommation anglaise a connu une croissance considérable au long de la seconde moitié du XIXO siècle et affiche un chiffre d'affaires largement à la mesure des grandes structures de distribution capitaliste. En 1902, les ventes des sociétés anglaises sont évaluées à environ 1400 millions de francsl et s'adressent à plus d'un quart de la population de la Grande-Bretagne. Elles ne se contentent pas de vendre de l'épicerie et du pain, mais fournissent toutes sortes de marchandises. Elles ont pris le contrôle d'entreprises fabriquant les produits qu'elles distribuent: vêtements, chaussures, savons, etc. Elles ont acheté des domaines agricoles en Angleterre et à Ceylan et peuvent donc vendre directement leur production de fruits et légumes et de thé ou les transformer dans les usines coopératives en conserves, pain et confitures. Elles contrôlent enfin une banque coopérative et une société d'assurances. Charles Gide est fortement impressionné par la croissance extraordinaire des coopératives du Royaume-Uni. Son programme coopératiste met alors simplement en évidence l'action entreprise par la coopération anglaise afin d'indiquer le chemin à suivre au mouvement français.

I. À la même date, le chiffre d'affaires annoncé (douteux selon Gide) pour les coopératives françaises est de 180 mi11ionsde francs.

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2. Les textes fondateurs C'est en 1885 que Charles Gide entre en coopération en offrant ses services aux fondateurs de l'école de Nîmes: Auguste Fabre et Edouard de Boyve. Sa connaissance du mouvement coopératif se révèle alors pour le moins sommaire. Pourtant, à peine une année plus tard, au congrès coopératif de Lyon en septembre 1886, son discours lui permet de frapper un grand coup en présentant les bases d'un programme coopératiste. Il s'affirme ainsi comme le chantre d'un mouvement coopératif, encore balbutiant, dont il saura amener les pratiques à hauteur d'une doctrine. Aussi, lors de son intervention au congrès international des coopératives de consommation qui se tient à Paris en 1889, il présente une version très achevée de son économie coopérative en annonçant sa volonté de « modifier pacifiquement mais radicalement le régime économique actuel en faisant passer la possession des instruments de production, et avec elle la suprématie économique, des mains des producteurs qui les détiennent entre les mains des consommateurs ». Par la suite, toute sa carrière coopérative n'est que polissage de ce programme. Si les textes retenus dans la seconde partie de cet ouvrage sont simplement classés par ordre chronologique de 1886 à 1903, ils participent néanmoins tous à la construction du coopératisme de Gide et s'articulent les uns avec les autres pour en éclairer tous les aspects.

« Qu'est ce que le consommateur? Rien. Que doit-il être? Tout. » En paraphrasant ainsi Seyès, Gide s'interroge quant au mépris que l'économie politique semble vouer à la consommation et au consommateur. En fait, il est persuadé que l'économie politique s'est laissée abuser par les apparences et qu'elle marche sur la tête en s'intéressant en priorité au domaine de la production qui n'est pourtant que le moyen de satisfaire la consommation. Mais il est possible de remettre l'économie politique sur ses pieds à condition de la traiter du point de vue du consommateur. Pourtant, il ne suffit pas de postuler l'hégémonie du consommateur, encore faut-il la fonder scientifiquement. C'est du côté du consommateur que les marginalistes recherchent l'explication de la valeur. En effet, la valeur d'une marchandise dépend de son utilité. Un bien est utile s'il est apte à satisfaire les besoins du consommateur. Cependant, le concept de valeur-utilité ne prend pas en compte uniquement les propriétés physiques du bien, mais intègre également la notion d'intensité du besoin ressenti qui est lié à la quantité disponible du bien ou de l'idée que l'on s'en fait. Gide adhère totalement à cette analyse. «Le désir, voilà l'unique cause de la valeur, aussi ai-je proposé de remplacer le mot valeur par celui de désirabilitë ». «Accumulez tout le travail que vous voudrez, pétrissez le fer ou l'argile et vous n 'aurez jamais qu'une chose invendable, inutile par conséquent,
1. Charles Gide, « Le matérialisme et l'économie politique », Revue d'économie politique (REP), 1912.

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jusqu'au jour où le désir du consommateur aura vivifié cette matière inerte en lui insufflant cette âme qui s'appelle la valeur1. » Cette théorie psychologique, subjective, de la valeur assoit scientifiquement la primauté du consommateur. Mais si la souveraineté du consommateur est fondée sur le concept de valeurutilité, encore faut-il que ce consommateur-roi puisse exercer son pouvoir. La coopérative de consommation devrait le lui permettre. Qu'est-ce qu'une coopérative de consommation? « Il y a coopérative de consommation toutes les fois que plusieurs personnes s'entendent pour pourvoir en commun à leurs besoins individueli. » Cette défmition simple est cependant insuffisante. Gide en convient et la complète rapidement en assignant pour but à la coopérative de faciliter l'acquisition par ses membres de marchandises à moindre coût et de qualité supérieure. En un mot, il s'agit de vivre mieux. La création de coopératives répond donc à un souci d'économies ménagères, mais affiche également un caractère consumériste, novateur pour l'époque, afin de résister aux abus du petit commerce, principale structure de distribution du moment. Ce sont les règles particulières de fonctionnement de la coopérative qui font d'elle l'outil du règne du consommateur. En effet, les règles rochdaliennes qui ont favorisé la formidable expansion des coopératives anglaises doivent permettre aux coopératives françaises de suivre le même chemin. « On peut donc bien penser que ce n'est pas en restant isolées, incohérentes, et intérieurement en état anarchique, que nos petites associations coopératives pourront suffire à ce grand œuvre de défense sociale et lutter efficacement contre les grandes associations capitalistes. Il faut faire un plan de compagne ou plutôt [...j pour tout résumer en trois mots, dans une première étape victorieuse faire la conquête de l'industrie commerciale, dans une seconde celle de l'industrie manufacturière, dans une troisième enfin celle de l'industrie agricole3. » Une telle extension du mouvement coopératif s'identifie donc à l'avènement d'une République coopérative qui entérine la passation complète des moyens de production des mains des producteurs à celles des consommateurs. Le modèle coopératiste entre ici dans les normes d'une utopie classique. En effet, alors que Gide réclame une transformation sociale, il en confie la réalisation à la coopérative de consommation dont les normes de fonctionnement, supérieures à celles de l'entreprise capitaliste au moins sur le plan de la justice sociale, en autorisent la propagation intégrale par la simple dynamique de l'exemple. Gide croit beaucoup au caractère formateur de l'exemple. C'est en affichant son efficacité tant économique que morale que la coopération doit
1. Charles Gide, leçon inaugurale à la chaire de coopération au Collège de France: «La coopération et la place qu'eUe réclame dans l'enseignement économique », REP, 1922. 2. Charles Gide, Les sociétés coopératives de consommation, p. I, Colin, 1904, 328 p. 3. Charles Gide, De la coopération et des transformations qu'elle est appelée à réaliser dans l'ordre économique. Cf infra p. 127.

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convaincre un maximum d'individus réticents à rallier ses troupes. Bien évidemment, sur ce plan, c'est surtout la mise en avant des résultats économiques qui s'avèrent efficace. Néanmoins, la présentation de l'éthique coopérative n'est pas négligée pour autant. Un des principes de Rochdale consiste à retenir 2,5% des bénéfices des sociétés pour promouvoir l'éducation coopérative. Pourtant, il convient d'abord d'enseigner des rudiments de gestion à des sociétaires qui n'ont souvent que trop peu fréquenté les bancs de la communale. La coopérative est également un excellent outil de formation de la classe ouvrière. Elle peut ainsi apprendre, sur le tas, comment doit être conduite une entreprise. Cependant, il convient également d'expliciter le caractère éminemment moral de la coopérative. Aussi, la mise en place de cours, de conférences et surtout d'une presse coopérative a, parmi d'autres buts, celui essentiel d'inculquer les principes moraux de la coopération tant aux sociétaires qu'aux aspirants coopérateurs. Pourtant, la République coopérative n'est pas une fin en soi. Si elle se présente comme l'achèvement de l'histoire, elle n'est cependant que l'instrument facilitant l'instauration du règne du consommateur par l'établissement du juste prix. Les auteurs classiques affirment que l'existence d'une différence importante entre le prix de revient d'un bien et son prix de vente ne peut être qu'arbitraire et non durable car le jeu de la concurrence se charge de ramener tôt ou tard cet écart à des proportions normales. Autrement dit, le marché tend perpétuellement à fixer de justes prix. Certes, mais à une condition essentielle: que le jeu de la concurrence soit la règle. Or c'est l'exception, pour la simple raison que producteurs et vendeurs s'accordent pour gruger le consommateur. Cependant, celui-ci, dans le cadre des coopératives, s'offre la possibilité de faire les prix et de court-circuiter les profiteurs qui perçoivent de confortables marges de distribution. Dans ce cadre, toutes les marchandises doivent être écoulées au juste prix par les coopératives. Mais comment ce juste prix est-il réalisé? Parce que le marché n'est pas seulement celui de la vente au détail et concerne également l'approvisionnement en gros et demi-gros, mais aussi parce que toutes les consommations intermédiaires et les éléments de capital sont d'abord acquis au prix courant, ramener un produit à son prix de revient implique une intégration qui remonte jusqu'à la production. La coopérative de consommation devient nécessairement coopérative de production. À ce stade, raisonner en terme de juste prix signifie examiner les éléments constituant les coûts de production. Il faut répondre à la double question du prix du travail et du prix du capital. En ce qui concerne le capital, Gide explique qu'il est indispensable de rémunérer les moyens de financement mis à la disposition des coopérateursproducteurs. Il indique alors que l'accumulation n'est pas impérativement celle
de capitalistes

- sous

entendu oisifs

- mais

peut être le fait des travailleurs,

des

sociétaires, si elle est formée sur la base des ristournes procurées par l'adhésion à la coopérative. Le pris du capital correspond donc à l'acquittement de la location de celui-ci. Cependant, au fur et à mesure que l'épargne militante permet à ce

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capital de se présenter de plus en plus abondant au service de la coopération, le coût de son utilisation se restreint et tend vers zéro. A contrario, le travail tend à constituer la totalité des coûts de production. Gide touche au but. Il ne lui reste plus qu'à établir le prix du travail pour obtenir le juste prix. Mais voulant évaluer le salaire nécessaire à l'entretien des travailleurs, il remarque qu'il se définit par la sommation des prix - justes - des biens susceptibles de permettre à ce salarié de reproduire sa force de travail; prix dont il faut connaître les montants alors même que le problème est celui de leur détermination. Il semble bien que l'on soit enfermé dans un cercle vicieux. Pourtant, dès lors que l'intégration des activités de production s'achève, donc que la République coopérative est en place, la réalisation du juste prix est effective puisque tout bien vaut uniquement le travail qu'il a coûté. Le profit s'étant dissous dans le fonctionnement coopératif, une réflexion en terme de répartition ne concerne que l'attribution des revenus du travail, ce qui permet de raisonner sans prix dans la mesure où prix de revient et prix du travail se confondent. «Dans cette société imaginaire, quand se réunira l'assemblée générale, le président dira: nous allons fIXer les prix pour le prochain exercice. Qu'est-ce que vous voulez payer? Voulez-vous que nous doublions les prix ? Voulez-vous que nous les réduisions de moitié? Voulez-vous même que nous les supprimions? Mais naturellement, ce que vous toucherez comme travailleurs sera déterminé par le prix que vous allez fIXer). » À ce stade, la demande des consommateurs-coopérateurs est couverte par l'offre des producteurscoopérateurs, c'est-à-dire par eux-mêmes. Le règne du consommateur est atteint car plus rien ne l'empêche d'accroître sa demande, hormis sa volonté à investir en travail. Le besoin et sa satisfaction deviennent le moteur de la croissance, il suffit que la «désirabilité)) des consommateurs soit assez puissante pour les pousser à produire les biens convoités ainsi que ce qui est nécessaire à leur fabrication. « Il est bien évident que l'homme n 'a commencé à produire que pour sa consommation (...] L'avenir une fois de plus retournera au passé. » Le cheminement théorique de Gide atteint son but. Partant de la primauté du consommateur, il construit le règne de ce dernier au moyen de la coopérative de consommation et consacre le besoin au rang de «main invisible )). Néanmoins, ce recours fondamental au concept de besoin se pose indéniablement comme naturalisation du processus d'échange. En effet, dans un tel cadre, le fonctionnement de l'économie n'a d'autres finalités que de répondre
au fait que les individus ressentent le besoin

- et

de façon quasi immanente

- de

ce qui est proposé sur le marché (et dont il fallait préalablement postuler le besoin pour en envisager la production). Légitimer ainsi le besoin et sa satisfaction, c'est donc nier que, face à la consommation, la production puisse avoir une quelconque prégnance sur l'économie. C'est évidemment taire toute la logique de la productivité. En effet, la recherche d'une consommation toujours
I. 2. Charles Gide, Lejuste prix, p. 70, PUF, 1941,293 p. Charles Gide, L'abolition du profit, cf. infra p. 225 sq.

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plus abondante entre en contradiction avec l'idéal d'un travail productif épanouissant, surtout si les solutions adoptées suivent la pente taylorienne et fordiste, et ne visent, ni ne réalisent des conditions de travail enrichies pour la masse des salariés. Ce problème clef concernant le travail est ignoré par Gide. Pourtant, il se pose inévitablement à partir du moment où les sociétaires des coopératives de consommation deviennent employeurs des travailleurs de la production, c'est-àdire d'eux-mêmes. L'hypothèse de la coopérative intégrale intériorise la contradiction la plus insidieuse de l'économie marchande capitaliste qui met en balance les baisses de prix et les augmentations de la consommation d'une part, et la détermination des conditions de travail et des qualifications requises dans un contexte de recherche d'une productivité accrue d'autre part. L'économie coopérative ne maîtrise donc pas cette contradiction et ne peut que développer un processus d'auto-aliénation. Nous savons que dans le cadre d'une économie concurrentielle capitaliste, la nécessité d'être compétitif impose aux travailleurs des coopératives ce que pour l'essentiel, autrement, un patron leur imposerait. Or, sur ce point, le passage à une coopération intégrale ne change rien. L'importance accordée au pôle consommation dans cette économie coopérative interdit au producteur toute aspiration à se réaliser dans son travail. Bornée aux murs de l'entreprise, la capacité des travailleurs se limite aux choix concernant la mise en œuvre des diktats des consommateurs. Même la procédure démocratique: un homme = une voix, s'avère incapable de permettre des transformations économiques fondamentales dans la mesure où le producteur n'y intervient d'abord qu'en tant que consommateur. En conséquence, les coopérateurs-producteurs s'entravent à des chaînes dorées puisque tout renforcement de l'aliénation leur apparaît supportable tant qu'il correspond à une croissance du champ de consommations des coopérateurs-consommateurs, c'est-à-dire d'eux-mêmes. Qu'est-ce qui les empêche alors de faire le choix d'une consommation moindre en contrepartie de temps libre ou d'un labeur moins pénible mais également moins productif? Dans une économie coopérative où prime la maximisation de l'utilité des consommateurs, tout choix lié à une restriction des résultats du travail apparaît sans signification, car si le producteur est aliéné, la solidarité le conduit à se sacrifier pour la consommation de tous. Redevable envers la société coopérative de la satisfaction de ses besoins, il lui offre son travail qui revêt alors un caractère de quasi-service public, et tous les désagréments subis s'effacent au regard des services rendus aux consommateurs. Ainsi, en dernière instance, c'est un renvoi à la morale qui s'avère déterminant, mais à une morale de la solidarité: l'évolution sociale n'a de sens que si l'individu accepte de sacrifier un peu de lui-même au bien de tous; « c'est le sacrifice d'une partie de notre moi individuel pour acquérir une quote-part de notre moi collectif ».
1. Charles, Gide, La mise en pratique de la solidarité dans les coopératives, conférence donnée à l'Ecole des hautes études sociales le 21-01-1903 et reproduite dans les conférences de propagande, seconde édition 1906, Sirey, pp. 326-356.

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Dès la conférence sur L'école nouvel/e, présentée à Genève en 18891, Gide installe la solidarité2 au cœur de son modèle coopératiF. Il fonde alors son économie sociale sur une solidarité qui devient éthique parce que vécue librement et sans coercition par l'individu. C'est le règne du dévouement et de l'altruisme. Un tel comportement n'est pas inné, il n'est que l'heureuse conclusion d'une évolution en trois phases qui permet de passer d'une solidarité naturelle mais contrainte à une solidarité réfléchie et volontaire. Dans un premier temps, l'individu, tel l'abeille en son essaim, se voit imposer la solidarité pour dominer une nature qui autrement lui serait supérieure. Dans une seconde phase, l'individu prend conscience de la nécessité de l'organisation de la société, mais son adhésion n'est pas pour autant empreinte de spontanéité. L'impôt, le service militaire ou la part patronale des cotisations sociales sont autant d'obligations qui relèvent de ce cadre. Dans la dernière phase, la solidarité devient quasi-contractuelle dans la mesure où tout individu, enfin conscient de l'importance du lien qui l'unit aux autres et qui les unit à lui, remplit spontanément et volontairement ses obligations. La coopérative se présente alors comme le lieu par excellence où la morale de la solidarité devient pratique de la solidarité. Tout le mérite en revient à la table des lois rochdaliennes et notamment à la transformation des bonis en investissements productifs qui forgent au sein de l'entreprise coopérative l'union de l'intérêt personnel et de l'intérêt général tant sur le plan économique que sur le plan moral. Parallèlement, la propension de la coopération à tendre vers la République coopérative mène conjointement la solidarité vers sa forme optimale. Rochdale fait de l'économie coopérative « une économie de gain enchevêtrée à une économie du don4 ». Économie du don parce que l'individu offre de son temps, de son énergie ou plus passivement de son argent afm que la coopérative fonctionne. Économie du gain parce que solidarité ne signifie pas charité. Le coopérateur attend une contrepartie, il espère un régime économique supérieur. Faire de la solidarité le générateur de la cohésion sociale conduit à en faire la source de l'obligation morale. Au sein de la République coopérative, la
1. Reproduite dans ce volume, infra p. 147 sq. 2. Cette conférence, ainsi que celle de 1893, L'idée de solidarité en tant que programme économique (infra p. 173 sq.), lui donne quelque droit à être considéré avec Durkheim et Fouillée, mais avant Bourgeois, comme un des artisans du renouveau de la doctrine solidariste. Gide connaissait Durkheim, celui-ci ayant fourni un article à la Revue d'Economie politique dès 1888. De plus l'ouvrage fondateur de ce dernier, De!a division du travail socia!, est publié en 1893 et Gide y fait référence dans sa conférence de la même année. Mais l'approche de la solidarité est différente. Durkheim donne à celle-ci un fondement sociologique et en fait le grand principe de cohésion sociale, alors que Gide lui voit d'abord un fondement biologique que l'évolution humaine conduit à dépasser. 3. Charles Gide reviendra plus tard sur ce thème de la solidarité et l'on trouvera dans un prochain volume d'autres textes s'y rapportant. 4. H. Desroche, Char/es Gide, trois étapes d'une créativité, p. 97, édition CIEM, 1982, 196p.

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valeur morale de la solidarité provient de sa capacité à exprimer la moralité en elle-même, à savoir le respect et l'intériorisation de normes permettant au collectif de fonctionner harmonieusement. Hors la solidarité, il n'y a pas de morale qui soit. Agir en individu solidaire du groupe c'est d'emblée être moral et par conséquent se montrer disposé aux sacrifices qui en résultent. Appartenir à la société et en avoir conscience impose à l'individu de se conduire en être social soucieux de remplir sa fonction de simple chaînon interdépendant des autres et dépendant de l'ensemble. Le comportement solidaire se veut donc à la fois devoir social et devoir moral puisque l'individu accepte que son sort soit lié à celui des autres qui dépendent de lui. La solidarité révèle un individu autonome et pleinement responsable de lui-même et des autres en milieu coopératif. De cette façon, elle s'impose comme contrat social de la République coopérative et lie le producteur au consommateur, mais aussi les consommateurs entre eux, et enfin les individus entre eux. Elle scelle l'édifice social en élevant l'individualité à son niveau le plus riche. « L'individualisme, c'est la concentration d'un être qui se replie sur soi-même; l'individualité, c'est un épanouissement d'un être qui se déploie au dehor/. » La boucle est donc bouclée puisque Gide peut asseoir sur une telle éthique de la solidarité le sentiment d'appartenir à une communautés de justes, à une fratrie qui bien évidemment trouve sa place au sein d'une coopération porteuse d'un avenir millénariste. Le programme coopératiste de Gide est certes séduisant, cependant ce n'est qu'une projection à long terme. Or il faut également être capable d'analyser et de comprendre la réalité sociale à tout moment et notamment à l'instant présent. Pour cela, « il faut une clé et cette clé, ce n'est pas l'observation, c'est l 'hypothèse et le raisonnement a priori qui seuls peuvent la donne/ ». Nous sommes ici dans le domaine de l'économie pure. Mais l'économie pure est une fiction dans la mesure où par hypothèse elle limite le fonctionnement d'une société par la contrainte hédoniste de maximisation des satisfactions des individus au moindre coût de peine possible, autrement dit l'homo œconomicus n'est mû que par un seul ressort: l'intérêt. C'est forcément une présentation restreinte et schématique de l'économie politique. Il convient donc d'étendre le champ d'investigation de l'économiste qui doit prendre en considération la question sociale. En conséquence, l'économie politique ne doit pas hésiter à devenir sociale puisque c'est de l'homme social qu'il s'agit, même si elle ne peut puiser à d'autres sources que la morale pour justifier une telle transformation. « L'étude des questions économiques modernes montre que l'on arrive presque toujours à une impasse où l'économie politique se trouve prise en défaut et seule

1. Charles Gide, La solidarité, p. 117, PUF, 1932, 214 p. 2. Charles Gide, «La théorie de l'économie politique de monsieur Stanley Jevons », Journal des économistes, novo 1881, pp. 179-191. Ce texte est reproduit dans le premier volume des éditions des œuvres de Charles Gide présenté par Marc Pénin, l'Harmattan, 1999, p. 247-258.

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l'éthique peut alors offrir une solution. L'éthique de l'économie politique c'est la justicel. » Gide constate que le principe du «laissez faire, laissez passer» se révèle inopérant en ce qui concerne le fonctionnement harmonieux de l'économie. «Seulement, ce qui est plus grave, c'est que même dans l'ordre économique, le seul dont j'ai à m'occuper ici, nous n'avons pas remarqué que la liberté produisît d'elle-même les résultats les plus conformes à l'intérêt généraf » Aussi le recours à une intervention rationnelle de l'État pour corriger les défauts du marché lui apparaît souhaitable. Dès 1886, il écrit à Walras: «j'adhère tout à fait à vos conclusions sur la légitimité, la nécessité et surtout l'efficacité de l'intervention du législateur dans les faits économiques3... » En 1890, il poursuit dans le même sens: «Alors vous vous demanderez peut-être si le laissez faire, le laissez passer peut bien être considéré comme la règle suffisante d'une société... Si l'État n'a pas le droit et le devoir d'intervenir pour empêcher les forts d'écraser les faibles ou les incapables, et pour faire une place, je ne dirai pas seulement aux femmes et aux enfants, mais à tous ceux qui ont eu la mauvaise chance d'arriver en ce monde sans équipage, je veux dire sans capitaux4. » Aussi en 1900, dans son rapport sur l'exposition d'économie sociale5, il inclut dans celle-ci: l'association libre, le patronage et les pouvoirs publics. Il constate cependant le déclin du patronage, les limites de l'association libre mais surtout la montée en puissance de l'État et des collectivités locales et insiste sur leur réelle efficacité6. Cependant, il persiste et signe, la coopérative de consommation est intrinsèquement l'outil d'une possible transformation sociale. Il se refuse simplement à rejeter a priori toute autre structure susceptible d'être un instrument de progrès social car la route est longue jusqu'à la coopération intégrale. 3. Le fonctionnement coopératif

Dans les vingt premières années de son existence, la Fédération des coopératives de consommation se trouve confrontée à deux problèmes majeurs. D'abord, il lui faut assurer la réussite commerciale du mouvement, c'est-à-dire donner aux coopératives les moyens du succès notamment par la mise en place d'un magasin de gros apte à les fournir à moindre coût; discuter
I. Charles Gide, « Economic man », Encyclopedia Britannica, 1929. Ce texte a été traduit et publié par Marc Pénin dans la Revue des études coopératives, n° 209/6, 4° trimestre 1982, pp. 95-99. 2. Charles Gide, L'école nouvelle. 3. W. Jaffe, correspondance of L. Walras and related papers, edit. Royal Netherland Academy of Sciences and Letters, 1965, t. 2, lettre 722 de C ; Gide à L. Walras. 4. Charles Gide, L'école nouvelle. 5. Cf. intra pp. 239. 6. Marc Pénin, « L'économie sociale à travers le rapport de Charles Gide sur l'Exposition universelle de 1900 », Revue d'économie sociale, n° 19, 1990, pp. 137-157.

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éventuellement des ententes commerciales avec des coopératives de production ou des coopératives agricoles dont les intérêts sont souvent divergents de ceux des coopératives de consommation; résister enfin au travail de sape des concurrents capitalistes: petits commerces et grands magasins. Ensuite, il faut construire l'unité politique du mouvement. Or ce n'est pas une mince affaire compte tenu des différends fondamentaux qui opposent en particulier les coopératives patronales et les coopératives socialistes. Les textes réunis dans cette troisième partie font donc le point sur ces vingt années de lutte. On y voit également la mise en œuvre par Gide des concepts développés dans les textes de la partie précédente. Ils sont classés par ordre chronologique. Sur le plan de la concurrence commerciale, les coopératives se heurtent à trois adversaires. Le petit commerce bien sûr, également les grands magasins et les magasins succursalistes. Gide dépeint le petit commerce comme l'antre de la malhonnêteté. Il lui reproche d'abuser le consommateur sur la quantité en faussant les poids ou les balances, et sur la qualité en mouillant le lait, en vendant de la piquette pour du bon vin, en mélangeant du plâtre à la farine, etc. Il condamne également la pratique du crédit à la consommation qui étrangle le client par des taux usuraires, et le lie au petit commerçant auprès duquel il s'est endetté, le maintenant en situation de dépendance. Il est clair que le trait est un peu forcé. Cependant, pour ces petits commerçants installés dans les quartiers populaires, l'ouverture d'une coopérative et souvent un rude choc. Parallèlement, Gide pense que la coopérative est un superbe moyen d'émancipation du consommateur parce qu'elle procure des marchandises à moindre coût, facilite l'épargne, développe des pratiques consuméristes, éduque le consommateur et notamment permet aux femmes de sortir des simples limites de leur foyer et d'appréhender des questions économiques qui les concerne directement, et enfin moralise la pratique commerciale. Si la concurrence commerciale est alors sévère et que l'on tâche de se rendre coup pour coup sur le terrain, les organisations de commerçants ne vont pas hésiter à porter le combat dans les sphères juridiques et politiques. Ainsi leur lobbying auprès du monde politique leur permet de bloquer l'adoption d'une loi coopérative qui aurait institutionnalisé le mouvement. Puis le débat se déplace sur la question du paiement de la patente. Les coopératives en sont exemptées par un texte de 1867. Les commerçants, bien sûr, la paie. Toute la question repose en fait sur le caractère commercial ou non de la coopérative. Si elle ne vend qu'à ses sociétaires, la coopérative ne possède pas le caractère commercial, et donc ne paie pas de patente. Là encore, le petit commerce obtient un succès, puisque finalement un texte de 1905 assujettit les coopératives à cet impôt. Sur ce sujet, le débat est aussi très vif au sein du mouvement coopératif. En effet, au sein de la fédération, la majorité s'exprime pour le maintien de cet avantages acquis. Gide, pour sa part, se rapproche sur ce point des socialistes et considère

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que le paiement de la patente fournit en contrepartie une ouverture commerciale importante puisque les coopératives peuvent alors vendre au public. Le gain potentiel dépasse largement le coût de l'impôt. C'est donc une victoire à la Pyrrhus pour les commerçants. En ce qui concerne les grands magasins, dans un premier temps, les uns et les autres ne sont pas trop inquiets. En effet, cette nouvelle forme de distribution apparue dans la seconde moitié du XIXO siècle vise essentiellement une clientèle bourgeoise. Ils ne sont donc pas en concurrence directe avec des coopératives plutôt tournées vers le monde ouvrier. Néanmoins, en se développant et en mettant en place des nouvelles pratiques commerciales (publicité, vente par correspondance) les grands magasins lorgnent sur la clientèle populaire. Ceci implique notamment que les coopératives puissent mettre en place les mêmes pratiques pour répondre à la concurrence. L'affrontement avec les magasins succursalistes va s'avérer à terme beaucoup plus sérieux. C'est une forme de distribution qui apparaît en fin de siècle dans les années 1880. Le principe est simple. À partir de grands entrepôts, on approvisionne une chaîne de petits magasins rassemblés sous une enseigne unique (Casino ou les Docks rémois par exemple). D'une certaine manière, les entreprises capitalistes ont devancé les coopérateurs en mettant en place avant eux des magasins de gros efficaces. De plus ces enseignes s'installent dans les milieux ouvriers et se posent en concurrents directs des coopératives. Il semble qu'en 1905, le mouvement coopératif, et Gide en particulier, ne mesurent pas totalement le poids de cette concurrence. Il faut dire qu'à cette date, il existe un problème autrement crucial pour le mouvement coopératif: il faut construire l'unité du mouvement des coopératives de consommation qui menace d'imploser. Les problèmes depolitique interne prennent le pas sur les problèmes commerCIaux. Lors du congrès constitutif de la fédération en juillet 1885 à Paris, la première décision de l'assemblée consiste à installer une chambre consultative et une chambre commerciale. La chambre consultative, organe politique du mouvement, a pour tâche essentielle de le représenter auprès des pouvoirs publics pour traiter les problèmes juridiques et notamment veiller à l'élaboration d'un statut coopératif. La chambre commerciale fait fonction de groupement d'achats, prémisse d'un magasin de gros. L'unité du mouvement semble donc s'être rapidement mise en place. Elle n'est cependant qu'apparente. Trois types de coopératives sont représentées au sein de la chambre consultative. Les coopératives patronales d'abord. Elles visent la paix dans l'entreprise par le contrôle et la pacification des salariés. C'est une coopération vide de tout contenu social. À l'opposé, les coopératives socialistes visent à encadrer le monde ouvrier pour « bombarder la société capitaliste à coups de pommes de terre et de pains de quatre livres' ». Les coopératives nîmoises enfin,
I. Déclaration du leader de la coopération belge Anseele, qui sera souvent reprise par les coopérateurs guesdistes notamment p. 23 in G. Marlière, La coopération dans le Nord et le Pas de Calais, thèse de doctorat, université de Lille, 1933,221 p.

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ou neutralistes, fidèles aux concepts rochadliens, elles ne se veulent ni révoltées, ni satisfaites. La coopération est une fin en soi, pas un moyen. Dès l'installation de la Fédération, le compromis originel s'émousse. En effet, le rôle stratégique de secrétaire général échoit à Auguste Fougerousse, un proche du catholicisme social de Le Play qui fait l'apologie de l'économat patronal. À partir de 1886, la présidence de la chambre consultative est occupée par des hommes opposés aux idées socialistes. Gide se place au centre de la résistance à l'économat libéral. Quand le congrès de 1889 consacre son discours annonciateur de la République coopérative, Fougerousse se trouve en position délicate. Abandonnant sa charge de secrétaire général, ce dernier s'élève contre tout «collectivisme de la consommation» et entre en dissidence en tentant de mettre en place une fédération coopérative libérale qui sera un échec. Si Gide et ses partisans de l'école de Nîmes ont su contenir une trop forte dérive à droite de la fédération, la tendance patronale reste néanmoins influente, en particulier avec le maintien au sein du mouvement des sociétés de chemin de fer PLM. Les coopératives socialistes acceptent mal la cohabitation avec les sociétés patronales. Dans le même temps leurs rapports avec les coopérateurs nîmois sont aussi fort tendus. Ils leur reprochent leur neutralité et la vivent comme un comportement de collaboration avec les économats patronaux. Le différend idéologique devient insurmontable et rend la rupture inévitable. Elle est effective le 1er décembre 1895 avec la création de la Bourse des sociétés ouvrières coopératives de consommation. Pourtant ce sont deux éléments particuliers qui ont mis le feu aux poudres. Il y a un désaccord profond des socialistes quant à l'organisation d'un magasin de gros par la fédération qui se pose en concurrent direct de leur propre syndicat commercial qui est déjà en place. Toutes les tentatives de rapprochement entre les deux structures échouent. En 1895, les coopératives socialistes soutiennent la création de la verrerie ouvrière d'Albi par des ouvriers verriers de Carmaux en grève. Or les autres coopératives se montrent particulièrement frileuses sur le sujet et refusent un soutien officiel. C'est le désaccord de trop. Quand il arrive à la tête de la fédération en février 1902, Charles Gide comprend que cette situation ne peut durer et qu'il est nécessaire de réunifier un mouvement en péril. Il y a danger parce que les deux fédérations se livrent une concurrence acharnée sur le terrain au détriment parfois de toute logique de gestion. Elles usent leurs forces dans cette lutte fratricide et laissent ainsi le champ libre à leurs concurrents naturels et particulièrement aux magasins succursalistes. La question du magasin de gros se pose avec de plus en plus d'acuité. Les deux fédérations ont besoin de rationaliser leur gestion et donc de centraliser leurs structures d'approvisionnement. Un autre aspect du problème est à prendre en compte. Il y a un nombre conséquent de sociétés coopératives (environ 2 000 sur 3 000 sociétés au total) qui ne sont affiliées à aucune des deux fédérations car elles refusent de se situer dans cette querelle. Mais le mouvement en sort affaibli alors qu'il a une marge importante de croissance.

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La nécessité d'une réunification commerciale est indéniable. Elle semble aussi possible parce que finalement les fractures idéologiques ne sont peut-être pas aussi incontournables qu'elles le paraissent. En effet, si le rapprochement avec la tendance socialiste guesdiste est impossible, Jaurès par contre, convaincu du caractère génétiquement socialiste de la coopération, voit dans la réunification la possibilité de ramener sur le bon chemin les coopératives neutralistes. D'autant qu'il considère que les thèses de Gide sont finalement assez proches des siennesl, ce qu'il affirme encore dans un article qu'il lui consacre en 1903 : « ...cet esprit d'ailleurs si libre, et dont on est parfois tenté de dire, malgré ses répugnances et ses défaillances, qu'il est un collectiviste sans le
vouloir2 ».

Enfin, il faut élargir les bases de travail de la coopération de consommation en se rapprochant notamment des coopératives ouvrières de production et des coopératives agricoles. Malheureusement, il y a loin de la coupe aux lèvres. Leurs intérêts sont contradictoires. Les unes produisent et désirent vendre au prix le plus élevé. Les autres cherchent à acquérir des marchandises au prix le plus faible. De plus les sociétaires des coopératives de production ne peuvent accepter de perdre leur autonomie et de passer sous la coupe des coopératives de consommation. La seule solution envisageable sera finalement de passer des accords commerciaux entre les deux parties en veillant à ce que chaque structure y gagne. Le fait que les coopératives de consommation puissent offrir des marchés importants, à des prix moyens acceptables et pour une durée relativement longue devrait permettre de telles alliances, mais en restant dans le cadre d'un contrat commercial. Néanmoins, la tentative de rapprochement avec les coopératives de production en 1902 est un échec. Au total en 1905, Charles Gide, président de la Fédération des coopératives de consommation, se trouve face à deux chantiers considérables. D'abord, il faut parvenir à une réunification du mouvement avec les coopératives socialistes, quitte à abandonner en chemin les irréductibles des deux camps. Ensuite, il est nécessaire de remodeler le mouvement, notamment en transformant des structures coopératives obsolètes datant du XIXO siècle en une coopération de consommation moderne basée sur le fonctionnement succursaliste.
Tout reste à faire mais les fondations sont posées.

1. Au congrès de la fédération de 1900, Jaurès est présent comme observateur de la Bourse. Dans une intervention, il fait remarquer à Gide leur proximité de pensée sur le problème de l'abolition du salariat. Il n'obtiendra pas d'acquiescement d'un Gide paralysé par la présence de ses pairs. 2. 1. Jaurès, « Économie sociale », La petite république socialiste, 24 février 1903.

Première partie:

Les pionniers

Les équitables pionniers de Rochdale

Ce texte publié dans « "Almanach des Bons Conseils» de 1886 coïncide avec "entrée en coopération de Charles Gide, fin 1885. II précisera par la suite qu'à ce moment «tout ce qu'il connaissait de la coopération se bornait à unf{ conférence qu'il avait donnée quatre ou cinq ans auparavant sur les Pionniers de Rochdale» . II s'agit d'une conférence que Charles Gide a prononcé en 1877. Malheureusement, celle-ci n'a pas été retrouvée. Osons "hypothèse que ce travail lui doit beaucoup.

Le 21 décembre 1844, voici par conséquent plus de quarante ans déjà, une foule compacte avait envahi une petite rue de la ville de Rochdale en Angleterre. Elle semblait attendre avec impatience l'ouverture d'un magasin dont les volets étaient encore, quoiqu'il fût six heures du soir, hermétiquement clos. La boutique cependant ne payait pas de mine, et elle était d'aussi misérable apparence que la rue même dans laquelle elle était située, la rue du Crapaud. Je dois dire, du reste, que cette foule ne semblait pas attirée simplement par la curiosité et qu'elle témoignait de dispositions peu bienveillantes. Les quolibets pleuvaient, et de temps à autre même quelques projectiles faisaient résonner comme un tambour les volets de la mystérieuse boutique. Voulez-vous, ami lecteur, que nous nous transportions de l'autre côté de la porte, et que nous regardions ce qui s'y passe? Cinq ou six ouvriers y sont rassemblés, et délibèrent. Ce sont des tisserands en flanelle, qui viennent de quitter leurs ateliers et ont encore leurs vêtements de travail. Pauvres et mal payés, ils ont eu l'idée, ne pouvant augmenter leurs revenus, de diminuer leurs dépenses; jusque-là ils achetaient les denrées dont ils avaient besoin, comme le font tous les ouvriers, chez de petits détaillants qui leur vendaient très cher des marchandises de mauvaise qualité. Ils avaient eu l'ingénieuse idée de s'associer pour acheter désormais par grandes quantités à la fois chez un marchand de gros et au prix de gros les denrées dont 1.
Charles Gide, L'école de Nîmes, Paris: PUF, 1947, p. 79.

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ils auraient besoin: ils auraient du même coup la marchandise plus fraîche et moins chère. C'était une très bonne idée. Mais ce n'est pas tout que d'avoir une idée: il fallait, pour la mettre à exécution, trouver de l'argent. Pour réaliser leur plan, nos ouvriers s'étaient taxés à une cotisation de six sous par semaine, et voici près d'un an déjà qu'ils rassemblaient ainsi péniblement, sou par sou, la première mise de fonds. Ils avaient fini par réunir 700 francs. Là-dessus ils en avaient consacré 250 à payer le premier terme de loyer de la boutique où nous les trouvons ce soir réunis, 90 francs à acheter une table, une balance, de la ficelle, quelques sacs et quelques caisses, et enfin le restant, c'est-à-dire 360 francs environ, à acheter quelques marchandises. Elles sont là étalées sur le comptoir: du beurre, de la farine, du gruau, quelques pains de sucre et du thé, ce qu'il faut en Angleterre pour le amer de Noël. L'approvisionnement n'était pas bien imposant: il avait été transporté tout entier par un des associés, Cooper, dans une brouette, en deux voyages. Nos associés avaient fait emegistrer leur société sous le titre un peu extraordinaire de: Équitables Pionniers de Rochdale. Ils avaient voulu se comparer par là à ces hormnes auxquels on donne le nom de pionniers, qui vont les premiers dans les déserts de l'Amérique ou de l'Australie défricher le sol, tracer des chemins, et qui sont cormne l'avant-garde de la civilisation. Eux aussi se proposaient d'ouvrir une route nouvelle et jusqu'alors inconnue. Vous pensez sans doute que c'était là de leur part beaucoup de prétention? Le public pensait de même; l'opinion publique est peu bienveillante d'ordinaire aux entreprises nouvelles; elle a étouffé bien des initiatives généreuses et glacé bien des courages par son indifférence ou son hostilité! Les uns tournaient en ridicule le nom qu'ils avaient choisi, et leur ambition qui cadrait si peu avec la modestie de leurs ressources. Les autres trouvaient fort ridicule que de pauvres ouvriers, dont plusieurs ne savaient pas même lire, eussent la prétention de créer quelque chose de nouveau. Les petits marchands, les détaillants étaient fort irrités de voir leurs pratiques essayer de se passer d'eux et même de leur faire concurrence. Nos ouvriers savaient cela, et s'ils l'avaient ignoré, la rumeur qu'ils entendaient monter de la rue le leur aurait assez appris. Aussi à ce moment solennel, qui marquait le début de leur entreprise, il leur sembla que le courage leur manquait tout à coup; assis sur leurs caisses dans la boutique obscure, irmnobiles et silencieux, ils n'osaient ouvrir. «N'ouvres-tu pas à la fin?» demanda l'un « Vas-y toi! » répondit l'autre. Alors celui qui était ainsi interpellé prit son courage à deux mains, il se leva et ouvrit la porte toute grande. Et voilà comment débuta l'association des Pionniers de Rochdale.

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II Vous êtes curieux, je pense, de savoir quelle fut la destinée de l'entreprise: si elle échoua ou si elle réussit. Franchissons donc les quarante années écoulées depuis la soirée à laquelle nous venons d'assister et voyons ce qu'est devenue l'humble boutique des Pionniers de Rochdale, en l'an de grâce 1886. Je vous mettrais bien au défi de la reconnaître: c'est un magnifique hôtel maintenant, avec salon de lecture, salles de concert, une bibliothèque qui renferme 30 000 volumes! Les Pionniers de Rochdale sont maintenant plus de Il 000 ; en dehors de la maison mère, ils ont dix-huit succursales réparties dans les diverses régions de l'Angleterre. Ils vendent toutes sortes de marchandises, tout ce qui peut-être consommé par la classe ouvrière, sous forme d'aliments ou de vêtements: ils font pour 7 000 000 d'affaires par an et là-dessus ils réalisent un bénéfice net de 1 300 000 ftancs ! Une somme de 30 000 ftancs environ est prélevée annuellement pour ces dépenses de l'ordre intellectuel, dont nous parlions tout à l'heure, livres, journaux, concerts; le reste est partagé entre les associés. Avaient-ils donc quelque secret, nos Pionniers, pour arriver à un résultat aussi merveilleux? Ils n'en avaient point d'autre que l'observation rigoureuse des deux règles suivantes, qu'ils trouvèrent tout seuls, - et tous ceux depuis qui, comme eux, ont su y rester fidèles ont obtenu, à peu de chose près, les mêmes succès. La première règle qu'ils posèrent fut de ne jamais vendre qu'au comptant et à prix fixe. L'achat à crédit est la ruine des ouvriers. Non seulement ils achètent sans compter, parce qu'ils achètent sans payer, et se trouvent ainsi avoir à la fin de l'année une grosse dette qui les écrase, mais encore ils achètent beaucoup plus cher, parce que les marchands sont bien obligés de retrouver l'intérêt de leur argent et surtout de se dédommager, sur le dos des clients qui les paient, de ceux qui ne les paient jamais. Un marchand nous disait qu'il pourrait parfaitement rabattre 20 p. 100 de ses prix et encore réaliser de jolis bénéfices, si seulement il pouvait être toujours payé comptant. Malheureusement l'ouvrier tient beaucoup à ce déplorable système, comme on tient à ses vices, et ce ne fut pas une petite affaire que de faire observer par les associés de Rochdale la règle de l'achat au comptant. Le caissier leur démontra que, si les marchandises lui étaient payées comptant, il pourrait lui-même les payer comptant aux magasins en gros où il s'approvisionnait, et les acheter par là dans de bien meilleures conditions. Il finit par les convaincre, et toutes les sociétés coopératives qui depuis n'ont pas eu le courage de suivre résolument la même voie ont, en général, abouti à la faillite. Cela se comprend du reste: un marchand peut à la rigueur obtenir le paiement de ses comptes en menaçant ou en poursuivant ses clients; mais il est bien difficile à une société de poursuivre ou de menacer des clients qui sont les membres même de l'association. La seconde règle fut de fzxer le prix des marchandises assez haut pour qu 'il laissât un bénéfice à la société. Bon nombre de pionniers pensaient, et vous auriez sans doute pensé comme eux, que puisque la société avait été fondée dans

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le dessein de diminuer les dépenses des ouvriers, le seul parti à prendre était de revendre les marchandises entre soi au même prix qu'on les avait achetées. Si on devait les revendre au même prix que les détaillants, alors à quoi servait-il de fonder cette association? Toutefois les plus avisés firent observer que les bénéfices que réaliserait la société devant tomber dans la caisse sociale et être partagés à la fin de l'année entre tous les associés, ceux-ci n'y perdraient rien. Que leur importait de dépenser six sous de plus par jour, s'ils devaient retrouver au bout de l'an pour leur part tous ces sous, sous la forme d'un billet de banque de 100 francs, dans la caisse de la société? Cela ne valait-il pas tout autant? Cela valait même beaucoup mieux. En effet, une diminution de prix ne sert pas autant qu'on le pense au consommateur; le plus ordinairement celui-ci en profite simplement pour accroître sa consommation journalière. Au contraire une économie qui se présente à la fin de l'année, comme une étrenne, sous la forme d'un petit rouleau de pièces d'or ou même d'un billet de banque, c'est une aubaine précieuse; c'est un capital que l'on peut déposer à la Caisse d'épargne ou mieux encore laisser dans la caisse de la société pour qu'elle y fasse boule de neige. Tout associé qui a dépensé dans le courant de l'année une somme de 1 000 francs, par exemple, en achats faits au magasin coopératif, touchera comme dividende, si le bénéfice distribué est de 15 à 20 %, une somme de 150 à 200 francs. L'épargne est une chose si difficile pour tous, et en particulier pour les pauvres! Or trouver une combinaison qui permette aux ouvriers d'épargner à leur insu, sans s'imposer aucune privation, en raison même au contraire de l'importance de leurs achats, en un mot créer l'épargne par la dépense, n'est-ce pas vraiment merveilleux? Voilà pourtant le secret qu'ont trouvé ces ouvriers ignorants, qui n'étaient point du tout des économistes. Ils ont donné à la classe ouvrière deux recettes sans prix: - le moyen de ne plus s'endetter, et par là d'échapper à la ruine; -le moyen de constituer une épargne, et par là d'arriver à l'aisance. Des millions d'hommes, dans tous les pays du monde, ont profité de la leçon et ont constitué aussi des associations coopératives de consommation sur le modèle de celle des Pionniers de Rochdale. On en compte plus de 2 000, comprenant un million de familles environ, et c'est encore bien peu de chose. En France, en particulier, elles sont encore fort rares. Mais le jour viendra où tout le monde, ouvrier, paysan, fonctionnaire, bourgeois, sera affilié à quelque société semblable. III Et les 28 fondateurs de l'œuvre, les premiers Pionniers, qui ont eu depuis tant d'imitateurs, que sont-ils devenus? Aucun n'est vivant; ils reposent dans le cimetière de Rochdale, mais s'ils sont morts «leurs œuvres les suivent », et d'ailleurs ils ne sont pas morts avant d'avoir vu le succès de leur œuvre, joie qui a été refusée à tant d'autres inventeurs. Leurs noms, inscrits seulement sur leurs tombes, ne sont pas demeurés dans la mémoire des hommes, et cependant ils auraient mérité de s'y graver autant et plus que ceux de tant de savants

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législateurs ou de conquérants fameux, qui ont rempli I'histoire de leurs noms et qui ont fait, somme toute, beaucoup moins pour le bien de I'humanité et pour le relèvement des pauvres. En effet, nos Pionniers ont révélé aux travailleurs la voie la plus sûre qu'ils puissent suivre pour trouver le bonheur ou du moins le bienêtre. Ce n'est pas avec des plaintes amères sur l'injustice des choses, - ce n'est pas avec l'intervention de l'État, quoiqu'il puisse faire quelque chose, - ce n'est pas même avec l'assistance des riches, quoiqu'ils puissent faire beaucoup plus qu'ils ne font, - c'est par leurs propres efforts seulement que les ouvriers pourront y réussir. Ceux-là verront la terre promise qui se seront mis résolument en marche pour l'atteindre et qui n'auront pas craint de traverser le désert pour y arriver. Quoi qu'on fasse, le salut ne viendra aux ouvriers que des ouvriers. C'est là la leçon que les Pionniers de Rochdale nous ont donnée: espérons qu'elle ne sera pas perdue.

Charles Fourier, œuvres choisies (Préface)

L'œuvre de Fourier accompagne toute la carrière coopérative de Charles Gide. C'est d'abord la conférence sur 'rs prophéties de Fourier en 1886, dans laquelle il s'attache à en faire un pionnier de la coopération. C'est ensuite en 1890, Fourier: Œuvres choisies, ouvrage édité chez Guillaumin. Il s'agit d'une sélection d'écrits de Fourier. Mais l'abord difficile et déroutant de ces textes conduit Charles Gide à bâtir cette introduction afin d'éclairer le lecteur en décryptant l'auteur. Cette publication a rendu de nouveau accessibles des textes qui ne J'étaient pratiq~ement plus. Elle sera par la suite beaucoup ~tilisée et traduite notamment en anglais et en italien. A la fin de sa vie, Gide rééditera cet ouvrage, retravaillant son introduction et l'augmentant d'un avant-propos. C'est cette version qui est proposée ici. Entre-temps, il a également publiéen 1924: Fourier, précurseur de la coopération à partir de cours donnés au Collège de France en 1922-1923 et d'abord diffusés sous la forme de 7 petites brochures.

Stuart Mill a dit dans ses Principes que «de toutes les formes du socialisme celle qui est la plus habilement combinée et avec la prévision la mieux entendue de toutes les objections c'est le fouriérisme ». Et plus près de nous, Jaurès disait: « Fourier était un homme d'un admirable génie. Lui seul avait la force de concevoir la possibilité d'un ordre nouveau. » La première édition avait paru sous le titre Œuvres choisies, celle-ci Pages choisies: titre qui m'a paru plus exact parce que, comme nous
I. Cette conférence est reproduite dans le volume 1 de l'édition des œuvres de Charles Gide, présenté par Marc Pénin, L'Harmattan 1999, pp331-356. 2. En 2001, on peut trouver sur Internet une sélection de textes de Fourier en anglais qui est introduite ainsi: «Because Fourier's writings are lengthy and repetitious we are indeed fortunate that the French economist Charles Gide produced a one-volume edition of selections from Fourier's works, a volume which was then translated into english by Julia Franklin, and published as Selections from the Works of Fourier. » (Steven Kreis, WWW.Histo/).Guide) 3. Cette réédition s'appelle: Fourier: Pages choisies, chez Recueil Sirey, 1932.

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l'expliquerons dans l'introduction, ce volume est composé de morceaux détachés, parfois de phrases isolées. Il n'y a rien de changé dans cette réédition en ce qui concerne les textes de Fourier: il y a seulement quelques modifications dans le texte de mon introduction, car après trente ans écoulés une certaine remise au point était nécessaire. En outre, dans l'intervalle des deux éditions, j'ai publié un petit livre, Fourier précurseur de la coopération, où se trouvent quelques pages empruntées à l'introduction: j'ai dû les supprimer dans cette réédition. Encore ai-je laissé subsister çà et là quelques phrases qu'il ne m'a pas paru utile de récrire en termes différents. Si donc quelque lecteur nous fait l'honneur de lire ces deux petits livres, nous nous excusons des quelques redites qu'il y trouvera. Je ne voudrais pas que le fait d'avoir publié deux livres sympathiques sur Fourier donnât à croire que je suis tout acquis à sa doctrine. Au contraire, elle me répugne à bien des égards, par son matérialisme, son mécanisme, son immoralisme, mais je n'ai pu m'intéresser depuis si longtemps au mouvement coopératif sans sympathiser avec celui qui en a été non pas seulement le
précurseur mais le réalisateur

- du

moins sur le papier

- et

même qui l'a dépassé,

car les innombrables formes d'associations coopératives existantes ne sont que des fragments de l'Association intégrale de Fourier. Cependant si la coopération
est fille de Fourier corporellement, elle a aussi une âme

- mais

qu'elle

n'a pas

reçue de lui.

INTRODUCTION Peut-être plus d'un lecteur sera-t-il scandalisé de voir le nom de Fourier dans cette collection des économistes à côté des noms d'Adam Smithl, de J.B. Sal, de Ricardo3: mais aucun certes ne sera plus surpris que ne l'eût été Fourier lui-même s'il avait pu se voir dans cette compagnie. Il professait en effet pour tous les économistes (que du reste il ne paraît pas avoir lus, sauf J.-B. Say) et pour l'Économie politique elle-même, un souverain mépris et il classait cette science à côté de la Métaphysique, de la Morale et de la Politique sous la rubrique des «quatre sciences incertaines », épithète qui n'est pas tout à fait imméritée mais qui n'a d'ailleurs rien de bien déshonorant. Tout le monde connaît Fourier de nom, personne n'a lu ses livres: il en résulte qu'il appartient, il y était déjà entré de son vivant, au monde de la légende. Les albums de caricature de Cham qui le représentaient avec une queue
1. [Adam Smith (1723-1790), philosophe et économiste écossais, publie en 1776 Recherches sur la nature et les causes de la richesse 2. [Jean-Baptiste Say (1767-1832), économiste politique qui aura un grand retentissement et dans qui sera combattue par Ricardo.] fondateur de l'école des nations.] classique anglaise, il

et industriel français, il publie en 1803 un Traité d'économie lequel il affirme que l'utilité est la source de la valeur, thèse

3.
l'école

[David Ricardo

(1772-1823),

financier

et économiste

anglais,

il fut l'un des principaux de la science

représentants

de

classique anglaise et exerça en 1817 Des principes de l'économie

une influence profonde politique et de l'impôt.]

sur l'évolution

économique.

Il publie

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munie d'un œil à l'extrémité, les quelques mots de son vocabulaire dont les désinences bizarres sont restées gravées dans les mémoires. Le «phalanstère », la «papillonne », la « cabaliste », «l'attraction passionnelle », - voilà à peu près tout ce que le public a retenu de l'œuvre de Fourier. On peut le résumer en deux mots: c'était un socialiste de la pire espèce, c'est-à-dire de l'espèce communiste, et un fou. Et j'ajoute que ceux qui par hasard auraient le courage de remonter jusqu'aux livres de Fourier lui-même, seraient plutôt confirmés dans cette opinion peu flatteuse, du moins s'ils consultaient les éditions originales et s'ils s'en tenaient à un premier examen. En effet l'aspect de ces volumes énormes, sans table de matières, sans pagination qui se suive, cette absence voulue de tout plan (ce qu'il appelait fièrement «l'ordre dispersé» et qu'il serait mieux de nommer l'ordre incohérent), ces têtes de chapitre ou d'alinéas qui portent la rubrique de « pivot direct» ou « pivot inversé », de « cislégomène », « d'intermède », et, tout à la fin, «d'introduction », ces pages au beau milieu desquelles la justification change tout à coup sans qu'on sache pourquoi et sur lesquelles il semble que le typographe ait vidé pêle-mêle tous les caractères de son casier, ces X et ces Y qui semblent danser une véritable sarabande, tantôt droites, tantôt couchées, tantôt la tête en bas, - tout cela donne l'impression de quelque grimoire de nécromancien composé dans des temps très fabuleux. Il n'était donc pas inutile de donner au public une édition abrégée et, pour ainsi dire, civilisée (s'il m'est permis d'employer une expression, qui eût été aussi désagréable à notre auteur!) des œuvres de Fourier. Ou nous nous trompons fort, ou ceux qui le liront y trouveront un Fourier très différent de celui qu'ils s'étaient représenté. S'ils y trouvent un socialiste - et encore ce qualificatif, comme nous le verrons, est-il bien discutable - ils apprendront du moins que nul ne fut plus libéral que ce socialiste-là et que ses doctrines diffèrent tata orbe de celles de l'école communiste. S'ils y trouvent aussi des marques de folie - et nous ne voudrions pas non plus dissimuler ce caractère, ce serait le défigurer -, ils pourront du moins s'assurer que ce fut une folie aimable, côtoyant
à chaque instant la sagesse, abondante en observations fines et ingénieuses

- et

surtout en prévisions d'une sûreté quasi miraculeuse. Nul livre, depuis celui des Sybilles, n'a renfermé plus d'oracles, mais ceux-ci se vérifient de jour en jour mieux que ceux de Delphes. Le siècle déjà écoulé en a vu réaliser un grand nombre et il en restera encore pour les siècles à venir. Si nous avions accompagné cette réédition de commentaires, c'est presque à chaque page que nous aurions eu à les signaler, non pas seulement dans le domaine économique mais dans celui de I'hygiène, du confort, des sports - mais mieux vaut laisser au lecteur le plaisir de faire lui-même ces vérifications.

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I

Charles Fourierl naquit à Besançon le 7 avril 1772 : il mourut à Paris le 7 octobre 1837. Toute sa biographie pourrait tenir à la rigueur dans ces deux lignes, elle ne fut illustrée en effet par aucun événement mémorable. Fourier ne fit pas de conjurations et ne fut pas guillotiné comme Babeuf; - il ne suivit pas le conseil de Saint-Simon3: «mener, pendant tout le cours de la vigueur de l'âge, la vie la plus originale et la plus active possible» et n'eut pas les moyens de vivre en grand seigneur; - il n'eut pas la réputation d'un grand philanthrope comme Owen4 et ne donna pas, comme lui, audience à des princes et à des empereurs; - il n'alla pas en Amérique fonder une république d'Icarie comme Cabet5 ; - il n'éblouit pas ses contemporains, comme Lassalle6, par une vie aventureuse et une fin romanesque; - il ne fut pas, comme Karl Marx 7, fondateur de l'Internationale rouge; - non, il mena la vie la plus prosaïque qui se puisse imaginer: celle d'un commis voyageur. Tour à tour courtier ou commis dans des magasins d'étoffes à Marseille, à Rouen, le plus souvent à Lyon et, dans les dix dernières années de sa vie, à Paris, il se qualifie lui-même de «sergent de boutique» et se plaint de n'avoir pas eu les loisirs d'étudiel. Et quand on pense
1. Dans son premier ouvrage Les Quatre Mouvements, Fourier a signé son nom avec deux r, mais dans tous ses autres écrits il a adopté l'orthographe connue.
2. [Gracchus Babeuf (1760-1797), révolutionnaire foncier de l'Ancien Régime et de la nécessité d'une diffuser ses idées. En 1796, il forme la « conjuration et socialiste français, convaincu de l'injustice du systéme collectivisation des terres, il profite de la Révolution pour des Égaux» qui lui vaut d'être arrêté puis exécuté.]

3. [Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, (1760-1825), condamne une société où le pouvoir appartient aux oisifs. En 1819, dans d'utilité sociale qu'aux producteurs mettant sur un pied d'égalité annonce alors qu'il n'y aura de société heureuse que de société pour le bien de tous: c'est l'association universelle.] 4. [Robert Owen (1771-1858), réformateur anglais. Ouvrier

philosophe et économiste français, il le texte de La parabole, il ne reconnaît Il et

scientifiques maîtres d'ateliers et travailleurs. où chacun sera employé selon ses capacités

autodidacte

à ses débuts,

il obtient

la direction

d'une manufacture textile dont il transforme l'organisation selon des principes qui seront ensuite développés par les coopératives de production et de consommation. Il résume ses théories sociales dans New view on society (1813-1816) et s'efforce de créer des communautés idéales.] 5. [Étienne Cabet (1788-1856), publiciste français, partisan du socialisme associationniste. Contraint Voyage de en

s'exiler en Angleterre en 1834, il est fort impressionné par les idées d'Owen. Il publie en 1842 son Icarie et tente de réaliser son utopie en fondant aux États-Unis une communauté.] 6. [Ferdinand forge l'expression 7. Lassalle (1825-1864), philosophe « loi d'airain des salaires ».] homme politique, et économiste allemand, il prône l'association

productive

et

[Karl Marx (1818-1883),

philosophe,

sociologue il publie

et économiste un nombre

allemand.

Exilé à partir d'ouvrages et

de 1843 en France puis en Belgique puis en Angleterre, notamment débute en 1867 la publication du Capital.]

considérable

8. « Dieu a voulu... que la Théorie du Mouvement universel échût en partage à un homme illitéré (sic). C'est un sergent de boutique qui va conduire ces bibliothèques politiques et morales, fiuit honteux des charlataneries antiques et modernes. Eh ! ce n'est pas la première fois que Dieu se sert de l'humble pour abaisser le superbe et qu'il fait choix de l'homme le plus obscur pour apporter au monde le plus important message. » Quatre Mouvements, p. 151 ; « Entre-temps, il est bon de rappeler que depuis l'an 1799 où je trouvai le germe du calcul de l'Attraction, j'ai toujours été absorbé par mes occupations mercantiles et pouvant à peine donner quelques instants aux problèmes passionnels dont souvent un seul exige des recherches soutenues pendant plusieurs

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