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Communication organisationnelle, management et numérique

De
454 pages
Le phénomène numérique toujours renouvelé ne se laisse pas saisir facilement. Ces contributions mettent en évidence les transformations organisationnelles et les nouveaux modèles managériaux. Ces transformations sont surdéterminées par les critères néo-libéraux de performativité et les manières dont les technologies numériques sont mises au service du capitalisme mondial.
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Communication
organisationnelle,
management
et numérique
Sous la direction de
Les technologies numériques, dans leurs multiples actualisations
comme dans leur perpétuelle émergence, bouleversent les Sylvie P. ALEMANNO
modalités antérieures d’organisation, les process de production et
plus généralement de travail, des relations aux temporalités, aux
territoires, aux objets.
D’une manière générale, le couplage technogenèse/sociogenèse
s’actualise de façon encore ouverte et les réseaux et leurs milieux
associés appellent des analyses et des approches critiques
renouvelées, de même les collectifs de pratiques génèrent de
nouveaux modes d’existence au travail. Mais le phénomène numérique
toujours renouvelé, et à ce titre particulièrement intéressant à
observer et à conceptualiser, ne se laisse pas saisir aussi facilement.
Les contributions de cet ouvrage mettent en évidence les
transformations organisationnelles et les nouveaux modèles
managériaux qui se font dans de multiples directions. Ces
transformations sont surdéterminées par les critères néo-libéraux
de performativité et les manières dont les technologies numériques
sont mises au service du capitalisme mondial.
Sylvie P. ALEMANNO est maître de conférences en Sciences de l’information
et de la communication - HDR et chercheur au Laboratoire I3M à l’université
de Nice, directrice du Département de l’information et de la communication
et directrice des Master 1 et 2 « Communication, Culture, Organisation et
stratégies d’image et Internet ». Également psychosociologue, consultant
pour des organisations internationales. Ses recherches en relation avec
son expertise de terrain portent sur le management de la crise interne
relative aux crises et risques contextuels, l’interculturel, les stratégies
managériales, la souffrance au travail et les dysfonctionnements de la
communication dans le contexte du numérique, notamment dans le milieu
médical.
ISBN : 978-2-343-05210-6
45 € Communication et civilisation
Communication
organisationnelle,
management et numérique
Communication organisationnelle
Sous la direction
de Sylvie P. ALEMANNO
management et numérique



















Communication organisationnelle,
management et numérique
























Communication et Civilisation
Collection dirigée par Nicolas Pélissier

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s’est
donné un double objectif. D’une part, promouvoir des recherches originales
menées sur l’information et la communication en France, en publiant
notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à
connaître une diffusion plus large. D’autre part, valoriser les études portant
sur l’internationalisation de la communication et ses interactions avec les
cultures locales.
Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la
plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline des sciences qui les
étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie, aux technosciences, à la
philosophie ou à l’histoire, il s’agit de révéler la très grande diversité de
l’approche communicationnelle des phénomènes humains.
Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent être
envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.

Dernières parutions

Linda IDJÉRAOUI-RAVEZ et Nicolas PÉLISSIER (dir.), Quand les traces
communiquent… Culture, patrimoine, médiatisation de la mémoire, 2014.
Bernard IDELSON, Vies de journalistes. Sociobiographies, 2014.
Michael B. PALMER, Naissance du journalisme comme industrie. Des petits
journaux aux grandes agences, 2014.
Sous la direction de Jacques BONNET, Rosette BONNET et Daniel
RAICHVARG, Communication et intelligence du social, Tomes 1 et 2, 2014.
Sous la direction de Florence LE CAM et Denis RUELLAN, Changements et
performances du journalisme, 2013.
Sous la direction de Marc MARTI et Nicolas PÉLISSIER, Tension narrative
et storytelling, 2013.
Coordonné par Alexandre COUTANT & Thomas STENGER, Identités
numériques, 2013.
Sous la direction de
Sylvie P. Alemanno
































Communication organisationnelle,
management et numérique






























































































































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05210-6
EAN : 9782343052106

Sommaire
Introduction
Complexité et mutations de la communication organisationnelle, du
management du numérique et du management numérique
Sylvie P. Alemanno................................................................................................................................................................11
Prolégomènes
Transformations des communications organisationnelles en contextes
numériques. Quel contexte global d’émergence, quelles caractéristiques
et tendances, pour quelles perspectives de recherches ?
Christian Le Moënne .......................................................................................................................................................... 21

Partie I
Des enjeux de la communication traversés par le numérique
L’acteur en organisation : un sujet social engagé et rationalisant en
quête de sens ? Expliciter présupposés et points de vue
Françoise Bernard ...................................................................................................................................................................45
Le capitalisme affectif : enjeux des pratiques de communication des
organisations
Fabienne Martin-Juchat ...................................................59
L’organisation apprenante à l’heure de la culture numérique
Michel Durampart ..................................................................69

Partie II
Nouveaux modèles managériaux à l’ère du numérique
Pour introduire. La décision à l’épreuve de la communication. Vers une
intelligence collective ?
Arlette Bouzon ............................................................................................................................................................................81
7

Bizprojet : une innovation technologique d’aide à la décision
pour les patrons
Sophie Arvanitakis ................................................................................................................................................................91
Les réseaux sociaux de femmes dans les entreprises : une nouvelle façon
de percevoir le management organisationnel
Audrey De Céglie .............................................................101
Les TICE au travers du C2i2e : une visée managériale englobante
Dominique Bessières ....................................................111
L’impact de la visualisation de l’information sur le processus
de prise de décision dans un contexte organisationnel
Marina Palakartcheva ....................................................................................................................................................123
La communication engageante des fournisseurs d’énergie en jeu
dans la relation-client digitalisée
Claire Burlat ..............................................................................137

Partie III
Collectifs de pratiques et relations numériques
Pour introduire. Régimes de coopération dans les comportements
collectifs médiatisés
Manuel Zacklad .....................................................................................................................................................................153
La conception d’un espace de coworking à l’Université :
l’ouverture à de nouveaux modes de relations
Claudie Meyer, Ingrid Fasshauer, Christian Bourret .............................................................169
Le rôle de communicologue : la co-construction d’un public
autour des nouvelles pratiques de veille
Tatiana Domingues Aguiar, Manuel Zacklad .................................................................................181
L’importance de la co-conception dans les processus d’innovation
ordinaire : le cas du projet Écofamilies
Franck Debos ............................................................................................................................................................................193
Manager la communauté des réseaux sociaux ?
Gaëlle Baudry, Laurent Morillon ................................................................................................................... 205
Management des vols et TIC : nouvelles articulations
des temporalités et actions
Marie Bénéjean ..................................................................................................................................................................... 215
Fil tendu sur du liquide : plate-forme numérique, portage salarial
et besoin de care
................................................. 229 Géraldine Guérillot, Isabela Paes et Jean-Luc Moriceau

8

Partie IV
Narrations managériales au pays du numérique
Pour introduire. La Responsabilité Sociale des Universités : outil de
management ou de développement de l’Université ? Le cadre particulier
des politiques de ressources humaines
Catherine Loneux ............................................................................................................................................................... 243
La communication événementielle des think tanks patronaux
sur le miroir de twitter
Lucile Desmoulins ............................................................ 251
Les machines à (d)écrire l’organisation : la communication disciplinée
Isabelle Bazet .......................................................................... 263
Performativité des modèles managériaux dans les environnements
numériques : discours technologiques en santé
Zoubir Belhouchet, Kamel Boukerzaza ................................................................................................. 275
Évangéliser une culture numérique : une injonction communicationnelle
entre discours, récit et performativité
Amaia Errecart ....................................................................................................................................................................... 287
Une U.T.O.P.I.E communicationnelle des organisations fondée
sur la transparence et la participation
Bruno Asdourian ................................................................. 299
Regards croisés sur les dispositifs et les récits : le cas d’une communauté
virtuelle de pratique émergente
Julie Boéri .................................................................................................................................................................................... 309
Tracer l’activité de travail par des systèmes automatiques d’alarmes :
mise en tension des discours managériaux
Karolina Swiderek ............................................................ 321

Partie V
Transformations organisationnelles sur la voie du numérique
Pour introduire. L’acteur adhocratique. L’avatar numérique
du salarié flexible
Gino Gramaccia ................................................................................................................................................................... 333
Usage intensif des TIC et risques psychosociaux chez des cadres
Nadège Soubiale, Valérie Carayol, Cindy Felio,
Feirouz Boudokhane-Lima .................................... 339
Vidéosurveillance ou surveillance par la donnée, faut-il choisir ?
Bruno Girard ............................................................................ 351
9

Vers une approche communicationnelle des risques psychosociaux
imputés aux TIC
Mikaël Gléonnec ................................................................................................................................................................. 363
Le numérique pour tromper l’ennui au travail : usages affectifs des TIC
par les jeunes adultes
Fabienne Martin-Juchat, Julien Pierre ..................................................................................................... 375
Communicants internes en contexte de multi-activité : habiletés
pratiques et effets identitaires
Olivia Foli, Gérald Gaglio ...................................................................................................................................... 387
Dispositifs numériques mobiles et restructuration des espaces-temps
professionnels
Olivier Sarrouy, Marcela Patrascu, Catherine Loneux ....................................................... 399
Le management de proximité entre écritures autorisées
et initiatives locales
Philippe Marrast, Anne Mayère ........................................................................................................................407
Synthèse
Éclairages conceptuels et pratiques de la communication
organisationnelle, du management numérique et du numérique
Sylvie P. Alemanno, Gino Gramaccia ..................................................................................................... 419
Témoignages
Les mutations professionnelles à l’heure du numérique
Valérie Lépine ........................................................................................................................................................................ 427

Liste des contributeurs ................................................. 437
10

Introduction
Complexité et mutations de la
communication organisationnelle, du
management du numérique et du
management numérique
Sylvie P. ALEMANNO
Laboratoire I3M (Informations, Milieux, Médias, Médiation)
université de Nice Sophia Antipolis
Les constats et les recherches sur les informations et communications
organisationnelles se sont, depuis une vingtaine d’années, nourries des
débats et des observations concernant le déploiement des technologies
numériques. Mais le phénomène numérique toujours renouvelé, et à ce titre
aussi particulièrement intéressant à observer et à conceptualiser, ne se laisse
pas saisir aussi facilement. Pourtant les technologies numériques, dans leurs
multiples actualisations comme dans leur perpétuelle émergence,
bouleversent les modalités antérieures d’organisation, les procès de production et
plus généralement de travail, des relations aux temporalités, aux territoires,
aux objets. Elles affectent les frontières (si le terme est encore approprié)
entre sphères publique, privée, professionnelle, les formes sociales et les
imaginaires et symboliques organisationnelles. « Le "plissement numérique"
du monde est en cours et ce processus affecte les socles anthropologiques de
1
nos sociétés » annonce M. Carmès et J.M. Noyer (2013) . C’est un parcours
transverse qu’opère le numérique dans les formes variées que prend la
gestion des data et les nouvelles économies politique des savoirs qui
s’étendent à l’organisation, à son management et aux modes d’existences au
travail.

1 Carmes M., Noyer J.M. (dir), 2013, Les débats du numérique, Eds Presses des Mines.
11

Qu’en est-il, dans ce contexte, du management organisationnel et de ses
relations avec les pratiques et dispositifs socio-techniques
d’informationcommunication, avec les nouveaux collectifs à présent traversés et travaillés
par les réseaux et leur protocoles, les interfaces, les terminaux nomades, les
applications logicielles, les bases de données, les algorithmes, et leurs
formes de groupes projets, forums, réseaux sociaux d’entreprises, etc. ?
Comment ne pas penser le management au regard de narrations
organisationnelles qui se démultiplient et intègrent plus que des discours et
2des échanges linguistiques (novlangue ) témoignant du fantasme managérial
de maîtrise des évolutions techniques alors même que ces dernières imposent
leur accélérations non contrôlées ? Les communications qui se font et se
défont, et recomposent la conception d’un collectif marqué par les tensions
3du couplage sociotechnique où circulent affects et désirs, raison techniciste
et innovatrice n’ouvrent-elles pas sur de nouveaux modes managériaux ?
L’explosion des communications organisationnelles n’est-elle pas le
symptôme d’une profonde crise du management, et des conceptions
antérieures des formes organisationnelles, des frontières des entreprises, des
logiques d’efficacité et d’évaluation
En effet, le déploiement des nouvelles technologies numériques modifie
l’ensemble du procès de travail et de ses milieux. Le management
organisationnel, entré en crise depuis un certain nombre de décennies,
s’efforce de maîtriser la gestion des nouveaux collectifs à présent traversés
et travaillés par de nouveaux actants que sont les réseaux et leur protocoles,
les interfaces plus ou moins nomades, les applications logicielles, les bases
de données, les algorithmes, etc. Les organisations et les collectifs de
production, en contexte numérique généralisé, prennent des formes variées :
groupes projets, forums, réseaux sociaux d’entreprises, etc. Les enjeux
organisationnels du numérique démultiplient à la fois les problèmes et les
hypothèses de solutions nouvelles, du renforcement de la capacité de travail
en groupes sous la forme d’équipes pluridisciplinaires éloignées
géographiquement, à celui des apprentissages organisationnels face à l’accélération
des innovations, en passant par une prise en compte obligée de la complexité
croissante des environnements… De tels dispositifs organisationnels peuvent
être apparentés à des espaces de représentations partagés tels que les avait
dépeints Goffman. Ces dispositifs organisationnels seraient perpétuellement
remodelés par les interprétations des acteurs en situation et prendraient ainsi
forme à travers leurs pratiques professionnelles. Le numérique contribue
actuellement à réorganiser le travail et les communications qu’il équipe. Ces
dispositifs interviennent dans les processus de collaboration, coopération et
plus généralement de contrôle et de surveillances accrus des activités. Ils les

2 Watson Donald, 2003, How Clichés, Weasel Words and Management-speak Are Strangling
Public Language.
3 Akrich Madeleine, 1989, La construction d'un système socio-technique. Esquisse pour une
anthropologie des techniques - Anthropologie et sociétés, vol. 13, n° 2, pp. 31-54.
12

encadrent et règlementent et sont sans doute porteurs de nouvelles formes
sociales et de nouveaux rapports au travail.
L’hyperconnectivité rendue possible par l’extrême distribution des objets
et machines numériques recompose les sphères professionnelle et privée, et
modifie les temps de travail, révélant d’autres formes de tensions et de
relations au pouvoir. Ainsi, ces mouvements de déterritorialisation et de
reterritorialisation accentués par le numérique nous amènent à penser les
processus et formes organisationnels comme des systèmes instables,
perpétuellement recomposés et éphémères, aux relations internes et aux
frontières engagées dans des économies politiques de la mémoire et de
l’information qui tendent à être massivement dominées par la saturation en
cours des marchés.
La circulation des flux d’informations (dans le sens le plus extensif)
prend elle aussi des formes nouvelles et les anciens territoires et espaces
organisationnels se différencient et entrent dans des rapports parfois
complexes. Le basculement vers des logiques de synchronisation oblige à
aborder la notion de territoires en fonction des possibilités de fluidité des
flux logistiques et de coordination selon des normes, des codages et des
codifications qui constituent un élément de plus en plus prégnant des
pratiques concurrentielles.
Cette recomposition du monde engage les pratiques
d’informationcommunication dans des logiques qui interrogent les théories et les
conceptualisations mises en œuvre par les chercheurs et les praticiens. Elle
s’articule au développement des stratégies de communications institutionnelles
qui visent à délimiter symboliquement des entreprises qui se dissolvent dans
les logiques de flux et dans la déterritorialisation par les processus
d’externalisation, d’impartition et de sous-traitances. Or les phénomènes
d’information-communication organisationnels sont évidemment dépendants
des directions stratégiques ou opérationnelles des firmes et des diverses
autres organisations et de leurs politiques de gestion de l’information et des
connaissances dans un environnement numérique en pleine émergence et en
perpétuelle mutation. Dans ce contexte, la mutation conceptuelle du
management organisationnel est parfois négligée au profit de considérations
plus technicistes.
Les politiques et pratiques managériales, leur cortège de théories
s’évertuent à fabriquer (manufactering) des dispositifs qui affectent les
modes d’activité, les modes d’existence au travail, les rapports de force et de
domination entre les êtres, les êtres et les choses. Ceux que l’on nomme
agents ou acteurs pour entourer et circonscrire le nom de salarié ou celui de
4travailleur, sont pris dans ce que F. Lordon qualifie « d’epithumé
néolibérale » et d’avènement des sociétés performatives.

4 Lordon Frédéric, 2010, Capitalisme, désir et servitude, Ed. La fabrique.
13

Les échanges et débats du groupe Org&Co – groupe d’études en
recherches en communication des organisations labellisé par la Société
Française des Sciences de l’Information et de la Communication (SFSIC) –
ont contribué, ces dernières années, à mettre en lumière et à discuter des
recherches, travaux, notions et concepts du domaine des communications
organisationnelles, notamment lors de colloques et journées d’étude. Les
textes coordonnés dans cet ouvrage explorent cette question des
transformations organisationnelles et les nouveaux paradigmes communicationnels
émergents, proposent des thèmes qui se croisent et se recoupent pour ouvrir
un débat fondamental sur l’état des recherches et des conceptualisations, sur
l’ensemble de ces questions et les mettre en perspective avec le
développement mondial des dispositifs numériques. En les mettant
également en relation avec la mise en œuvre, à des niveaux inconnus jusqu’à
ce jour, de dispositifs de surveillance et de contrôle, de traçage et de
profilage des populations et des logiques d’actions individuelles et
collectives. Il s’agit au fond de revenir sur une question majeure qui a
alimenté les débats théoriques sur les communications d’entreprise : s’agit-il
de l’extension de modèles d’action et de catégorisations issus du marketing,
ou des relations publiques, ou plutôt de la généralisation des textes et des
narrations, ou encore du développement des normes techniques et de
pilotage par les instruments (injonctions et prescriptions) de l’État ?
Les contributions mettent en évidence les transformations
organisationnelles et nouveaux modèles managériaux. La transformation
organisationnelle se fait dans de multiples directions. Elle est surdéterminée
par les critères de performativité néo-libéraux et les manières dont les
technologies numériques sont mises au service du capitalisme mondial.
Toutes formes d’organisations, entreprises du commerce, de l’industrie, des
services, les grandes institutions de la santé, de l’éducation, les collectivités,
l’armée en sont modifiées. Les modèles coopératifs déployés par le
management en général comme horizon enchanté, le sont sur le fond d’une
arène conflictuelle marquée du sceau de la pacification. La question des
rationalités économiques est surplombée par la performativité des
procédures et de l’algorithmie financière qui opèrent dans des temps courts
flirtant avec la nanoseconde ; et les monnaies numériques qui se déploient
peu à peu dans le cadre de l’hyper consumérisme, pourraient bien servir au
développement de monnaies locales et entrepreneuriales associées à des
services. De ce point de vue, l’obsession innovatrice (la compulsion qui la
porte) doit être interrogée à partir de l’émergence d’économies politiques
alternatives. Dans ce contexte, les approches qui prennent en compte au
cœur même des organisations les dimensions polycentriques des
gouvernances, nous semblent mériter une attention toute particulière.
La reconfiguration des espaces-temps organisationnels constitue une
mutation notable. Le basculement vers des logiques de flux ainsi que les
reconfigurations des espaces professionnels et une anthropologie de la
vitesse doivent être analysés dans leurs origines, effets, perspectives, en
14

relation avec les processus de reterritorialisation et de recomposition
(couplage technogenèse/sociogenèse). L’extension des nécessités
stratégiques associées aux logiques de flux, est redoublée par la question de
l’accélération des temporalités, de la variation des rapports de vitesse et de
lenteur au cœur du procès de travail, variation surdéterminée par les
contraintes de performativité.
L’hyperconnectivité professionnelle et privée est donc au cœur du jeu des
forces, et les analyses qui ne prennent pas en compte les enchevêtrements
des territoires montrent très vite leurs limites. Les études qui visent les
pragmatiques communicationnelles doivent affronter les devenirs et les
transformations attachées aux divers régimes sémiotiques, au niveau
d’échelle près. Les régimes de connectivité entre activité professionnelle et
activité privée sont au cœur de la négociation et définition des frontières.
Ces régimes sont encore le symptôme d’un désir d’extension de la zone de
juridiction entrepreneuriale et les analyses organisationnelles doivent
prendre en compte les enchevêtrements des territoires.
Les intranets sont devenus le lieu central et zone frontière où se jouent le
retour du politique, les questions de politique documentaire et des interfaces
comme lieux où s’expriment les nécessaires boucles de récursivité et la
possibilité de réflexivités plus ou moins riches. Tout cela va de pair avec
l’émergence de nouvelles temporalités, de nouveaux rapports de vitesse et de
lenteur au cœur des pragmatiques socio-cognitives, des routines
intellectuelles et/ou physiques (processus de synchronisation et processus de
diachronisation subissant là aussi des transformations relativement
importantes). Les TIC ont transformé, d’une manière générale, notre rapport
à l’espace et au temps en abolissant les distances géographiques et en
réduisant les délais temporels ; se pose la question des nouvelles formes de
mobilité au cœur des organisations et des bouleversements managériaux
engendrés. Les notions de pouvoir hiérarchique, de contrôle, de
subordination s’accordent difficilement de ces mutations spatio-temporelles.
Les réseaux sociaux d’entreprise avançent masqués, mais à grands pas,
vers des utilisations et exploitations des données par eux produites, dédiées à
la production de boîtes noires (indicateurs, cartographies des flux
sémantiques...). Ils permettent à des réseaux complexes de s’utiliser comme
instance de leurs propres opérations et comme gouvernance sémiotique
améliorée. D’une manière générale, le couplage technogenèse/sociogenèse
s’actualise de façon encore ouverte et les réseaux et leurs milieux associés
appellent des analyses et des approches critiques renouvelées.
Les collectifs de pratiques génèrent de nouveaux modes d’existence au
travail. La question des collectifs et la question des modes d’organisations
supposent d’être pensées comme processus de différenciation qui fait
cohabiter le plus archaïque et le plus novateur selon les intérêts et les
finalités des forces économiques et politiques dominantes. Les problèmes
posés par l’emballement des dynamiques et des addictions associées sont
15

difficiles et le management tente de produire les conditions de la
métastabilité des collectifs entre épithumé néo-libérale et procédures
disciplinaires les plus violentes, entre systèmes a-centrés et systèmes centrés,
entre modes de surveillance et de sous-veillance plus ou moins sophistiqués
mais de plus en plus immanents aux dispositifs de production en général et
aux dispositifs de production des subjectivités en particulier. Les notions de
souffrance au travail, perte d’identité dans l’élaboration contrainte des
subjectivités, émergent des relations à un pouvoir managérial modifié. De
nouvelles formes de souffrance au travail se logent dans les nouveaux
régimes de subjectivités, entre assujettissement et asservissement, sous les
habits neufs de la fabrique du consentement managérial, de la même façon
que la co-construction conflictuelle des relations entre un pouvoir
managérial en évolution et un pouvoir syndical incertain.
La performation des discours managériaux s’inscrit dans des formes de
narrations managériales hybrides issues du numérique : traces, traçabilité et
évaluation en relation avec les politiques managériales et de nouvelles
formes de pouvoir quelquefois bien plus coercitives que la violence d’une
autorité. Ces formes de narrations managériales présentent une capacité à
façonner le monde des organisations dans la logique de la légitimation par la
puissance (à la suite, mais de manière ouverte et critique, des approches sur
la performation de M. Callon et du CSI - École des Mines de Paris). De
même, il parait impossible de se soustraire à certaines utopies à l’instar de
celle d’une organisation transparente, ou fluide ou encore interactive que
les TIC sont supposées engendrer. Car ces dispositifs participent d’une
utopie communicationnelle numérique, dans une fascination sans cesse
renouvelée de technicité qui voile, à peine, un fantasme de toute puissance
de l’homme sur son environnement, d’où la complexité managériale à
gouverner … de l’imaginaire aussi. La fabrication des nouveaux modes de rnance est liée à la fabrique du consentement avec les questions
narratives dont elles sont l’expression et l’exprimé. Le développement actuel
du marketing et la recomposition des logiques marchandes dans le contexte
de la numérisation, à partir d’une traçabilité étendue, d’un profilage en
expansion, sont les témoins puissants de cette stratégie globale. (La
production de nouvelles subjectivités étant liée de manière essentielle aux
nouvelles écritures informatiques, se trouve couplée à l’axiomatique
capitalistique).
Dans ces conditions, l’évolution du salariat et les formes syndicales de
contre-pouvoir soumises à la variation que l’on peut qualifier
d’anthropologique des agencements politiques dans le cadre des « sociétés
5performatives » (F. Laruelle ) et des sociétés d’abondance ou de l’espace de
6la gâterie (P. Sloterdijk ) méritent d’être prises au sérieux. Nous voulons

5 Laruelle François, 1978, Au-delà du principe de pouvoir, Paris, Payot ; 2012, Théorie
général des victimes, Paris, Mille et une nuits.
6 Sloterdijk Peter, 2010, Règles pour le parc humain : suivi de la domestication de l’être,
Paris, Mille et une nuits.
16

évoquer enfin les paradoxes managériaux qui découlent du nouveau monde
numérique organisationnel. Ainsi la possibilité technologique que procurent
ces outils, d’échanger en tout lieu et à toutes heures, peut engendrer aussi
une restriction des libertés individuelles. De même, si la communication via
les réseaux numériques est devenue un moyen de participation des salariés,
dans certaines organisations, ces réseaux pourraient ne créer que l’apparence
de la participation. Les paradoxes ne manquent pas et les prolégomènes, les
réflexions des auteurs de la première partie et celles des auteurs des
introductions aux parties 3, 4 et 5 implémentent les approches empiriques de
leurs chapitres et du témoignage in fine qui nous permettront de mieux les
cerner ces réflexions générales.
Selon les prolégomènes de Christian Le Moënne, le management peut
s’envisager dans ses différentes dimensions, comme un ensemble de
conceptions, de décisions et d’actions visant à structurer des formes
organisationnelles efficaces, compte tenu de leurs buts, par exemple, ou
comme un ensemble de méthodes de gestion des ressources humaines,
matérielles et financières par les directions d’entreprises et, par extension ou
imitation, par les directions de différentes autres organisations, ou encore
comme un ensemble de conceptions et de techniques porteuses d’une
« idéologie managériale de la rationalité des méthodes organisationnelles ».
L’auteur pose la question de savoir ce qu’il en est de l’extension de la
dimension managériale à tous les niveaux d’échelle organisationnelle, depuis
le top-management en charge de la mise en œuvre des stratégies
d’information et de communication institutionnelle, jusqu’au management
de proximité en charge de la mise en œuvre des stratégies de communication
organisante dans un contexte de recomposition générale des formes
organisationnelles selon des logiques et modèles normatifs internationaux.
Pour éclairer sa pensée, l’auteur précise qu’il voudrait « mettre d’abord en
évidence et soumettre au débat quelques-unes des tendances et des
processus sociétaux et organisationnels lourds qui ont précédé ou
accompagné ce que l’on hésite à désigner comme une révolution
numérique. ». Cette mise en perspective socio-historique développe des
hypothèses fortes et personnelles ; elles ont le mérite d’ouvrir le débat sur les
relations complexes qu’un management en crise entretient avec le
numérique, sur des modèles historiques fragilisés par la mutation qu’il
accélère.
Les prolégomènes annoncent la richesse des contributions de l’ouvrage
directement issu des travaux du groupe d’études et de recherches Org&Co
de la Société Française de Sciences de l’Information et de la
Communication.
L’ouvrage est formé de quatre parties qui font tourner le kaléidoscope de
la communication, ses relations au management du numérique dans les
organisations par et pour les organisations pour offrir des voies d’abords
diversifiées qui ne prétendent pas à l’exhaustivité. Elles ont une valeur de
généralités et considérations épistémologiques pour la partie I et les
17

introductions des différentes parties, une valeur praxéologique (exploration de
terrains diversifiés, analyse de pratiques ou d’usage d’objets numériques…)
pour les chapitres qui les suivent. En définitive, ces travaux de réflexions et
d’analyses questionnent la communication organisationnelle relationnelle,
équipées ou non, et ses relations au numérique, aux spécificités mutatives,
processuelles, organisantes, et ceci du point de vue des chercheurs en
Sciences de l’information et de la communication. D’une part, le
management numérique des organisations révèle des politiques managériales
non systématiquement explicites et explicitées, diffusées et appliquées dans
l’organisation et encore moins théorisées (pourquoi le seraient-elles ?). Ce
management du numérique passe par des commandes aux agences de
communication dont les professionnels s’efforcent d’ajuster les propositions
commerciales au plus près des demandes des organisations. Il s’agit d’un
travail de communication, la plupart du temps d’image, qu’elle soit à
destination des salariés ou des clients (consommateurs, usagers, patients).
D’autre part, le management numérique dans les organisations poursuit une
course, déjà engagée depuis ces vingt dernières années, d’informatisation
des pratiques, des collaborations, des environnements au travail, après
l’actualisation, la stratégie et l’anticipation (dans le cadre concurrentiel) des
techniques numériques (à tous les niveaux de procès de travail, de la gestion
des données) dans le contexte de l’accélération des procès de travail, de la
dématérialisation des activités, de la délocalisation de la production.
La première partie porte sur les enjeux de la communication traversés par
le numérique, des enjeux envisagés et visités sur des angles originaux.
L’acteur en organisation est interprété par Françoise Bernard comme un
sujet social « engagé et rationalisant en quête de sens ». L’auteure remet le
sens au centre de la communication marquée par l’essor du numérique car
dit-elle, « il convient précisément d’élargir les cadres d’analyse
traditionnels consacrés au numérique ; c’est ainsi que nous proposons de
reprendre dans le champ de la communication, la question des relations
entre lien, sens et action ». La notion d’engagement permet de tirer le fil
heuristique qui traverse l’organisation et désormais son contexte numérique
pour autant qu’elle s’associe à l’action, au « rapport actif au monde ».
Alors que Fabienne Martin-Juchat met en avant le « capitalisme affectif »
comme enjeux des pratiques de communication organisationnelle, autre
point de vue qui vient enrichir la recherche de sens en en complétant la
dynamique. Les formes de communication dessinées par le capitalisme se
fonderaient selon l’auteure sur « une conquête de la valeur ajoutée affective,
mais aussi dans une dynamique de construction du réel par cette dernière ».
Les techniques de communication développées par les marques atteignent
aussi les « usages affectifs du numériques » où se déploient une économie de
l’émotion et de l’attention contrôlées pour normaliser. Le management du
numérique par le marketing passe par « la quête de valeurs ajoutées
affectives » et creuse les injonctions paradoxales d’autonomie et
d’assujettissement.
18

Dans ce contexte particulier qu’est l’organisation, Michel Durampart veut
la considérer comme apprenante à l’heure de la culture numérique. Son
potentiel de portance des individus au travail, ou des sujets sociaux et
affectifs, à travers sa communication numérisée est bien réel, mais exploité
par un management qui persiste à en détenir le pouvoir. C’est pourquoi selon
l’auteur la recherche, dans les organisations apprenantes, « peut mettre en
évidence toutes formes de tensions, de contradictions, d’impensés, intensifiés
par les dispositifs numériques ». Dans cette perspective, certaines
organisations « saisies par le numérique » mettent en situation de contraintes
les professionnels dans leurs pratiques avec le risque réel de voir la qualité
des médiations affectées. En effet, l’auteur pose l’hypothèse d’un impact de
la culture numérique dans les organisations apprenantes qui met en scène
l’importance de la recherche, notamment en sciences de l’information et de
la communication, et les questionnements qu’elle soulève avec la possibilité
de dépasser le débat par la cognition contextualisée.
La deuxième partie traite des nouveaux modèles managériaux à l’ère du
numérique. Elle est ouverte par un texte d’Arlette Bouzon sur la décision à
l’épreuve de la communication qui prend au sérieux une intelligence qui
émerge du collectif et donne du sens à la situation. L’auteure creuse ainsi la
notion de coopération approchant ainsi « l’activité en train de se faire ».
Selon l’auteure qui appuie son propos sur l’observation de situations de
conception collective notamment dans des systèmes complexes et à risque,
le numérique intégré de façon spécifique aux compétences et à la
connaissance partagée des acteurs, accompagne ces co-constructions de
coopérations.
La troisième partie aborde les collectifs de pratiques et relations
numériques que Manuel Zacklad ouvre avec un texte sur les régimes de
coopération dans les comportements collectifs médiatisés. L’auteur éclaire
dans la perspective de la Sémiotique des Transactions Coopératives qu’il
développe depuis plusieurs années, des régimes de coopération spécifiques
(organisée, communautaire, spontanée) les théories de la coopération et de
l’action collective qui « ont recours aux infrastructures numériques
collaboratives » n’explicitent pas les nouvelles formes de coopération par
l’opération de transactions « correspondant à des formes de comportements
collectifs stéréotypés, associés à des phases différentes de la vie d’un
collectif ».
La quatrième partie s’occupe des narrations managériales au pays du
numérique que Catherine Loneux ouvre en questionnant, avec originalité, la
Responsabilité Sociale des Universités (RSU) comme outil de management
ou de développement de l’Université. Le cadre particulier des politiques de
ressources humaines lui offre un terrain d’étude singulier, notamment à
travers ses discours éthiques. Des schémas normatifs émergent, associés à
une normalisation de l’information et à des schémas d’action souhaités pour
les acteurs de l’Université.
19

La cinquième partie aborde les transformations organisationnelles sur la
voie du numérique. Gino Gramaccia considère l’acteur adhocratique comme
l’avatar numérique du salarié flexible dans la mesure où le monde du travail
s’est transformé : ses procès, sa production, ses temporalités, ses espaces
décuplés par le numérique. Au cœur de ses mutations émerge un acteur
professionnel ad hoc, nouveau salarié de l’organisation flexible, de ses
nouveaux métiers du web et/ou d’anciens suradaptés à l’économie
numérique en cours. L’auteur tempère néanmoins son hypothèse par le
constat d’une apparition de communautés numériques solidaires.
En forme de conclusion, Sylvie Alemanno et Gino Gramaccia s’attachent
à présenter la substance de chacune des contributions qui structurent les
parties 2, 3 et 4 ; les terrains et objets mobilisés montrent la richesse des
études en communications organisationnelles de chercheurs pour la plupart
en Sciences de l’information et de la communication.
Enfin Valérie Lépine interroge des professionnels fortement impliqués
dans le déploiement du numérique dans les organisations. La mise en
perspective de leur travail témoigne d’une institutionnalisation de la
profession de communicants hors les murs de l’entreprise dont l’expertise
permet de répondre aux attentes des organisations. L’auteure dégage trois
axes de réflexions à partir des échanges qui eurent lieu lors du colloque
Org&Co, à Nice en 2013 avec des professionnels consultants. La première
concerne les relations d’affaires liées désormais à des relations
transactionnelles ; la seconde met en évidence le paradoxe de la proximité de
pratiques info-communicationnelles, l’une centrée sur la mise en évènement
de l’information sur les réseaux sociaux, l’autre sur les communications avec
les internautes ; la troisième le potentiel organisateur et évolutif des
nouvelles compétences digitales des salariés pour leur organisation.
20


Prolégomènes
Transformations des communications
organisationnelles en contextes numériques
Quel contexte global d’émergence, quelles caractéristiques
et tendances, pour quelles perspectives de recherches ?
Christian LE MOËNNE
Laboratoire PREFIcs (Plurilinguismes, Représentations,
Expressions Francophones - information, communication,
sociolinguistique), université Rennes 2
Les évolutions profondes qui ont affecté depuis trente ans l’ensemble des
entreprises et des grandes organisations sociales, ne résultent pas d’abord de
l’explosion des dispositifs numériques et de la numérisation généralisée,
mais de processus, de tendances et d’événements qui ont précédé et
accompagné cette émergence, et en ont peut-être accéléré la diffusion. Ces
tendances sociétales ont accompagné, à partir du milieu des années
soixantedix, une profonde crise du management et des modèles, conceptions et
pratiques antérieurs de structuration des formes organisationnelles. Ceci est
intervenu dans un contexte de dislocation des frontières des firmes et des
grandes institutions sociales, de recomposition des temporalités dominantes
et de bouleversement des normes d’efficacité et d’évaluation des résultats.
Cette situation de crise du management appelle à le penser dans ses
différentes dimensions, de façon critique, comme un phénomène multiforme
et complexe. C’est-à-dire penser le management dans sa dimension
stratégique à la fois comme ensemble de conceptions, de décisions et
d’actions visant à structurer des formes organisationnelles efficaces en
fonction de leurs buts. Et aussi comme l’ensemble des méthodes rationnelles
et normalisées de gestion des ressources humaines, matérielles et
financières. Mais également comme l’ensemble des logiques stratégiques
21

mises en œuvre en vue de continuer à exister dans des univers fortement
concurrentiels et complexes. Ou enfin comme un ensemble de conceptions
idéologiques de la rationalité, et de l’efficacité supposée des méthodes de
structuration organisationnelle, conceptions critiquées depuis Marx jusqu’à
Cornélius Castoriadis par de nombreux théoriciens, se réclamant ou non de
la recherche en sciences humaines et sociales.
Qu’en est-il, dans ce contexte, du management organisationnel et de ses
relations avec les pratiques et dispositifs d’information-communication ? Il
s’agit au fond de revenir sur une question fondamentale qui a alimenté, au
1début de l’existence du groupe Org & Co , dans les années quatre-vingt-dix,
les débats théoriques sur les communications d’entreprises. Celles-ci
pouvaient-elles être analysées comme l’extension, à tout le monde vécu, de
techniques de gestion symbolique issues du marketing ou des relations
publiques ? Ou s’agissait-il de la généralisation des récits managériaux
utopiques, portés par les consultants et les médias spécialisés, concernant les
nouvelles modalités du progrès technoscientifique dans le contexte de la
numérisation généralisée ? Ou étions-nous en présence de la manifestation
du développement et de la diffusion mondiale des normes techniques de
2gouvernement par les instruments ? S’agissait-il de stratégies managériales
maîtrisées, ou d’essais et d’erreurs, de tâtonnements, se donnant a posteriori,
dans les discours de communication institutionnelle, l’allure de logiques
d’actions parfaitement rationnelles et volontaires ?
Cet ouvrage vise à ouvrir un débat sur l’ensemble de ces questions en les
mettant en perspective avec le développement mondial des dispositifs
numériques. En les mettant également en relation avec la mise en œuvre, à
des niveaux inconnus à ce jour, de dispositifs de surveillance et de contrôle,
de traçage et de profilage des populations – notamment en contexte de
travail –, de leurs logiques d’actions individuelles et collectives, de leurs
façons de faire et de leurs façons de penser, de leur façon de vivre
finalement. Je voudrais donc mettre d’abord en évidence et soumettre au
débat quelques-uns des processus sociétaux et organisationnels qui ont
précédé ou accompagné ce que l’on hésite à désigner comme une révolution
numérique. J’essaierais ensuite d’identifier ensuite quelques-unes de ces
évolutions sociétales que l’expansion générale du numérique semble avoir
3accélérées . Ceci permettra d’ouvrir les échanges sur des programmes de
recherches possibles.

1
Le Groupe d’études et de recherches sur les communications organisationnelles Org & Co a
été créé en 1994 par des chercheurs en sciences de l’information et de la communication qui
souhaitaient mettre en commun leurs recherches et débattre sur les conceptualisations
émergentes sur ce phénomène. Il a joué en France un rôle majeur dans la légitimation des
recherches sur ces pratiques. Il est l’un des groupes d’études habilité par la Société Française
des Sciences de l’information et de la communication.
2
Voir Lascoumes Pierre et Le Gallès Patrick, 2004.
3 Merci à Sidonie Gallot pour sa lecture attentive et ses suggestions pertinentes d’amélioration
de ce texte.
22

1. Quelques tendances sociétales et managériales lourdes qui ont
précédé la mutation numérique
Il semble cohérent de penser que ce que l’on qualifie, par convention, de
mutation numérique, n’a pas émergé de rien, ne pouvait pas faire table rase
de la totalité des situations antérieures, et qu’une bonne part de ce qui est
analysé comme le résultat de l’émergence du numérique existait
préalablement à cette mutation. Le numérique a été un des vecteurs et un des
dispositifs opportuns qui s’est inséré dans ces tendances, qui les a peut-être –
sans doute – intensifiées et accélérées. Mais il n’en est pas la cause. Cette
technologie s’est fondue, a prospéré en quelque sorte, dans un contexte déjà
très fortement marqué par l’émergence de quelques grandes évolutions, qui
ont d’ailleurs été assez massivement analysées par les sciences sociales. Je
veux juste en rappeler quelques-unes qui me semblent continuer à produire
des effets.
La dislocation des formes antérieures d’entreprises et de travail
et la crise managériale
La crise des années soixante-dix apparaît rétrospectivement non
seulement comme une crise globale des formes organisationnelles et sociales
de l’époque post keynésienne (la crise du taylorisme-fordisme de l’école de
4la régulation ), mais comme la fin, la liquidation, de types d’entreprises
institutionnalisées et internalisant l’ensemble de leurs fonctions et
ressources. La dynamique de recherche de rentabilité maximale à court
terme, pour les actionnaires, entraîne un processus d’externalisation, de
réduction massive des fonctions prises en charge par les firmes, de
dislocation des usines. Il en résulte évidemment la recherche de coûts de
main-d’œuvre les plus bas possibles et la tentative de disloquer le droit du
travail et les avantages acquis dans la période précédente sous l’impulsion
des politiques keynésiennes. Elle entraîne une dislocation radicale des
relations sociales, par la restructuration des modalités de la mise au travail et
la suppression de catégories de travailleurs qui avaient été au cœur de la
rentabilité capitalistique antérieure, les ouvriers masse. Ce sont ainsi
plusieurs dizaines millions de postes de travail non qualifiés qui ont été
supprimés au niveau mondial dans les grands pays capitalistes dont, en vingt
5ans, plus de deux millions en France . Cette recomposition ne résulte
évidemment pas des bas coûts de main d’œuvre des pays en cours de
développement. C’est, au contraire, la dynamique d‘externalisation et de
recomposition des formes antérieures d’entreprises, de logistique, de
pilotage de la production qui est à l’origine de la mise au travail déqualifié

4
Voir Boyer Robert, 1986.
5 L’augmentation du chômage de masse est continue depuis le début des années quatre-vingt,
quelle que soit la majorité politique en responsabilité des affaires et quelles que soient les
politiques menées. Ce qui devrait amener une réflexion fondamentale sur la dynamique
actuelle du capitalisme et notamment le remplacement massif de travail vivant par les
automates.
23

de masses de travailleurs et de travailleuses nord-africains, indiens, chinois,
et maintenant africains.
eLes recherches managériales d’efficacité de la fin du XX siècle vont
également mettre en évidence ce qui sera caractérisé par de nombreux
auteurs comme une crise profonde non seulement des conceptions
dominantes, mais aussi des pratiques ordinaires de gestion organisationnelle
des firmes et des administrations publiques. Les formes centralisées, fondées
sur le contrôle direct des professionnels de différents niveaux par des lignes
hiérarchiques rigides, feront place dans les grosses organisations à la
recherche de formes plus flexibles, plus légères, ayant un nombre d’échelons
le plus réduit possible entre la direction stratégique et les opérationnels. Il
s’agit évidemment d’une tendance qui ne saurait occulter les différences en
fonction des tailles, secteurs de production, structure du capital, et autres
facteurs… On peut également observer que la dynamique de dislocation des
entreprises antérieures va entrainer une dislocation des frontières visibles,
tant au plan physique que juridique, les entreprises projet devenant
dominantes, et les ressources attachées à ces projets perpétuellement
évolutives, recomposées, éphémères.
Ce sont bien toutes les entreprises qui, de proche en proche, en fonction
de leur place dans les réseaux de sous-traitance, se trouvent affectées par
cette déconnexion de leur propriété et de la dynamique entrepreneuriale dans
laquelle elles sont prises, les contrats de sous-traitance généralisée entrainant
6une évidente soumission à l’emprise des donneurs d’ordres . La
conséquence, outre l’externalisation des ouvriers-masse de la période
antérieure qui se trouveront littéralement sortis du cadre de perception des
7politiques , est l’extrême fragilité des liens de travail, et l’explosion des
8contrats de travail de durée limitée et incertaine .
Cette dislocation des formes antérieures d’organisation résulte ainsi
d’une sérieuse crise des modèles managériaux qui s’étaient établis sur la
dynamique d’internalisation et de construction d’entreprises territorialisées
fortement institutionnalisées, durables sur des dizaines, voire des centaines,
d’années. Ce sont de nouvelles formes d’entreprises qui émergent, formes
9difficiles à qualifier et que j’avais choisi d’appeler par une métaphore issue
10de l’ouvrage de Prigogine et Stengers, La nouvelle alliance , des entreprises
11ou organisations « dissipatives ».
À cet égard, à mesure de la recomposition des formes organisationnelles
des grandes entreprises vers une flexibilisation et une souplesse accrues, on

6 Sur cette question, voir Qaram Youness, 2014.
7
Voir Guilhuy Christophe, 2014.
8 En 2013, plus de 90% des nouveaux contrats de travail sont à durée déterminée.
9 que certains auteurs appellent « éphémères», ou « low cost », ou « étendue », ou
« matricielles », ou « virtuelles » ou « liquides ».
10 Prigogine Ilia et Stengers Isabelle, 1979.
11 Voir Le Moënne Christian, 2005.
24

peut observer des paradoxes fascinants. Alors que l’on a assisté à une crise
profonde des logiques managériales issues de l’époque où dominaient les
grandes organisations fordistes, on voit les administrations publiques
s’imposer à marche forcée, au nom d’une rationalité présentée comme
évidente et indiscutable, des logiques bureaucratiques privilégiant les
12grandes organisations contre les petites , mettant en place des formes
organisationnelles ayant échoué partout ailleurs. Il en va par exemple ainsi
de ces universités qui fusionnent pour donner des monstres ingérables,
soumis au pouvoir d’une bureaucratie administrative de plus en plus
nombreuse et au développement, dans tous les domaines, de l’idéologie de la
rationalité des décisions et des actions managériales. Ceci alors que ces
décisions ne sont rationnelles, dans une pure logique de déduction
instrumentale, que par rapport au projet posé a priori selon des raisons qui
sont tout sauf rationnelles et nécessaires, et alors que le type de management
bureaucratique qui découle de ces formes organisationnelles pesantes est en
crise totale, et critiqué comme profondément irrationnel et dogmatique.
Il est d’ailleurs intéressant d’observer que c’est ce mouvement de
recomposition organisationnelle qui fait émerger dans les années
soixantedix et quatre-vingt, dans les firmes en cours de mondialisation, les services
communication. On pourrait ainsi considérer que la création de ces
structures et les politiques de communication et d’information mises en
œuvre à la fin du siècle dernier, sont aussi un indicateur – ou un symptôme –
13de crise managériale majeure , les environnements sociétaux – et
médiatiques – étant perçus, dans ce contexte, comme dangereux et
imprévisibles. De là, la faveur que connaît alors la communication de crise
qui apparaît rétrospectivement comme la communication banale et ordinaire
de directions de firmes confrontées à une époque incertaine et complexe.
Au demeurant, les administrations publiques, territoriales et de santé ont
développé massivement, durant cette même période, les services et les
stratégies de communication politique et d’information organisationnelle. Il
y a sans doute aujourd’hui plus de services communication dans ces secteurs
que dans les secteurs d’entreprises, ce qui pourrait ainsi être analysé comme
un indicateur de ce que cette crise managériale affecte également ces
secteurs administratifs, publics ou para publics.
La reprise du pouvoir par les actionnaires
14ou la révolte capitaliste des années quatre-vingt
Un autre élément majeur – peut-être le plus fondamental – de la crise
managériale réside incontestablement dans la reprise en main de la direction
des firmes par les conseils d’administration et les propriétaires, au détriment

12 Voir, dans les années soixante-dix, les ouvrages concernant l’intérêt des formes
organisationnelles petites et flexibles. Voir E.F. Schumacher, 1978.
13 Voir Le Moënne Christian, 1994
14 L’expression est de Streeck Wolfgang, 2014.
25

des gestionnaires et managers salariés qui étaient devenus dominants dans la
période antérieure. Il s’agit bien entendu d’une tendance qui, comme toute
tendance, souffre des exceptions. Mais les travaux récents sur la dynamique
du capitalisme depuis les deux derniers siècles mettent en évidence que, à
l’exception de la période qui court entre les deux crises de 1929 et de 1975,
la répartition de la valeur créée par l‘exploitation des forces productives du
travail est très inégalement répartie, au profit des détenteurs du capital. Le
15retour de ce que Thomas Piketty appelle le « capitalisme patrimonial »
semble ainsi un retour à la dynamique normale du capitalisme, la recherche
de la maximalisation des profits. Ceci s’est notamment manifesté dans les
années quatre-vingt par un retour massif du pouvoir des actionnaires dans les
grandes et moyennes firmes, et par ce qui peut, au fond, être analysé comme
la fin du capitalisme managérial dont divers auteurs pensaient, dans les
années trente et cinquante, qu’il représentait une nouvelle phase du
16capitalisme . Ce phénomène a été accentué par l’irruption en Europe des
diverses catégories de fonds spéculatifs – fonds de pensions et fonds privés
américains, fonds souverains divers… – qui ont intensifié la dynamique de
recherche de rentabilité financière à court terme et accéléré la recomposition
des firmes et leur allégement radical par les processus d’externalisation,
d’impartition et de repli sur les structures organisationnelles minimales, avec
une immobilisation capitalistique minimale. Le capitalisme de rentiers et de
financiers tend ainsi à devenir, dans ce cycle, dominant par rapport au
capitalisme d’entrepreneurs innovateurs. Ceci est évidemment très
préoccupant dès lors que le développement économique tient pour une part
significative à un investissement massif dans l’économie de l’innovation,
notamment numérique.
Les analyses du capitalisme fondées sur une réactivation de la théorie de
17la Valeur initiée par Marx (Kurz et le groupe allemand Krisis par exemple )
apparaissent, dans ce contexte, plus pertinents que les analystes d’une
évolution sociale démocrate du capitalisme. Ils soulignent que le
remplacement de plus en plus accéléré du travail vivant par le travail mort,
c’est-à-dire de la force de travail humaine par des machines mécaniques ou
numériques, entraîne une baisse tendancielle sans précédent du taux de
profit, et qu’à terme, la rentabilité capitalistique ne peut-être maintenue que
par la spéculation financière et la création artificielle de valeur, débouchant
régulièrement et inévitablement sur l’éclatement de ces bulles financières
artificielles, ne reposant sur rien d’autre que les imaginaires de l’argent roi.
À bien des égards, le décalage entre la rentabilité effective de multiples
entreprises du numérique et du web et leur valeur boursière spéculative, est
18une illustration de cette tendance .

15 Thomas Piketty, 2013.
16 Voir Chandler Alfred D. Jr. (1987) qui en fait une bonne synthèse.
17
Voir Robert Kurz, 2011.
18 L’application américaine de messagerie WhatsApp, qui emploie 55 salariés, pèse en bourse
19 milliards de dollars sans avoir jamais dégagé de bénéfices.
26

Il est frappant d’observer que c’est en étroite relation avec ces
bouleversements majeurs que se sont développées massivement des
stratégies de communications institutionnelles, visant à démontrer l’utilité
sociale et le désintéressement des directions d’entreprises ou, contre toute
évidence, leurs soucis proclamés de créer des emplois. Ce qui, dans la
dynamique globale patrimoniale qui est en cours, ne correspond à l’évidence
pas à la volonté de conseils d’administration préoccupés au contraire de
rentabilité et d’allégement des charges. Ceci au demeurant, à supposer qu’ils
le voudraient, leur échappe totalement, ne dépendant ni de leur volonté, ni
vraisemblablement de leur pouvoir par rapport à la dynamique globale du
capitalisme.
L’explosion des normes techniques et
19la bureaucratisation libérale du monde
Les analyses de la bureaucratie développées par Max Weber concernaient
le processus de construction d’organisations industrielles, de taille souvent
gigantesque et, corrélativement, le développement d’une bureaucratie d’État
par le développement de la bureaucratie administrative. Ce processus de
bureaucratisation était lié, selon le sociologue, à un vaste mouvement de
rationalisation des logiques administratives et managériales, prétendant à
une efficacité à la fois instrumentale et stratégique, une rationalité censée
être efficace selon un logique moyens-fins. C’est cette dynamique
20
managériale du capitalisme qui avait amené divers analystes à considérer
que nous étions entrés dans un capitalisme managérial, fondé sur la
compétence des organisateurs. L’hypothèse, développée dès les années
quarante, notamment par Bruno Rizzi, d’une bureaucratisation générale du
monde, dépassant les organisations bureaucratiques et s’étendant à toutes les
relations sociales, a véritablement pris corps dans le mouvement de crise
générale des grandes organisations bureaucratiques. Paradoxe évidemment
exprimé dans cette qualification de bureaucratisation libérale, puisque la
libéralisation du monde et sa transformation en un vaste marché supposent le
développement massif de normes techniques, de règles, de procédures, de
labels et de marques, permettant à la fois la coordination de l’action,
l’élaboration de cahiers de charges fondés sur les mêmes systèmes de
mesures et d’écritures, et garantissant à la fois la qualité des processus de
production, la fluidité des transports et de la logistique, et le respect de la
propriété intellectuelle sur les process, les objets et les marques.
Ceci a entrainé un développement exponentiel des organismes normatifs
de portée mondiale comme l’ISO, et des groupes de travail élaborateurs de

19 L’ouvrage de Béatrice Hibou, la bureaucratisation du monde à l’ère néo libérale, 2012,
rend bien compte de ce processus qui s’est radicalisé lors de la crise, dans les années
soixantedix, des « grandes entreprises » et des formes organisationnelles tayloriennes fordistes.
20 Non seulement Max Weber, mais également James Burnham (1947), ou Bruno Rizzi
(1976/1948), ou John Kenneth Galbraith (1971), ou enfin, Alfred J. Chandler op.cit.
27

21normes , mais également le développement des dispositifs de coordination
de l’action, de fichage et de traçabilité générale des populations et des
marchandises, par le repérage et la traçabilité des objets et des machines.
Que l’on songe par exemple à l’omniprésence du code barre analogique, puis
numérique, qui a été tellement intégré dans le monde vécu quotidien qu’il a
littéralement disparu, avec ses conséquences en matière de traçage des
produits et des humains, de notre champ de perception.
Ce processus va de pair avec un développement sans précédent des
normes de droit, dans tous les pays industrialisés, comme on peut l’observer
en France où la lutte contre l’entassement des lois, dont certaines
inapplicables ou qui n’auront jamais de décrets d’application, est annoncée comme
une mesure d’utilité publique. Lutte dont ceux qui ont en charge cette lourde
tâche, doutent de la possibilité réaliste de venir à bout, puisque dans le même
temps lois et décrets continuent à être adoptés à un rythme soutenu. Cette
explosion des normes de droit est d’ailleurs paradoxale puisqu’elle se
cumule avec l’explosion des normes techniques de marché, dont certaines
22ont clairement pour visée de contourner les normes de droit .
Les normes sont des dispositifs d’abstraction bureaucratique. Elles
entraînent une porosité de la délimitation des sphères publiques, privées,
professionnelles, et accompagnent la recomposition permanente des formes
organisationnelles, la dislocation des métiers, professions, fonctions,
compétences qui deviennent évolutifs, instables et perpétuellement
recomposés. Elles déterminent de nouvelles modalités d’institution
23imaginaire de la société , fondées sur les temporalités et non sur les
spatialités et les territoires. Sous cet aspect, « l’accélération et
24l’éphémérisation du présent » ne résultent pas du numérique mais en
constituent le cadre de développement.
La crise des relations entre producteurs et clients
et l’émergence ambivalente du client entrepreneur
À bien des égards, l’ouverture du marché commun agricole, puis le
développement des entreprises de la grande distribution des produits de
25
consommation de masse , au cours des années soixante, ont été des facteurs

21
On comptait en 2014 environ 120 organismes de normalisation à prétention mondiale, et
plus de 3500 groupes de travail de l’ISO, en cours d’élaboration et de négociation de normes.
22 Pensons par exemple à la négociation mondiale ISO, en cours depuis plus de dix ans, sur
l’adoption d’un cahier de charges normatif concernant le e-learning, qui prétend à la fois
protéger les trésors culturels de l’humanité et dans le même temps radicaliser leur
transformation en objets culturels de marchés. Cette norme est directement contradictoire
avec ladite « exception culturelle française », qui prétend protéger la création et la diffusion
des produits culturels français de la concurrence internationale.
23 Voir Castoriadis Cornelius, 1990.
24
Je reprends l’expression à Hartmut Rosa, 2010.
25 Si les supermarchés existent depuis les années trente (Prisunic, 1931), il faut attendre les
années soixante et le développement de la normalisation des produits de consommation et de
28

d’engagement et d’accélération de la crise de la décennie suivante. Ceci
renversera la relation entre l’offre et la demande de plus en plus massive.
Jusque-là, la production, étroitement nationale, ne pouvait suivre l’explosion
de la demande, rendant cette dernière dépendante des logiques – et des
26coûts – de production . Toute cette dynamique va être totalement
bouleversée dans les années soixante et soixante-dix, sous l’impulsion non
seulement de la concurrence entre les firmes, mais également du fait du
développement de l’offre bancaire de prêts à la consommation, articulée
d’ailleurs au développement des comptes de particuliers, bientôt obligatoires
pour les virements de salaires. La réponse à ce qui était analysé comme une
imprévisibilité des clients, fut le développement de la publicité de masse, du
marketing et des enquêtes de consommation et d’opinion. La nécessité
absolue de comprendre et d’anticiper les désirs et modes de vies des
consommateurs était un corollaire du développement de la société de
consommation. Elle entrainera une éducation de plus en plus forte des
consommateurs aux dynamiques d’évaluation des biens de consommation, et
des comportements d’évaluation des produits que certains auteurs
27qualifieront de consommateur entrepreneur . Elle entrainera également le
développement d’associations de consommateurs, et d’un droit de la
consommation qui visera à cadrer normativement les excès et insuffisances
de la production de masse.
Au plan des services aux personnes, cette tendance se traduira par une
judiciarisation croissante des relations entre usagers et producteurs des
services, notamment dans le champ des services de santé et des services
sociaux. L’augmentation des litiges et des procès entrainant d’ailleurs la
mise en place, dans ces secteurs des services aux personnes, de dispositifs de
médiation et de régulation qui seront progressivement inscrits dans la loi.
Cette tendance à l’évaluation publique des activités professionnelles sera
évidemment portée et accélérée par leur publicisation par les médias de
masse, de plus en plus structurés, dans leurs pratiques éditoriales, selon des
28logiques articulant événements (ou pseudo-événements ) et proximité, et
s’intéressant de plus en plus précisément, après les mouvements de
soixantehuit, à ce qui se passait dans les entreprises.
Au demeurant, cette émergence d’une relative autonomie des
consommateurs/usagers s’inscrira rapidement dans la dynamique
d’externalisation de la production de biens et de services, en mettant en œuvre un
transfert de la prise en charge de certaines fonctions, antérieurement

la logistique pour voir l’ouverture des hypermarchés (Carrefour, 1963), lesquels vont achever
radicalement ce processus de normalisation de la consommation de masse.
26
A titre d’exemple, il fallait près de dix-huit mois, à la fin des années cinquante, pour se
faire livrer une deux chevaux Citroën, qui devait avoir été payée intégralement à la
commande, le plus souvent en liquide. L’acheteur n’avait le choix ni de la couleur, ni des
caractéristiques mécaniques.
27 Voir Rochefort Robert, 1997.
28 Voir Boorstin Daniel, 2012.
29

professionnalisées, par le client individuel lui même. Ce qui sera appelé le
29modèle de la station service , tendra à s’étendre progressivement à toutes
les fonctions susceptibles d’être prises en charge par les clients et usagers
eux-mêmes. Cette tendance participera d’une recomposition des limites entre
sphère professionnelle, sphère privée et sphère publique, et accélérera
incontestablement la dynamique de destruction d’emplois qui deviendra
massive et, pour les emplois déqualifiés de l’industrie, vraisemblablement
définitive à partir des années quatre-vingt-dix.
2. Quelques directions d’observation et de tendances
concernant le numérique et les modalités managériales qu’il a
permis de développer ou de radicaliser
On aura compris que je ne nie pas les phénomènes qui sont
30habituellement, et dans plusieurs rapports ou écrits , attribués à internet ou
au numérique. Mais que je considère qu’internet ou le numérique n’en sont
pas la cause, même si ces processus sont massivement accélérés et amplifiés
par la mutation numérique dont on ne peut nier qu’elle a un effet systémique,
global. Celui-ci la rend d’ailleurs assez difficile à appréhender et à analyser
dans ses différentes dimensions et dans ses multiples conséquences, ce qui,
au demeurant, participe également aussi de la crise managériale que je
mentionnais au début de mon propos.
Les recherches sur les informations et communications organisationnelles
se sont depuis une vingtaine d’années, nourries des débats et des
observations concernant ces phénomènes, nouveaux et intéressants à
observer et à conceptualiser. Il n’y avait pas, lors des précédentes
révolutions industrielles, un tel foisonnement de chercheurs en sciences
humaines et sociales, susceptibles de les observer et de prétendre en rendre
compte à mesure de leur déploiement. Sommes-nous pour autant sûrs que les
sciences humaines et sociales en aient encore véritablement pris la mesure et
aient développé une épistémologie susceptible de permettre de les
comprendre ? C’est là certainement l’un des enjeux majeurs, dans les années
à venir, pour l’ensemble de nos disciplines et de nos travaux de recherches.
Or, il y a peu de travaux, encore, qui s’attachent à penser cette mutation
numérique dans toute son ampleur, et à tenter d’imaginer un cadre
31conceptuel qui permette de comprendre et de signifier un tel phénomène .

29 Jusqu’aux années quatre-vingt, le carburant était distribué aux stations services par des
pompistes, salariés des grandes firmes de raffinage ou du propriétaire de la station. Il n’était
pas rare d’ailleurs de voir jusqu’à trois professionnels participer à la prise en charge du client,
vérifier les niveaux et nettoyer les vitres. Ces professions ont été progressivement supprimées
et les tâches prises en charge par les clients eux-mêmes.
30 Voir par exemple Yolin Jean-Michel (dir.), 2003.
31 Je veux d’ailleurs saisir l’opportunité pour rendre un hommage particulier aux travaux de
notre collègue Jean-Max Noyer, de l’université de Nice, qui s’attache depuis plus de vingt
cinq ans à cette tentative, en mobilisant des concepts empruntés à Gilles Deleuze, Felix
Guattari, Bruno Latour, Jean-Pierre Faye, Bernard Stiegler et Gilbert Simondon… Depuis la
30

Comment penser la mutation numérique ?
Nous sommes vraisemblablement dans le contexte d’émergence d’un
nouveau « système technique » pour reprendre Bertrand Gille dans son
32
Histoire des techniques , mais il s’agit d’un système à peine émergent,
puisqu’il produit des effets depuis au plus une vingtaine d’années, ce qui,
pour un tel système qui peut déployer ses effets sur plusieurs dizaines, voire
centaines ou milliers, d’années, est fort court. Il se caractérise par le
développement massif de dispositifs et de technologies numériques à la
puissance de calcul et de traitement de données exponentielle, placés dans
des objets et des supports de plus en plus petits et nomades, extrêmement
distribués puisque la majorité de l’humanité en est maintenant équipée, de
plus en plus faciles d’utilisation et d’un coût de plus en plus faible.
Comme le soulignait Bertrand Gille, tout nouveau système technique
s’insère dans les systèmes antérieurs – électrique, mécanique,
biotechnologique… – et les modifie en profondeur. Il modifie également en
profondeur les formes sociales antérieures, ce qui amène divers auteurs à
33
parler de système socio-technique , ce qui suggère que les techniques
seraient, à quelques égards, extérieures au social et au culturel, alors qu’elles
en font évidemment profondément partie. Les technologies numériques ont
ainsi une dimension anthropologique, et ce n’est évidemment pas du
technicisme que de constater qu’elles bouleversent à certains égards notre
rapport au monde, aux formes sociales qui participent de la construction de
notre monde, du « monde vécu » comme l’appelle Habermas. Ainsi, ce qu’il
convient d’appeler prudemment, pour éviter toute polémique inutile, la
mutation numérique, affecte l’ensemble de nos environnements sociétaux.
Dans ses multiples actualisations comme dans leur perpétuelle émergence,
elle semble bouleverser les formes antérieures d’organisation, les procès de
production et les modalités antérieures de travail, de relations aux
temporalités, aux territoires, aux objets. Elle affecte et recompose les
frontières entre les sphères publique, privée, professionnelle, et stimule les
imaginaires qui participent de la co-construction des mondes sociaux. Dire

fondation de la revue Solaris au début des années quatre-vingt-dix et les conceptualisations
sur les « nouvelles anthropologies de la mémoire » (La revue est intégralement disponible sur
le site de l’université de Caen. Voir http://gabriel.gallezot.free.fr/Solaris/presentation.html)
jusqu’aux travaux sur la « Transformation numérique » (Noyer Jean-Max, 2013) et la
« montée de l’algorithmique « (Carmes Maryse et Noyer Jean-Max, 2013, ouvrage au
demeurant fondamentalement intéressant pour ce qui nous occupe ici.) Jean Max Noyer est
certainement le chercheur et l’épistémologue le plus fécond en Sciences de l’information
communication, pour ouvrir des voies vers la révolution conceptuelle qu’appelle la mutation
numérique.
32 Voir Bertrand Gille, 1978.
33
A distinguer de « l’analyse socio-technique » de l’innovation de Bruno Latour qui consiste
à retrouver l’environnement socio-technique d’un objet ou d’un dispositif au moment de sa
conception et de sa fabrication, retracer l’histoire de sa conception et décrire son mode
d’insertion et d’intégration sociales et les modifications des systèmes techniques antérieurs,
comme les nouveaux usages qu’il propose, au besoin indépendamment de ses inventeurs et
créateurs.
31

que cette mutation technique a une dimension systémique, c’est dire qu’elle
est globale, qu’elle doit être pensée dans sa globalité, comme un véritable
plissement du monde, et non par les différentes séquences qui ont marqué
sont développement. Elle ne peut être signifiée totalement par les
qualificatifs, dès lors réducteurs, qui ont accompagné l’intensification de son
émergence depuis une trentaine d’années : informatique, NTIC,
multimédias, Web 1.0, Web 2.0, digitalisation, etc. Articulée aux révolutions
biogénétique, microphysique, elle affecte toutes les dimensions de la vie
quotidienne. Elle oblige donc à repenser profondément la question
technique.
Les débats sur cette mutation sont en effet obscurcis par au moins deux
héritages. D’une part, le dualisme métaphysique que l’on pourrait qualifier
de post heideggérien, qui fait de la technique une puissance extérieure à
l’humanité, ayant acquis son autonomie et menaçant en retour les
irresponsables qui auraient en quelque sorte volé le feu, pour reprendre le mythe
primitif… Et d’autre part, le débat des années soixante sur la « révolution
34scientifique et technique qui ne serait pas une révolution politique » , ce qui
est une évidence, mais n’amène d’ailleurs pas à rejeter le caractère
profondément politique des choix techniques et technologiques. Ces deux
courants alimentent une récurrente dénonciation du technicisme qui serait
censée donner des garanties sur la pureté critique des intentions des
chercheurs, et le fait qu’ils ne seraient pas dupes… Une part significative
des points de vues critiques sur cette question consistant à affirmer que les
techniques ne sont pas neutres et que les techniques émergeant dans le cadre
du système capitaliste sont… capitalistes !!! Or, s’il est incontestable que le
capitalisme a donné une impulsion radicale au développement technique et
scientifique, il en est également le produit. Et toutes les sociétés humaines
ont, avec des intensités et des rythmes différents, adopté et développé les
techniques et les savoirs. Sous cet aspect, les techniques – et les
technosciences – sont les principaux vecteurs de changement
anthropologique et d’adaptation des sociétés humaines. Le fait que les systèmes
techniques aient une propension à s’autonomiser a été développé notamment
35par Jacques Ellul qui reprenait les caractéristiques générales des systèmes
36développées par Von Bertalanffy : unité, universalité, complexité,
autonomie, et totalisation.
De façon concrète, il convient de prendre en compte et de comprendre
que la mutation numérique recompose l’ensemble des formes
organisationnelles et des facteurs de production. Il en découle qu’elle recompose
l’ensemble des logiques d’information-communication organisationnelles en
obligeant d’ailleurs à sortir définitivement d’une conception partielle et

34 Débat qui animait les échanges du parti communiste français et de ses « frères » soviétiques
dans les années soixante, contre le « révisionniste » Richta et sa théorie de la « seconde
révolution industrielle ». Voir notamment Richta Radovan, 1973.
35 Voir Ellul Jacques, 1977.
36 Voir Von Bertalanffy Ludwig, 1973.
32

segmentée de ces logiques. Dans la mesure où l’information numérique
devient le principal vecteur de communication, il faut l’envisager comme le
principal vecteur de structuration organisationnelle.
L’informationcommunication, comprise comme mise en forme et mise en sens, délimite
les formes organisationnelles, les dispositifs de synchronisation de l’action
individuelle et collective, les relations humaines comprises de façon
extensive comme inscrites dans, et mobilisant, des formes sociales, formes
organisationnelles, formes objectales et formes sémiotiques.
La mutation numérique et la question des formes sociales :
organisations, objets, traces
Pour penser la dimension systémique globale de la mutation numérique,
il est intéressant de mobiliser, en le radicalisant et en lui donnant une
dimension moins idéelle, le concept de forme sociale tel qu’il a été initié par
37
Georg Simmel dans son débat avec Durkheim qui proposait, quant à lui, le
concept d’institution. Dans le fond qu’est-ce qu’une forme sociale ? Déjà, ce
n’est pas un état. La forme ne se confond ni avec les ressources humaines,
les hommes et les femmes, les groupes, les catégories professionnelles… ni
avec les ressources matérielles, territoires, espaces, bâtiments, machines… ni
avec les ressources financières. La forme sociale est ce qui, dans les
dynamiques sociales spontanées, non choisies et non voulues car trop
complexes, comme dans les projets de complexités diverses, dans le designo,
l’aptitude à la configuration de formes, permet de faire tenir ensemble tous
ces éléments par la production de normes, de règles, de procédures qui
suscitent, de façon indissociable, des effets symboliques et matériels. Il
s’agit donc d’une forme sociale au sens où Castoriadis estime qu’elle
structure notre capacité à instituer perpétuellement la société. Formes
sociales au sens où Simmel estime qu’elles conservent de façon cristallisée
les conceptions, les postures anthropologiques, la mémoire des actions
collectives. C’est-à-dire « des formes qui s’érigent en instances
indépendantes et prennent cette signification » (Simmel), et constituent le monde
commun par la mémoire collective. D’où vient cette aptitude à faire émerger
des formes sociales ? Simondon comme Castoriadis, comme Simmel y
voient un germe, un eidos, une aptitude anthropologique à faire surgir des
formes, qui puise aux aptitudes sociales profondes de l’humanité. Dans cette
perspective, la capacité à faire surgir des formes organisationnelles précède
vraisemblablement l’aptitude langagière : au commencement n’était pas le
verbe, mais l’aptitude sociale à la coordination – pratique, spontanée, non
consciente et non nécessairement voulue – de l’action collective. Notre
espèce a été sociale avant d’être humaine, n’a pu devenir humaine que parce
38qu’elle était d’abord sociale : l’état de nature c’est l’état de société .
L’aptitude à faire surgir des formes organisationnelles et des formes
instrumentales, des outils, des objets, comme l’aptitude à faire émerger des

37 Voir Simmel Georg, 2006.
38 Sur cette question voir notamment Flahault François, 2006.
33

formes sémiotiques participent de cette aptitude anthropologique à faire
surgir des formes sociales qui est ainsi au fondement du couplage
cortexsilex dont Leroy-Gourhan souligne l’importance dans le processus
d’hominisation.
Les formes sociales, sous cet aspect, mêlent en permanence ces trois
formes sources que sont les formes organisationnelles, les formes objectales
et les formes sémiotiques. J’utilise la notion de forme objectale de
préférence à celle de forme technique, car les différentes formes sont à la
fois matérielles, techniques et symboliques. Et aussi parce qu’il est
évidemment nécessaire de rompre avec les dualismes et les subjectivismes
qui négligent les objets, depuis le plus simple jusqu’au plus élaboré et
complexe, depuis le crayon jusqu’à la petite machine intelligente comme
l’iphone et, enfin, jusqu’aux architectures les plus grandioses. Et parce que
les dualismes et les subjectivismes n’admettent pas que les institutions,
comme dispositifs de réplication de formes et de pratiques sociales, sont
cristallisées dans la matérialité des objets, des supports et des traces, comme
dans les modes culturels et artificiels de coordination de l’action plutôt que
dans nos subjectivités. Les objets sont des vecteurs d’individuation
39psychique subjective et collective, pour prolonger Simondon et Stiegler .
Ainsi, les objets numériques (ou, si on veut être réducteur, l’internet des
40objets , ou objets connectés) doivent être pensés de façon globale, intégrant
tous les environnements et dispositifs machiniques, depuis les
nanomachines et les microprocesseurs, jusqu’aux bâtiments et méga-machines…
et jusqu’à la recomposition des territoires pour en faire des dispositifs de
mémoire. Ceci signifie également qu’il ne faut pas séparer les différentes
dimensions et possibilités que l’on voit par exemple concentrées dans des
petits objets nomades d’une puissance fantastique comme ce qui continue à
être appelé téléphone, alors qu’il s’agit d’ordinateurs hyperpuissants,
d’appareils photos, de caméras, d’enregistreurs de son, de radio, de
télévision, de livres, de journaux, etc.
Mais alors, comment penser un tel objet systémique global et aussi
massivement et globalement distribué ? Ces objets numériques nous obligent
au fond à repenser profondément, en remontant à l’origine des techniques,
notre rapport aux objets, qui ne sont pas extérieurs à nous, qui sont des
formes objectales, dans la mesure où elles sont des dispositifs de mémoire
cristallisée par des normes et des pratiques collectives accumulées, qui nous
permettent, depuis l’aube de l’humanité, d’agir dans des mondes sur lesquels
nous ne connaissons pas grand chose, grâce aux routines et informations
cristallisées dans ces formes. Autant dire que les dispositifs numériques
apparaissent à quelques égards comme le résultat de longues lignées

39 Voir Simondon Gilbert, 1989, et Stiegler Bernard, 1994.
40
Voir sur cette question l’introduction de Bernard Stiegler au séminaire 2009 des Entretiens
du nouveau monde industriel consacré au « nouveau système des objets ».
http://amateur.iri.centrepompidou.fr/nouveaumonde/enmi/conf/program/2009_2
34

évolutionnaires d’objets informationnels, et non pas comme les premiers
dispositifs de mémoire artificielle.
Dans cette perspective, il peut être utile de prolonger cette définition des
formes sociales en soulignant qu'elles participent à la fois de la reproduction
des rapports sociaux et également de leur transformation, et qu’en ce sens
elles sont des formes à la fois instituantes-destituantes,
créatricesdestructrices, émergentes-altérantes… Autrement dit, elles sont
processuelles et s'inscrivent sans doute à cet égard plutôt dans une
anthropologie des espaces-temps, du mouvement et de la vitesse.
Sous cet aspect, elles sont évidemment profondément affectées par la
mutation numérique qui ne saurait être réduite à une mutation sémiotique,
une généralisation des formes textuelles ou langagières, même s’il est
évidemment heuristique d’élaborer des programmes de recherches qui se
fondent sur des hypothèses partielles pour délimiter les pratiques sociales à
observer et à décrire. Ce qui est parfois appelé en Amérique du nord un
tournant linguistique des recherches sur les communications
organisationnelles, doit être à cet égard relativisé. Cette centration sur les langages, les
textes et les discours participe sans doute en effet d’un tournant, mais
évidemment différent de la révolution copernicienne kantienne qui inspirera
Frege et les théoriciens du Cercle de Vienne, d’une logique de la
représentation à une logique de la signification. On peut se demander si ce
tournant ne constitue pas une réduction des formes sociales et des pratiques
sociales à leur seule dimension sémiotique. Voire si ceci ne participe pas de
la réduction idéaliste post-moderne de l’ensemble des réalités sociales à des
41textes . Si la mutation numérique met au premier plan une intense
production de langages, selon des logiques binaires, il ne faudrait pas perdre
42de vue que cette algorithmique, cette « narratique impériale » s’articule à
des stratégies géopolitiques de contrôle des matérialités – matières premières
et machines –, des modes de coordination des corps et des traces qu’ils
laissent.
3. Mutation numérique et recomposition profonde
des communications organisationnelles
Sans prétendre ni à l’exhaustivité ni à l’originalité, je voudrais décrire et
analyser selon quelques grands axes les pratiques sociales qui émergent ou
se recomposent dans le contexte de la numérisation généralisée. Le
numérique travaille en effet l’ensemble des dynamiques managériales : les
logiques financières, les logiques organisationnelles et les nouvelles formes
d’entreprises, les logiques marchandes, les logiques d’accès aux données et
aux informations, les logiques médiatiques, les logiques sociales et
politiques, les logiques de communication interpersonnelles et de chacun

41
Une lecture du second Wittgenstein est évidemment intéressante ici. Voir notamment et
entre autres, Ogien Albert, 2007.
42 Carmes et Noyer, op. cit.
35

vers tous, les logiques de contrôle, de surveillance, de traçabilité et de
géolocalisation, les logiques de profilage des usagers/clients devenus des
entrepreneurs de leur propre consommation. Je voudrais expliciter, sous
forme de questionnements, quelques-unes de ces différentes logiques qui
représentent autant d’enjeux pour le développement des recherches sur les
informations-communications organisationnelles.
Radicalisation des formes organisationnelles dissipatives ?
La première direction de questionnement concerne évidemment
l’ampleur des dislocations et des recompositions organisationnelles induites
par la mutation numérique. Celles-ci semblent se caractériser par une
radicalisation des formes d’entreprises légères et aux structures extrêmement
souples. Les entreprises les plus visibles de l’internet sont caractéristiques de
cette tendance. Pour exemple, en 2011, Instagram, entreprise ayant
développé une application de partage d’images et de données sur les
mobiles, revendiquait 15 millions d’abonnés et le partage de 150 millions de
photographies… pour 7 salariés. En 2010, Facebook avait 2 000 salariés
pour 800 millions d’utilisateurs et Twitter 750 salariés pour 250 millions
d’utilisateurs. Ces entreprises, qui dépendent pour leur développement de
leur capacité à mobiliser des fonds sur le marché des capitaux, ont mis en
œuvre des logiques de scalabilité, c’est-à-dire de capacité à faire monter en
charge la production en alourdissant le moins possible leur structure et leurs
coûts de transaction. Mais on peut observer des formes plus dissipatives
encore dans les dynamiques d’entreprises projets qui renvoient vers les
participants en ligne, à la fois la charge d’innovation et de réalisation, parfois
sans qu’ils se rendent compte qu’ils participent à une entreprise à but
43
lucratif .
La mutation numérique permet de mettre en œuvre des dispositifs de
coordination de l’action à tous les nivaux d’échelle, que ce soit à l’échelle
44
locale, des ateliers ou usines de fabrication ou à l’échelle mondiale grâce à
la convergence des réseaux techniques qui permet de gérer la production
délocalisée et distribuée et la logistique de transport en juste à temps. Cette
coordination est d’autant plus déterritorialisée qu’elle s’effectue en
mobilisant les dispositifs nomades, des objets intelligents connectés, de plus
45
en plus performants et de plus en plus massivement distribués . Ceci permet
46
de nouvelles configurations, que les américains appellent SLATES et qui

43 Concernant les entreprises virtuelles qui radicalisent le « modèle de la station service » en
mobilisant des ressources humaines qui ne se savent même pas faire partie de l’entreprise,
voir la remarquable thèse de Olivier Sarrouy, 2014.
44 Voir notamment sur cette question les travaux menés dans l’équipe que dirige Anne
Mayère à l’université de Toulouse ; Benejean Marie, 2013 et Hémont Florian, 2011.
45 Voir sur ce point
http://www.fondation-cigref.org/les-smartphones-comme-vecteursdinnovation-dans-la-coordination-organisationnelle/
46
SLATES de Search (outils et moteurs de recherches), Links (liens, interconnexions),
Authoring (à le fois capacité d’autonomie dans la création, les écritures, l’édition et la
diffusion, qu’il s’agisse de presse, d’objets, d’idées, de labels…) Tags, Extensions (dispositifs
36

pourraient amener à comparer les formes organisationnelles à des machines
47numériques . La baisse continue du coût des technologies de l’intelligence
et des technologies liées (loi de Moore) entraîne une accélération des cycles
d’innovation, notamment du fait que nous avons affaire à une filière
technique émergente et quasiment native. La plupart des modalités
techniques et organisationnelles permises par le numérique, comme la
plupart des opérateurs du web, n’existaient pas il y a quinze ans. L’extrême
distribution des dispositifs accentue également la dislocation des frontières
organisationnelles puisqu’il semble y avoir, selon certaines hypothèses, de
plus en plus d’innovation et de créativité à l’extérieur des entreprises que
dedans.
Le bouleversement du statut antérieur des clients apparaît également dans
les pratiques marchandes et médiatiques. On assiste d’ailleurs à une
multiplication des relations marchandes par la possibilité de développer de
multiples commercialisations de biens et de services, dans lesquelles les
clients sont également vendeurs comme sur le site « Le Bon coin ». Et on
peut observer que de plus en plus de médias de masse, traditionnels ou
numériques, sont – de fait – rédigés par leurs lecteurs, usagers ou
correspondants locaux non professionnels, rémunérés ou non, ou disposant
d’un site lié à leur abonnement dans lequel ils complètent activement le
travail des rédacteurs professionnels, comme le propose par exemple le
« data media » numérique Médiapart. Dans le domaine de la photo de presse,
toutes les plus grandes agences qui n’ont pas encore déposé leur bilan, sont
concurrencées par des agences qui récupèrent les photos d’amateurs et les
proposent à très bas coût aux supports, presse papier ou télévision. Ceci
achève évidemment de remettre en cause les modèles économiques de la
presse et des médias traditionnels et l’organisation de leur production.
Logiques financières et normalisations algorithmiques ?
Les logiques financières sont celles qui ont été les plus immédiatement
affectées et renforcées par le développement des algorithmes permettant une
automatisation et une forte lisibilité des opérations boursières et spéculatives.
Le fait que soit délégué à des machines numériques l’essentiel de la veille et
des opérations spéculatives en temps très court, permettant de dégager des
bénéfices parfois considérables, intensifie le caractère autonome du système
numérique et, à bien des égards, son caractère incontrôlable. Ceci installe
une dynamique de bulles spéculatives débouchant régulièrement sur des
krachs boursiers qui deviennent un dispositif banal de régulation. On a vu,
dans la crise boursière de 2008, l’importance des algorithmes complexes
imaginés pour calculer des remboursements de prêts aux États ou aux
collectivités territoriales. On peut évidemment se demander dans quelle
mesure ces modèles ne sont pas susceptibles d’être exportés vers l’ensemble

automatiques de recommandation contextuelle par profilage des relations avec les clients, les
salariés, les concurrents, les fournisseurs..) et Signal (signaux indiquant des innovations).
47 Radicalisation des concepts de systèmes artificiels qu’envisageait Herbert Simon.
37

du monde professionnel pour piloter des machines numériques susceptibles
de devenir de plus en plus autonomes dans la réalisation de tâches
complexes. La différence entre machines automatiques et robots tient, selon
certains experts, à la capacité des robots à intégrer des modèles d’analyses
des données et des simulations automatiques leur permettant de décider dans
les situations d’incertitude. Il y a là évidemment un nouveau champ de
recherches qui radicalise nos réflexions sur les relations aux objets, et
qu’avait anticipé Stanley Kubrick.
Dans la mesure où elle repose fondamentalement sur des codages, des
codifications, des langages et des normes protocolaires, la numérisation
affecte également, évidemment, l’ensemble des processus de normalisation
industrielle et marchande d’une façon d’ailleurs ambivalente. À la fois, elle
recompose les différentes normes et référentiels existants, à la fois elle
contribue à l’explosion des normes techniques de marché, d’innovation, de
guerre, à la fois elle oblige à reconsidérer et actualiser de multiples normes
de droit, mais elle permet aussi une diffusion massive des normes et labels
propriétaires et une efficacité accrue des logiques de surveillance des
contrefaçons, à tout le moins pour ce qui concerne la diffusion de produits
culturels, ou l’utilisation de codes barre numérique permettant la traçabilité
des produits. Les enjeux financiers sont ici considérables et on assiste à une
course, classique, entre les logiques de contrefaçon ou d’usages illégaux de
48labels, et les logiques de repérage et de répression des fraudes . On assiste
aussi, de façon plus feutrée, à une intensification du contournement des
normes de droit, ou à des logiques de conquêtes de positions dominantes
dans la captation de contenus, mettant à profit les vides ou les obsolescences
juridiques que provoque la mutation.
Big data et profilage généralisé ?
Les logiques d’accès aux données et aux informations sont évidemment
au cœur de la mutation numérique, puisque l’essentiel des concepts clés et
de l’architecture d’internet avaient été élaborés par Paul Otlet autour de son
utopie de la « bibliothèque de Babel ». L’explosion de la masse de données
disponibles est cependant tellement ahurissante que le stockage, l’accès,
l’exploitation, la protection de ce big data en perpétuelle expansion et
recomposition posent évidemment des problèmes redoutables qui sont
d’ailleurs à bien des égards conceptuels avant d’être techniques. Ils tendent
jusqu’à un certain point à rendre les logiques managériales classiques,
fondées sur le contrôle des données et des informations, obsolètes puisque
les coûts de protection et de sécurisation sont considérables et n’offrent

48 Par exemple, le secteur de la photographie de presse, et plus généralement l’usage par les
medias et la publicité des photographies sous droits de propriété, font l’objet d’une intense
lutte pour l’innovation dans le repérage et le traçage des photos. On estime en effet que plus
de 60% des photographies utilisées par la presse peuvent être utilisées sans que les droits
n’aient été payés à leur propriétaire.
38

guère de garantie de réelle efficacité dans un monde de hackers et de
veilleurs informationnels de plus en plus efficaces.
Immédiatement, cette gigantesque base de donnée est un redoutable
instrument de profilage des utilisateurs et de traçage de leurs logiques
d’actions, à travers la collecte et le traitement automatiques des données
issues de leur navigation sur internet ou de leur utilisation de leur téléphone
numérique. Cette logique de collecte de données est d’ailleurs à l’origine de
la crise des médias traditionnels, dont la fonction de support publicitaire est
immédiatement supplantée par les fournisseurs d’accès et les big four du
web : Google, Amazon, Apple et Facebook. Dans ce contexte où les
fournisseurs d’accès ne sont pas producteurs des contenus qu’ils mettent à
disposition des usagers, la recherche de modèles économiques alternatifs est
pour l’instant inopérante.
Il convient enfin de mentionner le développement des logiques sociales et
politiques de surveillance et de contrôle, voire d’auto contrôle, des
populations dans les différentes sphères du monde vécu quotidien. Cette
« globalisation de la surveillance » a été fortement décrite par Armand
49Mattelart . La généralisation des caméras en site public, la traçabilité des
logiques d’actions quotidiennes privées par la conservation des échanges
téléphoniques durant plusieurs années, la traçabilité des salariés dans la
sphère professionnelle par l’obligation d’accepter des dispositifs de
traçabilité intégrés dans les téléphones, ordinateurs ou tablettes et véhicules,
tous ces dispositifs de surveillance manifestent que nous ne sommes pas
passés de sociétés de surveillance à des sociétés de contrôle comme le
pensait Gilles Deleuze dans son commentaire de Michel Foucault, mais à des
sociétés de surveillance généralisée, de contrôle et de l’autocontrôle des
50populations par elles-mêmes . La convergence du numérique et de la
génétique est au cœur de la biopolitique qu’annonçait Michel Foucault dans
ses cours au Collège de France.
4. Pour conclure
Je ne peux conclure, sans signaler également, une tendance fondamentale
qui est apparue de plus en plus évidente à mesure du développement de cette
grande crise-mutation du capitalisme, une crise de certaines des sciences
humaines et sociales, crise à la fois de fondement et de méthodes. Les
sciences de l’information-communication n’y ont pas échappé. Elles ont
émergé dans un contexte de bouleversement général des pratiques et des
objets qu’elles se donnaient pour programme d’analyser. Créées
institutionnellement en 1975, au cœur même de la rupture que je viens de décrire, elles

49 Voir Mattelart, 2007.
50 Pensons par exemple à la banalisation discrète de l’intériorisation de la surveillance
généralisée par la logique des listes de diffusions : accepter d’être « modéré » ou d’être
« modérateur » (on admirera l’euphémisation des termes qui décrivent en fait des pratiques de
police de la pensée et du texte autorégulées par les auteurs ou leurs alter ego…)
39

n’ont pas véritablement fait émerger un fondement épistémologique,
susceptible de faire converger l’ensemble des recherches et des théorisations
qui s’y sont développées, sur les phénomènes et pratiques d’information et
de communication. À cet égard, le caractère global de la mutation numérique
fait que les sciences de l’information-communication ont évidemment des
difficultés à revendiquer une prééminence sur les autres disciplines des
sciences humaines et sociales, qui revendiquent aussi de prendre ces
bouleversements pour objet. Les délimitations bureaucratiques administratives
des disciplines, ici non plus, ne recouvrent pas toujours les enjeux et
dynamiques épistémologiques.
La révolution numérique, comme toutes les grandes révolutions
techniques, par ses dimensions anthropologique et sociale, affecte les
imaginaires et les psychés, bouleverse notre rapport au monde. Il n’est donc
pas étonnant que toutes les disciplines scientifiques soient concernées par
cette révolution, en fassent un objet d’analyse ou se trouvent imprégnées des
dispositifs numériques et de leurs logiques. Or, on voit émerger l’affirmation
de ce que la capacité à accumuler des données considérables sur les
pratiques sociales, donnerait une capacité descriptive et prédictive qui
supplanterait littéralement les sciences humaines et sociales dans leur projet
51fondamental .
Sans entrer ici dans ce débat, je voudrais seulement constater que les
sciences, quelles soient de la nature ou humaines et sociales, progressent
essentiellement par leur capacité à produire des théories, des hypothèses, des
concepts qui permettent de comprendre et d’agir dans un monde dont nous
ne comprenons pas grand chose, si possible en évitant deux obstacles : le
jargon pompeux et incompréhensible qui donne le plus souvent une allure
savante à des propositions ou des observations triviales, et le glissement vers
la littérature, la métaphore, le storytelling pour reprendre un ouvrage
52intéressant sur la communication politique . Ceci est d’autant plus difficile
que, ici, comme face à toute innovation de cette ampleur qui produit des
effets anthropologiques, sociaux, géopolitiques, psychiques.., nous
manquons des mots pour le dire et le décrire, et de concepts pour l’analyser,
ce qui nous oblige à mobiliser, pour rendre compte du nouveau et de
l’inconnu, des concepts et des mots issus des formes antérieures
d’innovation.
Ceci oblige à produire des effets d’utopisation, visant à la fois à décrire
les phénomènes émergents et à les rendre acceptables et positifs. Quelle
théorie, par exemple, devons-nous développer de l’algorithmique et
comment penser les effets des modèles mathématiques et numériques,
comme des logiques progicielles sur les pratiques effectives ? Doit-on traiter

51 Pour un état critique de ce débat, voir Carmes Maryse et Noyer Jean-Max, op.cit.
52
Voir Salmon Christian, Storytelling (2007), notamment les chapitres 2 concernant
« l’invention du storytelling management », 3 sur « La nouvelle économie fiction », et 4 sur
« Les entreprises mutantes du nouvel âge du capitalisme ».
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ces modèles comme des langages, les approcher en termes d’architextes
comme le suggèrent et le développent certains chercheurs ? N’y a-t-il pas
dans la tentation de traiter les pratiques et dispositifs numériques qui en
rendent compte comme des langages, une réduction littéraire, ramenant une
fois de plus les pratiques humaines à des textes, c’est-à-dire les réduisant aux
traces textuelles qu’elles produisent, voire aux formes sémiotiques, et qui ne
sont pas l’essentiel de leur effectivité ? Doit-on considérer à l’inverse qu’il
s’agit d’essais de portée limitée, dramatiquement sommaires et insuffisants
pour rendre compte des capacités d’actions – et d’adaptation, et d’écart par
rapport aux normes – des collectifs humains en contexte massivement
institutionalisé et normé ? Le numérique n’est-il pas – seulement – capable
de reproduire et de renforcer l’état de choses et de pratiques sociales
existantes, enfermé dans une logique « ensembliste identitaire » comme le
suggérait Castoriadis ? Autant de questions que cet ouvrage nous permettra,
je l’espère, de mieux poser.
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Partie I

Des enjeux de la communication traversés
par le numérique