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COMPORTEMENTS ÉCONOMIQUES ET STRUCTURES SOCIALES

De
368 pages
L'auteur montre que les faits économiques ne sont pas indépendants du contexte social, politique, de la psychologie, de l'histoire, de l'anthropologie. Cet ouvrage, publié pour la première fois en 1960, n'a rien perdu de son actualité. Il intéressera au plus haut point tous ceux qui, curieux de l'homme, cherchent à le comprendre et à expliquer la transformation des sociétés.
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Comportement économique et structures sociales

(Ç)L'Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-7723-2

André NICOLAÏ

COMPORTEMENT ÉCONOMIQUE ET STRUCTURES SOCIALES
Première édition 1960 Presses Universitaires de France

Présentation de l'auteur

- 1999

Avant-propos de Jean Lhomme

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan INC. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Économie et Innovation SérieKrisis
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis

Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie et/ou de sociologie industrielles, financières et du travail. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui, liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions.
Ouvrage déjà paru

P. LAFARGUE, Le déterminisme économique de Karl Marx (1909) réédition: 1997.

PRÉSENTATION 1999
Relire quarante ans après, pour réédition, une Thèse soutenue en 1957 et publiée aux PUF en 1960, conduit à tanguer entre nausée ("quelle prétention et quelles incomplétudes l") et auto-satisfaction ("quelle audace et quelles prémonitions l"). Côté nausée: 1) La trop grande abstraction du texte et parfois des complications inutiles pour la suite du raisonnement. Par exemple, tout le passage sur "les lignes d'homogénéité croissante et de généralité décroissante"l est assez incompréhensible et son utilité douteuse pour la suite de la démonstration. 2) Les insuffisances sont nombreuses. Parmi les principales: a) La référence aux apports de la psychanalyse est nettement trop faible. La pulsion d'agressivité et sa nécessaire canalisation sociale est à peine mentionnée. La constitution du Moi (Freud: "là où était le Ça, le Moi doit advenir") et sa contribution à l'acquisition de la rationalité adaptative sous l'effet du principe de réalité est également allusive. Surtout la liaison entre personnalité de base et la société (ou l'Habitus de Bourdieu) via le Surmoi (l'intériorisation des rapports sociaux sous forme de normes et d'idéaux) n'est vue, ce qui empêche d'ailleurs une mise en connexion avec Marx. L'essence humaine, selon lui, "c'est l'ensemble des rapports sociaux"2. Si l'on ajoute "intériorisés
I Deuxième partie, chapitre premier, section III : "Des plans individuels aux Vlans collectifs". Karl MARX,Cinquième Thèse sur Feuerbach. 7

au cours de l'enfance", on a une définition plausible du Surmoi et donc la possibilité de comprendre que le futur agent intègre progressivement la société dans sa personnalité, ce qui le prépare à jouer certains des rôles sociaux du système et, ainsi, à devenir le support de ses rapports. Enfin, Freud et Marx ont également analysé la transformation des désirs (différables) en besoins (inéluctables) et donc en coûts fixes, ce qui est tout spécialement vérifié dans la société de consommation actuelle. De même, les rapports de Piaget à l'acquisition par l'enfant de la rationalité sont sous-utilisés. On a tenu compte de ces manques en introduisant dans la republication un schéma additif concernant le comportement individuel1. b) Toujours au plan de la théorisation, l'analyse des "modes de composition des décisions"2 est incomplète. Assimiler le marché à un vote plural (certains des votants disposent de plusieurs voix ou d'une Golden Share) et celuici à un combat institutionnalisé n'est pas faux. Mais c'est encore faire du marché l'unique lien économique, alors qu'existe, même dans l'économie, une pluralité de liens qui vont de la coopération à la guerre et que donc même le troc ou l'échange marchand doivent être étudiés dans les dimensions affectives, sociétales et politiques du donlcontredon. c) L'analyse des classes sociales est également trop brève. Elle ne fait que soulever le problème de leurs caractéristiques dans les périodes de mutations (comme actuellement) : accentuation du flou de leur contour, augmentation du nombre des transhumants, aggravation des exclusions (est-ce que "l'armée industrielle de réserve" n'est pas en train d'être réimportée, aprè,savoir été exportée vers le tiers-monde ?). d) Quant à l'Etat (l'organisation politique et administrative dans les sociétés à classes), il n'est pas assez distingué du Politique, (la régulation ultime dans toutes les sociétés, avec ou sans Etat). Des écrits ultérieurs ont essayé d'analyser cette distinction qui permet d'~illeurs de mieux comprendre "l'autonomie relative" de l'Etat (un gouvernement de droite pouvant faire une politique de gauche et inversement), mais aussi son affaiblissement actuel. d) Il y a une sous-estimation de la faculté du capitalisme à renaître, tel le Phénix, de ses cendres, par exemple
I Vous trouverez ce nouveau schéma à la fin de la préface de 1999. 2 Troisième partie, chapitre premier, section II. 8

aujourd'hui grâce à l'informatisation et à la mondialisation. Ce qui le classe dans "la catégorie des "morts qu'il faut qu'on tue" (A. Allais). Car jusqu'aux années 1980, les faits semblaient confirmer la thèse tiers-mondiste de l'incapacité du système à se greffer dans les pays sous-développés, sinon sous la forme de l'exploitation coloniale, puis néo-coloniale : le Japon était alors la seule exception à cette règle. Or, depuis, les dragons asiatiques et autres pays émergents ont contredit cette thèse: apparaissait ainsi la possibilité pour certains pays d'intérioriser et d'assimiler (d'enculturer en somme) les rapports et les comportements capitalistes et même d'attirer en plus les investissements occidentaux et japonais. Les crises financières d'aujourd'hui ne détruisent pas leurs capacités de production, ni leur potentiel d'innovation et donc la poursuite des greffes. Inversement, il y a une surestimation de la faculté des pays se disant socialistes à devenir "une libre association de producteurs fonctionnant selon un plan librement élaboré" et à propager ce modèle à d'autres pays, sinon par l'intervention extérieure armée (la Yougoslavie, la Chine et Cuba faisant exception). On censurait donc Marx lui-même sur quatre points: - la définition anti-étatiste qu'il donne du socialisme; - son questionnement sur la plausibilité d'une révolution socialiste mondiale dans une situation d'inégal développement; - avec pour corollaire que le développement des forces productives devrait s'opérer au plan mondial "car, sans lui, c'est la pénurie qui deviendrait générale... et l'on retomberait fatalement dans la même gadoue" ; - avec pour conséquence qu'un communisme limité à un pays ou à un bloc géographique deviendrait un phénomène "relevant des superstitions 10cales"l. e) Enfin, dernier exemple d'incomplétude, l'idée - par
ailleurs assez novatrice

revenu servent surtout à reproduire les rôles du système (même si le contenu des groupes jouant ces rôles change) n'est pas esquissé dans le texte, même si elle sera reprise un peu plus tard dans l'article "L'inflation comme régulation"2.

-

que la répartition et l'utilisation du

I Karl M~RX, Idéologie allemande, 2 Revue Economique, n04, 1962.

Éditions Sociales,

1968, pp.63-64.

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* ** Le narcissisme trouve auto-satisfaction dans les miroirs suivants: 1) L'hypothèse centrale de la nécessaire articulation entre schémas de comportement et schémas de structures pour dépasser les deux dénis culturels et liés de la pensée occidentale (à l'exception d'Héraclite, Hegel, Marx et l'actuelle prise en compte de la "flèche du temps") que sont: a) l'oscillation de cette pensée, depuis les philosophes grecs jusqu'à récemment, entre holisme et individualisme méthodologiques; b) sa fascination pour les situations d'équilibre, qui l'empêche de fournir des explications valables au fonctionnement contradictoire, conflictuel mais pourtant régulé des systèmes physiques, vivants et sociétaux et donc aussi des changements qui les affectent. La pensée occidentale est culturellement incapable de concevoir les agents comme simultan~ment agis, acteurs et auteurs du système social considéré. Ecrivez "L'acteur et le système" (Crozier et Friedberg) et vous aurez l'individualisme et si vous écrivez "Le système et l'acteur", vous avez le holisme - la tendance dominante à l'Ouest étant celle de la première formulation. Pourquoi? D'abord parce que si le mot individualisme et la réalité de l'individu n'apparaissent qu'au Moyen-Age, les Occidentaux ont, depuis, le sentiment vague et, à partir de l'époque de Descartes, la conscience spontanée que la seule réalité irréfragable concerne justement chaque individu: je pense, donc je suis et si je suis, j'agis. Ensuite parce que les quelques grands auteurs holistes (Platon, Hegel, Marx, Durkheim et même Keynes) ont été lus comme affirmant que le Tout est plus que la somme des Parties et détermine celles-ci. Or c'est peut-être vrai de Platon et de Hegel, mais plus douteux pour les trois derniers. Prenons Marx, qui passe pour le plus holiste. Il écrit pourtant à de multiples reprises que l'Histoire, la Société "ne font rien", parce que ce sont les hommes qui forment leur propre société et font leur propre histoire. En ajoutant: "Sur la base des conditions matérielles qu'ils ont trouvé toutes prêtes, comme aussi celles qui sont nées de leur propre action"l. Autrement dit, si le système social préexiste bien
I

Karl MARX, Idéologie

allemande,

Éditions Sociales,

1968, pAS.

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aux futurs agents dont ils vont - comme acteurs - devenir les supports, cela ne signifie pas que le Tout détermine absolument les Parties (sinon d'ailleurs le système se reproduirait à l'identique depuis l'apparition des premières hordes humaines). Et c'est parce que les rapports sociaux et les comportements préexistent aux futurs agents et que ceuxci les intériorisent sous formes de normes, d'idéaux et donc de modèles de comportement avant d'en devenir - comme acteurs - les supports, que ces agents sont effectivement d'abord des agis. Mais devenus acteurs et supports du système, ils peuvent alors aussi en devenir les auteurs. Car les systèmes sociaux humains ne fonctionnent pas comme des sociétés d'insectes où la distribution des rôles est inscrite dans leurs corps et au surplus confirmée et régulée par des interactions entre phéromones émises par ces mêmes corps. Tout système humain, individuel ou sociétal, est soumis à des dysfonctionnements d'origine externe ou interne, donc à une conjoncture: c'est en réagissant à cette conjoncture (par l'innovation notamment) qu'ils peuvent en devenir les auteurs. Cela est vrai aussi de l'acquisition et de l'utilisation d'une langue maternelle: elle préexiste aux enfants qui l'apprennent (ils sont agis) ; ceux-ci, progressivement, deviennent les supports des rapports linguistiques (toute langue est structurée) ; enfin, par des emprunts, des néologismes et des innovations syntaxiques et grammaticales, les locuteurs deviennent les auteurs des transformations de cette langue. Si les agents sont simultanément agis, acteurs et auteurs, il faut renoncer, dans les sphères d'activité sociétales, au principe de non-contradiction pour pouvoir trouver une solution au problème du no-bridge. Parce qu'elle ne peut dépasser le dilemme holismeindividualisme, cette pensée occidentale ne peut aussi résoudre le problème statique-dynamique. La tendance dominante se polarise sur la détermination du point ou de la ligne d'équilibre (au mieux: des points et des lignes d'équilibre), alors que la réalité, au niveau de l'agent comme à celui du système, se manifeste comme conjoncture (régulée) de déséquilibres, auxquels les agents doivent, sous peine d'exclusion, s'adapter avec les deux modalités possibles de l'accommodation (comportement auto-plastique) ou d'innovation (comportement allo-plastique d'action sur la situation). La conjoncture est signe de l'imparfaite compléIl

mentarité des rôles, mais a aussi pour effet d'accroître les possibilités d'action d'au moins certains agents (les dominants en attitude de veille et les outsiders chanceux) qui détournent cette conjoncture à leur profit. A partir du moment où cette innovation adaptative se propage, les rôles se modifient, les acteurs des groupes changent et, finalement, ce sont les rapports économiques (par exemple) qui trouvent une nouvelle transcription de leur spécificité: processus bien analysé par Schumpeter, dans la lignée des analyses du surprofit chez Marx. Lorsque cette transcription s'achève, on entre dans un nouveau stade du système. Laissons par contre le problème du changement de système à la critique rongeuse des rats de bibliothèque du futur. 2) Autre motif d'auto-satisfaction: avoir été un des premiers, avant Simon et Arrow mais après Piaget à parler de "rationalité adaptative" et de "rationalité satisfaisante". Depuis, certes, il y a eu des raffinements avec le développement des travaux de March, Simon, Arrow pour les Conventionnalistesl qui, poussant l'individualisme méthodologique jusqu'au bout, en dévoilent les limites. Même s'ils n'ont pas encore formalisé clairement l'incompatibilité entre l'hypothèse de rationalité limitée et celle de l'équilibre (ou des déséquilibres). Pas plus qu'ils n'ont renoncé à un postulat fondamental, mais peu analysé, du marginalisme concernant "l'indépendance des préférences individuelles". Car ce serait admettre qu'il peut y avoir des choix collectifs spontanément transitifs, donc en l'absence de dictature, d'organisation ou de nature humaine homogène et universelle. Donc, pour eux, pas d'Habitus, pas de groupes d'appartenance ou de référence et a fortiori pas d'intériorisation des normes et des modèles de comportement. Freud demeure à l'Index et Ça et Surmoi restent hors champ de perception. A la rigueur, ils pourraient accepter la référence au Moi, lorsqu'il est suffisamment bon cavalier pour conduire le cheval là où il veut se rendre. De même, toujours pas de référence à Piaget, pourtant un des fondateurs du cognitivisme, à part la thèse de Th. Suchère2 qui s'est essayé à analyser quels étaient les schèmes opératoires et logiques mis en œuvre dans le comportement économique.
I Cf. Revue économique, n02, 1989 et A. Orléan (sous la direction de), Analyse économique des conventions, PUF, 1994. 2 Université de Paris X-Nanterre, 1993.

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* ** Pour conclure: "Ceci est un livre des confins. Et des commencements". Aux confins des sciences de l'homme il demeure. C'est peut-être pourquoi les commencements n'ont pas eu de suites ni individuelle, ni collectives: "fertilisation croisée ou stérilisation croisée ?" se demandait déjà Schumpeter. Guère de suites personnelles d'abord (aléas et inhibitions biographiques aidant), à part quelques articles dont on se permet, pour le lecteur éventuellement alléché, de citer les plus prolongateurs: - sur les comportements et la rationalité: La désépargne (Revue économique, n04, 1959) ; Le concept de domination (in G. Palmade, sous la direction de, L'économie et les sciences humaines, Dunod, 1967) ; La nécessité, la norme et le jeu (Économie, Perpignan, .1990) ; Rationalité marchande et rationalité entrepreneuriale (in ouvrage collectif, Rationalité instrumentale, replis identitaires et exclusions, L'Harmattan, 1993) ; Logique du système et rationalité instrumentale (Revue Internationale de Psychosociologie, n04, 1997). - sur le fonctionnement et la transformation des systèmes: L'inflation comme régulation (Revue économique, n04, 1962) ; Le profit (Cahiers du GEPE, 1965) ; Lois économiques et lois sociales (in Mélange Giraud, Lille, 1968) ; Et le poussent jusqu'au bout... (Connexions, nOlO, 1974); Identifications expérimentales et innovations sociales (Connexions, n055, 1990) ; Rupture et complexité en économie (in P. Grou, sous la direction de, Rupture et complexité croissante, Paris, CEREM, 1992). - sur l'inégal développement: Revue économique, n05, 1956 ; Tiers-Monde, nOll, 1962 ; Peuples méditerranéens, 1987 ; in S. Mappa (sous la direction de), Coopération NordSud, L'Harmattan, 1990. - sur l'État: Les efficacités de la planification (in L. Nizard, sous la direction de...Planification et Société, PUG, 1985) ; Le Politique et l'Etatique (in L. Nizard, sous la direction de, Rapport CORDES, 1980). - sur l'épistémologie: Problèmes actuels d~ la sociologie économique (in G. Palmade, op. cit.) ; Epistémologie, marxisme et sociologie de la pensée économique (Revue

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économique, n03, 1968) ; Anthropologie des économistes (Revue économique, n04, 1974). Et enfin, pour le lecteur pressé et surchargé, on signalera qu'un résumé de Comportement économique et structures sociales est paru dans G. Palmade (op. cit.) sous le titre: Structures, comportements, fonctionnement, évolution éconOlruques. Ces écrits n'ont pas eu non plus de prolongements collectifs. On n'est pas sûr que les Régulationnistes et les Conventionnalistes aient lu le livre et les textes ci-dessus, car seul l'article sur L'inflation comme régulation a été perçu par les confrères comme "économiquement correct". A cela plusieurs raisons qui relèvent de la sociologie de la connaissance. D'abord, se situer aux confins, c'est œuvrer dans le flou. Ensuite, structuralisme et freudo-marxisme sont rapidement passés de modejlprès 1968, au profit du "Retour de l'acteur" (A. Touraine). Egalement, malgré la conversion de la psychologie au cognitivisme, les économistes continuent d'inventer leurs propres hypothèses de comportement, quand ils ne cherchent pas, comme Becker, à étendre leur champ aux autres sciences de l'homme. Enfin, la balkanisation de ces disciplines s'est accrue et les moyens institutionnels et matériels qui leur sont consacrés demeurent dérisoires (sauf pour la démographie) par rapport à ceux des sciences dures. Au total donc, l'économie, entre autres, garde toujours les traits de la Pataphysique, cette "science des solutions imaginaires" chère à A. Jarry. Deux anciens étudiants, Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis, ont donc d'autant plus de mérite à republier ce livre, économiquement incorrect et je suis d'autant plus sensible à l'amical souvenir qu'ils en gardent. Mais un prêche dans le désert peut-il devenir un best-seller de grandes surfaces?
André NICOLAÏ

février 1999

Remerciements à Renaud Bellais et Sébastien Knockaert, Lab.RII, Université du Littoral Côte d'Opale, pour l'établissement du texte final, sa mise en forme et sa relecture. 14

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AVANT-PROPOS
André Nicolaï me demande de présenter son travail au lecteur. De cette tâche, je m'acquitte volontiers, tout en me demandant si elle est bien utile: car le présent livre n'appartient certes pas à ce genre de marchandise qu'un simple pavillon suffit à couvrir. Et il sera malaisé, la lecture une fois achevée, de dire de l'ouvrage qu'il est simplement ceci ou simplement cela, qu'il définit telle notion ou étudie tel concept. Disons qu'il est un ouvrage de théorie, et qu'il s'affirme comme tel. La réflexion de l'auteur se situe à un niveau d'abstraction élevée. Les contingences ne sont là que pour servir de support et de véhicule à la pensée. La théorie en question est-elle économique? Réponse affirmative, sans doute aucun. A condition toutefois qu'on la complète aussitôt, en observant que la recherche économique, ci-après effectuée à titre principal, ne l'est pas à titre exclusif. Par là se marque un des traits dominants que révèle la personnalité d'André Nicolaï. Appétit de savoir et de comprendre. Vaste culture, mais point limitée, certes, au domaine de l'économie. Souci d'éviter le fatal compartimentage qui a si souvent empêché de fructueux contacts. Désir d'assurer des synthèses, comme l'entrepreneur dynamique crée des combinaisons nouvelles. De pareilles ambitions sont évidemment louables. Elles prouvent une insatisfaction, une curiosité qui apparaissent en définitive comme représentant l'essentiel de la science et la marque même de l'esprit scientifique.

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Toutefois le lecteur ne manquera pas d'observer ici que, ce qui lui impone, c'est moins l'effort préalable que son efficacité, moins le mérite de l'auteur que la qualité de son livre. Le stade du manuscrit une fois dépassé, et celui de l'impression une fois franchi, le résultat seul compte. Or le texte que l'on va lire me semble, à cet égard, rassurant. André Nicolaï soulève une multitude de problèmes, et parmi ceux qui dominent de très haut toute la science économique; ceux qui, en conséquence, ne sauraient laisser indifférent aucun spécialiste. Cenes, il ne fournit pas de réponse à tous. Je dirai même que plusieurs des réponses fournies par lui ne me satisfont pas. Mais cette divergence d'opinions ne traduit que les réactions, en sens opposés, d'esprits libres et soucieux seulement de vérité. Qu'impone que je ne sois d'accord, ni sur la notion d"'activités résiduelles", telle que la dégage André Ntcolaï, ni sur la représentation qu'il se fait de la classe, de l'Etat. Au surplus, ce sont là des matières sur lesquelles 110usavons discuté depuis lqngtemps déjà, notamment à l'Ecole Pra!ique des Hautes Etudes, au cours de mes séminaires d'Economie sociale. Ce qui importe bien davantage, ce sont les réflexions qui suggèrent à chaque instant les pages suivantes. Non seulement les problèmes qui s'y trouvent abordés sont tous d'une imponance fondamentale, mais à propos de chacun d'eux, André Nicolaï prend pani, au meilleur sens du terme: c'est-à-dire qu'il ne se contente pas de mettre en présence deux bons auteurs, puis de poursuivre, après les avoir réconciliés en apparence, grâce à quelque formule lénifiante et ingénieusement balancée. Il préfère hasarder une synthèse, quitte à courir de grands risques. Ces risques, il les connaît et il est le premier à savoir que les synthèses offrent de périlleuses séductions. Rien de tout cela ne l'empêche de sentir combien il nous est indispensable de penser dangereusement, si nous voulons être autre chose que de consciencieux exégètes de la pensée d'autrui. Encore un pareil courage est-il de bon aloi, et n'implique-t-il ni sousestimation des écueils possibles, ni surestimation des forces à mettre en œuvre pour les éviter. On s'en convaincra en prenant connaissance de ces pages denses, parfois difficiles, mais singulièrement nourrissantes et dont chacune sollicite la réflexion, éveille un écho. Que l'on se rapporte, par exemple, à la fin de l'introduction où André Nicolaï indique comment
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il se propose de résoudre l'opposition entre macro et microéconomie, aussi bien que l'antinomie entre dynamique et statique. Encore une fois, il sera permis de trouver ces ambitions excessives: nul, cependant, ne pourra prétendre qu'elles sont le fait d'un esprit médiocre. Aussi bien la modestie n'est-elle pas absente, elle non plus, d'un propos qui "ne présente pas une conclusion, mais une hypothèse de recherche fournissant quelques concepts opératoires et quelques éléments d'explication". L'auteur est alors en mesure de développer sa pensée, ce qu'il fait dans les trois parties de son livre. La première concerne les structures - aussi bien économiques que sociales. La deuxième, les comportements. "L'alliance dynamique des structures et des comportements" forme la troisième partie qui achève l'édifice. D'un bout à l'autre du livre règne un double souci, celui de "lier" et de "délier", afin de donner à l'explication, telle que la conçoit André Nicolaï, cette unité qui n'apparaît point au premier abord. D'où la formule que "la pierre de touche d'une analyse économique scientifiquement fondée réside en cette question: arrivera-telle ou non à lier les schémas de structure à des schémas de comportement" ? Encore cette alliance "ne répond-elle pas seulement à l'exigence d'une synthèse entre deux aspects d'un objet unique, dissocié par nécessité de méthode; elle est, en dynamique, réalisée par le phénomène humain total luimême". Il faut lire les développements correspondant à ces idées, pour en apprécier la profondeur. André Nicolaï a eu parfaitement conscience du caractère cardinal des notions qu'il a mises en jeu. C'est, par-delà l'économie, toute la science de l'homme qui se trouve repensée, à partir des structures sociales et des comportements économiques. Tour à tour sont évoqués les systèmes, à travers les structures, puis les classes à travers le capitalisme; bien d'autres concepts encore et, pour chacun d'eux, l'auteur place son combat au cœur des batailles intellectuelles de notre temps, les plus hautes parce que les plus désintéressées. Il a compris encore combien ses options l'obligeaient à réviser pour son propre compte les schémas traditionnels. On ne lira pas sans curiosité le chapitre (Hème Partie, chap. II), dans lequel se trouvent entièrement repris, sous une optique nouvelle, les problèmes de la production, puis de l'utilisation du revenu. Tout cela étant offert sous une autre forme encore, à la fin du 19

chapitre suivant (le premier de la IIIème Partie), où une synthèse fort originale nous est proposée entre deux théories de la répartition: l'une qui met l'accent sur le caractère de facteurs, attribués aux revenus; l'autre qui insiste sur le fait qu'ils sont des gains de groupes, obtenus après un conflit, donc après une victoire sur les autres revenus, par une spoliation des autres groupes. Les salaires, les profits, se révèlent alors sous un éclairage inattendu et apparaissent comme "des moyens de perpétuer des rôles". Tout cela représente un effort très intéressant auquel j'applaudis d'autant plus volontiers que je ne crois pas pouvoir me déclarer convaincu sur tous les points. André Nicolaï le sait, car nous avons assez souvent croisé le fer: sa critique de ce qu'il appelle l'attitude volontariste ne me semble pas pertinente et je pense qu'au total, ses positions sur ce sujet sont différentes de celles de Jean MarchaI, moins différentes surtout des miennes, qu'il ne le dit en plusieurs passages. Mais encore une fois, de pareilles divergences laissent intacte la valeur de l'ouvrage; elles ne viennent d'être rappelées qu'en vue de souligner l'intérêt constant de toutes les discussions précédentes. A celui qui a eu la tâche, et le plaisir, de présenter cet ouvrage, on permettra d'ajouter un mot, tout personnel. Une longue, trop longue expérience, m'a conduit à ressentir quelque inquiétude, lorsque je vois un auteur, tout neuf dans l'art d'écrire, s'attaquer à une tâche ambitieuse, à un travail qui remet en cause trop d'idées, trop de théories, et qui oblige à repenser la presque totalité d'une science. Je suis alors porté, par indulgence naturelle ou par pessimisme acquis, à craindre que l'effort, se situant trop haut, n'excède les moyens de celui qui veut l'entreprendre. Le plus souvent (quand du moins la chose est encore possible), je mets fin, avant leur début, à des aventures de ce genre, pour éviter un échec facilement prévisible. Rares sont les jeunes hommes que je ne décourage pas, les estimant en effet dignes du risque qu'ils courent et les jugeant capables de surmonter les difficultés qu'ils affrontent. Mais leur nombre est petit. Je crois pouvoir dire qu'André Nicolaï est de ceux-là et que son livre en apporte la preuve.
Jean LHOMME

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INTRODUCTION
Ceci est un livre des confins. Et des commencements. On y accepte de chasser dans les régions limitrophes de l'économie: le travail aux frontières mène à penser qu'il est bon d'élargir ces lignes de l'esprit aux contours exacts de l'humain. Conscient de la nécessité d'être aussi économiste bien que pour être bon, il ne faille pas être que cela - on soutiendra, pour l'expliquer les incursions infructueuses et les démarches maladroites, que Socrate apprit la danse dans le même temps que la philosophie, dussent l'une et l'autre en avoir initialement pâti. Le projet n'est donc pas, ne pouvait pas être, la remise ne question d'un acquit, mais une synthèse provisoire d'apports épars dans différentes sciences sociales, appliquée au domaine économique: tout juste un essai de remise en perspective dans le but de contribuer à résoudre le paradoxe présent de l'économiste. Paradoxe du comédien, paradoxe de l'économiste: le premier mesure la distance entre intention vécue et sentiment exprimé, le second naît de la discordance entre pensée exprimée et sentiments suscités. Cet humaniste spécialisé déplore le peu d'audience qu'il rencontre et simultanément proclame l'utilité majeure de sa fonction: le drame est son métier, qui dessine un sourire aux lèvres du lecteur. La tentation est alors grande d'excuser la crise de la pensée par celle d'un monde qui lui glisse des doigts à chaque saisie. Pourtant, s'il revendique, il le fait à bon droit: il récuse le statut dérisoire que lui assigne le discrédit attaché aux théories contradictoires souvent et partielles toujours, car il a conscience du caractère tragique et démystifiant de sa
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discipline. Tragique parce qu'elle est reconnaissante d'une dimension vitale de l'homme social, parce qu'aussi elle devrait à l'achèvement de cette dimension; démystifiante parce qu'elle doit, pour se constituer, arracher les voiles dont une inconscience pas toujours désintéressée habille aux yeux de chacun les phénomènes qu'elle étudie. Le temps n'est plus - a-t-il jamais été? - de l'économie pure, celui de l'économie humaine commence peut-être qui n'implique pas tellement le salir des mains au contact du quotidien que la renonciation au rêve du nombre d'or. Et d'abord, recenser les dilemmes, l'alternative micromacro, celle statique-dynamique, les conjurer ou les assumer mais les connaître pour trouver en une nouvelle approche, on ne dit pas un terrain d'entente, mais de rencontre entre les différentes écoles. Et ce terrain existe où peuvent parler une langue commune néo-marginalistes et "structuralistes", keynesiens et marxistes. Ensuite pour fonder en droit et en fait cette nouvelle approche, la soumettre au doute radical qui laissera peut-être en résidu un irréductible et rassurant cogito économique. Enfin admettre une ultime et brève réflexion sue la méthode nécessairement appliquée. Telles sont les trois étapes préliminaires à cette recherche sur le comportement économique et les structures sociales, qui est moins, redisons-le, nouvelle théorie, que mise au point actuelle, moins exposé général que préface systématique à cet exposé. J. LES IMPASSES ACTUELLES LA FORMULA TJON DE L'APPROCHE Abstraction faite des divergences mineures qui séparent les différentes écoles, le discrédit qui atteint actuellement la pensée économique provient de son incapacité à résoudre deux problèmes étroitement liés: le passage de l'approche micro-économique à l'approche macro-économique, la substitution au schéma statique de l'équilibre du schéma dynamique d'un déséquilibre renouvelél.

I Cf. André MARCHAL,Méthode scientifique et science économique, T. l, Introduction, et T. II, chap. I et II, passim. 22

~1 Le dépassement nécessaire des dilemmes
A) L'analyse marginaliste se prête à une formalisation très poussée: comme telle elle présente une apparence scientifique qui reste souvent apparence tant les postulats dont elle part demeurent éloignés de la réalité. Belle construction imaginaire, elle est en quelque sorte un pendant intellectuel des constructions géométriques de l'art non figuratif. Mais, celui-ci ne prétend pas représenter la réalité, il veut justement en créer une nouvelle. Celle-là, au contraire, affirme le plus grand respect pour l'adequatio rei intellectus, tandis que, à se fonder sur un schéma de comportement formel (la pure logique des choix) et hypothétique (la rationalité) attribué à un individu abstrait échappant à toute détermination sociale et temporelle, elle oublie l'environnement ou n'en fait qu'une donnée, elle néglige le processus de confrontation des décisions individuelles en assumant une simple addition instantanée et aboutit ainsi sur le plan global à un résultat fictif: l'hypothèse d'un équilibre statique. Certes, le néo-marginalisme avec Ropke et RosensteinRodan, par exemple!, avait admis bien des restrictions au principe individualiste et avait apporté de nombreux assouplissements au schéma de l'équilibre. Mais sans doute l'urgence des problèmes économiques, surtout à partir de la première guerre mondiale, ne permit pas d'attendre que fût comblé l'écart qui séparait la théorie de la réalité ou que celle-là éclatât au contact de celle-ci. La réaction globaliste des Suédois et de Keynes fut saine qui au moins rendit plausible en esprit une politique économique cohérente. Mais la "mécanique des quantités globales" se substitue alors à la "pure logique des choix"2. Contrairement à l'usage qu'en avaient fait Quesnay et Marx, les catégories globales ne sont pas cette fois rattachées à des groupes sociaux homogènes, agents d'une conduite économique significative3, Aussi l'apport keynesien et post-wicksellien faut à résoudre correctement les problèmes majeurs de la théorie économique: l'oubli de l'environnement est quasi total, les
I

2 Cf. F. PERROUX, a généralisation de la General Theory (p.62 et passim), et L Les comptes de la nations (chap. I, notamment p.19 sqq.). 3 Cf. par exemple Ch. BETTELHEIM,Revenu national, épargne et investissement, chez Marx et chez Keynes, R.E.P., 1949, p.198 sqq. 23

Cf. F. PERROUX, Le néo-marginalisme.

actions collectives sont négligées, les processus d'ajustement sont soit omis, soit purement imaginés. Presque aussitôt, donc, reconnue la nécessité d'une "départementalisation" qui peut s'opérer d'après les secteurs, les flux, les groupes sociaux; tâche à laquelle se sont consacrés respectivement W. Leontief, M.C. Copeland et J. Marchal1 par exemple. Cependant, là aussi, il faut prendre conscience des dangers qui peuvent menacer pareille dissociation: le risque est de retomber dans une mécanique de sous-catégories, ou d'aboutir au volontarisme, prétexte ou cause d'un indéterminisme généralisé. B) Le problème de la dynamique pose des difficultés tout aussi grandes. A vrai dire, si personne ne conteste plus aujourd'hui, la nécessité d'une dynamique, parce que tout le monde admet que le mouvement est le mode d'existence des faits économiques, peu de théories peuvent prétendre satisfaire à ses exigences majeures: la détermination de relations causales, l'existence de variables appartenant à des périodes différentes, la prise en considération des causes
secondaires2.

Le plus souvent, on se trouve devant des pseudotentatives de dynamisation qui cachent un refus du problème, ou mieux une fuite devant ce problème. Les tentatives de dynamisation, comme le note André Marchal3, se font soit par l'adjonction d'une description concrète, soit par l'introduction de facteurs jusque-là négligés: la prise en considération du Temps devant permettre d'utiliser les notions de décalages, de retards de réaction; l'introduction de la Monnaie4, de comprendre les distorsions dans l'ajustement des flux réels et monétaires; l'intervention de l'lnnovation5 de passer à l'explication du trend et des
I W. Leontief, The structure of American Economy; M.C. Copeland, A study in money flows; J. Marchal, Note critique au modèle de M. Gruson (R.E., !uillet 1951, p.385 sqq.). Cf. André MarchaI, op. cit., T. II, p.127 sqq. F. Penuux, Les comptes de la nation, p.36 sqq., et R. Barre, Les critères modernes de la statistique et de la dynamique, R.E.,juilIet 1950. 3 A. MarchaI, op. cit., T. II, p.135 sqq. 4 O. Lange écrit: "... La théorie de l'équilibre général doit être reformulée de façon à tenir compte explicitement de la monnaie. Une telle reformulation conduit à conclure que la substitution entre la monnaie et les biens fournit la clef de la compréhension autant des processus d'équilibration que de déséquilibration de l'économie." (Price flexibility and employment, Préface). 5 Cf. F. Perroux, Les trois analyses de l'évolution et la recherche d'une dynamique totale chez J. Schumpeter, E.A., 1951, T. V, n02, p.302 sqq. notamment.

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fluctuations. Mais il faut se demander d'une part si le schéma de l'équilibre supporte ces intrusions sans perdre de sa valeur explicative, d'autre part si les dimensions nouvelles attribuées au comportement du sujet économique sont susceptibles de le définir enfin dans sa totalité. L'affirmer semble hasardeux. Aussi n'est-il pas étonnant que les résultats de ces démarches coïncident souvent avec un refus implicite des problèmes. Au mieux devra-t-on se contenter d'une cinématique quand ce ne sera pas d'une simple statique comparative ou encore d'une "métastatique" à la façon keynesiennel. Il est enfin une dernière attitude, qui sous deux formes différentes cache une même démission devant la tâche théorique d'une dynamique intégrale. La première forme de renonciation consiste, sous prétexte de relativisme, à construire des types formels de fonctionnement, ou encore à exposer l'évolution hypothétique de systèmes économiques bâtis à partir de critères arbitrairement privilégiés. La seconde est plutôt une tendance héritée de l'institutionnalisme qui aboutit à faire de la "loi de la jungle" la loi économique fondamentale: les tenants de la théorie du bargaining power, dont la faiblesse conceptuelle est manifeste2, ont au moins à faire l'effort théorique de justifier l'adéquation de leur modèle à la réalité. C) En fait les deux dilemmes qui viennent d'être sommairement définis sont étroitement liés: se heurter à l'un amène à buter sur l'autre, en esquiver un entraîne la disqualification par l'autre. C'est qu'à la base les différentes écoles semblent s'imposer sur un double choix: entre une analyse structurelle et une analyse "behavioriste", entre une approche formelle et une approche empirique. L'une et l'autre options conditionnent tout le raisonnement et lui apportent des limitations inéluctables. Par exemple: - Les marginalistes partent du comportement formel de micro-unités indépendantes des rapports sociaux qui les unissent; la composition des décisions individuelles s'opère alors par addition ce qui conduit à raisonner sur un schéma statique d'équilibre.
I Le mot est de C. Lutfalla, il est repris par H. GUITTON,in les fluctuations économiques, p.136. 2 R. BARRE,Manuel d'économie politique, T. Il, p.50.

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- La pensée keynesienne repose sur le comportement formel de macro-catégories: la dissociation en groupes sociaux significatifs est, sauf par hasard, inexistante; les structures sont toujours des données; le résultat est une "métastatique" . - Les historistes prétendent retenir et des structures et des comportements concrets: faute de se lier les uns aux autres par une analyse causale, ils ne rendent pas compte des phénomènes de fonctionnement, ce qui les amène, paradoxe, à une dynamique formelle (et arbitraire) des systèmes. Un tableau général couvrant toutes les écoles peut facilement être dressé, qui montrerait la liaison entre la manière d'aborder le problème économique - l'approche - et le caractère partiel ou inexact des résultats. Ce sont là faits trop connus pour qu'on s'y attarde. Mais il reste en conclusion que l'incapacité à résoudre les deux dilemmes semble provenir d'une approche défectueuse parce que limitée. Dans la mesure où (on tentera de le démontrer) la solution consiste à lier dans un modèle théorique causal des schémas de comportement et des schémas de structures, exclure une des variables - les structures, les comportements - empêche même l'analyse exhaustive de la variable retenue; comme renoncer à l'expérience ou à la conceptualisation formelle interdit soit l'adéquation du modèle concret, soit l'élaboration d'un modèle logiquement cohérent. Si l'on voit plus loin encore, le caractère défectueux des approches traduit la conception étriquée de l'économie politique qu'adoptaient les différentes écoles. A l'heure actuelle prévaut au contraire une conception élargie qui fixe à cette discipline la tâche d'une dynamique intégrale du fonctionnement et de l'évolution'. ~2 La nouvelle approche et ses idées directrices A) Dans l'ensemble, les économistes actuels l'appellent de tous leurs vœux, quels que soient les systèmes théoriques
I

Cf. par exemple H. GUITION, esfluctuations économiques, notamment le L

chap. sur Ie "milieu humain", p.207 sqq. A. MARCHAL, op. cit., T. II, chap. II, sections 2 et 3. J. MARCHAL, Cours d'économie politique, pp.316-327. Cf. également la notion d"'économie intégrale" chez C. GINI, Economy and Sociology (Banca Nazionale del Lavoro, 1950, vol. III, n014)

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dont ils se réclament au départ: pour les uns, il s'agira de la constitution d'une économie appliquée, grâce à l'élaboration de théories-relais1 ; pour d'autres, les post-keynesiens, de dissocier les quantité globales par référence à des groupes et secteurs homogènes quant à leur comportement; pour les derniers, qui s'inscrivent dans la ligne de la pensée historiste, institutionnaliste ou sociologique, d'établir enfin les lois du comportement des groupes et de l'évolution des structures. Seuls les marxistes, malgré la volonté de Marx et d'Engels d'appréhender l'homme total, paraissaient, jusque tout dernièrement, échapper à ce mouvement: depuis Lénine, on cherchait en vain une tentative générale de mise à jour, que laissent pourtant présager quelques inquiétudes récentes3. Il serait cependant facile de trouver, même si chacun partait de prémisses divergentes, et à la seule condition que les "positions de parti" ne dégénèrent pas en parti pris, un terrain de discussion ou plus exactement de confrontation. On sait même les caractéristiques de la nouvelle économique: ni rationnelle, ni concrète, mais synthétique, dit H. Guitton4, ni mécaniste, ni organiciste mais sociale poursuitil ; elle appelle "l'alliance de l'exigence expérimentale et de la théorie abstraite"S ; elle rendra compte du fonctionnement et de l'évolution6. En un mot, ce serait une économie intégrale et par là même une économie humaine7.
I Selon l'expression de F. Perroux. 2 Cf. A. MarchaI. op. cit., T. I, p.95. Précisons qu'il s'agit là du marxisme "orthodoxe" : les "marxiens" ont au contraire beaucoup produit (cf. E. JAMES, Histoire de la pensée économique au XX" siècle, T. I, chap. I, et T. II, chap. V). 3 Notamment en Yougoslavie, en Chine, en Pologne (cf. les trois articles parus dans le numéro de février-mars 1957 des Temps modernes sur le socialisme polonais, l'article fondamental d'O. LANGE traduit dans les Cahiers internationaux d'avril et mai 1958, sous le titre "Le marxisme et l'économie bourgeoise", avec la controverse qui s'ensuivit, et dont une partie est reproduite dans la même revue, numéros d'avril-mai 1959 et juin 1959). Le renouveau marxiste semble atteindre la France: cf. H. LEFEBVRE,n Temps i modernes, de juillet-août 1957, ou du même, La somme et le reste, Paris, 1959. 4 H. GUITION, L'objet de l'économie politique et Économie rationnelle, économie positive, économie synthétique. S F. PERROUX, comptes de la nation, chap. I. Les 6 Cf. nOl, p.6. 7 Outre les ouvrages cités de H. GumoN, A. MARCHAL, . MARCHAL, f. J. J c LHOMME,Pour une humanisation de l'économie (Banql!e, déco 1949). E. JAMES, Pour une science économique humaine (in Etudes d'économie politique et sociale, à la mémoire d'Eugène Duthoit, Paris, 1949, pp.31-47) et F. PERROUX, cience de l'homme et science économique. S 27

Mais fixer des tâches et proclamer des intentions ne suffisent pas. On ne peut vouloir une nouvelle approche et refuser les conséquences logiques de cette attitude, c'est-àdire: postuler la réalité du fait économique, lui supposer une certaine cohérence ou prouver que l'absurdité est son essence; établir un système ordonné d'hypothèses; démontrer qu'ainsi posé le problème admet une solution; enfin que cette solution rend compte des processus réels. B) La formulation de l'approche et ses implications: 1) Satisfaire à ces exigences et remplir ainsi la tâche d'une dynamique du fonctionnement et de l'évolution n'impliquent que soient réalisées avec succès trois démarches successives : les comportements sont rattachés à une situation structurelle; le mode et le processus de confrontation des plans ainsi que les résultats, quantités réalisées et répartition, sont déterminés; le lien de causalité qui unit sous l'effet de la conjoncture les modifications de comportements aux modifications structurelles est établi I.
Cette optique acceptée2, l'économie politique est alors l'étude des systèmes sociaux dynamiques, que les individus, en groupes, entretiennent comme supports de structures et perpétuent par leur comportement conscient au travers de relations vécues, à propos d'une activité leur permettant. de satisfaire des besoins, grâce à des biens rares dont la création nécessite un travail en commun où ils tiennent des rôles différenciés et complémentaires3.

Quelques explications sont nécessaires sur le sens de la définition proposée. Le point de départ reste la notion de rareté des biens relativement aux besoins humains d'une part, à l'efficacité des moyens disponibles à un moment historique donné d'autre part. Mais surtout la rareté implique une lutte, une
I MARGET écrit que l'analyse économique doit "montrer comment des processus représentant les mouvements du système dans sa totalité (les processus macro-économiques) doivent affecter les données particulières sur la base desquelles s'effectuent les décisions des entrepreneurs individuels (de caractère micro-économique). Elle doit montrer aussi comment ces décisions micro-économiques et les actions macro-économiques auxquelles elles conduisent. doivent à leur tour affecter les processus macro-économiques qui prennent la forme de mouvement de système dans sa totalité" (cité par J. MARCHAL. Cours. T. I, p.326). 2 H. GUITTON: C'est la conception que " l'on se fait de l'homme qui commande la nature de la science économique" (in objet... p. 85). 3 Cf. la définition" extensive" de l'économie politique donnée par A. MARCHAL. cil.. T. I, p. 163. op. 28

activité et c'est sur une telle notion que peut se construire la science économique. La lutte contre la rareté est le fait d'agents, les hommes, qui pour l'accomplir entrent en relations vécues, c'est-à-dire consciente et "agies". Les relations interindividuelles s'établissent entre des agents qui ne sont pas interchangeables comme "des petits pois dans une boîte"l et cela parce qu'ils tiennent des rôles différenciés et complémentaires dans l'activité économique par double référence à une division technique et une division sociale du travail. La différenciation et la complémentarité impliquent d'une part l'appartenance à des ensembles qui groupent les agents ayant des rôles semblables, et d'autre part l'existence de relations entre ces groupes. Les individus qui les composent sont donc des supports de structures et la réalité des rapports qui s'établissent entre eux à l'occasion de l'activité économique est fondée par les comportements différenciés et complémentaires de ces agents. Ces rapports nous les constatons divers et changeants dans l'espace et dans le temps.: "leur état spécifique"2varie qui permet de conclure à la coexistence ou la succession de systèmes économiques. 2) La définition proposée, on le voit, semble rejoindre les préoccupations de nombreux chercheurs contemporains qui, notamment en France, remettent en question la nature et la portée de la science économique. De façon plus systématique, celle-ci devrait rendre compte de trois séries de phénomènes: a) La dynamique des systèmes économiques, objectif que se fixent historistes et marxistes, qu'exclut la position naturaliste et universaliste des classiques, que récusent les partisans d'une économie pure3. Cette dynamique des système paraît pourtant souhaitable. b) La dynamique des structures typiques d'un système. Il est nécessaire de distinguer ici deux caractères de la spécificité des structures: d'une part, les rapports techniques et sociaux à l'intérieur d'un système demeurent essentiellement semblables pendant la durée de celui-ci ; mais d'autre part, leur évolution est également caractéristique
I

Cf. I-P. SARTRE, L'existeniialismeest-il un humanisme? Et M. MERLEAU-

PONTY, Sens et non-sens. 2 J. LHOMME, Matériaux pour une théorie de la structure économique et sociale, R.E., 1954, vol.5, n06, notamment p. 885. 3 Cf. F. PERROUX, Le néo-marginalisme, également L. ROBBINS, Essai sur la nature et la signification de la science économique.

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qui détermine des sous-stades d'évolution compris entre deux limites structurelles. c) Entre ces limites structurelles, le fonctionnement du système considéré. Cette troisième étude est possible si on analyse les relations entre les comportements des différents agents en leur intégrant des paramètres structurels constants ou encore, s'il y a lieu, le trend structurel que l'on ara préalablement déterminé!. Ce programme peut paraître trop vaste à ceux qui voudraient limiter le champ de la science économique au troisième point, c'est-à-dire à l'étude du fonctionnement et laisser les deux premières tâches aux psychologues, aux sociologues et aux historiens2. Pourtant la conception restrictive est contradictoire d'avec la volonté affirmée par ces mêmes auteurs d'abandonner les schémas mécanistes et organistes pour élaborer enfin une économie humaine. L'intégration à l'analyse théorique des éléments "extraéconomiques" comme la contrainte3,la prise en considération des structures sociales et politiques, l'examen du comportement de l'homme total4,pour tout dire la recherche d'un humanisme intégral semble exiger la connaissance des systèmes, des structures, des conduites, des connaissance préalable à l'élaboration des schémas de fonctionnement. Si l'économiste se récuse, il risque de rendre sa discipline radicalement dépendante des autres sciences humaines ou d'élaborer ses propres modèles sur la base des préconceptions inconscientes de sa Weltanschauung personnelle. Il est donc amené à choisir une science totale ou à hésiter devant "la grande antinomie"5 de l'abstraction hypothétique et de la description concrète. Science totale, parce que science de l'homme, l'économie politique doit aussi se constituer progressivement en science exacte. Il n'est pas plus juste d'arguer de la complexité et de l'énormité de sa tâche pour conclure au scepticisme qu'il ne serait raisonnable de justifier l'abandon de toute abstraction
I A. MARCHAL, cit., T. II, p.169 sqq., et Prise de conscience, structure et op. concept de période, RE, 1954, vo1.5, n06. 2 C'est, par exemple, l'opinion de J. Schumpeter, Ch. Bettelheim, T. Parsons, R. Barre, etc. Cf. infra. 3 F. PERROUX, ote sur la dynamique de la domination, E.A., 1950, T. III, n02. N 4 J. MERIGOT,Autour de 1"'Homo œconomicus" (Econ. Contemp., mars-avril et mai-juin 1949). .. 5 L'expression est d'EuCKEN,Die Grundlagen der National-Okonomie, chap. II et passim.

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généralisante sous le prétexte sophiste de la relativité des lois économiques. Le refus momentané d'une conceptualisation et d'une mensuration qui seraient fausses parce que prématurées, ne doit pas faire oublier que cette attitude ne justifie que "par provision", parce qu'elle prévoit sa propre négation. Pour le moment, l'approche proposée vise essentiellement à promouvoir des schémas fondés sur une "abstraction réaliste"l, c'est-à-dire à déterminer des relations causales entre phénomènes historiquement situés, relations conceptuelle ment plausibles et sises à un niveau d'abstraction intermédiaire de la théorie intemporelle et de la monographie visqueuse de toutes ses adhérences au fait singulier. C) Cette approche pourrait faire craindre un impérialisme de l'économie à l'égard des autres sciences humaines. Il n'en est rien: si elle a la prétention de raisonner sur un homme total, elle ne se reconnaît pas le pouvoir d'expliquer la totalité de l'homme et admet de ce fait à ses côtés l'existence de disciplines spécialisées. Bien plus, elle proclame l'inéluctable collaboration avec celles-ci et principalement avec l'histoire, la sociologie, l'ethnologie et la psychologie2. I) Si l'étude des systèmes et des structures fait partie de la science économique, les rapports de celle-ci avec l'histoire sont étroits. Ces contacts sont possibles, ils sont nécessaires, ils sont féconds. L'évolution de la conception des historiens à l'égard de leur propre tâche est peut-être le fait fondamental qui rend actuellement possible un travail commun. L'histoire n'est plus tant la description de l'événement concret singulier que l'analyse causale de l'émergence particulière du fait humain total. Ce qui se traduit par l'existence à côté d'une histoire événementielle d'une histoire structurale et sociologique qui l'éclaire et l'explique3. La collaboration avec les historiens se révèle d'autant plus nécessaire que l'on se fixe pour tâche immédiate une abstraction économique réaliste. Avant même de songer à cette mathesis economica des systèmes, des structures, des
I Selon l'expression d'A. MarchaI. 2 J.-L. LEBRET,Vers une intégration des sciences humaines (Econ. et Human., !uillet-août 1954).
.

Conception

défendue

par H. SÉE, M. BLOCH, F. BRAUDEL, A. MARCHAL,

(R.E., voU, n01, 1950). M. Leroy voudrait que l'histoire soit une "sociologie avec des noms propres" (cité par A. CUVILLlER, Manuel de sociologie, p.246). Cf. également G. GURVITCH, Déterminismes sociaux et liberté humaine, p.3? sqq., et L. GOLDMANN, Sciences humaines et philosophie, chap. I. 31

comportements, il y a au moins à constater les variations temporelles de la vie économique. Mais la relativité du fait économique se double d'une relativité de la pensée économique par rapport au milieu qui la voit naître. A cet égard, la critique historique est une propédeutique à la critique du savoir, une démarche préalable à la constitution progressive d'un corps de relations causales abstraites. 2) Vis-à-vis de la sociologie et de l'ethnologie, le problème de la collaboration est plus complexe. La sociologie est aussi peu unifiée que l'économique, ce qui a fait dire qu'elle "est ce qui est compris sous ce terme par les auteurs qui s'intitulent sociologues"l. A l'impossibilité de faire référence à des connaissances universellement admises, s'ajoutent les querelles de bornage qui semble avoir préoccupé les chercheurs beaucoup plus que les points de rencontre. Les grandes oppositions entre écoles sociologiques sont connues: entre l'historisme et le formalisme, le réalisme et le nominalisme, la phénoménologie et l'objectivisme, il n'y a que l'embarras du choix2.Pourtant, si les auteurs ne sont pas d'accord ni sur l'explication du fait social, ni sur la méthode à employer pour l'étudier, ils tendent à être sur l'objet de la sociologie et même ils sont prêts à éliminer un certain nombre de faux problèmes3. En fin de compte, la sociologie aurait à expliquer, grâce à des modèles formalisés, les structures et les groupes, les croyances et attitudes collectives, les formes de sociabilite saisies dans leur existence mouvante. On voit par là que les préoccupations des sociologues rejoignent celles des économistes actuels et qu'il serait peut-être possible d'obtenir un consensus sur une définition parente de celle dont nous sommes parti pOUf définir l'économique, mais qui élargirait "l'étude des rapports dynamique de groupes..." à toutes les activités socialement accomplies. Pourtant la dépendance de toutes les sciences sociales à l'égard d'une sociologie générale apparaît dangereuse à
1

H. CAIRNS,Sociologie et sciences sociales (in Sociologie au XXème siècle,

chap. I, p.2). 2 Cf. R. ARON, La sociologie allemande contemporaine, et A. CUVILLlER" Manuel de sociologie, T. l, chap. III et IV, et Où va la sociologie française ?, 1]assim. Également J. MONNEROT, Lesfaits sociaux ne sont pas des choses. G. GURVITCH, La vocation actuelle de la sociologie (T. l, chap.l). 4 G. GURVITCH, op. cit. : Introduction.

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certains auteurs. D'aucuns, tel L. Bousquetl, acceptent cette subordination, mais d'autres, qui ne nient pas pour autant la nécessité de contacts étroits, la refusent et distinguent une sociologie économique de la théorie économique. Schumpeter écrit que "l'analyse économique s'occupe de savoir comment les gens se comportent à un moment donné et quelles sont les conséquences économiques de ce comportement, la sociologie économique s'occupe de savoir pourquoi ils en sont arrivés à se comporter ainsi"2. Pour Ch. Bettelheim, l'économie politique, depuis Marx et Keynes, serait une théorie des macro-catégeories, tandis que la sociologie économique serait "l'étude de la formation, de la vie et de la dissolution des différents éléments structurels dont l'ensemble constitue la société, pour autant que ces éléments jouent un rôle dans la production sociale"3. C. Gini élargit la collaboration à l'anthropologie, mais accuse aussi nettement la dichotomie entre une sociologie économique inductive et synthétique et une économie intégrale analytique et déductive4. De la part des sociologues, on retrouve la même opposition entre une attitude "totalitaire" défendue par A. Cuvillier5 et la reconnaissance d'un domaine propre à l'économique admise par Talcott Parsons6et L. Wiese7. A la vérité, ces délimitations paraissent assez vaines. L'important est que la collaboration dépasse le stade des proclamations d'intention; et quant à savoir si, à partir d'une certaine frontière, l'économiste devient sociologue et inversement, il ne convient pas d'en tenir compte, à condition que l'un et l'autre (qui peuvent être la même personne) se connaissent et se connaissant fassent progresser l'étude de la société, en général, et du domaine économique en particulier. 3) Les rapports actuels avec la psychologie peuvent suggérer des réflexions analogues. Au début du XIXème, ni
I

2 J. SCHUMPETER, (History of Economic Analysis, p.2I) attribue cette phrase à C. Colm. 3, Ch. BETTELHEIM, Économie politique et sociologie, p.27I (Annales Economie, Société, Civilisation, juill.-sept. 1948, pp.267-?78). Cf. également O. LANGE, The Scope and Method of Economics, Rev. Econ. Studies, n033, 1945. 4 C. GINl, Economy and Sociology, op. cit. 5 Manuel (T. I, pp.246-247). 6 T. Parsons, Sociological Elements in Economic Thought (Quart. l. Econ., août 1935, pp.646-667). 7 L. Wiese, Wirtschaftstheorie und Wirtschaftssoziologie (Schmollers lb., déco 1936, pp.7-35).

L. BOUSQUET, Institutes de science économique, T. I, p.21.

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la psychologie ni l'économie politique ne sont séparées des études philosophiques: il en résulte une identité des modèles de conduite retenus par ces disciplines. Par la suite, pendant que la psychologie cesse progressivement d'être introspective ou " en première personne" pour sortir de "son fauteuil" et se cherche à la fois du côté des instincts biologiques et de l'expérimentation en laboratoire, les schémas de comportement utilisés par les économistes font référence à un pur formalisme des choix sans même admettre, au moins sur le plan des principes, une étude parallèle de leur contenu. Dans un troisième stade qui nous mène à l'époque actuelle, les deux disciplines tendent à se rapprocher. Non pas que l'on puisse à nouveau songer, sous prétexte que "l'économique comme les autres sciences sociales s'occupe du comportement humain" l, à la construire sur la base d'une théorie psychologique comme semble le croire Katona, J. Stoezel et surtout P.-L. Reynaud2. Mais, à partit du moment où la psychologie essaie de saisir l'homme au travers de son comportement social, où elle est amenée à reconnaître des catégories aussi fondamentales que les attitudes collectives et les modèles culturels et où elle élabore à la suite de la théorie de la forme la notion de champ psychologique structuré, elle se rapproche énormément du point où ses concepts peuvent être utilisés avec fruit par une science économique avide de remplir "les boîtes vides"3de la conduite économique formelle. Le phénomène économique est une partie et un aspect du phénomène humain total: une partie parce qu'il y a une activité sociale qui est lutte ou collaboration contre la rareté, un aspect parce qu'il y a peu de comportements qui ne reflètent cette lutte par quelque côté. L'économiste n'est qu'un "humaniste" spécialisé en attendant que se constitue cette anthropologie générale que préconisait Marcel Mauss, et qu'annonce timidement la convergence actuelle des
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2 G. KATONA: "Nous considérons les processus économiques comme des manifestations du comportement humain" (Psychological Analysis of Economic Behavior, p.3). J. STOEZEL, Cours de psychologie sociale (Bulletin de psychologie, 1955-1956, vol. IX). P.-L. REYNAUD:"Le collectif explique moins bien l'individuel que l'individuel n'explique le collectif' (p.21) et "par rapport à l'économiste le psychologue occupe une position "stratégique" ~p.22), in La psychologie économique. Pour reprendre l'expression célèbre de J.H. CLAPHAM (Readings in price theory, p.119 sqq.). 34

J. SCHUMPETER,History of Economic Analysis,

op. cit., p.27.

sciences humaines, serait-ce trop lui demander d'être en plus un "honnête homme" ? II. LA R~MISE E~ QU~STION DE L'APPROCHE PROBLEMES D'EPISTEMOLOGIEl La référence à des concepts et des connaissances présumés extra-économiques est une conséquence nécessaire de l'approche envisagée qui est une des formalisations possibles des préoccupations de nombreux économistes contemporains, spécialement français2. Elle croit pouvoir dépasser les deux grands dilemmes qui font obstacles au progrès de la connaissance économique en adoptant une conception plus vaste et plus profonde de son domaine. Autrement dit, elle se construit sur l'hypothèse que l'existence des dilemmes dépend du caractère partiel des approches antérieures. Mais, il est deux autres causes qui peuvent expliquer les impasses actuelles: a) L'absurdité du phénomène économique; b) La trop grande complexité de ce phénomène vis-à-vis d'une capacité d'aperception humaine limitée, ou radicalement impossible. La remise en question de l'approche proposée est donc nécessaire. Elle le sera sur le triple plan philosophique, logique, sociologique. ~1. L'incursion dans le domaine philosophique, aussi limitée qu'on la souhaite, s'avère pourtant nécessaire à partir du moment où des économistes remettent en question l'existence du réel qu'ils étudient, ou tout au moins tendent à la suite de la phénoménologie de situer ce réel au niveau de phénomènes vécus3. A la vérité, l'intention serait louable qui voudrait simplement faire remarquer que toute analyse est "construite" et qu'il est par conséquent, assez vain d'opposer une analyse concrète à une analyse abstraite4. Mais il est des
I Les idées exposées dans cette section doivent beaucoup à la pensée de J. PIAGET,Introduction à l'épistémologie génétique, notamment T. I: l'Introduction, et T. III, chap. IX, XII et Conclusion. 2 A. MarchaI, La pensée économique en France depuis 1945, 2ème partie, chap. I, p.35 sqq. 3 Cf. R. BARRE qui, citant M. MERLEAU-PONTY (La structure du comportement), fait de la notion de structure un outil construit en fonction des objets visés. C'est joindre le pragmatisme à la phénoménologie (R. BARRE, Manuel, T. I, p.186) 4 R. BARRE,Manuel, T. 2, sur la répartition, pp.46-5I. 35

arguments dangereux: la critique phénoménologique ne peut se limiter à l'usage bien tempéré de réfuter autrui. TI est certain que le monde économique ne m'est pas donné directement mais au travers de ma conscience, non moins certain que ce phénomène de conscience n'est structuré et signifiant que parce que je lui confère, et cela nécessairement, une structure et une signification. Mais, il y a loin entre reconnaître ce fait et nier l'adéquation, certaine quoique imparfaite, de la représentation au réel extérieur représenté, sous prétexte que le seul réel dont je sois certain est le phénomène perçu. Toute théorie scientifique est perception construite, mais même la plus abstraite et la plus formelle l'est de quelque chose qui existe en dehors d'elle. L'attitude réaliste est "normale" dans les sciences de la nature : il n'y a aucune raison de la récuser dans les sciences de l'homme, à condition toutefois de prendre conscience du caractère spécifique de l'objet humain qui est acte conscient et conscience de l'acte. Notons pourtant que la phénoménologie ne prétend pas perpétuer la distinction célèbre entre Geistwissenschaft et Naturwissenschaft, pas plus qu'elle n'admet une renonciation à l'objectivitél. Par provision et en attendant que la phénoménologie réussisse à définir éidétiquement l'objet économique et à saisir ensuite la signification des matériaux accumulés par les recherches empiriques2, il s'avère prudent de poser comme extérieur et cohérent le réel que la science économique prétend étudier. ~2. Ce réel est-il rationnel? Le marginalisme dit pouvoir élaborer des lois fondamentales universellement valables, échappant à la relativité historique, parce qu'elles décrivent les "implications inéluctables" d'un postulat lui-même ahistorique: le comportement économique défini comme "relation entre les fins et les moyens rares à l'usage alternatif'. L'intention avouée de réintroduire dans l'analyse économique les" données" sans pour autant renoncer à la prétention théorique, ne débouche-t-elle pas sur la
I Elle se prétend au contraire démarche tierce (et juste) pour fonder cette "véritable" objectivité dont ne sont capables ni le subjectivisme ni l'objectivisme. Cf. J.-F. LYOTARD, phénoménologie; M. MERLEAU-PONTY, La Les sciences de l'homme et la phénoménologie, et J.-P. SARTRE,Esquisse d'une théorie des émotions, notamment l'Introduction et la Conclusion. 2 Cf. l'essai d'Ho ARDANTsur l'analyse phénoménologique et les crises, chap. V de son livre Les crises économiques. 36