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Corruption à foison

De
127 pages
Le foisonnement de la corruption est le constat de départ terrifiant de ce livre et la globalisation ne fait qu'accroître son terrain d'action. Thème d'éternelle actualité, la corruption ne peut manquer de nous interpeller. Chefs d'entreprises, partis politiques, employés, fonctionnaires, personne ne semble effectivement y échapper. L'auteur va à la recherche des vrais fondements de ce phénomène omniprésent et, contrairement aux idées reçues, suggère que la corruption n'a pas que des inconvénients. Sans sombrer dans le fatalisme, le cynisme ou le moralisme, il explore des solutions concrètes.
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CORRUPTION

A FOISON

Collection Économie et Innovation dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs. Les séries Krisis, Clichés et Cours Principaux font partie de la collection. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. (responsable: Blandine Laperche) La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».
~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-5200-4

Rudy AERNOUDT

CORRUPTION

A FOISON
tentaculaire

Regards sur un phénomène

Traduit du néerlandais par Isabelle DELATTRE

INNOV AL
21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque,France
Éditions L'Harmattan 5- 7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3
1026 Budapest

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

FRANCE

HONGRIE

ITALlE

Quelques aphorismes sur la corruption

Une société corrompue est une société dans laquelle les hommes ne savent plus exercer leur liberté. (Machiavel, le prince chapitre XV) Alles was in der Welt verdorben worden ist, das ist aus guten Gründen verdorben worden. (G.W. Hegel, Enzyklopadie der philosophischen Wissenschaften)

La vertu seule ne suffit pas pour permettre aux nations de rayonner, contrairement au luxe, à la tromperie et à l'orgueil. (Mandeville, Recherche sur la nature de la société) Sure, there 's some graft, but there 's just enough to make the wheels turn without speaking. (Willie Stark, All the King's men)
Le sage n 'hésite pas à faire quelques entorses à la morale si beaucoup de bien doit en résulter. (Yantie Lun, dans Méditations sur le pouvoir, P. de Woot)

L'économie terrestre, c'est-à-dire l'économie corrompue, vulnérable à la teigne, à la rouille, et aux voleurs. (J. Derrida, Donner la mort, in L'éthique du don) Tot corruptie behoort ook het zich vrijwillig onttrekken aan arbeid en de weigering zich te scholen voor beroepen die vakbekwaamheid eisen. (DR. J. Van Santen, Arbeid, plicht en vrijheid)
La naissance, nourrissement et augmentation de chaque chose, est l'altération et corruption d'une autre. (Montaigne, Essais, ch. XXII)

AVANT-PROPOS

Thème d'éternelle actualité, la corruption ne peut manquer de nous interpeller. Chefs d'entreprises, partis politiques, employés, fonctionnaires, personne ne semble effectivement y échapper. Chacun de nous en connaît des exemples. Les histoires de pots de vins ou de marchés publics frauduleux sont devenues monnaie courante. Pourtant, le débat sur la corruption se limite le plus souvent à l'examen de l'une ou l'autre affaire. Le phénomène en soi a rarement été analysé. Rompant avec le traitement habituel du sujet, je me suis efforcé de démontrer, chiffres à l'appui, que la corruption n'est pas forcément néfaste pour l'économie; qu'au contraire, son éradication totale paralyserait l'économie. La lutte contre la corruption ne peut donc se fonder exclusivement sur des arguments purement économiques. Elle répond à un souci moral, la corruption s'exerçant aux dépens d'un tiers ou de la collectivité et ouvrant la porte à la manipulation et au chantage. Il importe donc que les politiques et les organisations internationales incitent les entreprises privées ou publiques à promouvoir des valeurs respectueuses de l'être humain et veillent à l'adoption de réglementations visant à lutter contre le phénomène. Pour ma part, partant d'une étude philosophique des mauvais penchants de l'être humain, je propose d'attaquer le problème à la racine et de créer un environnement propre à améliorer les comportements individuels. Dans un livre précédent, intitulé La paresse économique, j'avais imaginé un nouveau modèle social et économique en partant de

l'idée philosophique que le droit à la vie ne passe pas par le devoir de travailler. Il y était démontré que le contexte économique, sur la base de la croissance de la productivité, permettrait de réaliser ledit modèle dans la pratique sans que cela creuse un trou dans le budget public. L'analyse coûts-bénéfices du modèle proposé s'avérait beaucoup plus payante que l'économie mixte actuellement pratiquée dans nos sociétés. Elle réglait en particulier le problème de la pauvreté mais n'offrait pas de solution au problème de la corruption. Le phénomène soulève de multiples questions: Pourquoi la corruption est-elle si répandue? Quel est son impact sur l'économie? La libéralisation et la globalisation sont-elles une aubaine qui permet à la corruption de foisonner et d'investir tous les domaines de la vie humaine? Quel peut être le champ d'intervention des pouvoirs publics? Je me suis efforcé d'analyser les racines du mal et d'apporter des réponses. Cet ouvrage est dédié à Iris par ses auteurs, en espérant qu'elle puisse grandir dans un monde ou chacun respecte sa propre identité.

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INTRODUCTION

Chacun sait que la corruption est partout. Les scandales qui défrayent la chronique presque chaque jour ne constituent sans doute que la partie émergée de l'iceberg. Les journalistes qui traquent l'une ou l'autre affaire mettent au jour avec brio les techniques de corruption utilisées dans chaque cas d'espèce. Un membre de la brigade financière, en tirant le bilan de 35 ans de carrière consacrés à la lutte contre la corruption, conclut que tout le monde s'y livre, ou du moins est susceptible d'y céder et nous conte des histoires savoureuses 1. Des professeurs intemationalement reconnus publient chaque année des montants exorbitants impliqués dans la corruption. Les politiciens et les autorités de contrôle, que ce soit au niveau européen, national ou régional, dénoncent ces pratiques et y consacrent de volumineux rapports. On ne s'étonne plus de rien. Les écrans de télévision fourmillent de personnalités corrompues ou présentées comme telles même si cette qualification ne repose encore que sur des spéculations. Un usage quotidien a conduit à vulgariser la notion. La force de I'habitude fait oublier qu'il s'agit d'un mot terrible, qui recouvre des faits effrayants. Si bien que plus personne n'est choqué par l'horrible postulat contenu dans le titre du présent ouvrage, à savoir que la corruption est foisonnante. On peut sans doute appliquer au domaine de la corruption la pensée de Heidegger, selon laquelle ce

1 G.H. Hoffman, Hoffmans vertellingen. Verhalen uit de beroepspraktijk van een bedrijjSrechercheur, 1998.

qui relevait hier de I'horreur menace de devenir une banalité1. Néanmoins, et malgré son omniprésence, la corruption a conservé, fort heureusement et àjuste titre, une connotation plutôt négative et, en général, on ne se vante pas sur un curriculum vitae d'être corrompu. Alors pourquoi y cède-t-on ? Pourquoi la corruption estelle partout? Pourquoi ne parvient-on pas à l'éradiquer? Afin de répondre à ces questions cruciales, il convient d'analyser d'abord en profondeur, dans son essence, le phénomène. Il existe du reste une autre raison, corollaire de la première, de se livrer à un examen à la loupe de la corruption. Les devoirs vis-àvis de la société sont portés aux nues par nombre de prétendues nouvelles cultures politiques. Il n'est donc pas étonnant, dans ce contexte, qu'elles récusent massivement, en le qualifiant de corrompu, tout système sociétal qui ne considérerait plus le travail comme un devoir envers la communauté. Le fait de se dérober délibérément au travail constitue un acte de corruption, si l'on en croit par exemple un groupe de savants éminents et de savants tout court, tels qu'ils se définissent eux-mêmes, réunis autour du professeur néerlandais Van Santen2. Mais des philosophes renommés et influents, tel Avicenne, qui a laissé son empreinte sur le monde arabe et sur la pensée religieuse dans son ensemble, défendent aussi une position similaire. La plupart des systèmes sociaux sanctionnent encore systématiquement à leur tour celui qui ne s'efforce pas de s'acquitter de son devoir de travail. Dans ce contexte, il faudrait considérer comme corrompu le modèle exposé dans mon précédent ouvrage La paresse économique3, de même que toute vision qui n'associerait pas le droit à la vie au devoir de travail. Ledit modèle ne se contentait pas de prôner le respect des personnes qui restent en dehors de la course, qui ne prennent pas part à la compétition économique; il prévoyait en outre un contexte politique et économique qui encouragerait les battants à décrocher de temps à autre et permettait à celui qui était allergique à la course de ne jamais s'y aventurer, sans qu'il sombre dans la pauvreté. Pourtant, ironie du sort, le seul élément objectif qui pourrait plaider contre sa mise en œuvre est le phénomène de la corruption. Sur tous les autres aspects, à savoir le chômage, la pauvreté et le stress, le
1 Heidegger en se référant à Nietzsche die Wüste wachst, in Was Heisst Denken ?, Tübingen, Niemeyer, 1954, p. 20. 2 J. van Santen, Arbeid, Plicht en Vrijheid, SUN, 1989. 3 R. Aernoudt, La paresse économique, Vif/L'express, 2001.

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modèle proposé s'avérait plus performant que l'économie mixte actuelle. La corruption était le seul mal du système actuel auquel il n'apportait pas de remède. Le modèle serait lui-même corrompu ou du moins pourrait engendrer la corruption. La prolifération effrayante de la corruption et le fait qu'elle puisse faire obstacle à l'instauration d'un nouvel ordre social nous motivent doublement pour analyser en détail le phénomène de la corruption et ses racines. Etant donné l'imbrication de la corruption dans l'économie et son caractère inhérent à l'homme, acteur principal de l'économie, il paraît nécessaire de se livrer au préalable à une analyse de ce qui constitue l'essence de l'économie, d'une part, et de l'être humain et de sa place dans l'économie, d'autre part.

Il

CHAPITRE I : CONCEPTS ESSENTIELS

L'HOMME

AU CENTRE DE L'ECONOMIE

Les ouvrages classiques nous enseignent que l'économie est la science de la rareté. Celle-ci résulterait inexorablement de l'existence de besoins illimités à satisfaire aussi bien que possible, à l'aide de moyens limités. Il nous faut donc une loi (nomos) pour organiser la répartition entre les divers foyers (oikos). Le marché ou le gouvernement, ou encore une combinaison optimale entre les deux, doivent garantir le bon fonctionnement de cette loi, afin d'assurer un usage le plus efficient possible des rares moyens de production que sont le travail et le capital. Chacun devrait donc contribuer au mieux à ce fonctionnement optimal, en adoptant à tout moment un comportement rationnel. L' homo œconomicus est né. Cette théorie, familière à plus d'un lecteur, est donc considérée comme constituant l'essence de l'économie. Cette façon de voir ne correspond pourtant pas à la réalité. Le travail n'est pas une denrée rare, ainsi qu'en attestent des taux de chômage très élevés. Mais l'autre facteur de production, à savoir le capital, n'est pas rare non plus. Les marchés des capitaux regorgent de liquidités et les investisseurs se plaignent de ne pas trouver suffisamment de projets à financer. Pourtant, de nombreux économistes se lancent dans des tentatives vaines pour défendre à tout prix le paradigme de la science économique que l'on vient de décrire.

Nous devons donc aussi parvenir à nous affranchir du paradigme de la science économique. Le problème de la rareté n'est pas ou plus au coeur de l'économie. Au centre de l'économie on trouve l'homme et non pas un simple homo œconomicus au comportement optimisant. Ce n'est pas l'homme qui est façonné ou remodelé par l'économie, c'est l'économie qui est au service de l'homme. La question de l'essence de l'économie dérive donc en premier lieu de la question de l'essence de l'être humain.
LA RUSE A L'ORIGINE ECONOMIQUE DU DEVELOPPEMENT

Le mot homme est un chiasme, c'est-à-dire un mot à doublefond, qui a plusieurs sens contradictoires. D'une part, I'homme est vaniteux, paresseux, jaloux, égoïste. D'autre part, il est aussi travailleur, attiré par le luxe et les biens matériels. Dans ses relations avec ses congénères, on constate aussi cette tendance chiasmatique, qui fait de l'autre un modèle que l'on admire mais aussi un obstacle que l'on veut surpasser. I Cette tendance fait de chaque homme un entrepreneur, du moins en puissance, qui, mû par sa vanité et son goût de l'action, contribue au bien-être général de la société. Mais l'entrepreneur, pris ici au sens le plus large du terme, n'en a jamais assez. On en veut toujours plus. Ce mouvement irrépressible participe d'une dynamique qui repousse toujours plus loin les limites, les méthodes employées pouvant facilement outrepasser les bornes de la moralité. Nous retrouvons le même cas de figure dans la mythologie. Hermès, Dieu du commerce, est en même temps le Dieu des criminels et des voleurs. La mythologie nous apprend qu'en sa qualité de Dieu du commerce, qui exigeait de lui un esprit rusé et réfléchi, il était le protecteur des voleurs et des imposteurs. Il vola lui-même le bétail de son frère Apollon et, en fixant des branchages à la queue des animaux, il effaça toute empreinte sur son passage. Il était aimable, jovial, éloquent, doté d'une force de persuasion et d'innovation. Il tendit des cordes sur une carapace de tortue et inventa ainsi la lyre. Ses qualités de communication lui valurent
1

Pour une analyse de l'approche modèle-obstacle, voir René Girard, Des choses
depuis lafondation du monde, Le Livre du Poche, 1983.

cachées

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