D'homme à hommes

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"Jean Léon Donnadieu a été une figure emblématique des relations humaines en France. A mes côtés, il a construit la politique de BSN dans ce domaine. Pendant près de vingt ans il a contribué, plus que quiconque, à forger l'âme de notre groupe. Ne croyant pas à l'élitisme, refusant le dogme de la lutte des classes comme seul moyen de progrès social, il a mis toute son énergie à combattre les préjugés et à convaincre " (Antoine Riboud). Un témoignage d'un grand intérêt pour ceux qui travaillent dans l'entreprise.
Publié le : lundi 1 février 1999
Lecture(s) : 201
EAN13 : 9782296381780
Nombre de pages : 254
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D'HOMMES à HOMMES
ITINÉRAIRE D'UN D.R.N.@ L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-7538-8Jean Léon DONNADIEU
D'HOMMES à HOMMES
ITINÉRAIRE D'UN D.R.H.
Préfacé par
Antoine RIBOUD
L'Harmattan Inc.L'Harmattan
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris -FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9À Karine
Et
À toutes celles
et à tous ceux
qui ont travaillé
à BSN avec moi.L'avenir est quelque chose qui se surmonte.
Georges Bernanos
"La liberté pour quoi faire ?"PRÉFACE
Ce n'est pas la première fois que je suis amené à
rédiger une préface. Mais jamais je n'ai éprouvé autant
de plaisir à me livrer à cet exercice que pour le livre que
voici. C'est un véritable roman d'action. La vie de Jean
L'éon Donnadieu a été mêlée à la plupart des grands
événements de ce siècle qui s'achève: la deuxième
guerre mondiale, la résistance, la fin du monde colonial,
la modernisation industrielle de la France, mai 68, le
premier choc pétrolier et les bouleversements qui l'ont
SUIVI.
Son livre n'est pas celui d'un témoin regardant
l'histoire depuis la fenêtre de son cabinet. C'est celui
d'un acteur, qui a côtoyé d'autres acteurs de toutes
conditions, les uns connus, les autres non: soldats,
prêtres, écrivains, hommes politiques, dirigeants
d'entreprise, syndicalistes, cadres, ouvriers. Il est peuplé
de rencontres. Grâce à la sympathie qu'il porte aux
hommes, Jean Léon Donnadieu a le talent de mettre en
scène et de faire vivre nos contemporains.
Son action a été inspirée par des valeurs fortes qui,
malgré sa pudeur et sa retenue, se dégagent clairement
des pages de son livre: le refus d'une soumissionaveugle à l'autorité, la contestation de l'ordre établi, le
goût du risque, le primat du spirituel sur le matériel,
1'honnêteté intellectuelle, et par-dessus tout une foi
inébranlable dans 1'homme et dans sa capacité à se
dépasser. Illes a tirées de l'éducation qu'il a reçue, mais
il faut savoir qu'elles ont été partagées par un certain
nombre d'hommes et de femmes qui comptent parmi les
meilleurs de ma génération. Ce sont elles qui ont fait la
cohérence de sa vie. Il ne s'agit pas d'un humanisme
abstrait mais d'un humanisme pratique, forgé dans
l'action. Ce sont ces valeurs qui l'ont amené, après la
deuxième guerre mondiale à entrer dans le monde de
l'entreprise et à s'y consacrer aux relations humaines
comme à une religion.
Jean Léon Donnadieu a été une figure
emblématique des relations humaines en France. A mes
côtés, il a construit la politique de BSN dans ce
domaine. Pendant près de vingt ans il a contribué, plus
que quiconque, à forger l'âme de notre groupe. Ne
croyant pas à l'élitisme, refusant le dogme de la lutte
des classes comme seul moyen de progrès social, il a
mis toute son énergie à combattre les préjugés et à
convaIncre.
Convaincre les partenaires sociaux que
l'amélioration des conditions de vie et de travail doit
être le fruit de la concertation. Convaincre les dirigeants
et la hiérarchie que contribuer à l'épanouissement de
l'homme dans son travail est une responsabilité
prioritaire qui commande l'efficacité de l'entreprise et
réclame une capacité d'innovation comparable à celle
exigée par le développement des marchés.
Bien avant mai 68, Jean Léon Donnadieu a compris
que l'homme ne veut pas travailler seulement pour
6subsister, mais pour être et se développer en participant.
Ayant toujours été convaincu de l'importance
fondamentale de la concertation à tous les niveaux de
l'entreprise, il a été un des inspirateurs des lois Auroux
de 1982, qui ont contribué à la modernisation des
relations de travail dans l'entreprise.
Dire que sa tâche a toujours été facile serait mentir.
Il a subi des revers, dû surmonter bien des obstacles.
Mais la profondeur de ses convictions, sa rigueur, sa
fermeté dans les affrontements excluant toute
démagogie, sa ténacité lui ont toujours permis de
repartir de l'avant. Que de fois je l'ai vu entrer dans
mon bureau la mine en bataille! Il venait chercher avec
moi la moins mauvaise solution pour résoudre un
problème. Nos discussions étaient parfois animées,
toujours étonnamment dépouillées. Je savais que sa
fidélité était sans limites. Nous formions tous deux un
ménage curieux mais solide.
Pour ceux qui travaillent dans l'entreprise, ce livre
est un témoignage d'un grand intérêt. Pour tous et en
particulier pour les jeunes générations, c'est un message
d'espoir. Il montre, si besoin est, que la vie vaut
vraiment la peine d'être vécue.
Antoine RIBOUD
7AVANT -PROPOS
On croit souvent que l'univers industriel ressemble
à l'enfer. Mais il s'agit d'une erreur. Ce monde est dur,
bien sûr, comme le travail. Mais il est grand aussi.
Comme l'homme.
L'~sine fait souvent peur. Les brillants diplômés de
nos grandes écoles sont heureux de faire carrière dans
l'industrie. De préférence au siège de la Société, et bien
volontiers dans les divers services Marketing, Contrôle
de gestion, Finances... En revanche si on leur propose,
comme je l'ai souvent fait, de commencer leur vie
professionnelle par un séjour, même court, à l'usine,
pour savoir qui fabrique et comment, on les voit soudain
devenir réticents, surpris, inquiets. Le business,
d'accord; l'entreprise..., pourquoi pas. Mais l'usine!
J'ai passé trente-six ans de ma vie dans l'entreprise
dont une bonne quinzaine dans les usines. Je ne sais
quelles furent les meilleures, mais je me souviendrai
toujours, avec émotion, de ma vie au milieu des
ouvriers. J'ai trouvé là une richesse humaine
inépuisable. Tout ce que je sais de la vie s'est noué là.
Tout ce que mon père m'a enseigné, tout ce que ma
9jeunesse en liberté m'a appris n'auraient abouti à rien
sans cette découverte des hommes au travail.
Je crois que tout ce que j'ai vécu au cours de
l'aventure BSN, ce que j'ai voulu y faire et la manière
dont j'ai travaillé ne sont pas le fruit du hasard. J'ai été
construit, bâti pour faire ce que j'ai fait. Depuis ce jour
de 1947 où j'ai pénétré pour la toute première fois dans
une USIne.
10LEPÈRE
Un mètre soixante, soixante kilos, sans un gramme
de graisse, les cheveux blancs peignés en arrière, les
yeux clairs profondément enfoncés, de fines lunettes à
double foyer, un profil de camée. Tel est mon père.
Mon père est un homme extraordinaire. J'ai quinze
ans quand il meurt. Il n'en a pas soixante. Ce jour d'été,
je suis au lycée, avec mon frère Paul, de dix-sept mois
mon aîné. Le greffier du tribunal vient à midi nous
chercher: il s'est passé quelque chose. Je suis en nage,
après une classe de gymnastique, et j'ai le réflexe d'aller
me laver les mains, de me rafraîchir un peu. Mon frère
me prend le bras pour m'entraîner. Il a compris avant
moi que le moment est grave. Le greffier nous conduit à
l'hôpital.
Mon père est juge d'instruction. Il s'est écroulé sur
son bureau à dix heures. Il est dans une petite chambre
nue, étendu sans ses lunettes, qu'il ne quittait jamais,
livide. Ma mère à son chevet. Le grand aîné est loin, à
l'Armée. Les trois derniers, trop petits, sont absents.
Angine de poitrine! Le cœur! Quelqu'un va nous
emmener déjeuner. Je m'approche de mon père et me
Ilpenche sur son visage, comme pour l'embrasser. Il
ouvre les yeux et j'entends sa voix, faible mais calme:
" Ce n'est pas une raison pour manquer la classe cet
après-midi ".
Je vais au lycée, comme d'habitude. Peut-être au
fond n'ai-je pas d'angoisse. Je n'imagine pas que mon
père puisse mourir. Il a demandé, le matin, qu'on
n'oublie pas d'acheter des fraises. C'est la saison et il
les aime beaucoup.
Un soir, je revenaiS' à la maison en sa compagnie. Il
s'arrête, tourne la tête vers le cimetière qui domine
l'endroit et me dit: "Je ne tarderai pas à y aller". Je
n'attache pas d'importance à cette déclaration, parce
qu'à quinze ans on ne pense pas à la mort et que j'ai,
pour mon père, un regard qui le rend éterneL
La classe finie, à quatre heures, nous revenons mon
frère et moi à la maison. Mon père nous a laissé le
choix: externes libres ou surveillés. Les uns quittent le
lycée dès la fin des classes, les autres restent à l'étude
sous la surveillance d'un pion. Nous avons choisi,
évidemment, la première formule. La contrepartie de
cette liberté est le travail et les bons résultats. Mon père
est coutumier de ce genre de marché. C'est un accord,
fondé sur la confiance. Nous ne pouvons pas ne pas le
respecter.
C'est un homme libre. Il reste à distance du
pouvoir. A son arrivée au Puy, on lui a fait savoir qu'on
apprécierait qu'il inscrive ses nombreux enfants dans
des écoles laïques. Cette intervention a un effet: mes
sœurs entrent dans des écoles religieuses. Le jour où il
12doit aller à Riom pour je ne sais quelle intronisation, il
fait savoir qu'il a la grippe et part pêcher la truite, un de
ses plaisirs. Il raille, gentiment, ceux de ses collègues
qui se préoccupent trop du tableau d'avancement à la
Chancellerie. Il a déjà montré qu'il peut, si sa
conscience l'exige, sacrifier sa carrière à son
indépendance.
On a transporté le malade à la maison. Il est perdu,
autant qu'il soit chez lui. L'appartement est rempli de
gens qui vont et viennent. Je me suis réfugié dans un
fauteuil du salon. J'entends deux médecins, qui n'ont
pas remarqué ma présence, s'étonner de la résistance de
mon père: "Voilà dix heures qu'il lutte c'est
incroyable! Mais je crois que maintenant la fin est
proche. "
Nous sommes dans la chambre, mon frère et moi.
Des gens s'affairent, parlent à voix basse. Il est là, sur le
côté gauche du grand lit, condamné, les yeux clos,
immobile mais présent. Ma mère approche une oreille
de ses lèvres, il lui parle. On nous pousse près de lui,
nous nous inclinons vers son visage, il ouvre les yeux et
nous dit, d'une voix extrême: " Je vous demande de
vivre comme j'ai vécu". Il se soulève sur les coudes,
remercie ceux qui sont là, " et Anne-Marie! " dit-il à
une cousine qui le soigne. Puis il dit: " C'est la fin ! ".
Sa tête retombe. Il est mort. On nous fait sortir. L'aîné
arrivera trop tard pour revoir son père en vie. Je vais
pleurer dans ma chambre. C'est ce jour-là que mon
enfance est morte.
En 1942, je suis parti en Suisse pour me soustraire
au STO.' Dans le camp où je suis, un prêtre belge qui
13visite les internés vient tout naturellement vers moi: je
suis en soutane. Je lui donne mon nom. Quelques jours
après, je suis appelé au bureau. Une visite! Un homme
souriant m'attend. Pantalon à rayures, veston noir, col
cassé, il a tout du diplomate ou du banquier. Il me tend
les bras, m'embrasse et me souffle à l'oreille: " Je suis
Aristide Donnadieu, vous êtes mon cousin! ". Cet
homme chaleureux, généreux, a été informé par l'abbé
qu'un de ses homonymes en soutane est au camp des
Charmilles. Il s'est porté caution pour qu'à la fin de la
quarantaine je puisse vivre librement à Genève. Je suis
reçu chez lui comme un membre de sa famille et il
m'apprend l'histoire du nom que nous portons. Il en est
fier: "Le plus vieux nom patronymique français. Il y
avait les Donnadieu avant les Capet. Il oblige ceux qui
le portent. On ne peut jamais faillir! "
Mon grand-père était cordonnier à Villeneuve-sur-
Lot. Il y était né cent ans avant la mort de mon père. Je
ne l'ai pas connu. Avec Marie, son épouse, il eut cinq
enfants, dont trois garçons qui étaient tous prénommés
Henri. Les deux derniers étaient Henri-Emile et Henri-
Roger. Mon père était Roger, le dernier. Emile, son aîné
de trois ans, après l'école normale d'Agen et une licence
de mathématiques, partit en Indochine, dans
l'enseignement. Mon père, après l'Ecole normale,
s'engagea dans l'Armée, sur un coup de tête et c'est
comme fusilier marin qu'il arriva en Indochine où son
frère l'avait incité à venir.
Il participa aux" campagnes contre l'Annamite"
comme dit son livret militaire et prépara, sous les
drapeaux, le concours de géomètre du cadastre. Il fut
reçu premier.
14Il resta en Indochine comme géomètre, Emile
comme enseignant. En deux mariages, Emile eut cinq
enfants, dont une fille née six ans avant sa mort. Elle est
connue sous le nom de Marguerite Duras. La vie de
mon père en Extrême-Orient m'est inconnue. Je sais
qu'il travaillait dans des conditions épouvantables: le
climat, l'eau, la vase. Il a vécu longtemps dans un
sampan sur le Mékong. Il m'a dit qu'il avait gagné
beaucoup d'argent et l'avait dépensé lors de séjours à
Sydney ou à Melbourne. Je n'ai connu vraiment mon
père que quelques années. Je m'en souviens bien.
Pour le premier apprentissage j'ai neuf ans, mon
frère dix et demi. Après le primaire, il faut un collège.
On nous met en pension à Bétharam, entre Lourdes et
Pau. Mon père a fabriqué une belle cantine en bois,
laquée, munie d'une poignée de chaque côté, portant
nos deux numéros de pensionnaires 402 et 403. Solide,
elle pèse lourd. Il nous met dans le train avec des
instructions écrites: descendre du train à Tarbes,
prendre l'omnibus pour Bayonne et débarquer à
Montaud. De cette gare au collège il y a quelques
kilomètres que nous parcourons, Paul et moi, à pied,
portant péniblement notre cantine. C'est normal. Nous
avons l'habitude de marcher. Nous n'avons pas l'idée
de nous plaindre. Nous sommes élevés comme ça : il
faut se débrouiller seuls.
Mon père nous aime profondément mais il se garde
bien de le dire ou de le manifester. Il est allergique aux
manifestations de tendresse. Sa mère l'aurait repoussé,
alors qu'enfant il lui apportait un bouquet de roses
cueillies dans le jardin, lui reprochant vivement d'avoir
15coupé ces fleurs sans son autorisation. Il ne lui offrit
plus de fleurs.
Un matin de jour de l'An, ma mère après nous avoir
habillés, nous pousse à la porte de son bureau: "Allez
embrasser papa et souhaitez-lui une bonne année". Il est
à sa table, il nous regarde, l'air ironique devant ce
" mouvement spontané", nous laisse embrasser sa joue
et dit: "Il y a vingt sous pour chacun sur le guéridon".
Il roule à motocyclette. Il n'a pas les moyens
d'acheter une automobile, mais il y a une autre raison.
Retour d'Indochine avec un abcès au foie, il a subi une
lourde opération dont il garde une énorme cicatrice sur
le côté. Il ne lui reste qu'un fragment de foie et cela
provoque, parfois, des éblouissements qui altèrent sa
vue. A moto, il est seul à prendre des risques.
Il aime pêcher et part souvent, à moto, au bord de la
Loire ou de l'Allier. L'accompagner est une
récompense, mais il faut participer: ni se faire voir ni
faire de bruit, la truite est tellement sauvage! Il
m'arrive de suivre à vélo la moto paternelle. Je pédale
derrière la machine, abrité du vent comme les coureurs
sur piste. Il roule assez lentement pour ne pas me lâcher.
Un jour ma roue heurte l'arrière de la moto et je suis
projeté à terre, cul par-dessus tête. Mon père s'arrête,
court vers moi. Je suis déjà debout: "Ce n'est rien, lui
dis-je. C'est ma faute! Excuse-moi! ". Il éclate de rire.
Il aime ma belle santé. Je fais des acrobaties sur ma
bicyclette et un jour que je descends, les pieds sur le
guidon, la rue abrupte, en escalier, qui vient de la
cathédrale, la rue des Tables, un passant me regarde,
effrayé. "Je te connais! crie-t-il, Tu es le fils du
juge... Tu vas te tuer, je vais le dire à ton père! " Il a
cafardé. Mon père m'explique, à cette occasion, qu'il
16. rencontre, dans son métier, des indicateurs, que ce n'est
pas très moral mais, parfois, utile. Il prétend qu'après
avoir remercié mon dénonciateur il a ajouté: "Vous
savez, j'ai six enfants: un de plus, un de moins, je ne
sais si je m'en apercevrais. " Il veut cependant que je lui
fasse une démonstration de mes talents.
Les dénonciateurs! J'ai le souvenir très vif d'un
soir où je monte la rue des Capucins, pour rentrer à la
maison, en fumant une cigarette. On achète, pour
quelques centimes, de petits étuis de papier qui
contiennent cinq" Parisiennes". J'ai treize ans. Je
croise un bourgeois austère dont un fils est dans ma
classe au lycée. Il va informer mon père que son fils
furne et, ce qui est pire, dans la rue. Une faute publique
est toujours plus grave qu'une faute cachée! Mon père
ignorait évidemment qu'il m'arrivait de fumer. Il me
convoque dans son bureau. Je me souviendrai toute ma
vie du discours qu'il me tient. Il est calme. Il
m'explique que le tabac est mauvais pour la santé et que
je ne devrais pas prendre une si détestable habitude. Il
me demande de ne pas fumer. "Cela dépend de toi seul,
me dit-il. C'est à toi de décider! Je ne veux pas
t'interdire de fumer et je ne le peux pas, parce que je
fume moi-même. On ne peut pas interdire à d'autres ce
qu'on fait soi-même. C'est trop tard pour m'arrêter. Ne
commence pas !" Il me regarde dans les yeux, espérant
de tout son cœur que j'entendrai ses paroles d'homme.
Après un long silence, il ajoute: "Mais ... si tu veux
fumer ... ne le fais pas en cachette! "
Mes sœurs me reprocheront de faire de mon père un
portrait idéalisé et d'oublier ma mère. Veuve, avec cinq
17enfants à charge, sans ressources, elle dut travailler pour
nous élever et montra un courage à toute épreuve. Il n'y
a aucun choix, aucun oubli de ma part. L'éducation,
c'est ce dont on se souvient à l'âge adulte. Je dois moins
à ma mère, que mon caractère indépendant et critique
déroutait.
Après la mort de mon père j'ai, quasiment, fait ce
que j'ai voulu et ce que je faisais n'a pas toujours plu à
ma mère. Je me suis engagé en 1939, elle aurait préféré
que je reste tranquille. Les filles que je fréquentais ne
lui plaisaient pas, celles qu'elle aurait voulu que je
fréquente ne me convenaient pas. J'ai disparu dans la
Résistance, elle n'a pas compris. Elle m'aimait
beaucoup, mais à l'inverse de mon père elle le disait. A
l'âge de la révolte, cela passe difficilement.
Certes, mon père a des défauts! Je ne veux pas les
voir. Sa sévérité me convient parce qu'elle est loyale et
juste et sa complicité, à certains moments, est un
bonheur. Son apparent manque de tendresse, je le porte
à son crédit parce qu'il ne confond pas la vérité avec
son masque.
J'ai été frappé, des années après, de constater que
mon père nous a observés, mon frère et moi, avec une
lucidité et une attention qui étaient sa façon de nous
aimer. Nous étions très différents, Paul et moi. Il
adaptait son comportement à la personnalité de chacun
de ses deux fils. L'aîné avait quitté le foyer familial, les
trois derniers, dont deux filles, étaient encore dans les
jupes de leur mère.
Evoquant la mémoire du père, mon frère et moi,
dans une assemblée de tous les frères et sœurs, beaux-
frères et belles-sœurs, qui ne l'avaient que peu ou pas
18connu, nous avons été frappés de voir à quel point les
souvenirs de nos relations avec lui étaient différents et
différente l'image que nous gardions de lui. " A croire
que nous n'avons pas eu le même père! "me dit Paul.
Naturellement pédagogue, il était plus rude avec
moi qui étais plus jovial, moins studieux que mon frère.
Paul était meilleur que moi en gymnastique, et c'était un
détail important pour l'ancien champion de France
militaire aux anneaux. "Tu as les fesses trop lourdes! ",
me disait-il.
Cette sévérité s'alliait à une sorte de confiance
tranquille: il ne m'arrivera rien de mal. J'ai la baraka.
Ni la maladie, ni les accidents (et Dieu sait si j'en ai
eu !) ne pourront m'abattre. Avec deux copains, plus
âgés, nous sommes partis à bicyclette, un jour de
vacances. Trop loin! La nuit nous surprend en Ardèche.
Impossible de rentrer. Pas de téléphone! Nous
couchons dans la forêt de La Louvesc. Il suffit que le
lendemain je sois à table à l'heure du dîner, on ne me
demande rien. Je crois que la même aventure avec Paul
aurait provoqué de l'émotion.
Un soir d'hiver, à douze ans, j'ai un peu vagabondé
en ville sur le chemin de la maison. Je suis en
compagnie d'une fille de mon âge. J'aperçois mon père
qui passe. M'a-t-il vu ? Je cours chez nous où j'arrive
avant lui. J'ai la conviction, à son air paisible, qu'il ne
m'a pas vu. Ouf! Le lendemain il m'appelle avant que
je parte au lycée. Il est assis à sa table. Sans me
regarder, il me tend un billet à bout de bras: "Va donc
t'acheter des pantalons! Faire le joli cœur en culottes
courtes... Quel ridicule! Ça me fait honte! ". Bêtement,
je bafouille des excuses.
19Quelques mois auparavant, il avait aperçu, dans
mon cartable ouvert, une revue ... érotique, Séduction.
C'étaient, sur un méchant papier, des photos de
nymphes rondelettes, retouchées pour masquer ce qu'à
l'époque, on ne pouvait pas montrer.
- Tu lis ça ?
- Euh ! Non. On se le passe entre nous ... je dois le
donner à un copain.
- Tu sais que ces revues sont des attrape-nigauds!
- Oui.. Bien sûr !
- C'est surtout de la bêtise.
Le jeudi suivant, jour de congé scolaire, mon père
me réveille de bonne heure. Il me demande de
déménager mes affaires. Puis il me précède dans son
bureau et me désigne, sur la table, une pile de revues:
Paris-Magazine, Scandale, Voilà, Séduction... Il me dit
que je vais passer ma journée avec ces revues, enfermé
dans ma chambre, et que je serai tellement captivé que
je n'aurai pas faim. Après midi, il vient me libérer: "Tu
en as assez? Tu as compris? C'est toujours la même
chose! Tu ne trouveras pas là les réponses aux
questions que tu te poses. Il n'y a rien... que l'ennui.
C'est insipide et bête. Je ne veux pas que tu sois
bête! ".
S'il n'est pas inquiet pour mon avenir, c'est en Paul
qu'il met ses espérances, parce qu'il est très bon en
maths. Pour le fils du cordonnier qui avait" fait"
l'Ecole normale d'instituteurs, le rêve est d'avoir un fils
polytechnicien. Nous n'entendons jamais parler, à la
maison, des autres écoles. Centrale, HEC, connais pas!
Seules comptent Polytechnique et Normale supérieure.
20La mort de mon père met fin à ce rêve pour mon frère:
après le bachot, il passe un concours qui lui permet,
rapidement, de gagner sa vie. Pour moi, encouragé par
mon profess€ur à préparer Norm. Sup., je renoncerai,
sans regrets, à cet effort incertain et m'engagerai dans
l'Aviation. Je serai présent "sous les drapeaux" le 2
septembre 1939, jour de la déclaration de guerre. C'est
logique!
Un an avant, c'était Munich. En entendant, à la
radio, la nouvelle de la capitulation, je suis foudroyé. Je
sanglote de colère et de honte. Munich 'sera longtemps
un souvenir de désarroi. Le visage ravagé, je retrouve,
. place du Breuil, mes copains et mes copines pour crier
ma rage et mon dégoût. Je suis pris à partie par le père
d'un camarade: Je suis un petit con ... Je ne sais pas ce
que c'est, la guerre ... Lui ... Oui! Il avait chargé à la
baïonnette en 14 !
Sans jamais y prétendre, mon père est pour nous
l'exemple, simple et quotidien. Comme rien ne lui a été
donné, il a acquis le sens du travail et de l'effort. Il
arrive au Palais, tôt le matin. Le concierge s'étonne: il
n'aura pas le temps de balayer et de nettoyer son
bureau. Le juge l'apaise et lui dit qu'il fera lui-même le
~énage avant de se mettre au travail. A son arrivée, il y
avait plusieurs dizaines de dossiers en attente, quelques
mois après beaucoup moins. La Chambre des Mises
proteste de l'encombrement qu'il y cause.
L'intégrité est sa nature. Il traite sans indulgence un
commissaire de police, convaincu de malversations. Ille
fait conduire à la prison menottes aux mains à travers sa
ville. A son greffier qui juge sa sévérité excessive, il
21

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