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David Ricardo, 199 ans après

163 pages
Le 29 août 1809, David Ricardo (1772-1823) publiait son premier pamphlet The Price of Gold. Les interprétations inspirées de Marx, Sraffa et Marshall continuent d'alimenter les débats concernant ses positions sur la valeur, la répartition ou l'accumulation du capital. Les théories de gravitation ou des échanges internationaux, ainsi que les écrits monétaires font l'objet d'oppositions théoriques majeures. Ces contributions apportent de nouveaux éléments permettant de construire de nouvelles interprétations.
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@L.HARMATTAN. 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 http://www.librairieharmattan.com diffusion.hatmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06756-1 E~:9782296067561

Paris

CAHIERS D'ECONOMIE POLITIQUE
~ HISTOIRE DE LA PENSÉE ET THÉORIES

55 DAVID RICARDO 199 ans après

2008

Publié avec le concours du CNRS, de l'université de Paris X Nanterre et de l'Institut d'Etudes Politiques de Lille

Depuis 1974, les Cahiers d'Economie Politique sont un lieu privilégié pour les discussions théoriques qui prennent en compte toute la dimension historique de la discipline économique. Très largement ouverts à l'ensemble des sensibilités qui traversent la science économique, considérant que l'étude des auteurs passés et les débats actuels en analyse économique peuvent mutuellement s'enrichir, ils publient des articles qui relèvent de l'histoire de la pensée économique, de la philosophie économique, ou qui se situent à l'interface de l'histoire de la pensée avec la théorie économique contemporaine ou avec l'histoire. Direction: Claire PIGNOL (Université Paris I, directeur directeur adjoint), Fabrice MENDEZ (Sciences-Po Lille, (Université Paris I, directrice), Michaël ASSOUS adjoint), Benoît LENGAIGNE (Sciences-Po Lille, TRICOU (Université Paris X, trésorier), Julien secrétaire de la rédaction).

Comité de rédaction: Richard ARENA (Université de Nice), Michaël ASSOUS (Université Paris I), Carlo BENETTI (Université Paris X), Arnaud BERTHOUD (Université de Lille), Marie-Thérèse BOYER-XAMBEU (Université Paris VII), Jean CARTELIER (Université Paris X), Ghislain DELEPLACE (Université Paris VIII), Daniel DIA TKINE (Université d'Évry), Gilles DOST AL ER (UQAM, Canada), Jimena HURTADO-PRIETO (Université Los Andès, Colombie), Benoît LENGAIGNE (Sciences-Po Lille), Claire PIGNOL (Université Paris I), Fabrice TRICOU (Université Paris X), Hélène ZAJDELA (Université Paris XIII). Comité scientifique: Mauro BOIANOVSKY, (Universidade de Brasilia, Brésil), Rodolphe DOS SANTOS FERREIRA (Université de Strasbourg), Olivier FA VEREAU (Université Paris X), Roger GUESNERIE (Collège de France), Joseph HALEVI (University of Sydney, Australie), André LAPIDUS (Université Paris I), Marc LA VOIE (Université d'Ottawa, Canada), Maria-Cristina MARCUZZO (Universita di Roma, La Sapienza, Italie), Marcello MESSORI (Universita di Cassino, Italie), André ZYLBERBERG (CNRS). Fondateur et directeur de 1974 à 1995 : Patrick MAURISSON Directeur de 1995 à 2004 : Michel ROSIER Directeur de 2004 à 2007: Antoine REBEYROL Site Web: http://www.cahiersdecopo.fr/ Éditeur: Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique, 75005 PARIS, Tél. : 01 404679 10, Télécopie: 01 43 25 8203. http://www.editions-harmattan.fr Editeur électronique: CAIRN. www.cairn.info/

SOMMAIRE
Christophe DEPOORTÈRE David Ricardo 199 ans après: présentation Les deux plans monétaires de Ricardo

7

Ghislain DELEPLACE

13

Sylvie DIA TKINE

La politique monétaire selon Ricardo: une comparaison avec l'École de la Circulation 35
Le rejet par Ricardo du mécanisme des points d'or Ricardo and Thornton on the "unfavourable" rate of exchange 49

Jérôme de BOYER des ROCHES

Annalisa ROSSELLI

65

Catherine MARTIN

Monnaie et reproduction du capital: un modèle pour aider un "génie supérieur" ricardien La loi des coûts comparatifs et la formation des prix internationaux chez Ricardo Quel modèle d'accumulation du capital chez Ricardo?

81

Renaud du TERTRE

113 141 155

Christophe DEPOORTÈRE

Livres reçus

SUMMARY

Christophe DEPOORTÈRE Ghislain DELEPLACE Sylvie DIA TKINE

Présentation Ricardo's two monetary plans Ricardo's monetary policy and the Currency Principle

7 13

35

Jérôme de BOYER des ROCHES
Annalisa ROSSELLI

Ricardo's denial of the gold point mechanism
Ricardo and Thornton on the "unfavourable" rate of exchange Money and capital reproduction: a model in order to help a ricardian "superior genius" Ricardo's approach of the law of comparative costs and international prices On Ricardo's model of capital accumulation

49
65

Catherine MARTIN

81

Renaud du TERTRE

113

Christophe DEPOORTÈRE

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Books received

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DAVID RICARDO 199 ANS APRÈS:

PRÉSENTATION
DEPOORTÈREl

Christophe

Alors que la communauté des économistes s'apprête à fêter le deux centième anniversaire de la première publication de David Ricardo (1772-1823), son premier pamphlet The Price of Gold, datant du 29 août 1809, l'héritage légué par ce dernier reste, aujourd'hui encore, très discuté et ce, quel que soit le domaine d'analyse considéré. S'agissant de la théorie réelle, les trois grands types d'interprétations inspirées par les écrits de Marx, Sraffa et Marshall continuent d'alimenter des débats concernant la position de Ricardo au sujet de la valeur, de la répartition ou de l'accumulation du capital. Si ces trois thèmes sont probablement ceux sur lesquels les divergences s'expriment le plus souvent, les théories de la gravitation ou des échanges internationaux font également l'objet de débats et d'oppositions théoriques majeures. Quant aux écrits monétaires de Ricardo, ils ne sont pas en reste, les commentateurs s'opposant sur l'adhésion de Ricardo au mécanisme humien des prix-flux d'espèces et/ou à celui des points d'or; à la spécificité de ses plans de 1816 pour une monnaie économique et sûre et de 1823 pour une Banque Nationale ou encore à ses positions sur les questions qui animeront les controverses entre le Currency et le Banking Principle. Les textes présentés dans ce numéro spécial entièrement consacré à Ricardo ne font pas exception à la règle. En effet, quel que soit le thème abordé, la totalité des articles s'inscrivent dans ces débats, soit pour apporter de nouveaux éléments en faveur d'une interprétation, soit en prenant acte de certaines critiques et en essayant de construire, sur leur base, de nouvelles interprétations. 1. Les deux Plans de Ricardo et Ie Currency Principle Les deux premiers articles portent sur les plans de réforme monétaire de 1816 et de 1824 proposés par Ricardo. Si la majorité des historiens de la pensée monétaire considère que les positions défendues par le Currency Principle et le Bank Charter Act de 1844 sont dans le prolongement direct des écrits de Ricardo, tel n'est pas le cas de nos deux contributeurs qui, sur ce point, s'opposent aux thèses développées par Rist, Sayers, Hicks ou encore Blaug.
1. Université de Paris 8, Laboratoire d'Économie Dionysien.

Cahiers d'économie politique, n° 55, L'Harmattan, 2008

Christophe Depoortère

Dans son article, Ghislain Deleplace s'intéresse à la cohérence existant entre les deux plans de Ricardo: l'Ingot Plan de 1816 et le Plan for a National Bank de 1824 ainsi qu'aux motifs l'ayant conduit à passer de l'un à l'autre. L'analyse comparative de ces textes laisse apparaître deux différences majeures. La première vient de l'institution d'émission de la monnaie: dans le plan de 1816, il s'agit de la Banque d'Angleterre, c'est-à-dire d'une société privée, alors que, comme l'indique son titre, le plan de 1824 prévoit l'institution d'une banque publique. La seconde différence vient du type de convertibilité des billets auprès de l'organisme émetteur. En 1816, Ricardo plaide pour une convertibilité en lingot alors qu'il envisage en 1823 une convertibilité en espèces. La thèse développée par Deleplace est que ces deux plans ont pour objectif commun de séparer l'internaI drain de l'external drain, et relèvent donc d'une seule et même logique. Quant au passage de l'un à l'autre, il s'explique, comme en témoignent les débats parlementaires de 1822-1823 entre Ricardo et Western, par la politique des directeurs de la Banque d'Angleterre qui, lors du retour à la convertibilité en 1821, n'ont tout simplement pas suivi les prescriptions de Ricardo en matière d'achat d'or. En cherchant à reconstituer les réserves de la Banque, ils ont en effet annihilé les effets que Ricardo attendait de la convertibilité en lingot sur la stabilité monétaire, enlevant ainsi à l'Ingot Plan toute sa spécificité. Dans son plan de 1824, Ricardo tire les leçons de cet échec en proposant de retirer à la Banque d'Angleterre le privilège de l'émission et de le confier à une banque nationale. Si, contrairement au plan de 1816, le risque d'internaI drain perdure dans le plan de 1824, il est en revanche fortement atténué, d'une part parce que l'émission est déconnectée de l'activité de crédit, et d'autre part, parce que cette émission est régulée par les Commissaires en fonction du prix de marché de l'or uniquement et ce, sans qu'il soit nécessaire de conserver une réserve métallique excessive. Après avoir mis en lumière la cohérence existant entre ces deux plans, Deleplace conclut sur l'écart qui les sépare du Bank Charter Act de 1844 inspiré par le Currency Principle avec lequel Ricardo est pourtant généralement associé. C'est cette même interrogation sur les rapports entre le type d'institution monétaire préconisé par Ricardo et le Currency Principle qui constitue la problématique de l'article suivant. Sylvie Diatkine s'intéresse d'abord au type d'institution monétaire défendu par Ricardo afin de mener la politique monétaire et montre ensuite comment cette institution assure une flexibilité de l'offre de monnaie à l'aide d'une politique active et ce, tout en continuant de garantir la stabilité monétaire. S'agissant de l'institution en charge de la politique monétaire, Ricardo défend l'idée d'une Banque Nationale indépendante du gouvernement mais sous la tutelle du Parlement et contrainte d'assurer la convertibilité de ses billets (en lingots en 1816 et en espèces en 1824). Elle se distingue en outre d'une Banque Centrale dans la mesure où elle ne prête à personne 8

David Ricardo 199 ans après: présentation

(ni à l'État, ni aux banques provinciales) et n'émet la monnaie que contre achat d'or à prix fixe. Elle ne réalise donc pas d'escompte ni ne reçoit de dépôt. L'or étant démonétisé (dans l'Ingot Plan) et la Banque ne prêtant pas, les risques d'illiquidité ou de suspension de la convertibilité ne le préoccupent pas. Ricardo se démarque de l'école du Currency Principle sur tous ces points de même que sur la politique d'intervention et les instruments permettant d'assurer la régulation monétaire. Selon Ricardo l'objectif unique de la Banque est d'assurer la stabilité monétaire définie comme l'égalité du prix officiel et du prix de marché de l'or, stabilité à laquelle on revient plus rapidement lorsque, comme Ricardo le préconise, l'or est démonétisé. D'autre part, et à l'inverse du Currency Principle, la stabilité monétaire ne doit pas être recherchée pour Ricardo à l'aide d'une norme relative à la quantité de monnaie. Les prix auxquels la Banque est tenue d'acheter et de vendre l'or assurent à la fois la régulation du marché de l'or et celle de la quantité de monnaie. La Banque peut néanmoins agir de façon active par des opérations d'open market et acheter ou vendre de l'or sur le marché afin d'accélérer la convergence du prix de marché vers le prix officiel de l'or. 2. Mécanisme des prix-flux d'espèces et mécanisme des points d'or Les articles de Jérôme de Boyer des Roches et d'Annalisa Rosselli portent sur les débats ayant opposé Ricardo à Henry Thornton lors de la controverse bullionniste et plus particulièrement sur la question des mouvements d'or. A cet égard, De Boyer défend la thèse selon laquelle, contrairement à une idée répandue, c'est Thornton, et non pas Ricardo, qui a développé la théorie des points d'or et ce, en complément de sa théorie du prêteur en dernier ressort et afin de montrer qu'en régime d'inconvertibilité, un haut prix du lingot peut survenir sans qu'il y ait surémission de billets. A l'inverse, Ricardo contestait le mécanisme des points d'or présenté par Thornton, et lui opposait celui des prix-flux d'espèces hérité de Hume afin de montrer que le haut prix du lingot était toujours la conséquence d'une surémission de billets par la Banque d'Angleterre. Il rejetait ainsi la thèse de Thornton selon laquelle le haut prix du lingot et l'exportation d'or pouvaient résulter d'un déficit de la balance des paiements, lié à des causes réelles et non monétaires, entraînant une baisse du taux de change en dessous du point de sortie de l'or. Ricardo contestait que le haut prix du lingot et l'exportation d'or soient la conséquence de la baisse du taux de change A l'inverse, Annalisa Rosselli soutient qu'au même titre que Thornton, Malthus, et l'ensemble des économistes de l'époque, Ricardo connaissait parfaitement la théorie des points d'or, et qu'il fonde en outre son analyse sur cette théorie. S'il ne la développe pas plus, c'est qu'elle lui semble évidente et qu'il s'intéresse avant tout à la question du "pourquoi" et aux causes qui provoquent les mouvements d'or plutôt qu'à celle du "comment" et aux mécanismes par lesquels ces flux sont réglés. Ros9

Christophe Depoortère

selli tente en conséquence de mettre en évidence la complémentarité de l'analyse de Ricardo et de celle de Thornton. Avec la finesse qui lui est coutumière, Rosselli met alors en évidence un certain nombre de passages dans lesquels Ricardo traite de cette question des mécanismes conduisant à l'exportation d'or. C'est notamment le cas d'une note de Ricardo dans laquelle celui-ci semble s'accorder avec Thornton pour affirmer que les émissions de billets agissent d'abord sur le taux de change et se répercutent ensuite sur le prix de l'or. Il en va de même du passage où Ricardo décrit comment la dépréciation de la monnaie, provoquée par sa surabondance, conduit à une exportation d'or. C'est en effet, selon Ricardo, la baisse de la valeur de l'or (compatible avec un haut prix de l'or) qui justifie son exportation. Le profit qu'il est possible de tirer de cette exportation conduit alors à une demande d'or destiné à l'exportation et à une augmentation de son prix à la Thornton. 3. La théorie du commerce international Dans son article sur les avantages comparatifs, Renaud du Tertre s'oppose aux interprétations néo-classiques de la théorie du commerce international de Ricardo, développées notamment par Maneschi, qui affirment que cette théorie est incomplète. Pour du Tertre, qui s'inscrit dans la lignée des travaux de Ruffin ou Aldrich, le modèle des avantages comparatifs est à la fois original et complet: original en ce qu'il se distingue du modèle néo-classique, et complet car toutes les variables, qu'elles soient explicatives ou expliquées, sont spécifiées. Prenant acte de l'objectif énoncé par Ricardo de démontrer qu'en l'absence de mobilité internationale du capital, les termes de l'échange ne sont pas régis par les mêmes règles que les prix relatifs d'une économie nationale, du Tertre entreprend d'établir les variables régissant ces termes de l'échange. Si le célèbre modèle du vin anglais et du drap portugais des Principles permet de comprendre que chacun des pays a intérêt à se spécialiser dans la production pour laquelle il bénéficie d'un avantage relatif, il n'explique pas en revanche comment se déroule le processus de spécialisation. L'introduction de la monnaie se révèle alors nécessaire afin d'expliquer la différence entre la formation des prix sur le marché intérieur et sur le marché international, ainsi que pour étudier les mécanismes d'ajustement de prix au cours de l'échange international et leur impact sur le processus de spécialisation. La réalisation de l'échange entre deux pays de niveaux de développement différents repose en effet sur le renchérissement des salaires nominaux exprimés en devise du pays bénéficiant des avantages absolus, ce qui permet de rendre les niveaux de prix comparables d'un pays à l'autre. Cet ajustement des salaires nominaux relatifs entre pays a pour conséquence de transformer des avantages relatifs réels en avantages absolus monétaires. La stabilisation des salaires nominaux relatifs et la spécification des termes de l'échange passent, pour leur part, par la détermination du taux de change d'équilibre qui est gouverné par la ba-

10

David Ricardo 199 ans après: présentation

lance des paiements courants et dont la balance commerciale peut constituer une approximation satisfaisante. Le modèle qu'il est possible de construire sur cette base laisse alors apparaître la précarité et l'instabilité de l'équilibre ainsi réalisé. En effet, la détermination du taux de change d'équilibre implique l'équilibre de la balance des paiements en termes monétaires et mobilise donc un grand nombre de variables qui ne peuvent pas être considérées comme des variables d'ajustement puisqu'elles sont en réalité déterminées par des facteurs intemes à chaque économie nationale. 4. La gravitation des prix de marché autour de leur niveau naturel La gravitation des prix de marché autour des prix naturels, telle que Ricardo la décrit dans les Principes, soulève selon Catherine Martin plusieurs difficultés au nombre desquelles: l'information dont sont censés disposer les capitalistes sur les taux de profit réalisés par les autres capitalistes; la possibilité d'affecter des capitaux déjà existants à un nouveau type de production; et enfin, l'absence d'équilibre si tous les capitalistes réorientaient leur production vers le secteur où le taux de profit courant est le plus élevé. Le modèle présenté par Martin afin de surmonter ces difficultés propose une reformulation du problème de la gravitation sur la base de certaines propositions avancées par Ricardo dans ses écrits monétaires concemant la répartition intemationale des métaux précieux, et se place dans une optique de reproduction d'une économie dans laquelle la monnaie est introduite comme moyen d'échange. Elle démontre ainsi que l'évolution de l'économie dépend de la répartition de la monnaie entre les capitalistes et de leurs anticipations de prix, et que, pour une technique de production donnée, il existe une et une seule répartition initiale du stock de monnaie disponible entre les capitalistes qui, à condition qu'ils anticipent le système de prix naturels, conduit à la réalisation d'une situation "naturelle". En conséquence, même si, comme Ricardo l'imagine dans une lettre à Malthus, il existait un génie supérieur chargé d'allouer le capital de façon à ce que soit réalisée l'égalité des taux de profit, rien ne garantirait ce résultat qui dépend de données sur lesquelles le génie supérieur n'agit pas, à savoir les dotations initiales de monnaie et les anticipations de la structure des prix par les différents protagonistes du marché. En d'autres termes, la seule structure "naturelle" de la production ne permet pas à l'économie de garantir que les taux de profit courants s'établiront à leur niveau naturel. Cependant, si le génie supérieur, au lieu d'intervenir sur l'allocation du capital, pouvait agir sur les dotations en monnaie ainsi que sur les anticipations des échangistes, en convainquant ces demiers, deux périodes de suite, que les prix qui s'établiront correspondront au système de prix naturels, alors le système atteindrait effectivement l'équilibre naturel qui, en l'absence de changements exogènes, se reproduirait de période en période.

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Christophe Depoortère

5. La question du modèle d'accumulation du capital L'article de Christophe Depoortère porte sur le modèle d'accumulation du capital développé par Ricardo et sur les interprétations qui en ont été données, notamment celles de S. Hollander et Peach. L'analyse est menée à partir d'une étude de la distinction de Ricardo entre causes naturelles et accidentelles, ces causes étant associées respectivement aux phénomènes permanents et temporaires. Cette étude conduit Depoortère à interpréter la distinction entre le naturel et l'accidentel en fonction de la nature des forces étudiées plutôt que du temps pendant lequel ces forces sont supposées opérer. En d'autres termes, les causes naturelles produisant des effets permanents ne peuvent pas plus être associées à des phénomènes de long terme que les causes accidentelles et les effets temporaires ne peuvent l'être à des phénomènes de court terme. Ce résultat est ensuite mis à profit afin d'éclairer le débat entre Peach et Hollander sur le modèle d'accumulation développé par Ricardo. Il en ressort que si Hollander développe un modèle basé sur des variables de marché et des effets de long terme, Peach s'attache au contraire à des variables naturelles et à des effets permanents. L'attention portée par Ricardo aux variables naturelles plutôt qu'à celles de long terme conduit alors, entre ces deux modèles, à retenir celui de Peach au détriment de celui de Hollander. L'interprétation de Peach n'est toutefois pas exempte de critiques. En particulier, le type d'analyse qu'il prête à Ricardo et qu'il qualifie d'analyse discrète d'une impulsion unique s'accorde particulièrement mal avec l'objectif qu'il lui attribue, à savoir une étude de [a répartition dans le cadre dynamique du processus d'accumulation. Cette contradiction conduit alors Depoortère à interpréter le modèle d'accumulation de Ricardo d'une façon déjà suggérée par Rosselli, à savoir comme une description du processus d'accumulation visant à mettre en évidence comment chaque étape résulte des réponses des agents économiques aux signaux du marché. L'occasion de ce numéro des Cahiers d'Économie Politique à été fournie par ['organisation, le 24 mars 2006, d'une Journée David Ricardo à l'initiative du Laboratoire d'Économie Dionysien de l'Université de Paris 8. A la suite de cette journée, la plupart des textes ont été revus (ceux de Deleplace, Diatkine, Du Tertre, Martin et Depoortère) et un nouvel article a été rédigé (par Rosselli). Les participants à cette journée, intervenants aussi bien qu'auditeurs, sont ici remerciés pour l'amélioration que les débats et discussions ont apportée aux textes.

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LES DEUX PLANS MONÉTAIRES

DE RICARDO

Ghislain DELEPLACEl

Résumé: L'article compare les deux plans monétaires élaborés par Ricardo: l'Ingot Plan de 1816, axé sur la convertibilité des billets de la Banque d'Angleterre en lingots, et le Plan for a National Bank de 1823, qui substitue une banque publique à la Banque d'Angleterre comme seule institution émettant les billets. Deux questions sont posées: ces deux plans sont-ils compatibles ? Pourquoi Ricardo passa-t-il de l'un à l'autre? Les réponses à ces questions sont recherchées dans la défense présentée par Ricardo au Parlement en 1822-1823, lorsqu'il y fut accusé d'être responsable de la déflation ayant suivi le retour à la convertibilité. Je suggère que le passage d'un plan à l'autre s'explique par sa conviction que la Banque d'Angleterre avait torpillé la mise en œuvre du premier. Analytiquement, l'adoption du second par Ricardo ne signifie pas cependant l'abandon de son objectif initial: séparer les modalités d'intervention de la banque d'émission vis-à-vis de la circulation monétaire interne et des relations avec l'étranger. Malgré la différence dans le principe de convertibilité, un même dispositif est à l'œuvre dans les deux plans pour atteindre cet objectif; il concerne la gestion de sa réserve métallique par la banque d'émission. Abstract: Ricardo's two monetary plans The paper compares the two monetary plans designed by Ricardo: the Ingot Plan of 1816, centred on the convertibility of Bank of England notes in bullion, and the Plan for a National Bank of 1823, which substitutes a public bank for the Bank of England as sole institution for issuing notes. Two questions are raised: Were these two plans compatible? Why did Ricardo switch from one to the other? The answers are looked for in Ricardo's defence before the Parliament in 1822-23, when he was accused of being responsible for the deflation having followed the resumption of note payments. I suggest that Ricardo switched from one plan to the other because he was convinced that the Bank of England had torpedoed the implementation of the first. From an analytical point of view however, Ricardo's adoption of the second did not mean that he gave up his initial objective: to separate the ways the issuing bank handled domestic monetary circulation and foreign relations. In spite of different convertibility principles, the same device is used in both plans to attain that objective; it concerns the management by the issuing bank of its metallic reserve. Classification JEL : B 12, B 31, E 42

1. LED-Université Paris 8 ; adresse mail: ghislain.deleplace@univ-paris8.fr. Je remercie pour leurs remarques les participants à la journée d'études sur Ricardo, et en particulier le responsable du présent numéro des Cahiers d'économie politique (Christophe Depoortère) pour ses suggestions postérieures à la tenue de cette journée.

Cahiers d'économie politique, n° 55, L'Harmattan, 2008

Ghislain Deleplace

1. Introduction Cet article concerne le volet normatif de la théorie monétaire de Ricardo, c'està-dire ses propositions relatives au régime monétaire souhaitable. Cet aspect est évidemment lié à sa théorie positive, c'est-à-dire à son analyse des principes déterminant la valeur de la monnaie; mais il ne s'agit ici, ni de discuter ces principes (en particulier la formulation par Ricardo de la relation entre la quantité et la valeur de la monnaie), ni d'examiner la cohérence entre les volets positif et normatif. Pour le dire autrement, on s'intéressera ici au modèle monétaire de Ricardo dans le sens d'un régime monétaire susceptible d'être mis en œuvre par un dispositif institutionnel approprié (ce que Ricardo appelle lui-même un plan), et non à son modèle monétaire dans le sens d'un système cohérent d'énoncés analytiques. L'importance de ce volet normatif de la théorie monétaire de Ricardo est reconnue par la littérature, qui insiste sur deux points: a) Ricardo ajoué de son vivant un rôle central dans les débats relatifs au rétablissement de la convertibilité du billet de la Banque d'Angleterre, que ce soit en 1809-1811 (sur l'opportunité de ce rétablissement) ou en 1815-1819 (sur les conditions dans lesquelles il devait se faire) ; b) Ricardo a influencé de façon décisive après sa mort en 1823 les débats relatifs au statut de la Banque d'Angleterre, qui ont débouché sur le Bank Charter Act de 1844 et ont ainsi modelé une conception de la banque d'émission qui s'est perpétuée jusqu'à aujourd'hui. Ce double constat laisse ouverte sur chaque point la question de la conformité entre le régime monétaire effectivement mis en œuvre à l'issue de chacun de ces débats et les positions de Ricardo. L'opinion dominante dans la littérature va dans le sens d'un degré élevé de conformité, qu'il s'agisse du rétablissement en 1821 de la convertibilité sur la base de la définition de la livre antérieure à la suspension, ou de la séparation en 1844 des départements d'émission et de banque de la Banque d'Angleterre, avec couverture métallique à 100% de toute émission nouvelle de billets. Certes, on reconnaît généralement que les propositions faites par Ricardo pour accompagner le retour à la convertibilité ne furent pas immédiatement suivies d'effet; mais ce ne fut que partie remise, puisqu'elles finirent par triompher en 1844 à travers le Currency Principle. Si cette conformité est diversement appréciée par les commentateurs (certains considérant que l'influence de Ricardo est allée dans le bon sens, d'autres qu'elle a été catastrophique), l'impression dominante qui ressort de la littérature est la suivante: si Ricardo n'est pas parvenu de son vivant à imposer son modèle de régime monétaire, il y est arrivé post mortem. Il y a cependant des voix dissonantes dans cette évaluation, qui insistent sur l'écart entre ce modèle et ce qui en a été retenu au nom de Ricardo lui-même. Je me limiterai ici à deux exemples, tous deux émanant, un siècle plus tard, d'acteurs impliqués (mais avec des positions opposées pour l'un et l'autre) dans des débats d'une 14

Les deux plans monétaires de Ricardo

nature comparable à ceux auxquels Ricardo avait pris part, c'est-à-dire le retour à la convertibilité après une guerre majeure. En 1923, James Bonar commence et termine ainsi un article intitulé "Ricardo's Ingot Plan: A Centenary Estimate" : "The present pages are a tribute to him [Ricardo] as author of a practical Plan for the improvement of our system ofCurrency, a Plan which did not remain entirely a theory, but in great part passed into law, and may possibly do so again. [...] [Recently] the War revived the vanishing importance of paper money, by introducing the Treasury as a new Issue Department, dispensing an immense note circulation. In the winding up of the Treasury notes Ricardo's help, a century after his death, may be of some use, for our problems are still his problems, with their factors much magnified." (Bonar, 1923, pp. 25 et 38). En 1930, dans une section intitulée "The evolution ofmanaged Treatise on Money, John Maynard Keynes écrit: money" de son

"If Ricardo had had his way with his ingot proposals, commodity money would never have been restored, and a pure managed money would have come intoforce in England in 1819." (Keynes, 1930, p. 14). Ces deux auteurs font référence à un plan de Ricardo, habituellement dénommé Ingot Plan (par la suite IP), qui prévoyait la convertibilité des billets en lingots, et non en espèces. Cette disposition fut adoptée par le Parlement en 1819 comme mesure d'accompagnement du retour à la convertibilité, mais elle fut abandonnée en 1821 ; elle ne figura pas dans le Bank Charter Act de 1844 et ne fut ré introduite qu'en 1925, validant ainsi l'espoir exprimé par Bonar, sans pour autant entamer l'opposition de Keynes à la restauration de l'étalon-or. En soulignant l'un et l'autre le destin infortuné de l'IP, Bonar et Keynes remettent en cause l'impression dominante selon laquelle le régime monétaire de l'Angleterre au XIXè siècle aurait été façonné d'après le modèle de Ricardo. Leur autorité en la matière conduit en effet à considérer la convertibilité en lingots, non comme une disposition technique secondaire séparable du modèle d'ensemble, mais comme un rouage essentiel. Au rejet de la "monnaie-marchandise" glorifié par Keynes fait écho Ie jugement tranché de Bonar: "Ricardo had no idea of making his ingots masquerade as coins, 'money of a larger denomination', in the common meaning of the words. His complete Plan was to be the euthanasia of metal currency" (Bonar, 1923, p. 37). Cette importance de l'IP dans le modèle monétaire de Ricardo avait d'ajJJeurs été soulignée par celui qui s'efforcera après sa mort de le perpétuer,

15

Ghislain Deleplace

quoique sans succès, son frère Moses2 ; dans A Memoir of David Ricardo, il écrit: "In this pamphlet [Ricardo, 1816], Mr. Ricardo suggested his plan for an economical currency. If there was any suggestion which emanated from him, upon which he seemed to pride himself more than any other, it was certainly this." (Moses Ricardo, 1824, p. Il). L'IP ne fut pas le seul plan monétaire élaboré par Ricardo. Dans les deux mois précédant sa mort, il rédigea un autre plan, qui fut retrouvé dans ses papiers et publié par son frère Moses au début de 1824, sous le titre Plan for the Establishment of a National Bank. L'existence de ce second plan monétaire (par la suite PNB) pose alors deux questions: a) est-il cohérent avec l'IP? b) pourquoi Ricardo passa-t-il de l'un à l'autre? Après avoir présenté les caractéristiques de chacun des plans (section 2), je suggérerai une explication de la substitution par Ricardo du PNB à l'IP ; cette explication s'appuie sur l'examen de la position de Ricardo lors des débats parlementaires de 1822-1823, relatifs aux conséquences du retour à la convertibilité (section 3). Cette position de Ricardo découle d'une distinction analytique essentielle à ses yeux, entre la dépréciation de la monnaie et la baisse de sa valeur (section 4). Une comparaison entre l'IP et le PNB pourra alors être faite (section 5), qui permettra en conclusion (section 6) de corriger l'image d'orthodoxie monétaire qui colle encore trop souvent à Ricardo. 2. Les caractéristiques des deux plans

II faut d'abord écarter l'hypothèse, suggérée par la chronologie des publications, selon laquelle chacun des plans relèverait d'une phase distincte dans l'élaboration par Ricardo de sa conception d'un système monétaire idéal. Certes, l'IP apparaît sous forme publiée dès 1811 (dans l'Appendix à la 4èmeédition du High Price of Bullion) et il est développé en 1816 dans les ProposaIs for an Economical and Secure Currency, tandis que le PNB n'est publié qu'en 1824, après la mort de Ricardo. Mais Sraffa souligne à propos de ce dernier que "His plan [le PNB] had first taken shape in 1815 while he was writing the Economical and Secure Currency" (Sraffa, 1951, p. 272), et il en veut pour preuve une lettre à Malthus en date du 10 septembre 18153. De plus, dès la première édition (1817) des Principes de l'économie politique et de l'impôt, le chapitre 27 défend le transfert de l'émission de billets de la
2. Quand se posa à nouveau, en 1832, la question du renouvellement de la charte de la Banque d'An-

je parlerai plus loin - avec "a concise account of his plan for a secure and economical currency", ces termes étant un réarrangement du titre de l'ouvrage de 1816 contenant l'IP. Comme l'observe Sraffa, "nothing came ofthis suggestion" (Sraffa, 1951, p. 273). 3. "I cannot help considering the issuing ofpaper money as a privilege which belongs exclusively to the state. - I regard it as a sort of seignorage, and I am convinced, if the principles of currency were rightly understood, that Commissioners might be appointed independent of all ministerial controul who should be the sole issuers of paper money" (Ricardo, 1951-1973, vol. VI, p. 268).

gleterre, Moses Ricardo suggéra à l'éditeur John Murray de rééditer le Plan for a National Bank - dont

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